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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 10:14

 

 

 

Il ne se passe pas un jour sans qu’on évoque la laïcité. On ne cesse de la proclamer et on ne cesse de la combattre. On oppose la laïcité à l’islam. Nicolas Sarkozy, lors de sa présidence, a tenté de l’affaiblir. Le monde laïque lui-même est divisé quant à sa nature et à son avenir.

 

 

De quelle laïcité parle-t-on ? Il s’agit de la laïcité qui s’est imposée en France par la fameuse loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat et la laïcité « à la Belge » qui, n’étant pas proclamée, est pourtant bien réelle, sont toutes deux menacées de disparition.

 

 

Depuis le début du XXIe siècle, elles subissent une offensive cléricale et dogmatique sans précédent et en plus sont récupérées par des courants extrémistes – dits « populistes » - de plus en plus puissants qui osent s’en revendiquer, surtout par hostilité à l’égard du monde musulman.

 

 

L’offensive cléricale et dogmatique est d’une tout autre nature que celle qui opposa et oppose encore aujourd’hui, mais de manière moins virulente, l’Eglise catholique apostolique romaine au courant de la libre pensée qui se réclame de la laïcité. Un troisième larron est venu se joindre à cette ancienne joute : l’Islam qui monte en puissance aussi bien sur le plan géopolitique qu’à l’intérieur des pays dits laïques.

 

 

Ce combat de titans où se mêle le terrorisme sanguinaire à une remise en question des bases mêmes de la société laïque et démocratique transforme la laïcité en une forteresse assiégée. Et l’histoire nous a appris qu’aucune forteresse n’est invincible.

 

 

Depuis quelques décennies, la laïcité ne se définit plus comme un élément d’émancipation et de progrès mais comme une force opposée à une autre. Or, son histoire fut très riche, car elle amena progressivement la liberté de conscience comme pilier essentiel de notre société.

 

 

Nous souhaitons la laïcité pleine et entière.

 

 

Henri Bartholomeeusen, président du Centre d’action laïque belge (CAL) a rappelé l’apport fondamental de la laïcité dans l’histoire, dans son discours au Sénat de Belgique à l’occasion d’un colloque intitulé Constitution et régime des libertés qui débattait de l’inscription éventuelle de la laïcité dans la Charte fondamentale belge :

 

 

 

Henri Bartholomeeusen est le gardien des principes de base de la laïcité "à la Belge".

Henri Bartholomeeusen est le gardien des principes de base de la laïcité "à la Belge".

 

 

 

« Au sortir des guerres de religion, ce concept repose sur deux propositions: nul n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre; nul n’est tenu de n’en avoir aucune.

 

 

Il s’agit là d’un progrès considérable puisque le citoyen n’est plus tenu d’appartenir à la religion du roi. Il demeure que si vous êtes libre de choisir votre religion, c’est à la condition d’en avoir une. L’athée n’est donc pas toléré. Avec un homme sans foi, donc, sans loi, il n’est pas possible de construire du lien social.

 

 

En traversant le Channel, le concept va subir l’influence des Lumières et s’élargir à une troisième proposition. Il se déclinera dorénavant comme suit: nul n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre; nul n’est tenu de n’en avoir aucune; nul n’est tenu d’en avoir une plutôt qu’aucune. »

 

 

Et il ajoute :

 

 

« Pour y accéder [à la laïcité], outre ce régime de liberté, il faudra ajouter une exigence, l’impartialité du prince. La tolérance ne suffit pas. La liberté ne suffit plus. Elle doit être garantie au citoyen. Elle exige son émancipation par le partage des savoirs et le libre examen. »

 

 

Ajoutons qu’il y a des conceptions différentes de la laïcité dans le monde laïque même. Le président du CAL affirme de son côté :

 

 

« … la laïcité, c’est le principe à la fois politique et humaniste qui fonde le régime des libertés et des droits humains sur l’impartialité d’un pouvoir civil démocratique qui s’oblige, quant à lui, à contribuer à l’émancipation des citoyens. La laïcité n’est donc pas plurielle dans sa définition. L’adjectiver revient à la dénaturer. Nous la voulons sans attribut, minimaliste, distincte de l’infinité des actions qu’elle peut fonder, mais nous la souhaitons pleine et entière. »

 

 

D’autres pensent différemment. Ainsi, Hervé Hasquin, ancien président de l’ULB, ancien ministre libéral et actuel secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, qui dit être tombé dans la marmite laïque lorsqu’il était petit, affirme dans une interview à La Libre Belgique du 9 septembre consacrée au débat sur l’éventuelle inscription de la laïcité dans la Constitution :

 

 

 

Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique, est partisan d'une laïcité plurielle.

Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique, est partisan d'une laïcité plurielle.

 

 

 

« La nôtre [laïcité] en Belgique, n’en déplaise à quelques têtes mitrées du courant laïque, est vraiment plurielle. Dès lors, à quoi servirait-il sur le plan juridique de la couler dans notre charte fondamentale ? »

 

 

On s’aime dans le microcosme laïque belge !

 

 

Hasquin ajoute :

 

 

« Le contexte conflictuel qui ne manquera pas de se renforcer pourrait surtout donner du grain à moudre aux islamophobes de toute espèce. Et se retourner contre les laïques car le risque est réel que le combat des démocrates contre les barbares ne soit perçu comme un combat chrétien contre l’islam. Et la laïcité pourrait être instrumentalisée par les extrémistes. Le conditionnel n’est plus de mise Outre-quiévrain : la radicalisation de certains laïques a ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffrée la droite extrême et l’extrême droite de l’Hexagone qui ont récupéré la laïcité. »

 

 

En effet, l’islamophobie qui est considérée par certains laïques comme une invention de musulmans extrémistes se développe de plus en plus dans notre société où aussi bien suite au terrorisme qu’à cause de la crise économique et sociale où, comme toujours, on cherche un bouc émissaire. L’afflux mal maîtrisés par les autorités des pays européens de réfugiés d’Afrique et de Moyen-Orient n’arrange évidemment en rien les choses.

 

 

Où il est question d’islamophobie

 

 

Cependant, la laïcité ne doit pas se positionner en tant qu’ennemie de l’Islam qui est une réalité dont on doit tenir compte. Or, un des phares de la laïcité, une Elisabeth Badinter a dit le 6 janvier 2016 à France Inter :

 

 

« Il faut s'accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe, qui a été pendant pas mal d'années le stop absolu, l'interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. A partir du moment où les gens auront compris que c'est une arme contre la laïcité, peut-être qu'ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. »

 

 

 

Elisabeth Badinter a jeté un fameux pavé dans la mare à France Inter.

Elisabeth Badinter a jeté un fameux pavé dans la mare à France Inter.

 

 

 

Donc, la philosophe refuse de prendre l’islamophobie au sérieux. Elle considère même que l’accusation d’islamophobie discrédite la laïcité, sous-entendu que le concept « islamophobie » a été inventé pour cela !

 

 

Et elle ajoute :

 

 

« La laïcité, devenue synonyme d’islamophobie, a été abandonnée à Marine Le Pen. Cela, je ne le pardonne pas à la gauche. »

 

 

Mme Badinter a là en partie raison. Comme l’explique Hervé Hasquin, mais avec une autre analyse, l’extrême-droite s’est emparée de la laïcité comme d’une arme pour fustiger les musulmans. Mais, cela parce que les laïques n’ont pas combattu l’islamophobie.

 

 

Certains prétendent que le terme islamophobie a été inventé par les islamistes, dont le fameux Tariq Ramadan, pour empêcher toute critique de la religion islamique. D’autres disent qu’il s’agit d’une forme particulièrement perverse de racisme.

 

 

Alors, qu’entend-on eu juste par « islamophobie » ? Dans le journal en ligne Mediapart, du 15 septembre 2016, Guillaume Weill Raynal, ancien avocat au barreau de Paris, aujourd’hui essayiste, met les choses au point :

 

 

 

Guillaume Weill Raynal a le mérite d'être clair !

Guillaume Weill Raynal a le mérite d'être clair !

 

 

 

« Il ne s’agit bien évidemment pas de la Shoah, auquel cas le parallèle serait effectivement scandaleux. Mais le discours islamophobe qui gagne chaque jour un plus de terrain ressemble en tous points aux théories antisémites qui fleurissaient en France dans les années 30 : il repose sur une base largement fantasmatique à laquelle une construction savante donne les apparences de la vérité et de l’évidence. Il essentialise et stigmatise une population prise dans son ensemble. Enfin, il est soutenu et développé par des figures majeures du paysage intellectuel et politique. Au final, l’opinion finit par être persuadée de l’existence d’un « problème musulman » comme on avait réussi naguère à la convaincre de l’existence d’une « question juive ». »

 

 

Le fantasme de l’islamiste sanguinaire

 

 

En effet, il est de bon ton d’accuser les musulmans d’envahir l’Europe pour y imposer la loi coranique, la fameuse charia. M. Weill Raynal ajoute :

 

 

« Au Moyen-Orient, les fanatiques de Daech qui haïssent nos mœurs et notre liberté auraient, pour ce seul motif, lancé une vaste offensive dont les terroristes qui ont ensanglanté la France et la Belgique seraient le fer de lance et dont une large partie des musulmans, français ou résidents, seraient les avant-postes, soit par leur silence complice, soit - pire – par l’affichage de signes « ostensibles » contraires à l’ordre public car niant les valeurs de laïcité et d’égalité hommes-femmes. »

 

 

Ici, si le fantasme de l’islamiste sanguinaire envahisseur relève d’une obsession raciste similaire à celle de l’antisémitisme des années 1930 qui voyait le Juif comme le « fer de lance » de la dictature cosmopolite qu’il mettrait en œuvre avec les francs-maçons, il faut aussi dénoncer les graves dérives communautaristes se déroulant dans les « banlieues » et les « quartiers », dérives dont sont particulièrement victimes les femmes et où s’épanouit un microcosme wahhabite et où se forment, comme cela a été le cas à Molenbeek, les petits soldats du terrorisme « daechien ».

 

 

Mais généraliser ce phénomène à la totalité des musulmans vivant en Europe relève du racisme. Et c’est bien cela l’islamophobie. C’est ce que dénonce Weill Raynal :

 

 

« … rien ne permet d’affirmer qu’une population prise dans son ensemble (les précautions de langage qui prétendent ne viser que « certains musulmans » ne trompent personne), serait complice à quelque titre que ce soit des terroristes ou de Daech du seul fait qu'elle lit le Coran, mange halal, et porte sur la voie publique ou sur la plage une tenue vestimentaire dont chacun est libre par ailleurs d’estimer et de dire qu’elle est peut-être la manifestation d’une pudeur excessive ou d’une tradition archaïque. Il en faut plus pour contrevenir à l’ordre public. Oser affirmer que cette population représenterait un danger sur notre territoire, c'est effectivement revenir aux années 30. »

 

 

En outre, c’est donner de l’eau au moulin des islamistes qui, ainsi, exploitent les frustrations provoquées par ce rejet.

 

 

D’ailleurs, Guillaume Weill Raynal rappelle comment est pratiquée la fameuse loi de 1905.

 

 

« L’islam serait contraire à la laïcité ? La belle affaire ! C'est le cas des autres religions monothéistes qui, par essence, portent une vision du monde que l’athéisme républicain ignore et que les pouvoirs publics tolèrent – au sens de notre constitution - sans lui reconnaitre la moindre valeur normative sur le plan juridique.

 

 

La laïcité repose précisément sur le respect absolu de cette frontière infranchissable. C'est à ce titre que les rédacteurs de la loi de 1905 s’étaient vigoureusement opposés à l’interdiction du port en public de la soutane, estimant qu’il ne s’agissait pas, selon la loi républicaine, d’un vêtement religieux contraire à l’ordre public, mais d’un simple vêtement « comme les autres ». Chacun est libre de s’afficher dans la rue comme il le souhaite. »

 

 

La laïcité s’accommode mal d’interdits !

 

 

En clair, la loi d’interdiction du port du voile votée en France est donc contraire à la loi de 1905 qui est la clé de voûte de la laïcité française ! De même, les interdictions décrétées dans la plupart des écoles de Belgique – le législateur n’a pas eu le courage de trancher la question – sont sources de conflits inextricables.

 

 

La laïcité s’accommode mal d’interdits ! Parce que ce n’est pas sa nature, tout simplement ! Henri Bartholomeeusen le rappelle dans son discours :

 

 

« Parce que la laïcité est un principe politique et humaniste qui oblige les pouvoirs publics, parce qu’elle ne se limite pas à la séparation des Églises et de l’État, parce qu’elle diffère d’un régime de neutralité ou de tolérance à l’anglo-saxonne, parce que la laïcité se fonde sur les libertés indissociables des droits humains, sur l’égalité et la solidarité, la laïcité est le principe universel d’impartialité objective qui autorise le régime des libertés. »

 

 

Et c’est parce que certains laïques ont milité pour restreindre une liberté au nom de LA liberté, c’est-à-dire la liberté de se vêtir comme on l’entend, c’est une des principales raisons pour laquelle elle ne fonctionne plus. Là est le danger.

 

 

Un de mes amis, enseignant retraité, laïque convaincu, militant de la Ligue de l’enseignement, a eu une parole très juste il y a peu : « La laïcité doit toujours se positionner contre quelque-chose. »

 

 

Et c’est son point faible. Les militants de la laïcité ont toujours été minoritaires dans des pays comme la France ou la Belgique où l’Eglise catholique jusqu’il y a peu imposait son modèle culturel et éthique. Les luttes pour la dépénalisation de l’avortement, la légalisation de l’euthanasie, le mariage homosexuel ne sont toujours pas terminées. Et, en ce domaine, les catholiques ont reçu un renfort de taille avec les imams musulmans qui imposent une infériorisation de la femme et appellent au combat, parfois violent, contre l’homosexualité.

 

 

Mais, si ce principe fondamental de l’égalité hommes – femmes ne souffre aucune dérogation, la laïcité ne peut être un bloc monolithique qui impose à tous un seul modèle.

 

 

La laïcité peut devenir elle aussi totalitaire. Hervé Hasquin a raison de rappeler :

 

 

« la laïcité doit donc se rendre compte une fois pour toutes que l’assimilation et l’uniformisation sont des leurres. Il faut, au contraire, une laïcité accueillante aux problèmes culturels et religieux; l’important est de mettre en exergue un socle commun de droits. La laïcité politique et juridique ne doit pas devenir une conviction spirituelle de plus mais rester plurielle. Elle ne peut pas faire table rase du passé, des traditions et des cultures sous peine de devenir elle aussi totalitaire »

 

 

De son côté, le philosophe français Etienne Balibar précise dans une tribune à Libération du 30 août 2016 – en plein dans la rocambolesque affaire du burkini :

 

 

 

Le philosophe français Etienne Balibar distingue deux conceptions de la laïcité.

Le philosophe français Etienne Balibar distingue deux conceptions de la laïcité.

 

 

 

« Grâce à l’ordonnance du Conseil d’Etat [le Conseil d’Etat français avait abrogé les arrêtés d’interdiction du port du burkini dans certaines communes de la Côte d’Azur], on évitera de voir en France une police des mœurs, chargée non de forcer les femmes à porter le voile, mais de les forcer à l’ôter. L’exercice des libertés doit primer dans toute la mesure du possible sur les exigences de l’ordre public, qui par définition les restreignent. »

 

 

Balibar distingue deux conceptions de la laïcité – on retrouve ici le débat Bartholomeeusen Hasquin :

 

 

« La première inclut la laïcité comme une pièce essentielle du primat « normatif » de l’ordre public sur les activités et les opinions privées, la seconde pose l’autonomie de la société civile, dont relèvent les libertés de conscience et d’expression comme norme dont l’Etat doit se faire le serviteur et le garant. »

 

 

Et il voit le danger :

 

 

« Obsédée par la nécessité de faire barrage au « communautarisme », elle [la laïcité] en vient donc à construire (…) un communautarisme d’Etat. Mais il y a plus grave, surtout dans la conjoncture actuelle : le symétrique, ou le synonyme inversé, de l’assimilation, c’est l’acculturation. »

 

 

C’est ce que le philosophe appelle la « laïcité identitaire » qu’il met en parallèle avec l’offensive islamiste.

 

 

Ne pas rejouer les anciennes batailles à l’identique.

 

 

Enfin, Balibar dénonce :

 

 

« A l’évidence, le surgissement de ce monstre qu’est la laïcité identitaire n’est pas un phénomène isolable des multiples tendances à l’exacerbation des nationalismes et au « choc des civilisations » qui, en liaison avec d’extrêmes violences, se reproduisent dans le monde actuel. (…) Réagir est vital. Mais il faut comprendre ce qui se passe, retracer les « fronts » et ne pas rejouer les anciennes batailles à l’identique. »

 

 

La laïcité, si elle s’accommode mal d’interdits, doit s’accommoder de la diversité.

 

 

C’est en cela qu’elle doit être plurielle si elle veut maintenir et consolider ses piliers fondamentaux : la liberté de conscience, l’égalité hommes – femmes et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Sinon, elle risque d’être totalitaire et de devenir un facteur de guerre.

 

 

 

 

Pierre Verhas

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 22:46

 

 

 

Notre ami Bernard Gensane publie sur son blog un article de Madame Liliane Held-Khawam, économiste d’entreprise, blogueuse et auteure de nombreux ouvrages et articles sur les relations entre l’homme et le travail (ici, blog de Liliane Held-Khawam), article consacré à l'esclavage moderne présent dans le monde entier. Il complète l’article précédent de Luis Basurto publié sur Uranopole et qui traitait plus spécifiquement de la traite négrière des pays de la péninsule arabique. Ici, il s’agit d’une vision globale de ce phénomène dramatique qui réduit l’être humain, enfant, femme, homme à l’état bestial pour le plus grand intérêt des entreprises transnationales.

 

 

L’esclavage que l’on pensait être éradiqué, est à nouveau un problème majeur dans le monde.

 

 

Voici des extraits de l'article de Madame Liliane Held-Khawam :

 

 

 

L'esclavage des enfants prend des proportions dramatiques et, comme d'habitude, on ferme les yeux !

L'esclavage des enfants prend des proportions dramatiques et, comme d'habitude, on ferme les yeux !

 

 

 

La mondialisation s’est accommodée dangereusement d’une détérioration des conditions de travail et de la soumission de l’homme à une croissance et une compétitivité pathologiques.

 

 

La croissance du rendement est une résultante qui vise à maximiser le chiffre d’affaires et à minimiser les dépenses.

 

 

Toutes les possibilités ont été utilisées. Cela va des délocalisations vers des pays à salaires « low cost » en passant par des investissements technologiques qui remplaceraient l’humain.

 

 

Il faut dire que les rubriques, masse et charges salariales, sont les plus importantes du compte d’exploitation d’une entreprise. Une optimisation à toute épreuve dans la circulation des forces de travail a été mise au point.

 

 

Nous avons vu le contrat zéro heure des britanniques dans lequel vous êtes engagé mais sans vous garantir le moindre travail ou le moindre revenu.

 

 

Nous avons vu le mini-job des Allemands qui vous rémunère à moins de 5 euros de l’heure.

 

 

C’est tout naturellement que la France, contrariée par une forte présence de résistants a été retardée dans cette « réforme » qui vise à « moderniser » le contrat du travail. Mais grâce au 49.3, cet article qui s’affranchit de la démocratie, la loi el Khomri est entrée en vigueur cet été (août 2016).

 

 

La Chine, coqueluche de la sous-traitance des immenses firmes transnationales de la technologie et du Casino planétaire est une jungle en termes de droit du travail. Regardez ce qu’écrivait en 2010 un célèbre blogueur, Chang Ping au sujet de Foxconn, fournisseur Taiwanais de composants électroniques (déjà évoqué sur le blog Uranopole, NDLR) :

 

 

« On dit en Chine que Foxconn est seul à pouvoir prétendre au titre de « Roi mondial des sous-traitants ». Ce titre ne fait pas référence au nombre de ses employés, mais plutôt à un environnement social et politique. Grâce aux impôts colossaux qu’il reverse à la collectivité, Foxconn a gagné un poids politique qui dépasse de loin son influence économique. Bien qu’il existe des lois régissant le travail en Chine, Foxconn a eu la liberté de mettre au point un système de management grâce auquel il tire une grosse partie de ses bénéfices en forçant ses employés à faire des heures supplémentaires. Même la police de Shenzen ne peut facilement faire respecter la loi au sein des installations de Foxconn, ce sont en effet des agents de sécurité privés qui y jouent le rôle de la police ».

 

 

Le rapport recense 6 problèmes majeurs :

 

 

1. Bas salaires et durées de travail excessives ;

 

 

2. Management militaire : obéissance absolue, système de quotas de production, punitions et harcèlements inhumains ;

 

 

3. Manque de prévention et de traitement des maladies professionnelles et des accidents du travail ;

 

 

4. Exploitation des étudiants stagiaires ;

 

 

5. Sévérité dans la gestion des dortoirs des ouvriers ;

 

 

6. Inefficacité des syndicats et des systèmes de doléance.

 

 

Remarquez au passage que ce genre de conditions de travail et d’embauche se multiplient, même dans les pays d’Europe occidentale qui sont sensés protéger légalement les travailleurs, mais la vague ultralibérale démolit systématiquement cette protection - loi El Khomri en France, projet de loi Peeters en Belgique. (NDLR)

 

 

La Suisse est certainement une des meilleures élèves du Casino, mais pour d’autres raisons. Elle licencie facilement mais surtout, elle a la capacité de refuser d’indemniser bon nombre de chômeurs dont les droits peuvent être contestés par l’armada de juristes à disposition de l’Etat… Moins l’Etat dédommage les prestations sociales et plus l’argent à consacrer aux travaux inutiles augmente. Ces ouvrages qui confinent à l’absurde et qui vont jusqu’à remplacer une bordure de trottoirs normale par de jolis et luxueux blocs de granit. Inutiles et absurdes pour vous et moi mais qui font tellement le bonheur des firmes transnationales du génie civil et du bâtiment… Vous savez ces grands groupes qui sont les futurs employeurs de nos élus quand ceux-ci prennent leur retraite… Comme quoi l’utilité est une fonction relative et subjective, surtout quand on la finance avec l’argent des autres.

 

 

A l’heure actuelle, nous arrivons au stade où des pillages légalisés jettent des gens à la rue. Des gens qui ne sont pas paresseux mais qui sont lésés et véritablement exploités (Je ne suis pas de gauche. Promis!). Oui un travailleur ne devrait pas être SDF. C’est un non-sens si cette personne est payée normalement au prix d’un VRAI marché.

 

 

Mais si la personne est exploitée et que les autorités ferment les yeux pour laisser des patrons voyous s’engraisser, alors TOUT devient possible. Tout et plus encore comme de détourner l’usage des impôts de leur finalité première pour financer de faux travaux !

