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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 20:23

 

 

 

Il y a longtemps que certains assimilent l’antisionisme – c’est-à-dire les opposants à l’Etat d’Israël, ou à sa politique – à l’antisémitisme – c’est-à-dire le racisme à l’égard des Juifs qui peut conduire jusqu’aux pires exactions à l’égard de personnes uniquement parce qu’elles sont juives.

 

Certes, il y a des antisémites qui prennent prétexte de la critique à l’égard d’Israël pour s’exprimer et c’est inacceptable. Certes, certaines critiques relèvent plus de la haine que de l’analyse et il faut les combattre.

 

Mais il est essentiel de pouvoir librement exprimer son opinion et même son indignation à l’égard d’une politique discriminatoire à l’égard des Arabes israéliens et des Palestiniens, à l’égard d’une occupation militaire cinquantenaire, à l’égard d’un gouvernement composé de fanatiques nationalistes et religieux qui ne cherche qu’à renforcer l’occupation en Cisjordanie par l’extension de la colonisation et à mettre les Palestiniens sous tutelle à défaut de les expulser et à étouffer – avec la complicité de l’Egypte du dictateur Al Sissi – la bande de Gaza, lieu où il y a la plus grande concentration d’habitants au monde.

 

Est-ce là de l’antisionime et donc de l’antisémitisme ? A chacun de juger.

 

Mais, pourquoi le nouveau Président français, Emmanuel Macron, a-t-il dit à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv le 16 juillet dernier « L’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme » excluant ainsi toute critique radicale à l’égard de la politique du gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou qui était d’ailleurs présent à cette cérémonie ?

 

 

 

Benjamin Netanyahou est venu à Paris commémorer la rafle du Vel' d'Hiv à l'inviation d'Emmanuel Macron, ce 16 juillet 2017.

Benjamin Netanyahou est venu à Paris commémorer la rafle du Vel' d'Hiv à l'inviation d'Emmanuel Macron, ce 16 juillet 2017.

 

 

 

Voulait-il exprimer par là son adhésion à la politique des néoconservateurs de soutien inconditionnel à Israël et d’alliance avec l’Arabie Saoudite contre l’Iran et la Russie ? Cela expliquerait la présence du Premier israélien après la participation de Donald Trump aux cérémonies du 14 juillet.

 

Sans doute, mais comme d’habitude les tensions entre Israéliens et Palestiniens sont bien là ces jours-ci, notamment à Jérusalem où les autorités d’occupation ont à nouveau bloqué l’accès à l’Esplanade des mosquées pour la prière du vendredi.

 

Déjà, et nous en avons été témoins, les Israéliens font tout pour empêcher les Palestiniens musulmans de venir prier dans un des plus importants lieux saints de l’Islam. Nous nous rendions le vendredi matin 21 octobre 2016 de Bethlehem à Jérusalem, à peine dix kilomètres de bus. Au check point, des soldats israéliens lourdement armés montent dans le bus et chacun doit exhiber ses papiers et laissez-passer. Comme étrangers, nos passeports avec le visa israélien suffisaient. Les Palestiniens, la plupart des musulmans allant prier à l’Esplanade, âgés de plus de cinquante ans, doivent en plus montrer un laissez-passer. Pour l’un d’eux, le précieux Sésame sans doute périmé fut confisqué et il dut descendre du bus. Nous avons appris que pour renouveler ce document, il fallait faire des démarches particulièrement humiliantes soumises à l’arbitraire des autorités d’occupation.

 

 

 

La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.

La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.

 

 

 

Et tout est à l’avenant, sans compter les violences des soldats de Tsahal en Cisjordanie.

 

La fameuse Autorité palestinienne est faible et complètement discréditée. Les Palestiniens sont isolés à l’intérieur comme à l’extérieur. Des gaffes politiques comme la résolution insensée de l’UNESCO qui prétend que Jérusalem n’a aucun caractère juif, desservent la cause palestinienne.  En plus, l’Arabie Saoudite a retiré son soutien à la Palestine, sans doute dans le cadre de la nouvelle donne géopolitique qui s’installe au Moyen-Orient : une coalition sous le contrôle des USA avec Israël, l’Egypte et les monarchies pétrolières, à l’exception du Qatar, contre l’Iran et la Russie. Le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais sont particulièrement visés.  

 

Cette situation inextricable entretient les tensions entre les Israéliens et les Palestiniens. Et voilà qu’en Europe, une propagande générée par les grandes associations juives sionistes vise à assimiler l’opposition à la politique israélienne à l’antisémitisme. Cela a commencé avec le BDS (Boycott Désinvestissements Sanctions) contre la colonisation de la Cisjordanie. Le précédent gouvernement français de Manuel Valls a décrété que cette campagne est antisémite. Et les Israéliens interdisent de séjour toute personne qui y participe. Cela se poursuit aujourd’hui avec le discours du Président Macron lors de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv, où il assimile antisémitisme et antisionisme. Il est évident que cette radicalisation s’inscrit dans la stratégie globale évoquée ci-dessus.

 

Mais tous les Juifs et tous les Israéliens ne sont pas d’accord avec cela. Comme le rappelle régulièrement le journaliste franco-israélien Charles Enderlin : « Je suis sioniste jusqu’à la Ligne Verte », c’est-à-dire la frontière d’Israël de 1967. Un autre Israélien célèbre, l’historien Shlomo Sand, professeur à l’Université de Tel Aviv et auteur du remarquable ouvrage Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008, est très critique à l’égard de la politique israélienne d’occupation de la Cisjordanie.  En outre, il refuse cette assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme. Il l’explique dans une lettre ouverte au Président Macron et publiée entre autres par le blog « Les invités de Mediapart » ce 20 juillet. « Uranopole » la reproduit ci-dessous.

 

 

 

L'historien israélien Shlomo Sand a le courage de ses idées.

L'historien israélien Shlomo Sand a le courage de ses idées.

 

 

 

J’ai toujours pensé que sur des questions aussi délicates, il faut avoir l’avis de Juifs éclairés comme Zeev Strenhell, Charles Enderlin, Michel Warschawski, Illan Pappe et même certains officiers supérieurs du Shin Beth  - le service de renseignement intérieur d’Israël – et de Tsahal, et bien entendu Shlomo Sand qui comprennent bien mieux et vivent quotidiennement cette situation difficile et jusqu’à présent inextricable.

 

Et cette lettre a le grand mérite d’apporter un éclairage nouveau sur cette question et permet enfin de l’examiner sans haine avec l’esprit critique indispensable à une opinion libre.

 

Pierre Verhas

 

 

Lettre ouverte à M. le Président de la République française

 

20 juil. 2017 Par Les invités de Mediapart

- Mediapart.fr

 

 

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

 

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

 

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

 

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : « Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger. » Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

 

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

 

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

 

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

 

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

 

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

 

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

 

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit Etat palestinien étroit doit être constitué à côté de l’Etat d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un Etat où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’Etat juif.

 

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un Etat juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

 

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’Etat dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un Etat, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

 

Shlomo Sand, historien israélien
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis) 

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Published by pierre verhas
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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 08:51

 

 

 

 

Un débat secoue l’opinion depuis la controverse sur le traité de Maastricht et sur le projet de constitution européenne qui fut rejetée en 2005 par référendum en France et aux Pays-Bas. Bien des opposants de droite comme de gauche qualifiaient ce traité constitutionnel de charte de l’ultralibéralisme.

 

 

Depuis, il y a une sorte d’alliance objective entre l’extrême-droite et la gauche dite « souverainiste ». Cela permet ainsi aux partisans de la construction européenne de disqualifier toute critique à son égard. Leur leitmotiv est : tu es contre l’ultralibéralisme européen, tu es donc anti- européen, tu es un « eurosceptique ».

 

 

D’autre part, les « eurosceptiques » eux-mêmes rejettent toute idée de construction européenne et veulent en revenir à l’Etat-nation d’antan et souhaitent le rétablissement des frontières au sein même de l’Europe. La régression sociale basée sur l’exploitation des travailleurs issus des anciens pays satellites de l’URSS au détriment de ceux d’Europe occidentale contribue à entretenir ce climat anti-européen. La crise des migrants a montré que la solidarité entre Etats-membres de l’Union européenne est, dans bien des cas, une coquille vide. Enfin, et c’est notre propos, certains « eurosceptiques » marquent leur hostilité à l’Union européenne, car elle serait un projet ultralibéral.

 

 

Il y a du vrai dans cette critique qui date d’ailleurs des années 1950 au moment de la fondation de la Communauté européenne. Rappelons-nous la forte opposition d’un éminent dirigeant politique de gauche français : Pierre Mendès-France.

 

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

 

Donc, pour l’ancien Président du Conseil français, le projet européen est antidémocratique et est surtout un projet libéral. D’autres ont repris cette analyse.

 

 

Un projet ultralibéral ?

 

 

Alors, la question est : l’Union européenne est-elle un projet ultralibéral ?

 

 

Le journaliste du « Soir », Domnique Berns a publié le 10 juillet 2017 un très intéressant article dans le cadre de Lena qui rassemble des quotidiens de différents pays européenns : le Français « Le Figaro », le Suisse alémanique « Tages Anzeiger », l’Espagnol « El Pais », le Suisse romand « La Tribune de Genève », l’Italien « La Repubblica », l’Allemand « Die Welt » et le Belge « Le Soir » et qui publient chaque semaine une « Lettre d’Europe ».

 

 

Cet article  est intitulé : « L’Union européenne ou le rêve néolibéral devenu réalité ». Il se base sur une conférence prononcée à l’Institut européen de Florence par le philosophe belge, professeur à l’Université catholique de Louvain, Philippe Van Parijs.

 

 

 

Philippe Van Parijs a une conception claire de la construction européenne, même si on n'est pas tenu de partager sa confiance au modèle libéral.

Philippe Van Parijs a une conception claire de la construction européenne, même si on n'est pas tenu de partager sa confiance au modèle libéral.

 

 

 

Celui-ci se réfère à une conférence prononcée à Londres en 1939 par le philosophe autrichien naturalisé anglais, fondateur du néolibéralisme, Friedrich Hayek, intitulée : « Les conditions économiques du fédéralisme interétatique » publiée dans son traité : « Individualism & Economic Order »

 

 

Une fédération absorbant les Etats

 

 

Hayek commence par définir selon lui les avantages du fédéralisme interétatique :

 

« Un des grands avantages de la Fédération interétatique serait une Fédération qui éliminerait les obstacles à la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux entre les États et qui rendrait possible la création de règles de droit communes, un Système monétaire unique et le contrôle commun des communications. »
 
 
Pour Philippe Van Parijs de Hayek  veut limiter au maximum les pouvoirs des Etats membres de la Fédération. Et la Fédération ne doit surtout pas être un « super-Etat ».

 

 

 

Friedrich Hayek, le père de l'ultralibéralisme, voyait dans une fédération interétatique le meilleur moyen d museler l'Etat.

Friedrich Hayek, le père de l'ultralibéralisme, voyait dans une fédération interétatique le meilleur moyen d museler l'Etat.

 

 

 

Peter Gowan dans « Contretemps » n°4 de juin 2014 explique bien les objectifs de Hayek :
 
 

« …Dans la conception de Hayek, la fédération doit avoir une fonction avant tout négative, car son rôle est d'empêcher les États membres de céder aux pressions démocratiques dans le champ des politiques économiques et sociales. Elle ne doit donc pas être une fédération démocratique relevant d'une intégration positive, car cela en ferait ce qu'Hayek appelle un «super-État». Or, comme il l'écrit, il faut s'opposer aux États jouissant d' « une souveraineté sans entraves dans la sphère économique,  un ensemble de règles définissant ce qu'un Etat peut faire et une autorité apte à faire respecter ces règles. Les pouvoirs nécessaires à une telle autorité sont avant tout négatifs: elle doit avant tout être capable de dire «non» à toutes sortes de mesures restrictives » (…)  

 

 

Les pouvoirs dont Hayek pense que nous avons été trop stupides pour les exercer de manière responsable sont ceux que le gouvernement parlementaire représentatif confère sur la vie économique et sociale. Le but de la « fédération » qu’il propose est donc de limiter l'autorité démocratique nationale et non pas de la transférer à l'échelon supérieur. La fédération doit avoir une «constitution de liberté» au niveau européen, bloquant l'exercice de la démocratie dans le champ de l'organisation et des politiques économiques et sociales. Le rôle de la fédération est d'être « un pouvoir qui peut limiter les différentes nations. »

 

 
 

Parallèlement aux gouvernements, toutes les organisations économiques et sociales nationales comme les syndicats, qu’on appelle aussi corps intermédiaires, seraient considérablement affaiblies :

 

Une fois que les frontières sont ouvertes et que la libre circulation est assurée, toutes ces organisations nationales, syndicales, cartels ou associations professionnelles, perdront leur position de monopole et, par conséquent, les organisations nationales, leur pouvoir de contrôler l'offre de leurs services ou produits.

 

Il est donc évident pour Hayek qu’une telle fédération retirerait tout pouvoir à la puissance publique, démantèlerait l’Etat social et les lois sur le travail et aussi rendrait inopérants les contrepouvoirs comme les syndicats.

 

« Merveilleux - pour Hayek ! » s’exclame Van Parijs, mais il pose la question : «  La capacité d'agir au niveau national ne sera-t-elle pas remplacée par une capacité à agir au niveau nouvellement créé de la fédération ? »

 

 En aucun cas : et c'est le deuxième critère qui, combiné au premier, explique l'enthousiasme de Hayek. En effet, il existe deux obstacles sérieux à la création d'une telle capacité. Tout d'abord, les différences économiques sont susceptibles d'être beaucoup plus prononcées dans une grande entité que dans une petite :

 

« De nombreuses formes d'interférence de l'État, bienvenues dans une étape du progrès économique, sont considérées dans un autre comme un obstacle majeur. Même une législation telle que la limitation des heures de travail ou de l'assurance chômage obligatoire, ou la protection des commodités, sera considérée sous une lumière différente dans les régions pauvres et riches et peut, dans le premier, nuire réellement et susciter une opposition violente des personnes qui dans les régions les plus riches l'exigent et en profitent. »

 

Une fédération sans identité commune

 

Deuxièmement, une fédération supranationale n'a pas d'identité commune et donc la solidarité sur laquelle les États-nations reposent ne peut exister dans la fédération :

 

Dans l'état national, les idéologies actuelles permettent aisément de persuader le reste de la communauté qu'il est de son intérêt de protéger «son » industrie du fer ou «sa» production de blé, etc. (…) La considération décisive est que son sacrifice profite aux seuls compatriotes. Les mêmes motivations fonctionneront-elles en faveur d'autres membres de l'Union ? Est-il probable que le paysan français soit prêt à payer davantage pour son engrais pour aider l'industrie chimique britannique ? Will (…) le greffier dans la ville de Londres serait-il prêt à payer plus pour ses chaussures ou son vélo pour aider (...) les ouvriers belges ?

Pour Hayek, il n’y a évidemment aucun doute. Il reconnaît cependant que :

 

Ces problèmes ne sont évidemment pas familiers dans les États nationaux tels que nous les connaissons. Mais ils sont moins difficiles par l'homogénéité comparative, les convictions et les idéaux communs, et toute la tradition commune des gens d'un État national.

 

Pour le père du néolibéralisme, il faut donc éliminer la puissance publique et laisser la totale liberté au capital en entravant les capacités d’action des Etats, organisations de travailleurs et de tous les contrepouvoirs. Et seule, une fédération interétatique peut y arriver.

Aussi n’est-ce pas là l’objectif réel de la construction européenne. Et n’est-ce pas à cela qu’elle aboutit, en définitive ?

 

Dominique Berns pose dès lors la question :

 

« Ainsi, on peut discuter sur l’harmonisation fiscale, mais c’est la concurrence qui prévaut. Et les beaux discours sur l’Europe sociale ne changent rien à la réalité. L’harmonisation, là aussi, tend vers le bas. Ainsi la Belgique a-t-elle assoupli la réglementation sur le travail de nuit pour s’aligner sur la législation hollandaise, espérant récupérer une partie de l’e-commerce qui avait spontanément choisi de s’installer aux Etats-Unis. »

 

On est cependant loin d’une fédération.

