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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 20:17

 

 

 

Savoir si Daesh a ou non à voir avec l’Islam n’a aucun sens. Toute la société, dans le Moyen-Orient est imprégnée par l’Islam. À l’exception d’Israël, l’Islam est majoritaire partout. Les autres religions sont en voie de disparition, soit par extinction naturelle, soit par des persécutions. Et même en Israël et en Palestine occupée, l’Islam s’étend au détriment des chrétiens qui sont partout minoritaires et isole les Juifs israéliens.

 

 

L’Etat islamique s’appuie sur cette évolution. Et il en est devenu le porte étendard. Mais, ce n’est pas la religion musulmane qui est à l’origine de cette organisation. Elle est née d’un rapport de forces géopolitiques. Et c’est de ce rapport de forces qu’est issue l’idée du califat qui est l’objectif de Daesh.

 

 

Lorsqu’au début de sa conquête, l’EI a franchi la frontière, détruit les postes de douane et effaça la ligne artificielle séparant la Syrie et l’Irak, ce fut considéré comme un moment de libération pour l’ensemble du monde arabe. C’était la première et réelle atteinte aux accords Sykes Picot (Voir volet I). Et ce fut fait au nom de l’Islam sunnite.

 

 

Pourquoi Etat ?

 

 

Daesh est l’acronyme en arabe de Dawla islâmiyya. La meilleure définition en est donnée par Nabil Mouline, politologue et historien, chercheur au CNRS français (« Monde diplomatique mars 2015) :

 

 

 

Nabil Mouline est un des meilleurs spécialistes du Moyen Orient.

Nabil Mouline est un des meilleurs spécialistes du Moyen Orient.

 

 

 

« Dawla, le terme traduit par «Etat», signifie à l’origine «cycle de domination», «dynastie». Il ne renvoie pas à l’imaginaire occidental de l’Etat, un mot importé au XIXe siècle. Dans la bouche de Daesh, il signifie bien pourtant Etat au sens occidental. Quant à islâmiyya, le terme renvoie à une construction identitaire largement inspirée des nationalismes européens, le panslavisme, le pangermanisme, le panhellénisme… Héritiers inconscients d’idées qui circulent dans certains milieux musulmans depuis le XIXe siècle, l’Etat islamique aspire - du moins dans son discours - à créer une super nation islamique homogène qui dépasse enfin les clivages sectaires, ethniques et linguistiques qui «minent» la oumma depuis des siècles. »

 

 

Ce super Etat est le califat.

 

 

Pourquoi un califat ? Depuis que le monde arabe s’est réveillé au début du XXe siècle, il a rêvé d’unité. C’était l’objectif du nationalisme arabe ou panarabisme incarné par Nasser et qui s’effondra au terme de la terrible défaite des Arabes à la guerre des Six jours de juin 1967.

 

 

 

La conquête de la partie orientale de Jérusalem et des lieux saints musulmans par les Israéliens lors de la guerre des Six Jours de juin 1967 a réveillé l'Islam radical et tué le panarabisme nassérien.

La conquête de la partie orientale de Jérusalem et des lieux saints musulmans par les Israéliens lors de la guerre des Six Jours de juin 1967 a réveillé l'Islam radical et tué le panarabisme nassérien.

 

 

 

Ce rêve ne s’est pas réalisé, car les rapports de forces entre les différents Etats de la région étaient trop déséquilibrés et il n’était tenu aucun compte des spécificités régionales. Cependant, cette idée d’unité est revenue avec la montée de l’islamisme qui a supplanté les nationalismes. C’est le califat.

 

 

Le dernier califat, celui d’Istanbul, qui a existé pendant plusieurs siècles a été officiellement dissous en 1924, deux ans après la proclamation de la république turque par Mustafa Kemal Pacha, nommé plus tard Atatürk.

 

 

L’empire ottoman ou le califat d’Istanbul était transnational et fondé sur l’allégeance religieuse des musulmans sunnites au calife- sultan. C’est cela l’objectif de l’Etat islamique : un califat mais qui ne soit pas fondé sur un empire donné. Son seul mais très puissant ciment, c’est la religion, mais une religion sans clergé qui n’est en définitive qu’un très efficace instrument politique de domination des populations par l’application de la charia – la loi islamique. Le califat ottoman était relativement tolérant (voir volet I) puisqu’il accordait un statut spécial aux Juifs et aux Chrétiens vivant dans l’immense territoire de l’empire.

 

 

L’Etat islamique s’inspire du califat abbasside de Bagdad. Pourquoi ? Parce qu’il est plus « pur » et il est Hachémite, les Hachémites étant considérés comme descendants du Prophète. Le dernier Chérif de la Mecque (voir volet I) était un Hachémite avant de laisser la place aux Saoudiens sous la pression des Britanniques. Sans doute, est-ce une des raisons pour lesquelles l’EI ne s’attaque pas à la Jordanie, dernier royaume hachémite.

 

 

 

Tous les califes sont en principe les descendants du Prophète Mouhammad. Les premiers califes furent les Omeyades qui étaient relativement tolérants.

Tous les califes sont en principe les descendants du Prophète Mouhammad. Les premiers califes furent les Omeyades qui étaient relativement tolérants.

 

 

 

Pour Nabil Mouline : «… le califat est considéré [par les djihadistes] comme la mère des institutions politico-religieuses de l’islam, le modèle par excellence. Il a échoué dès le IXe siècle mais, depuis, demeure idéalisé. A travers son rétablissement, l’objectif affiché est de refaire l’unité de la oumma, de redonner sa pureté, sa grandeur et sa prospérité à l’islam. En réalité, beaucoup de groupes ont essayé de l’instrumentaliser au fil des siècles pour légitimer leurs projets politico-religieux, justifier leur action sur le terrain et asseoir leur pouvoir absolu sur un territoire bien déterminé. » (Libération mars 2015)

 

 

Pourquoi l’Islam sunnite ? Parce que l’Etat islamique de l’Irak au Levant – c’est son nom d’origine – était au départ dirigé par d’anciens cadres de l’armée irakienne de Saddam Hussein qui était un sunnite. L’Arabie Saoudite ne voyait pas cela d’un mauvais œil en imposant à l’EIIL le wahhabisme. Ses moyens ? Sa manne de pétrodollars qui est « redistribuée » au gré de la volonté géopolitique du royaume saoudien. Le Qatar, le plus puissant émirat de la péninsule arabique aide aussi l’Etat islamique mais pour d’autres raisons. (Voir plus loin)

 

 

Le rôle majeur de l’Arabie Saoudite

 

 

L’Arabie Saoudite a donc joué et joue un rôle majeur dans cette partie d’échecs qui ensanglante tout le Moyen-Orient. Une fois de plus, il nous faut remonter l’histoire.

 

 

Au XIXe et au début du XXe siècle, le colonialisme a permis d’imprégner l’Islam d’idées occidentales. En réaction, plusieurs docteurs de la foi ont imposé une vision conservatrice de l’Islam. Ce fut avant tout le wahhabisme, du nom de son fondateur Wahhab qui était le conseiller religieux des Saoudiens.

 

 

« Le wahhabisme, avatar du hanbalisme (l’une des quatre écoles juridiques et théologiques du sunnisme), se conçoit dès son apparition au XVIIIe siècle comme la seule vraie religion. Son interprétation littéraliste, conservatrice et exclusiviste de l’islam doit donc s’imposer à tous ; ceux qui la refusent sont déclarés égarés, hypocrites, hérétiques, voire mécréants. Cependant, les autorités politiques et religieuses saoudiennes n’ont pas les moyens humains et financiers de réaliser leurs ambitions, d’autant que leur doctrine souffre d’une mauvaise réputation en raison des accusations d’extrémisme portées par ses détracteurs, non sans fondement. Les choses vont changer radicalement au lendemain de la première guerre mondiale. »

 

 

Le roi Abdel Aziz (dit Ibn Séoud), fondateur du royaume saoudien moderne, profite des accords Sykes Picot pour tirer son épingle du jeu. Le royaume saoudien était à l’époque le seul pays indépendant du Moyen-Orient, ce qui lui donna un prestige considérable auprès des peuples arabes.

 

 

 

Abdel Aziz dit Ibn Saoud avec Franklin D Roosevelt en 1945 pour négocier les accords sur le pétrole avec les USA. Une nouvelle phase de l'enlisement occidental au Moyen-Orient.

Abdel Aziz dit Ibn Saoud avec Franklin D Roosevelt en 1945 pour négocier les accords sur le pétrole avec les USA. Une nouvelle phase de l'enlisement occidental au Moyen-Orient.

 

 

 

Fort de cette autorité, Ibn Saoud entreprend une opération de grande envergure pour redorer le blason du wahhabisme, qu’il rebaptise salafisme. Il veut répandre cette doctrine estimée comme étant la seule conforme aux croyances et aux pratiques orthodoxes des salaf — les trois premières générations de musulmans. Il a réussi à séduire plusieurs intellectuels et oulémas influents. L’entreprise de réhabilitation, doublée du prestige d’être resté le seul pays arabe indépendant entre les deux guerres, permet à cette doctrine d’acquérir le statut de nouvelle orthodoxie.

 

 

Ce fut dans les années 1960 que le wahhabisme prit son expansion à la faveur de la lutte qui opposait l’Arabie Saoudite à l’Egypte de Nasser et aussi grâce à la manne pétrolière qui commençait à considérablement enrichir le royaume Saoudien. Il opposa l’Islam et ses traditions au nassérisme considéré comme athée. C’est ainsi que les analystes occidentaux évoquent souvent le nationalisme arabe, comme étant « laïque », ce qui n’a aucun sens.

 

 

La défaite de 1967 renforce l’influence saoudienne. Par des moyens de propagande, avec l’aide des Frères musulmans égyptiens et celle de la Ligue islamique mondiale, le salafisme se répand dans tout le Moyen Orient et même au-delà, au sein des communautés arabes émigrées en Europe. C’est ainsi que Riyad finance des centaines d’imams qui vont répandre la « bonne parole » dans les mosquées européennes.

 

 

Mais les choses changent dès la révolution iranienne de 1979 suivie par l’occupation soviétique de l’Afghanistan. L’Arabie Saoudite craignait l’expansion du chiisme iranien et redoutait les Soviétiques. Aussi, une nouvelle stratégie fut mise au point.

 

 

Comme l’écrit Nabil Mouline :

 

 

« Parallèlement aux voies institutionnelles, Riyad finance, généralement en toute discrétion, des individus, des groupes et des organisations qui servent plus ou moins ses desseins. Il aurait ainsi dépensé plus de 4 milliards de dollars pour soutenir les moudjahidines en Afghanistan durant les années 1980. »

 

 

De son côté, la CIA apporte des armes et des « conseillers » aux même moudjahidines. Et c’est ainsi que naquit Al Qaeda dirigée par un Saoudien du nom de Oussama Ben Laden.

 

 

 

Oussama Ben Laden fondateur et chef d'Al Qaeda - la base en arabe - était au départ un puissant allié des Etats-Unis.

Oussama Ben Laden fondateur et chef d'Al Qaeda - la base en arabe - était au départ un puissant allié des Etats-Unis.

 

 

 

L’invasion du Koweit par Saddam Hussein en 1991 changea à nouveau la donne. Elle donna prétexte aux Américains pour s’installer militairement dans la région, afin de protéger les ressources pétrolières. Cela permit à George Bush senior de proposer un « nouvel ordre mondial » que son fils appela par après le « grand Moyen Orient » qui consistait à placer toute la région sous le contrôle US. Cela ne s’est pas tout à fait produit comme prévu !

 

 

On connaît la suite. Al Qaeda s’est retourné contre ses anciens « alliés » américains par des attaques terroristes meurtrières et destructrices qui ont connu leur paroxysme le 11 septembre 2001. L’Afghanistan fut occupé par les Occidentaux juste après et en 2003, il y eut l’invasion anglo-américaine de l’Irak. Al Qaeda poursuivit ses campagnes terroristes mais s’affaiblissait progressivement laissant progressivement le terrain à Daesh.

 

 

L’Etat islamique s’est doté d’un double objectif stratégique – et c’est en cela qu’il a une vision mondiale : il a repris à Al Qaeda la diffusion de son idéologie mortifère par un terrorisme qui, aujourd’hui, frappe en Occident où et quand il veut les cibles les plus diverses. En second lieu, il combat ouvertement les Etats et organisations chiites et leurs alliés dans l’ensemble du monde arabe. Ainsi, si l’EI n’a pu encore frapper l’Iran des mollahs, il s’attaque au Hezbollah libanais et à son allié – pourtant non chiite – le Hamas palestinien, jusqu’à présent sans succès notoire. Et bien entendu, il combat le régime alaouite de Damas, mais subit d’importants revers depuis l’intervention de la Russie.

 

 

Daesh s’est étendu également à la Libye où il occupe Syrte entre la Tripolitaine et Cyrénaïque. Là aussi, l’Etat islamique ne parvient pas à étendre son influence, mais ne recule pas significativement jusqu’à présent.

 

 

Et ici, on se rend compte que l’EI a une stratégie comme Etat. Ainsi, il ne s’est pas étendu au hasard, par exemple en ne franchissant pas la frontière kurde d’Irak. Et même si, aujourd’hui, Daesh semble perdre du terrain, sa structure reste tout à fait opérationnelle.

 

 

Lisons l’analyse qu’a faite Nabil Mouline, pour le « Monde diplomatique » de décembre 2015 :

 

 

« Pour faire triompher ce qu’ils croient être la vraie religion, les djihadistes élaborent depuis le début des années 1990 plusieurs stratégies, à la fois concurrentes et complémentaires. Al-Qaeda fonde sa raison d’être sur l’idée que l’oumma est la cible d’agressions intérieures et extérieures incessantes. Les musulmans du monde entier ont l’obligation, selon elle, de porter secours à leurs coreligionnaires en détresse. Cette solidarité organique s’exprime à travers la pratique d’un djihad global, à la fois contre les grandes puissances et contre les régimes arabo-musulmans qui les soutiennent. L’objectif final est de chasser ces puissances de la demeure de l’islam, de renverser les régimes jugés apostats et de rétablir le califat. Se considérant comme l’avant-garde de la communauté des croyants, les membres d’Al-Qaida pensent faire de l’Afghanistan le foyer d’une nouvelle épopée. En 1998, Oussama Ben Laden et ses lieutenants prêtent d’ailleurs allégeance au chef des talibans, le mollah Omar, en tant que commandeur des croyants, et déclarent le djihad aux puissances occidentales. Une série de grands attentats s’ensuit, dont ceux du 11 septembre 2001.

 

 

Tirant les conséquences des échecs d’Al-Qaeda, l’OEI adopte une démarche « glocale », c’est-à-dire qu’elle développe sa capacité à penser globalement et à agir localement. Les dirigeants de l’organisation, qui se considèrent à leur tour comme les nouveaux élus, ont préféré tout d’abord se doter d’une plate-forme au cœur même du monde arabo-musulman et assurer leur autonomie financière avant d’envoyer leurs soldats à l’assaut du monde. Pour ce faire, ils ont suivi un plan en trois étapes, publié entre 2002 et 2004 : « De l’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que franchira la communauté des croyants ». En des termes simples et directs, cet opuscule explique comment les djihadistes peuvent profiter des événements et des circonstances, sur le plan local ou international, pour mettre la main sur un territoire. Une fois conquis, celui-ci peut devenir une plate-forme, non seulement par le recours à une violence extrême et à une propagande implacable, mais également en s’inspirant de l’art de la guerre et du savoir-faire administratif occidentaux. La réussite partielle de cette stratégie et la proclamation d’un « califat » en juin 2014 ont fait des émules dans le monde musulman et ailleurs, au Sinaï, en Libye, au Sahel, en Tunisie, en Arabie saoudite et en France… » (Voir aussi le volet I : Le Mein Kampf de l’Etat islamique)

 

 

Daesh est également très riche. En plus des financements extérieurs, sans doute essentiellement de l’Arabie Saoudite et du Qatar, ses ressources proviennent en majorité du pétrole qu’il exploite sur les territoires conquis et qu’il revend via des circuits parallèles, des vols d’antiquités provenant des sites archéologiques démolis, comme quoi être iconoclaste n’interdit pas les petits profits, et de pillages divers. Enfin, selon les sources, l’Etat islamique peut compter sur entre 30 000 et 80 000 combattants sur le terrain et à travers le monde.

 

 

Mais ses richesses ne constituent-elles pas le point faible de cette organisation ?

 

 

La volonté n’existe pas.