 

 

Vous pensiez avoir assisté au pire avec les dérives de la gouvernance publique ? Eh bien pas du tout ! Il y a pire ! La logique implacable des managers technocrates totalement déshumanisée qui font la chasse au moindre franc dépensé depuis leurs bureaux coupés du monde s’accommode fort bien non seulement de l’appauvrissement de la société mais aussi de l’esclavage.

 

 

Le chiffre de l’esclavage moderne est en progression constante. Il est mondialisé tout comme les activités financières des voyous du casino. En 2016, ils étaient 45.8 millions alors qu’ils « n »’ étaient que 36 millions en 2014 selon Free walk. Une sacrée croissance pour un business hautement rentable.

 

 

L’esclavage d’enfants compte dans une proportion d’environ un tiers des données publiées. Des millions d’enfants sont donc ainsi exploités et abusés au profit des grandes marques, marionnettes des traders des marchés financiers. Ce sont eux les acheteurs des matières premières dans une économie de marché.

 

 

Ces firmes transnationales qui appartiennent au casino de la finance sont les mêmes qui dorment sur des fortunes extraordinaires dans les paradis fiscaux anglo-saxons. L’affaire est bonne, les bonus aussi. Alors on regarde ailleurs et on continue de rédiger des chartes inutiles dans ces mêmes bureaux aseptisés. On s’achète en quelque sorte une bonne conscience…

 

 

Ces firmes sont aussi celles qui sont installées à Bruxelles ou sous la Coupole fédérale en tant que groupes d’influence et qui dictent règlements et normes. Mais voilà l’affaire est bonne pour les partis politiques et le recyclage luxueux des dirigeants politiques.

 

 

La paix, centre de toutes les palabres officielles commencent par un minimum de justice et de dignité à offrir au plus faible. Aucune paix n’est possible tant que ces êtres fragiles sont abusés. Oui c’est un abus légalisé puisque leurs clients finaux sont au pouvoir directement ou indirectement via certains dirigeants corrompus.

 

 

Des crevettes pêchées par des esclaves asiatiques sont vendues dans les supermarchés occidentaux. C’est ce que révélait, en juin dernier, une enquête du quotidien britannique The Guardian. Le reportage avait choqué tout le monde: les lecteurs, les consommateurs et les acheteurs de l’entreprise visée, Charoen Pokphand (CP) Foods. Ce producteur de crevettes basé en Thaïlande est en effet le principal fournisseur mondial des géants de la grande distribution comme Walmart, Costco, Aldi et Carrefour. Il est accusé d’acheter de la nourriture pour ses élevages à des fournisseurs impliqués dans un vaste réseau d’esclavage de migrants venus de Birmanie ou du Cambodge…

 

 

Mais ce cas est loin d’être isolé. En Thaïlande, près de 300 000 esclaves travaillent dans l’industrie de la pêche, selon les propres chiffres du gouvernement. Et le nouveau rapport « the global slavery Index 2014 » publié le 17 novembre par une organisation non gouvernementale (ONG) mondiale, Walk Free, estime à 35,8 millions le nombre de personnes qui, dans le monde, sont victimes d’esclavage moderne (travail forcé, d’exploitation sexuelle, de traite d’êtres humains, ou de servitude pour dette ou de mariage forcé/arrangé).

 

 

 

 

Liliane Held-Khawam

 

 

 

 

 

 

Published by pierre verhas
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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 10:54

 

 

 

Alfred de Zayas, grand juriste étatsunien et expert indépendant des Nations Unies spécialisé dans le droit des économies et notamment les traités de libre échange comme l’ALENA ou le projet de TTIP a dit ceci en conclusion d’un discours fameux sur cette question :

 

 

« La modification ou la résiliation des accords d’investissement internationaux peut être une tâche complexe, mais beaucoup moins problématique que, par exemple, la résolution d’un conflit armé. A tout moment l’économie mondiale a dû s’adapter afin de faire avancer la cause de la civilisation. Il en a été ainsi avec l’interdiction de la lucrative traite négrière, l’abolition de l’esclavage et la décolonisation ayant été remplacées par d’autres modèles économiques.

 

 

Pendant des siècles, l’esclavage a été un modèle économique de fait, doté d’une légalité implicite; le colonialisme représentait également de fait l’ordre international. De nos jours, on considère ces pratiques comme des crimes contre l’humanité. Depuis des décennies, l’arbitrage du règlement des litiges investisseurs-Etats menace de facto l’ordre international, mais il ne saurait l’emporter sur la Charte des Nations Unies. »

 

 

M. de Zayas aurait dû ajouter que l’esclavage – et particulièrement la traite négrière – existe toujours et, même, se développe.

 

 

Uranopole publie ici un article de M. Luis Basurto publié par le site « Le Grand Soir » du 6 septembre. Il écrit, mettant à mal des thèses admises depuis des lustres, qu’il faut éviter les « indignations sélectives » si on veut analyser cette tragédie humaine. Il démontre que ce sont les esclaves noirs africains dans les pays du Golfe qui sont les pires victimes, même s’il y a des esclaves d’origine asiatique et même européenne. Mais, il n’y a pas que dans le Golfe. Il y a l’esclavage « interafricain ». Enfin, il dénonce l’indignation sélective de certains journalistes.

 

 

Certes, l’analyse de M. Basurto est partisane. Et Uranopole ne cautionne pas ses accusations personnelles. Mais elle a le mérite d’apporter un regard nouveau et surtout de nous ouvrir les yeux sur un phénomène qui existe toujours, que nous ne voulons pas voir et qui pourrait renaître chez nous, à force de restreindre les droits des travailleurs. Mais là, c’est un autre aspect de la question qu’il conviendra d’analyser de manière approfondie.

 

 

Après tout, l’ultralibéralisme s’accommode très bien de l’esclavage.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 

 

Esclavage, traites négrières et racismes arabes... sans indignation sélective

 

 

Luis BASURTO

 

 

 

Image de la traite négrière au XVIIIe siècle

Image de la traite négrière au XVIIIe siècle

 

 

 

Dénoncer les traites négrières... oui, mais toutes. Pas d'indignation sélective. N’oublions pas certains pays arabes, ni même certains pays d’Afrique noire.

 

 

Les traites négrières n’ont pas été l’apanage des Européens. Pour être plus exacts, les traites négrières ont été depuis le Moyen âge d’abord arabes, musulmanes, et ottomanes, sans entrer dans les détails de celles de l’Antiquité. Et bien sûr aussi inter-africaines, intra-africaines... Depuis combien de temps ? Arabes, venant de l’Arabie heureuse après l’année 622 DC, et Ottomans – dès le XVème siècle – capturaient et trafiquaient de bons Blancs européens dans les côtes de la Méditerranée, voire venant des terres bien à l’intérieur de l’Europe continentale. C’était toute une industrie, car certains de ces esclaves étaient rachetables moyennant le paiement de lourdes rançons. Le célèbre écrivain espagnol Miguel de Cervantes – auteur de Don Quichotte – fut un de ces esclaves-otages. Cela nous rappelle certaines pratiques bien de nos jours.

 

 

Les racismes négrophobes arabes ont-ils précédé, été concomitants ou succédé aux trafics esclavagistes arabes ? Ce qui est sûr c’est que ces racismes sont bien la réalité de nos jours et que cela dure depuis quelques centaines d’années, voire plus de mille ans. Racismes et esclavagisme vont de paire. Et les pratiques européennes (espagnoles, portugaises, françaises, anglaises, hollandaise, danoises...) sont là pour nous le démontrer abondamment. Le Code noir de Louis XIV de 1685, est une véritable pièce d’anthologie, car l’esclave africain noir y est bien décrit comme un bien du maître blanc européen, français à l’occasion, un bien meuble, comme une armoire ou un cheval, et les obligations des maîtres y sont fondées dans le pragmatisme, bien intéressées. Il fallait que l’Africain esclave produise le plus, qu’il travaille dans les plantations.

 

 

Dans la liste des peuples et pays arabes pratiquant de nos jours le mépris, le racisme effronté, sans complexes, contre les Africains noirs, il ne faut pas être injuste et focaliser seulement les dénonciations sur la Mauritanie, la Libye, l’Algérie, ou le Maroc. Peur d’être désagréables ou un tantinet intéressés pour ne pas en parler, ou en écrire ?

 

 

Il ne faut pas oublier dans les listes des pays pratiquant ces racismes négrophobes, voire l’esclavage moderne, par exemple le Liban. La Côte d’Ivoire et d’autres anciennes colonies françaises d’Afrique centrale et de l’ouest ont des communautés libanaises. Et les Libanais au Liban pratiquent ce racisme et de formes d’esclavage de fait avec les personnels africains féminins qui émigrent en cherchant du travail domestique, certaines femmes africaines finissant par se suicider.

 

 

Mais les ouvriers noirs africains qui arrivent au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats Arabes Unis ou en Arabie saoudite – certes, ce ne sont pas les seuls car les ouvriers asiatiques souffrent aussi du même sort, mais la peau noire est un facteur aggravant ! – subissent aussi des semblables pratiques, horribles et détestables. Illégales, mais commises en toute impunité malgré les dénonciations de syndicalistes, intellectuels et journalistes. Ici, il n’y a pas de Cour Pénale Internationale pour poursuivre ces régimes pour crime contre l’humanité, car l’esclavage en est un, un crime ainsi bien caractérisé. Ces pétromonarchies sont trop riches et elles achètent de l’armement par milliards d’euros à l’Occident, à la France par exemple. La CPI est conçue, réservée, pour les nègres, ou les petits Blancs vaincus par l’OTAN, tels les Serbes.

 

 

 

Image de la traite négrière aujourd'hui au Qatar

Image de la traite négrière aujourd'hui au Qatar

 

 

La coupe du monde FIFA 2022 au Qatar reste un scandale, pas seulement par les conditions de son obtention, par le trafic éhonté des voix avec les pétro/gazo-dollars, mais aussi par les conditions inhumaines de travail des ouvriers qu’y construisent stades et d’autres infrastructures. Tout cela arrive en toute impunité, en comptant sur le silence complice des pays occidentaux, bien habitués à donner de leçons de morale, mais aussi des régimes et élites africaines.

 

 

Donneurs de leçons et illégitimité non-sélective

 

 

Parlons de quelque chose qui nous indigne spécialement aujourd’hui. Pour protéger qui ou quoi Venance Konan, un journaliste et écrivain ivoirien, basé à Abidjan, signant un article cri-du-cœur dans journal Le Monde le 26 août 2016, titré " Traite négrière occidental et arabe : l’indignation sélective de l’Afrique " (1). Il s’abstient de charger lourdement dans ses accusations le Qatar, l’Arabie saoudite, le Liban ou les EAU par exemple ? Peur de déplaire ? Peur de mettre en danger les investissements attendus venant de ces pays au bénéfice du régime de son mentor, Alassane Ouattara, le président FMI de la Côte d’Ivoire ?

 

 

Mais, puisque Venance Konan dénonce les pogroms négrophobes libyens ou algériens et la persistance de l’esclavage noir mauritanien, il faut qu’il aille balayer aussi devant la porte de son propre pays, plus exactement de l’actuel régime ivoirien. Car, pour s’installer au pouvoir en Côte d’Ivoire, ce qu’il réussit le 11 avril 2011 porté dans les bottes de l’armée française, Alassane Ouattara encouragea bien au préalable une rébellion qui installa une guerre civile ouverte depuis le 18 septembre 2002, jetant les populations musulmanes et noires du Nord ivoirien, les Dioulas, Malinkés mais aussi des Sénoufos, contre le Sud ivoirien, contre d’autres populations noires, dans la partie la plus peuplée de ce pays, des populations chrétiennes et animistes très majoritairement.

 

 

Deux rappels à la mémoire historique forts désagréables et très légitimement indignés pour déconstruire et finir d’abattre l’indignation sélective du journaliste ivoirien Venance Konan dans son article du Le Monde. A la fin des combats, des rebelles nordistes, ouattaristes, affublés du nom prétentieux, Forces Républicaines de Côte d’Ivoire-FRCI, des véritables pogroms eurent lieu contre les populations du Sud ivoirien.

 

 

Nous rappelons, entre autres exemples, au moment de la chute d’Abidjan dans les mains des rebelles, les intenses ratissages et massacres, avec tortures et exécutions massives, commis à Yopougon, la plus grande commune d’Abidjan et fief politique "sudiste" – Patriote – qui soutenait Laurent Gbagbo. Ce président "récalcitrant" était en train de se faire déboulonner par la France – rappelons que l’armée française avait depuis septembre 2002 un corps expéditionnaire sur le sol ivoirien, baptisé Force Licorne – et les Casques bleus de l’ONUCI. Et vers la fin de la guerre civile, ces deux forces expéditionnaires étrangères comptèrent aussi avec les hordes de soudards des forces irrégulières – FRCI – de la rébellion nordiste, déferlant vers le Sud ivoirien, à la fin mars 2011, Ce furent ces soudards et ces supplétifs qui commirent ces exactions, ces crimes (2). Pas poursuivis ni condamnés cinq ans après ! En voilà un "oubli" notable de Venance Konan quand il parle de pogroms.

 

 

Le massacre – connu – le plus épouvantable, fut celui de Duékoué, une localité dans l’ouest du pays, près de la frontière avec le Liberia (3). La rébellion nordiste pro-Ouattara avait adoptée l’étiquette Forces Nouvelles pour son armée irrégulière dès 2003, et peu avant la déferlante finale contre le Sud ivoirien elles se muèrent donc en FRCI. C’est sous ce nom que cette armée irrégulière, accompagnée de nombreux supplétifs appelés Dozos, chasseurs traditionnels armés d’amulettes et machettes, investit la ville de Duékoué ’plus de 185 000 mille habitants en 2015) dans le terres des ethnies Guéré et Wé, non musulmanes.

 

 

Entre le 27 et le 29 mars 2011, après que la région fut tombée dans les mains des nordistes, les Guérés furent massacrés, avec un bilan de 816 morts seulement le 29 mars 2011, d’après le Comité international de la Croix Rouge CICR, et plus de 1 000 morts et disparus pour l’ONG Caritas Internationale. Au vu et au su des Casques bleus – car un bataillon de casques bleus marocains, le "MORBAT", y était posté – de l’ONUCI, le corps expéditionnaire envoyé par l’ONU. La passivité criminelle des Casques bleus, qui refusèrent de protéger les Guéré, permit aux rebelles, les FRCI, et ses Dozos, en toute tranquillité de massacrer hommes adultes et jeunes garçons tout d’abord dans le quartier Carrefour, dont les corps furent ensuite brûlés. Les Casques blues s’empressèrent par la suite d’entasser et d’ensevelir les corps de victimes dans trois charniers, gardés dans le secret.

 

 

Le journaliste Venance Konan ne veut pas aborder tout cela car étant directeur du journal Fraternité Matin à Abidjan, la Pravda du régime de Ouattara, il ne veut pas tirer une balle dans le pied de son donneur d’ordres, ce Ouattara qui se presse depuis la fin 2014 pour protéger son compère Blaise Compaoré, l’autocrate burkinabé tombé en disgrâce. Et bien, dans ce cas on essaye de ne pas donner de leçons de morale aux Africains prétendument couards et lâches qui ne dénonceraient pas traite négrière et les racismes arabes.

 

 

Conan aggrave son cas en donnant comme exemple d’une mobilisation africaine souhaitable – contre les racismes négrophobes arabes et contre l’indignation sélective africaine – le grand élan africain de mobilisation et boycott contre la RSA, l’Afrique du sud de l’apartheid. Seuls ceux qui ne sont pas amnésiques ou ignorants de l’histoire de son pays se rappellent que la Côte d’Ivoire d’Houphouët Boigny soutint longuement cet État raciste (4), ayant même (dans un premier temps) été alliée dans l’agression du Nigeria en 1967 pour lui arracher ses provinces du sud, le Biafra.

 

 

Quelqu’un se rappelle cette horrible guerre sécessionniste soutenue pas ces deux pays et... par la France de de Gaulle ? Là, pas de chance non plus puisque son patron actuel est Alassane Ouattara, héritier néo-houphouëtiste de Félix Houphouët-Boigny, après avoir été son premier ministre en 1990. Donc, quand on a ce genre de casseroles à trainer, il n’est pas souhaitable d’attaquer moralement d’autres étourdis et fautifs, si fautifs et criminels soient-t-ils.

 

 

Honnêteté intellectuelle et devoirs accrus

 

 

L’exigence d’honnêteté intellectuelle et de dignité pour ne pas taire certains amères vérités historiques, telles la réalité et l’antériorité des traites négrières arabo-musulmanes, et les racismes négrophobes dont les Africains noirs souffrent encore dans les pays arabes de nos jours, implique des devoirs accrus.

 

 

L’esclavage de fait en Afrique de nos jours reste parqué dans les sphères domestiques, quoique les réalités contemporaines dans les pays ouest-africains et en RDC nous appellent à bien plus de rigueur, d’exigence. Et la nature des régimes comprador, vassaux, tels celui de la Côte d’Ivoire, nous invitent à réviser ou élargir nos catégories d’analyse. La traite négrière occidentale n’existe plus. D’autres formes de domination existent, sournoises ou cyniques, parfois avec le "plein consentement" de la victime africaine.

 

 

Comment nommer par exemple le fait "post-colonial" – terme ambigu et trompeur – de louer, mettre aux enchères ou vendre non pas des individus au détail mais... un pays entier, ses terres agricoles et forestières, ses mines, la force de travail de tout un peuple, ses sociétés publiques, ses services publics... etc., son patrimoine voire sa souveraineté inaliénable entière ? Il ne s’agit pas là de vendre des esclaves noirs, au détail ou par lots, comme depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle. On n’arrête pas le progrès, donc aujourd’hui on loue, on met aux enchères ou on vend un pays entier ! Alassane Ouattara, agissant en directeur du FMI pour l’Afrique, est l’un de ces roitelets côtiers modernes, qui met aux enchères, loue ou vend un pays africain entier, un négrier de la globalisation, bien contemporain. Son régime comprador fait au même temps de lui un vendedor.

 

 

Nous ne pouvons pas taire ou occulter non plus les traites d’esclaves intra-africaines, ni les haines et racismes des Noirs africains, musulmans ou pas, entre eux-mêmes. Et, de la Côte d’Ivoire à la République Centrafricaine, en passant par la Sierra Leone, le Liberia, le Nigeria, le Cameroun ou le Mali, voire l’Afrique du Sud d’aujourd’hui – rappelons-nous, dans un autre registre des pogroms xénophobes en 2015 et avant dans les terres de Mandela – des rebellions ethniques ou religieuses, sécessionnistes ou pas, ont commis d’innombrables exactions, pogroms et massacres.

 

 

Les images d’amputations, d’exécutions, d’égorgements, de décapitations et du cannibalisme en Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone ou en RCA n’ont pas été tournées en studio. Et les plus meurtrières des guerres africaines, celles en RDC Congo Kinshasa, avec ses millions de morts, victimes africaines d’autres africains bourreaux, sans parler de l’autre paroxysme de l’horreur, les génocides au Rwanda en 1994, avec plus d’un million de victimes, doivent obliger à bien plus d’autocritique et veiller à "lancer la première pierre" une fois que le constat de légitimité l’autorise. Les jeunes africains de nos jours surtout relèveront les défis, c’est certain.

 

 

Luis Basurto

 

 

(1) http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/26/traite-negriere-occid...

 

 

(2) https://www.hrw.org/fr/news/2011/06/02/cote-divoire-des-partisans-de-g... http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/04/21/yopougon-dernier-bast...

 

 

(3) http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/monde/20110404.OBS0748/cote-d... http://fr.wikipedia.org/wili/Massacre_de_Duékoué l

http://www.slateafrique.com/cote-d-ivoire-duekoue--carrefour-de-la-hai... http://www.rfi.fr/afrique/20110526-rapport-amnesty-international-eping...

 

 

(4) http://www.dialprod.com/memoire/paix.html  Dès1970, le président ivoirien [Houphouët B.] préconise l’ouverture d’un dialogue avec le pays de l’apartheid". Il recevra John Vorster [président de la RSA], en présence du président sénégalais Léopold Sedar Senghor, à Yamoussoukro [nouvelle capitale de son pays] en 1974.

 

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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 16:36

 

 

 

Le gang de la haute finance a une nouvelle fois frappé: il a braqué l’usine US de construction d’engins de chantier Caterpillar de Gosselies près de Charleroi. Le nombre de victimes est considérable : 2.200 travailleurs, avec en plus les 4.000 employés et ouvriers des sous-traitants qui vivent de la filiale carolo du géant de l’Illinois.

 

 

Caterpillar Gosselies a été inauguré en 1965 en pleine période de croissance économique, de frénésie de constructions d’autoroutes, d’investissements dans les pays du Tiers-monde. L’avenir était donc radieux. À cette époque, il existait un réel rapport de forces capital-travail et les organisations syndicales avaient leur mot à dire.

 

 

Mais, petit à petit, les choses se sont dégradées. La crise des charbonnages qui a été suivie par celle de la sidérurgie, sans compter le déclin d’industries de pointe comme les ACEC et CDC ont assombri le ciel radieux du profit dans le Pays Noir.

 

 

 

Le chateau d'eau de Caterpillar Gosselies, symbole visible de l'entreprise

Le chateau d'eau de Caterpillar Gosselies, symbole visible de l'entreprise

 

 

 

Caterpillar a survécu à tout cela et a même dégagé des bénéfices. Elle reste la dernière grande entreprise industrielle de la région avec l’avionneur Sonaca. Néanmoins, le climat social fut tendu tout au long de son histoire. Licenciements, chômage économique, menaces de fermeture, mouvements sociaux ont émaillé son parcours.

 

 

Les choses ont commencé à se dégrader sérieusement en 2013.

 

 

La direction a imposé des « sacrifices » salariaux et en flexibilité aux travailleurs de l’entreprise pour la sauver. Ces énormes efforts furent consentis en échange du maintien de l’emploi. Cela n’a pas empêché, l’année suivante, 2014, le licenciement de 1.331 personnes sur les 3.687 travailleurs que comptait l’entreprise.

 

 

Et le gouvernement fédéral par les fameux intérêts notionnels ainsi que le gouvernement wallon par de substantielles subventions ont apporté une aide non négligeable à Caterpillar.

 

 

Tout cela n’empêcha pas le transfert progressif de l’outil vers d’autres cieux. Cependant, les choses semblaient se calmer et rien ne présageait une nouvelle catastrophe sociale. Jusqu’à la dernière semaine du mois d’août 2016…

 

 

Le déroulement du hold up

 

 

La direction donna des informations rassurantes à la délégation syndicale. Et puis, tout à coup, le jeudi 1er septembre, un Conseil d’entreprise extraordinaire est convoqué pour le lendemain, le vendredi 2 septembre. À ce Conseil étaient présents tous les représentants syndicaux, le directeur financier américain de Caterpillar, Mark Thompson, et quelques membres de la direction belge. Thompson annonça la fermeture définitive du site Caterpillar de Gosselies pour le mois d’avril prochain, sans autre forme de procès.