 

Mais, cela ne se passe pas tout à fait comme Hayek l’avait prévu. Tout d’abord, l’Union européenne n’est pas une fédération, même si c’est son objectif depuis le début. Elle reste encore une association intergouvernementale. C’est le Conseil qui dirige l’Union, la Commission – seul organe supranational avec le Parlement européen – est la gardienne des traités. Elle a certes un grand pouvoir de contrôle et d’action sur les Etats membres, mais elle ne fixe pas la politique, même si elle a une capacité de propositions.

 

Du fait de l’intergouvernementalité, c’est évidemment l’Etat le plus puissant qui mène la danse, cet Etat étant l’Allemagne, le Royaume uni s’étant mis hors jeu en n’adhérant pas à l’Euro et en actionnant le « Brexit ».

 

En réalité – et il suffit d’analyser le système de l’Euro – il n’y a pas de solidarité interétatique puisqu’il est interdit d’aider un Etat-membre en difficulté, comme ce fut le cas de la Grèce, mais aussi du Portugal, de l’Irlande et de l’Espagne, sans compter l’Italie qui est en porte à faux sur le plan financier.

 

À l’origine, l’Allemagne qui, avant la chute du Mur de Berlin, était considérée comme un « géant économique et un nain politique », a réussi à s’imposer par la réunification. C’est elle qui a demandé la monnaie unique.

 

Marie-France Garaud a raison lorsqu’elle dit : « Les Allemands – pays pluriel – ont besoin d’un élément structurant. Pour eux, le  pluriel, c’est l’Europe fédérale, l’élément structurant, c’est la monnaie unique. »

 

 

 

Marie-France Garaud, la souverainiste, a une analyse très fine des rapports de force au sein de l'Union européenne.

Marie-France Garaud, la souverainiste, a une analyse très fine des rapports de force au sein de l'Union européenne.

 

 

 

Cependant, les Allemands auraient souhaité que les pays dits du « Club Med » ne participent pas à la monnaie unique, ces pays constituant le Sud de l’Union européenne. Mais, Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne et à l’époque président du Conseil italien, a réussi à imposer l’Italie dans la zone Euro et les autres pays méditerranéens ont suivi.

 

On l’a vu ensuite lors de la crise grecque, l’Allemagne a fait preuve d’une intransigeance qui a mis le pays des Hellènes à genoux. Cela essentiellement pour maintenir le caractère structurant de l’Euro et… accessoirement pour sauver les banques françaises et allemandes qui ont imprudemment spéculé sur la dette grecque.

 

Un autre aspect mis en avant par Philippe Van Parijs est l’hétérogénéité de l’Union européenne. Il en déplore le manque d’uniformité.

« Comment réagir ?

Comme l'expliquait lucidement par Hayek, si l'on exclut la ré-érection des frontières nationales épaisses, avec les énormes pertes économiques et les incertitudes de toutes sortes, que cela déclencherait, il n'y a qu'une seule option réelle: il faut construire une véritable politique européenne qui englobe le marché unique européen , Au lieu de laisser chaque politique nationale lutter contre les contraintes imposées par son immersion sur ce marché et, au-delà, dans un marché mondial de plus en plus mondialisé. 

En particulier, nous devons d'urgence créer des institutions socio-économiques qui organisent au moins une partie de la redistribution à plus grande échelle. Une telle redistribution favorise la poursuite de la justice directement, grâce à des transferts au niveau de l'Union mieux protégés contre la concurrence sociale et fiscale que la redistribution au niveau des pays, et indirectement (…). 

 

Rien qu'en raison des différences linguistiques de ces débats au sein de chaque Etat, une version particulièrement forte du principe de subsidiarité devrait s'appliquer. En matière de politique sociale, comme dans bien d'autres, cela justifierait durablement un degré de décentralisation significativement supérieur à ce qui serait optimal avec une population mono-nationale de même taille. Le risque moral inhérent à une telle décentralisation réduira légitimement le niveau optimal des transferts transnationaux: « pas de solidarité sans responsabilité », c’est ce que nous avons entendu tout au long de la crise grecque. Cependant, le fait qu'un haut niveau de solidarité soit plus difficile à atteindre et à maintenir politiquement au niveau européen qu'au niveau national, ne le rend pas moins important»

 

N’oublions pas cependant que les Traités budgétaires ont imposé des restrictions sur le plan social. Ainsi, la Troïka a interdit à plusieurs reprises à la Grèce de réajuster les pensions de retraites qui avaient été drastiquement diminuées. Aussi, le « principe de subsidiarité » qui devrait s’appliquer en matière sociale est-il fortement restreint.

 

Donc, conclut Dominique Berns :

 

« … si l’Union n’est pas néolibérale par accident, elle ne l’est pas non plus par, assure-t-il [Philippe Van Parijs] par essence. Elle est ce que nous Européens, en ferons. Mais c’est ce « nous », justement, qu’il convient de faire advenir, si l’on veut une autre Europe. Un peuple européen, donc.

 

Il faut absolument une langue commune, une « lingua franca » - que Phlippe Van Parijs imagine être l’anglais (et pourquoi pas ?) – mais pas seulement. Il faudrait construire un imaginaire commun et ces corps intermédiaires qui animent, dans nos pays, la dynamique démocratique. »

 

La novlangue de George Orwell

 

Remarquons que cette volonté d’uniformisation est contraire à la lettre et à l’esprit de la devise de l’Union européenne : « l’Unité dans la diversité ». Elle signifierait une perte de culture. Prenons le cas d’une langue unique : il est vrai qu’elle ne pourrait être que l’anglais, mais quel anglais ? C’est déjà fait au niveau des institutions européennes grâce à Barroso, le président des deux précédentes commissions connu pour son atlantisme virulent, qui a imposé un sabir techno-linguistique qu’on appelle le « globish » : un anglais technico-administratif au vocabulaire limité, à la syntaxe simplifiée. On peut réellement le comparer à la novlangue de George Orwell !

 

La Commission a d’ailleurs une fâcheuse tendance à tout niveler par des réglementations tatillonne, notamment en matière d’alimentation. La saga des fromages au lait cru qui n’est toujours pas terminée, le grotesque projet d’imposer un mélange de vin blanc et de vin rouge pour faire du rosé, en sont des exemples significatifs.

 

Par contre, afin de créer un espace cohérent sur les plans économique et social, il est indispensable de procéder à l’harmonisation fiscale et sociale, tenant compte des caractéristiques de chaque Etat. Mais cela va à l’encontre de la doxa néolibérale mise en avant, il y a bien longtemps, par Friedrich Hayek.

 

Dominique Berns avertit :

 

« Et surtout, le temps presse. Dans dix ou vingt ans, l’Union, incapable de corriger le développement inégal de ses régions, sera encore plus hétérogène ; son modèle social, loin de s’étendre aux nouveaux membres, aura régressé au sein des pays fondateurs ; et la capacité d’action des Etats, à défaut d’un réarmement fiscal, sera toujours plus réduite. »

 

Est-ce une raison pour renoncer ?

 

L’Europe est gangrénée par l’ultralibéralisme. Même les Etats-Unis qui sont la patrie du libéralisme et du laissez-faire ne vont pas aussi loin. Les Américains sont des gens pragmatiques. Lorsque c’est nécessaire, ils laissent l’idéologie au vestiaire et n’hésitent pas à faire appel à l’Etat. L’Union européenne est figée dans ses traités. « Il n’y a pas de démocratie en dehors des traités » proclamait Jean-Claude Juncker. Ainsi, tout est bloqué. Les Grecs le paient assez cher et d’autres peuples vont sans doute suivre.

 

 

 

Jean-Claude Juncker : hors des traités point de salut !

Jean-Claude Juncker : hors des traités point de salut !

 

 

 

Aussi, en dénonçant l’Europe ultralibérale, bon nombre considère qu’il faut rejeter l’Europe, en revenir à l’Etat-nation d’antan. C’est une erreur majeure. L’union des peuples d’Europe doit se poursuivre, si l’on veut élaborer un système réellement démocratique et de justice sociale.

 

D’ailleurs quel poids a un Etat-nation européen face aux Etats-Unis et à la Chine ? Qu’est-ce qu’une nation même moyenne dans la mondialisation ?

 

Mais pour reconstruire l’Europe en dehors du modèle ultralibéral, il faut une réelle force politique. Et là, on est loin du compte. Mais, est-ce une raison pour renoncer ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 09:19

 

 

 

Ce  dimanche 2 juillet : un congrès « décisif » décidé dans l’urgence, se déroulant dans un endroit impossible, alors que l’enjeu est la survie d’un Parti fondé il y a près de 125 ans, accouchant d’une résolution minimaliste qui ne satisfait personne, avec en prime, le discours lénifiant d’un président en bout de course.

 

Elio Di Rupo fustige la trahison du CDH, dénonce les égarements de certains, prétend que le PS est le seul parti à se remettre ainsi en cause, va même jusqu’à dire : « Le socialisme ne meurt jamais ! ».

 

Il dénonce le néolibéralisme, alors qu’il a pris des mesures antisociales très douloureuses lorsqu’il était Premier ministre. Il avait osé déclarer face aux conséquences de ses décisions : « Mon cœur saigne ! ». Pathétique !

 

 

 

Elio Di Rupo au Congrès du PS du 2 juillet : un discours à côté de la plaque

Elio Di Rupo au Congrès du PS du 2 juillet : un discours à côté de la plaque

 

 

 

« Le socialisme ne meurt jamais ! »

 

 

Aucune remise en question ! Aucune autocritique ! Ce sont quelques « vilains » qui ont tout gâché. Il ne s’alarme pas. « Le socialisme ne meurt jamais ! ». Il omet cependant d’ajouter que c’est le Parti socialiste ou prétendu tel qui meurt.

 

 

Le congrès était statutaire, donc à huis clos. Pensez ! Si les médias avaient été présents au cas où des délégués se seraient permis de contester bruyamment… Le résultat : 52 % des délégués votent une résolution minimaliste de limitation financière du cumul des mandats, alors que 48 % réclamaient le décumul intégral. Comme l’a déclaré un militant : « Bientôt, ils n’auront rien à cumuler, parce qu’ils ne seront plus élus ! »

 

 

Il est vrai que le dernier sondage est catastrophique : le PS s’effondre en Wallonie et à Bruxelles au profit du PTB, le parti d’extrême-gauche qui monte et qui devient le premier parti de Wallonie et qui dépasse largement le PS à Bruxelles. Du jamais vu !

 

 

Voilà le triste résultat du Congrès du PS à Boussu lez Walcourt, petite bourgade du Hainaut, près du lac de l’Eau d’Heure.

 

 

Ce n’est pas, comme l’espéraient certains : « Groupons-nous et demain », c’est plutôt « L’éruption de la fin ».

 

 

Voilà l’état actuel du Parti socialiste francophone belge.

 

 

Tout cela, cependant, fait partie d’un phénomène général de déclin, voire de début de disparition de la social-démocratie en Europe. Mais il faut bien avouer qu’en l’occurrence les Socialistes belges francophones y vont fort.

 

 

La défaite cinglante du PS français aux dernières élections, les « affaires » qui paralysent le PS francophone belge, après l’effondrement du PASOK grec, la quasi disparition des sociaux-démocrates aux Pays-Bas, la montée de Podemos en Espagne au détriment du PSOE, la marginalisation des sociaux-démocrates allemands sont des faits qui ne trompent pas : la social-démocratie est sans doute à la fin de son parcours.

 

 

Depuis plusieurs mois, « Uranopole » a envisagé la possibilité d’une disparition de la social-démocratie du paysage politique européen. Si on veut comprendre ce bouleversement historique, c’est d’abord à l’échelle européenne qu’il faut l’appréhender.

 

 

La social-démocratie sur la défensive

 

 

Le déclin a commencé au début des années 1980, les années Reagan – Thatcher où le néolibéralisme a commencé à s’imposer dans quasi tout le monde occidental. C’était aussi le second choc pétrolier qui eut des conséquences bien plus sérieuses que le premier. Le chômage n’a cessé d’augmenter, les entreprises fermaient les unes après les autres, les déficits publics prenaient des proportions de plus en plus inquiétantes. L’Etat social commençait à se déliter.

 

 

 

Tony Blair qui a succédé au conservateur John Major a préconisé la "troisième voie", c'est-à-dire l'alignement sur le néolibéralisme et l'atlantisme.

Tony Blair qui a succédé au conservateur John Major a préconisé la "troisième voie", c'est-à-dire l'alignement sur le néolibéralisme et l'atlantisme.

 

 

 

Les mouvements sociaux sont passés de la revendication à la défense de l’emploi. Dès lors, la social-démocratie s’est mise sur la défensive. Elle ne pouvait plus rien élaborer. Elle n’avait plus de projet crédible. Et surtout, elle n’avait plus l’initiative. Aussi, le « socialisme » de gouvernement n’a rien fait pour endiguer la vague néolibérale, il l’a au contraire alimentée et avec efficacité en plus. Ce fut la « troisième voie » de Tony Blair et la politique « sociale libérale » de Gerard Schröder qui donna cette orientation aux sociaux-démocrates européens.

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

 

La première cause est la désindustrialisation de l’Europe qui a détruit des centaines de milliers d’emplois. La classe ouvrière des années 1960-70 s’est profondément transformée. Elle a progressivement été remplacée par la masse de travailleurs issus de l’immigration qui, eux aussi, ont subi les effets du démantèlement du tissu industriel. Ensuite, les délocalisations et les bouleversements technologiques ont détruit un nombre considérable de postes de travail. Outre, ce bouleversement de la structure sociale, la nature même du rapport de force capital/travail a fondamentalement changé au profit du premier. Enfin, la globalisation a eu pour conséquence d’affaiblir considérablement le poids des politiques.

 

 

Les sociaux-démocrates et l’Europe

 

 

Des changements aussi profonds ne se font pas en un jour. Ils étaient donc prévisibles. Or, les sociaux-démocrates semblent n’avoir rien vu venir. Ce n’est pas tout à fait exact. Il y eut parmi eux des intellectuels et des militants qui ont averti et qui ont proposé des solutions. On pense, entre autres, à feu Raymond Rifflet et à feu Ernest Glinne qui plaidèrent la construction urgente d’une Europe démocratique et sociale. Nous l’avons signalé à plusieurs reprises : tout en n’étant pas opposé à la construction européenne, Pierre Mendès-France a averti que telle qu’elle était envisagée, la Communauté européenne était un projet politique libéral.

 

 

 

Raymond Rifflet fut un des rares à estimer que le Socialisme ne pouvait réussir que dans une Europe unie.

Raymond Rifflet fut un des rares à estimer que le Socialisme ne pouvait réussir que dans une Europe unie.

 

 

 

On observe que jamais un dirigeant socialiste européen n’influa sur la construction européenne. On ne peut pas dire, par exemple, que Spaak fut un Socialiste. Quant à François Mitterrand, il fut avec le chancelier CDU Helmut Kohl, la cheville ouvrière du traité de Maastricht qui mit sur pied l’Europe néolibérale. Willy Brandt, lui, était – à juste titre – bien plus occupé par la détente entre les deux blocs en Europe. Ah oui ! Jacques Delors. Tout d’abord, il n’est pas socialiste, mais démocrate-chrétien. Ensuite, il n’a pu réussir le deal : le marché unique contre l’Europe sociale.

 

 

Et à Maastricht, les Socialistes ne parvinrent pas à obtenir l’harmonisation fiscale. Or, aujourd’hui, on s’aperçoit qu’elle aurait été indispensable. Non, ils ont laissé filer l’Union européenne vers l’ultralibéralisme. On sait ce que cela a donné ! Aujourd’hui, les sociaux-démocrates sont enfermés dans le carcan des traités budgétaires qui les condamnent à mener des politiques d’austérité drastiques lorsqu’ils sont au pouvoir. Aussi, plus question de social !