 

 

Le juge d’instruction belge Michel Claise, spécialiste en fraude fiscale, n’hésite pas à affirmer dans un entretien à la Libre Belgique du 5 décembre 2015 – donc avant les attentats de Bruxelles : « Le blanchiment d’argent et la corruption représentent 6 % du PIB mondial, soit des milliers de milliards d’euros. Sans criminalité financière, il n’y a pas de massacre au Bataclan. Tout est imbriqué. Ce qui s’est passé à Paris est un épiphénomène. Il va y avoir d’autres attentats ou des cyberattaques importantes, si l’on n’agit pas. On est dans une situation telle qu’on va prendre une vague en pleine poire. »

 

 

 

Michel Claise estime que pour éliminer Daesh, il faut lui couper ses sources de financement.

Michel Claise estime que pour éliminer Daesh, il faut lui couper ses sources de financement.

 

 

 

Depuis longtemps, on dénonce le financement occulte de ce nouvel Etat qui par la stratégie de l’horreur déstabilise tout le Moyen-Orient et répand la terreur en Europe et même aux Etats-Unis.

 

 

L’aide financière provenant du royaume saoudien et/ou de grandes familles princières lui est essentielle et elle ne peut passer que par des circuits off shore. De même, la vente de pétrole par l’Etat islamique ne peut que prendre des circuits parallèles et son financement emprunte des filières illégales qui – par définition – échappent à tout contrôle international.

 

 

En outre, les bombardements effectués par la « coalition » sont inefficaces, meurtriers et générateurs indirects de terrorisme, alors que les grandes puissances ont les moyens de tarir, voire de couper ces circuits parallèles de financement et de récupérer l’argent « sale » qui y circule.

 

 

C’est donc la volonté qui n’existe pas. On peut même se poser la question : le souhaitent-ils vraiment ? C’est cela la culpabilité des puissances européennes et des USA.

 

 

Michel Claise constate : « C’est le cataclysme, la prise de pouvoir par les mafias, par l’argent sale. En Italie, 50 % de l’économie est dirigée par la mafia. Et si vous voulez tuer cette mafia, il faut s’en prendre à leurs avocats. Il n’y a pas de grande criminalité sans conseillers, institutions bancaires… Comme le dérèglement climatique, le dérèglement financier est irréversible. C’est la faute de l’homme et on ne peut plus faire marche arrière, mais on peut encore limiter la casse. Ce qui m’inquiète, c’est l’avenir des démocraties. Cette aggravation de la fracture sociale va entraîner des radicalisations et pas spécialement islamistes. »

 

 

L’enjeu

 

 

Mais, en définitive, en dehors de l’aspect « religieux », quel est l’enjeu de cette guerre interminable qui embrase le Moyen-Orient depuis près de quatre décennies ? Cet enjeu est évidemment la manne gazière et pétrolière. Et c’est ici qu’intervient le Qatar.

 

 

Tout porte à croire que le gaz est le vrai fond du problème de la guerre en Syrie. Un projet qatari, soutenu par les États-Unis, et concernant la construction d’un nouveau gazoduc vise à transporter le gaz du Qatar vers l’Europe via la région syrienne de Homs. Cette ville et sa région sont donc le « nœud » ou le « cœur géographique » de ce projet qui, du même coup, offrirait des avantages stratégiques à la Turquie et à Israël dans l’équation du commerce gazier mondial.

 

 

 

Un gazoduc en Syrie : enjeu majeur de cette guerre atroce et interminable

Un gazoduc en Syrie : enjeu majeur de cette guerre atroce et interminable

 

 

 

Ce nouveau gazoduc projeté en 2009 devrait emprunter une « voie terrestre » qui démarre du Qatar, traverse le territoire saoudien, puis le territoire jordanien évitant ainsi le territoire irakien, pour arriver en territoire syrien et plus précisément à Homs. À partir de Homs le gazoduc devrait bifurquer dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, Turquie.

 

 

Le but principal de ce projet est d’acheminer le gaz qatari et israélien vers le continent européen pour le distribuer à toute l’Europe, avec un triple objectif. Le premier : casser le monopole gazier russe en Europe. Le second : libérer la Turquie de sa dépendance du gaz iranien. Le troisième : donner à Israël une chance d’exporter son gaz vers l’Europe par voie terrestre et au moindre coût.

 

 

De son côté, Bachar El Hassad a dévoilé sa vision des choses qu’il appelle la « stratégie des quatre mers » : la Mer Noire, la Mer Méditerranée, la Mer Caspienne et le Golfe. Le projet syrien est de devenir le centre pour le transfert des hydrocarbures du Moyen-Orient.

 

 

Un autre projet que celui du Qatar et émanant de l’Iran, envisageait un gazoduc passant par l’Irak et la Syrie jusque Lattaquié. En 2011, Assad accepte ce projet.

 

 

En y regardant bien, on observe que la Turquie est pénalisée. Et le projet qatari qui intéressait au premier chef le Qatar et l’Arabie Saoudite, est donc caduc. Cela crée un déséquilibre dans la région et comme par hasard, la guerre s’est déclenchée juste après.

 

 

Ajoutons que l’accord Iran – Syrie revient à une coalition entre Musulmans chiites au détriment des sunnites.

 

 

En plus, un élément nouveau vient s’ajouter : il y a de fortes probabilités qu’il y ait d’importants gisements de gaz naturel le long de la côte méditerranéenne du Levant, de la Syrie à Gaza. En 2013, un accord a été signé entre la Syrie et la Russie pour l’exploitation au large de la Syrie.

 

 

Enfin, en 2015, les Israéliens prospectent le Golan occupé depuis 1967, car ils pensent qu’il recèle d’importants gisements pétroliers. Israël pourrait devenir également un « émirat gazier » de première importance par l’exploitation du gaz au large de ses côtes et de celles de Gaza, ainsi qu’au Liban.

 

 

Cette course à la manne des hydrocarbures est évidemment l’enjeu numéro 1 de ce conflit interminable.

 

 

Dès lors, Daesh ne serait-il pas en définitive l’outil militaire destiné à écraser la Syrie de Assad et à combattre l’Iran, tout en répandant par le terrorisme la « bonne parole » islamique en Europe ?

 

 

Cependant, depuis 2015, la Russie s’est invitée et obtient des résultats sur le terrain. (1) La Syrie de Assad est loin d’être vaincue. Enfin, un nouvel élément s’est ajouté : depuis le vrai-faux coup d’Etat du 15 juillet, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan effectue un rapprochement avec la Russie et avec l’Iran. Les cartes pourraient être redistribuées. Si cela se concrétise, cela se fera au détriment des monarchies pétrolières de la Péninsule arabique, d’Israël, des Occidentaux et… de l’Etat islamique.

 

 

Dès lors, Daesh ne serait plus qu’un pion dans cette gigantesque partie d’échecs pour le contrôle des hydrocarbures, le sang de l’économie mondiale.

 

 

On verra bien ! Ce sera après les élections américaines que l’on sera sans doute fixé.

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1) On peut s’étonner de l’absence de résultats substantiels sur le terrain des actions de bombardements de la coalition qui comprend les Occidentaux, la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite, pays aux intérêts contradictoires dans ce conflit. Quel est donc l’objectif réel de cette coalition ?

 

 

 

Published by pierre verhas
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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 21:44

 

 

 

Bien des observateurs se sont étonnés récemment de la demande de l’Autorité palestinienne de poursuivre la Grande Bretagne pour la déclaration de Balfour qui promettait la fondation d’un Foyer national juif en Palestine.

 

 

Cette déclaration s’inscrivait dans le contexte bien plus vaste du partage entre les deux puissances victorieuses de la Première guerre mondiale, la France et le Royaume Uni, des territoires formant l’empire ottoman en pleine déliquescence au Moyen Orient. Ce partage s’appelle les accords Sykes Picot du nom des deux diplomates qui les ont négociés.

 

 

Or, ce sont ces accords qui sont remis en question par l’ensemble des peuples de la région parce qu’ils ont provoqué un découpage territorial purement colonialiste qui ne correspond plus – et depuis longtemps – à la réalité. Et là-dessus se greffe l’inextricable conflit israélo-palestinien.

 

 

Depuis la guerre du Golfe lancée en 1991 par George Bush senior et le maelström déclenché par George W Bush junior en 2003 avec l’invasion illégale de l’Irak, un nouvel élément s’est greffé : les groupes terroristes qui agissent aussi bien sur le terrain qu’au-delà du Moyen Orient dont le principal s’appelle Al Qaeda. Par après, vers 2010 est née l’Organisation de l’Etat islamique ou Daesh, ou EI, ou encore ISIS qui est d’une nature bien différente de la « classique » organisation de feu Oussama Ben Laden.

 

 

 

George Bush junior et George Bush senior sont les responsables de la catastrophe du Moyen-Orient en agissant pour l'intérêt des compagnies pétrolières et leur propre intérêt.

George Bush junior et George Bush senior sont les responsables de la catastrophe du Moyen-Orient en agissant pour l'intérêt des compagnies pétrolières et leur propre intérêt.

 

 

 

L’Etat islamique est une révolution.

 

 

Ce nouveau groupe est déconcertant. On ne sait pas très bien ce que c’est sinon qu’il se livre à un terrorisme particulièrement violent et meurtrier et, pire, qu’il utilise la stratégie de l’horreur. Est-ce un Etat ? Est-ce un groupe terroriste plus fort et plus efficace que les autres ? Qu’est-ce que ce califat qu’il proclame ? Les réponses à ces questions restent floues et l’inefficacité coupable de nos gouvernants à éradiquer un terrorisme de plus en plus meurtrier est effarante et va générer – si cela continue ainsi – de graves troubles en Europe même.

 

 

« Notre échec dans la « guerre contre le terrorisme », ce sont d’abord nos réactions de colère et de vengeance : elles ajoutent au chaos et ne parviennent nullement à casser la dynamique révolutionnaire. Celle-ci caractérise le mouvement radical et progresse dans le monde arabe sunnite. » écrit Scott Atran dans un petit livre intitulé « L’Etat islamique est une révolution » (éditions Les Liens qui Libèrent, Paris, 2016). Scott Atran est un anthropologue franco-américain, professeur à l’Université d’Oxford et à l’Université du Michigan, ainsi que directeur de recherche au CNRS. Il est à l’origine de ce qu’on appelle les sciences cognitives et a étudié le phénomène Daesh de manière approfondie, notamment pour le Conseil de sécurité de l’ONU.

 

 

 

Scott Atran, anthropologue franco-américain, est un des meilleurs spécialistes de l'ISIS.

Scott Atran, anthropologue franco-américain, est un des meilleurs spécialistes de l'ISIS.

 

 

 

Sa thèse est claire : en fermant les yeux sur la capacité attractive de l’Etat islamique sur les jeunes Européens de culture musulmane, les autorités européennes et américaines commettent une grave erreur.

 

 

Atran avertit : « Alors que nombre de commentateurs réduisent l’islam radical à un simple « nihilisme », (…) nous sommes en présence d’un phénomène bien plus menaçant : un projet profondément séduisant visant à changer et à sauver le monde. »

 

 

En définitive, on se trouve face à un phénomène révolutionnaire que l’on pourrait comparer au national-socialisme germanique, à la différence qu’il est à l’échelle du monde. Un projet global, une mystique, une identité par rapport au monde non musulman qu’il veut éliminer. C’est le support à l’extrême violence dont usent les « soldats » de Daesh qui acceptent d’être tués au terme de leurs opérations.

 

 

Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin

 

 

George Orwell, dans sa recension de Mein Kampf publiée le 23 mars 1940, après la déclaration de guerre et un mois et demi avant le déclenchement des hostilités, considère qu’une des forces de Hitler est d’avoir « compris la fausseté de la conception hédoniste de la vie. » Orwell fait cette analyse : « La désolation intérieure qui est celle de Hitler lui fait ressentir avec une force exceptionnelle cette vérité que l’être humain ne veut pas seulement le confort, la sécurité, la réduction des heures de travail, l’hygiène, le contrôle des naissances, et, d’une manière générale, tout ce qui est conforme au bon sens. Il lui faut aussi, par moments en tout cas, la lutte et le sacrifice, sans parler des drapeaux, tambours et autres démonstrations de loyauté. Quelle que soit leur valeur en tant que doctrines économiques, fascisme et nazisme sont, du point de vue psychologique, infiniment plus pertinents que n’importe quelle conception hédoniste de la vie. Et cela vaut probablement aussi pour le socialisme militarisé de Staline. (…) Au bout de quelques années de sang et de famine, « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » est un bon mot d’ordre, mais en ce moment on lui préfère : « Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin ». Aujourd’hui que nous sommes en lutte contre l’homme qui a forgé ce dernier slogan, nous aurions tort d’en sous-estimer la puissance émotionnelle. »

 

 

 

George Orwell avait vu juste avant tout le monde.

George Orwell avait vu juste avant tout le monde.

 

 

 

C’est le même défi que pose Daesh. Des jeunes délaissés, enfermés dans leurs ghettos et sans perspectives voient dans le djihad une lutte totale. Ils acceptent et même recherchent le sacrifice qui est sacralisé. Ce n’est pas seulement la perspective ridicule des « 72 vierges » qui les anime, c’est avant tout la recherche de la distinction suprême de martyr.

 

 

L’Etat islamique s’est ainsi doté d’une armée composée de toutes les nationalités, ce qui n’a plus existé depuis la Seconde guerre mondiale où toutes les nationalités étaient représentées dans les deux camps.

 

 

Son objectif ultime est de recréer le califat. Contrairement à ce que l’on dit, ce n’est pas si farfelu. Le califat considéré par beaucoup d’observateurs comme le rêve absurde de reconstituer celui des Omeyades, serait en réalité une sorte d’association sous le même drapeau de l’Islam de tous les Etats arabes qui s’organiseraient sur le modèle de l’Union européenne. On voit d’ailleurs bien que l’Etat islamique intervient sur plusieurs terrains : l’Irak, la Syrie, mais aussi le Sinaï égyptien et la Libye.

 

 

 

L'Etat islamique est devenu une  puissance redoutable avec une armée multinationale entraînée et fanatisée.

L'Etat islamique est devenu une puissance redoutable avec une armée multinationale entraînée et fanatisée.

 

 

 

Cependant, Daesh a un rival, c’est la Turquie qui était jusqu’il y a peu son alliée et dont l’actuel président qui est sorti renforcé du vrai-faux coup d’Etat du mois de juillet, souhaite lui aussi reconstituer le califat d’Istanbul.

 

 

 

Si une alliance Turquie - Russie naît de cette récente rencontre entre Erdogan et Poutine, Daesh et les pays de la "coalition" ont du souci à se faire.

Si une alliance Turquie - Russie naît de cette récente rencontre entre Erdogan et Poutine, Daesh et les pays de la "coalition" ont du souci à se faire.

 

 

 

Où Daesh recrute-t-il ?

 

 

Atran explique : « Lorsque nous parlons de l’EI, nous décrivons non sans raisons un groupe vicieux, prédateur et cruel, mais nous omettons de préciser qu’il a aussi une véritable capacité d’attraction, et même qu’il procure de la joie à ceux qui le rejoignent. »

 

 

Et pour quelles raisons, tant de jeunes Européens musulmans franchissent-ils ce « Rubicon » mortifère ?

 

 

Par notre pusillanimité et par notre cupidité, nous avons laissé une génération se perdre. Cette génération n’intéressait pas les possesseurs de capitaux, car elle ne leur aurait servi à rien.

 

 

Pourtant, il y eut des signes, des avertissements. Rappelez-vous, en ce qui concerne Bruxelles, les émeutes de Forest et de Cureghem dans les années 1990. C’était déjà une alerte majeure. En dépit de déclarations matamoresques des politiciens de l’époque, rien de consistant n’a été fait. D’ailleurs en auraient-ils été capables ? En France, en dépit du « karcher » et de la « racaille » de Sarkozy, les forces de l’ordre ont été incapables d’endiguer les émeutes des banlieues en 2005.

 

 

 

Les émeutes à Bruxelles des années 1990 et en France en 2005 traduisaient le profond malaise d'une génération délaissée par des Etats faibles et un capitalisme tout puissant.

Les émeutes à Bruxelles des années 1990 et en France en 2005 traduisaient le profond malaise d'une génération délaissée par des Etats faibles et un capitalisme tout puissant.

 

 

 

Des milliers de jeunes délaissés, méprisés, agressifs autant que victimes ont été oubliés par une société qui se proclame faussement ouverte et généreuse. Qu’a-ton pris comme « remèdes » ? Des cosmétiques comme les ZEP, ces zones dites d’éducation prioritaire qui, très vite, se sont transformées en écoles poubelles où régnait la loi des jeunes caïds régissant le marché de la drogue ou, déjà, l’islam radical était prêché par des imams dits de garage souvent issus de la péninsule arabique. On a recruté de prétendus éducateurs de rue qui n’avaient aucun pouvoir sur ces jeunes qui se moquaient d’eux. Une police dite de proximité qui, faute des moyens les plus élémentaires, n’avait le choix qu’entre une répression aveugle ou un laxisme coupable. Non ! En plus de la peur, électoralement, ce dossier n’intéressait personne ou était trop sensible. Aussi, on a laissé tomber. Et on s’est réfugié dans le déni : circulez, il n’y a rien à voir !