 

 

 

Dès l'annonce de la fermeture, les travailleurs sortent des ateliers pour encaisser le choc entre camarades.

Dès l'annonce de la fermeture, les travailleurs sortent des ateliers pour encaisser le choc entre camarades.

 

 

 

On a appris dans la journée de la bouche même de Thompson que la direction belge était informée de cette décision depuis une semaine. Cela explique sans doute la courageuse absence d’une partie de cette direction…

 

 

C’est évidemment un terrible choc ! Les 2.200 travailleurs du site de Gosselies et leurs familles se retrouvent en un seul instant sur le carreau, sans avenir, à la porte de la misère. Aucune négociation prévue, aucun plan social n’est annoncé, sinon un nouveau Conseil d'entreprise convoqué pour le 12 septembre en application de la loi Renault. C’est donc la bouteille à encre !

 

 

La seule information que Thompson a daigné donner, ce sont les raisons de cette décision. Il y a trois raisons pour lesquelles cette décision avait été prise au terme d'une étude globale approfondie, mais il a n’a fourni aucun chiffre : la taille importante du site, donc les coûts importants engendrés, sa surcapacité actuelle, et les possibilités de produire les mêmes équipements ailleurs à moindre coût et moindre investissement. Il a cité la Chine et… Grenoble.

 

 

Dans un communiqué, le groupe américain indique qu'il envisage « d'allouer les volumes produits dans l'usine de Gosselies à d'autres centres de production en France (Grenoble) et à d'autres usines en dehors de l'Europe ». Dans ce contexte, « une procédure d'information et de consultation a été entamée et pourrait aboutir à un licenciement collectif et à la fermeture du site de Gosselies ».

 

 

L’obsession des coûts

 

 

C’est la sempiternelle obsession des coûts qui guide les décisions de cette entreprise. Tout cela fait donc partie d’un plan mondial de restructuration des activités de Caterpillar décidé depuis septembre 2015. Donc, peu importe que Gosselies dégage du bénéfice, dans l’esprit de la multinationale, le coût est trop élevé.

 

 

Pourquoi ? Parce que l’actionnariat ne voit qu’un aspect : le rapport coût bénéfice. Si le coût est trop élevé malgré un bénéfice important, il faut encore « compresser ». C’est en effet ce rapport coût bénéfice qui fixe le montant des dividendes. Et là est tout le problème posé par les entreprises transnationales avec les conséquences catastrophiques qui s’ensuivent aussi bien sur le plan social qu’en matière d’environnement.

 

 

Quand on observe toutes les réformes économiques et sociales prises par les gouvernements et les instances internationales, elles sont toutes guidées par la question des coûts. Une organisation patronale comme la FEB en Belgique ou le MEDEF en France est obnubilée par la problématique du coût du travail. Les négociations sur le fameux TTIP sont elles aussi déterminées par le problème des coûts : les normes de protection sociale, environnementale doivent être abrogées via des traités de ce genre pour permettre aux entreprises transnationales de produire et de vendre au moindre coût.

 

 

Eh bien ! A leur échelle, les travailleurs de Gosselies sont victimes de cette « philosophie » des coûts. Ce qui prouve que les efforts consentis en matière de salaire et de flexibilité n’ont servi à rien, sauf à… diminuer les coûts au plus grand profit des actionnaires.

 

 

 

Les travailleurs de Gosselies victimes de la politique des coûts qui ne sert qu'à enrichir les actionnaires.

Les travailleurs de Gosselies victimes de la politique des coûts qui ne sert qu'à enrichir les actionnaires.

 

 

 

Et cela marche, même si le chiffre d’affaires de l’entreprise transnationale Caterpillar diminue. En 2014, 1, 635 milliards de dollars de dividendes ont été distribués aux actionnaires. Parmi eux, un petit actionnaire du nom de Bill Gates en a touché à lui tout seul la bagatelle de 30 millions de dollars. Et ce, malgré un scandale qui a éclaboussé la firme de l’Illinois : en 2013, Caterpillar avait falsifié les comptes d’une entreprise du nom de Siwei en Chine, ce qui a engendré une perte de plusieurs centaines de millions de dollars.

 

 

Le séisme social est donc là. 2.200 travailleurs sur le carreau et il faut compter également les nombreux sous-traitants. Les estimations les plus optimistes parlent de 4.000 emplois indirects menacés, le plus pessimistes 6.000.

 

 

C’est du jamais vu depuis les « dégraissages » dans la sidérurgie à Liège comme à Charleroi des années 1990.

 

 

Le fatalisme se répand.

 

 

Il y a aussi une sorte de fatalisme qui s’installe. Un de mes correspondants raconte : « Dans les années 80, j'avais un copain syndicaliste de chez Caterpillar, qui me racontait que lorsque cela débrayait dans cette entreprise, à quel point le travail syndical était de retenir les mecs pour qu'ils ne prennent pas les grues pour démonter l'usine et foncer sur Bruxelles! Il s'est passé quelque chose, nom de dieu! ... pour que cela soit devenu si calme aujourd'hui, alors que la situation est plus grave que dans les années 80. »

 

 

Ici, alors que pour préserver l’outil, en vue de constituer un éventuel trésor de guerre, les syndicalistes n’ont pas décrété l’occupation de l’usine. Ainsi, la direction pourrait en catimini emporter les outils indispensables vers d’autres lieux et ainsi les travailleurs n’auraient plus aucun moyen de pression. Juste un bruit a couru comme quoi aucune machine produite ne sortirait de l’entreprise.

 

 

Cette résignation est probablement le fruit de la propagande ultralibérale qui envahit les médias depuis des années. On culpabilise le travailleur. On a même lu dans la presse qu’une des causes de la fermeture était les départs trop « faciles » en grève. Oui, le climat social était tendu. Oui, il y a eu 16 jours d’arrêts de travail dits « sauvages » et 12 jours de grève en 2015, mais on oublie d’en préciser les motifs : une gestion agressive de la direction qui veut toujours plus de flexibilité. Le but étant évidemment qu’un maximum de travailleurs dégoûtés s’en aillent, car, bien entendu, quand il y a grève, c’est par définition la faute des travailleurs.

 

 

Il y a là une réflexion fondamentale à faire.

 

 

Quant aux politiques, malgré le cinéma de vendredi dernier qui a vu le Premier ministre libéral Charles Michel et le ministre de l’emploi Kris Peeters – celui qui voudrait faire appliquer la loi « travail » en Belgique - se rendre à une réunion du gouvernement wallon à Namur sous la présidence du socialiste et aussi bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette.

 

 

 

Le Premier ministre libéral Charles Michel et le Ministre président socialiste wallon Paul Magnette ne peuvent que constater leur impuissance.

Le Premier ministre libéral Charles Michel et le Ministre président socialiste wallon Paul Magnette ne peuvent que constater leur impuissance.

 

 

 

Quelles décisions pouvaient-ils prendre ? Demander à Caterpillar de rembourser les subsides et les avantages fiscaux reçus ? Personne ne croit à cette plaisanterie. Le board étatsunien de Caterpillar a toute latitude. Tout dépendra de sa décision.

 

 

Une brèche dans la forteresse ordolibérale européenne

 

 

La seule qui a eu une réaction sérieuse fut la Commissaire européenne belge aux affaires sociales, Marianne Tyssen. Elle a déclaré d’abord :

 

 

« Le Fonds d’ajustement à la Mondialisation créé il y a quelques années par la Commission européenne avait contribué avec 3 millions d’euros en 2015 et 2016 aux victimes des précédentes restructurations de Caterpillar. Je m’attends à ce que les autorités belges réintroduisent une demande cette fois-ci. Je ferai tout pour que les nouvelles aides puissent être payées au plus vite. »

 

 

 

Marianne Tyssen, Commissaire européenne belge des Affaires sociales, a ouvert une brèche dans l'orthodoxie budgétaire européenne.

Marianne Tyssen, Commissaire européenne belge des Affaires sociales, a ouvert une brèche dans l'orthodoxie budgétaire européenne.

 

 

 

Ensuite, Madame Tyssen a été plus loin. Elle déplore la faiblesse des investissements publics qui a pour conséquence la destruction du tissu industriel européen depuis plusieurs années.

 

 

Elle a ajouté :

 

 

« À titre personnel, je pense qu’il est temps de faire une évaluation du Pacte de stabilité et de croissance, et des conséquences de notre politique. »

 

 

Tout en rappelant qu’elle est partisane d’une « approche ferme » en matière de politique budgétaire. Cependant, Marianne Tyssen observe :

 

 

« Mais cinq ou six ans après [l’adoption de ces dispositifs], les circonstances économiques ont changé, les taux sont bas. On pourrait voir s’il n’y a pas quelque chose à faire. »

 

 

Cette déclaration est très importante. C’est la première fois qu’il y a une brèche dans le dogmatisme ordolibéral de la Commission européenne. Pourra-t-on l’élargir ?

 

 

 

Joan Condyts, rédacteur en chef de l'Echo, a le mérite d'être clair.

Joan Condyts, rédacteur en chef de l'Echo, a le mérite d'être clair.

 

 

 

Un débat s’est ouvert.

 

 

Joan Condyts, l’éditorialiste du journal financier belge « l’Echo » écrit dans la livraison du 3 septembre :

 

« La Belgique, et particulièrement la Wallonie, ne doivent pas se contenter d’attirer des entreprises, elles doivent en créer. Davantage. »

 

 

Bien sûr, et c’est ce que de nombreux militants syndicalistes et responsables de gauche, disaient il y a cinquante ans lorsque Caterpillar s’installa à Gosselies.

 

 

Mais, dans une interview dans la même livraison de « l’Echo », le Premier ministre libéral Charles Michel répond :

 

 

« … tous les gouvernements européens, la Belgique aussi, se battent pour attirer de grandes entreprises qui créent de l’emploi. »

 

 

Autrement dit, laissez venir à moi les entreprises transnationales qui donneront l’illusion de créer des emplois et qui continueront à piller le peu qu’il reste.

 

 

Au moins, c’est clair : on sait dans quel camp se trouve Charles Michel.

 

 

Mais tout cela vient trop tard pour les Caterpillar de Gosselies.

 

 

La lutte ne fait donc que commencer.

 

 

 

Pierre Verhas

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 15:16

 

 

Les sanglants attentats de 2015 et 2016 n’ont fait qu’exacerber les tensions entre les populations musulmanes et non musulmanes en France et en Belgique, sans compter le contexte géopolitique dans lequel s’inscrivent ces tragédies.

 

 

Ces tensions se sont ces vacances-ci exprimées sur une futilité : le burkini – ce maillot qui recouvre tout le corps de la femme – sur les côtes de France. Les maires de droite et d’extrême-droite de Provence ont pris des arrêtés interdisant le port de cette tenue de plage au nom de la défense de la laïcité. Et la gauche de gouvernement a sauté dans le train en marche en approuvant ces mesures, notamment via les déclarations tonitruantes du Premier ministre Manuel Valls.

 

 

La laïcité défendue par des intégristes catholiques…

 

 

Savourons l’ironie : la laïcité est aujourd’hui défendue par des édiles connus pour leur sympathie militante à l’égard de l’intégrisme catholique !

 

 

Les choses prirent évidemment un tour grotesque au point que la France est devenue la risée de la presse internationale, jusqu’au jour où un incident provoqua un concert de protestaions. Des policiers niçois verbalisèrent une femme voilée étendue sur la plage et l’obligèrent à ôter son couvre-chef. La scène fut photographiée et fit le « buzz » dans les médias du monde entier.

 

 

 

Sur ces quatre clichés on voit en haut à gauche une femme voilée et tout habillée étendue sur une plage à Nice. En haut à droite, la femme est intepellée par trois policiers.  En bas à gauche, elle enlève un vêtement et en bas à droite un des policiers rédige le PV.e

Sur ces quatre clichés on voit en haut à gauche une femme voilée et tout habillée étendue sur une plage à Nice. En haut à droite, la femme est intepellée par trois policiers. En bas à gauche, elle enlève un vêtement et en bas à droite un des policiers rédige le PV.e

 

 

 

Que dire de cet épisode alliant le ridicule et l’odieux ? L’action des policiers est intolérable. La plage, lieu de paix et de liberté par excellence devient le champ clos d’une répression indigne et sans motif. Cependant, il y a quelques éléments troublants en l’occurrence. La dame concernée était voilée et ne portait pas de burkini, dès lors, elle n’était pas en infraction avec l’arrêté municipal. Aussi, pourquoi les forces de l’ordre sont-elles intervenues ? Ensuite, un photographe se trouvait opportunément sur place pour filmer la scène de l’interpellation. Enfin, la dame était étendue à même le sable, sans essuie et sans un nécessaire pour s'hydrater. Tout cela, en définitive, ressemble à de la provocation de part et d’autre.

 

 

En d’autres termes, cela s’appelle la stratégie de la tension. Voilà qu’une controverse de plage devient tout à coup une question politique majeure où le plus haut niveau du gouvernement se sent forcé d’intervenir. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser en première analyse, derrière cette rocambolesque affaire de maillots de bain se profile un débat fondamental : celui de la société dans laquelle nous serons amenés à vivre.

 

 

Le Conseil d’Etat français saisi de cette affaire de burkini par la Ligue des Droits de l’Homme et un Collectif contre l’islamophobie a tenté de siffler la fin de la récréation.

 

 

Il a prononcé un arrêt qui n’évoque nullement l’aspect soi-disant religieux du burkini. Il rappelle quels sont les pouvoirs d’un maire en l’occurrence.

 

 

En préambule de l’arrêt, les magistrats rappellent les limites du pouvoir de police administrative des élus municipaux. « Si le maire est chargé du maintien de l’ordre dans la commune, il doit concilier l’accomplissement de sa mission avec le respect des libertés garanties par les lois », et ils précisent que les mesures de police se doivent, par conséquent, d’être « adaptées, nécessaires et proportionnées au regard des seules nécessités de l’ordre public, telles qu’elles découlent des circonstances de temps et de lieu, et compte tenu des exigences qu’impliquent le bon accès au rivage, la sécurité de la baignade ainsi que l’hygiène et la décence sur la plage ».

 

 

La haute juridiction administrative rappelle que pour prendre ces mesures d’interdiction, le maire ne peut s’appuyer que sur « les exigences qu’impliquent le bon accès au rivage, la sécurité de la baignade ainsi que l’hygiène et la décence sur la plage ». « Il n’appartient pas au maire de se fonder sur d’autres considérations », soulignent les juges, sous-entendant que le principe de laïcité n'a rien à faire là.

 

 

C’est un précieux rappel des règles fondamentales, mais, manifestement, cela n’est pas suffisant. Les maires concernés maintiennent leur arrêté malgré l’injonction du Conseil d’Etat et se mettent ainsi en infraction grave. Et la droite – Sarkozy en tête – se déchaîne. Le climat est délétère. Et, à partir du moment où un officier chargé de faire respecter la loi ne se conforme pas aux injonctions d’une juridiction qui lui est supérieure, la démocratie est en danger.

 

 

Voilà donc le cocktail explosif servi aux Français : un pouvoir aux abois, une droite revancharde, une opinion écorchée par les attentats, des relations intercommunautaires qui se tendent dangereusement, des fonctionnaires désobéissants. Et même les intellos s’y mettent !

 

 

La nation gardienne d’une seule culture ?

 

 

Dans le Figaro du 29 août 2016, la philosophe Béatrice Levet écrit au sujet de cette affaire : « La résistance que les peuples opposent à la dislocation de leur nation par l’introduction de mœurs qui leur sont étrangères s’explique par la volonté de se maintenir dans leur identité propre. »

 

 

Voilà que nous sommes à nouveau confrontés au débat sur la nation !

 

 

Dans l’esprit de Madame Levet, la nation se doit obligatoirement héberger une société homogène.

 

 

« Les mœurs sont l’âme d’une nation, comme sa langue, comme son histoire, comme sa littérature. Elles sont un ciment, une sorte de loi non écrite à laquelle chacun implicitement souscrit (…) une manière particulière d’habiter le monde, de se déplacer et notamment de se vêtir. »

 

 

Donc, si on suit ce raisonnement, des personnes qui s’habilleraient différemment, qui ne se sentiraient pas concernée par l’histoire de France ne pourraient donc pas avoir la nationalité française…

 

 

Or, cette dame semble oublier que les mœurs évoluent. Il y a une ou deux générations, les femmes françaises allaient voilées à la messe et se promenaient en général avec un foulard sur la tête sans que cela soit une obligation. Il n’y a pas si longtemps, l’homosexualité était un délit. Il y a peu, envisager un mariage entre personnes du même sexe relevait de l’utopie. Et encore aujourd’hui, des manifestations homophobes se déroulent un peu partout. Et encore aujourd’hui, des intégristes religieux tentent de faire abroger les lois permettant l’avortement.

 

 

Béatrice Levet va encore plus loin : « Cette affaire est tout à fait révélatrice du fossé qui se creuse entre une élite politique, culturelle, médiatique qui avait programmé l’obsolescence des nations, de l’identité nationale, des frontières, de la souveraineté des peuples, qui font de nouveau droit à ces besoins fondamentaux de l’être humain, lesquels ont été non seulement méprisés mais disqualifiés, diabolisés par l’idéologie progressiste depuis quatre décennies et continuent de l’être. »

 

 

Elle a en partie raison : le fossé entre les élites et le peuple est une réalité. La « souveraineté des peuples » a été confisquée. C’est tout à fait exact. Alors que le rêve européen était de transférer la souveraineté de la nation vers un Etat fédéral, nous assistons à une dilution de cette souveraineté, à un renforcement des pouvoirs répressifs des Etats nations et à la domination absolue d’un pouvoir supranational dirigé par de puissants lobbies économiques et financiers qui détiennent tous les leviers.

 

 

Par contre, Madame Levet se trompe en prônant une résurgence de la nation. L’Etat nation est dépassé. Il suffit de voir la déliquescence des pouvoirs nationaux dans la plupart des pays européens. Elle s’en prend même à Jean-Pierre Chevènement, champion du souverainisme « de gauche ».

 

 

« Nos politiques, nos journalistes, bon nombre de nos intellectuels (…) pensent et s’orientent selon des catégories postnationales : on ne nous parle plus que du droit de l’individu, de sa liberté, des valeurs républicaines. Y compris Jean-Pierre Chevènement qui a déclaré : « Les gens sont libres de prendre leur bain costumé ou non. Ma position, c’est la liberté, sauf nécessité d’ordre public. »

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Chevènement chargé d'une mission concernant l'Islam en France est fort villipendé. Pourtant, il a de bonnes chances de réussir.

Jean-Pierre Chevènement chargé d'une mission concernant l'Islam en France est fort villipendé. Pourtant, il a de bonnes chances de réussir.

 

 

 

C’est exactement l’esprit de l’arrêt du Conseil d’Etat !

 

 

Pour la philosophe, il faudrait une homogénéité où toute particularité céderait le pas à un seul modèle culturel. « La neutralisation des particularités a pour contrepartie la participation à une histoire, à une mémoire collective. Nous ne voulons rien savoir sur des identités originelles : l’identité nationale n’en est pas la somme, elle les transcende. »

 

 

Madame Levet s’attaque prioritairement aux particularités de l’Islam en France.

 

 

« En plus de défigurer le paysage national, le burkini, comme les autres signes qui prolifèrent dans l’espace public, trahit une volonté farouche de la part des musulmans d’imposer leur présence, leur visibilité dans une nation qui a fait de l’individu des appartenances communautaires plus qu’un principe de cohésion, la condition de la participation à un monde commun. »

 

 

«Il y a cette réalité qui a été énormément niée et évitée du regard.»

 

 

Ici aussi, elle a en partie raison. Tout récemment, j’ai recueilli le témoignage d’une dame qui vit dans les quartiers « chauds » de la célèbre commune de Molenbeek à Bruxelles. Elle ne sort plus qu’en pantalon avec un fichu sur la tête. Si elle porte une jupe ou un bermuda, elle est interpellée grossièrement avec en prime une prolifération de menaces.

 

 

À Molenbeek, dès lors, les femmes – musulmanes ou non – n’osent plus sortir non couvertes et sans avoir mis un pantalon. Les autorités locales sont impuissantes en dépit des rodomontades de la bourgmestre. Cette situation est intolérable !

 

 

Un constat confirmé par l’écrivain français Didier Daeninckx, habitant de Saint-Denis près de Paris. « Il y a cette réalité qui a été énormément niée et évitée du regard », explique celui qui s'inquiétait déjà de l'évolution de son quartier, dans une tribune publié dans Le Monde du 25 mars dernier, trois jours après les attentats de Bruxelles :

 

 

« Nous sommes ainsi une multitude à voir l’ombre portée des fossoyeurs du Néant s’étendre sur nos existences. Les choses les plus insignifiantes sont aujourd’hui gorgées de sens et de sang. Un kiosque où l’on achète le journal du mercredi, une table ronde et deux chaises cannées posées sur un trottoir de Paris, la réservation d’une place pour un concert, le frottement du passe Navigo sur le lecteur avant de descendre dans le labyrinthe du métro.

 

 

Les signes avant-coureurs de la catastrophe étaient visibles. En ce qui me concerne, depuis trois ans, ici, j’ai vu les corps s’éloigner, les embrassades se raréfier, les barbes et les voiles pousser, les regards s’aiguiser, les murs s’élever. Il a fallu s’habituer à croiser des imams rétrogrades installés dès le petit matin dans les commerces, pour y faire pression sur les fidèles. »

 

 

 

Didier Daeninckx natif et habitant de Saint-Denis dans la banlieue "rouge" de Paris vit quotidiennement cette cohabitation difficile avec les jeunes musulmans.

Didier Daeninckx natif et habitant de Saint-Denis dans la banlieue "rouge" de Paris vit quotidiennement cette cohabitation difficile avec les jeunes musulmans.

 

 

 

« J’ai vu les corps s’éloigner… »

 

 

Et tout cela n’est pas innocent et on voit comment des hommes et des femmes de gauche en viennent à des dérives folles au nom de l’égalité et de la lutte contre le racisme.