 

 

Cela s’inscrit dans le cadre plusieurs capitulations de la part des sociaux-démocrates au pouvoir qui ont commencé en France en 1982 avec le fameux « tournant de la rigueur ». Les socialistes belges après avoir procédé à la régionalisation du royaume, ont présidé aux privatisations successives des services publics dès le début des années 1990, notamment par la loi de 1991 sur les entreprises publiques qui ouvrait la porte à leurs privatisations. Lorsque Di Rupo présida le gouvernement fédéral de 2011 à 2014, il procéda à la régionalisation d’une partie de la sécurité sociale, alors que le PS avait promis que l’Etat providence resterait de compétence nationale. Ensuite, et cela lui coûta très cher, il accepta de durcir le régime des chômeurs qui conduisit à l’exclusion de milliers d’entre eux.

 

 

 

 

François Mitterrand fit le tournant de la rigueur de 1982 et fut un des piliers du traité de Maastricht qui introduisit le néolibéralisme en Europe.

François Mitterrand fit le tournant de la rigueur de 1982 et fut un des piliers du traité de Maastricht qui introduisit le néolibéralisme en Europe.

 

 

 

Du social au sociétal

 

 

La réponse de certains sociaux-démocrates comme les Fançais, fut de passer du social au sociétal. Même sur le plan politique, les sociaux-démocrates français ont changé de paradigme, sous l’influence du think tank « Terra nova », lui-même héritier de la fameuse Fondation Saint-Simon censée réconcilier la gauche avec le capitalisme. Terra nova a préconisé le changement de base électorale. Partant du constat du déclin de la classe ouvrière, les « penseurs » préconisèrent de se tourner vers les « bobos », les « minorités » ethniques et sexuelles en prônant des réformes sociétales. C’est ainsi qu’est né le mouvement « Manif pour tous » suite à l’adoption du mariage homosexuel, mouvement qui a réveillé la droite la plus réactionnaire.

 

 

Pendant ce temps-là, le gouvernement socialiste français prenait les mesures technocratiques dictées par l’Union européenne et poussées par le MEDEF, le patronat français. Cela a abouti à une rupture avec la classe ouvrière et même le monde du travail en général. souvenons-nous des manifestations contre la loi El Khomri.

 

 

Le résultat électoral fut évidemment catastrophique pour le PS : désertion de la classe ouvrière et de la classe moyenne vers France insoumise de Mélenchon et l’extrême-droite Le Peniste, sans compter les classes moyennes supérieures qui se sont orientées vers Emmanuel Macron. Enfin, le PS s’est divisé pendant la campagne électorale présidentielle entre les partisans de Macron et ceux de Benoît Hamon.

 

Emmanuel Macron est le prototype de ce que les marxistes appellent la « collaboration de classe ». Les sociaux-démocrates qui ont cédé au chant des sirènes néolibérales s’accommodent parfaitement d’un tel personnage. Mal leur en prit : il les a mis à terre lors des dernières élections françaises.

 

 

 

 

Emmanuel Macron a mis le PS à terre et s'apprête à démolir l'Etat social en France.

Emmanuel Macron a mis le PS à terre et s'apprête à démolir l'Etat social en France.

 

 

 

Aujourd’hui, la France est en train de vivre la naissance d’un régime autoritaire dont l’objet est d’installer un régime ultralibéral. Le PS est devenu une petite formation, la gauche est minorisée et divisée.

 

 

L’ivresse du pouvoir

 

 

Quant à la Belgique, le PS s’est emmêlé dans deux scandales successifs : les magouilles de l’entreprise semi-publique liégeoise Publifin et, le pire de tous, les détournements de fonds et les octrois de privilèges au Samusocial de Bruxelles.

 

 

Le rédacteur en chef du quotidien financier l’Echo, Joan Condijts, a écrit :

 

 

 

« L’ivresse du pouvoir les a aveuglés jusqu’à la compromission, sinon la négation de leurs propres principes. Autrefois louangée pour son efficacité, la discipline d’appareil les a perdus à mesure que cet instrument de cohésion se muait en tour d’ivoire. Enfin, confusion ultime et choquante, l’estompement moral et le culte de l’obéissance ont masqué l’enchevêtrement des intérêts collectifs et individuels. Et des mandataires se sont goinfrés sur le dos de la bête publique, pendant qu’au mieux, leurs coreligionnaires détournaient le regard. Le résultat est là, sous nos yeux: clientélisme électoral, exacerbation du communautarisme musulman, construction économique boiteuse, indécence pécuniaire. »

 

 

On ne peut que souscrire à cette analyse sans concession.

 

 

Mais quelles en sont les causes ? Cette succession de scandales est liée aux renoncements sur le plan idéologique et à l’usure du pouvoir. Le PS a été au pouvoir fédéral de 1988 à 2014 sans discontinuer et dans les entités fédérées quasi sans interruption depuis trente-cinq ans. Il est fatal qu’il perde sa radicalité et son âme.

 

 

Le mensonge permanent

 

 

L’ancienne éminence grise du PS déchue aussi par les « affaires », Merry Hermanus, exprime sa colère sur son blog :

 

 

« Le péché originel du socialisme démocratique est le décalage permanent entre les actes et le discours.  Oui !  Il faut l’avouer nous vivons sur un mensonge permanent… On explique qu’on va renverser la table mais depuis près d’un siècle, on ne fait que changer les couverts de place, varier les convives, modifier les parts de chacun, améliorer les plats, la teneur en graisse ou en sucre… mais renverser la table !  Jamais ! (...)

 Aujourd’hui, ce décalage entre les faits, les actes et le discours est devenu insupportable tant il confine à l’hypocrisie pure et simple.   J’ai toujours éprouvé une sorte de honte, un malaise quasi physique lorsqu’à la fin des congrès du PS on chantait l’internationale, certains le poing levé… véritable imposture dans la mesure où le chœur était composé de gens pour qui le terme même de révolution était une incongruité… pour ne pas évoquer la pratique ! »

La trahison des clercs

Nous vivons au sein du mouvement socialiste la trahison des clercs, le renoncement aux fondamentaux, une véritable « mafieusation » des pratiques. Tout cela ne peut mener qu’à une chose : l’agonie.

Face à cette tragédie, bien des voix s’élèvent pour le changement, mais si certains font des analyses sans concessions comme nous venons de le lire, nul n’apporte une réponse adéquate à cette question : le socialisme qui, en principe, « ne meurt jamais », a-t-il un avenir ?

Nous pensons que oui. Mais sous une toute autre forme. Le mouvement doit retrouver sa radicalité, il doit renouer sans honte et résolument avec le peuple. Et ce n’est pas dans des cénacles composés de jeunes cadres désemparés du parti qu’on y arrivera, c’est sur le terrain des luttes avec la base.

Certains devraient se poser la question : cette présence sur le terrain est la force du PTB désormais redouté. Or, le mouvement socialiste compte des organisations de terrain : elles s’appellent les syndicats et les mutuelles, mais dont certains éléments se détournent du parti. Alors, qu’attendons-nous pour retourner sur ce terrain que nous avons déserté depuis si longtemps, avant qu’il ne soit trop tard ?

 

 

 

Pierre Verhas

(A suivre)

 

 

 

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 08:46

 

 

 

La visite de Trump à Riyad les 20 et 21 mai suivie le 5 juin par le diktat prononcé par l’Arabie Saoudite envers l’Emirat du Qatar, suivie immédiatement par  l’Egypte et les Emirats Arabes Unis (EAU) ont ravivé les tensions dans cette région du monde, rappelant la crise du Koweit de 1990 qui a conduit à la première guerre du Golfe.

 

 

Riche en gaz, faible militairement

 

 

Le Qatar, petit Emirat très riche en gaz et faible en puissance militaire, a tenté depuis 1995 de s’imposer comme puissance parmi les monarchies pétrolières du Golfe arabique. Ce fut en 1995 que fut fondée la fameuse chaîne de télévision Al Jazeera qui, tout de suite, a eu une influence considérable sur le monde arabe et même au-delà. Le Qatar s’est ensuite imposé comme puissance économique en investissant dans plusieurs pays européens et aux Etats-Unis. Enfin, il a voulu jouer un rôle diplomatique dans le Moyen- Orient au grand dam de la puissance tutélaire, l’Arabie Saoudite.

 

 

 

 

Doha, la capitale du Qatar : une modernité orgueilleuse ne peut effacer un passé ancestral.

Doha, la capitale du Qatar : une modernité orgueilleuse ne peut effacer un passé ancestral.

 

 

 

Sur le plan géographique, comme sorte de pointe avancée dans le Golfe, le Qatar a une position importante. Il abrite d’ailleurs une base américaine majeure à Al-Oudeid : elle a la direction des opérations aériennes et de drones sur l’ensemble du Golfe et en Afghanistan.

 

 

 

La position géographique du Qatar est d'une grande importance sur le plan stratégique.

La position géographique du Qatar est d'une grande importance sur le plan stratégique.

 

 

 

De plus, l’émir Hamad qui avait renversé son père en 1995 a assuré un rôle politique autonome, notamment avec le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien et aussi avec la Syrie et l’Iran. Il y a eu même l’ouverture d’une représentation commerciale qatarie en Israël. Celle-ci fut fermée après les bombardements israéliens de Gaza en 2008-2009.

 

 

En 2011, le Qatar, via Al Jazeera, apparut comme étant le porte parole des mouvements qu’on a appelés les « printemps arabes ». Il intervint militairement en Libye lors du renversement de Kadhafi.

 

 

Enfin, Al Jazeera s’ouvrit à la propagande des Frères musulmans. Précisons que la Société des Frères musulmans originaire d’Egypte est sunnite mais non wahhabite. Elle est d’ailleurs considérée comme une organisation terroriste par l’Arabie Saoudite.

 

 

Evidemment, tout cela contribua progressivement à dégrader les relations avec l’Arabie Saoudite.

 

 

Riyad s’opposa concrètement aux révolutions arabes. On se souvient notamment de l’intervention militaire des Saoudiens à Bahreïn qui tua dans l’œuf un début de « printemps ».

 

 

Mais les choses changèrent en 2013. C’est Riyad qui combattit concrètement le gouvernement égyptien islamiste, tendance Frères musulmans, de Mohammed Morsi en fomentant le pronunciamiento militaire du général Abdel Fatah Al-Sissi, le 3 juillet. Une terrible répression s’ensuivit et les Frères musulmans ont été chassés.

 

 

Aussi, le Qatar devint la cible des médias égyptiens et saoudiens malgré le CCG (Conseil de Coopération des pays du Golfe) qui est une sorte de conseil de famille des monarchies pétrolières du Golfe arabique censé régler les litiges en son sein. Et malgré la participation de Doha à la coalition contre le régime syrien de Bachar Al Assad, le royaume saoudien ne pouvait tolérer les velléités d’indépendance du « petit » émirat.

 

 

Ensuite, le 5 mars 2014, l’Arabie Saoudite, Bahreïn et les EAU ont retiré leurs ambassadeurs à Doha. Donc, bien que le Qatar soit de confession musulmane wahhabite comme l’Arabie Saoudite, les relations n’ont jamais été au beau fixe.

 

 

La situation intérieure du Qatar est loin d’être brillante. La chute des cours du pétrole pose de sérieux problèmes de liquidités à l’émirat. L’émir Hamad a été remplacé par son fils Tamim Ben Hamad Al-Thani le 25 juin 2013. En deux ans, il a permis de faire accéder au pouvoir une nouvelle génération qui se penche avant tout sur les problèmes économiques et les controverses suscités par la Coupe du monde de football de 2022.

 

 

Les choses se sont apaisées avec le nouveau pouvoir. Les Frères musulmans ont beaucoup moins d’influence et les relations diplomatiques de Doha avec les voisins du Golfe ont repris.

 

 

 

Diversifier les alliances.

 

 

 

En réalité, la politique du Qatar est de diversifier les alliances afin d’assurer son indépendance à l’égard de son puissant et ombrageux voisin, l’Arabie Saoudite. C’est ainsi qu’un accord militaire a été signé le 28 mars 2016 avec la Turquie qui prévoit entre autres la construction d’une base turque pouvant accueillir 3.000 soldats d’ici 2018. En plus, un contrat d’achat de 24 avions de chasse Rafale a été signé avec Paris, cette même année 2016. Enfin, un service militaire obligatoire a été instauré en 2014, officiellement pour donner aux jeunes Qataris le sens du travail et procurer de l’exercice aux jeunes oisifs pour lutter contre l’obésité et le diabète…

 

 

 

Il ne faut pas oublier non plus l’accord de défense signé en 2003 et renouvelé en 2013 avec les Etats-Unis. Ce qui n’empêche pas Doha d’essayer d’entretenir de bonnes relations avec Téhéran, l’ennemi juré de l’Arabie Saoudite et d’Israël. Mais, c’était au moment où Barack Obama opérait un rapprochement avec l’Iran notamment grâce à l’accord sur le nucléaire civil.

 

 

 

Trump jette de l’huile sur le feu.

 

 

 

L’arrivée à la présidence de Donald Trump a profondément changé la donne et accru les tensions au Moyen Orient. Les deux nouveautés sont le soutien sans faille à la politique d’expansion d’Israël et à l’hégémonisme de l’Arabie Saoudite. Ainsi, la tentative de multilatéralisme entamée par Obama est définitivement enterrée.

 

 

Le voyage de Trump à Riyad le 20 mai 2017 constitue le déclencheur du regain de tension dans le Golfe.

 

 

 

Donald Trump fait de l'Arabie Saoudite son principal allié au Moyen Orient.

Donald Trump fait de l'Arabie Saoudite son principal allié au Moyen Orient.

 

 

 

Comme l’écrit de manière métaphorique la journaliste Souhila Abada :

 

 

« L’implication de l’Oncle Sam, qui serait peut-être l’architecte de cette crise, est apparue au grand jour lorsqu’il a pris fait et cause pour une partie contre l’autre, mais non sans avoir auparavant tenté d’en tirer profit. Il a téléphoné à l’Emir du Qatar l’invitant à se rendre à la Maison blanche pour l’aider à régler son problème de famille. Une invitation déclinée par le Qatar puisque il semblerait qu’il y avait une contrepartie de cette offre et elle serait exagérée.

 


L’Oncle Sam est donc passé à une vitesse supérieure : il s’est rangé publiquement aux cotés de l’Arabie saoudite et consorts, révélant que c’est lui qui, au cours de la dernière visite dans le Golfe, a demandé aux dirigeants de cette famille d’exclure de leurs rangs le Qatar puisqu’il a de très mauvaises fréquentations avec lesquelles il gaspille son argent, au lieu de le lui confier pour qu’il le fructifie.

 


La famille du Golfe est donc remontée contre le petit Qatar qui ne veut pas grandir. Celui-ci flirte même avec certains ennemis des membres de sa propre famille, mettant en danger tout le monde. Il faut le punir et tous ensemble on va tout dévoiler sur ses mauvaises fréquentations, des listes de “terroristes ou d’organisations terroristes” sont établies au pied levé et sous le coup de la colère. »

 

 

Ainsi, la décision a été prise le 5 juin 2017. L’Arabie Saoudite et ses vassaux, les EAU, et  l’Egypte rompent les relations diplomatiques avec le Qatar, décrètent un embargo et lui transmettent un mémorandum qui dispose :

 

 

  • l’arrêt de tout contact avec les « organisations terroristes » – les Frères musulmans, l’organisation État islamique, Al-Qaida et le Hezbollah sont cités, mais pas le Hamas palestinien –, mais aussi avec les partis d’opposition aux EAU, à l’Arabie saoudite, à l’Égypte et à Bahreïn ;

 

  • l’expulsion de tous les opposants hébergés au Qatar et considérés comme « terroristes » par ces quatre pays. Les Frères musulmans sont particulièrement visés ;

 

  • la fermeture de sa chaîne d’informations Al-Jazeera et d’autres médias financés par le Qatar ;

 

  • Doha est sommé de réduire ses relations politiques et commerciales avec l’Iran ;

 

  • Cesser toute coopération militaire avec la Turquie ;

 

  • Enfin, l’émirat devra payer des « réparations » financières à ses voisins et se soumettre à un mécanisme de contrôle pendant les dix prochaines années.
  •  

 

Ce document revient à exiger que le Qatar perde sa souveraineté ! Il est évidemment inacceptable pour Doha. Aussi, la guerre peut se déclencher d’un moment à l’autre.

 

 

Isoler l’Iran pour mieux affaiblir la Russie.