 

 

On a laissé tomber ? Il y en a un qui a cependant essayé, à la fois par calcul et par idéologie, Philippe Moureaux. Il avait vu juste sur le remplacement du « prolétariat » blanc de la région bruxelloise par un « prolétariat » allochtone essentiellement musulman qui pourrait renouveler et étendre l’électorat socialiste dans la région bruxelloise. Il a donc favorisé au niveau de la région bruxelloise, la présence en ordre éligible de nombreux candidats de culture musulmane, et il a pratiqué dans sa commune une politique sociale efficace à leur égard et – c’est ce qui lui est reproché – il a laissé bon gré mal gré le salafisme se répandre dans les « quartiers ».

 

 

 

Philippe Moureaux fut un des seuls hommes politiques à tenter à la fois par calcul politique et par sensibilité socialiste, d'intégrer les jeunes arabo-musulmans, mais il n'a pas mesuré le danger que représente le salafisme.

Philippe Moureaux fut un des seuls hommes politiques à tenter à la fois par calcul politique et par sensibilité socialiste, d'intégrer les jeunes arabo-musulmans, mais il n'a pas mesuré le danger que représente le salafisme.

 

 

 

Pourquoi donc le salafisme dont les pratiques sont contraires à la culture occidentale appréciée par les jeunes pour ses aisances matérielles, mais méprisée pour ses valeurs, a-t-il eu un tel succès ? La raison en est une recherche d’identité chez les jeunes musulmans dont les familles sont disloquées et qui n’ont comme perspectives d’avenir que le chômage ou la délinquance, ou encore les deux ensembles.

 

 

Le salafisme (salaf signifie « ancêtre ») fait remonter l’Islam à ses origines. Et il prône le djihad – la guerre sainte – contre les mécréants qui polluent l’Oumma (le domaine de l’Islam) ou Dar al Islam (la maison de l’Islam). Il n’y a rien de plus mobilisateur comme identification. Voilà pour l’aspect religieux.

 

 

À cela, il faut ajouter les hadiths (paroles du Prophète) comme, par exemple : « Sachez que le paradis est à l’ombre du sabre. » C’est donc l’appel au djihad qui n’a rien à voir avec le « grand djihad » qui est un combat spirituel intérieur, un travail sur soi-même, qui est considéré par les salafistes comme déviant, car il serait né de « l’hérésie » soufie.

 

 

Atran écrit : « L’Etat islamique a pu s’appuyer sur l’ennui d’une société qui n’a pas connu la guerre ni un véritable combat pour ses valeurs depuis 70 ans. Il mise encore sur l’anomie d’une adolescence quasi interminable, asexuée et culturellement indistincte. Les lignes rouges de l’Etat islamique mettent radicalement fin à tout cela par la violence spectaculaire et ses adhérents à l’étranger perçoivent ce bouleversement comme une libération de leurs chaînes personnelles, mais aussi comme une libération de l’humanité tout entière. »

 

 

Ainsi, l’EI porte à la fois une éthique – abominable certes, mais une éthique bien réelle – et un projet à l’échelle du monde. Daesh fait partie intégrante du processus de mondialisation que nous vivons.

 

 

Le Mein Kampf de l’Etat islamique

 

 

D’ailleurs, les dirigeants de l’EI l’ont bien compris. Ils ont un manifeste qui a été rédigé il y a une dizaine d’années par un certain Abou Bakr Naji qui est un pseudonyme de guerre et qui était au préalable destiné à la branche mésopotamienne d’Al Qaeda qui allait devenir l’Etat Islamique.

 

 

Scott Atran en cite les grandes lignes dans son ouvrage. Ce texte dont, semble-t-il, nos « dirigeants » ne tiennent guère compte, contient des dispositions qui expliquent les attentats meurtriers que l’on subit un peu partout en Occident et au Moyen-Orient.

 

 

« Les récents massacres à Paris, Ankara, Beyrouth, Bruxelles ou Bamako correspondent exactement à certains des axiomes de ce livre. » Depuis la publication du livre d’Atran, il faut ajouter les massacres de Bagdad, d’Istanbul, de Nice et le meurtre de Saint-Etienne du Rouvray. Et la liste s’allongera certainement.

 

 

Une fois de plus, l’aveuglement des élites est ahurissant. Nous nous trouvons dans la même configuration que dans les années 1930-40. En dépit des avertissements de plusieurs observateurs, personne ne prit Mein Kampf au sérieux. Pour reprendre George Orwell, il avait averti ses compatriotes dans son ouvrage reportage sur la guerre d’Espagne Hommage à la Catalogne et le 23 mars 1940, dans sa recension de l’ouvrage d’Hitler, il avait lui aussi disséqué le danger mortel qui pesait sur l’Europe et l’Angleterre en particulier.

 

 

Que contient ce manifeste de l’EI ?

 

 

1. Frapper des cibles faciles : « Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde musulman, et même en dehors, si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum. »

 

 

2. Créer la peur dans la population : « Si une station touristique où se rendent les croisés (…) est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les Etats du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés deux fois plus important qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses. »

 

 

3. Le recrutement des combattants de Daesh : « Inciter des groupes issus des masses à partir vers les régions dont nous avons le contrôle, en particulier les jeunes, car les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée de l’homme du fait que la rébellion qui est en eux… »

 

 

4. Entraîner l’Occident dans la guerre : « Dévoilez la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique médiatique et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’ils se battent directement. »

 

 

N’est-ce pas exactement ce qu’il se passe ? L’EI frappe partout et surtout n’importe où.

 

 

 

Abou Bakr Al Baghdadi autoproclamé calife n'est-il qu'une marionnette de l'Etat islamique ?

Abou Bakr Al Baghdadi autoproclamé calife n'est-il qu'une marionnette de l'Etat islamique ?

 

 

 

Les médias et la classe politique entretiennent la peur par des mesures aussi spectaculaires qu’inutiles comme la présence de l’armée dans les rues, l’interdiction de manifestations touristiques et folkloriques – la récente et stupide interdiction de la braderie de Lille en est un exemple, avec comme conséquences l’épuisement des forces de l’ordre et de sérieuses perturbations dans l’économie. La saison touristique en France et en Belgique est catastrophique.

 

 

Chaque shrapnel des bombes occidentales et russes génère un nouveau combattant pour le djihad.

 

 

Daesh, dans sa stratégie, cherche à pousser les Occidentaux à la faute. Et il y arrive ! Un exemple : dans la nuit qui a suivi le massacre de Nice, François Hollande a signalé qu’il allait renforcer les bombardements en Syrie. C’est l’erreur qu’il ne fallait pas commettre !

 

 

Par leur manque de stratégie et de vision à moyen et long terme, les Américains et surtout les Européens s’enlisent dans ce conflit qui n’est pas une vraie guerre. Tout cela finira par coûter très cher. Chaque shrapnel des bombes occidentales et russes engendre un nouveau combattant pour le djihad.

 

 

 

Chaque schrapnel de bombes russes ou occidentales génère un nouveau combattant pour le djihad.

Chaque schrapnel de bombes russes ou occidentales génère un nouveau combattant pour le djihad.

 

 

 

Sur le plan géopolitique, l’EI fustige les fameux accords Sykes-Picot de 1916. En effet, comme toujours, dans cette région, si l’on veut comprendre les enjeux, il faut remonter l’histoire.

 

 

Les accords entre le diplomate anglais Sykes et le français Picot n’ont pas – contrairement à ce que l’on pense – fixé de frontières Ils ont délimité les zones d’influence des Anglais et des Français.

 

 

Selon le principe de « diviser pour régner », les traités qui ont suivi ont découpé l’immense territoire de l’ancien empire ottoman en Etats nations artificiels sur le modèle européen, alors que le défunt empire était transnational et fondé sur l’allégeance religieuse des sujets au sultan-calife d’Istanbul, qu’ils soient turcs, arabes ou kurdes.

 

 

Les minorités religieuses chrétiennes et juives étaient reconnues par l’empire et vivaient sous le régime dit des millets, à savoir un statut d’autonomie interne. Les chiites, par contre, étaient persécutés et ne pouvaient être sujets de la Sublime Porte. On voit là se pointer l’origine du conflit actuel entre sunnites et chiites.

 

 

Les choses n’étaient pas si paisibles pour autant. En 1860, il y eut le massacre des maronites par les Druzes au Mont-Liban. En conséquence, la France envoya un corps expéditionnaire et les puissances européennes ont imposé un statut spécial pour les chrétiens maronites libanais. Le Mont-Liban a été placé sous influence française dans les accords Sykes-Picot.

 

 

 

Les accords Sykes Picot de 1916 qui ont déterminé les zones d'influence des Anglais et des Français sur les débris de l'empire ottoman.

Les accords Sykes Picot de 1916 qui ont déterminé les zones d'influence des Anglais et des Français sur les débris de l'empire ottoman.

 

 

 

Le royaume arabe fut réduit à un bout de désert.

 

 

Au déclenchement de la Première guerre mondiale, l’empire ottoman s’allia avec l’Allemagne. Les Anglais par l’intermédiaire du Chérif Hussein de la Mecque (Chérif désigne un descendant du Prophète. Hussein était un Hachémite, famille descendante de Muhammad) incitèrent alors les Arabes à se révolter et leur promirent un royaume. C’est le fils de Hussein, Faycal, qui dirigea la révolte avec l’aide du fameux Thomas Edward Lawrence.

 

 

On connaît la suite. La promesse ne fut guère tenue. En 1917, le royaume arabe garanti n’est plus qu’un bout de désert. Les Hachémites perdirent le contrôle de La Mecque qui passa aux Saoudiens et eurent en compensation un nouveau territoire appelé le royaume de Transjordanie qui comprenait la Jordanie actuelle et Jérusalem. La promesse a donc été trahie ! La Palestine, elle, était sous mandat britannique avec en outre l’installation progressive du Foyer national juif promis par Balfour en 1917.

 

 

En plus, les Français ayant créé le Liban et la Syrie sur le modèle de l’Etat-nation, les Anglais fondèrent l’Irak contre l’avis de TE Lawrence qui, ne l’oublions pas, était anthropologue.

 

 

 

Thomas Edward Lawrence et le roi Abdallah Ier de Transjordanie (à gauche) à la réception d'un représentant de la communauté juive d'Angleterre à Jérusalem en 1917 en vue de confirmer la déclaration Balfour.

Thomas Edward Lawrence et le roi Abdallah Ier de Transjordanie (à gauche) à la réception d'un représentant de la communauté juive d'Angleterre à Jérusalem en 1917 en vue de confirmer la déclaration Balfour.

 

 

 

La « nation » irakienne était purement artificielle et a été imposée par les Anglais. Au départ, l’Irak était composé des anciens wilayets de Bagdad et de Bassora qui étaient à 95 % arabes.

 

 

« L’Etat irakien s’impose donc au nom de conceptions totalement étrangères à celles de l’immense majorité de la population irakienne. » écrit Pierre-Jean Luizard (Le piège Daech, éd. La Découverte, Paris, 2015).

 

 

C’est aussi la naissance de l’arabisme : la nation arabe permet à une minorité confessionnelle (les sunnites en Irak) de s’emparer contre une majorité chiite persécutée. La fondation de l’Irak en 1920 s’inscrit dans le mandat britannique pour servir d’Etat tampon vis-à-vis de la Perse et protéger ainsi la route de l’Inde. La nationalité irakienne n’était accordée qu’aux anciens Ottomans, c’est-à-dire des sunnites puisque les chiites n’étaient pas reconnus par l’ex empire ottoman.

 

 

Reste aussi la Transjordanie.

 

 

La Transjordanie a été fondée en 1921 et est devenue la Jordanie en 1949 après la fondation de l’Etat d’Israël qui n’a pas réussi à étendre son territoire jusqu’au Jourdain lors de la guerre déclenchée par les Arabes en 1948. Jérusalem a été divisée en deux jusqu’à la guerre des Six jours de 1967.

 

 

« Après la conférence du Caire de 1921, le trône sur le territoire transjordanien est en effet accordé au troisième fils du chérif Hussein, Abdallah Ier, sous la surveillance d’un résident britannique. » (Pierre-Jean Luizard, Op. cit.)

 

 

Enfin, il y a un troisième pays qui joue un rôle fondamental dans cet imbroglio du Proche-Orient, l’Arabie Saoudite. Ce royaume fondé par Ibn Saoud est lui aussi purement artificiel et a un rôle moteur du fait qu’il est à la fois le gardien des Lieux Saints de l’Islam, la Mecque et Médine et à la fois le principal producteur de pétrole sur le marché mondial. Il diffuse dans le monde une vision rigoriste de l’Islam, le wahhabisme, qui a alimenté les Frères musulmans égyptiens puis tous les mouvements radicaux de l’Islam jusqu’à Daesh aujourd’hui.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article : Daesh la révolution du Proche Orient. Le porte drapeau de l’Islam mondialisé (II)

 

 

 

Published by pierre verhas
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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 15:04

 

 

 

Le 8 août 1956 à Marcinelle, banlieue de Charleroi, à la mine de charbon dite du Bois du Cazier au matin, comme chaque matin, 275 hommes étaient descendus dans les profondeurs du sous-sol pour rejoindre leur poste de travail. C’est à 8h10 du matin que le drame se produit lors d’une tragique méprise : suite à un malentendu avec la surface, l’encageur Antonio Ianetta, à moins 975 mètres, encage à un moment inopportun un chariot qui devait expulser de l’autre côté un wagonnet vide. En outre, celui-ci ne sort pas complètement, bloqué par un arrêtoir défectueux.

 

 

Lors du démarrage de la cage, le wagonnet mal arrimé accroche une poutrelle qui perce une canalisation d’huile, détériore deux câbles électriques à haute tension et provoque la rupture d’une conduite d’air comprimé. La formation d’arcs électriques met le feu à l’huile pulvérisée. Cet incendie, activé par l’air comprimé et par l’action du ventilateur de surface, est alimenté par les coffrages, solives et guidonnages voisins, tous en bois. Le feu gagne rapidement la mine.

 

 

Par malheur, ce puits d’extraction est aussi celui qui sert à l’entrée d’air. Une atmosphère viciée, chargée de fumée et de monoxyde de carbone, se répand dans toutes les galeries en suivant le circuit d’aération. Le piège mortel vient de se refermer. Quelques minutes plus tard, sept ouvriers, parmi lesquels l’encageur de 975, réussissent à remonter à la surface, accompagnés par les premières fumées noires et denses annonçant le drame.

 

 

 

Une épaisse fumée sort du fond de la mine montrant l'extrême gravité de l'accident. La foule des familles et des proches des mineurs, angoissée, vient aux nouvelles.

Une épaisse fumée sort du fond de la mine montrant l'extrême gravité de l'accident. La foule des familles et des proches des mineurs, angoissée, vient aux nouvelles.

 

 

 

Angelo Galvan, un chef porion de nuit et sauveteur, déjà atteint par la silicose, fut le héros malgré lui de cette tragédie. Il descendit avec son chef, l’ingénieur Adolphe Calicis, dans le boyau par une galerie parallèle et a rampé pour retrouver ses camarades. Il ne retrouva que des corps calcinés « de gars durs à la tâche, de véritables forçats morts sous terre. »

 

 

L’incendie impossible à maitriser, persista plusieurs jours. Le 23 août, soit quinze jours après l’accident, on connut enfin le nombre exact de victimes. Un sauveteur italien, Angelo Berto, qui fut un des derniers à descendre, hurla ces terribles mots : « Tutti cadaveri ».

 

 

Le charbonnage du Bois du Cazier employait environ 800 mineurs pour une production de 170 000 tonnes en 1955. Sur les 275 hommes qui étaient au fond le 8 août 1956, il y eut 262 victimes de 12 nationalités différentes. Principalement, 136 Italiens, 95 Belges, 8 Polonais, 6 Grecs, 5 Allemands, 3 Hongrois, 3 d’origine algérienne (l’Algérie était encore française en 1956), 2 Français, 1 Anglais, 1 Néerlandais, 1 Russe et 1 Ukrainien.

 

 

 

Angelo Galvan avec son appareil respirateur vient de remonter et ne peut rassurer cette femme proche d'un de ses camarades resté au fond.

Angelo Galvan avec son appareil respirateur vient de remonter et ne peut rassurer cette femme proche d'un de ses camarades resté au fond.