 

 

« Et ce n’est pas par hasard que l’accélération a coïncidé avec les dernières élections municipales. Par son importance à Aubervilliers, la communauté musulmane a été l’une des clés et l’un des enjeux du scrutin. Le Parti de gauche local n’a pas hésité, par exemple, à placer sur les rangs un futur maire adjoint qui engageait le dialogue avec les troupes d’Alain Soral sur le site conspirationniste MetaTV, la Palestine servant de ciment. Un autre futur maire adjoint, membre du Parti communiste, s’amusait à relayer les messages de La Manif pour tous afin d’inciter les « frères » à se détourner des socialistes, vecteurs de décadence. La réalité n’a pas tardé à leur rendre la monnaie de leur pièce.

 

 

La semaine dernière, l’un des principaux agents électoraux du Front de gauche local, promu responsable d’un des services municipaux les plus importants au mépris de toutes les règles administratives, a été condamné à six mois de prison. Il avait menacé de mort un voisin, lui promettant de l’égorger, tout en brandissant un bonnet siglé Daech. Une perquisition à son domicile a permis de trouver des drapeaux de la même organisation djihadiste. »

 

 

Et Didier Daeninckx conclut :

 

 

« En ce qui me concerne, depuis trois ans, ici, j’ai vu les corps s’éloigner, les embrassades se raréfier, les barbes et les voiles pousser, les regards s’aiguiser, les murs s’élever. Il a fallu s’habituer à croiser des imams rétrogrades installés dès le petit matin dans les commerces, pour y faire pression sur les fidèles. »

 

 

Ces constats sont édifiants et devraient être pris en compte par ceux qui se donnent comme objectif de construire une société harmonieuse où les différentes cultures peuvent non point cohabiter, non point « vivre ensemble » mais se compléter les unes et les autres. Et ce serait cela la véritable transcendance qu’appelle Madame Béatrice Levet de ses vœux.

 

 

Le racisme est là aussi.

 

 

Derrière cette rocambolesque controverse sur le burkini, il y a sans conteste du racisme. Par quelle naïveté ou duplicité, des personnalités appartenant à la gauche et se réclamant de la laïcité aient pu approuver les mesures d’exclusion prises par ces maires de droite dure, pour la plupart intégristes catholiques ? Si ces porteuses de tenues habillées se rendant sur les plages de la Côte d’Azur n’avaient pas été des Arabes, il ne se serait sans doute rien passé.

 

 

La gauche est confrontée à un dilemme qu’elle ne parvient pas à résoudre. D’un côté, elle était la porteuse des valeurs de la laïcité, de l’autre, elle est la championne de la lutte contre le racisme. C’est ce qu’ont bien compris les islamistes radicaux qui, de ces deux combats complémentaires, en ont fait une contradiction.

 

 

Le communautarisme a toujours existé. Depuis que des populations du Maghreb et de Turquie ont fait souche en Europe occidentale, il serait stupide, sinon criminel de leur imposer l’assimilation. La seule voie est de les laisser choisir librement.

 

 

Les tensions entre les musulmans et le reste de la population sont exacerbées à la fois par l’influence des islamistes et par le racisme des autochtones. Et cela ne va pas s’améliorer !

 

 

La solution est-elle une intégration forcée, voire l’assimilation, comme le prône Madame Levet ? C’est impossible et inacceptable. On ne peut forcer des gens à renoncer à leur culture, à se couper de leurs racines. Nous ne vivons plus dans un monde où chacun était protégé par des frontières. Ce temps-là est heureusement révolu, mais personne ne sait ce qu’il faut fairen car il y a des valeurs universelles à préserver et à épanouir.

 

 

La laïcité qui est proclamée à tout va dès que se produit ce genre d’affaire peut-elle être réellement efficace ? Sert-elle de gardien des principes fondamentaux de la République ?

 

 

Les valeurs prônées par la laïcité se veulent universelles, ce sont celles des Lumières, mais la laïcité s’est cantonnée dans deux pays d’Europe occidentale : la France et la Belgique. Pour l’Islam, l’Oumma est mondiale. Il y a là une différence fondamentale et un rapport de forces évident. La laïcité organise la diversité contrairement à ce que pense Madame Louvet, l’Oumma est le domaine d’une religion globalisée. Et on devine où se trouve la force.

 

 

Ajoutons que dans nos pays, la laïcité est avant tout un système légal, système qui est le gardien des principes de la vie commune telle que nous la concevons : il fixe la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’égalité entre les citoyens et la liberté de conscience. C’est sur cette base que le constituant français de 1958 a établi la loi fondamentale de la Ve République. Et c’est sur cette base, quoique de manière quelque peu différente, la Belgique fonctionne.

 

 

La vraie question est : l’Autre qui est chez nous accepte-t-il ces principes et, corrollaire, acceptons-nous vraiment l'Autre ?

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Published by pierre verhas
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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 20:17

 

 

 

Savoir si Daesh a ou non à voir avec l’Islam n’a aucun sens. Toute la société, dans le Moyen-Orient est imprégnée par l’Islam. À l’exception d’Israël, l’Islam est majoritaire partout. Les autres religions sont en voie de disparition, soit par extinction naturelle, soit par des persécutions. Et même en Israël et en Palestine occupée, l’Islam s’étend au détriment des chrétiens qui sont partout minoritaires et isole les Juifs israéliens.

 

 

L’Etat islamique s’appuie sur cette évolution. Et il en est devenu le porte étendard. Mais, ce n’est pas la religion musulmane qui est à l’origine de cette organisation. Elle est née d’un rapport de forces géopolitiques. Et c’est de ce rapport de forces qu’est issue l’idée du califat qui est l’objectif de Daesh.

 

 

Lorsqu’au début de sa conquête, l’EI a franchi la frontière, détruit les postes de douane et effaça la ligne artificielle séparant la Syrie et l’Irak, ce fut considéré comme un moment de libération pour l’ensemble du monde arabe. C’était la première et réelle atteinte aux accords Sykes Picot (Voir volet I). Et ce fut fait au nom de l’Islam sunnite.

 

 

Pourquoi Etat ?

 

 

Daesh est l’acronyme en arabe de Dawla islâmiyya. La meilleure définition en est donnée par Nabil Mouline, politologue et historien, chercheur au CNRS français (« Monde diplomatique mars 2015) :

 

 

 

Nabil Mouline est un des meilleurs spécialistes du Moyen Orient.

Nabil Mouline est un des meilleurs spécialistes du Moyen Orient.

 

 

 

« Dawla, le terme traduit par «Etat», signifie à l’origine «cycle de domination», «dynastie». Il ne renvoie pas à l’imaginaire occidental de l’Etat, un mot importé au XIXe siècle. Dans la bouche de Daesh, il signifie bien pourtant Etat au sens occidental. Quant à islâmiyya, le terme renvoie à une construction identitaire largement inspirée des nationalismes européens, le panslavisme, le pangermanisme, le panhellénisme… Héritiers inconscients d’idées qui circulent dans certains milieux musulmans depuis le XIXe siècle, l’Etat islamique aspire - du moins dans son discours - à créer une super nation islamique homogène qui dépasse enfin les clivages sectaires, ethniques et linguistiques qui «minent» la oumma depuis des siècles. »

 

 

Ce super Etat est le califat.

 

 

Pourquoi un califat ? Depuis que le monde arabe s’est réveillé au début du XXe siècle, il a rêvé d’unité. C’était l’objectif du nationalisme arabe ou panarabisme incarné par Nasser et qui s’effondra au terme de la terrible défaite des Arabes à la guerre des Six jours de juin 1967.

 

 

 

La conquête de la partie orientale de Jérusalem et des lieux saints musulmans par les Israéliens lors de la guerre des Six Jours de juin 1967 a réveillé l'Islam radical et tué le panarabisme nassérien.

La conquête de la partie orientale de Jérusalem et des lieux saints musulmans par les Israéliens lors de la guerre des Six Jours de juin 1967 a réveillé l'Islam radical et tué le panarabisme nassérien.

 

 

 

Ce rêve ne s’est pas réalisé, car les rapports de forces entre les différents Etats de la région étaient trop déséquilibrés et il n’était tenu aucun compte des spécificités régionales. Cependant, cette idée d’unité est revenue avec la montée de l’islamisme qui a supplanté les nationalismes. C’est le califat.

 

 

Le dernier califat, celui d’Istanbul, qui a existé pendant plusieurs siècles a été officiellement dissous en 1924, deux ans après la proclamation de la république turque par Mustafa Kemal Pacha, nommé plus tard Atatürk.

 

 

L’empire ottoman ou le califat d’Istanbul était transnational et fondé sur l’allégeance religieuse des musulmans sunnites au calife- sultan. C’est cela l’objectif de l’Etat islamique : un califat mais qui ne soit pas fondé sur un empire donné. Son seul mais très puissant ciment, c’est la religion, mais une religion sans clergé qui n’est en définitive qu’un très efficace instrument politique de domination des populations par l’application de la charia – la loi islamique. Le califat ottoman était relativement tolérant (voir volet I) puisqu’il accordait un statut spécial aux Juifs et aux Chrétiens vivant dans l’immense territoire de l’empire.

 

 

L’Etat islamique s’inspire du califat abbasside de Bagdad. Pourquoi ? Parce qu’il est plus « pur » et il est Hachémite, les Hachémites étant considérés comme descendants du Prophète. Le dernier Chérif de la Mecque (voir volet I) était un Hachémite avant de laisser la place aux Saoudiens sous la pression des Britanniques. Sans doute, est-ce une des raisons pour lesquelles l’EI ne s’attaque pas à la Jordanie, dernier royaume hachémite.

 

 

 

Tous les califes sont en principe les descendants du Prophète Mouhammad. Les premiers califes furent les Omeyades qui étaient relativement tolérants.

Tous les califes sont en principe les descendants du Prophète Mouhammad. Les premiers califes furent les Omeyades qui étaient relativement tolérants.

 

 

 

Pour Nabil Mouline : «… le califat est considéré [par les djihadistes] comme la mère des institutions politico-religieuses de l’islam, le modèle par excellence. Il a échoué dès le IXe siècle mais, depuis, demeure idéalisé. A travers son rétablissement, l’objectif affiché est de refaire l’unité de la oumma, de redonner sa pureté, sa grandeur et sa prospérité à l’islam. En réalité, beaucoup de groupes ont essayé de l’instrumentaliser au fil des siècles pour légitimer leurs projets politico-religieux, justifier leur action sur le terrain et asseoir leur pouvoir absolu sur un territoire bien déterminé. » (Libération mars 2015)

 

 

Pourquoi l’Islam sunnite ? Parce que l’Etat islamique de l’Irak au Levant – c’est son nom d’origine – était au départ dirigé par d’anciens cadres de l’armée irakienne de Saddam Hussein qui était un sunnite. L’Arabie Saoudite ne voyait pas cela d’un mauvais œil en imposant à l’EIIL le wahhabisme. Ses moyens ? Sa manne de pétrodollars qui est « redistribuée » au gré de la volonté géopolitique du royaume saoudien. Le Qatar, le plus puissant émirat de la péninsule arabique aide aussi l’Etat islamique mais pour d’autres raisons. (Voir plus loin)

 

 

Le rôle majeur de l’Arabie Saoudite

 

 

L’Arabie Saoudite a donc joué et joue un rôle majeur dans cette partie d’échecs qui ensanglante tout le Moyen-Orient. Une fois de plus, il nous faut remonter l’histoire.

 

 

Au XIXe et au début du XXe siècle, le colonialisme a permis d’imprégner l’Islam d’idées occidentales. En réaction, plusieurs docteurs de la foi ont imposé une vision conservatrice de l’Islam. Ce fut avant tout le wahhabisme, du nom de son fondateur Wahhab qui était le conseiller religieux des Saoudiens.

 

 

« Le wahhabisme, avatar du hanbalisme (l’une des quatre écoles juridiques et théologiques du sunnisme), se conçoit dès son apparition au XVIIIe siècle comme la seule vraie religion. Son interprétation littéraliste, conservatrice et exclusiviste de l’islam doit donc s’imposer à tous ; ceux qui la refusent sont déclarés égarés, hypocrites, hérétiques, voire mécréants. Cependant, les autorités politiques et religieuses saoudiennes n’ont pas les moyens humains et financiers de réaliser leurs ambitions, d’autant que leur doctrine souffre d’une mauvaise réputation en raison des accusations d’extrémisme portées par ses détracteurs, non sans fondement. Les choses vont changer radicalement au lendemain de la première guerre mondiale. »

 

 

Le roi Abdel Aziz (dit Ibn Séoud), fondateur du royaume saoudien moderne, profite des accords Sykes Picot pour tirer son épingle du jeu. Le royaume saoudien était à l’époque le seul pays indépendant du Moyen-Orient, ce qui lui donna un prestige considérable auprès des peuples arabes.

 

 

 

Abdel Aziz dit Ibn Saoud avec Franklin D Roosevelt en 1945 pour négocier les accords sur le pétrole avec les USA. Une nouvelle phase de l'enlisement occidental au Moyen-Orient.

Abdel Aziz dit Ibn Saoud avec Franklin D Roosevelt en 1945 pour négocier les accords sur le pétrole avec les USA. Une nouvelle phase de l'enlisement occidental au Moyen-Orient.

 

 

 

Fort de cette autorité, Ibn Saoud entreprend une opération de grande envergure pour redorer le blason du wahhabisme, qu’il rebaptise salafisme. Il veut répandre cette doctrine estimée comme étant la seule conforme aux croyances et aux pratiques orthodoxes des salaf — les trois premières générations de musulmans. Il a réussi à séduire plusieurs intellectuels et oulémas influents. L’entreprise de réhabilitation, doublée du prestige d’être resté le seul pays arabe indépendant entre les deux guerres, permet à cette doctrine d’acquérir le statut de nouvelle orthodoxie.

 

 

Ce fut dans les années 1960 que le wahhabisme prit son expansion à la faveur de la lutte qui opposait l’Arabie Saoudite à l’Egypte de Nasser et aussi grâce à la manne pétrolière qui commençait à considérablement enrichir le royaume Saoudien. Il opposa l’Islam et ses traditions au nassérisme considéré comme athée. C’est ainsi que les analystes occidentaux évoquent souvent le nationalisme arabe, comme étant « laïque », ce qui n’a aucun sens.

 

 

La défaite de 1967 renforce l’influence saoudienne. Par des moyens de propagande, avec l’aide des Frères musulmans égyptiens et celle de la Ligue islamique mondiale, le salafisme se répand dans tout le Moyen Orient et même au-delà, au sein des communautés arabes émigrées en Europe. C’est ainsi que Riyad finance des centaines d’imams qui vont répandre la « bonne parole » dans les mosquées européennes.

 

 

Mais les choses changent dès la révolution iranienne de 1979 suivie par l’occupation soviétique de l’Afghanistan. L’Arabie Saoudite craignait l’expansion du chiisme iranien et redoutait les Soviétiques. Aussi, une nouvelle stratégie fut mise au point.

 

 

Comme l’écrit Nabil Mouline :

 

 

« Parallèlement aux voies institutionnelles, Riyad finance, généralement en toute discrétion, des individus, des groupes et des organisations qui servent plus ou moins ses desseins. Il aurait ainsi dépensé plus de 4 milliards de dollars pour soutenir les moudjahidines en Afghanistan durant les années 1980. »

 

 

De son côté, la CIA apporte des armes et des « conseillers » aux même moudjahidines. Et c’est ainsi que naquit Al Qaeda dirigée par un Saoudien du nom de Oussama Ben Laden.

 

 

 

Oussama Ben Laden fondateur et chef d'Al Qaeda - la base en arabe - était au départ un puissant allié des Etats-Unis.

Oussama Ben Laden fondateur et chef d'Al Qaeda - la base en arabe - était au départ un puissant allié des Etats-Unis.

 

 

 

L’invasion du Koweit par Saddam Hussein en 1991 changea à nouveau la donne. Elle donna prétexte aux Américains pour s’installer militairement dans la région, afin de protéger les ressources pétrolières. Cela permit à George Bush senior de proposer un « nouvel ordre mondial » que son fils appela par après le « grand Moyen Orient » qui consistait à placer toute la région sous le contrôle US. Cela ne s’est pas tout à fait produit comme prévu !

 

 

On connaît la suite. Al Qaeda s’est retourné contre ses anciens « alliés » américains par des attaques terroristes meurtrières et destructrices qui ont connu leur paroxysme le 11 septembre 2001. L’Afghanistan fut occupé par les Occidentaux juste après et en 2003, il y eut l’invasion anglo-américaine de l’Irak. Al Qaeda poursuivit ses campagnes terroristes mais s’affaiblissait progressivement laissant progressivement le terrain à Daesh.

 

 

L’Etat islamique s’est doté d’un double objectif stratégique – et c’est en cela qu’il a une vision mondiale : il a repris à Al Qaeda la diffusion de son idéologie mortifère par un terrorisme qui, aujourd’hui, frappe en Occident où et quand il veut les cibles les plus diverses. En second lieu, il combat ouvertement les Etats et organisations chiites et leurs alliés dans l’ensemble du monde arabe. Ainsi, si l’EI n’a pu encore frapper l’Iran des mollahs, il s’attaque au Hezbollah libanais et à son allié – pourtant non chiite – le Hamas palestinien, jusqu’à présent sans succès notoire. Et bien entendu, il combat le régime alaouite de Damas, mais subit d’importants revers depuis l’intervention de la Russie.

 

 

Daesh s’est étendu également à la Libye où il occupe Syrte entre la Tripolitaine et Cyrénaïque. Là aussi, l’Etat islamique ne parvient pas à étendre son influence, mais ne recule pas significativement jusqu’à présent.

 

 

Et ici, on se rend compte que l’EI a une stratégie comme Etat. Ainsi, il ne s’est pas étendu au hasard, par exemple en ne franchissant pas la frontière kurde d’Irak. Et même si, aujourd’hui, Daesh semble perdre du terrain, sa structure reste tout à fait opérationnelle.

 

 

Lisons l’analyse qu’a faite Nabil Mouline, pour le « Monde diplomatique » de décembre 2015 :

 

 

« Pour faire triompher ce qu’ils croient être la vraie religion, les djihadistes élaborent depuis le début des années 1990 plusieurs stratégies, à la fois concurrentes et complémentaires. Al-Qaeda fonde sa raison d’être sur l’idée que l’oumma est la cible d’agressions intérieures et extérieures incessantes. Les musulmans du monde entier ont l’obligation, selon elle, de porter secours à leurs coreligionnaires en détresse. Cette solidarité organique s’exprime à travers la pratique d’un djihad global, à la fois contre les grandes puissances et contre les régimes arabo-musulmans qui les soutiennent. L’objectif final est de chasser ces puissances de la demeure de l’islam, de renverser les régimes jugés apostats et de rétablir le califat. Se considérant comme l’avant-garde de la communauté des croyants, les membres d’Al-Qaida pensent faire de l’Afghanistan le foyer d’une nouvelle épopée. En 1998, Oussama Ben Laden et ses lieutenants prêtent d’ailleurs allégeance au chef des talibans, le mollah Omar, en tant que commandeur des croyants, et déclarent le djihad aux puissances occidentales. Une série de grands attentats s’ensuit, dont ceux du 11 septembre 2001.

 

 

Tirant les conséquences des échecs d’Al-Qaeda, l’OEI adopte une démarche « glocale », c’est-à-dire qu’elle développe sa capacité à penser globalement et à agir localement. Les dirigeants de l’organisation, qui se considèrent à leur tour comme les nouveaux élus, ont préféré tout d’abord se doter d’une plate-forme au cœur même du monde arabo-musulman et assurer leur autonomie financière avant d’envoyer leurs soldats à l’assaut du monde. Pour ce faire, ils ont suivi un plan en trois étapes, publié entre 2002 et 2004 : « De l’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que franchira la communauté des croyants ». En des termes simples et directs, cet opuscule explique comment les djihadistes peuvent profiter des événements et des circonstances, sur le plan local ou international, pour mettre la main sur un territoire. Une fois conquis, celui-ci peut devenir une plate-forme, non seulement par le recours à une violence extrême et à une propagande implacable, mais également en s’inspirant de l’art de la guerre et du savoir-faire administratif occidentaux. La réussite partielle de cette stratégie et la proclamation d’un « califat » en juin 2014 ont fait des émules dans le monde musulman et ailleurs, au Sinaï, en Libye, au Sahel, en Tunisie, en Arabie saoudite et en France… » (Voir aussi le volet I : Le Mein Kampf de l’Etat islamique)

 

 

Daesh est également très riche. En plus des financements extérieurs, sans doute essentiellement de l’Arabie Saoudite et du Qatar, ses ressources proviennent en majorité du pétrole qu’il exploite sur les territoires conquis et qu’il revend via des circuits parallèles, des vols d’antiquités provenant des sites archéologiques démolis, comme quoi être iconoclaste n’interdit pas les petits profits, et de pillages divers. Enfin, selon les sources, l’Etat islamique peut compter sur entre 30 000 et 80 000 combattants sur le terrain et à travers le monde.

 

 

Mais ses richesses ne constituent-elles pas le point faible de cette organisation ?

 

 

La volonté n’existe pas.

 

 

Le juge d’instruction belge Michel Claise, spécialiste en fraude fiscale, n’hésite pas à affirmer dans un entretien à la Libre Belgique du 5 décembre 2015 – donc avant les attentats de Bruxelles : « Le blanchiment d’argent et la corruption représentent 6 % du PIB mondial, soit des milliers de milliards d’euros. Sans criminalité financière, il n’y a pas de massacre au Bataclan. Tout est imbriqué. Ce qui s’est passé à Paris est un épiphénomène. Il va y avoir d’autres attentats ou des cyberattaques importantes, si l’on n’agit pas. On est dans une situation telle qu’on va prendre une vague en pleine poire. »

 

 

 

Michel Claise estime que pour éliminer Daesh, il faut lui couper ses sources de financement.

Michel Claise estime que pour éliminer Daesh, il faut lui couper ses sources de financement.

 

 

 

Depuis longtemps, on dénonce le financement occulte de ce nouvel Etat qui par la stratégie de l’horreur déstabilise tout le Moyen-Orient et répand la terreur en Europe et même aux Etats-Unis.

 

 

L’aide financière provenant du royaume saoudien et/ou de grandes familles princières lui est essentielle et elle ne peut passer que par des circuits off shore. De même, la vente de pétrole par l’Etat islamique ne peut que prendre des circuits parallèles et son financement emprunte des filières illégales qui – par définition – échappent à tout contrôle international.

 

 

En outre, les bombardements effectués par la « coalition » sont inefficaces, meurtriers et générateurs indirects de terrorisme, alors que les grandes puissances ont les moyens de tarir, voire de couper ces circuits parallèles de financement et de récupérer l’argent « sale » qui y circule.

 

 

C’est donc la volonté qui n’existe pas. On peut même se poser la question : le souhaitent-ils vraiment ? C’est cela la culpabilité des puissances européennes et des USA.