 

 

La stratégie américaine, depuis l’accession au pouvoir de Trump, a consisté à accroître les tensions au Moyen Orient de manière à tenter d’isoler l’Iran et ainsi son allié, la Russie. C’est un jeu extrêmement dangereux. Les provocations américaines se multiplient en Syrie où un conflit majeur peut se déclencher là aussi. La Russie, comme les Américains opèrent dans l’espace aérien syrien, dès lors, un incident est toujours possible. On en mesure les conséquences ! On observe que les USA usent toujours de la stratégie de la canonnière qui consiste à acculer l’ennemi à commettre l’irréparable pour pouvoir l’attaquer.

 

Un autre danger est relatif au terrorisme. Le Qatar est accusé par les autres monarchies de la Péninsule arabique de financer le terrorisme. C’est un peu la paille et la poutre. Il y a longtemps que l’on est convaincu de l’aide de l’Arabie Saoudite à des organisations terroristes comme Al Qaeda et l’Etat islamique. Le « Monde diplomatique » de juillet 2017 rapporte une déclaration de Joe Biden, le vice-président US de l’administration Obama, le 2 octobre 2014, devant des étudiants de Harvard :

 

« Les Saoudiens, les Turcs et les Emiratis sont si déterminés à éliminer le président syrien Bachar Al-Assad qu’’ils ont fait pleuvoir des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armements sur ceux qui se battaient contre Assad, sauf que les bénéficiaires de ces livraisons étaient Al-Nosra, Al Qaeda et les éléments extrémistes des djihadistes venus d’autres parties du monde. » - lesdits éléments extrémistes étant, on le devine, l’Etat islamique ou Daesh…

 

Même Hillary Clinton dans un de ses fameux e-mails révélés par Wikileaks s’inquiétait du financement de l’Etat islamique par l’Arabie Saoudite.

 

 

 

Daesh est financé par l'Arabie Saoudite et sans doute le Qatar. Est-il l'instrument de la stratégie saoudienne ?

Daesh est financé par l'Arabie Saoudite et sans doute le Qatar. Est-il l'instrument de la stratégie saoudienne ?

 

 

 

Quant au Qatar, il finance lui aussi des organisations considérées comme terroristes : le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais. Le Hamas dirige Gaza de main de fer, mais compte dans l’échiquier plus comme force politique que comme organisation terroriste et le Hezbollah est au gouvernement au Liban. Et on soupçonne l’Emirat d’aider aussi Daesh.

 

 

La complexité de cette affaire tient au double jeu du Qatar et de l’Arabie Saoudite : des alliances variables selon les intérêts du moment sous couvert de pétrole et de gaz. Les Etats-Unis aussi changent leur politique. Trump démantèle les tentatives de multilatéralisme de son prédécesseur et mène une stratégie offensive dans le Moyen-Orient en se basant sur l’Arabie Saoudite, afin d’isoler l’Iran et par conséquent la Russie. Le Qatar est donc gênant, car il entrave ce scénario en entretenant de bonnes relations avec l’ennemi juré d’Israël et de l’Arabie Saoudite : l’Iran.

 

 

Nous laissons la conclusion provisoire à  Karim Mohsen sui écrit sur le site « Le Grand Soir » :

 

 

« De fait, la « crise du Golfe » se circonscrit au Qatar et à l’Arabie saoudite, les « alliés » de Riyad n’étant que des comparses. A commencer par l’Egypte devenue, au fil du temps, le jouet du wahhabisme. Gamal Abdel Nasser a dû se retourner dans sa tombe. Grandeur et décadence ! Mais la crise ? Atteinte de folie de grandeur, Doha dérange, c’est indubitable.

 

Le Qatar achète – et se donne les moyens d’acheter – outre le monde, les consciences. Or, quelque part, Doha a marché sur les plates-bandes de l’Arabie saoudite qui n’apprécia pas, alors pas du tout, cette immixtion dans son pré carré : aspiration au leadership régional, soutien et financement des groupes djihadistes, autant de dispositions que les Al-Saoud se réservent. En s’y attaquant, en concurrençant la « suprématie » présumée de Riyad, Doha a ainsi commis un crime de lèse « puissance régionale ».

 

En fait, au long des deux dernières années, des escarmouches ont opposé les deux pivots des monarchies du Golfe – ils ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs à Doha et à Riyadh – qui ont montré au grand jour outre leur inimitié, leur velléité de domination. Dans ce contexte, l’Arabie saoudite n’a pas hésité à exprimer son hégémonie en « créant » en 2015 (sans consulter ses partenaires arabes et musulmans) une « coalition militaire islamique (CMI) » de lutte contre le terrorisme.

 

Ainsi, Riyad a-t-elle embrigadé manu-militari des pays comme le Pakistan, la Malaisie et l’Indonésie, lesquels sont tombés des nues en apprenant qu’ils font partie d’une « coalition » sortie du néant, de par la seule volonté de l’Arabie saoudite. Or, l’Arabie saoudite à l’origine de l’avènement du « djihadisme » (terrorisme islamiste dont, historiquement, la responsabilité est partagée par Riyad et les Etats-Unis) veut en même temps en être son « Seif el-Hajjaj » (l’adversaire le plus déterminé du terrorisme). »

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Sources de cet article : « Le Monde diplomatique » et notamment les analyses d’Alain Gresh, Madame Souhila Abada, le « Grand Soir », documentation « Uranopole »

 

 

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:06

 

 

 

Non, Monsieur Di Rupo, non, Madame Onkelinx, vous n’êtes plus les maîtres d’un vieux parti que vous avez contribué à démolir par votre soif inextinguible de pouvoir et ainsi, vous avez flétri l’idée même de socialisme.

 

 

Le bourgmestre de Bruxelles, le socialiste Yvan Mayeur et la présidente du CPAS (Centre publique d’aide sociale), Pascale Peraïta, respectivement administrateur et présidente du Samusocial ont touché des jetons de présences substantiels pour des réunions du Conseil d’administration dont on soupçonne que certaines étaient fictives. Les émoluments des administrateurs représentent 36 000 Euros sur un budget de 58 000 Euros ! Gros scandale, évidemment. Ces mandats devraient être gratuits et tout l’argent provenant de subventions devrait être redistribué à l’aide aux sans-abris. En plus, des soupçons de malversations dans la gestion sont émis par des experts.

 

 

 

Le trio Peraïta, Mayeur, Onkelinx sonne l'hallali pour le PS ! (montage La Libre Belgique)

Le trio Peraïta, Mayeur, Onkelinx sonne l'hallali pour le PS ! (montage La Libre Belgique)

 

 

 

Se rend-on compte de l’état d’esprit des maraudeurs du Samusocial qui ne touchent pratiquement rien et qui s’épuisent et prennent des risques en s’occupant durant la nuit des SDF ? Que doivent-ils penser de la conduite de leurs patrons alors que leur vocation est d’aider les gens se trouvant dans la pire détresse ?

 

 

 

L’affaire du Samusocial de Bruxelles est la lame de fond qui a déclenché le raz de marée. Prendre l’argent destiné à aider ceux qui sont dans la pire détresse est inqualifiable ! Par-dessus le marché, l’avocat du Samu social, une collaboratrice de Me Uyttendaele, ci-devant époux de Laurette Onkelinx, se permet de faire pression sur le gouvernement bruxellois et sur le président du Parlement bruxellois, le socialiste Charles Picqué, pour qu’il n’y ait pas de commission d’enquête parlementaire ! Le grand Charles a vu rouge et, en réaction, a fait voter la constitution d’une commission d’enquête sur le Samu social. C’est à l’unanimité que le Parlement de la Région de Bruxelles capitale a approuvé ! De son côté, dans une émission à la radio flamande, Laurette Onkelinx plaidait pour le maximum de transparence ! Le double langage est vraiment son image de marque.

 

 

 

 

 

Charles Picqué, le président socialiste du Parlement bruxellois, ne s'en est pas laissé conter !

Charles Picqué, le président socialiste du Parlement bruxellois, ne s'en est pas laissé conter !

 

 

 

Le lendemain matin, le 8 juin, à la RTBF, le ministre- président Vervoort conseille à Yvan Mayeur de démissionner. De toutes parts, les invitations à opérer un retrait sont envoyées au bourgmestre de Bruxelles et à Pascale Peraïta. Le soir même, c’est chose faite.

 

 

 

Et on soupçonne déjà une nouvelle combine : alors que le mayorat devrait logiquement revenir à l’échevin socialiste, Philippe Close, il semblerait que la Fédération bruxelloise du PS, c’est-à-dire Laurette Onkelinx, pencherait pour la députée échevine socialiste Karine Lalieux. Cela permettrait à Yvan Mayeur de récupérer un siège de député, puisque Lalieux devrait démissionner de ce poste si elle ceint l’écharpe mayorale. Ainsi, le pauvre petit n’émargerait pas au chômage ! D’après les dernières nouvelles – la ficelle était vraiment trop grosse – on s’orienterait vers une autre solution. Mais Philippe Close sera finalement nommé au grand dam des combinards qui en seront pour leurs frais.

 

 

 

 

 

 

Yvan Mayeur annonce sa démission au Conseil communal de Bruxelles-Ville.

Yvan Mayeur annonce sa démission au Conseil communal de Bruxelles-Ville.

 

 

 

Le partenaire SPa, les Socialistes flamands, dégoûté, a claqué la porte de ses négociations et ne fera sans doute pas partie de la coalition qui désignera le successeur d’Yvan Mayeur. Cela peut avoir de sérieuses conséquences politiques : cela risque de séparer les francophones et les flamands de Bruxelles qui vivent jusqu’à présent en très bonne entente. On mesure ainsi les conséquences de ces combines d’appareil et l’inconscience des dirigeants !

 

 

 

En effet, les caciques socialistes francophones belges ne veulent rien comprendre ! Et ils ne comprennent rien ! Laurette Onkelinx, son mari, le célèbre avocat Uyttendaele, le président du PS, Elio Di Rupo ont montré en cette affaire une duplicité sans nom tout en n’ayant aucun sens de l’évolution des choses.

 

 

 

 

L'avocat Marc Uyttendaele, mari de Laurette Onkelinx, risque de perdre de sa superbe !

L'avocat Marc Uyttendaele, mari de Laurette Onkelinx, risque de perdre de sa superbe !

 

 

 

Après l’affaire Publifin à Liège, celle de l’ISPPC à Charleroi et maintenant le Samusocial à Bruxelles, le PS est désormais à terre. Nul ne voit comment il peut se redresser, surtout après la mascarade du samedi 3 juin à Bruxelles.

 

 

 

Sentant un vent de fronde chez les militants du PS, le président Di Rupo les a réunis le 3 juin à la salle de la Madeleine à Bruxelles pour proposer d’importantes réformes dans la « gouvernance » du Parti. Il s’agissait d’un catalogue de banalités et de vœux pieux, des os à ronger, quoi, sauf qu’une proposition fut difficile à avaler : le décumul intégral des mandats n’interviendrait… qu’en 2024 ! C’est-à-dire à la fin de la prochaine législature… Tollé chez les militants qui l’ont rejetée à 63 % des voix ! Elio Di Rupo a réagi par après avec sa coutumière langue de bois.

 

 

 

 

 

Yvan Mayeur et Elio Di Rupo du temps de leur gloire...

Yvan Mayeur et Elio Di Rupo du temps de leur gloire...

 

 

Trop, c’est trop ! Trop is te veel !

 

 

Lorsqu’il était Premier ministre, Elio Di Rupo a cédé aux demandes les plus antisociales des libéraux, comme l’exclusion des jeunes chômeurs de longue durée. Quand il a quitté le gouvernement, il s’est fait réélire Président du PS alors que son mandat n’était pas terminé ; cela, bien sûr, pour éviter un éventuel concurrent. On n’est jamais trop prudent !

 

 

Arrivent les attentats terroristes du 22 mars 2016, les regards se tournent vers Molenbeek qui a été dirigée pendant dix-huit ans par Philippe Moureaux, alors tout puissant président de la Fédération bruxelloise du PS. On « découvre » qu’il s’est laissé manipuler par les « mosquées » où il allait pêcher son électorat. Résultat : les cellules djihadistes étaient bien implantées à Molenbeek.

 

 

Laurette Onkelinx succède à Moureaux à la présidence de la Fédération bruxelloise du PS qu’elle contribue à cadenasser avec son staff issu des cabinets ministériels. Elle doit cependant se débarrasser de son fidèle second, Goldstein, pour des raisons qui sont restées obscures.

 

 

Eclate à Liège l’affaire Publifin qui révèle des arrangements illégaux et d’énormes conflits d’intérêts. Comme ce n’est pas assez, c’est à Charleroi qu’une nouvelle « affaire » est révélée : celle de l’ISPPC, un hôpital public géré par les Socialistes. Enfin, c’est le Samusocial à Bruxelles !

 

 

Cette accumulation d’affaires en quelques semaines montre que le Parti est gangréné. A cela, il y a des causes.

 

L’une d’elles est mise en évidence par Henri Goldman qui écrit sur son blog repris par « Mediapart » :

 

 

« Le chemin qu’il [Yvan Mayeur] a parcouru depuis est banalement classique. Sa « dérive » n’a pas pour cause une infirmité morale particulière. Elle n'est que le produit naturel des conditions courantes de l’exercice de la fonction politique en Belgique. Tant de militants naguère désintéressés y ont succombé, par glissements successifs. Se dessine alors une curieuse « échelle de Richter » de la dégradation des mœurs qu’il est tentant d’appliquer à tous ceux qui ont décidé de faire de la politique leur profession. ».

 

 

Après 27 années de pouvoir au « fédéral » sans discontinuer et encore plus à la Région wallonne et dans une moindre mesure à la Région bruxelloise, le militantisme s’est mué en carriérisme. Le PS a perdu son âme, c’est-à-dire sa force de contestation. Comment faire preuve d’esprit critique lorsque sa carrière dépend du bon vouloir des dirigeants du Parti ?

 

 

Une autre cause est idéologique : le PS belge francophone comme le PS français a pris le tournant néolibéral, même si les « communicateurs » du PS belge usent de propos plus radicaux… Encore une fois, le double langage.

 

 

Et, on le voit par les derniers scandales, le PS a voulu jouer dans la « cour des grands ». Mal lui en prit, même si l’impact réel des « affaires » du PS en terme de finances, il n’arrive pas à la cheville du Kazakhgate qui éclabousse la droite libérale.

 

 

Un parti comme le PS se doit d’être irréprochable sur le plan éthique. C’est son ADN. Manifestement, il est perdu…

 

 

Ainsi, le PS termine sa longue descente aux enfers qui a commencé par l’assassinat d’André Cools à Liège le 18 juillet 1991 et qui, sans doute, s’achève au Samusocial à Bruxelles, le 8 juin 2017.

 

 

 

 

L'assassinat d'André Cools à Cointe le 18 juillet 1991 marque le début de la descente aux enfers du PS.

L'assassinat d'André Cools à Cointe le 18 juillet 1991 marque le début de la descente aux enfers du PS.

 

 

 

C’est un cataclysme politique qui s’annonce : la gauche est amputée de sa principale formation politique. Il reste le PTB qui a le vent en poupe, mais qui traîne derrière lui son passé de parti maoïste qui lui colle à la peau, même si, manifestement, il a évolué. Il a l’énorme avantage d’être présent sur le terrain : dans les maisons médicales, dans les entreprises, via les délégations syndicales, dans le mouvement associatif.

 

 

Y a-t-il donc un espoir ?

 

 

 

 

Robert Vertenueil, le nouveau secrétaire général de la FGTB fait une analyse lucide de la situation de la gauche en Belgique.

Robert Vertenueil, le nouveau secrétaire général de la FGTB fait une analyse lucide de la situation de la gauche en Belgique.

 

 

 

Le nouveau secrétaire général de la FGTB Robert Vertenueil prône un rapprochement PS PTB afin de reconstituer une vraie gauche. Il a raison. Mais ce rapprochement doit impérativement se faire par la base et non par les appareils qui sont définitivement grippés.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 15:19

 

 

 

L’incident s’est passé il y a quelques jours à Bordeaux. Un groupe de jeunes distribuait des repas à des SDF dans les rues de la capitale de l’Aquitaine. Le maire de la ville, Alain Juppé, passait par hasard par là et s’avança vers le groupe qui, le voyant, s’attendait à ce qu’il félicite ces jeunes-gens. Pas du tout ! Il leur a intimé l’ordre de déguerpir, car, à son sens, ils troublaient l’ordre public. Une fois l’édile parti, les jeunes ont poursuivi leur distribution. Un quart d’heure plus tard, Juppé revint menaçant et leur reprochant de « favoriser l’assistanat » qu’il ne pouvait tolérer dans sa bonne ville.