 

 

 

Marcel Leroy écrit : « Dans le fond du Cazier œuvrait une communauté de travailleurs qui risquaient leur peau pour gagner leur vie. C’est l’Italie qui fut frappée au cœur, avec cent trente-six morts, notamment des Abruzzes dont vingt-deux de Manoppello et sept de Lettomanoppello. »

 

 

La catastrophe eut un impact considérable. Le système médiatique commençait à s’imposer. Des radios et des télévisions de toute l’Europe firent des reportages sur place. Ainsi, par le nombre considérable de victimes et par la large diffusion médiatique, le Bois du Cazier marqua les esprits jusqu’à aujourd’hui.

 

 

Mais, les conséquences de cette tragédie vont bien au-delà de l’émotion qu’elle a suscitée. Pour cela, il faut remonter l’histoire. (Voir étude de Julie Urbain, Le procès de la catastrophe du Bois du Cazier 1959-1962, Université Libre de Bruxelles, mémoire présenté sous la direction d’Anne Morelli en vue de l’obtention du titre de licenciée en histoire, année académique 2002-2003)

 

 

Suite à la Seconde Guerre Mondiale, la Belgique tente de se reconstruire. Cela s’avère plus facile que prévu puisque l’occupant nazi n’a pas détruit l’appareil industriel belge. Par contre, les infrastructures des voisins français et aussi allemands sont très endommagées.

 

 

Dès lors, avec ces énormes besoins. La Belgique devient un de leurs principaux fournisseurs de matières premières et notamment de charbon.

 

 

Afin de relever le pays, le Premier ministre de l’époque, le socialiste Achille Van Acker lance la « Bataille du Charbon ».

 

 

 

le jeune roi Baudouin Ier en compagnie du Premier ministre Achille Van Acker en visite au Bois du Cazier.

le jeune roi Baudouin Ier en compagnie du Premier ministre Achille Van Acker en visite au Bois du Cazier.

 

 

 

Malgré le statut de mineur plus avantageux obtenu par les luttes syndicales et destiné à attirer de nouveaux mineurs, bien que la Belgique se soit servie des prisonniers de guerre, le manque de main-d’œuvre se fait cruellement sentir.

 

 

Pour les Belges, le métier de mineur, bien que bien rémunéré par rapport aux autres, n’était guère attractif, parce que très dangereux et très dur.

 

 

Aussi, l’Etat belge fit appel à de la main d’œuvre étrangère. Pour ce faire, il conclut, le 20 juin 1946, un traité avec l’Italie.

 

 

La main-d’œuvre italienne est mise à la disposition de l’industrie charbonnière belge. En échange, la Belgique « … s’engage à fournir à un prix avantageux cinq tonnes de charbon par mois pour chaque travailleur italien » recruté. Mais les conditions dans lesquelles sont accueillis les ouvriers italiens sont des plus déplorables, sans compter le racisme de la population locale.

 

 

Les logements qui leur sont proposés sont insalubres et les conditions de travail, suite notamment au manque de formation, sont extrêmement précaires. Tout cela mena à des mouvements sociaux de grande ampleur qui conduisirent à la grande grève des mineurs de 1955.

 

 

Dans son ouvrage sur Angelo Galvan, Leroy décrit la fin de la catastrophe. Elle s’achève en Italie.

 

 

« Le 28 novembre 1956, les morts revinrent à Manoppello pour y être enterrés. Figée dans un profond chagrin, la population dressa une haie d’honneur pour saluer le convoi des camions chargés de cercueils ramenant les hommes à la maison. Cette cérémonie spontanée scellait aussi, en quelque sorte, la fin du contrat signé en 1946, pour dix ans entre la Belgique et l’Italie. L’objectif du Premier ministre Achille Van Acker était de pousser la production quotidienne à cent mille tonnes de charbon par jour. Pour y arriver, cinquante mille travailleurs seraient fournis par l’Italie, celle-ci recevant mensuellement de deux mille cinq cents à cinq mille tonnes de charbon, afin de relancer son industrie détruite.

 

 

Jamais un déplacement de population aussi massif n’avait été organisé, de manière systématique, entre États. »

 

 

Un capitalisme de rentiers

 

 

Sur le plan économique, on se retrouve devant l’éternel capitalisme de rentiers à la Belge.

 

 

L’appareil charbonnier belge est resté vétuste en comparaison de celui des pays voisins qui ont profité de la reconstruction pour se moderniser. Le prix de revient du charbon belge était très élevé et les prix de vente sont artificiellement bas pour rester concurrentiels.

 

 

En outre, les investissements sont détournés vers d’autres secteurs beaucoup plus attractifs.

 

 

L’entrée en vigueur, en 1951, du traité de la CECA et avec elle l’ouverture des marchés bouleverse également la vie des bassins charbonniers belges.

 

 

Pour maintenir les charbonnages belges à flot, la Haute Autorité de la CECA et le gouvernement belge mènent une politique de subsides. Malgré cela, les fermetures de charbonnages wallons, peu concurrentiels s’accélèrent.

 

 

Les années 1958 à 1961 sont considérées comme les plus noires qu’aient connues les charbonnages wallons. Les régions de Charleroi et du Centre sont parmi les plus touchées. C’est dans ce contexte de morosité que se déclare la catastrophe.

 

 

Le charbonnage du Bois du Cazier occupait une place particulière dans le secteur minier carolo.

 

 

« Le Charbonnage du Bois du Cazier, actif depuis la fin du 19e siècle, ne fait partie d’aucun grand groupe financier. C’est une petite concession dirigée depuis plusieurs décennies par une poignée d’actionnaires.

 

 

Vétuste, le charbonnage n’offre pas les meilleures conditions de travail à ses ouvriers7. En 1956, les chevaux de fond sont encore au nombre de quarante-six et accomplissent la majeure partie des travaux de transport de wagonnets.

 

 

Pour l’époque, l’emploi de chevaux au fond est réellement une marque d’archaïsme. Pourtant, le rendement est relativement satisfaisant et des travaux visant à moderniser le charbonnage sont en cours. » (Extrait de l’étude de Julie Urbain)

 

 

Mais tout cela vint trop tard. C’était de l’argent investi en pure perte : la crise charbonnière débutait et allait à terme emporter tout ce secteur industriel.

 

 

C’est en cela que la catastrophe du Bois du Cazier sonne le glas du charbon en Belgique, particulièrement en Wallonie et la région de Charleroi en fut la première touchée.

 

 

D’ailleurs, quelques années avant la crise charbonnière, la catastrophe du Bois du Cazier est perçue comme un véritable révélateur de la situation dans les charbonnages.

 

 

C’est le révélateur des mauvaises conditions de travail, de l’absurdité de la politique de rendement qu’aucun investissement ne vient soutenir et du caractère insensé de maintenir en vie des concessions vouées à la disparition. Elle provoque également le blocage des relations italo-belges. Le gouvernement italien, choqué par l’ampleur de la catastrophe et la manière dont sont traités ses compatriotes, cesse immédiatement toute émigration vers la Belgique.

 

 

Six mois dans l’enfer d’une mine belge

 

 

Et les avertissements ne manquèrent pas. Le plus spectaculaire d’entre eux fut celui de Jean Van Lierde (1926 – 2006), chrétien, ancien résistant, antimilitariste, qui fut toute sa vie un militant pour la Justice – il fut anticolonialiste et conseiller de Patrice Lumumba - et pour la Paix en participant activement au mouvement de la Paix en Belgique. Il travailla également pour le CRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio-Politique) dont il fut un des fondateurs.

 

 

 

Jean Van Lierde fut un infatigable militant de la Paix et de la Justice.

Jean Van Lierde fut un infatigable militant de la Paix et de la Justice.

 

 

 

Van Lierde refusa de faire son service militaire en 1949. A l’époque le statut d’objecteur de conscience n’existait pas et tout refus entraînait une peine de prison. Plusieurs mouvements et personnalités se mobilisèrent en sa faveur. Il fut libéré puis rappelé en 1950. Rebelote ! Refus de Van Lierde. À nouveau la prison. À nouveau des pressions. L’affaire alla jusqu’au gouvernement qui, en 1952, promit d’examiner la possibilité de créer un statut pour l’objecteur de conscience. Van Lierde accepta de travailler dans la mine à la place de son service militaire. Il fut affecté au Bois du Cazier.

 

 

Ce charbonnage avait très mauvaise réputation auprès des mineurs. Jean Van Lierde explique :

 

 

« A l'époque, on était en pleine bataille du charbon. Il fallait des mineurs. Était-ce le fait que je sortais de tôle ou que j'étais objecteur de conscience ? On ne voulait pas m'embaucher. Mais au Cazier, que l'on considérait comme un sale charbonnage, on me permit de descendre à 1035. Maman aurait préféré que je revienne en prison plutôt que de descendre dans le fond. Je me souviens de la chaleur terrible, des kilomètres sous la terre avant d'arriver aux chevaux, des rats qui ont bouffé mes tartines le premier jour. Il fallait produire, aller plus vite. On m'a retiré 1/5 de mon salaire. Les camarades, des étrangers, n'osaient pas protester. Je comprenais... » (Propos rapportés par Marcel Leroy, journaliste, auteur de plusieurs ouvrages sur la catastrophe du Bois du Cazier).

 

 

Mais, Jean Van Lierde, le « rebelle », ne se contenta pas de contester au fond de la mine. Il publia en 1953 avec l’aide des Jeunes Gardes Socialistes de Bruxelles, un réquisitoire, sous la forme d’un livret de 20 pages, sur le charbonnage du Bois du Cazier intitulé Six mois dans l’enfer d’une mine belge.

 

 

Ce petit opuscule eut un retentissement considérable. Van Lierde fut licencié et mis à l’index de toutes les mines belges, mais ne fut pas remis en prison – sa période n’étant pas terminée – tant la pression de l’opinion publique était forte. Le gouvernement le laissa en paix et il fut définitivement « démobilisé » en 1956.

 

 

Et comme l’écrit Marcel Leroy : « Trois ans plus tard, le témoignage du rebelle se voyait dramatiquement confirmé par les 262 morts du Bois du Cazier. »

 

 

Un autre volet du drame du Bois du Cazier fut la révélation du sort que la Belgique réserva aux mineurs étrangers et à leurs familles. Pour la première fois, l’opinion publique fut sensibilisée et fit pression pour que des mesures soient prises pour améliorer leur sort.

 

 

« À Charleroi, ceux qui ont grandi avec les Italiens que certains caricaturaient en tant que « macaronis » peuvent en témoigner. Il faut avoir vu ce qu’étaient les cantines pour comprendre. Des baraquements, un robinet dans la cour, des logements précaires et glacés en hiver. Des Italiens vécurent dans les baraquements où avaient séjourné les prisonniers de guerre allemands employés dans les mines. Certains de ces anciens soldats restèrent en Belgique après la guerre. Dans ces années-là, la moitié des mineurs de Charleroi étaient Italiens. Et la Wallonie se colora d’Italie.

 

 

Malgré ces réalités, des liens forts se nouèrent et c’est ce qui importe, malgré tout, si longtemps après. Oui, c’est elle qui compte, l’unité perçue quand, au Bois du Cazier, les uns et les autres, tous frères et sœurs dans la mémoire, resserrent les rangs au pied du châssis à molette érigé en monument, et font silence. Ce moment-là, c’est Charleroi. Une terre solidaire. »

 

 

Une personnalité déjà évoquée plus haut est l’emblème de tous ces hommes qui sacrifièrent leur vie et leur santé pour le capital belge et le bien-être de la population : Angelo Galvan.

 

 

Un message d’humanité

 

 

Angelo Galvan né en 1920 fut dans sa jeunesse, mineur en Italie. Pendant la guerre, il lutta comme partisan contre le fascisme et émigra en Belgique en 1946 où il fut embauché au charbonnage du Bois du Cazier. Il devint chef porion – l’équivalent d’un contremaître sur un chantier – et, le 8 août 1956, fut le premier à descendre au péril de sa vie avec son chef, l’ingénieur Adolphe Calicis pour tenter de remonter les camarades coincés dans cet enfer. Ajoutons que Calicis fut le seul condamné au procès de la catastrophe. Galvan qui a fait partie de la commission d’enquête, considéra cette condamnation comme particulièrement injuste.

 

 

 

Angelo Galvan, dix ans après.

Angelo Galvan, dix ans après.

 

 

 

On avait condamné un lampiste, certes haut placé et qui avait risqué sa vie avec les mineurs, mais on avait accordé le non lieu à la sécurité et à la course à la productivité maximale.

 

 

Galvan était surnommé le « renard du Cazier » parce qu’un proverbe dit : « là où l’air passe, le renard passe ». Il était adoré par ses camarades et apprécié par la hiérarchie directe pour sa compétence et son courage. Marcel Leroy a écrit sa biographie après l’avoir rencontré chaque dimanche pendant deux ans, en 1985-86. (« Angelo Galvan, le renard du Cazier », éditions Luc Pire, Liège, réédité en 2016).

 

 

Galvan disait à Marcel Leroy : « Dans la mine, ce qui comptait était de savoir que ton copain serait peut-être l'homme qui te sauverait la vie. » Leroy écrit : « Cette fraternité veillera sur les cérémonies du cinquantième anniversaire. Elle devrait porter le message d'humanité qu'incarnaient les mineurs. Tous prenaient des risques pour arracher au sous-sol le charbon qui ferait tourner l'industrie du pays. Beaucoup, pour gagner leur vie dans le fond, étaient venus de loin, avaient osé tout quitter, s'arracher à leurs racines, pour nourrir leurs familles. C'était le leitmotiv d'Angelo Galvan. »

 

 

Angelo Galvan rédigea ces quelques mots qu’il demanda à Marcel Leroy de mettre en exergue de son livre, comme étant son dernier message :

 

 

« Je tiens à dire la grande solidarité, la discipline et la camaraderie qui ont joué entre sauveteurs et mineurs de toutes nationalités. On avait gardé espoir jusqu’au bout, nous avons perdu, et n’avons pu empêcher la mine de garder ses victimes. Trente ans après cette tragédie, je tiens encore à remercier ces hommes qui ont risqué leur vie pour tenter de sauver leurs camarades et je leur dis toute la fierté que j’ai d’avoir travaillé avec eux. »

 

 

Angelo Galvan mourut en 1988, ses poumons usés par le charbon. Leroy lui dédie cette épitaphe :

 

 

« … ce message de tolérance et de respect des autres, émanant d’un travailleur d’origine immigrée, est plus important que jamais, par ces temps froids où des réfugiés nous arrivent et se heurtent à la crainte de ceux qui ont peur de perdre, de manquer ou de partager. »

 

Ajoutons cet autre message laissé par feu Ernest Glinne, qui fut député de Charleroi, ministre du Travail et bourgmestre de Courcelles et socialiste jusqu’au bout des ongles où il laisse parler son beau-frère qui fut mineur de fond :

 

 

 

Ernest Glinne (1931-2009), député de Charleroi, bourgmestre de Courcelles, fut très proche des ouvriers mineurs

Ernest Glinne (1931-2009), député de Charleroi, bourgmestre de Courcelles, fut très proche des ouvriers mineurs

 

 

 

« t’saveu Ernest, vous quand vos astez à l’maison du peupe, vos parlè de l’Internationale, hé bin nous quand nos astons din l’fosse hein, on fait l’Internationale tous les djous. Qu’on fuche Flamin, qu’on fuche Italien, qu’on fuche Marocain. Quand y da uin qui ramasse su s’tiesse, on est tertous là ».

 

 

Traduction (si c’est nécessaire) :

 

 

« Vous savez, Ernest, quand vous êtes à la Maison du Peuple, vous parlez de l’Internationale, eh bien, nous quand nous sommes dans le fond de la mine, on fait l’Internationale tous les jours. Qu’on soit Flamand, qu’on soit Italien, qu’on soit Marocain. Quand il y en a un qui ramasse sur sa tête, on est tous là. »

 

 

En définitive, c’est au charbon que ces hommes ont construit l’Europe, la vraie, pas celle des politiques, des banquiers et des maîtres d’industries qui ne savent pas ce que signifie le mot homme.

 

 

Rappelons-nous d’eux, soixante ans après, car ils nous montrent toujours le chemin.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 22:03

 

 

Nous publions ici une contribution d’Eric Toussaint, président du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde) qui fut chargé d’analyser la dette grecque en 2015 sous le gouvernement Tsipras – Varoufakis par la Présidente du Parlement grec, Zoe Konstantopoulo. Il en sortit un rapport préliminaire qui est une véritable bombe mais que les médias aux ordres étouffèrent.