 

 

Michel Claise constate : « C’est le cataclysme, la prise de pouvoir par les mafias, par l’argent sale. En Italie, 50 % de l’économie est dirigée par la mafia. Et si vous voulez tuer cette mafia, il faut s’en prendre à leurs avocats. Il n’y a pas de grande criminalité sans conseillers, institutions bancaires… Comme le dérèglement climatique, le dérèglement financier est irréversible. C’est la faute de l’homme et on ne peut plus faire marche arrière, mais on peut encore limiter la casse. Ce qui m’inquiète, c’est l’avenir des démocraties. Cette aggravation de la fracture sociale va entraîner des radicalisations et pas spécialement islamistes. »

 

 

L’enjeu

 

 

Mais, en définitive, en dehors de l’aspect « religieux », quel est l’enjeu de cette guerre interminable qui embrase le Moyen-Orient depuis près de quatre décennies ? Cet enjeu est évidemment la manne gazière et pétrolière. Et c’est ici qu’intervient le Qatar.

 

 

Tout porte à croire que le gaz est le vrai fond du problème de la guerre en Syrie. Un projet qatari, soutenu par les États-Unis, et concernant la construction d’un nouveau gazoduc vise à transporter le gaz du Qatar vers l’Europe via la région syrienne de Homs. Cette ville et sa région sont donc le « nœud » ou le « cœur géographique » de ce projet qui, du même coup, offrirait des avantages stratégiques à la Turquie et à Israël dans l’équation du commerce gazier mondial.

 

 

 

Un gazoduc en Syrie : enjeu majeur de cette guerre atroce et interminable

Un gazoduc en Syrie : enjeu majeur de cette guerre atroce et interminable

 

 

 

Ce nouveau gazoduc projeté en 2009 devrait emprunter une « voie terrestre » qui démarre du Qatar, traverse le territoire saoudien, puis le territoire jordanien évitant ainsi le territoire irakien, pour arriver en territoire syrien et plus précisément à Homs. À partir de Homs le gazoduc devrait bifurquer dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, Turquie.

 

 

Le but principal de ce projet est d’acheminer le gaz qatari et israélien vers le continent européen pour le distribuer à toute l’Europe, avec un triple objectif. Le premier : casser le monopole gazier russe en Europe. Le second : libérer la Turquie de sa dépendance du gaz iranien. Le troisième : donner à Israël une chance d’exporter son gaz vers l’Europe par voie terrestre et au moindre coût.

 

 

De son côté, Bachar El Hassad a dévoilé sa vision des choses qu’il appelle la « stratégie des quatre mers » : la Mer Noire, la Mer Méditerranée, la Mer Caspienne et le Golfe. Le projet syrien est de devenir le centre pour le transfert des hydrocarbures du Moyen-Orient.

 

 

Un autre projet que celui du Qatar et émanant de l’Iran, envisageait un gazoduc passant par l’Irak et la Syrie jusque Lattaquié. En 2011, Assad accepte ce projet.

 

 

En y regardant bien, on observe que la Turquie est pénalisée. Et le projet qatari qui intéressait au premier chef le Qatar et l’Arabie Saoudite, est donc caduc. Cela crée un déséquilibre dans la région et comme par hasard, la guerre s’est déclenchée juste après.

 

 

Ajoutons que l’accord Iran – Syrie revient à une coalition entre Musulmans chiites au détriment des sunnites.

 

 

En plus, un élément nouveau vient s’ajouter : il y a de fortes probabilités qu’il y ait d’importants gisements de gaz naturel le long de la côte méditerranéenne du Levant, de la Syrie à Gaza. En 2013, un accord a été signé entre la Syrie et la Russie pour l’exploitation au large de la Syrie.

 

 

Enfin, en 2015, les Israéliens prospectent le Golan occupé depuis 1967, car ils pensent qu’il recèle d’importants gisements pétroliers. Israël pourrait devenir également un « émirat gazier » de première importance par l’exploitation du gaz au large de ses côtes et de celles de Gaza, ainsi qu’au Liban.

 

 

Cette course à la manne des hydrocarbures est évidemment l’enjeu numéro 1 de ce conflit interminable.

 

 

Dès lors, Daesh ne serait-il pas en définitive l’outil militaire destiné à écraser la Syrie de Assad et à combattre l’Iran, tout en répandant par le terrorisme la « bonne parole » islamique en Europe ?

 

 

Cependant, depuis 2015, la Russie s’est invitée et obtient des résultats sur le terrain. (1) La Syrie de Assad est loin d’être vaincue. Enfin, un nouvel élément s’est ajouté : depuis le vrai-faux coup d’Etat du 15 juillet, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan effectue un rapprochement avec la Russie et avec l’Iran. Les cartes pourraient être redistribuées. Si cela se concrétise, cela se fera au détriment des monarchies pétrolières de la Péninsule arabique, d’Israël, des Occidentaux et… de l’Etat islamique.

 

 

Dès lors, Daesh ne serait plus qu’un pion dans cette gigantesque partie d’échecs pour le contrôle des hydrocarbures, le sang de l’économie mondiale.

 

 

On verra bien ! Ce sera après les élections américaines que l’on sera sans doute fixé.

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1) On peut s’étonner de l’absence de résultats substantiels sur le terrain des actions de bombardements de la coalition qui comprend les Occidentaux, la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite, pays aux intérêts contradictoires dans ce conflit. Quel est donc l’objectif réel de cette coalition ?

 

 

 

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 21:44

 

 

 

Bien des observateurs se sont étonnés récemment de la demande de l’Autorité palestinienne de poursuivre la Grande Bretagne pour la déclaration de Balfour qui promettait la fondation d’un Foyer national juif en Palestine.

 

 

Cette déclaration s’inscrivait dans le contexte bien plus vaste du partage entre les deux puissances victorieuses de la Première guerre mondiale, la France et le Royaume Uni, des territoires formant l’empire ottoman en pleine déliquescence au Moyen Orient. Ce partage s’appelle les accords Sykes Picot du nom des deux diplomates qui les ont négociés.

 

 

Or, ce sont ces accords qui sont remis en question par l’ensemble des peuples de la région parce qu’ils ont provoqué un découpage territorial purement colonialiste qui ne correspond plus – et depuis longtemps – à la réalité. Et là-dessus se greffe l’inextricable conflit israélo-palestinien.

 

 

Depuis la guerre du Golfe lancée en 1991 par George Bush senior et le maelström déclenché par George W Bush junior en 2003 avec l’invasion illégale de l’Irak, un nouvel élément s’est greffé : les groupes terroristes qui agissent aussi bien sur le terrain qu’au-delà du Moyen Orient dont le principal s’appelle Al Qaeda. Par après, vers 2010 est née l’Organisation de l’Etat islamique ou Daesh, ou EI, ou encore ISIS qui est d’une nature bien différente de la « classique » organisation de feu Oussama Ben Laden.

 

 

 

George Bush junior et George Bush senior sont les responsables de la catastrophe du Moyen-Orient en agissant pour l'intérêt des compagnies pétrolières et leur propre intérêt.

George Bush junior et George Bush senior sont les responsables de la catastrophe du Moyen-Orient en agissant pour l'intérêt des compagnies pétrolières et leur propre intérêt.

 

 

 

L’Etat islamique est une révolution.

 

 

Ce nouveau groupe est déconcertant. On ne sait pas très bien ce que c’est sinon qu’il se livre à un terrorisme particulièrement violent et meurtrier et, pire, qu’il utilise la stratégie de l’horreur. Est-ce un Etat ? Est-ce un groupe terroriste plus fort et plus efficace que les autres ? Qu’est-ce que ce califat qu’il proclame ? Les réponses à ces questions restent floues et l’inefficacité coupable de nos gouvernants à éradiquer un terrorisme de plus en plus meurtrier est effarante et va générer – si cela continue ainsi – de graves troubles en Europe même.

 

 

« Notre échec dans la « guerre contre le terrorisme », ce sont d’abord nos réactions de colère et de vengeance : elles ajoutent au chaos et ne parviennent nullement à casser la dynamique révolutionnaire. Celle-ci caractérise le mouvement radical et progresse dans le monde arabe sunnite. » écrit Scott Atran dans un petit livre intitulé « L’Etat islamique est une révolution » (éditions Les Liens qui Libèrent, Paris, 2016). Scott Atran est un anthropologue franco-américain, professeur à l’Université d’Oxford et à l’Université du Michigan, ainsi que directeur de recherche au CNRS. Il est à l’origine de ce qu’on appelle les sciences cognitives et a étudié le phénomène Daesh de manière approfondie, notamment pour le Conseil de sécurité de l’ONU.

 

 

 

Scott Atran, anthropologue franco-américain, est un des meilleurs spécialistes de l'ISIS.

Scott Atran, anthropologue franco-américain, est un des meilleurs spécialistes de l'ISIS.

 

 

 

Sa thèse est claire : en fermant les yeux sur la capacité attractive de l’Etat islamique sur les jeunes Européens de culture musulmane, les autorités européennes et américaines commettent une grave erreur.

 

 

Atran avertit : « Alors que nombre de commentateurs réduisent l’islam radical à un simple « nihilisme », (…) nous sommes en présence d’un phénomène bien plus menaçant : un projet profondément séduisant visant à changer et à sauver le monde. »

 

 

En définitive, on se trouve face à un phénomène révolutionnaire que l’on pourrait comparer au national-socialisme germanique, à la différence qu’il est à l’échelle du monde. Un projet global, une mystique, une identité par rapport au monde non musulman qu’il veut éliminer. C’est le support à l’extrême violence dont usent les « soldats » de Daesh qui acceptent d’être tués au terme de leurs opérations.

 

 

Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin

 

 

George Orwell, dans sa recension de Mein Kampf publiée le 23 mars 1940, après la déclaration de guerre et un mois et demi avant le déclenchement des hostilités, considère qu’une des forces de Hitler est d’avoir « compris la fausseté de la conception hédoniste de la vie. » Orwell fait cette analyse : « La désolation intérieure qui est celle de Hitler lui fait ressentir avec une force exceptionnelle cette vérité que l’être humain ne veut pas seulement le confort, la sécurité, la réduction des heures de travail, l’hygiène, le contrôle des naissances, et, d’une manière générale, tout ce qui est conforme au bon sens. Il lui faut aussi, par moments en tout cas, la lutte et le sacrifice, sans parler des drapeaux, tambours et autres démonstrations de loyauté. Quelle que soit leur valeur en tant que doctrines économiques, fascisme et nazisme sont, du point de vue psychologique, infiniment plus pertinents que n’importe quelle conception hédoniste de la vie. Et cela vaut probablement aussi pour le socialisme militarisé de Staline. (…) Au bout de quelques années de sang et de famine, « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » est un bon mot d’ordre, mais en ce moment on lui préfère : « Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin ». Aujourd’hui que nous sommes en lutte contre l’homme qui a forgé ce dernier slogan, nous aurions tort d’en sous-estimer la puissance émotionnelle. »

 

 

 

George Orwell avait vu juste avant tout le monde.

George Orwell avait vu juste avant tout le monde.

 

 

 

C’est le même défi que pose Daesh. Des jeunes délaissés, enfermés dans leurs ghettos et sans perspectives voient dans le djihad une lutte totale. Ils acceptent et même recherchent le sacrifice qui est sacralisé. Ce n’est pas seulement la perspective ridicule des « 72 vierges » qui les anime, c’est avant tout la recherche de la distinction suprême de martyr.

 

 

L’Etat islamique s’est ainsi doté d’une armée composée de toutes les nationalités, ce qui n’a plus existé depuis la Seconde guerre mondiale où toutes les nationalités étaient représentées dans les deux camps.

 

 

Son objectif ultime est de recréer le califat. Contrairement à ce que l’on dit, ce n’est pas si farfelu. Le califat considéré par beaucoup d’observateurs comme le rêve absurde de reconstituer celui des Omeyades, serait en réalité une sorte d’association sous le même drapeau de l’Islam de tous les Etats arabes qui s’organiseraient sur le modèle de l’Union européenne. On voit d’ailleurs bien que l’Etat islamique intervient sur plusieurs terrains : l’Irak, la Syrie, mais aussi le Sinaï égyptien et la Libye.

 

 

 

L'Etat islamique est devenu une  puissance redoutable avec une armée multinationale entraînée et fanatisée.

L'Etat islamique est devenu une puissance redoutable avec une armée multinationale entraînée et fanatisée.

 

 

 

Cependant, Daesh a un rival, c’est la Turquie qui était jusqu’il y a peu son alliée et dont l’actuel président qui est sorti renforcé du vrai-faux coup d’Etat du mois de juillet, souhaite lui aussi reconstituer le califat d’Istanbul.

 

 

 

Si une alliance Turquie - Russie naît de cette récente rencontre entre Erdogan et Poutine, Daesh et les pays de la "coalition" ont du souci à se faire.

Si une alliance Turquie - Russie naît de cette récente rencontre entre Erdogan et Poutine, Daesh et les pays de la "coalition" ont du souci à se faire.

 

 

 

Où Daesh recrute-t-il ?

 

 

Atran explique : « Lorsque nous parlons de l’EI, nous décrivons non sans raisons un groupe vicieux, prédateur et cruel, mais nous omettons de préciser qu’il a aussi une véritable capacité d’attraction, et même qu’il procure de la joie à ceux qui le rejoignent. »

 

 

Et pour quelles raisons, tant de jeunes Européens musulmans franchissent-ils ce « Rubicon » mortifère ?

 

 

Par notre pusillanimité et par notre cupidité, nous avons laissé une génération se perdre. Cette génération n’intéressait pas les possesseurs de capitaux, car elle ne leur aurait servi à rien.

 

 

Pourtant, il y eut des signes, des avertissements. Rappelez-vous, en ce qui concerne Bruxelles, les émeutes de Forest et de Cureghem dans les années 1990. C’était déjà une alerte majeure. En dépit de déclarations matamoresques des politiciens de l’époque, rien de consistant n’a été fait. D’ailleurs en auraient-ils été capables ? En France, en dépit du « karcher » et de la « racaille » de Sarkozy, les forces de l’ordre ont été incapables d’endiguer les émeutes des banlieues en 2005.

 

 

 

Les émeutes à Bruxelles des années 1990 et en France en 2005 traduisaient le profond malaise d'une génération délaissée par des Etats faibles et un capitalisme tout puissant.

Les émeutes à Bruxelles des années 1990 et en France en 2005 traduisaient le profond malaise d'une génération délaissée par des Etats faibles et un capitalisme tout puissant.

 

 

 

Des milliers de jeunes délaissés, méprisés, agressifs autant que victimes ont été oubliés par une société qui se proclame faussement ouverte et généreuse. Qu’a-ton pris comme « remèdes » ? Des cosmétiques comme les ZEP, ces zones dites d’éducation prioritaire qui, très vite, se sont transformées en écoles poubelles où régnait la loi des jeunes caïds régissant le marché de la drogue ou, déjà, l’islam radical était prêché par des imams dits de garage souvent issus de la péninsule arabique. On a recruté de prétendus éducateurs de rue qui n’avaient aucun pouvoir sur ces jeunes qui se moquaient d’eux. Une police dite de proximité qui, faute des moyens les plus élémentaires, n’avait le choix qu’entre une répression aveugle ou un laxisme coupable. Non ! En plus de la peur, électoralement, ce dossier n’intéressait personne ou était trop sensible. Aussi, on a laissé tomber. Et on s’est réfugié dans le déni : circulez, il n’y a rien à voir !

 

 

On a laissé tomber ? Il y en a un qui a cependant essayé, à la fois par calcul et par idéologie, Philippe Moureaux. Il avait vu juste sur le remplacement du « prolétariat » blanc de la région bruxelloise par un « prolétariat » allochtone essentiellement musulman qui pourrait renouveler et étendre l’électorat socialiste dans la région bruxelloise. Il a donc favorisé au niveau de la région bruxelloise, la présence en ordre éligible de nombreux candidats de culture musulmane, et il a pratiqué dans sa commune une politique sociale efficace à leur égard et – c’est ce qui lui est reproché – il a laissé bon gré mal gré le salafisme se répandre dans les « quartiers ».

 

 

 

Philippe Moureaux fut un des seuls hommes politiques à tenter à la fois par calcul politique et par sensibilité socialiste, d'intégrer les jeunes arabo-musulmans, mais il n'a pas mesuré le danger que représente le salafisme.

Philippe Moureaux fut un des seuls hommes politiques à tenter à la fois par calcul politique et par sensibilité socialiste, d'intégrer les jeunes arabo-musulmans, mais il n'a pas mesuré le danger que représente le salafisme.

 

 

 

Pourquoi donc le salafisme dont les pratiques sont contraires à la culture occidentale appréciée par les jeunes pour ses aisances matérielles, mais méprisée pour ses valeurs, a-t-il eu un tel succès ? La raison en est une recherche d’identité chez les jeunes musulmans dont les familles sont disloquées et qui n’ont comme perspectives d’avenir que le chômage ou la délinquance, ou encore les deux ensembles.

 

 

Le salafisme (salaf signifie « ancêtre ») fait remonter l’Islam à ses origines. Et il prône le djihad – la guerre sainte – contre les mécréants qui polluent l’Oumma (le domaine de l’Islam) ou Dar al Islam (la maison de l’Islam). Il n’y a rien de plus mobilisateur comme identification. Voilà pour l’aspect religieux.

 

 

À cela, il faut ajouter les hadiths (paroles du Prophète) comme, par exemple : « Sachez que le paradis est à l’ombre du sabre. » C’est donc l’appel au djihad qui n’a rien à voir avec le « grand djihad » qui est un combat spirituel intérieur, un travail sur soi-même, qui est considéré par les salafistes comme déviant, car il serait né de « l’hérésie » soufie.

 

 

Atran écrit : « L’Etat islamique a pu s’appuyer sur l’ennui d’une société qui n’a pas connu la guerre ni un véritable combat pour ses valeurs depuis 70 ans. Il mise encore sur l’anomie d’une adolescence quasi interminable, asexuée et culturellement indistincte. Les lignes rouges de l’Etat islamique mettent radicalement fin à tout cela par la violence spectaculaire et ses adhérents à l’étranger perçoivent ce bouleversement comme une libération de leurs chaînes personnelles, mais aussi comme une libération de l’humanité tout entière. »

 

 

Ainsi, l’EI porte à la fois une éthique – abominable certes, mais une éthique bien réelle – et un projet à l’échelle du monde. Daesh fait partie intégrante du processus de mondialisation que nous vivons.

 

 

Le Mein Kampf de l’Etat islamique

 

 

D’ailleurs, les dirigeants de l’EI l’ont bien compris. Ils ont un manifeste qui a été rédigé il y a une dizaine d’années par un certain Abou Bakr Naji qui est un pseudonyme de guerre et qui était au préalable destiné à la branche mésopotamienne d’Al Qaeda qui allait devenir l’Etat Islamique.

 

 

Scott Atran en cite les grandes lignes dans son ouvrage. Ce texte dont, semble-t-il, nos « dirigeants » ne tiennent guère compte, contient des dispositions qui expliquent les attentats meurtriers que l’on subit un peu partout en Occident et au Moyen-Orient.

 

 

« Les récents massacres à Paris, Ankara, Beyrouth, Bruxelles ou Bamako correspondent exactement à certains des axiomes de ce livre. » Depuis la publication du livre d’Atran, il faut ajouter les massacres de Bagdad, d’Istanbul, de Nice et le meurtre de Saint-Etienne du Rouvray. Et la liste s’allongera certainement.

 

 

Une fois de plus, l’aveuglement des élites est ahurissant. Nous nous trouvons dans la même configuration que dans les années 1930-40. En dépit des avertissements de plusieurs observateurs, personne ne prit Mein Kampf au sérieux. Pour reprendre George Orwell, il avait averti ses compatriotes dans son ouvrage reportage sur la guerre d’Espagne Hommage à la Catalogne et le 23 mars 1940, dans sa recension de l’ouvrage d’Hitler, il avait lui aussi disséqué le danger mortel qui pesait sur l’Europe et l’Angleterre en particulier.

 

 

Que contient ce manifeste de l’EI ?

 

 

1. Frapper des cibles faciles : « Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde musulman, et même en dehors, si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum. »

 

 

2. Créer la peur dans la population : « Si une station touristique où se rendent les croisés (…) est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les Etats du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés deux fois plus important qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses. »

 

 

3. Le recrutement des combattants de Daesh : « Inciter des groupes issus des masses à partir vers les régions dont nous avons le contrôle, en particulier les jeunes, car les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée de l’homme du fait que la rébellion qui est en eux… »

 

 

4. Entraîner l’Occident dans la guerre : « Dévoilez la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique médiatique et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’ils se battent directement. »

 

 

N’est-ce pas exactement ce qu’il se passe ? L’EI frappe partout et surtout n’importe où.

 

 

 

Abou Bakr Al Baghdadi autoproclamé calife n'est-il qu'une marionnette de l'Etat islamique ?

Abou Bakr Al Baghdadi autoproclamé calife n'est-il qu'une marionnette de l'Etat islamique ?

 

 

 

Les médias et la classe politique entretiennent la peur par des mesures aussi spectaculaires qu’inutiles comme la présence de l’armée dans les rues, l’interdiction de manifestations touristiques et folkloriques – la récente et stupide interdiction de la braderie de Lille en est un exemple, avec comme conséquences l’épuisement des forces de l’ordre et de sérieuses perturbations dans l’économie. La saison touristique en France et en Belgique est catastrophique.

 

 

Chaque shrapnel des bombes occidentales et russes génère un nouveau combattant pour le djihad.

 

 

Daesh, dans sa stratégie, cherche à pousser les Occidentaux à la faute. Et il y arrive ! Un exemple : dans la nuit qui a suivi le massacre de Nice, François Hollande a signalé qu’il allait renforcer les bombardements en Syrie. C’est l’erreur qu’il ne fallait pas commettre !

 

 

Par leur manque de stratégie et de vision à moyen et long terme, les Américains et surtout les Européens s’enlisent dans ce conflit qui n’est pas une vraie guerre. Tout cela finira par coûter très cher. Chaque shrapnel des bombes occidentales et russes engendre un nouveau combattant pour le djihad.

 

 

 

Chaque schrapnel de bombes russes ou occidentales génère un nouveau combattant pour le djihad.

Chaque schrapnel de bombes russes ou occidentales génère un nouveau combattant pour le djihad.

 

 

 

Sur le plan géopolitique, l’EI fustige les fameux accords Sykes-Picot de 1916. En effet, comme toujours, dans cette région, si l’on veut comprendre les enjeux, il faut remonter l’histoire.

 

 

Les accords entre le diplomate anglais Sykes et le français Picot n’ont pas – contrairement à ce que l’on pense – fixé de frontières Ils ont délimité les zones d’influence des Anglais et des Français.