 

 

Voilà donc un ancien « présidentiable » qui a d’ailleurs été soutenu par une partie de l’électorat de gauche lors des primaires de la droite en France qui jette le masque ! Aider des sans-abris est donc interdit dans l’esprit d’Alain Juppé, car ce serait de l’assistanat et par là, on les empêcherait d’en sortir.

 

 

 

 

Alain Juppé n'aime pas qu'on aide les SDF ! Comportement typique de la classe dirigeante : la solidarité, c'est lassistanat.

Alain Juppé n'aime pas qu'on aide les SDF ! Comportement typique de la classe dirigeante : la solidarité, c'est lassistanat.

 

 

 

Cette attitude aussi odieuse que stupide montre que la classe dirigeante n’éprouve que mépris à l’égard de ceux qu’elle exclut de la société. Pire, elle n’a ou plutôt ne veut avoir aucune solution pour eux.

 

 

La solidarité, sous quelque forme qu’elle soit, est le fondement d’une société qui se veut humaniste. Et cette solidarité est la caractéristique même de « l’humanisme européen » selon l’expression qu’utilise l’économiste belge Bruno Colmant.

 

 

 

Et il avertit dans « La Libre Belgique » du 21 mai 2017 :

 

 

« Ceci ne veut pas dire que notre modèle social, conçu pour aider les plus démunis, est mauvais. Au contraire, il véhicule l’humanisme européen. Mais les stabilisateurs économiques, destinés à atténuer les chocs conjoncturels, donnent désormais le gîte à toute l’économie. »

 

Dès lors :

 

« Les pays européens, happés par la logique des marchés qui les financent, seront obligés de s’immerger dans une économie nettement plus exigeante, au sein de laquelle l’Etat, intoxiqué par quatre décennies d’endettement croissant et de manque de vision et d’ambition, sera contraint d’exercer un rôle répressif. La monétisation de la crise suscitera de probables poussées d’inflation modeste. Cette inflation résignée sera, avec le vieillissement de la population, la trame commune de tous les scénarios économiques des prochaines années.

 

La crise révèle aussi une contradiction sociétale : avec la monnaie unique, nos communautés ont exprimé un choix d’économie de marché et de libre-échange qui aurait théoriquement dû conduire à une diminution relative du rôle de l’Etat. Pourtant, le poids et la dette de ce dernier ont augmenté, reflétant sa fonction légitime de stabilisation économique pour traverser la crise. »

 

 

 

Bruno Colmant plaide pour les pensions par capitalisation puisqu'on a fait le choix de l'économie de marché.

Bruno Colmant plaide pour les pensions par capitalisation puisqu'on a fait le choix de l'économie de marché.

 

 

 

La brebis galeuse : l’Etat social

 

Les économistes libéraux cherchent toujours à culpabiliser l’Etat social, ce qui est révélateur et complique le débat.

 

Quelles sont en fait les causes de quatre décennies d’endettement croissant ? Depuis le second choc pétrolier (1979 – 80), les politiques d’austérité ont commencé. L’Etat a moins dépensé. Les salaires ont été bloqués et on a fait des économies dans la Sécurité sociale. Normalement, selon les dires des responsables politiques de l’époque, la dette aurait dû se stabiliser ou diminuer.

 

Eh bien non ! Au contraire, les dettes n’ont cessé de croître, contrairement aux PIB. Et il y a trois causes principales à cela : la baisse des recettes fiscales avec les cadeaux fiscaux successifs aux entreprises et aux contribuables les plus riches, ainsi que l’absence de lutte contre la grande fraude fiscale qui prend des proportions tragiques ; l’interdiction que les gouvernements se sont imposée de faire financer les déficits publics par la banque centrale ; les variations des taux d’intérêt. Rappelons-nous le scandale dénoncé par Michel Rocard il y a cinq ans : la Banque Centrale Européenne prête aux banques privées à des taux ridiculement bas et les Etats leur empruntent cet argent à des taux usuraires.

 

 

Ajoutons que le déficit de la Sécurité sociale est consécutif de ces trois facteurs en plus de l’augmentation du chômage par la désindustrialisation et aussi des baisses des cotisations sociales patronales.

 

 

Et puis arrive la crise financière de 2008 et Bruno Colmant avertit sur son blog :

 

 

« Le choc de 2008, combiné à un tassement de la croissance et à une désinflation généralisée, a conduit à une progression inimaginable des engagements publics sont seuls des taux d’intérêt faibles assurent la soutenabilité. Dans le domaine des pensions publiques, par exemple, l’augmentation de l’espérance de vie (estimée à deux mois par an) conjuguée à une diminution de l’âge effectif de départ à la pension (elle-même entraîné par le choc digital et a mutation de nos environnements économiques) est impossible à financer sauf à diluer drastiquement ces pensions ou à augmenter les cotisations imposées à un nombre réduit de travailleurs. Mais, de manière plus générale, les difficultés sociales et les inégalités s’amplifient, suscitant une demande croissante de biens publics à des États déjà exsangues. »

 

 

Dans un autre article sur son blog, Colmant prône la suppression de la pension par répartition et l’introduction générale de la capitalisation. On sait ce que cela a donné !

 

 

Le fardeau de la Dette

 

 

Si on continue ainsi, on va vers un choc social majeur. Bruno Colmant, dans son blog, avertit :

 

« Ces dettes publiques vont mettre nos systèmes sociaux en joue. Les rapports de force entre les classes socio-économiques seront donc exacerbés. Finalement, il faudrait bien qu’un jour, on paie la myopie des Etats-providences et autres systèmes sociaux fondés sur l’hypothèque de la croissance et de la démographie futures. Le dialogue entre les Etats et le marché sera complexe. Et il est certain que les rentiers passifs, c’est-à-dire investis en dépôts bancaires et en assurances-vie, en seront les victimes. Ils le sont déjà au travers d’un taux d’inflation qui dépasse la rémunération de l’épargne. Bien sûr, on pourrait argumenter que ces rentiers doivent prendre plus de risques au travers d’investissements en actions. Mais tous ne peuvent pas se le permettre. L’épargne doit être stable pour les personnes âgées car leur horizon d’investissement est biologiquement réduit et leur capacité à subir des aléas boursiers très limitée. »

 

Cependant, Colmant s’en tient aux principes et aux grandes tendances. Il fait un constat qui est juste et sans appel, mais il n’en analyse pas les causes. En outre, la principale critique qu’on peut émettre à l’égard de son analyse est le fatalisme. Selon lui, la fin des pensions par répartition – donc d’un pan entier de la Sécu – est inéluctable. Nous sommes à nouveau en plein TINA.

 

La mort du CDI

 

En définitive, cette attaque contre le système de pensions par répartition cache un autre objet : en finir avec le CDI qui permet le financement de ce système et qui assure une certaine sécurité au travailleur. Or, la désindustrialisation, la robotisation du travail mettent à mal cette relation contractuelle entre le travail et le capital.

 

Aussi, a-t-on mis au point une autre forme de travail : la flexibilité à court terme. L’ubérisation en est un exemple. L'Alsacien Jean-Clet Martin, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, spécialiste de Deleuze, explique dans une interview à The Dissident.

 

 

 

Jean-Clet Martin, un philosophe alsacien, qui sait déduire les enjeux fondamentaux.

Jean-Clet Martin, un philosophe alsacien, qui sait déduire les enjeux fondamentaux.

 

 

 

« Que dire en effet de ce qui nous attend, en terme de liberté et de sécurité d’emploi, si ce n’est que les petits contrats d’embauche, inférieurs à un mois, explosent !

 

La flexibilité à très court terme est devenue le mode majeur du marché. Le travail dans son amplitude, sa complexité, sa durée, sa compétence n’est plus pris en charge par les entreprises qui cherchent le licenciement plutôt que l’emploi. Sauf pour toucher les subventions publiques et bénéficier pour elles-mêmes d’une aide de l’État, refusée à ceux qui sont employés sans contrepartie réelle de la part des employeurs. D’où sans doute le refus de toute codification, la complainte insupportable que le travail soit devenu trop cher !

 

En vérité, le nom nouveau de « flexibilité », c’est la rentabilisation de chaque instant, la non-reconnaissance du sommeil, de la nuit, du repos, du temps de la formation, de la vacuité qui accompagnent toujours le véritable travail. La « Retraite » même à 65 ans, le retrait dans la quiétude sont devenus suspects. Inévitablement, la violence dans l’espace dégradé de l’emploi va connaître dans les années qui viennent un développement sans précédent au moment où la droite ne connaît du travail que des emplois fictifs pour ceux qui la soutiennent. »

 

Il est clair que dans une situation pareille, le système par répartition est impossible. C’est donc à un autre mode de financement et surtout de solidarité qu’il faudra penser. Surtout, comme l’explique le même Jean-Clet Martin, l’Etat est mort, ou plutôt on l’a tué.

 

Il faudra changer de paradigme.

 

« Ce n’est pas l’économie qui est en crise mais les États qui lui sont soumis. En effet, force nous incombe de reconnaître que l’économie se porte au mieux, comme jamais… Ce qui va mal, c’est bien l’État. L’État est mort. Il n’y a plus besoin de le tuer. À l’État s’est substituée ce qu’on appelle la gouvernance. Une forme d’usurpation qui, à l’époque monarchique, se nommait (…) des « Régences », une prise de pouvoir illégitime dont les mesures ont toujours constituées pour les peuples une source d’étranglement et de ruine. Il n’y a pas un seul exemple de Régence qui ne soit pas inique. Et l’économie est en situation de régenter les peuples. Les gens qui occupent aujourd’hui des fonctions politiques ne sont plus des hommes d’État mais des managers du système financier et médiatique. »

 

En outre, la chape de plomb de la Dette devient insupportable. Aussi, selon Martin, la boucle est bouclée :

 

« D’une telle situation, on ne pourra sortir par aucune des politiques que nous proposent la droite ou le socialisme tiède du gouvernement actuel. On ne pourra en sortir aussi longtemps que la reconnaissance de la Dette domine notre vision des choses et que nous nous sentons coupables d’une faute inventée par les mieux nantis pour asseoir leur pouvoir. Le capitalisme vit aujourd’hui de façon très profitable de l’effondrement des États. Il mise sur la faillite des nations. Il faudrait donc des mesures rapides pour mettre en œuvre une régulation des transactions financières et une taxation des profits que la mondialisation permet de réaliser hors impôts et, pour ainsi dire, dans l’ombre. »

 

Il faudra changer totalement de paradigmes. Certains semblent l’avoir compris, comme Hamon et Mélenchon lors de la campagne présidentielle française, en proposant d’autres formes de relations entre le travail et le capital et en y introduisant la dimension écologique.

 

En Belgique, de jeunes mandataires politiques, surtout après les séismes provoqués par les affaires Publifin, Kazakhgate et Ores, avancent des propositions de changement fondamental. Nous en parlerons bientôt.

 

Mais tout cela est encore trop épars. Ce n’est pas assez mûr. Cependant, ce printemps annonce sans doute une moisson quelque peu différente. Wait and see.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 08:54

 

 

 

Radical est un qualificatif qui n’a pas bonne presse de nos jours. Les jeunes gens attirés par les Djihad sont dits « radicalisés » et l’objectif des autorités est de les « déradicaliser ». Des formations politiques remettant en cause le système politique actuel sont considérées comme « radicales », c’est-à-dire extrémistes et donc à combattre, voire à éliminer. Contre elles, l’offensive médiatique est lancée en discréditant leurs militants et leurs idées. Un certain Karl Marx avait dit : être radical, c'est aller aux racines des choses... Est-ce donc désormais interdit ?

 

 

Depuis la chute du Mur de Berlin, toute forme de critique du capitalisme est rejetée. On use à l’égard de leurs auteurs des méthodes similaires à celles de la pire époque du stalinisme. Un autre ennemi de l’Ordre issu de la chute de l’Union Soviétique est l’Etat social démonétisé par une propagande insidieuse de culpabilisation des travailleurs et des allocataires sociaux.

 

 

 

 

La chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, marqua la fin d'un totalitarisme et l'expansion d'un autre, en dépit de l'espoir que cet évément suscita.

La chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, marqua la fin d'un totalitarisme et l'expansion d'un autre, en dépit de l'espoir que cet évément suscita.

 

 

 

Et cela va encore plus loin : une pensée unique est diffusée par les médias et même enseignée dans les universités. Cet Ordre ne peut tenir sans une surveillance générale qui a été rendue possible grâce au progrès technologique et à la complicité des autorités.

 

 

Cependant, en dépit de sa redoutable efficacité et de sa puissance colossale, l’Ordre présente des signes d’essoufflement. Il vacille sur ses bases, même s’il est encore très solide.

 

 

On le pressent. Nous sommes à la fin d’un cycle, sans doute comme en 1770. Si on veut que la société de demain éradique cet Ordre qui menace l’humanité, comme les dénonce un homme comme Paul Jorion et qu’elle soit éclairée par les Lumières, il faudra un changement radical tout d’abord des mentalités, et ensuite des rapports de forces économiques et politiques.

 

 

 

C’est donc à un moment particulièrement opportun que paraît en français la traduction d’un ouvrage de Jonathan Israel, professeur à l’Institute of Advanced Studies de Princeton et spécialiste des Lumières du XVIIe au XVIIIe siècle. Cette traduction a été effectuée par Matthieu Dumont et Jean-Jacques Rosat.

 

 

 

 

Jean-Jacques Rosat est un philosophe des Lumières radicales.

Jean-Jacques Rosat est un philosophe des Lumières radicales.

 

 

 

 

Ce livre intitulé « La révolution des esprits Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne » vient de paraître aux éditions marseillaises Agone et est préfacé par Jean-Jacques Rosat.

 

 

 

Jean-Jacques Rosat est philosophe, maître de conférence au Collège de France et aussi éditeur. Il est directeur de collection chez Agone et est surtout un spécialiste de l’œuvre de George Orwell. Il est aussi le correspondant en France du linguiste et militant américain Noam Chomsky.

 

 

 

Jonathan Israel a rédigé une histoire idées des Lumières en Europe et dans le monde. Cette histoire monumentale, œuvre d’érudition, a été éditée en quatre volumes et n’a pas été traduite en français, sauf pour le premier volume : Les Lumières radicales parue en 2006. Le livre présenté ici n’en est pas un résumé, mais raconte et analyse l’évolution des idées des Lumières depuis 1770 sur la base de conférences prononcées par l’auteur.

 

 

 

 

 

Jonathan Israel est le spécaliste des Lumières radicales.

Jonathan Israel est le spécaliste des Lumières radicales.

 

 

 

 

Le tournant de 1770

 

 

 

Pourquoi 1770 ? C’est l’année de parution de l’Histoire philosophique des deux Indes de l’abbé Raynal, un ami de Diderot et où sont émises les idées les plus radicales et du Système de la nature d’Holbach publié sous un pseudonyme, ouvertement matérialiste et athée. Cela provoqua un choc des idées où furent marqués deux camps que Jonathan Israel appelle les Lumières radicales, d’une part et les Lumières modérées, d’autre part.

 

 

Les Lumières modérées « s’efforcent de concilier l’autorité de la raison avec celle de la religion, les avancées dans les sciences de la nature avec la reconnaissance d’un ordre divin providentiel, l’affirmation des droits de l’individu avec les principes monarchiques et aristocratiques. », écrit Jean-Jacques Rosat dans la préface. Il n’est pas question d’épanouir le peuple. Le savoir n’est réservé qu’à une élite. Bref, les Lumières ne sont réservées qu’à la classe dirigeante. Elles sont nées en Angleterre avec Locke et Newton, en Allemagne avec Leibniz et se sont répandues en France dès 1730 grâce à Voltaire. Notons que Montesquieu n’est pas mentionné dans cette préface, puisque dès 1720, venant d’Angleterre, il contribua à promouvoir une réforme fondamentale du droit, mais encore une fois réservée à la seule élite.