Eric Toussaint à Athènes avec à sa gauche Zoe Konstantopoulo alors présidente de la Vouli, le Parlement grec

Eric Toussaint à Athènes avec à sa gauche Zoe Konstantopoulo alors présidente de la Vouli, le Parlement grec

 

 

 

La descente en enfer de la Grèce

 

 

Rappelons ce qu’il s’est passé (voir Uranopole http://uranopole.over-blog.com/2015/06/l-exclusion-de-la-grece.html )

 

 

Selon un des rapporteurs, Pascal Saurin (Mediapart – 28 juin 2015) « De grandes institutions qui violent les règles élémentaires de droit, bafouent leurs propres statuts, tolèrent des malversations et des fraudes, de grands responsables politiques et financiers pris en flagrant délit d’infraction et de malversation, et pour finir un peuple grec floué, humilié et spolié, telle est la triste réalité que révèle en pleine lumière le Rapport préliminaire de la Commission pour la Vérité sur la Dette grecque. »

 

 

« La crise de la dette publique grecque est en réalité une crise générée par quelques grandes banques, en particulier françaises et allemandes, qui après avoir privatisé des profits conséquents, ont socialisé une bonne partie de leurs pertes, non moins conséquentes (…). Dans cette escroquerie à grande échelle, le rôle du bonneteur ou manipulateur est tenu par les banques, celui des complices ou « barons » par la Troïka (le Fonds monétaire international, la Banque Centrale Européenne et la Commission européenne), celui des seconds couteaux par les gouvernements des États européens, et enfin celui de la victime par le peuple grec. Le préjudice subi s’élève à 320 milliards d’euros, le montant de la dette grecque. »

 

 

C’est en 2000 que ces banques commencent à déverser d’énormes masses de liquidités sur le marché grec qu’elles estiment plus rémunérateurs que les marchés nationaux. Ainsi, entre 2000 et 2009, les crédits explosent, les prêts aux ménages et les crédits immobiliers sont multipliés par 6, les financements aux entreprises doublent. Tout va très bien jusqu’à ce qu’éclate la crise financière de 2008-2009.

 

 

En Grèce, ce fut comme aux Etats-Unis avec les subprimes, les ménages endettés se retrouvent dans l’incapacité de payer leurs échéances et les banques sont aux abois. C’est alors qu’interviennent les gigantesques plans de soutien aux banques mis en place par la Banque Centrale Européenne pour 5 000 milliards d’euros car, les banquiers se sont empressés de faire supporter leurs pertes par l’Etat grec.

 

 

En 2009 le gouvernement grec trafique les chiffres de la dette grecque pour donner le prétexte au FMI d’intervenir aux côtés de la BCE et de la Commission européenne. La Troïka est constituée.

 

 

Elle commence à imposer au gouvernement grec deux memoranda : financement important de la dette de l’ordre de 110 à 130 milliards d’Euros dont 80 % vont aux banques grecques et européennes. Le tout est accompagné, bien entendu, de mesures d’austérité drastiques :

 

 

licenciements massifs dans la fonction publique, coupes dans les services publics, diminutions des salaires et des pensions, bradage du patrimoine du pays. Cela a bien entendu des conséquences catastrophiques. Pascal Saurin écrit : « En quelques années, le pays perd 25 % de son PIB, voit son taux de chômage tripler pour atteindre 27 % (60 % chez les jeunes et 72 % chez les jeunes femmes), et en lieu et place d’une diminution de la dette publique, on voit celle-ci augmenter jusqu’à 320 milliards d’euros pour représenter 177 % du PIB en juin 2015. Dans ces plans d’austérité imposés à la Grèce, le plus inadmissible est la crise humanitaire qu’ils ont suscitée en frappant indifféremment enfants, personnes âgées, migrants, malades, femmes isolées sans emploi, c’est-à-dire les plus fragiles de la société. »

 

 

On connaît la suite : le référendum refusant le diktat européen suivi du chantage fait à Tsipras en juillet 2015 lors d’un dramatique sommet à Bruxelles. La chute du gouvernement suivi des élections qui reconduiront Alexis Tsipras qui ne pourra que céder aux injonctions de la Troïka.

 

 

Aujourd’hui, la Grèce est exsangue et vit une catastrophe humanitaire sans précédent. La misère est partout, les soins de santé ne sont plus prodigués, des habitants ne mangent plus à leur faim. A cela vient s’ajouter la crise des réfugiés que la Grèce subit de plein fouet.

 

 

Ainsi, la dette impitoyable arme des banques ruine les peuples. Et ce n’est pas nouveau.

 

 

Deux siècles auparavant, le « Libertador » de l’Amérique latine tomba dans le piège de la dette.

 

 

Le site « Le Grand Soir » a publié un article d’Eric Toussaint expliquant comment Simon Bolivar, le « Libertador » de l’Amérique latine est tombé dans le piège de la dette dont il était inconscient.

 

 

Simon Bolivar naquit le 24 juillet 1783 à Caracas au Venezuela. Il est issu d’une famille aristocratique espagnole de grande lignée qui était établie au Venezuela depuis le début de la colonisation de l’Amérique du Sud.

 

 

Il perd ses deux parents alors qu’il n’a pas encore atteint l’âge de dix ans et passe donc sous la garde de plusieurs tuteurs avant d’être finalement placé en interne avec comme professeur d’école Simon Rodriguez qui joua un rôle important dans son éducation car celui-ci adhérait aux idées de Rousseau et il lui apporta une vision philosophique qui lui permit d’ouvrir son esprit et à le guider sur la voie des idées libérales qu’il aura tout au long de sa vie.

 

 

A l’âge de 14 ans sa carrière militaire débute et il obtint le grade de sous-lieutenant deux ans après ses débuts.

 

 

En 1799 il quitte pour la première fois le Venezuela pour l’Europe. Il découvre alors l’Espagne et la France ou il fréquente le milieu intellectuel de nombreux salons et les idées démocratiques et libérales qu’il a acquis se renforcent. Il est témoin de la France Révolutionnaire et est plongé au cœur des idées des Lumières. Il assiste à la création des écrits encyclopédiques par Diderot et d’Alembert.

 

 

Il observe les événements politiques qui touchent le monde et s’intéresse aux idées qui ont menées la Révolution Française et La Guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique.

 

 

Et en1804 il est initié franc-maçon par un autre Vénézuélien Francisco de Miranda á Londres dans la loge les Chevaliers Rationnels. Elle est connue aussi sous le nom de loge Lautarina, en faisant référence á Lautaro, un chef indien chilien, qui s’était élevé contre les espagnols dès 1550.

 

 

En avril 1805 Simon Bolivar se trouve en Italie et il assiste au couronnement de Napoléon Bonaparte et à sa montée au pouvoir.

 

 

Les idées d’indépendance de l’Amérique du Sud s’installent peu à peu dans son esprit.

 

 

En 1808, l’Espagne est envahie par une armée française envoyée par Bonaparte. Cette occupation donne lieu à une terrible guérilla. Elle affaiblira la position de Madrid dans les colonies espagnoles d’Amérique latine.

 

 

En Amérique du Sud deux camps se forment : les royalistes qui veulent rester sous la dépendance de la Monarchie espagnole et les patriotes qui aspirent à l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne.

 

 

En 1810 Simon Bolivar est envoyé à Londres pour trouver un appui mais l’Angleterre reste très prudente.

 

 

 

Francisco de Miranda, général vénézuelien, franc-maçon, débuta les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Il fut surnommé "El Precursor".

Francisco de Miranda, général vénézuelien, franc-maçon, débuta les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Il fut surnommé "El Precursor".

 

 

 

Au sein de la Société patriotique, qui était un club politique révolutionnaire, Bolivar seconde les efforts du général Francisco de Miranda pour décider le Congrès réuni en 1811 à proclamer l’indépendance du Venezuela, celui-ci le déclare indépendant le 5 juillet 1811. Le 13 aout 1811 commence la carrière militaire de Bolivar avec la victoire des troupes de Francisco de Miranda contre les rebelles. Bolivar se retrouve aux commandes de Puerto Cabello mais il en perd le contrôle après la trahison d’un des officiers et Puerto Cabello se retrouve aux mains des royalistes.

 

 

Bolivar s’exile à Carthagène et le 15 décembre 1812 il publie un manifeste ou il exprime sa volonté d’unir tous les pays d’Amérique du Sud et trace un programme d’action pour mener à bien la victoire en tirant la leçon de ses échecs.

 

 

Le 16 janvier 1813 le Congrès de Carthagène adopte le principe d’une guerre d’extermination visant les espagnols et les Canariens. En février 1813 il prend la ville de Cucuta à la tête d’une petite armée et se voit nommer Général de division.

 

 

En mai 1813 il attaque de nouveau le Venezuela et parvient à en libérer la partie ouest.

 

 

Il s’empare de Merida le 7 aout 1813 et entre triomphant à Caracas. A la suite de cet évènement il se verra nommé Libertador.

 

 

 

Statue équestre de Simon Bolivar, El Libertador

Statue équestre de Simon Bolivar, El Libertador

 

 

 

En 1814, les royalistes gagnent la bataille à la Puerta Bolivar et les Républicains doivent quitter Caracas, par la suite ils connaitront d’autres défaites et Bolivar perd son autorité sur ses propres compagnons d’armes.

 

 

Etant donné que le pays est profondément divisé et à cause de l’hostilité qui y règne, il est contraint à l’exil et quitte le Venezuela.

 

 

Il s’en va alors en Nouvelle Grenade puis, en mai 1815, il se rend en Jamaïque d’où il tente d’obtenir le soutien des anglais. Il n’en obtient pas d’aide. En revanche le président de la République d’Haïti, Alexandre Pétion, lui donne asile et lui fournit le matériel pour reprendre sa campagne de libération.

 

 

Pétion exige de Simon Bolivar l’abolition de l’esclavage dans les territoires libérés de la tutelle espagnole. Bolivar décrète l’abolition de l’esclavagisme le 2 juin 1816 à Capurano.

 

 

A la fin de l’année 1816, une victoire lui permet de retourner au Venezuela et à la fin de 1817 il reprend la guerre contre les royalistes.

 

 

Il conçoit un plan audacieux le 7 juillet 1819 qui est de traverser la plaine vénézuélienne pour déboucher sur la Nouvelle-Grenade. C’est une réussite et il prend la ville de Bogota.

 

 

En 1821 un nouvel Etat voit le jour, c’est celui de la Grande-Colombie qui comprend les actuels Venezuela, Colombie, Panama et Equateur. Il en sera élu président.

 

 

Le 24 juin 1821 il remporte une victoire décisive à Carabobo qui assure l’indépendance du Venezuela. Puis, le 7 aout 1824, il libère le Pérou avec l’argentin José de San Martin.

 

 

À la libération des colonies du nord du continent sud-américain, c’est à Simon Bolívar que revient leur organisation. Il se retrouve président des trois républiques de Grande-Colombie, du Pérou et de la Bolivie.

 

 

Mais c’est le début du déclin politique de Bolívar car le congrès qu'il réunit à Panamá en 1826 pour regrouper tous les États latino-américains est un échec, il ne parvient pas a imposer sa conception politique et se fait proclamer dictateur. Il ne parvient pas à conserver l’unité de ces pays.

 

 

En 1828 il est victime d’un attentat auquel il échappe de justesse et ses dernières tentatives pour sauver la Nouvelle République échouent. Malade et épuisé, il renonce à la présidence.

 

 

Simon Bolivar décédera le 17 décembre 1830 en Colombie.

 

 

Deux siècles et les mêmes erreurs tragiques.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Simon Bolivar dans le labyrinthe de la dette

 

 

Eric TOUSSAINT

 

 

Dès le début de la lutte pour l’indépendance, Simon Bolivar, comme d’autres dirigeants indépendantistes, s’est lancé dans une politique d’endettement interne (qui a finalement bénéficié aux classes dominantes locales) et d’endettement externe auprès de la Grande Bretagne et de ses banquiers. Afin de pouvoir emprunter à l’étranger, il a mis en gage une partie des richesses de la nation et il a concédé des accords de libre échange à la Grande Bretagne. La plus grande partie des sommes empruntées n’est jamais parvenue en Amérique latine car les banquiers de Londres prélevaient des commissions énormes, des taux d’intérêt réels abusifs et vendaient les titres nettement en-dessous de leur valeur faciale. Certains des chargés de mission latino-américains mandatés par les leaders indépendantistes ont également prélevé d’importantes commissions à la source quand ils n’ont pas purement et simplement volé une partie des sommes empruntées. Pour le reste, une autre partie importante des sommes empruntées a directement servi à l’achat d’armes et d’équipement militaire à des prix prohibitifs aux commerçants britanniques. Sur ce qui est parvenu en Amérique latine, à savoir une partie mineure des sommes empruntées, des montants importants ont été détournés par des membres des nouvelles autorités, des chefs militaires et des classes dominantes locales. Une série de citations de Simon Bolivar accompagnées de commentaires de Luis Britto indiquent clairement que le Libertador a pris peu à peu conscience du piège de la dette dans lequel lui et les nouveaux États indépendants étaient tombés. Simon Bolivar n’a pas cherché à s’enrichir personnellement en profitant de ses fonctions de chef d’État, ce qui n’est pas le cas de nombreux dirigeants arrivés au pouvoir grâce aux luttes d’indépendance.

 

 

 

Simon Bolivar ne se rendit pas compte du piège que les banques anglaises refermaient sur lui.

Simon Bolivar ne se rendit pas compte du piège que les banques anglaises refermaient sur lui.

 

 

 

Un endettement externe dans des termes très favorables pour la Grande Bretagne

 

 

En novembre 1817, Simon Bolivar délègue un envoyé spécial à Londres afin d’obtenir du financement extérieur à crédit. Dans la lettre d’accréditation qu’il rédige, il lui confère d’énormes pouvoirs : « Et afin qu’il propose, négocie, adapte, conclue et signe au nom et sous l’autorité de la République du Venezuela tout pacte, convention et traité fondé sur le principe de sa reconnaissance, comme État libre et indépendant, et de lui apporter soutien et protection, en stipulant à cet effet toutes les conditions nécessaires pour indemniser la Grande Bretagne pour ses généreux sacrifices et lui apporter les preuves les plus positives et solennelles d’une noble gratitude et d’une parfaite réciprocité de services et de sentiments » (Luis Britto, p. 395). Luis Britto |2| fait le commentaire suivant : « L’accréditation est conçue en des termes très larges : il est possible de convenir de « quelque condition nécessaire ». « Le mandataire comme les prêteurs en useront avec la plus grande liberté » (Britto p. 395). Au début les dettes contractées doivent exclusivement servir à l’effort de guerre.

 

 

Se référant à la création de la Grand Colombie (Venezuela, Colombie, Panama, Équateur) en 1819, Britto note : « Cette intégration entraîne l’amalgame des dettes contractées par chacun des corps politiques. Ainsi, l’article 8 de cette Constitution stipule clairement : ”Sont reconnues solidairement comme dette nationale de la Colombie les dettes que les deux peuples ont contractées séparément ; et tous les biens de la République sont garants de leur règlement” ». Britto poursuit : « Non seulement les dettes sont constitutionnellement consolidées : de par la Loi fondamentale, tous les biens publics du corps politique naissant sont mis en garantie. Hélas, cette opération ne s’effectue pas avec la transparence que l’on aurait pu souhaiter, car les registres des opérations étaient incomplets et confus. »

 

 

Rosa Luxembourg, près d’un siècle plus tard, considérait que ces emprunts, bien que nécessaires, avaient constitué un instrument de subordination des jeunes États en création : « Ces emprunts sont indispensables à l’émancipation des jeunes États capitalistes ascendants et en même temps, ils constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale » |3|. De mon côté, j’ai analysé le lien entre la politique d’endettement et les accords de libre-échange dans la première moitié du 19e siècle en Amérique latine dans « La dette et le libre-échange comme instruments de subordination de l’Amérique latine depuis l’indépendance »

 

 

Les nouvelles élites profitent de la dette interne et refusent de payer les impôts

 

 

Le Consul anglais, sir Robert Ker Porter, mentionne les conversations avec Simon Bolivar dans son journal et à la date du mercredi 15 février 1827, il observe que : « Bolivar reconnaît l’existence d’une dette interne de 71 millions de dollars, en monnaie-papier, devant être payée par le gouvernement. Des centaines d’individus ont spéculé intensément et de façon usuraire la plupart du temps sur les bons, les rachetant à des gens dans le besoin à 5%, 25% et 60%, et on m’informe, cela paraît incroyable, que presqu’aucun fonctionnaire ne conserve d’argent liquide, car tout part dans cette spéculation immorale et anti patriotique : le vice-président Santander (m’apprend-on) possède pour deux millions de ces bons, qu’il a vraisemblablement achetés pour 200 000 dollars » (voir Britto, op. cit. p. 378). Luis Britto fait le commentaire suivant : « ces agioteurs sont à leur tour étroitement liés à de nombreux officiers et hommes politiques républicains, qui se font de grosses fortunes aux dépens du sang de leurs troupes » (p. 380). Et il ajoute : « la seule annonce de mesures fiscales rigoureuses fait peur à des fonctionnaires comme l’Intendant Cristobal Mendoz, qui démissionne intempestivement » (p. 380).