 

 

Selon le principe de « diviser pour régner », les traités qui ont suivi ont découpé l’immense territoire de l’ancien empire ottoman en Etats nations artificiels sur le modèle européen, alors que le défunt empire était transnational et fondé sur l’allégeance religieuse des sujets au sultan-calife d’Istanbul, qu’ils soient turcs, arabes ou kurdes.

 

 

Les minorités religieuses chrétiennes et juives étaient reconnues par l’empire et vivaient sous le régime dit des millets, à savoir un statut d’autonomie interne. Les chiites, par contre, étaient persécutés et ne pouvaient être sujets de la Sublime Porte. On voit là se pointer l’origine du conflit actuel entre sunnites et chiites.

 

 

Les choses n’étaient pas si paisibles pour autant. En 1860, il y eut le massacre des maronites par les Druzes au Mont-Liban. En conséquence, la France envoya un corps expéditionnaire et les puissances européennes ont imposé un statut spécial pour les chrétiens maronites libanais. Le Mont-Liban a été placé sous influence française dans les accords Sykes-Picot.

 

 

 

Les accords Sykes Picot de 1916 qui ont déterminé les zones d'influence des Anglais et des Français sur les débris de l'empire ottoman.

Les accords Sykes Picot de 1916 qui ont déterminé les zones d'influence des Anglais et des Français sur les débris de l'empire ottoman.

 

 

 

Le royaume arabe fut réduit à un bout de désert.

 

 

Au déclenchement de la Première guerre mondiale, l’empire ottoman s’allia avec l’Allemagne. Les Anglais par l’intermédiaire du Chérif Hussein de la Mecque (Chérif désigne un descendant du Prophète. Hussein était un Hachémite, famille descendante de Muhammad) incitèrent alors les Arabes à se révolter et leur promirent un royaume. C’est le fils de Hussein, Faycal, qui dirigea la révolte avec l’aide du fameux Thomas Edward Lawrence.

 

 

On connaît la suite. La promesse ne fut guère tenue. En 1917, le royaume arabe garanti n’est plus qu’un bout de désert. Les Hachémites perdirent le contrôle de La Mecque qui passa aux Saoudiens et eurent en compensation un nouveau territoire appelé le royaume de Transjordanie qui comprenait la Jordanie actuelle et Jérusalem. La promesse a donc été trahie ! La Palestine, elle, était sous mandat britannique avec en outre l’installation progressive du Foyer national juif promis par Balfour en 1917.

 

 

En plus, les Français ayant créé le Liban et la Syrie sur le modèle de l’Etat-nation, les Anglais fondèrent l’Irak contre l’avis de TE Lawrence qui, ne l’oublions pas, était anthropologue.

 

 

 

Thomas Edward Lawrence et le roi Abdallah Ier de Transjordanie (à gauche) à la réception d'un représentant de la communauté juive d'Angleterre à Jérusalem en 1917 en vue de confirmer la déclaration Balfour.

Thomas Edward Lawrence et le roi Abdallah Ier de Transjordanie (à gauche) à la réception d'un représentant de la communauté juive d'Angleterre à Jérusalem en 1917 en vue de confirmer la déclaration Balfour.

 

 

 

La « nation » irakienne était purement artificielle et a été imposée par les Anglais. Au départ, l’Irak était composé des anciens wilayets de Bagdad et de Bassora qui étaient à 95 % arabes.

 

 

« L’Etat irakien s’impose donc au nom de conceptions totalement étrangères à celles de l’immense majorité de la population irakienne. » écrit Pierre-Jean Luizard (Le piège Daech, éd. La Découverte, Paris, 2015).

 

 

C’est aussi la naissance de l’arabisme : la nation arabe permet à une minorité confessionnelle (les sunnites en Irak) de s’emparer contre une majorité chiite persécutée. La fondation de l’Irak en 1920 s’inscrit dans le mandat britannique pour servir d’Etat tampon vis-à-vis de la Perse et protéger ainsi la route de l’Inde. La nationalité irakienne n’était accordée qu’aux anciens Ottomans, c’est-à-dire des sunnites puisque les chiites n’étaient pas reconnus par l’ex empire ottoman.

 

 

Reste aussi la Transjordanie.

 

 

La Transjordanie a été fondée en 1921 et est devenue la Jordanie en 1949 après la fondation de l’Etat d’Israël qui n’a pas réussi à étendre son territoire jusqu’au Jourdain lors de la guerre déclenchée par les Arabes en 1948. Jérusalem a été divisée en deux jusqu’à la guerre des Six jours de 1967.

 

 

« Après la conférence du Caire de 1921, le trône sur le territoire transjordanien est en effet accordé au troisième fils du chérif Hussein, Abdallah Ier, sous la surveillance d’un résident britannique. » (Pierre-Jean Luizard, Op. cit.)

 

 

Enfin, il y a un troisième pays qui joue un rôle fondamental dans cet imbroglio du Proche-Orient, l’Arabie Saoudite. Ce royaume fondé par Ibn Saoud est lui aussi purement artificiel et a un rôle moteur du fait qu’il est à la fois le gardien des Lieux Saints de l’Islam, la Mecque et Médine et à la fois le principal producteur de pétrole sur le marché mondial. Il diffuse dans le monde une vision rigoriste de l’Islam, le wahhabisme, qui a alimenté les Frères musulmans égyptiens puis tous les mouvements radicaux de l’Islam jusqu’à Daesh aujourd’hui.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article : Daesh la révolution du Proche Orient. Le porte drapeau de l’Islam mondialisé (II)

 

 

 

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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 15:04

 

 

 

Le 8 août 1956 à Marcinelle, banlieue de Charleroi, à la mine de charbon dite du Bois du Cazier au matin, comme chaque matin, 275 hommes étaient descendus dans les profondeurs du sous-sol pour rejoindre leur poste de travail. C’est à 8h10 du matin que le drame se produit lors d’une tragique méprise : suite à un malentendu avec la surface, l’encageur Antonio Ianetta, à moins 975 mètres, encage à un moment inopportun un chariot qui devait expulser de l’autre côté un wagonnet vide. En outre, celui-ci ne sort pas complètement, bloqué par un arrêtoir défectueux.

 

 

Lors du démarrage de la cage, le wagonnet mal arrimé accroche une poutrelle qui perce une canalisation d’huile, détériore deux câbles électriques à haute tension et provoque la rupture d’une conduite d’air comprimé. La formation d’arcs électriques met le feu à l’huile pulvérisée. Cet incendie, activé par l’air comprimé et par l’action du ventilateur de surface, est alimenté par les coffrages, solives et guidonnages voisins, tous en bois. Le feu gagne rapidement la mine.

 

 

Par malheur, ce puits d’extraction est aussi celui qui sert à l’entrée d’air. Une atmosphère viciée, chargée de fumée et de monoxyde de carbone, se répand dans toutes les galeries en suivant le circuit d’aération. Le piège mortel vient de se refermer. Quelques minutes plus tard, sept ouvriers, parmi lesquels l’encageur de 975, réussissent à remonter à la surface, accompagnés par les premières fumées noires et denses annonçant le drame.

 

 

 

Une épaisse fumée sort du fond de la mine montrant l'extrême gravité de l'accident. La foule des familles et des proches des mineurs, angoissée, vient aux nouvelles.

Une épaisse fumée sort du fond de la mine montrant l'extrême gravité de l'accident. La foule des familles et des proches des mineurs, angoissée, vient aux nouvelles.

 

 

 

Angelo Galvan, un chef porion de nuit et sauveteur, déjà atteint par la silicose, fut le héros malgré lui de cette tragédie. Il descendit avec son chef, l’ingénieur Adolphe Calicis, dans le boyau par une galerie parallèle et a rampé pour retrouver ses camarades. Il ne retrouva que des corps calcinés « de gars durs à la tâche, de véritables forçats morts sous terre. »

 

 

L’incendie impossible à maitriser, persista plusieurs jours. Le 23 août, soit quinze jours après l’accident, on connut enfin le nombre exact de victimes. Un sauveteur italien, Angelo Berto, qui fut un des derniers à descendre, hurla ces terribles mots : « Tutti cadaveri ».

 

 

Le charbonnage du Bois du Cazier employait environ 800 mineurs pour une production de 170 000 tonnes en 1955. Sur les 275 hommes qui étaient au fond le 8 août 1956, il y eut 262 victimes de 12 nationalités différentes. Principalement, 136 Italiens, 95 Belges, 8 Polonais, 6 Grecs, 5 Allemands, 3 Hongrois, 3 d’origine algérienne (l’Algérie était encore française en 1956), 2 Français, 1 Anglais, 1 Néerlandais, 1 Russe et 1 Ukrainien.

 

 

 

Angelo Galvan avec son appareil respirateur vient de remonter et ne peut rassurer cette femme proche d'un de ses camarades resté au fond.

Angelo Galvan avec son appareil respirateur vient de remonter et ne peut rassurer cette femme proche d'un de ses camarades resté au fond.

 

 

 

Marcel Leroy écrit : « Dans le fond du Cazier œuvrait une communauté de travailleurs qui risquaient leur peau pour gagner leur vie. C’est l’Italie qui fut frappée au cœur, avec cent trente-six morts, notamment des Abruzzes dont vingt-deux de Manoppello et sept de Lettomanoppello. »

 

 

La catastrophe eut un impact considérable. Le système médiatique commençait à s’imposer. Des radios et des télévisions de toute l’Europe firent des reportages sur place. Ainsi, par le nombre considérable de victimes et par la large diffusion médiatique, le Bois du Cazier marqua les esprits jusqu’à aujourd’hui.

 

 

Mais, les conséquences de cette tragédie vont bien au-delà de l’émotion qu’elle a suscitée. Pour cela, il faut remonter l’histoire. (Voir étude de Julie Urbain, Le procès de la catastrophe du Bois du Cazier 1959-1962, Université Libre de Bruxelles, mémoire présenté sous la direction d’Anne Morelli en vue de l’obtention du titre de licenciée en histoire, année académique 2002-2003)

 

 

Suite à la Seconde Guerre Mondiale, la Belgique tente de se reconstruire. Cela s’avère plus facile que prévu puisque l’occupant nazi n’a pas détruit l’appareil industriel belge. Par contre, les infrastructures des voisins français et aussi allemands sont très endommagées.

 

 

Dès lors, avec ces énormes besoins. La Belgique devient un de leurs principaux fournisseurs de matières premières et notamment de charbon.

 

 

Afin de relever le pays, le Premier ministre de l’époque, le socialiste Achille Van Acker lance la « Bataille du Charbon ».

 

 

 

le jeune roi Baudouin Ier en compagnie du Premier ministre Achille Van Acker en visite au Bois du Cazier.

le jeune roi Baudouin Ier en compagnie du Premier ministre Achille Van Acker en visite au Bois du Cazier.

 

 

 

Malgré le statut de mineur plus avantageux obtenu par les luttes syndicales et destiné à attirer de nouveaux mineurs, bien que la Belgique se soit servie des prisonniers de guerre, le manque de main-d’œuvre se fait cruellement sentir.

 

 

Pour les Belges, le métier de mineur, bien que bien rémunéré par rapport aux autres, n’était guère attractif, parce que très dangereux et très dur.

 

 

Aussi, l’Etat belge fit appel à de la main d’œuvre étrangère. Pour ce faire, il conclut, le 20 juin 1946, un traité avec l’Italie.

 

 

La main-d’œuvre italienne est mise à la disposition de l’industrie charbonnière belge. En échange, la Belgique « … s’engage à fournir à un prix avantageux cinq tonnes de charbon par mois pour chaque travailleur italien » recruté. Mais les conditions dans lesquelles sont accueillis les ouvriers italiens sont des plus déplorables, sans compter le racisme de la population locale.

 

 

Les logements qui leur sont proposés sont insalubres et les conditions de travail, suite notamment au manque de formation, sont extrêmement précaires. Tout cela mena à des mouvements sociaux de grande ampleur qui conduisirent à la grande grève des mineurs de 1955.

 

 

Dans son ouvrage sur Angelo Galvan, Leroy décrit la fin de la catastrophe. Elle s’achève en Italie.

 

 

« Le 28 novembre 1956, les morts revinrent à Manoppello pour y être enterrés. Figée dans un profond chagrin, la population dressa une haie d’honneur pour saluer le convoi des camions chargés de cercueils ramenant les hommes à la maison. Cette cérémonie spontanée scellait aussi, en quelque sorte, la fin du contrat signé en 1946, pour dix ans entre la Belgique et l’Italie. L’objectif du Premier ministre Achille Van Acker était de pousser la production quotidienne à cent mille tonnes de charbon par jour. Pour y arriver, cinquante mille travailleurs seraient fournis par l’Italie, celle-ci recevant mensuellement de deux mille cinq cents à cinq mille tonnes de charbon, afin de relancer son industrie détruite.

 

 

Jamais un déplacement de population aussi massif n’avait été organisé, de manière systématique, entre États. »

 

 

Un capitalisme de rentiers

 

 

Sur le plan économique, on se retrouve devant l’éternel capitalisme de rentiers à la Belge.

 

 

L’appareil charbonnier belge est resté vétuste en comparaison de celui des pays voisins qui ont profité de la reconstruction pour se moderniser. Le prix de revient du charbon belge était très élevé et les prix de vente sont artificiellement bas pour rester concurrentiels.

 

 

En outre, les investissements sont détournés vers d’autres secteurs beaucoup plus attractifs.

 

 

L’entrée en vigueur, en 1951, du traité de la CECA et avec elle l’ouverture des marchés bouleverse également la vie des bassins charbonniers belges.

 

 

Pour maintenir les charbonnages belges à flot, la Haute Autorité de la CECA et le gouvernement belge mènent une politique de subsides. Malgré cela, les fermetures de charbonnages wallons, peu concurrentiels s’accélèrent.

 

 

Les années 1958 à 1961 sont considérées comme les plus noires qu’aient connues les charbonnages wallons. Les régions de Charleroi et du Centre sont parmi les plus touchées. C’est dans ce contexte de morosité que se déclare la catastrophe.

 

 

Le charbonnage du Bois du Cazier occupait une place particulière dans le secteur minier carolo.

 

 

« Le Charbonnage du Bois du Cazier, actif depuis la fin du 19e siècle, ne fait partie d’aucun grand groupe financier. C’est une petite concession dirigée depuis plusieurs décennies par une poignée d’actionnaires.

 

 

Vétuste, le charbonnage n’offre pas les meilleures conditions de travail à ses ouvriers7. En 1956, les chevaux de fond sont encore au nombre de quarante-six et accomplissent la majeure partie des travaux de transport de wagonnets.

 

 

Pour l’époque, l’emploi de chevaux au fond est réellement une marque d’archaïsme. Pourtant, le rendement est relativement satisfaisant et des travaux visant à moderniser le charbonnage sont en cours. » (Extrait de l’étude de Julie Urbain)

 

 

Mais tout cela vint trop tard. C’était de l’argent investi en pure perte : la crise charbonnière débutait et allait à terme emporter tout ce secteur industriel.

 

 

C’est en cela que la catastrophe du Bois du Cazier sonne le glas du charbon en Belgique, particulièrement en Wallonie et la région de Charleroi en fut la première touchée.

 

 

D’ailleurs, quelques années avant la crise charbonnière, la catastrophe du Bois du Cazier est perçue comme un véritable révélateur de la situation dans les charbonnages.

 

 

C’est le révélateur des mauvaises conditions de travail, de l’absurdité de la politique de rendement qu’aucun investissement ne vient soutenir et du caractère insensé de maintenir en vie des concessions vouées à la disparition. Elle provoque également le blocage des relations italo-belges. Le gouvernement italien, choqué par l’ampleur de la catastrophe et la manière dont sont traités ses compatriotes, cesse immédiatement toute émigration vers la Belgique.

 

 

Six mois dans l’enfer d’une mine belge

 

 

Et les avertissements ne manquèrent pas. Le plus spectaculaire d’entre eux fut celui de Jean Van Lierde (1926 – 2006), chrétien, ancien résistant, antimilitariste, qui fut toute sa vie un militant pour la Justice – il fut anticolonialiste et conseiller de Patrice Lumumba - et pour la Paix en participant activement au mouvement de la Paix en Belgique. Il travailla également pour le CRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio-Politique) dont il fut un des fondateurs.

 

 

 

Jean Van Lierde fut un infatigable militant de la Paix et de la Justice.

Jean Van Lierde fut un infatigable militant de la Paix et de la Justice.

 

 

 

Van Lierde refusa de faire son service militaire en 1949. A l’époque le statut d’objecteur de conscience n’existait pas et tout refus entraînait une peine de prison. Plusieurs mouvements et personnalités se mobilisèrent en sa faveur. Il fut libéré puis rappelé en 1950. Rebelote ! Refus de Van Lierde. À nouveau la prison. À nouveau des pressions. L’affaire alla jusqu’au gouvernement qui, en 1952, promit d’examiner la possibilité de créer un statut pour l’objecteur de conscience. Van Lierde accepta de travailler dans la mine à la place de son service militaire. Il fut affecté au Bois du Cazier.

 

 

Ce charbonnage avait très mauvaise réputation auprès des mineurs. Jean Van Lierde explique :

 

 

« A l'époque, on était en pleine bataille du charbon. Il fallait des mineurs. Était-ce le fait que je sortais de tôle ou que j'étais objecteur de conscience ? On ne voulait pas m'embaucher. Mais au Cazier, que l'on considérait comme un sale charbonnage, on me permit de descendre à 1035. Maman aurait préféré que je revienne en prison plutôt que de descendre dans le fond. Je me souviens de la chaleur terrible, des kilomètres sous la terre avant d'arriver aux chevaux, des rats qui ont bouffé mes tartines le premier jour. Il fallait produire, aller plus vite. On m'a retiré 1/5 de mon salaire. Les camarades, des étrangers, n'osaient pas protester. Je comprenais... » (Propos rapportés par Marcel Leroy, journaliste, auteur de plusieurs ouvrages sur la catastrophe du Bois du Cazier).

 

 

Mais, Jean Van Lierde, le « rebelle », ne se contenta pas de contester au fond de la mine. Il publia en 1953 avec l’aide des Jeunes Gardes Socialistes de Bruxelles, un réquisitoire, sous la forme d’un livret de 20 pages, sur le charbonnage du Bois du Cazier intitulé Six mois dans l’enfer d’une mine belge.

 

 

Ce petit opuscule eut un retentissement considérable. Van Lierde fut licencié et mis à l’index de toutes les mines belges, mais ne fut pas remis en prison – sa période n’étant pas terminée – tant la pression de l’opinion publique était forte. Le gouvernement le laissa en paix et il fut définitivement « démobilisé » en 1956.

 

 

Et comme l’écrit Marcel Leroy : « Trois ans plus tard, le témoignage du rebelle se voyait dramatiquement confirmé par les 262 morts du Bois du Cazier. »

 

 

Un autre volet du drame du Bois du Cazier fut la révélation du sort que la Belgique réserva aux mineurs étrangers et à leurs familles. Pour la première fois, l’opinion publique fut sensibilisée et fit pression pour que des mesures soient prises pour améliorer leur sort.

 

 

« À Charleroi, ceux qui ont grandi avec les Italiens que certains caricaturaient en tant que « macaronis » peuvent en témoigner. Il faut avoir vu ce qu’étaient les cantines pour comprendre. Des baraquements, un robinet dans la cour, des logements précaires et glacés en hiver. Des Italiens vécurent dans les baraquements où avaient séjourné les prisonniers de guerre allemands employés dans les mines. Certains de ces anciens soldats restèrent en Belgique après la guerre. Dans ces années-là, la moitié des mineurs de Charleroi étaient Italiens. Et la Wallonie se colora d’Italie.

 

 

Malgré ces réalités, des liens forts se nouèrent et c’est ce qui importe, malgré tout, si longtemps après. Oui, c’est elle qui compte, l’unité perçue quand, au Bois du Cazier, les uns et les autres, tous frères et sœurs dans la mémoire, resserrent les rangs au pied du châssis à molette érigé en monument, et font silence. Ce moment-là, c’est Charleroi. Une terre solidaire. »

 

 

Une personnalité déjà évoquée plus haut est l’emblème de tous ces hommes qui sacrifièrent leur vie et leur santé pour le capital belge et le bien-être de la population : Angelo Galvan.

 

 

Un message d’humanité

 

 

Angelo Galvan né en 1920 fut dans sa jeunesse, mineur en Italie. Pendant la guerre, il lutta comme partisan contre le fascisme et émigra en Belgique en 1946 où il fut embauché au charbonnage du Bois du Cazier. Il devint chef porion – l’équivalent d’un contremaître sur un chantier – et, le 8 août 1956, fut le premier à descendre au péril de sa vie avec son chef, l’ingénieur Adolphe Calicis pour tenter de remonter les camarades coincés dans cet enfer. Ajoutons que Calicis fut le seul condamné au procès de la catastrophe. Galvan qui a fait partie de la commission d’enquête, considéra cette condamnation comme particulièrement injuste.

 

 

 

Angelo Galvan, dix ans après.

Angelo Galvan, dix ans après.

 

 

 

On avait condamné un lampiste, certes haut placé et qui avait risqué sa vie avec les mineurs, mais on avait accordé le non lieu à la sécurité et à la course à la productivité maximale.

 

 

Galvan était surnommé le « renard du Cazier » parce qu’un proverbe dit : « là où l’air passe, le renard passe ». Il était adoré par ses camarades et apprécié par la hiérarchie directe pour sa compétence et son courage. Marcel Leroy a écrit sa biographie après l’avoir rencontré chaque dimanche pendant deux ans, en 1985-86. (« Angelo Galvan, le renard du Cazier », éditions Luc Pire, Liège, réédité en 2016).