 

 

Les Lumières radicales, elles, n’admettent aucune autorité au-dessus de la raison « qui est en chaque être humain », ni aucune force « au-dessus de celles de la nature dont les humains font partie ». Aussi, elles inclinent vers l’abolition des privilèges et l’instauration d’une société d’égaux gouvernée selon les principes de la démocratie représentative. Les Lumières radicales sont nées en 1660 en Europe avec l’œuvre de Spinoza. Elles sont restées clandestines jusqu’à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 1750.

 

 

Jonathan Israel raconte donc l’émergence des Lumières radicales qui sont une remise en question des pouvoirs établis au XVIIIe siècle, qui ont présidé aux révolutions américaine et française et qui ont eu très difficile à s’imposer. Même aujourd’hui, dans l’éducation et dans nos lois, les principes édictés y sont appliqués avec réticences.

 

 

C’est en cela que le livre Une révolution des esprits est passionnant et surtout interpellant, car s’il retrace l’histoire des idées depuis le XVIIe siècle, il est étonnamment actuel. Ainsi, Jonathan Israel écrit dans son introduction :

 

 

« Les Lumières radicales sont le système d’idées qui, historiquement, a principalement façonné les valeurs sociales et culturelles les plus fondamentales du monde occidental à l’époque postchrétienne. (…) Mais cette manière de penser est également devenue – dans de nombreux pays d’Asie et d’Afrique et dans la Russie contemporaine notamment – la principale source d’espoir et d’inspiration pour tous les humanistes assaillis et harcelés, pour tous les défenseurs de l’égalité et des droits de l’homme qui, contre des forces bien souvent écrasantes, luttent héroïquement pour les libertés humaines fondamentales et pour la dignité, y compris des femmes, des minorités, des homosexuels et des apostats, face à la résurgence de toutes les formes de bigoterie, d’oppression et de préjugés qui, dans une grande partie du monde actuel, paraissent étendre inexorablement leur empire. »

 

 

L’auteur observe que les idées des Lumières radicales conservent toute leur actualité, car dans la plupart des pays décolonisés, les idées démocratiques et laïques ne se sont guère imposées et même en Occident, elles ne furent réellement admises que tout récemment et ce du bout des lèvres par la classe dirigeante.

 

 

« Qui ira douter que l’ignorance et la crédulité (…) demeurent encore aujourd’hui les pires ennemis de la démocratie, de l’égalité et de la liberté individuelle ? Qui ira douter qu’une aristocratie officieuse – comme celle qui est née aux Etats-Unis, où elle a fini par engendrer une immense inégalité des richesses – est capable de mettre en péril l’égalité et la liberté individuelle tout aussi efficacement que n’importe quelle noblesse officielle fondée sur l’hérédité, sur le rang et sur les privilèges étayés par le droit ? »

 

 

Le même phénomène sévit en Europe où la crédulité et le fanatisme religieux sévissent parfois jusque dans les plus hautes sphères de la société et où une oligarchie politico-financière règne en maître sur toutes les institutions et les rouages de l’économie.

 

 

 

Le multiculturalisme : un danger mortel

 

 

 

Jonathan Israel attire l’attention sur un autre danger majeur pour les principes fondamentaux d’égalité, de liberté et de droits de l’homme : le multiculturalisme.

 

 

« Plus récemment, une puissante remise en cause des principes des Lumières radicales particulièrement menaçante pour la société moderne, est apparue avec ce multiculturalisme à la mode, imprégné de postmodernisme qui, dans les années 1980-1990, a envahi les universités occidentales et les instances politico administratives. »

 

 

Sa caractéristique est de considérer que toute tradition et tout système de valeur sont à peu près égaux, remettant ainsi en cause le principe d’un système de valeurs universelles. En effet, selon ses zélateurs, imposer un système universel reviendrait à se replier sur l’eurocentrisme et manquer de respect envers « l’autre ».

 

 

Remarquons cependant que depuis deux ou trois décennies, avec la crise économique et sociale et avec les tensions internationales essentiellement dictées par des visées impérialistes, la cohabitation entre les différentes communautés est très difficile et que les motifs officiels de ces guerres parfaitement injustes et perverses sont basés sur le système de valeurs universelles. Rappelons-nous : la guerre en Irak a été déclenchée par les « forces du bien » pour éradiquer les « forces du mal » et instaurer ainsi par la force « la démocratie ».

 

 

Ce détournement des Lumières radicales aurait dû être dénoncé avec force par leurs promoteurs. Cette passivité du monde intellectuel – voire même la complicité pour certains d’entre eux – lui coûte très cher et constitue dès lors une menace mortelle pour l’existence des principes fondamentaux.

 

 

 

L’idée de progrès

 

 

 

Le premier chapitre analyse la question du progrès. Les idées de progrès, « d’amélioration de l’état de l’humanité » ont été centrales pour les Lumières. C’est Spinoza qui fut le premier par son monisme de la substance, autrement dit l’unité du corps et de l’esprit, à pousser l’idée de progrès. Il fut le premier à instaurer une opposition entre théologie et philosophie. Mais cette réforme des idées est restée purement théorique et on n’envisageait pas d’amélioration possible par sa concrétisation. Mais, à la fin du XVIIIe siècle, elle est devenue possible.

 

 

Cela dit, il ne fallait pas oublier les immenses difficultés pour parvenir à réaliser une société de progrès. Celui-ci n’est possible qu’à la condition que la tolérance puisse régner et, en cela, les philosophes des Lumières étaient très pessimistes. Cependant, à la fin du XVIIIe siècle, du moins au niveau des élites, la connaissance progresse et si les superstitions et la bigoterie restent très présentes, elles s’estompent.

 

 

Cette fin du XVIIIe siècle fut empreinte de violences, de révolutions, de guerres. Mais, l’émancipation de l’homme grâce à des formes de gouvernements organisées en vue du « bien commun » et de la protection des individus sont désormais possibles.

 

 

Jonathan Israel cite d’Holbach qui fut un des précurseurs des Lumières radicales : « Si l’erreur et l’ignorance ont forgé les chaînes des peuples, si le préjugé les perpétue, la science, la raison, la vérité pourront un jour les briser. » C’est sans doute la question de notre temps.

 

 

Dans le chapitre suivant, l’auteur examine la question de l’éventuelle opposition entre la hiérarchie et la démocratie. Il note entre autres que la rébellion, qui était mal vue étant donné les massacres et la misère qu’elle provoquait, a changé d’image à la fin du XVIIIe siècle. Cela, grâce à la révolution américaine. Israel écrit :

 

 

« C’est un changement qui s’est nourri de la réaction généralement favorable en Europe à la révolution américaine. L’intervention armée des citoyens désirant défendre leurs propres droits semblait désormais à l’ordre du jour. »

 

 

C’est un changement profond : pour la première fois, des citoyens organisés font l’histoire. Ce ne sont plus des révoltes mal organisées, ponctuelles aisément réprimées par le pouvoir en place, c’est une révolution citoyenne destinée à conquérir des droits.

 

 

Cela inspirera la révolution française. Mais, il faut bien noter que ce ne sont pas les dirigeants les plus extrémistes qui représentaient les Lumières radicales. Robespierre et Saint-Just, pour l’auteur, sont des monstres froids qui veulent remplacer une théologie par une autre, une tyrannie par une autre. Ils se sont d’ailleurs opposés à des Condorcet ou à des Thomas Paine qui, eux, sont de vrais philosophes et acteurs des Lumières radicales.

 

 

Les définitions de la « tyrannie »

 

 

L’ouvrage se poursuit par de fines analyses des travaux et des actions des philosophes et des partisans des Lumières radicales qui se sont opposées à toutes les formes de tyrannie. Justement, Jonathan Israel montre l’évolution du substantif « tyrannie ».

 

 

« Le terme de tyrannie (…) a clairement changé de sens en Europe dans les années 1760 -1770, tant dans son usage politique que de la haute culture. Par le passé, la « tyrannie » désigne un gouvernement qui s’affranchit de toute contrainte légale et viole les procédures constitutionnelles (…). L’élargissement de la signification de ce terme à la fin du XVIIIe siècle, ne trouvait aucune justification dans l’usage, ni non plus dans les recueils des lois traditionnels. »

 

 

Plus loin, il explique :

 

 

« Du point de vue de la tradition et de la jurisprudence, les Américains n’avaient aucun droit de se rebeller. Chez Diderot, tout au contraire, chez Helvétius, Mably, Raynal et d’Holbach, comme chez Price, Prietsley, Paine, Weischaupt, Knigge, Forster et Bahrdt, la « tyrannie » désigne l’exercice de toute autorité qui, légitime ou non du point de vue constitutionnel n’est pas fondée « sur les avantages que l’on procure à ceux sur qui cette autorité s’exerce. »

 

 

 

Donc aucun souverain n’est désormais libre d’agir comme il l’entend, même si c’est conforme au prescrit constitutionnel. C’est évidemment une tout autre conception du pouvoir que les Lumières radicales mettent en avant.

 

 

 

En conclusion, Jonathan Israel s’étonne du manque d’études sur les Lumières radicales. Elles n’ont commencé que récemment et, bien entendu, il y apporte une contribution majeure.

 

 

 

 

Démarches typiquement staliniennes et… néolibérales

 

 

 

Mais son étonnement ne traduit pas une surprise. Il fait allusion à l’historien français François Furet (1927 – 1997). Furet fut d’abord un militant communiste et attaqua avec virulence un ancien compagnon de Léon Blum qu’il accusait à l’époque d’être un « valet des Américains ».

 

 

Ensuite, comme bien d’autres, dans les années 1980, il effectua du « tourisme idéologique » en fondant avec Pierre Rosanvallon la Fondation Saint-Simon et il présida même le très libéral Institut Raymond Aron.

 

 

Et comme tout nouveau converti, il fit du zèle anticommuniste et anti progressiste en général avec les méthodes héritées du stalinisme.

 

 

 

 

L'historien François Furet (1927 - 1997) est passé du stalinisme au néolibéralisme.

L'historien François Furet (1927 - 1997) est passé du stalinisme au néolibéralisme.

 

 

 

Jonathan Israel explique :

 

 

« Ainsi, dans La Révolution (1770 1880) de François Furet (…), Diderot et d’Holbach ne figurent même pas à l’index, aucune mention non plus des écrits philosophiques publiés avant 1789 par Brissot, Mirabeau, Volney, Maréchal ou Cloots ; aucune référence à Cerisier, à Paape ni à aucun des démocrates radicaux hollandais qui ont travaillé en France avant 1789 ; le caractère radical de la pensée de Condorcet dès avant 1789 n’est pas évoqué, même brièvement ; aucune référence à Tom Paine, à Weishaupt ou à Georg Foster (…). Il concède que les Lumières ont « présidé à un formidable revirement des idées et des valeurs ». Mais il prétend que les Lumières ont accompli tout cela « sans le savoir », ce qui est parfaitement absurde, et il n’essaie même pas de bâtir quoi que ce soit sur ces idées dans le cours de son analyse. »

 

 

Certes, François Furet n’est plus de ce monde, mais les intellectuels « médiatiques » qui lui ont succédé procèdent de la même manière. On cultive l’oubli pour imposer ses thèses. Démarches typiquement staliniennes et… néolibérales.

 

 

C’est en cela que le livre de Jonathan Israel est exceptionnel et passionnant. En un peu moins de 250 pages, il raconte le formidable brassage d’idées qui a permis de changer le monde, d’apporter à l’humanité l’espoir d’un monde meilleur. Et on s’aperçoit très vite qu’il est d’une brûlante actualité.

 

 

Ce travail intellectuel est une œuvre de combat. Il est essentiel.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

Une révolution des esprits

 

 

 

Jonathan Israel

Une révolution des esprits

Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne

 

Traduit de l’anglais par Matthieu Dumont & Jean-Jacques Rosat

 

Editions AGONE, Marseille, 2017, collection Banc d’essais

 

ISBN 978 -2-7480-0266-2

 

22 €

 

 

 

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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 20:10

 

 

 

Il est de bon ton d’affirmer après les résultats catastrophiques des élections présidentielles françaises pour le PS et pour LR que « droite et gauche » c’est fini.

 

 

Posons-nous d’abord une question : ces deux formations politiques qui gouvernaient en alternance sont-elles de « droite » pour le LR et de « gauche » pour le PS ? Elles ont mené la même politique depuis le virage de la rigueur de Mitterrand en 1982, leurs dirigeants naviguent à courte vue, elles sont gangrénées par l’usure du pouvoir. Bref, l’électeur français a sifflé la fin de cette période où le néolibéralisme s’est installé détruisant progressivement la société française et l’Etat social.

 

 

Les alertes diverses, les cris d’alarme lancés par des analystes de droite comme de gauche et par quelques rares hommes et femmes politiques un peu plus lucide que les autres ont été vains. Nul ne les a entendus. Les nuages se sont accumulés : le chômage endémique, la précarité se répandant un peu partout, la montée du racisme et des différentes formes de rejet de « l’autre », le multiculturalisme terreau d’une guerre civile larvée, les délocalisations, une situation internationale de plus en plus dangereuse et surtout la très nette impression que la classe dirigeante n’est plus en mesure de répondre à ces multiples défis.

 

 

Sur le plan politique, les deux principaux partis se sont présentés divisés à l’électeur. Les « primaires » de droite et de gauche en sont la preuve. Le candidat de la droite a été emberlificoté dans d’inextricables scandales qui ont opportunément éclaté dès le début de sa campagne, le candidat de gauche qui, certes, manquait de charisme a été lâché par son propre camp.

 

 

Mélenchon qui représentait un espoir pour la gauche avec un très bon programme s’est avéré incapable de rassembler tant est énorme son ego.

 

 

Et KriegsMarine s’est lamentablement plantée. Les causes : sa déplorable prestation lors du débat télévisé avec Macron, son « Front » divisé entre une tendance ultra réactionnaire représentée par sa nièce, Marion Maréchal nous voilà ! qui s’est volontairement mise en « réserve de la République » et une tendance libérale droitière menée par l’énarque Philippot.

 

 

Le Front national est une espèce de fourre-tout allant de l’extrême-droite identitaire à l’ultradroite « gestionnaire » en passant par les intégristes cathos. Ainsi, et c’est heureux, avec un tel méli mélo, il a très peu de chances d’arriver au pouvoir.

 

Et, bien entendu, le grand vainqueur : Emmanuel Macron. Sa campagne a été – il faut le reconnaître – une géniale opération de marketing. Il n’avait plus qu’à ramasser les morceaux laissés par ses adversaires. À l’exception de la gauche – Mélenchon aussi bien que Hamon – personne n’avait un programme, ni même Macron. Aussi, on n’a jamais assisté à une joute électorale aussi folle et le « banquier » a pu manipuler tout le monde sans difficulté. Il avait tout simplement changé les codes ! Et cela a marché !

 

 

 

 

L'ancien et le nouveau : Emmanuel Macron salue son prédécesseur François Hollande : la continuité ?

L'ancien et le nouveau : Emmanuel Macron salue son prédécesseur François Hollande : la continuité ?

 

 

 

La seconde phase de l’opération Macron, ce sont évidemment les législatives. Et là, cela risque d’être plus difficile. Mais, ses adversaires sont groggys pour un bout de temps et auront de la peine à se redresser d’ici là.

 

 

L’équipe Macron tente de disposer de la majorité absolue avec un cheptel de parlementaires issus de la « société civile » inexpérimentés et donc malléables à souhait avec en plus quelques vieux chevaux de retour de « droite » comme de « gauche » qui veulent sauver à tout prix leur siège et qui rêvent d’obtenir un juteux poste au gouvernement ou comme « chargés de mission ».

 

 

Ainsi, l’Assemblée nationale sera entièrement entre les mains du nouveau président.

 

 

Qu’y aura-t-il comme opposition ? Les débris du PS et des LR quelques « mélanchonistes » et communistes et sans doute – mais ce n’est pas encore fait – un important groupe du Front national qui pourrait devenir la principale force d’opposition. Et l’affaire semble bien emmanchée : les premiers sondages donnent des prévisions conformes à ce scénario.