 

 

La dette nationale va nous opprimer

 

 

Les mots utilisés par Simon Bolivar dans une lettre envoyée le 14 juin 1823 au Vice-président Francisco Paula de Santander (celui dont parle le consul anglais dans ses notes de 1827) sont percutants : « Enfin, nous ferons tout, mais la dette nationale va nous opprimer. » Et se référant aux membres des classes dominantes locales et des nouveaux pouvoirs : « La dette publique engendre un chaos d’horreurs, de calamités et de crimes et Monsieur Zea est le génie du mal, et Mendez, le génie de l’erreur et la Colombie est une victime dont ces vautours dépècent les viscères : ils ont dévoré à l’avance la sueur du peuple colombien ; ils ont détruit notre crédit moral, et nous n’avons reçu en échange que de maigres soutiens. Quelle que soit la décision que l’on prenne en ce qui concerne cette dette, ce sera horrible : si nous la reconnaissons, nous cessons d’exister, et si nous ne le faisons pas… cette nation sera l’objet de l’opprobre » (Britto, p. 405). On voit clairement que Simon Bolivar qui a pris conscience du piège de la dette rejette la perspective de la répudiation.

 

 

Deux mois plus tard, Simon Bolivar écrit à nouveau au Vice-président Santander au sujet de la dette et se réfère à la situation des nouvelles autorités du Pérou : « Le gouvernement de Riva Agüero est le gouvernement d’un Catilina associé à celui d’un Chaos ; vous ne pouvez imaginer pires canailles ni pires voleurs que ceux que le Pérou a à sa tête. Ils ont mangé six millions de pesos de prêts, de façon scandaleuse. Riva Agüero, Santa Cruz et le Ministre de la guerre ont volé à eux seuls 700 000 pesos, seulement en contrats passés pour l’équipement et l’embarquement de troupes. Le Congrès a demandé des comptes et il a été traité comme le Divan de Constantinople. La façon dont s’est conduit Riva Agüero est proprement infâme. Et le pire, c’est qu’entre Espagnols et patriotes, ils ont fait mourir le Pérou à force de pillages répétés. Ce pays est le plus cher du monde et il n’y a plus un maravedi pour l’entretenir » (in Britto, p. 406)

 

 

Simon Bolivar acculé par les créanciers est disposé à leur céder des biens publics. En 1825, il propose de payer la dette en cédant une partie des mines du Pérou qui ont été laissées à l’abandon au cours de la guerre d’indépendance (voir Britto p. 408 et svtes) ; en 1827, il essaye de développer la culture du tabac de qualité afin de la vendre en Grande Bretagne de manière à pouvoir payer la dette (Britto, p. 378-382) ; en 1830, il propose de vendre aux créanciers des terres publiques en friche (Britto, p. 415-416).

 

 

Simon Bolivar menace de dénoncer publiquement devant le peuple l’abominable système de la dette

 

 

Le 22 juillet 1825, Simon Bolivar écrit à Hipólito Unanue, président du conseil du gouvernement du Pérou : « Les maîtres des mines, les maîtres des Andes d’argent et d’or, cherchent à se faire prêter des millions pour mal payer leur petite troupe et leur misérable administration. Que l’on dise tout cela au peuple et que l’on dénonce fortement nos abus et notre ineptie, pour qu’il ne soit pas dit que le gouvernement protège l’abominable système qui nous ruine. Que l’on dénonce, dis-je, dans la « Gazette du Gouvernement » nos abus ; et que l’on y présente des tableaux qui blessent l’imagination des citoyens » (Britto, p. 408).

 

 

En décembre 1830, Simon Bolivar décède à Santa Marta (sur la côte caraïbe de la Colombie) alors que la Grande Colombie est déchirée et qu’il a été abandonné par les classes dominantes de la région. Il est prouvé qu’il n’a jamais cherché à s’enrichir personnellement en profitant de ses fonctions de chef d’État, ce qui n’est pas le cas de nombreux dirigeants arrivés au pouvoir grâce aux luttes d’indépendance.

 

 

Eric Toussaint

 

 

Remerciements à Lucile Daumas qui a traduit en français les citations en espagnol.

 

 

[1] Simón Bolívar, né le 24 juillet 1783 à Caracas au Venezuela, et mort le 17 décembre 1830 à Santa Marta en Colombie, est un général et homme politique vénézuélien. II est une figure emblématique, avec l’Argentin José de San Martín et le Chilien Bernardo O’Higgins, de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud dès 1813. Il participa de manière décisive à l’indépendance des actuels Bolivie, Colombie, Équateur, Panama, Pérou et Venezuela. Bolívar participa également à la création de la Grande Colombie, dont il souhaitait qu’elle devînt une grande confédération politique et militaire regroupant l’ensemble de l’Amérique latine, et dont il fut le premier Président.

 

 

Le titre honorifique de « Libertador » lui fut d’abord accordé par le Cabildo de Mérida (Venezuela), puis ratifié à Caracas (1813), et reste aujourd’hui encore associé à son nom. Bolívar rencontra tant d’obstacles pour mener à bien ses projets qu’il en arriva à s’appeler lui-même « l’homme des difficultés », dans une lettre adressée au général Francisco de Paula Santander en 1825.

 

 

En tant que figure majeure de l’histoire universelle, Bolívar est aujourd’hui une icône politique et militaire dans de nombreux pays d’Amérique latine et dans le monde, qui ont donné son nom à un très grand nombre de places, de rues ou de parcs. Son nom est aussi celui d’un État du Venezuela, d’un département de la Colombie et surtout d’un pays, la Bolivie. On retrouve des statues à son effigie dans la plupart des grandes villes d’Amérique hispanophone, mais aussi à New York, Lisbonne, Paris, Londres, Bruxelles, Le Caire, Tokyo, Québec, Ottawa, Alger, Madrid, Téhéran, Barcelone, Moscou et Bucarest Extrait de Wikipedia

 

 

[2] Luis Britto Garcia est un homme de lettres, dramaturge, historien et essayiste vénézuélien, né à Caracas le 9 octobre 1940. En 2010, il a publié en espagnol un ouvrage consacré à Sion Bolivar : El pensamiento del Libertador - Economía y Sociedad, BCV, Caracas, 2010 http://blog.chavez.org.ve/temas/lib... En mai 2012, Luis Britto Garcia a été nommé Conseiller de la présidence, par le président Hugo Chávez, au Conseil d’État vénézuélien. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Luis_...

 

 

[3] Rosa Luxembourg. 1913. L’accumulation du capital, Maspero, Paris, 1969, Vol. II, p. 89.

 

 

 

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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 09:41

 

 

 

Le nouveau jeu à la mode : « Pokemon go ». Il s’agit via un smartphone de trouver et d’éliminer un maximum de « pokemon », c’est-à-dire de petits personnages fictifs qui peuvent se trouver virtuellement en n’importe quel endroit réel. Par une belle opération de marketing, les promoteurs de ce jeu entraînent des milliers d’usagers à se livrer à une sorte de chasse en se déplaçant avec leur smartphone dans tous les endroits possibles et imaginables où parfois au péril de leur vie, ils échappent à tout contact avec le monde tangible. On peut trouver des « pokemon » jusque dans le site du camp d’Auschwitz, ce qui prouve que pour les transnationales du Big Data il n’y a ni frontière ni valeur morale, seule la valeur financière compte.

 

 

 

Un groupe de "chasseurs" de "Pokemon" : plongés dans le virtuels ils se trouvent déjà hors du monde réel.

Un groupe de "chasseurs" de "Pokemon" : plongés dans le virtuels ils se trouvent déjà hors du monde réel.

 

 

 

Cela inquiète à juste titre les autorités qui ignorent comment lutter contre ce phénomène. Mais leur inquiétude porte sur la sécurité des usagers et non sur les nuisances provoquées par la conception de ce jeu. Dans un Etat digne de ce nom, « Pokemon go » serait purement et simplement interdit.

 

 

Mais « Pokemon go » rapporte gros à ses promoteurs, les puissantes entreprises transnationales de l’informatique. Et – c’est le plus dangereux – l’application « Pokemon go » met ses usagers en condition pour l’avenir que nous préparent ces entreprises, c’est-à-dire une vie dans un monde où l’on ne pourra plus séparer l’illusion virtuelle du monde tangible. On vivra désormais dans une caverne de Platon high tech. Comment cela ?

 

 

C’est expliqué dans un ouvrage récent intitulé L’homme nu,la dictature invisible du numérique par le romancier et ancien chef d’entreprise Marc Dugain et le journaliste spécialiste de l’informatique à l’hebdomadaire « Le Point », Christophe Labbé.

 

 

 

Christophe Labbé et Marc Dugain : deux lanceurs d'alerte

Christophe Labbé et Marc Dugain : deux lanceurs d'alerte

 

 

 

Cette dictature du numérique s’appelle le Big Data. Elle procède à la collecte et au traitement de données de tout type et sur tous les individus peuplant la Terre. Le Big Data est l’invention et l’instrument des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquelles il faut ajouter Uber et ses avatars comme Airbnb, etc.

 

 

Jamais, d’après Dugain et Labbé, on n’a pu disposer d’un tel nombre d’informations. C’est « Une révolution comparable à celle que provoqua le pétrole dans le domaine de l’énergie au début du XXe siècle. »

 

 

Pour les auteurs, en évoquant les transnationales de l’information, ils affirment en paraphrasant les mots de Churchill après la bataille d’Angleterre : « Jamais dans l’histoire de l’humanité, un aussi petit nombre d’individus aura concentré autant de pouvoirs et de richesses. (…) Et, contrairement au pétrole, elle jaillit en permanence des pipelines numériques, 90 % de la masse des data disponibles a été créée ces dernières années. »

 

 

Les entrepreneurs du big data n’ont absolument aucune éthique. Il y a une règle qui est appliquée, on lui a donné le nom de règle de Gabor :

 

 

« Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable. »

 

 

L’ennemi : l’Etat

 

 

Un autre aspect assez étonnant : la finalité de la collecte des données n’est pas nécessairement connue au moment où elle se fait et l’usage qui en sera fait n’est pas nécessairement celui qui avait été initialement prévu. Il est donc clair que l’objectif est de collecter un maximum de données qui constitueront une sorte de trésor dans lequel ont puisera un jour ou l’autre pour asseoir définitivement le pouvoir de ces entreprises transnationales sur le plus grand nombre d’êtres humains. Les Big Datas construisent leur puissance absolue au détriment des individus qu’ils prétendent vouloir défendre et épanouir.

 

 

Et cette prétendue défense de l’individu se fait contre l’Etat. On se trouve dans une démarche typiquement libertarienne.

 

 

« Le voilà l’ennemi : la puissance étatique. Pour la plupart des entrepreneurs de la Silicon Valley, l’Etat dans sa forme actuelle est l’obstacle à abattre. Leur crainte, ce n’est pas Big Brother, mais Big Father. » Pourquoi ?

 

 

L’Etat est inefficace et la démocratie est inadaptée. Remarquons d’ailleurs que la démocratie tant vénérée il y a peu, presque comme un dieu de l’Olympe, est aujourd’hui critiquée, vilipendée pour toutes sortes de raisons plus ou moins pertinentes. Au sein des institutions européennes, par exemple, la démocratie est considérée comme une entrave à la réalisation des projets et des plans. Certains, même, veulent transformer la démocratie en une espèce d’agora antique où les représentants seraient tirés au sort.

 

 

En réalité, ce n’est pas la démocratie qu’il faut abattre, mais la politique.

 

 

Ces entrepreneurs des GAFA rêvent de « villes nations flottantes échappant à la souveraineté des Etats ». Cette idée a germé dans l’esprit de Patri Friedman, le petit fils du fondateur du monétarisme et de l’école de Chicago, Milton Friedman. Bon sang saurait mentir !

 

 

Ainsi, installeront-ils leur pouvoir absolu. Et une de leurs armes est le monde virtuel. Et les top managers des GAFA le savent. Ainsi, comme l’expliquent les auteurs, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook et les autres grands pontes du Net, interdisent à leurs enfants de posséder tablettes et smartphones. Ils sont éduqués dans des écoles privées huppées où on pratique un enseignement traditionnel de qualité.

 

 

Fais ce que je dis…

 

 

La caverne de Platon

 

 

L’allégorie de la caverne de Platon s’applique parfaitement au monde virtuel créé par les médias dans lequel on plonge un maximum d’êtres humains.

 

 

« Le reflet de la réalité est devenu, dans nos têtes, plus important que la réalité elle-même. » démontrent Dugain et Labbé. « Le présent ne prend de sens que sous forme d’un souvenir pixellisé ». Et ils constatent :

 

 

« Lorsque l’on s’en rend compte, la numérisation du monde a déclenché, elle, une extraction du réel. »

 

 

Il y a plusieurs méthodes pour trafiquer la réalité et présenter au public la représentation du monde telle qu’il doit avaler. La première : museler la presse.

 

 

La presse muselée

 

 

Les journalistes, par exemple, sont de plus en plus dans l’impossibilité de présenter les événements tels qu’ils les ont appréhendés. Ils doivent les décrire comme le souhaitent les actionnaires des grands organes de la presse écrite ou audiovisuelle. Serge Halimi et Pierre Rimbert dans le « Monde diplomatique » du mois de juillet 2016 rapportent ce qu’il se passe au niveau du monde du journalisme et particulièrement à l’hebdomadaire de « gauche » « l’Obs ».

 

 

« Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les journalistes disposent de pouvoirs étendus sur les principaux titres de presse. Organisés en sociétés de rédacteurs, ils se disent « désormais décidés à remettre en cause les structures qui ne garantissent plus au public des informations à la fois sûres et complètes ». Leur détermination à ne plus voir « prévaloir dans la presse les intérêts privés sur l’intérêt général » faiblit à partir de la décennie 1980, sous l’effet des transformations du secteur de la communication : amenuisement du lectorat, baisse des recettes publicitaires, essor du numérique, concentrations industrielles. À l’image iconique, véhiculée par le cinéma, de l’individu libre exerçant un contre-pouvoir s’oppose la morne réalité du tâcheron multimédia condamné à usiner du « contenu » en fonction des mots-clés qui buzzent sur les réseaux sociaux. »

 

 

« … faiblit à partir de la décennie 1980 », c’est-à-dire à partir du moment où la révolution néolibérale a commencé. Et ce n’est pas fortuit. Halimi et Rimbert ajoutent :

 

 

« Cette cascade de rebuffades [de la part des sociétés de journalistes] vite balayées a enhardi les propriétaires de journaux, qui, logiquement, poussent plus loin leur avantage. Au Figaro, le sénateur de droite Serge Dassault s’était déjà assuré que ses démêlés avec la justice soient traités avec discrétion (voire pas du tout), que la signature de ses contrats d’armements soit saluée avec émotion et que les États acheteurs de Rafale soient ménagés — « Nous n’avons plus le droit de parler en mal des pays dans lesquels Dassault fait du business », avouait un journaliste. Dorénavant, sans que la société des rédacteurs y trouve (apparemment) à redire, il a aussi obtenu que son journal se métamorphose avec une régularité de métronome en serviteur des industriels milliardaires amis de l’avionneur et gros annonceurs du Figaro. »

 

 

Et le rédacteur en chef du « Diplo » et son confrère en tirent la leçon :

 

 

« Nu, brutal et le plus souvent tu, ce pouvoir n’a nul besoin de parler. On devance ses désirs ; on le redoute d’autant plus qu’on ne comprend pas toujours ses raisons et qu’il n’est tenu d’en fournir aucune ».

 

 

Quant à l’Obs, l’ancien « Nouvel Observateur », l’hebdo de la gauche « caviar » toujours proche du pouvoir lorsque le PS est aux affaires, il décline depuis des années. Il y a deux ans, l’Obs s’est résolument rangé derrière Valls et Macron.

 

 

Et Halimi et Rimbert nous décrivent les curieuses filiations parmi les propriétaires et les dirigeants de l’organe de la gauche libérale.