 

 

Galvan disait à Marcel Leroy : « Dans la mine, ce qui comptait était de savoir que ton copain serait peut-être l'homme qui te sauverait la vie. » Leroy écrit : « Cette fraternité veillera sur les cérémonies du cinquantième anniversaire. Elle devrait porter le message d'humanité qu'incarnaient les mineurs. Tous prenaient des risques pour arracher au sous-sol le charbon qui ferait tourner l'industrie du pays. Beaucoup, pour gagner leur vie dans le fond, étaient venus de loin, avaient osé tout quitter, s'arracher à leurs racines, pour nourrir leurs familles. C'était le leitmotiv d'Angelo Galvan. »

 

 

Angelo Galvan rédigea ces quelques mots qu’il demanda à Marcel Leroy de mettre en exergue de son livre, comme étant son dernier message :

 

 

« Je tiens à dire la grande solidarité, la discipline et la camaraderie qui ont joué entre sauveteurs et mineurs de toutes nationalités. On avait gardé espoir jusqu’au bout, nous avons perdu, et n’avons pu empêcher la mine de garder ses victimes. Trente ans après cette tragédie, je tiens encore à remercier ces hommes qui ont risqué leur vie pour tenter de sauver leurs camarades et je leur dis toute la fierté que j’ai d’avoir travaillé avec eux. »

 

 

Angelo Galvan mourut en 1988, ses poumons usés par le charbon. Leroy lui dédie cette épitaphe :

 

 

« … ce message de tolérance et de respect des autres, émanant d’un travailleur d’origine immigrée, est plus important que jamais, par ces temps froids où des réfugiés nous arrivent et se heurtent à la crainte de ceux qui ont peur de perdre, de manquer ou de partager. »

 

Ajoutons cet autre message laissé par feu Ernest Glinne, qui fut député de Charleroi, ministre du Travail et bourgmestre de Courcelles et socialiste jusqu’au bout des ongles où il laisse parler son beau-frère qui fut mineur de fond :

 

 

 

Ernest Glinne (1931-2009), député de Charleroi, bourgmestre de Courcelles, fut très proche des ouvriers mineurs

Ernest Glinne (1931-2009), député de Charleroi, bourgmestre de Courcelles, fut très proche des ouvriers mineurs

 

 

 

« t’saveu Ernest, vous quand vos astez à l’maison du peupe, vos parlè de l’Internationale, hé bin nous quand nos astons din l’fosse hein, on fait l’Internationale tous les djous. Qu’on fuche Flamin, qu’on fuche Italien, qu’on fuche Marocain. Quand y da uin qui ramasse su s’tiesse, on est tertous là ».

 

 

Traduction (si c’est nécessaire) :

 

 

« Vous savez, Ernest, quand vous êtes à la Maison du Peuple, vous parlez de l’Internationale, eh bien, nous quand nous sommes dans le fond de la mine, on fait l’Internationale tous les jours. Qu’on soit Flamand, qu’on soit Italien, qu’on soit Marocain. Quand il y en a un qui ramasse sur sa tête, on est tous là. »

 

 

En définitive, c’est au charbon que ces hommes ont construit l’Europe, la vraie, pas celle des politiques, des banquiers et des maîtres d’industries qui ne savent pas ce que signifie le mot homme.

 

 

Rappelons-nous d’eux, soixante ans après, car ils nous montrent toujours le chemin.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 22:03

 

 

Nous publions ici une contribution d’Eric Toussaint, président du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde) qui fut chargé d’analyser la dette grecque en 2015 sous le gouvernement Tsipras – Varoufakis par la Présidente du Parlement grec, Zoe Konstantopoulo. Il en sortit un rapport préliminaire qui est une véritable bombe mais que les médias aux ordres étouffèrent.

Eric Toussaint à Athènes avec à sa gauche Zoe Konstantopoulo alors présidente de la Vouli, le Parlement grec

Eric Toussaint à Athènes avec à sa gauche Zoe Konstantopoulo alors présidente de la Vouli, le Parlement grec

 

 

 

La descente en enfer de la Grèce

 

 

Rappelons ce qu’il s’est passé (voir Uranopole http://uranopole.over-blog.com/2015/06/l-exclusion-de-la-grece.html )

 

 

Selon un des rapporteurs, Pascal Saurin (Mediapart – 28 juin 2015) « De grandes institutions qui violent les règles élémentaires de droit, bafouent leurs propres statuts, tolèrent des malversations et des fraudes, de grands responsables politiques et financiers pris en flagrant délit d’infraction et de malversation, et pour finir un peuple grec floué, humilié et spolié, telle est la triste réalité que révèle en pleine lumière le Rapport préliminaire de la Commission pour la Vérité sur la Dette grecque. »

 

 

« La crise de la dette publique grecque est en réalité une crise générée par quelques grandes banques, en particulier françaises et allemandes, qui après avoir privatisé des profits conséquents, ont socialisé une bonne partie de leurs pertes, non moins conséquentes (…). Dans cette escroquerie à grande échelle, le rôle du bonneteur ou manipulateur est tenu par les banques, celui des complices ou « barons » par la Troïka (le Fonds monétaire international, la Banque Centrale Européenne et la Commission européenne), celui des seconds couteaux par les gouvernements des États européens, et enfin celui de la victime par le peuple grec. Le préjudice subi s’élève à 320 milliards d’euros, le montant de la dette grecque. »

 

 

C’est en 2000 que ces banques commencent à déverser d’énormes masses de liquidités sur le marché grec qu’elles estiment plus rémunérateurs que les marchés nationaux. Ainsi, entre 2000 et 2009, les crédits explosent, les prêts aux ménages et les crédits immobiliers sont multipliés par 6, les financements aux entreprises doublent. Tout va très bien jusqu’à ce qu’éclate la crise financière de 2008-2009.

 

 

En Grèce, ce fut comme aux Etats-Unis avec les subprimes, les ménages endettés se retrouvent dans l’incapacité de payer leurs échéances et les banques sont aux abois. C’est alors qu’interviennent les gigantesques plans de soutien aux banques mis en place par la Banque Centrale Européenne pour 5 000 milliards d’euros car, les banquiers se sont empressés de faire supporter leurs pertes par l’Etat grec.

 

 

En 2009 le gouvernement grec trafique les chiffres de la dette grecque pour donner le prétexte au FMI d’intervenir aux côtés de la BCE et de la Commission européenne. La Troïka est constituée.

 

 

Elle commence à imposer au gouvernement grec deux memoranda : financement important de la dette de l’ordre de 110 à 130 milliards d’Euros dont 80 % vont aux banques grecques et européennes. Le tout est accompagné, bien entendu, de mesures d’austérité drastiques :

 

 

licenciements massifs dans la fonction publique, coupes dans les services publics, diminutions des salaires et des pensions, bradage du patrimoine du pays. Cela a bien entendu des conséquences catastrophiques. Pascal Saurin écrit : « En quelques années, le pays perd 25 % de son PIB, voit son taux de chômage tripler pour atteindre 27 % (60 % chez les jeunes et 72 % chez les jeunes femmes), et en lieu et place d’une diminution de la dette publique, on voit celle-ci augmenter jusqu’à 320 milliards d’euros pour représenter 177 % du PIB en juin 2015. Dans ces plans d’austérité imposés à la Grèce, le plus inadmissible est la crise humanitaire qu’ils ont suscitée en frappant indifféremment enfants, personnes âgées, migrants, malades, femmes isolées sans emploi, c’est-à-dire les plus fragiles de la société. »

 

 

On connaît la suite : le référendum refusant le diktat européen suivi du chantage fait à Tsipras en juillet 2015 lors d’un dramatique sommet à Bruxelles. La chute du gouvernement suivi des élections qui reconduiront Alexis Tsipras qui ne pourra que céder aux injonctions de la Troïka.

 

 

Aujourd’hui, la Grèce est exsangue et vit une catastrophe humanitaire sans précédent. La misère est partout, les soins de santé ne sont plus prodigués, des habitants ne mangent plus à leur faim. A cela vient s’ajouter la crise des réfugiés que la Grèce subit de plein fouet.

 

 

Ainsi, la dette impitoyable arme des banques ruine les peuples. Et ce n’est pas nouveau.

 

 

Deux siècles auparavant, le « Libertador » de l’Amérique latine tomba dans le piège de la dette.

 

 

Le site « Le Grand Soir » a publié un article d’Eric Toussaint expliquant comment Simon Bolivar, le « Libertador » de l’Amérique latine est tombé dans le piège de la dette dont il était inconscient.

 

 

Simon Bolivar naquit le 24 juillet 1783 à Caracas au Venezuela. Il est issu d’une famille aristocratique espagnole de grande lignée qui était établie au Venezuela depuis le début de la colonisation de l’Amérique du Sud.

 

 

Il perd ses deux parents alors qu’il n’a pas encore atteint l’âge de dix ans et passe donc sous la garde de plusieurs tuteurs avant d’être finalement placé en interne avec comme professeur d’école Simon Rodriguez qui joua un rôle important dans son éducation car celui-ci adhérait aux idées de Rousseau et il lui apporta une vision philosophique qui lui permit d’ouvrir son esprit et à le guider sur la voie des idées libérales qu’il aura tout au long de sa vie.

 

 

A l’âge de 14 ans sa carrière militaire débute et il obtint le grade de sous-lieutenant deux ans après ses débuts.

 

 

En 1799 il quitte pour la première fois le Venezuela pour l’Europe. Il découvre alors l’Espagne et la France ou il fréquente le milieu intellectuel de nombreux salons et les idées démocratiques et libérales qu’il a acquis se renforcent. Il est témoin de la France Révolutionnaire et est plongé au cœur des idées des Lumières. Il assiste à la création des écrits encyclopédiques par Diderot et d’Alembert.

 

 

Il observe les événements politiques qui touchent le monde et s’intéresse aux idées qui ont menées la Révolution Française et La Guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique.

 

 

Et en1804 il est initié franc-maçon par un autre Vénézuélien Francisco de Miranda á Londres dans la loge les Chevaliers Rationnels. Elle est connue aussi sous le nom de loge Lautarina, en faisant référence á Lautaro, un chef indien chilien, qui s’était élevé contre les espagnols dès 1550.

 

 

En avril 1805 Simon Bolivar se trouve en Italie et il assiste au couronnement de Napoléon Bonaparte et à sa montée au pouvoir.

 

 

Les idées d’indépendance de l’Amérique du Sud s’installent peu à peu dans son esprit.

 

 

En 1808, l’Espagne est envahie par une armée française envoyée par Bonaparte. Cette occupation donne lieu à une terrible guérilla. Elle affaiblira la position de Madrid dans les colonies espagnoles d’Amérique latine.

 

 

En Amérique du Sud deux camps se forment : les royalistes qui veulent rester sous la dépendance de la Monarchie espagnole et les patriotes qui aspirent à l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne.

 

 

En 1810 Simon Bolivar est envoyé à Londres pour trouver un appui mais l’Angleterre reste très prudente.

 

 

 

Francisco de Miranda, général vénézuelien, franc-maçon, débuta les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Il fut surnommé "El Precursor".

Francisco de Miranda, général vénézuelien, franc-maçon, débuta les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Il fut surnommé "El Precursor".

 

 

 

Au sein de la Société patriotique, qui était un club politique révolutionnaire, Bolivar seconde les efforts du général Francisco de Miranda pour décider le Congrès réuni en 1811 à proclamer l’indépendance du Venezuela, celui-ci le déclare indépendant le 5 juillet 1811. Le 13 aout 1811 commence la carrière militaire de Bolivar avec la victoire des troupes de Francisco de Miranda contre les rebelles. Bolivar se retrouve aux commandes de Puerto Cabello mais il en perd le contrôle après la trahison d’un des officiers et Puerto Cabello se retrouve aux mains des royalistes.

 

 

Bolivar s’exile à Carthagène et le 15 décembre 1812 il publie un manifeste ou il exprime sa volonté d’unir tous les pays d’Amérique du Sud et trace un programme d’action pour mener à bien la victoire en tirant la leçon de ses échecs.

 

 

Le 16 janvier 1813 le Congrès de Carthagène adopte le principe d’une guerre d’extermination visant les espagnols et les Canariens. En février 1813 il prend la ville de Cucuta à la tête d’une petite armée et se voit nommer Général de division.

 

 

En mai 1813 il attaque de nouveau le Venezuela et parvient à en libérer la partie ouest.

 

 

Il s’empare de Merida le 7 aout 1813 et entre triomphant à Caracas. A la suite de cet évènement il se verra nommé Libertador.

 

 

 

Statue équestre de Simon Bolivar, El Libertador

Statue équestre de Simon Bolivar, El Libertador

 

 

 

En 1814, les royalistes gagnent la bataille à la Puerta Bolivar et les Républicains doivent quitter Caracas, par la suite ils connaitront d’autres défaites et Bolivar perd son autorité sur ses propres compagnons d’armes.

 

 

Etant donné que le pays est profondément divisé et à cause de l’hostilité qui y règne, il est contraint à l’exil et quitte le Venezuela.

 

 

Il s’en va alors en Nouvelle Grenade puis, en mai 1815, il se rend en Jamaïque d’où il tente d’obtenir le soutien des anglais. Il n’en obtient pas d’aide. En revanche le président de la République d’Haïti, Alexandre Pétion, lui donne asile et lui fournit le matériel pour reprendre sa campagne de libération.

 

 

Pétion exige de Simon Bolivar l’abolition de l’esclavage dans les territoires libérés de la tutelle espagnole. Bolivar décrète l’abolition de l’esclavagisme le 2 juin 1816 à Capurano.

 

 

A la fin de l’année 1816, une victoire lui permet de retourner au Venezuela et à la fin de 1817 il reprend la guerre contre les royalistes.

 

 

Il conçoit un plan audacieux le 7 juillet 1819 qui est de traverser la plaine vénézuélienne pour déboucher sur la Nouvelle-Grenade. C’est une réussite et il prend la ville de Bogota.

 

 

En 1821 un nouvel Etat voit le jour, c’est celui de la Grande-Colombie qui comprend les actuels Venezuela, Colombie, Panama et Equateur. Il en sera élu président.

 

 

Le 24 juin 1821 il remporte une victoire décisive à Carabobo qui assure l’indépendance du Venezuela. Puis, le 7 aout 1824, il libère le Pérou avec l’argentin José de San Martin.

 

 

À la libération des colonies du nord du continent sud-américain, c’est à Simon Bolívar que revient leur organisation. Il se retrouve président des trois républiques de Grande-Colombie, du Pérou et de la Bolivie.

 

 

Mais c’est le début du déclin politique de Bolívar car le congrès qu'il réunit à Panamá en 1826 pour regrouper tous les États latino-américains est un échec, il ne parvient pas a imposer sa conception politique et se fait proclamer dictateur. Il ne parvient pas à conserver l’unité de ces pays.

 

 

En 1828 il est victime d’un attentat auquel il échappe de justesse et ses dernières tentatives pour sauver la Nouvelle République échouent. Malade et épuisé, il renonce à la présidence.

 

 

Simon Bolivar décédera le 17 décembre 1830 en Colombie.

 

 

Deux siècles et les mêmes erreurs tragiques.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Simon Bolivar dans le labyrinthe de la dette

 

 

Eric TOUSSAINT

 

 

Dès le début de la lutte pour l’indépendance, Simon Bolivar, comme d’autres dirigeants indépendantistes, s’est lancé dans une politique d’endettement interne (qui a finalement bénéficié aux classes dominantes locales) et d’endettement externe auprès de la Grande Bretagne et de ses banquiers. Afin de pouvoir emprunter à l’étranger, il a mis en gage une partie des richesses de la nation et il a concédé des accords de libre échange à la Grande Bretagne. La plus grande partie des sommes empruntées n’est jamais parvenue en Amérique latine car les banquiers de Londres prélevaient des commissions énormes, des taux d’intérêt réels abusifs et vendaient les titres nettement en-dessous de leur valeur faciale. Certains des chargés de mission latino-américains mandatés par les leaders indépendantistes ont également prélevé d’importantes commissions à la source quand ils n’ont pas purement et simplement volé une partie des sommes empruntées. Pour le reste, une autre partie importante des sommes empruntées a directement servi à l’achat d’armes et d’équipement militaire à des prix prohibitifs aux commerçants britanniques. Sur ce qui est parvenu en Amérique latine, à savoir une partie mineure des sommes empruntées, des montants importants ont été détournés par des membres des nouvelles autorités, des chefs militaires et des classes dominantes locales. Une série de citations de Simon Bolivar accompagnées de commentaires de Luis Britto indiquent clairement que le Libertador a pris peu à peu conscience du piège de la dette dans lequel lui et les nouveaux États indépendants étaient tombés. Simon Bolivar n’a pas cherché à s’enrichir personnellement en profitant de ses fonctions de chef d’État, ce qui n’est pas le cas de nombreux dirigeants arrivés au pouvoir grâce aux luttes d’indépendance.

 

 

 

Simon Bolivar ne se rendit pas compte du piège que les banques anglaises refermaient sur lui.

Simon Bolivar ne se rendit pas compte du piège que les banques anglaises refermaient sur lui.

 

 

 

Un endettement externe dans des termes très favorables pour la Grande Bretagne

 

 

En novembre 1817, Simon Bolivar délègue un envoyé spécial à Londres afin d’obtenir du financement extérieur à crédit. Dans la lettre d’accréditation qu’il rédige, il lui confère d’énormes pouvoirs : « Et afin qu’il propose, négocie, adapte, conclue et signe au nom et sous l’autorité de la République du Venezuela tout pacte, convention et traité fondé sur le principe de sa reconnaissance, comme État libre et indépendant, et de lui apporter soutien et protection, en stipulant à cet effet toutes les conditions nécessaires pour indemniser la Grande Bretagne pour ses généreux sacrifices et lui apporter les preuves les plus positives et solennelles d’une noble gratitude et d’une parfaite réciprocité de services et de sentiments » (Luis Britto, p. 395). Luis Britto |2| fait le commentaire suivant : « L’accréditation est conçue en des termes très larges : il est possible de convenir de « quelque condition nécessaire ». « Le mandataire comme les prêteurs en useront avec la plus grande liberté » (Britto p. 395). Au début les dettes contractées doivent exclusivement servir à l’effort de guerre.

 

 

Se référant à la création de la Grand Colombie (Venezuela, Colombie, Panama, Équateur) en 1819, Britto note : « Cette intégration entraîne l’amalgame des dettes contractées par chacun des corps politiques. Ainsi, l’article 8 de cette Constitution stipule clairement : ”Sont reconnues solidairement comme dette nationale de la Colombie les dettes que les deux peuples ont contractées séparément ; et tous les biens de la République sont garants de leur règlement” ». Britto poursuit : « Non seulement les dettes sont constitutionnellement consolidées : de par la Loi fondamentale, tous les biens publics du corps politique naissant sont mis en garantie. Hélas, cette opération ne s’effectue pas avec la transparence que l’on aurait pu souhaiter, car les registres des opérations étaient incomplets et confus. »

 

 

Rosa Luxembourg, près d’un siècle plus tard, considérait que ces emprunts, bien que nécessaires, avaient constitué un instrument de subordination des jeunes États en création : « Ces emprunts sont indispensables à l’émancipation des jeunes États capitalistes ascendants et en même temps, ils constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale » |3|. De mon côté, j’ai analysé le lien entre la politique d’endettement et les accords de libre-échange dans la première moitié du 19e siècle en Amérique latine dans « La dette et le libre-échange comme instruments de subordination de l’Amérique latine depuis l’indépendance »

 

 

Les nouvelles élites profitent de la dette interne et refusent de payer les impôts

 

 

Le Consul anglais, sir Robert Ker Porter, mentionne les conversations avec Simon Bolivar dans son journal et à la date du mercredi 15 février 1827, il observe que : « Bolivar reconnaît l’existence d’une dette interne de 71 millions de dollars, en monnaie-papier, devant être payée par le gouvernement. Des centaines d’individus ont spéculé intensément et de façon usuraire la plupart du temps sur les bons, les rachetant à des gens dans le besoin à 5%, 25% et 60%, et on m’informe, cela paraît incroyable, que presqu’aucun fonctionnaire ne conserve d’argent liquide, car tout part dans cette spéculation immorale et anti patriotique : le vice-président Santander (m’apprend-on) possède pour deux millions de ces bons, qu’il a vraisemblablement achetés pour 200 000 dollars » (voir Britto, op. cit. p. 378). Luis Britto fait le commentaire suivant : « ces agioteurs sont à leur tour étroitement liés à de nombreux officiers et hommes politiques républicains, qui se font de grosses fortunes aux dépens du sang de leurs troupes » (p. 380). Et il ajoute : « la seule annonce de mesures fiscales rigoureuses fait peur à des fonctionnaires comme l’Intendant Cristobal Mendoz, qui démissionne intempestivement » (p. 380).

 

 

La dette nationale va nous opprimer

 

 

Les mots utilisés par Simon Bolivar dans une lettre envoyée le 14 juin 1823 au Vice-président Francisco Paula de Santander (celui dont parle le consul anglais dans ses notes de 1827) sont percutants : « Enfin, nous ferons tout, mais la dette nationale va nous opprimer. » Et se référant aux membres des classes dominantes locales et des nouveaux pouvoirs : « La dette publique engendre un chaos d’horreurs, de calamités et de crimes et Monsieur Zea est le génie du mal, et Mendez, le génie de l’erreur et la Colombie est une victime dont ces vautours dépècent les viscères : ils ont dévoré à l’avance la sueur du peuple colombien ; ils ont détruit notre crédit moral, et nous n’avons reçu en échange que de maigres soutiens. Quelle que soit la décision que l’on prenne en ce qui concerne cette dette, ce sera horrible : si nous la reconnaissons, nous cessons d’exister, et si nous ne le faisons pas… cette nation sera l’objet de l’opprobre » (Britto, p. 405). On voit clairement que Simon Bolivar qui a pris conscience du piège de la dette rejette la perspective de la répudiation.

 

 

Deux mois plus tard, Simon Bolivar écrit à nouveau au Vice-président Santander au sujet de la dette et se réfère à la situation des nouvelles autorités du Pérou : « Le gouvernement de Riva Agüero est le gouvernement d’un Catilina associé à celui d’un Chaos ; vous ne pouvez imaginer pires canailles ni pires voleurs que ceux que le Pérou a à sa tête. Ils ont mangé six millions de pesos de prêts, de façon scandaleuse. Riva Agüero, Santa Cruz et le Ministre de la guerre ont volé à eux seuls 700 000 pesos, seulement en contrats passés pour l’équipement et l’embarquement de troupes. Le Congrès a demandé des comptes et il a été traité comme le Divan de Constantinople. La façon dont s’est conduit Riva Agüero est proprement infâme. Et le pire, c’est qu’entre Espagnols et patriotes, ils ont fait mourir le Pérou à force de pillages répétés. Ce pays est le plus cher du monde et il n’y a plus un maravedi pour l’entretenir » (in Britto, p. 406)

 

 

Simon Bolivar acculé par les créanciers est disposé à leur céder des biens publics. En 1825, il propose de payer la dette en cédant une partie des mines du Pérou qui ont été laissées à l’abandon au cours de la guerre d’indépendance (voir Britto p. 408 et svtes) ; en 1827, il essaye de développer la culture du tabac de qualité afin de la vendre en Grande Bretagne de manière à pouvoir payer la dette (Britto, p. 378-382) ; en 1830, il propose de vendre aux créanciers des terres publiques en friche (Britto, p. 415-416).

 

 

Simon Bolivar menace de dénoncer publiquement devant le peuple l’abominable système de la dette

 

 

Le 22 juillet 1825, Simon Bolivar écrit à Hipólito Unanue, président du conseil du gouvernement du Pérou : « Les maîtres des mines, les maîtres des Andes d’argent et d’or, cherchent à se faire prêter des millions pour mal payer leur petite troupe et leur misérable administration. Que l’on dise tout cela au peuple et que l’on dénonce fortement nos abus et notre ineptie, pour qu’il ne soit pas dit que le gouvernement protège l’abominable système qui nous ruine. Que l’on dénonce, dis-je, dans la « Gazette du Gouvernement » nos abus ; et que l’on y présente des tableaux qui blessent l’imagination des citoyens » (Britto, p. 408).