 

 

Avec le contrôle sur sa majorité et une opposition morcelée avec le Front national comme « meneur », Macron sera sans doute le premier président de la Ve République à disposer d’une telle marge de manœuvre.

 

 

 

Emmanuel Macron : le continuateur ? A première vue, cela ne semble pas être le cas.

Emmanuel Macron : le continuateur ? A première vue, cela ne semble pas être le cas.

 

 

 

Il disposerait ainsi comme son lointain prédécesseur Adolphe Thiers, l’homme qui a écrasé la Commune de Paris, d’une majorité « bleu horizon »… qui lui a permis d'installer durablement le pouvoir de la bourgeoisie. A la différence que la Commune n’est pas encore passée…

 

 

Bien sûr, rien n’est encore fait. Attendons le 18 juin, car entre temps il pourrait y avoir des surprises…

 

 

 

 

 

Adolphe Thiers qui a installé la bourgeoisie au pouvoir en 1871 après avoir écrasé la Commune de Paris.

Adolphe Thiers qui a installé la bourgeoisie au pouvoir en 1871 après avoir écrasé la Commune de Paris.

 

 

Gauche, droite… est-ce donc vraiment fini ?

 

 

 

Certains rêvent donc d’une classe politique qui ne soit plus de gauche ni de droite. D’autres disent que droite et gauche, c’est dépassé. C’est un vieux discours ressassé depuis les débuts de la démocratie parlementaire, essentiellement par des gens… de droite. En réalité, c’est la fin du politique qui est le programme. Et elle s’inscrit dans le projet libéral qui veut tout le pouvoir à l’économie.

 

 

Notons qu’il y en a de plus lucides : ils considèrent que si le clivage gauche - droite est dépassé, le clivage d’une société du haut et d’une société du bas est, lui, bien réel. En d’autres termes, c’est la société duale où le « bas » est mal représenté ou ne l’est plus du tout.

 

 

Philippe Frémeaux, l’éditorialiste de la revue en ligne « Alternative économique », écrit :

 

« Une vision assez réductrice qui peut être qualifiée de populiste, au sens où Emmanuel Macron s’adresse au peuple entendu comme un tout qui partage les mêmes intérêts, un peuple invité à renverser la table. De fait, Emmanuel Macron partage avec ses rivaux Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon le même « dégagisme » radical, dirigé contre les appareils politiques issus de l’opposition droite-gauche ancienne. Marine Le Pen entend balayer l’UMPS, en unifiant un peuple mythifié de Français de souche, indépendamment de leur position sociale, tout en désignant comme bouc émissaire l’étranger, qu’il soit immigré, issu de l’immigration, ou banquier cosmopolite et donc, antinational. Pour Jean-Luc Mélenchon, il s’agit de reconstruire une « nouvelle gauche », en unifiant le peuple tout entier à l’exclusion d’une petite oligarchie au service de la finance, elle aussi largement cosmopolite, voire au service d’intérêts étrangers, notamment allemands. Il a depuis l’origine pour objectif de tuer le PS – qui y arrive très bien tout seul reconnaissons-le –, d’achever le PC et de siphonner EELV via l’adoption d’une large partie de son programme (Alain Lipietz avait inventé la planification écologique et le green new deal bien avant Jean-Luc Mélenchon).

 

Le populisme d’extrême-centre d’Emmanuel Macron, lui aussi, se propose de faire table rase des vieux partis. Il porte la vision d’un peuple unifié autour de valeurs de progrès, invité à gagner tous ensemble la bataille de la mondialisation dans une Europe relancée. Il exalte la réussite individuelle dans un monde de liberté mais, à la différence du néolibéralisme inégalitaire d’un Fillon, il promet d’offrir les mêmes opportunités à tous (d’où une mesure symbolique forte sur la taille des classes en zone prioritaire – associée à un retour en arrière sur les rythmes scolaires générateurs d’inégalités entre enfants –, la réforme de Pôle emploi dans un sens plus flexisécuritaire, une volonté de casser les rentes afin de rendre la société plus mobile, voire « liquide », y compris celles qui seraient induites par un code du Travail qui privilégierait les insiders au profit des outsiders et limiterait donc l’embauche). »

 

Plus loin, il ajoute :

 

« Au-delà, si la lutte de classes n’est plus ce qu’elle était, il est clair que certains profitent plus que d’autres du « système » et pas seulement une petite oligarchie. Certains détruisent plus la planète que d’autres, du fait de leurs modes de consommation. Les intérêts des cadres supérieurs ne sont pas alignés sur ceux des salariés précaires, les parents d’élèves des classes moyennes aisés ne sont pas forcément les premiers à militer pour une école qui profiterait à tous les enfants (à tort d’ailleurs). Si la lutte des classes a disparu, les intérêts sont loin d’être alignés entre les 20 % les plus riches et les autres, entre les hommes et les femmes, entre les territoires qui vont bien et ceux qui souffrent, etc. Bref, si l’art de la politique est de transcender les intérêts particuliers pour bâtir une vision partagée de l’intérêt général, et ce n’est pas céder au populisme que de tenter d’y parvenir pour remporter une élection, cela n’interdit pas non plus de penser la/les divisions du social. »

 

Bon. En clair, trois populismes (extrême gauche, extrême droite et extrême centre) d’après Frémeaux ont eu raison du vieux clivage gauche – droite. Bien, mais l’auteur doit bien reconnaître que la lutte des classes est toujours là, même si elle a changé de nature. Et il oublie que des ouvriers se battent encore en France pour sauver leurs emplois menacés par des fermetures et des délocalisations.

 

Le barbu Rhénan prénommé Karl avait bien dit en 1848 que l’histoire de toute société est celle de la lutte des classes. Et il savait très bien que cet éternel combat changeait de nature en fonction des époques.

 

Aussi, peu importe le clivage – gauche-droite ou haut-bas – la lutte des classes, elle, est constante même si elle change de nature. Et le Président Macron est bien celui de la bourgeoisie et non de l’ensemble du peuple français.

 

Dans une interview à « l’Humanité » du 15 mai, le politologue Jérôme Sainte-Marie dit clairement : en réunifiant le libéralisme culturel promu par la gauche et le libéralisme économique de la droite, Macron a réussi à renforcer le pouvoir déjà très grand de la bourgeoisie.

 

 

 

 

Le politologue Jérôme Sainte-Marie ne pense pas que la lutte des classes soit terminée.

Le politologue Jérôme Sainte-Marie ne pense pas que la lutte des classes soit terminée.

 

 

 

« Commençons par le contenu idéologique de l’offre d’Emmanuel Macron, qui est très clair : il s’agit de la réunification de tous les libéralismes, le libéralisme économique et le libéralisme culturel. L’illusion que la gauche pouvait promouvoir le libéralisme culturel sans en tirer de conséquences quant au libéralisme économique – et inversement pour la droite – vole en éclats. Hamon et Mélenchon figurent le renouvellement du libéralisme culturel sans le libéralisme économique. Fillon, c’est le contraire. Cette réconciliation des deux libéralismes est également inscrite dans les traités commerciaux internationaux, comme le Tafta. Elle est portée sur le plan international par des chefs d’État comme Justin Trudeau.

 

Les élites des deux bords se retrouvent idéologiquement. Cela correspondant aussi à une pratique politique des gouvernements de droite ou de gauche, dont la convergence, quinquennat après quinquennat, était toujours plus éclatante. Mais les alternances divisaient de plus en plus artificiellement le bloc élitaire, que l’on peut appeler plus clairement la bourgeoisie. Cette dernière s’est rendu compte que ses divisions historiques étaient fatales à la mise en œuvre de son projet commun de réformes. Elle s’est donc réunifiée sous la forme du bloc élitaire. Cette réunification aurait pu se produire entre les deux tours. Cela s’est fait de manière plus brutale et plus rapide, avant même le premier tour, avec la création du mouvement En marche ! d’Emmanuel Macron. Ce dernier incarne parfaitement cette réunification idéologique et sociale de la bourgeoisie française pour donner aux réformes la plus grande force propulsive possible. »

 

Sainte-Marie pense aussi que les clivages classiques ont été bouleversés.

 

« De manière très schématique, la vie politique française a été longtemps structurée par deux grands blocs, la gauche et la droite, subdivisés en leur sein par deux forces. C’était le clivage politique qui était essentiel. Aujourd’hui, c’est le clivage sociologique qui est primordial, en ce sens qu’il détermine les opinions des électeurs et le comportement des élus. À l’intérieur de ce clivage, les cultures politiques servent de nuancier. »

 

Cependant, il avertit : de grandes tensions se font jour.

 

« Le premier facteur de tension est donc l’estompement du clivage gauche-droite au profit d’un choc entre libéralisme élitaire et souverainisme populaire. Intérêt social et valeurs politiques coïncident. Le premier tour a ainsi permis une forme de décantation sociologique, facilitée par l’affaissement du PS, qui était devenu un parti interclassiste.

 

Le second facteur est que les Français ont de plus en plus conscience que cette opposition sociale est fondamentale. Les études montrent que leur explication de vote renvoie très souvent à des considérations très matérielles, et antagonistes.

 

J’ajoute un troisième élément : si nous allons vers des solutions à la Blair ou à la Schröder, même si la situation générale du pays devait s’améliorer, dans ce modèle l’accroissement du bien-être de certains pourrait s’accompagner d’une plus forte précarisation ou paupérisation pour d’autres. Dans un pays de culture égalitariste comme la France, cela générerait des tensions très fortes, qui trouveraient dans le nouvel ordre démocratique une traduction politique directe. C’est tout le paradoxe de la « grande réconciliation » qu’incarne Emmanuel Macron. »

 

Ainsi, le modèle Macron, la réunification de la bourgeoisie ne seront pas un facteur d’apaisement. Bien au contraire, la précarité se répand et pourrait générer des révoltes de grande ampleur et sans doute générer un nouvel ordre démocratique.

 

C’est autant à redouter qu’à espérer.

 

 

Pierre Verhas

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 08:42

 

 

 

Le débat Le Pen Macron qui clôture véritablement cette folle campagne pour l’élection du nouveau président de la République française fut sans doute un des pires moments de la politique-spectacle que les médias nous offrent depuis des années, politique-spectacle qui a pour réel objet d’endormir tout esprit critique.

 

 

Une preuve ? Les jours précédant cette médiocre joute entre deux médiocres candidats, les rétrospectives n’ont montré que les « petites phrases » assassines que se sont échangées les anciens prétendants à la magistrature suprême. Rien sur les programmes, rien sur l’évolution politique, rien sur d’éventuelles ressemblances ou dissemblances entre les objectifs exposés.

 

 

Seule l’image compte et la « palme » revient à celle ou celui qui aura la prestation la plus médiatique. Les perspectives, pas un mot ! On peut se demander si elles existent. La vision de chacun, c’est la bouteille à encre… Les programmes ? Un ou deux mots entre les invectives, les insultes, voire les menaces.

 

 

 

 

Le débat surréaliste entre la vichyste Le Pen et le libéral-libertaire Macron sous l'oeil désespéré de la journaliste Nathalie Saint Cricq

Le débat surréaliste entre la vichyste Le Pen et le libéral-libertaire Macron sous l'oeil désespéré de la journaliste Nathalie Saint Cricq

 

 

 

Quel spectacle ! Remboursez !

 

 

Sur le fond, qu’a-t-on pu détecter chez KriegsMarine et chez Macron ? Des propositions contradictoires et « variables » chez Le Pen, comme par exemple la retraite à soixante ans après quarante annuités, mais mise en œuvre tout au long de son quinquennat éventuel, alors qu’une semaine avant, elle promettait de la faire dès son arrivée à l’Elysée.. De même pour la sortie de l’Euro : lors du débat, elle affirme qu’elle n’est pas pressée, mais dans ses meetings, elle se ferait immédiatement…

 

 

Chez Macron, il n’y a en définitive rien de neuf, c’est la poursuite de la politique néolibérale dictée en réalité par le MEDEF (le patronat français des grandes entreprises) et les banques, qu’il avait entamée comme conseiller à l’Elysée et puis comme ministre de l’économie. C’est la consolidation du modèle culturel américanisé, c’est la société Mc Donald et le régime social Uber.

 

 

Régis Debray fait d’ailleurs mouche en exposant dans « Le Monde » : « Mais où a-t-il obtenu son meilleur score, au premier tour, avec une majorité absolue ? Chez les Français de New York et de la City, patriotes un peu étranges, disons : évasifs. » Ajoutons que c’est aussi le cas chez les Français de Bruxelles…

 

 

 

Macron est pour l’Union européenne, Le Pen est contre. Macron est favorable à l’OTAN, Le Pen veut quitter l’Alliance atlantique et tout est à l’avenant.

 

 

Ce spectacle lamentable témoigne de la dégradation de la vie publique qui avait été entamée sous Sarkozy et s’est accentuée sous Hollande.

 

 

 

KriegsMarine pourrait payer cher sa campagne présidentielle.

 

 

 

Alors, que va-t-il se passer ? Dimanche soir, le président Macron sera élu par défaut et l’ex-candidate KriegsMarine Le Pen devra s’apprêter à affronter la Justice et sans doute son propre parti qui ne lui pardonnera pas son échec.

 

 

Son propre parti qui, dans le fond, ne souhaite pas accéder au pouvoir. Il n’est pas prêt pour le pouvoir. Et KriegsMarine l’a bien compris. Lors du débat, sentant qu’elle est contestée par ses propres « amis », elle s’adressait à son camp et non à son interlocuteur. Mais, manifestement, ses partisans n’ont pas apprécié cette manière d’agir…

 

 

Ce qui intéresse le Front National, ce sont les législatives. Il cherche à avoir un groupe parlementaire important à l’Assemblée nationale en profitant de la déglingue des deux « grands » partis de la Ve République : le LR et le PS. Il va tout tenter pour obtenir le plus possible de triangulaires (trois candidats au deuxième tour, le vainqueur emportant le plus grand nombre de voix et pas nécessairement la majorité), ce qui pourrait faire du FN le plus important groupe de l’opposition. Et cela a déjà commencé par le débauchage de l’inénarrable Dupont-Aignan.

 

 

 

Nicolas Dupont-Aignan est la première proie de la stratégie du FN pour les législatives.

Nicolas Dupont-Aignan est la première proie de la stratégie du FN pour les législatives.

 

 

 

Mélenchon use d’une stratégie identique, mais, encore une fois, il sera « coiffé » dans cette opération.

 

 

La nostalgie rance

 

 

Donc, le clivage sera d’un côté l’ordre libéral-libertaire voulu par Macron qui recueillera les débris du PS et des Républicains pour constituer une majorité qu’il dirigera à la schlague, à coup de 49-3 et d’ordonnances comme il l’a promis.

 

 

De l’autre, ce sera l’éternelle alliance des différents courants de l’extrême-droite allant des néonazis à la droite intégriste catholique en passant par les « identitaires », en fait, la « bonne vieille » révolution nationale pétainiste remise au goût du jour.

 

 

L’ordre libéral-libertaire versus la rance nostalgie du régime de Vichy ! Il sera splendide le « nouveau » paysage politique français !

 

 

Régis Debray décrit ainsi les choses dans « Le Monde » du 4 mai :

 

 

« Le clivage des classes aura rarement été aussi net. Le Pen : petites villes industrialisées et zones rurales, les paumés. Fillon, la bourgeoisie tradi, à Paris, le XVIe et le XVIIe, les satisfaits, vieux patrimoine. Mélenchon : 34 % en Seine-Saint-Denis et à Mantes-la-Jolie, les mécontents qui ont raison de l’être.

 

Notre vaillant et futur président a, en effet, réussi une belle synthèse entre la tradition catholique sociale, Bayrou et Delors, et la ligne protestante, Rocard et Jospin. Cette martingale miraculeuse avait fait défaut à son lointain prédécesseur, Lecanuet, candidat à la présidentielle de 1965, démocrate-chrétien, agrégé de philo, jeune et photogénique, européen et atlantiste qui lui aussi voulait casser le système et remettre, textuellement, “la France en marche" »

 

 

 

Régis Debray fait comme à son habitude, une excellente analyse, mais semble complètement désabusé.

Régis Debray fait comme à son habitude, une excellente analyse, mais semble complètement désabusé.