 

 

« C’est peu dire que le choix d’accrocher L’Obs à la remorque d’un pouvoir aux abois n’a pas été couronné d’une « pleine réussite ». En décembre 2015, le fléchissement des ventes s’accélère. Les actionnaires donnent alors un mois au directeur du journal pour leur présenter un projet de relance éditoriale. Délai très court, ordre de mission aléatoire tant le crédit de l’hebdomadaire est entamé : chacun imagine que les jours de Croissandeau à la tête de L’Obs sont comptés. Or c’est tout le contraire qui se produit. Courageusement, le directeur se défausse en limogeant mi-mai ses deux adjoints, dont l’une, Aude Lancelin, plus à gauche que lui, qu’il licencie sur-le-champ — une première dans l’histoire de cette publication. Le 11 mai 2016, 80 % des journalistes du magazine désavouent Croissandeau. Mais, là encore, les actionnaires — MM. Xavier Niel (compagnon de Mme Delphine Arnault, fille de M. Bernard Arnault), Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Claude Perdriel — lui renouvellent aussitôt leur « absolue confiance ». »

 

 

 

Aude Lancelin, la journaliste virée de l'Obs. Elle est la compagne de l'économiste Frédéric Lordon qui a joué un rôle important dans le mouvement "Nuit debout". Ceci explique sans doute cela !

Aude Lancelin, la journaliste virée de l'Obs. Elle est la compagne de l'économiste Frédéric Lordon qui a joué un rôle important dans le mouvement "Nuit debout". Ceci explique sans doute cela !

 

 

 

Aude Lancelin est l’OVNI de la bande ! Elle est réellement de gauche. Elle est proche de « Nuit debout », son compagnon Frédéric Lordon en fut le principal animateur, et aurait donc transgressé la « ligne social-démocrate » de « l’Obs ». Elle est donc virée. Croissandeau a voulu faire croire à une décision managériale, mais l’actionnaire Perdriel proclame haut et fort qu’il s’agit d’une décision politique. En clair, on ne met plus de gants ! Aude Lancelin est accusée d’avoir publié des textes « antidémocratiques » dont les auteurs sont Alain Badiou, Jacques Rancière, Emmanuel Todd et Yanis Varoufakis ! De là à les traiter de « djihadistes », il n’y a qu’un pas !

 

 

En réalité, c’est le pouvoir qui souhaite que l’Obs combatte la gauche radicale et bien entendu, dans cette perspective, une Aude Lancelin fait désordre ! Alors, la porte est là ! Et, tant pis pour les sociétés de rédacteurs qui peuvent toujours hurler. On leur montre qu’elles n’ont plus rien à dire. Encore, une garantie démocratique qui s’effondre. Serge Halimi et Pierre Rimbert concluent :

 

 

« Le fonds commun républicain d’une presse défendant les droits démocratiques et les libertés publiques a cessé d’être un sanctuaire. Dorénavant, le journalisme encourage la dérive autoritaire du pouvoir, et le fait d’autant plus volontiers que se resserre autour de son cou le cercle de fer des industriels qui le possèdent. »

 

 

Et les services secrets ?

 

 

Après le musèlement de la presse d’opinion, voici les services secrets qui entrent en scène.

 

 

Revenons à « l’Homme nu ». Depuis la chute du Mur :

 

 

« Les services secrets ont troqué un ennemi clairement identifié, en l’occurrence l’Union Soviétique, contre une menace permanente avec laquelle vous ne pouvez conclure une trêve, voire signer une paix. »

 

 

Services de renseignements et Big Data ont un objectif commun comme celui de former la coalition la plus influente de ce siècle en matière de collecte de données et de traitement de l’information mondiale. « La partie la plus puissante de l’Etat américain est ainsi hybridée. »

 

 

En clair, les auteurs ne le précisent pas : il y a connivence entre l’Etat profond américain avec sans doute l’Etat profond d’autres nations occidentales et les transnationales du Big Data instaurant ainsi une gouvernance mondiale dominant, voire éliminant les Etats. C’est en gros ce que dénonçait un Edward Snowden et ce que les documents révélés par Wikileaks prouvent.

 

 

Snowden a expliqué que des services secrets ont pu siphonner les données de pays étrangers parce qu’elles étaient hébergées sur des serveurs d’entreprises privées américaines. Et pas seulement américaines : rappelons-nous l’affaire Belgacom – aujourd’hui Proximus – sous le gouvernement Di Rupo. Le serveur de cette société mi-publique mi-privée héberge les données des institutions européennes et l’on sait qu’elles ont été « hackées ». Cette affaire a été vite étouffée. On ignore si les institutions européennes et Belgacom ont résolu ce problème. En cela, c’est révélateur de la faiblesse des Etats occidentaux et de leurs dirigeants.

 

 

« La fusion des services de renseignements avec des entreprises commerciales du Big Data augure une forme de gouvernement mondial non élu. » Gouvernement mondial qui est le rêve de certains intellectuels comme Jacques Attali, Alain Minc, BHL et consorts.

 

 

Le contrôle des individus

 

 

Il ne s’agit pas seulement pour ce nouveau pouvoir de contrôler les Etats, mais aussi d’assurer le contrôle des individus notamment de leurs comportements. Ainsi, la gestion des comptes en banque, des paiements, etc. La vente de ce type de données à des opérateurs peut rapporter très gros. Il est ainsi possible de tirer des conclusions sur les profils de chaque individu.

 

 

« Chaque individu doit être précisément identifié comme consommateur afin que l’univers commercial puisse venir au plus près de ses habitudes et de ses envies. »

 

 

Nous vivons donc dans un monde qui s’est transformé en buvard.

 

 

« L’effroyable buvard boit, absorbe toutes les traces que nous laissons dans le monde numérique. »

 

 

Ainsi, par exemple :

 

 

« Les utilisateurs de Facebook – 1,4 milliards de terriens – ont implicitement accepté de céder à la firme de Mark Zuckenberg la liste de leurs amis, leur situation amoureuse, leur date anniversaire, leurs photos personnelles et leurs centres d’intérêt. Ce faisant, ils se dépouillent d’une part de leur intimité. Des données cédées en échange d’un service gratuit, avec lesquelles le n° 2 mondial de la pub fait son miel. »

 

 

Les livres numériques sont aussi mouchardés. Les liseuses électroniques enregistrent les types de livres choisis, les habitudes de lecture, etc.

 

 

On peut multiplier à l’infini les objets désormais « connectés » et donc susceptibles d’alimenter le Big Data. Des exemples foisonnent dans l’ouvrage de Dugain et Labbé.

 

 

De Big Brother au Big Data

 

 

Les auteurs considèrent que George Orwell n’aurait pu prévoir un tel système de contrôle de l’ensemble des êtres humains. Ils se trompent. Certes, Orwell n’aurait pu imaginer la technologie qui sous-tend au Big Data, cependant, dans son allégorie « 1984 », l’auteur anglais a imaginé un monde soumis à la surveillance générale au profit d’une élite qui tient en main le « Parti ». Les « télécrans », sorte de TV interactives qu’il a imaginée, destinés à surveiller l’ensemble des habitants d’Oceania, hormis les laissés pour compte qu’il appelle les « prolétaires », ne sont que les outils de la surveillance générale comme le sont les innombrables détecteurs – bien réels ceux-là – qui assurent aujourd’hui notre surveillance , non plus au profit d’un « Parti » mais à celui des entreprises transnationales qui assurent de plus en plus leur domination sur l’ensemble de la planète.

 

 

Eric Schmidt, le patron de Google, se réjouit :

 

 

« Quand on considère l’avenir, avec ses promesses et avec ses défis, on voit s’annoncer le meilleur des mondes. » Ou le pire des cauchemars ! En effet, car Schmidt ajoute :

 

 

« Il sera de plus en plus difficile pour nous de garantir la vie privée. La raison en est que, dans un monde de menaces asymétriques, le vrai anonymat est trop dangereux. »

 

 

Menaces de qui ? De Daesh ou des entreprises transnationales du Big Data ?

 

 

Prométhée à nouveau enchaîné ?

 

 

Prométhée et l’hubris – le destin, l’antique affrontement. Prométhée, l’homme dieu qui défie le destin et les dieux en leur volant le feu est condamné à être enchaîné à jamais et à subir les pires tourments. C’est ce défi que dénoncent Dugain et Labbé. Les entrepreneurs du numérique joueraient au Prométhée d’après eux et se moquent de l’hubris, du destin. Autrement dit, pour les auteurs, il n’y a plus équilibre entre le progrès technologique et l’intérêt de la société.

 

 

C’est mal aborder le problème. Ces géants de la « toile » n’inventent rien. Ils exploitent une technologie déjà relativement ancienne. Tous les ordinateurs digitaux fonctionnent sur les mêmes principes depuis leur invention durant la Seconde guerre mondiale. Il n’y a pas eu de réelles inventions en ce domaine depuis. Mais la technique des ordinateurs s’est adaptée à la formidable révolution technologique issue de la crise pétrolière des années 1970-80 où les quatre pôles technologiques – le matériau, l’énergie, le rapport au vivant, le temps – se sont animés : le matériau nouveau, ce sont les polymères ; l’énergie c’est le renouvelable ; le rapport au vivant, c’est la microbiologie et les manipulations génétiques ; le temps, on est passé de la seconde à la nanoseconde.

 

 

Il y a dans la démarche de Marc Dugain et de Christophe Labbé un refus du progrès, ce qui est très en vogue aujourd’hui. C’est dommage.

 

 

Il n’empêche. La maîtrise de cette technologique permettra à quelques-uns de disposer d’un pouvoir quasi absolu sur le monde. Mais, ils ne l’ont pas encore. Et de toute façon, comme tout pouvoir absolu, il s’effondrera un jour ou l’autre et l’homme sera à nouveau maître de son destin.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

De Big Brother à Big Data

 

Marc Dugain Christophe Labbé

L’Homme nu

La dictature invisible du numérique

 

Robert Laffont Plon, Paris, 2016

 

ISBN 978-2-259-22779-7

 

17,90 €

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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 22:46

 

 

 

Le prétendu coup d’Etat de la nuit du vendredi 15 au samedi 16 juillet destiné à renverser le président turc a eu pour effet de renforcer considérablement un pouvoir qui était ébranlé par la guerre en Syrie, le conflit interne avec les Kurdes et son incapacité à imposer une réforme constitutionnelle qui aurait transformé la Turquie en une théocratie islamique.

 

 

De là à prétendre que ce coup d’Etat fut un coup monté, c’est le pas que franchit Djordje Kuzmanovic sur son blog hébergé par le journal en ligne « Mediapart » :

 

 

« Après observation des événements survenus en Turquie hier soir 15 juillet et les avoir recoupés avec des informations glanées ici et là je vous soumets quelques éléments d’analyse à chaud et une conclusion qui en découle :

 

 

Le coup d’Etat a été très court – factuellement moins de 6 heures.

 

 

Durant le coup d’Etat, aucun responsable politique du régime d’Erdogan ni aucun chef de la police n’a été arrêté par les putschistes. Seul a été arrêté le commandant en chef de l’armée.

 

 

Un seul coup (missile lancé d’un avion) a été tiré sur le lieu supposé où se serait trouvé Erdogan.

 

 

Les chars n’étaient pas appuyés par une infanterie conséquente et de facto ne représentent presque aucune menace en ville.

 

 

Les militaires ont peu de pertes (2 morts apparemment de leur côté – 47 du côté des forces spéciales). Ils ont globalement très peu combattu et se sont rendus très vite.

 

 

La « population » est descendue dans la rue spontanément en pleine nuit pour défendre le régime.

 

 

Depuis trois jours, les ambassades de France, des Etats-Unis, du Royaume Uni sont fermées ou au ralenti. Sans que cela ait été justifié.

 

 

Déjà dans la nuit, la police – fidèle au régime – arrêtait des militaires (près de 3000 pour le moment). 5 généraux d’importance et 29 officiers supérieurs qui comptent ont également été arrêtés.

 

 

A 15 h aujourd’hui, les divers responsables des partis politiques de Turquie passeront les uns à la suite des autres pour dénoncer le coup d’Etat et appuyer Erdogan et la « démocratie ». Toute contestation ou formulation de doute à ce moment sera bien entendu très dangereuse (Erdogan a plusieurs dois été près de lever l’immunité parlementaire des députés, en particulier ceux du HDP).

 

 

Bref, pour un coup d’Etat, en particulier de la très sérieuse armée turque, il ni fait ni à faire. Pour le moins, c’est un coup d’Etat mal préparé et frappé d’amateurisme. »

 

 

En effet, il est assez curieux que les chefs des insurgés aient agi avec autant de légèreté. Aucun dirigeant important du régime n’a été arrêté, aucun bâtiment stratégique n’a été occupé avant la descente des chars dans la rue. Il est pour le moins bizarre que les grandes ambassades aient été fermées trois jours avant le soi-disant putsch.

 

 

 

Facetime au service du pouvoir d'Erdogan

Facetime au service du pouvoir d'Erdogan

 

 

 

On peut s’étonner que l’appel d’Erdogan diffusé par smartphones via Facetime en pleine nuit ait eu pour effet de faire descendre dans les rues d’Ankara et d’Istanbul des milliers de Turcs s’opposant aux putschistes. En réalité, ces civils étaient des militants de l’AKP, le parti d’Erdogan, déjà parfaitement organisés.

 

 

Le « Courrier international » rapporte de son côté les analyses de plusieurs organes de presse, notamment celle du quotidien libanais « l’Orient – le jour » qui titre : « La théorie du complot s’est propagée lorsque le coup d’Etat a commencé à battre de l’aile. ». Le journal libanais rapporte le questionnement d’une citoyenne turque :

 

 

« Pourquoi n'ont-ils (les militaires) pas arrêté des membres du gouvernement plutôt que de s'emparer des chaînes de télévision ? Pourquoi bombarder l'hôtel d'Erdogan seulement après son départ pour Istanbul ? Pourquoi ont-ils tenté un coup avec si peu d'effectifs, alors que c'était évident que cela ne mènerait nulle part ? Pourquoi certains militaires déclarent-ils qu'ils n'ont réalisé qu'ils faisaient un coup d'État que lorsque des gens révoltés sont montés sur les tanks ? » s’interroge Asli, une citoyenne turque de 30 ans. »

 

 

Et le reporter de « l’Orient – le jour » qui se trouvait à Istanbul ajoute :

 

 

« Il faut dire qu'il est normal que cette tentative de coup d'État ait suscité de nombreuses interrogations, tant les circonstances de cette soirée du 15 juillet semblaient absurdes : affrontements entre policiers et soldats ; des citoyens qui, suite à l'appel d'Erdogan sur l'application Facetime, se rendaient dans les rues pour manifester leur soutien envers le président au même moment que le Parlement d'Ankara était bombardé, etc. Plus tard dans la nuit, des avions survolaient le centre-ville à toute allure, franchissant parfois le mur du son et terrorisant les habitants près de la place Taksim.

 

 

Pour Sinem, citoyenne de 31 ans, la réaction d'Erdogan est dénuée de sens : « Quel président invite ses citoyens à descendre dans les rues en envoyant des messages sur leurs téléphones et en demandant aux imams, tel un appel à la prière, d'encourager la population à défendre la démocratie au lieu d'ordonner à son peuple de rester à la maison et de laisser la police et les militaires régler ça entre eux. Car après tout, tout ceci a fini avec des terribles images de Turcs qui attaquent, frappent et tuent des soldats. »

 

 

 

Des "barbus" lynchent de jeunes soldats sur le pont du Bosphore à Istanbul.

Des "barbus" lynchent de jeunes soldats sur le pont du Bosphore à Istanbul.

 

 

 

Pour le site tunisien « Kapitalis », cette tentative de putsch pourrait bien être en réalité une « mise en scène soigneusement orchestrée ». Il n’est « pas saugrenu » de penser que « le désordre a été organisé » par le président « pour conforter son pouvoir absolu ». Une stratégie « dans la droite ligne de l’enseignement du Prince » de Machiavel, philosophe italien qui a théorisé l’art de gouverner et qui « conseille la simulation, y compris du complot, pour se débarrasser de ses ennemis ». Machiavel préconise même, si nécessaire, d’utiliser la répression, mais de le faire d’un seul coup, pour ne pas avoir à recommencer, ajoute Kapitalis. Avant de conclure : « Au creux des apparences d’aujourd’hui, le secret du visible [s’offre] à nos yeux. »

 

 

En tout cas, voilà un beau sujet d’études pour les spécialistes de la théorie du complot !