 

 

En décembre 1830, Simon Bolivar décède à Santa Marta (sur la côte caraïbe de la Colombie) alors que la Grande Colombie est déchirée et qu’il a été abandonné par les classes dominantes de la région. Il est prouvé qu’il n’a jamais cherché à s’enrichir personnellement en profitant de ses fonctions de chef d’État, ce qui n’est pas le cas de nombreux dirigeants arrivés au pouvoir grâce aux luttes d’indépendance.

 

 

Eric Toussaint

 

 

Remerciements à Lucile Daumas qui a traduit en français les citations en espagnol.

 

 

[1] Simón Bolívar, né le 24 juillet 1783 à Caracas au Venezuela, et mort le 17 décembre 1830 à Santa Marta en Colombie, est un général et homme politique vénézuélien. II est une figure emblématique, avec l’Argentin José de San Martín et le Chilien Bernardo O’Higgins, de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud dès 1813. Il participa de manière décisive à l’indépendance des actuels Bolivie, Colombie, Équateur, Panama, Pérou et Venezuela. Bolívar participa également à la création de la Grande Colombie, dont il souhaitait qu’elle devînt une grande confédération politique et militaire regroupant l’ensemble de l’Amérique latine, et dont il fut le premier Président.

 

 

Le titre honorifique de « Libertador » lui fut d’abord accordé par le Cabildo de Mérida (Venezuela), puis ratifié à Caracas (1813), et reste aujourd’hui encore associé à son nom. Bolívar rencontra tant d’obstacles pour mener à bien ses projets qu’il en arriva à s’appeler lui-même « l’homme des difficultés », dans une lettre adressée au général Francisco de Paula Santander en 1825.

 

 

En tant que figure majeure de l’histoire universelle, Bolívar est aujourd’hui une icône politique et militaire dans de nombreux pays d’Amérique latine et dans le monde, qui ont donné son nom à un très grand nombre de places, de rues ou de parcs. Son nom est aussi celui d’un État du Venezuela, d’un département de la Colombie et surtout d’un pays, la Bolivie. On retrouve des statues à son effigie dans la plupart des grandes villes d’Amérique hispanophone, mais aussi à New York, Lisbonne, Paris, Londres, Bruxelles, Le Caire, Tokyo, Québec, Ottawa, Alger, Madrid, Téhéran, Barcelone, Moscou et Bucarest Extrait de Wikipedia

 

 

[2] Luis Britto Garcia est un homme de lettres, dramaturge, historien et essayiste vénézuélien, né à Caracas le 9 octobre 1940. En 2010, il a publié en espagnol un ouvrage consacré à Sion Bolivar : El pensamiento del Libertador - Economía y Sociedad, BCV, Caracas, 2010 http://blog.chavez.org.ve/temas/lib... En mai 2012, Luis Britto Garcia a été nommé Conseiller de la présidence, par le président Hugo Chávez, au Conseil d’État vénézuélien. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Luis_...

 

 

[3] Rosa Luxembourg. 1913. L’accumulation du capital, Maspero, Paris, 1969, Vol. II, p. 89.

 

 

 

Published by pierre verhas
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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 09:41

 

 

 

Le nouveau jeu à la mode : « Pokemon go ». Il s’agit via un smartphone de trouver et d’éliminer un maximum de « pokemon », c’est-à-dire de petits personnages fictifs qui peuvent se trouver virtuellement en n’importe quel endroit réel. Par une belle opération de marketing, les promoteurs de ce jeu entraînent des milliers d’usagers à se livrer à une sorte de chasse en se déplaçant avec leur smartphone dans tous les endroits possibles et imaginables où parfois au péril de leur vie, ils échappent à tout contact avec le monde tangible. On peut trouver des « pokemon » jusque dans le site du camp d’Auschwitz, ce qui prouve que pour les transnationales du Big Data il n’y a ni frontière ni valeur morale, seule la valeur financière compte.

 

 

 

Un groupe de "chasseurs" de "Pokemon" : plongés dans le virtuels ils se trouvent déjà hors du monde réel.

Un groupe de "chasseurs" de "Pokemon" : plongés dans le virtuels ils se trouvent déjà hors du monde réel.

 

 

 

Cela inquiète à juste titre les autorités qui ignorent comment lutter contre ce phénomène. Mais leur inquiétude porte sur la sécurité des usagers et non sur les nuisances provoquées par la conception de ce jeu. Dans un Etat digne de ce nom, « Pokemon go » serait purement et simplement interdit.

 

 

Mais « Pokemon go » rapporte gros à ses promoteurs, les puissantes entreprises transnationales de l’informatique. Et – c’est le plus dangereux – l’application « Pokemon go » met ses usagers en condition pour l’avenir que nous préparent ces entreprises, c’est-à-dire une vie dans un monde où l’on ne pourra plus séparer l’illusion virtuelle du monde tangible. On vivra désormais dans une caverne de Platon high tech. Comment cela ?

 

 

C’est expliqué dans un ouvrage récent intitulé L’homme nu,la dictature invisible du numérique par le romancier et ancien chef d’entreprise Marc Dugain et le journaliste spécialiste de l’informatique à l’hebdomadaire « Le Point », Christophe Labbé.

 

 

 

Christophe Labbé et Marc Dugain : deux lanceurs d'alerte

Christophe Labbé et Marc Dugain : deux lanceurs d'alerte

 

 

 

Cette dictature du numérique s’appelle le Big Data. Elle procède à la collecte et au traitement de données de tout type et sur tous les individus peuplant la Terre. Le Big Data est l’invention et l’instrument des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquelles il faut ajouter Uber et ses avatars comme Airbnb, etc.

 

 

Jamais, d’après Dugain et Labbé, on n’a pu disposer d’un tel nombre d’informations. C’est « Une révolution comparable à celle que provoqua le pétrole dans le domaine de l’énergie au début du XXe siècle. »

 

 

Pour les auteurs, en évoquant les transnationales de l’information, ils affirment en paraphrasant les mots de Churchill après la bataille d’Angleterre : « Jamais dans l’histoire de l’humanité, un aussi petit nombre d’individus aura concentré autant de pouvoirs et de richesses. (…) Et, contrairement au pétrole, elle jaillit en permanence des pipelines numériques, 90 % de la masse des data disponibles a été créée ces dernières années. »

 

 

Les entrepreneurs du big data n’ont absolument aucune éthique. Il y a une règle qui est appliquée, on lui a donné le nom de règle de Gabor :

 

 

« Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable. »

 

 

L’ennemi : l’Etat

 

 

Un autre aspect assez étonnant : la finalité de la collecte des données n’est pas nécessairement connue au moment où elle se fait et l’usage qui en sera fait n’est pas nécessairement celui qui avait été initialement prévu. Il est donc clair que l’objectif est de collecter un maximum de données qui constitueront une sorte de trésor dans lequel ont puisera un jour ou l’autre pour asseoir définitivement le pouvoir de ces entreprises transnationales sur le plus grand nombre d’êtres humains. Les Big Datas construisent leur puissance absolue au détriment des individus qu’ils prétendent vouloir défendre et épanouir.

 

 

Et cette prétendue défense de l’individu se fait contre l’Etat. On se trouve dans une démarche typiquement libertarienne.

 

 

« Le voilà l’ennemi : la puissance étatique. Pour la plupart des entrepreneurs de la Silicon Valley, l’Etat dans sa forme actuelle est l’obstacle à abattre. Leur crainte, ce n’est pas Big Brother, mais Big Father. » Pourquoi ?

 

 

L’Etat est inefficace et la démocratie est inadaptée. Remarquons d’ailleurs que la démocratie tant vénérée il y a peu, presque comme un dieu de l’Olympe, est aujourd’hui critiquée, vilipendée pour toutes sortes de raisons plus ou moins pertinentes. Au sein des institutions européennes, par exemple, la démocratie est considérée comme une entrave à la réalisation des projets et des plans. Certains, même, veulent transformer la démocratie en une espèce d’agora antique où les représentants seraient tirés au sort.

 

 

En réalité, ce n’est pas la démocratie qu’il faut abattre, mais la politique.

 

 

Ces entrepreneurs des GAFA rêvent de « villes nations flottantes échappant à la souveraineté des Etats ». Cette idée a germé dans l’esprit de Patri Friedman, le petit fils du fondateur du monétarisme et de l’école de Chicago, Milton Friedman. Bon sang saurait mentir !

 

 

Ainsi, installeront-ils leur pouvoir absolu. Et une de leurs armes est le monde virtuel. Et les top managers des GAFA le savent. Ainsi, comme l’expliquent les auteurs, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook et les autres grands pontes du Net, interdisent à leurs enfants de posséder tablettes et smartphones. Ils sont éduqués dans des écoles privées huppées où on pratique un enseignement traditionnel de qualité.

 

 

Fais ce que je dis…

 

 

La caverne de Platon

 

 

L’allégorie de la caverne de Platon s’applique parfaitement au monde virtuel créé par les médias dans lequel on plonge un maximum d’êtres humains.

 

 

« Le reflet de la réalité est devenu, dans nos têtes, plus important que la réalité elle-même. » démontrent Dugain et Labbé. « Le présent ne prend de sens que sous forme d’un souvenir pixellisé ». Et ils constatent :

 

 

« Lorsque l’on s’en rend compte, la numérisation du monde a déclenché, elle, une extraction du réel. »

 

 

Il y a plusieurs méthodes pour trafiquer la réalité et présenter au public la représentation du monde telle qu’il doit avaler. La première : museler la presse.

 

 

La presse muselée

 

 

Les journalistes, par exemple, sont de plus en plus dans l’impossibilité de présenter les événements tels qu’ils les ont appréhendés. Ils doivent les décrire comme le souhaitent les actionnaires des grands organes de la presse écrite ou audiovisuelle. Serge Halimi et Pierre Rimbert dans le « Monde diplomatique » du mois de juillet 2016 rapportent ce qu’il se passe au niveau du monde du journalisme et particulièrement à l’hebdomadaire de « gauche » « l’Obs ».

 

 

« Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les journalistes disposent de pouvoirs étendus sur les principaux titres de presse. Organisés en sociétés de rédacteurs, ils se disent « désormais décidés à remettre en cause les structures qui ne garantissent plus au public des informations à la fois sûres et complètes ». Leur détermination à ne plus voir « prévaloir dans la presse les intérêts privés sur l’intérêt général » faiblit à partir de la décennie 1980, sous l’effet des transformations du secteur de la communication : amenuisement du lectorat, baisse des recettes publicitaires, essor du numérique, concentrations industrielles. À l’image iconique, véhiculée par le cinéma, de l’individu libre exerçant un contre-pouvoir s’oppose la morne réalité du tâcheron multimédia condamné à usiner du « contenu » en fonction des mots-clés qui buzzent sur les réseaux sociaux. »

 

 

« … faiblit à partir de la décennie 1980 », c’est-à-dire à partir du moment où la révolution néolibérale a commencé. Et ce n’est pas fortuit. Halimi et Rimbert ajoutent :

 

 

« Cette cascade de rebuffades [de la part des sociétés de journalistes] vite balayées a enhardi les propriétaires de journaux, qui, logiquement, poussent plus loin leur avantage. Au Figaro, le sénateur de droite Serge Dassault s’était déjà assuré que ses démêlés avec la justice soient traités avec discrétion (voire pas du tout), que la signature de ses contrats d’armements soit saluée avec émotion et que les États acheteurs de Rafale soient ménagés — « Nous n’avons plus le droit de parler en mal des pays dans lesquels Dassault fait du business », avouait un journaliste. Dorénavant, sans que la société des rédacteurs y trouve (apparemment) à redire, il a aussi obtenu que son journal se métamorphose avec une régularité de métronome en serviteur des industriels milliardaires amis de l’avionneur et gros annonceurs du Figaro. »

 

 

Et le rédacteur en chef du « Diplo » et son confrère en tirent la leçon :

 

 

« Nu, brutal et le plus souvent tu, ce pouvoir n’a nul besoin de parler. On devance ses désirs ; on le redoute d’autant plus qu’on ne comprend pas toujours ses raisons et qu’il n’est tenu d’en fournir aucune ».

 

 

Quant à l’Obs, l’ancien « Nouvel Observateur », l’hebdo de la gauche « caviar » toujours proche du pouvoir lorsque le PS est aux affaires, il décline depuis des années. Il y a deux ans, l’Obs s’est résolument rangé derrière Valls et Macron.

 

 

Et Halimi et Rimbert nous décrivent les curieuses filiations parmi les propriétaires et les dirigeants de l’organe de la gauche libérale.

 

 

« C’est peu dire que le choix d’accrocher L’Obs à la remorque d’un pouvoir aux abois n’a pas été couronné d’une « pleine réussite ». En décembre 2015, le fléchissement des ventes s’accélère. Les actionnaires donnent alors un mois au directeur du journal pour leur présenter un projet de relance éditoriale. Délai très court, ordre de mission aléatoire tant le crédit de l’hebdomadaire est entamé : chacun imagine que les jours de Croissandeau à la tête de L’Obs sont comptés. Or c’est tout le contraire qui se produit. Courageusement, le directeur se défausse en limogeant mi-mai ses deux adjoints, dont l’une, Aude Lancelin, plus à gauche que lui, qu’il licencie sur-le-champ — une première dans l’histoire de cette publication. Le 11 mai 2016, 80 % des journalistes du magazine désavouent Croissandeau. Mais, là encore, les actionnaires — MM. Xavier Niel (compagnon de Mme Delphine Arnault, fille de M. Bernard Arnault), Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Claude Perdriel — lui renouvellent aussitôt leur « absolue confiance ». »

 

 

 

Aude Lancelin, la journaliste virée de l'Obs. Elle est la compagne de l'économiste Frédéric Lordon qui a joué un rôle important dans le mouvement "Nuit debout". Ceci explique sans doute cela !

Aude Lancelin, la journaliste virée de l'Obs. Elle est la compagne de l'économiste Frédéric Lordon qui a joué un rôle important dans le mouvement "Nuit debout". Ceci explique sans doute cela !

 

 

 

Aude Lancelin est l’OVNI de la bande ! Elle est réellement de gauche. Elle est proche de « Nuit debout », son compagnon Frédéric Lordon en fut le principal animateur, et aurait donc transgressé la « ligne social-démocrate » de « l’Obs ». Elle est donc virée. Croissandeau a voulu faire croire à une décision managériale, mais l’actionnaire Perdriel proclame haut et fort qu’il s’agit d’une décision politique. En clair, on ne met plus de gants ! Aude Lancelin est accusée d’avoir publié des textes « antidémocratiques » dont les auteurs sont Alain Badiou, Jacques Rancière, Emmanuel Todd et Yanis Varoufakis ! De là à les traiter de « djihadistes », il n’y a qu’un pas !

 

 

En réalité, c’est le pouvoir qui souhaite que l’Obs combatte la gauche radicale et bien entendu, dans cette perspective, une Aude Lancelin fait désordre ! Alors, la porte est là ! Et, tant pis pour les sociétés de rédacteurs qui peuvent toujours hurler. On leur montre qu’elles n’ont plus rien à dire. Encore, une garantie démocratique qui s’effondre. Serge Halimi et Pierre Rimbert concluent :

 

 

« Le fonds commun républicain d’une presse défendant les droits démocratiques et les libertés publiques a cessé d’être un sanctuaire. Dorénavant, le journalisme encourage la dérive autoritaire du pouvoir, et le fait d’autant plus volontiers que se resserre autour de son cou le cercle de fer des industriels qui le possèdent. »

 

 

Et les services secrets ?

 

 

Après le musèlement de la presse d’opinion, voici les services secrets qui entrent en scène.

 

 

Revenons à « l’Homme nu ». Depuis la chute du Mur :

 

 

« Les services secrets ont troqué un ennemi clairement identifié, en l’occurrence l’Union Soviétique, contre une menace permanente avec laquelle vous ne pouvez conclure une trêve, voire signer une paix. »

 

 

Services de renseignements et Big Data ont un objectif commun comme celui de former la coalition la plus influente de ce siècle en matière de collecte de données et de traitement de l’information mondiale. « La partie la plus puissante de l’Etat américain est ainsi hybridée. »

 

 

En clair, les auteurs ne le précisent pas : il y a connivence entre l’Etat profond américain avec sans doute l’Etat profond d’autres nations occidentales et les transnationales du Big Data instaurant ainsi une gouvernance mondiale dominant, voire éliminant les Etats. C’est en gros ce que dénonçait un Edward Snowden et ce que les documents révélés par Wikileaks prouvent.

 

 

Snowden a expliqué que des services secrets ont pu siphonner les données de pays étrangers parce qu’elles étaient hébergées sur des serveurs d’entreprises privées américaines. Et pas seulement américaines : rappelons-nous l’affaire Belgacom – aujourd’hui Proximus – sous le gouvernement Di Rupo. Le serveur de cette société mi-publique mi-privée héberge les données des institutions européennes et l’on sait qu’elles ont été « hackées ». Cette affaire a été vite étouffée. On ignore si les institutions européennes et Belgacom ont résolu ce problème. En cela, c’est révélateur de la faiblesse des Etats occidentaux et de leurs dirigeants.

 

 

« La fusion des services de renseignements avec des entreprises commerciales du Big Data augure une forme de gouvernement mondial non élu. » Gouvernement mondial qui est le rêve de certains intellectuels comme Jacques Attali, Alain Minc, BHL et consorts.

 

 

Le contrôle des individus

 

 

Il ne s’agit pas seulement pour ce nouveau pouvoir de contrôler les Etats, mais aussi d’assurer le contrôle des individus notamment de leurs comportements. Ainsi, la gestion des comptes en banque, des paiements, etc. La vente de ce type de données à des opérateurs peut rapporter très gros. Il est ainsi possible de tirer des conclusions sur les profils de chaque individu.

 

 

« Chaque individu doit être précisément identifié comme consommateur afin que l’univers commercial puisse venir au plus près de ses habitudes et de ses envies. »

 

 

Nous vivons donc dans un monde qui s’est transformé en buvard.

 

 

« L’effroyable buvard boit, absorbe toutes les traces que nous laissons dans le monde numérique. »

 

 

Ainsi, par exemple :

 

 

« Les utilisateurs de Facebook – 1,4 milliards de terriens – ont implicitement accepté de céder à la firme de Mark Zuckenberg la liste de leurs amis, leur situation amoureuse, leur date anniversaire, leurs photos personnelles et leurs centres d’intérêt. Ce faisant, ils se dépouillent d’une part de leur intimité. Des données cédées en échange d’un service gratuit, avec lesquelles le n° 2 mondial de la pub fait son miel. »

 

 

Les livres numériques sont aussi mouchardés. Les liseuses électroniques enregistrent les types de livres choisis, les habitudes de lecture, etc.

 

 

On peut multiplier à l’infini les objets désormais « connectés » et donc susceptibles d’alimenter le Big Data. Des exemples foisonnent dans l’ouvrage de Dugain et Labbé.

 

 

De Big Brother au Big Data

 

 

Les auteurs considèrent que George Orwell n’aurait pu prévoir un tel système de contrôle de l’ensemble des êtres humains. Ils se trompent. Certes, Orwell n’aurait pu imaginer la technologie qui sous-tend au Big Data, cependant, dans son allégorie « 1984 », l’auteur anglais a imaginé un monde soumis à la surveillance générale au profit d’une élite qui tient en main le « Parti ». Les « télécrans », sorte de TV interactives qu’il a imaginée, destinés à surveiller l’ensemble des habitants d’Oceania, hormis les laissés pour compte qu’il appelle les « prolétaires », ne sont que les outils de la surveillance générale comme le sont les innombrables détecteurs – bien réels ceux-là – qui assurent aujourd’hui notre surveillance , non plus au profit d’un « Parti » mais à celui des entreprises transnationales qui assurent de plus en plus leur domination sur l’ensemble de la planète.

 

 

Eric Schmidt, le patron de Google, se réjouit :

 

 

« Quand on considère l’avenir, avec ses promesses et avec ses défis, on voit s’annoncer le meilleur des mondes. » Ou le pire des cauchemars ! En effet, car Schmidt ajoute :

 

 

« Il sera de plus en plus difficile pour nous de garantir la vie privée. La raison en est que, dans un monde de menaces asymétriques, le vrai anonymat est trop dangereux. »

 

 

Menaces de qui ? De Daesh ou des entreprises transnationales du Big Data ?

 

 

Prométhée à nouveau enchaîné ?

 

 

Prométhée et l’hubris – le destin, l’antique affrontement. Prométhée, l’homme dieu qui défie le destin et les dieux en leur volant le feu est condamné à être enchaîné à jamais et à subir les pires tourments. C’est ce défi que dénoncent Dugain et Labbé. Les entrepreneurs du numérique joueraient au Prométhée d’après eux et se moquent de l’hubris, du destin. Autrement dit, pour les auteurs, il n’y a plus équilibre entre le progrès technologique et l’intérêt de la société.

 

 

C’est mal aborder le problème. Ces géants de la « toile » n’inventent rien. Ils exploitent une technologie déjà relativement ancienne. Tous les ordinateurs digitaux fonctionnent sur les mêmes principes depuis leur invention durant la Seconde guerre mondiale. Il n’y a pas eu de réelles inventions en ce domaine depuis. Mais la technique des ordinateurs s’est adaptée à la formidable révolution technologique issue de la crise pétrolière des années 1970-80 où les quatre pôles technologiques – le matériau, l’énergie, le rapport au vivant, le temps – se sont animés : le matériau nouveau, ce sont les polymères ; l’énergie c’est le renouvelable ; le rapport au vivant, c’est la microbiologie et les manipulations génétiques ; le temps, on est passé de la seconde à la nanoseconde.

 

 

Il y a dans la démarche de Marc Dugain et de Christophe Labbé un refus du progrès, ce qui est très en vogue aujourd’hui. C’est dommage.

 

 

Il n’empêche. La maîtrise de cette technologique permettra à quelques-uns de disposer d’un pouvoir quasi absolu sur le monde. Mais, ils ne l’ont pas encore. Et de toute façon, comme tout pouvoir absolu, il s’effondrera un jour ou l’autre et l’homme sera à nouveau maître de son destin.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

De Big Brother à Big Data

 

Marc Dugain Christophe Labbé

L’Homme nu

La dictature invisible du numérique

 

Robert Laffont Plon, Paris, 2016

 

ISBN 978-2-259-22779-7

 

17,90 €

Published by pierre verhas
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