 

 

 

Voilà la France d’après le 18 juin (date du deuxième tour des élections législatives et non de l'appel du général de Gaulle...).

 

Un dernier mot : si, comme d’autres, j’ai suivi le mot d’ordre général de voter Macron dimanche prochain, 7 mai, c’est tout simplement parce que tout vaut mieux que le retour à Vichy.

 

Bon dimanche à toutes et à tous !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 13:23

 

 

 

Le premier train de marchandises reliant directement Londres à la Chine est arrivé à destination après un voyage de près de trois semaines évoquant l'ancestrale Route de la soie.

 

 


Le convoi, qui avait quitté la capitale britannique le 10 avril, est entré samedi 29 avril vers 9h30 heure locale (1h30 UT) en gare d'Yiwu, une ville de 2 millions d'habitants située au sud de Shanghai, après avoir traversé la France, la Belgique, l'Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie et le Kazakhstan.

 

 

 

 

 

Le train qui a relié directement Londres à Yiwu mérite le nom de train de l'Histoire.

Le train qui a relié directement Londres à Yiwu mérite le nom de train de l'Histoire.

 

 

 

Non. Ce n’est pas un nouvel exploit technique. Ce voyage n’a rien d’innovant. Pourtant, cette première liaison directe entre Londres et Yiwu est un événement majeur.


Londres est désormais la 15e ville d'Europe desservie par ce nouveau service de fret censé être meilleur marché que le transport aérien et plus rapide que le transport maritime - même si le convoi parti de Londres a mis deux jours de plus que prévu.


La route Londres-Yiwu est longue de plus de 12.000 km, soit la deuxième du monde après la liaison avec Madrid, inaugurée en 2014. Une liaison avec Lyon a été ouverte l'an dernier.
Ces liaisons s'inscrivent dans l'initiative des « Nouvelles routes de la soie » lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping dans l'espoir de cimenter les relations commerciales de la Chine avec ses clients traditionnels, particulièrement en Europe occidentale.

 

Il s’agit d’un des projets les plus ambitieux de notre histoire contemporaine. L’ancien ministre des Affaires étrangères de Chirac, Dominique de Villepin, écrit dans son ouvrage « Mémoire de paix pour temps de guerre » (Grasset, Paris, 2016) :

 

« Exposée en détail en automne 2013 par le président Xi Jinping, l’initiative « Une ceinture, une route » suivant la désignation officielle chinoise, est l’un des projets les plus ambitieux de notre époque. Essentiel pour la Chine, il recoupe des aspirations autant intérieures qu’extérieures. Aspiration économique d’abord parce que (…) le pays traverse à présent un changement de paradigme économique en faveur des services et de la consommation intérieure. Le projet de « Nouvelle route de la soie » n’est pas étranger à cette évolution majeure de l’économie chinoise, à la recherche de nouveaux débouchés internationaux. Aspiration politique ensuite, parce que la Chine y voit un moyen de s’ouvrir vers l’extérieur et d’obtenir une reconnaissance mondiale tout en désenclavant certaines régions touchées par le sous-développement et la montée de l’extrémisme. »

 

Un nouvel impérialisme est né. Et les Occidentaux n’en ont pris conscience. Qu’il s’agisse de Donald Trump et des dirigeants de l’Union européenne, ils ont fermé une nouvelle perspective d’ouverture sur le monde, bien trop obnubilés par les traités transatlantiques comme le TTIP et le CETA.

 

Donald Trump en menaçant Pékin de relever ses tarifs douaniers à des niveaux prohibitifs sur les produits chinois, lui a paradoxalement fait un beau cadeau. En promettant de jeter à la poubelle l'accord de libre-échange trans-Pacifique élaboré par Barack Obama, le nouveau président américain a ouvert un boulevard à la Chine.

 

Son président Xi Jinping cherche en effet à accroître sa mainmise régionale et en profite du coup pour relancer ses propres accords commerciaux, en Asie du Sud-Est et au Pacifique. Et du côté de l’Ouest, la route de la soie.

 

 

 

Donald Trump en menaçant le président de la République populaire de Chine, a commis une erreur historique.

Donald Trump en menaçant le président de la République populaire de Chine, a commis une erreur historique.

 

 

 

En outre, les Occidentaux qui se prétendent être les champions de la modernité et de l’élaboration d’un nouvel ordre international – la fameuse « mondialisation heureuse » - aveuglés par leur orgueil, n’ont pas vu les changements fondamentaux qui se produisent sous leurs yeux dans les échanges internationaux. Ils ne comprennent pas que la Chine, l’Empire du Milieu qu’elle est demeurée, va réorienter fondamentalement les échanges entre les peuples.

 

Un Empire, plus étendu et décentralisé que toute autre entité politique, doit reposer pour exister sur un immense maillage de routes, de ports, d’aéroports, de voies énergétiques – autrefois aqueducs, aujourd’hui des pipelines transportant gaz et pétrole. Ces réseaux d’infrastructures civiles sont comme les veines et les artères du corps impérial et doivent être protégés par d’importantes capacités de projection militaire. Tel fut le cas de l’Empire romain, qui comptait près de 89 000 kilomètres de routes pavées et d’aqueducs, protégés par des légions romaines à la fois très structurées et dispersées aux quatre coins de son étendue. Tel fut encore le cas de l’Empire britannique aux XVIIIe et XIXe siècles. La supériorité navale longtemps incontestée de la Couronne britannique permit à cet empire de durer pratiquement deux siècles. Aux XIXe et XXe siècles, les États-Unis et la Russie s’appuyèrent sur les chemins de fer pour permettre la circulation des biens et des personnes à travers l’immensité de leurs territoires respectifs. Et plus tard, les Etats-Unis eux-mêmes prirent la première place, surtout sur le plan militaire.

 

On ne compte plus les projets chinois visant à racheter tel port ou aéroport européen, à prendre le contrôle de tel ou tel territoire africain riche en matières premières ou fossiles, ou à déployer sa force militaire, notamment navale, en Mer de Chine méridionale. Pau d’analystes voient l’unité de ces divers projets. Ils forment pourtant un ensemble cohérent et ne sont nullement le fruit d’un développement chinois désordonné laissé au hasard des intérêts de l’un ou de l’autre oligarque. Tout au contraire : l’orchestration chinoise de cette œuvre structurant pour le déploiement de la puissance et de l’influence de Pékin est magistrale. Le dessein l’est tout autant : créer un vaste réseau d’infrastructures capable de de monter un empire commercial s’étendant sur tous les continents et soutenu par une puissance militaire suffisante pour dissuader le peer competitor américain.

 

La « Nouvelle Route de la Soie » est la colonne vertébrale de ce projet impérial. Elle reliera l’Asie à l’Europe, et aussi à l’Afrique, via des voies terrestres et maritimes. Cette Route de la Soie sera l’axe de communication principal de l’Empire chinois et passera notamment par un Moyen-Orient complexe et meurtri. Pékin sait que, par essence, l’empire, pour durer et se déployer, impose de consolider un centre puissant et résilient mais aussi des points d’appui nombreux et conciliants parmi les “sujets”. Le pouvoir chinois dispose d’un puissant outil pour réaliser ses ambitions planétaires : la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (ou AIIB), concurrente de la Banque asiatique de développement, contrôlée majoritairement par les États-Unis et le Japon, mais plus largement rivale encore implicite mais déterminée de la Banque mondiale, trop occidentale aux yeux des Chinois. Lancée en 2014, l’AIIB fonctionne de conserve avec la « Nouvelle banque de développement » des BRICS, lancée la même année. De quoi permettre à Pékin de nourrir ses ambitions avec l’aval et la coopération de ses voisins.

 

Là encore, les Occidentaux et particulièrement l’Union européenne ont été « dribblés » : l’alliance entre la Chine, la Russie et les pays dits émergents qui montent aussi en puissance comme le Brésil et l’Inde pourrait à terme laisser la puissance US au second plan. Cela explique sans doute la frénésie mise par les Etats-Unis et l’Union européenne à faire aboutir les traités dits de libre échange comme le TTIP et le CETA. En effet, si le projet chinois aboutit, bien des marchés échapperont aux entreprises transnationales nord-américaines et européennes.

 

En septembre 2013, le président chinois Xi Jinping était en visite à Astana, capitale du Kazakhstan pour formaliser un contrat de 5 milliards de dollars portant sur le pétrole de Kashagan, l’un des plus importants gisements au monde. C’est à l’occasion de ce voyage énergétique que Xi Jinping révéla le projet d’une « Nouvelle Route de la Soie » terrestre et maritime, intitulée formellement « One Belt, One Road », mais qui prit rapidement le nom actualisé de la très ancienne « Route de la Soie » instituée il y a plus de 2000 ans entre Chang’an (actuellement Xi’an) et Antioche.

 

La route terrestre au départ de Xi’an rejoindrait l’Europe via un réseau de routes, d’autoroutes et de réseaux ferrés de plus de 13 000 kilomètres allant jusqu’à la Belgique et s’étendant jusqu’en Grande Bretagne. Une autre route partirait de Kashgar en passant par le Pakistan pour rejoindre le port de Gwadar de sorte à contourner la Mer de Chine méridionale où les tensions montent avec Washington. Enfin, une route plus régionale partirait de Kunming, capitale de la province de Yunnan, pour rejoindre le Laos puis le Cambodge, la Malaisie, la Birmanie, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam. Dans la mesure où de nombreuses routes et chemins de fer existent déjà, il s’agit moins pour Pékin de tout construire ex nihilo que de relier entre elles toutes ces infrastructures par des d’intersections importantes formant des hubs. Il s’agit encore de permettre des coopérations avec un certain nombre de pays dont les structures étatiques sont pour le moins affaiblies tels la Syrie, l'Irak, et l'Afghanistan ou de coopérer avec des Etats dont les relations sont entachées de différends historiques comme celui entre l'Arabie Saoudite et l'Iran. Ce souci du maintien des structures étatiques pousse Pékin à adopter une politique étrangère pragmatique et réaliste du type « win win », assez proche en cela des principes de la diplomatie russe.

 

 

 

La carte terrestre et maritime de la Nouvelle Route de la Soie. On observe que le train venant de Londres est passé au Nord de la route terrestre prévue devant passer par les régions troublées comme l'Afghanistan.

La carte terrestre et maritime de la Nouvelle Route de la Soie. On observe que le train venant de Londres est passé au Nord de la route terrestre prévue devant passer par les régions troublées comme l'Afghanistan.

 

 

 

Sur les mers, la Nouvelle Route de la Soie partirait de la Mer de Chine méridionale pour rejoindre les océans Indien et Pacifique. Ceci est particulièrement délicat pour Pékin qui craint, en cas d’exacerbation des tensions avec Washington, qu’un blocus maritime ne ferme son accès à la mer à cet endroit – ce qui explique l’importance de la route terrestre passant par le Pakistan pour avoir accès à l’Océan indien et au Golfe Arabo-Persique via le port pakistanais de Gwadar.

 

Au regard de l’importance stratégique de la Mer de Chine méridionale, Pékin joue clairement une partie de bras de fer avec les autres pays de la région qui contestent la délimitation des eaux territoriales et indirectement avec les Etats-Unis, dont le « pivot vers l’Asie » vise l’endiguement de la Chine, politique qui n’est pas sans rappeler la doctrine du « containment » du président Truman à l’égard de l’URSS. Cette stratégie chinoise passe aujourd’hui par une militarisation des îles (naturelles ou artificielles) de Mer de Chine méridionale, notamment via l’installation de systèmes anti-aériens et anti-missiles capables de créer un « dôme invulnérable » au-dessus de ces territoires. Elle passe également par un développement d’ampleur de sa marine de guerre, avec le lancement d’un grand nombre de destroyers modernes de Type-052D, équivalents chinois des destroyers américains de classe Arleigh Burke mettant en œuvre le système d’armes naval « Aegis », ainsi que de grands navires amphibies de débarquement de Type-071 en attendant la construction de plusieurs porte-avions. Ainsi, depuis quelques années, la marine chinoise connaît une croissance exponentielle. Au-delà du contrôle militaire des mers et des océans, le trajet maritime de la Nouvelle Route de la Soie nécessite pour Pékin d’investir dans les ports et les infrastructures des villes côtières qui se trouvent le long du trajet passant par le Canal de Suez, notamment Gwadar au Pakistan et également à Djibouti, où la présence chinoise s’intensifie considérablement et où Pékin pourrait même créer une base navale militaire.

 

Dans la constitution de ce vaste réseau d’infrastructures, Pékin fait face à la difficulté du financement et de la coordination institutionnelle de son projet impérial. Le montant exact de ce financement n’est pas connu précisément dans la mesure où il s’agit moins d’un seul et unique ensemble que de la coordination d’une myriade de projets différents. On sait cependant que la Chine va engager des moyens considérables.

 

En premier lieu, la Chine a lancé un « Fonds Route de la Soie » de 40 milliards de dollars, opérationnel depuis 2015. Mais ce n’est pas tout. A partir de son capital de 100 milliards de dollars et qui pourrait augmenter rapidement avec le temps, l’AIIB sera en mesure de lever des sommes considérables pour participer à des projets spécifiques inclus dans la NRS. C’est également le cas de la « Nouvelle Banque de Développement » des BRICS lancée en 2014 et dont le capital de 100 milliards de dollars est détenu à 41% par la Chine. C’est sans compter encore les investissements des grandes entreprises et des banques chinoises qui, s’ils n’entrent pas officiellement dans le projet global « One Road, One Belt », participent indirectement de celui-ci et du projet impérial chinois. C’est la particularité de ce projet : il n’est pas seulement le fait de la volonté unilatérale et verticale d’un Etat, mais ressemble davantage à un gigantesque réseau, y compris dans ses financements.

 

Le projet Nouvelle Route de la Soie, s’il se concrétise, va profondément bouleverser les relations internationales. Comme toute entreprise de grande envergure, elle comporte des risques dont le premier d’entre eux pourrait être le choc de deux Empires : l’un naissant ou renaissant, la Chine, l’autre en déclin, les Etats-Unis. Et entre les deux l’Europe.

 

Ce n’est pas pour rien que, juste après le « Brexit », la Grande Bretagne rentre résolument dans le projet Nouvelle Route de la Soie. On a souvent reproché aux Britanniques leur nostalgie de l’Empire. Le Royaume Uni choisira toujours le Grand Large. Churchill avait averti les Européens, il y a bien longtemps.

 

Rester au balcon face à ce projet est une faute majeure commise par l’Union européenne qui, une fois de plus, démontre qu’elle n’a ni vision, ni stratégie.

 

 

Le train de Londres arrive à Yiwu. La Nouvelle Route de la Soie s'ouvre progressivement.

 

 

 

 

 

 

Le train de Londres arrivant à destination à Yiwu.

 

Un autre aspect et non des moindres, le terrorisme et l’islamisme radical qui touchent aussi bien la Chine, la Russie, l’Afrique et l’Europe, se trouverait déstabilisé par ce décloisonnement et pourrait ainsi disparaître. L’ouverture remplacera les bombes et œuvrera au développement du Moyen Orient qui en a tant besoin.

 

Dominique de Villepin écrit dans ouvrage :

 

« Elle [la Nouvelle Route de la Soie] apporte une vision fondée sur l’internationalisation des investissements et l’ouverture financière… »

 

Plus loin, il ajoute :

 

« L’initiative de la Nouvelle Route de la Soie (…) représente une occasion unique d’insuffler à l’économie internationale un sursaut d’innovations et d’activités. (…) Le projet est là. Les idées sont nombreuses. Il ne manque plus qu’une volonté concrète de soutenir ce projet et, plus encore, d’y jouer un rôle central. C’est désormais aux autres pays, et particulièrement aux pays européens, de faire leur part du chemin, d’exprimer leur propre vision des projets prioritaires et de la forme à donner à ce partenariat. (…) Trop souvent, on regarde ce projet avec méfiance, ou simplement d’un œil distant, au motif qu’il viendrait de l’Orient, habitués que nous avons été, ces derniers siècles, à croire aveuglément à la toute puissance économique et politique du monde occidental. »

 

Alors, va-t-on continuer à regarder passer le train Londres Yiwu, ou bien une nouvelle génération politique parviendra-t-elle à saisir cette occasion historique ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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