 

 

D’autres analystes s’opposent à cette thèse, ainsi le chercheur français Jean-François Pérouse qui se trouvait à Istanbul lors des événements. Dans une interview à « Mediapart », il conteste la thèse du complot monté par Erdogan. Il conteste la thèse du faux putsch organisé par Erdogan lui-même :

 

 

« Je ne pense pas que l’on puisse aller jusque-là : il y a quand même eu de nombreux morts, l’affaire aurait pu déraper, ce n’était pas contrôlé dès le début. Il y a eu un basculement autour de vendredi minuit. Mais jusque-là, il y avait beaucoup d’incertitudes. Si le chef de la première armée a mis au courant assez tôt Erdogan, celui-ci n’a pas maîtrisé le cours des événements. Ce qui n’exclut pas qu’après minuit, l’affaire a pu être grossie et mise en scène pour reconstruire l’image de sauveur et de martyr de la démocratie d’Erdogan. »

 

 

 

La foule des "barbus" turcs descend "spontanément" dans la rue...

La foule des "barbus" turcs descend "spontanément" dans la rue...

 

 

 

On le voit : Pérouse laisse planer un doute ! Il ajoute :

 

 

« Cela ressemble quand même à une opération suicide, qui a dérapé très vite. Ces militaires sont complètement coupés des évolutions de la société turque, qui ont pensé que l’armée allait réagir en bloc et les suivre. Il y a une erreur d’analyse considérable, qui a conduit ensuite à des opérations quasi désespérées. À partir du moment où le chef de la première armée ne suivait pas, pas plus que l’armée de terre, c’était voué à l’échec. Il y a eu un aveuglement initial que le groupe a payé très cher, et qui peut expliquer cette dérive suicidaire. »

 

 

Reconnaissons que ce raisonnement prête à caution : on voit mal une partie de l’armée se désolidariser de son chef et se lancer ainsi à l’aventure.

 

 

 

Un char des putschistes "conquis" par la foule

Un char des putschistes "conquis" par la foule

 

 

 

Aussi, au-delà de ces considérations, les conséquences de ce faux coup d’Etat ou de ce coup d’Etat manqué sont énormes.

 

 

Il a été suivi d’une immense purge dans l’armée et aussi dans la magistrature. Plus d’un cinquième du corps de la magistrature est aujourd’hui en garde à vue ! D’autre part, des abominables lynchages ont été perpétré par des « barbus » : de jeunes soldats ont été précipités du haut du pont du Bosphore à Istanbul, d’autres ont été piétinés, on parle même de décapitations.

 

 

Qu’on ne vienne pas dire que tout cela fut spontané ! Il est évident qu’en moins de deux jours, l’armée et la magistrature qui sont les deux corps qui peuvent gêner Erdogan n’ont pu être épurés aussi massivement. Tout cela nécessite une organisation qui ne se met pas en place en une journée ! Et Pérouse ose affirmer que « c’est un phénomène massif, qui est possible de manière conjoncturelle vu la nature de la trahison d’une partie de l’armée contre l’État. »

 

 

Il va même jusqu’penser que tout cela pourra être bénéfique :

 

 

« Et le meilleur exemple de cela sera le dossier kurde. Il y a une fenêtre qui s’ouvre, une nouvelle donne possible, car les militaires qui ont participé au putsch étaient en pointe dans le durcissement face aux populations kurdes. Depuis samedi, ils sont complètement discrédités, et leur politique avec, ce qui crée un vide complet à l’est, que n’exploitent pas les partisans du PKK (guérilla kurde). Cette réserve ouvre la possibilité du processus de paix.

 

 

On se dirige donc peut-être vers un référendum, qui donnera le droit à Erdogan de modifier la Constitution et d’instaurer un régime présidentiel. Mais jusqu’où ira-t-il ? Il est donc trop tôt pour dire ce qu’il adviendra de cette tentative ratée de coup d’État : nouveau tournant autoritaire, ou possibilité d’une détente. »

 

 

Il est assez surprenant qu’un intellectuel de ce niveau puisse manifester un tel optimisme quand on voit quelles furent les dérives de Recep Tayyip Erdogan depuis sa prise de pouvoir en 2003.

 

 

 

Pour l'opinion publique internationale, Erdogan a le soutien massif de la population.

Pour l'opinion publique internationale, Erdogan a le soutien massif de la population.

 

 

 

De son côté, Djordje Kuzmanovic conclut :

 

 

« Que s’est-il passé hier soir ? Beaucoup de journalistes et de commentateurs envisagent la possibilité d’un faux coup d’État, orchestré par Erdogan pour obtenir les pleins pouvoirs. D’autres disent que la menace d'un putsch n'était pas si sérieuse.

 

 

Moi, je me fous des hypothèses. Tout ce que je vois, c’est que plus de 200 personnes sont mortes. C’est que ceux que l’AKP a appelé à envahir les rues ont décapité de jeunes soldats, jeté leur tête du pont Bosporus et sauté sur leur corps inerte. Ceux qui, chaque jour, tuent, violent, harcèlent, agressent, terrorisent, ont aujourd’hui le statut de "héros".

 

 

Les autorités turques ont annoncé avoir renvoyé 2.745 juges après la tentative de coup d'État. Une dizaine de membres du Conseil d’État sont détenus, 38 autres sont recherchés et 2.800 membres des forces armées turques ont été arrêtés. Le département de Police d’Istanbul a donné l’ordre de "tirer à vue" sur tout soldat en uniforme qui ne se trouverait pas sur son lieu de travail.

 

 

Erdogan avance vers le pouvoir absolu. Ses partisans armés ont pris la rue. Nous sommes les prochains. La prochaine fois que vous entendrez parler de la Turquie, ce sera pour des décapitations de gauchistes, de Kurdes, d’Alévis, d’homosexuels, de femmes ou étudiants... Chacun d'entre nous est menacé. »

 

 

Bref, c’est la nuit des longs couteaux de Recep Tayyip Erdogan !

 

 

Et le pire fut la réaction des pays occidentaux. Réunis en Mongolie, les Européens ont salué le « maintien de la démocratie » en Turquie. Par après, il leur fallut quelque peu déchanter lorsqu’on s’aperçut de la violence de la répression. Didier Reynders, le ministre belge des Affaire étrangères, parla de garantir « l’état de droit » et Jean-Marc Ayrault son collègue français invoqua lui aussi le maintien de ce fameux « état de droit », d’une manière un peu plus ferme, certes.

 

 

Cela traduit la constante peur et pusillanimité des « Occidentaux ». Que va faire Erdogan qui n’a jamais eu les mains aussi libres ? Comment va-t-il concilier sa politique de conquête avec la participation de son pays à l'OTAN ? Que fera-t-il dans la coalition soi-disant anti-Daesh ? La Turquie sera-t-elle toujours candidate à une adhésion à l'Union européenne ? Nous le saurons bientôt.

 

 

On peut cependant douter que le dictateur d’Ankara soit impressionné par ces déclarations… Comme le dit le journaliste belge de la RTBF, Eddy Caeckelberghs :

 

 

« La grande purge commence sous l'œil complice des états OTAN et UE qui lui passent tout. Il aura son présidentialisme à vie. Tout ne fait que commencer. Et nous sommes DÉJÀ allés à Munich. »

 

 

Tout est dit en ces quelques mots.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 14:36

 

 

Le carnage de Nice est sans doute le pont trop loin pour bien des citoyennes et des citoyens des pays européens. Pourquoi ?

 

 

Cet attentat est parmi les plus meurtriers de ceux qui ont ensanglanté la France et la Belgique depuis 2015.

 

 

Le modus operandi de cette attaque est nouveau et particulièrement atroce dans sa banalité : ce n’est plus un commando organisé nécessitant une logistique lourde. Ici, c’est un homme seul qui agit – du moins en apparence – avec un camion, véhicule banal qui n’attire pas l’attention. Ce n’est plus l’acte terroriste « classique », mais une attaque menée par un individu inconnu des services spéciaux.

 

 

 

Le carnage de Nice de ce 14 juillet 2016 est le pont trop loin !

Le carnage de Nice de ce 14 juillet 2016 est le pont trop loin !

 

 

 

Autrement dit, on affaire cette fois-ci à une personne qui ne revient pas de Syrie, donc qui est inconnue des services de renseignements, qui est plus ou moins « intégrée » même si cet individu a des ennuis judiciaires. Ainsi, cet individu est quasi indétectable et donc encore plus dangereux que le djihadiste « classique ».

 

 

Néanmoins, le tueur a bénéficié de complicités – la théorie du « loup solitaire » est absurde – puisque la police française a arrêté à ce jour sept individus soupçonnés d’être en liaison avec cette attaque. Rappelons-nous que Mohammed Merah à Toulouse a lui aussi eu des complices. Il est évidemment impossible de monter une attaque pareille sans bénéficier d’aides diverses et notamment financières.

 

 

D’ailleurs, Alain Bauer le dit tout net dans la « Libre Belgique » du 16 juillet :

 

 

« Un loup solitaire est un loup qui a été exclu de la meute et qui n’a plus aucun lien avec quoi que ce soit. Le dernier loup solitaire identifié était Anders Breivik (NdlR : auteur des attentats néonazis en Norvège en 2011). Pour tous les autres, ce n’était pas le cas. Un envoyé spécial n’est pas un journaliste solitaire. Il travaille pour sa rédaction. Je mets donc en garde contre l’utilisation débridée, désordonnée et sans contenu de ce terme de loup solitaire. »

 

 

 

Alain Bauer est un des plus grands spécialistes des questions d'ordre public et de terrorisme.

Alain Bauer est un des plus grands spécialistes des questions d'ordre public et de terrorisme.

 

 

 

Mediapart de son côté écrit :

 

 

« Un mode opératoire jusqu’ici jamais employé en France. Pourtant, le fait que la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur soit une des quatre à concentrer le plus grand nombre d’islamistes radicaux, que l’apprenti djihadiste Moussa Coulibaly avait attaqué à l’arme blanche, le 3 février 2015, trois militaires en garde statique Vigipirate dans cette même cité niçoise et surtout que le scénario choisi par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, jeudi soir, corresponde aux prescriptions d’Abou Mohammed al-Adnani qui, en septembre 2014, avait exhorté les musulmans vivant dans l’Hexagone, qui se retrouvaient face à « un infidèle français » : « Renversez-le avec votre voiture ! » Tout ceci pourrait laisser penser que le scénario était écrit d’avance. Ce que pointait, lors de son audition devant la commission d’enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, René Bailly, le directeur du renseignement à la préfecture de police de Paris (DRPP) : « Les terroristes écrivent toujours à l’avance ce qu’ils vont faire. Je vous renvoie aux numéros 4 et 5 de cette revue [Dar-al-Islam, le magazine de propagande de l’État islamique à l’attention des francophones – ndlr], dans lesquels Daech nous avertissait qu’il frapperait des centres commerciaux, des policiers, des militaires, des moyens de transport – il a déjà frappé un TGV – et des salles de spectacle. Bref, il y déclinait ses objectifs. »

 

 

Le « frais gazouillis des indics » vaut bien plus que le high tech.

 

 

En tout cas – et c’est une bonne nouvelle pour nos libertés – les techniques sophistiquées de surveillance ont une fois de plus démontré leur inefficacité. Cela prouve que la surveillance générale dénoncée par Edward Snowden et des auteurs comme Marc Dugain et Christophe Labbé dans L’homme nu – la dictature invisible de la révolution numérique, Robert Laffont Plon, 2016, est inopérante en l’occurrence.

 

 

On peut d’ailleurs se poser la question : le terrorisme n’est-il pas le prétexte pour rendre opérationnelles ces technologies de surveillance générale qui n’auraient pas été tolérées dans des circonstances normales ? Déplorons également la méthode qui consiste à faire passer en fin de session parlementaire des projets de lois prétendument « antiterroristes » et en réalité liberticides comme c’est le cas en Belgique actuellement.

 

 

Ensuite, on sait que s’il est possible de neutraliser un groupe de djihadistes préparant un attentat – cela s’est d’ailleurs fait régulièrement, il est par contre quasi impossible de prévenir un attentat lorsque ses auteurs sont prêts à passer à l’action. Notons que ce n’est pas par la surveillance générale que les forces de l’ordre ont pu agir, mais grâce au « frais gazouillis des indics » comme au bon vieux temps des films de Maigret et de Belmondo…

 

 

Mais une autre question se pose : pourquoi cette multiplication d’attentats de plus en plus meurtriers ?

 

 

En plus de leur caractère sanguinaire, ces attaques visent les symboles de notre société : Charlie Hebdo est le journal à abattre avec ses caricatures, le Bataclan représente un modèle culturel haï par ces fanatiques, les terrasses un mode de vie à éradiquer, les aéroports la liberté de circulation, même si celle-ci est lourdement entravée par les contrôles antiterroristes, le métro Maelbeek visait manifestement les institutions européennes, le 14 juillet n’est pas une date choisie au hasard – elle représente bien sûr la fête nationale française, mais elle symbolise une rupture qui a marqué l’histoire bien au-delà de la France –, la Promenade des Anglais à Nice est le lieu symbole des vacances et de l’hédonisme et par conséquent du tourisme qui devient un secteur vital dans nos économies en pleine déglingue.

 

 

 

L'attaque de Nice visait non seulement le symbole universel représenté par le 14 juillet mais aussi le tourisme, secteur clé de l'économie française et signe de sa déglingue.

L'attaque de Nice visait non seulement le symbole universel représenté par le 14 juillet mais aussi le tourisme, secteur clé de l'économie française et signe de sa déglingue.

 

 

 

La chimère du choc des civilisations

 

 

De là à dire qu’il s’agit du fameux « choc des civilisations », c’est un pas qu’il est trop aisé de franchir. Il y a d’autres raisons.

 

 

Tout d’abord, ce fameux choc des civilisations est une chimère. La brillante civilisation occidentale, source de progrès, source de la démocratie se trouve désarmée face à la barbarie islamique, comme hier, le monde libre se trouvait soi-disant affaibli face à la prétendue menace du communisme asiatique. Cette dualité est aussi absurde qu’insupportable. La civilisation occidentale a d’ailleurs été plusieurs fois dépassée au cours de l’histoire, notamment par la chinoise et par… la musulmane. On oublie qu’elle s’est imposée par des conquêtes sanguinaires dès le XVIe siècle qui ont conduit au colonialisme dont on subit encore les conséquences et dont le néocolonialisme est un avatar. Et, c’est encore au nom de cette civilisation et de la « démocratie » que l’on intervient au Proche Orient et en Afrique.

 

 

Depuis la guerre du Golfe de 1991, les néoconservateurs américains et leurs alliés européens tentent d’imposer un « grand Moyen Orient » composé de petites entités politiques sur la base de critères ethniques et religieux, cela dans l’intérêt aussi bien des USA que d’Israël et des monarchies pétrolières dont l’Arabie Saoudite et Qatar. Ce bouleversement est générateur de troubles majeurs dans la région. Et puis vient se greffer à cela le nouvel ennemi désigné : l’Iran.

 

 

Et là, on donne au conflit un aspect religieux. Les pays de la péninsule arabique sont sunnites, l’Iran est chiite. L’Irak compte une majorité chiite qui est au pouvoir et la Syrie est dirigée par un pouvoir chiite également, sans compter la Turquie sunnite. On observera que Daesh - organisation sunnite – s’attaque à des objectifs situés dans les agglomérations chiites en tentant de faire un maximum de victimes, comme le dernier attentat à Bagdad. C’est donc la confusion la plus totale et les Occidentaux s’enlisent dans ce chaos qu’ils ont eux-mêmes créé. Et cela a des conséquences tragiques.

 

 

Depuis la guerre d’Irak en 2003, les bombardements d’abord américains, ensuite occidentaux ont fait quelque 4.000.000 de morts. C’est énorme ! Il ne faut dès lors pas s’étonner de l’énorme capital de haine engrangé contre les Occidentaux. Ces bombardements, dans le but de la guerre « zéro morts » pour ne pas faire intervenir de troupes au sol et dans le plus grand intérêt du complexe militaro-industriel, sont en outre inefficaces et ne font en rien reculer Daesh. Seules les interventions sur le terrain donnent des résultats comme la libération de Palmyre par les Russes et les Syriens.

 

 

 

Deux chasseurs bombardiers US F15 E en mission dans le ciel syrien

Deux chasseurs bombardiers US F15 E en mission dans le ciel syrien

 

 

 

Mais l’on s’obstine ! Quelle est la réponse de Hollande à l’attentat de Nice : on va intensifier les bombardements contre Daesh ! Le Guardian écrit :

 

 

« Dans le secteur de la défense, les lobbyistes ont appris à exploiter les attentats terroristes, qui justifient selon eux de recevoir toujours plus d’argent et d’acheter des équipements toujours plus sophistiqués. Par une cruelle ironie du sort, le public niçois venait d’assister à une démonstration de force de l’aviation de chasse française. Or, au moment où une “offensive” a été lancée contre les spectateurs, les avions se sont avéré tout aussi utiles que des sarbacanes – au même titre que l’arsenal français de missiles nucléaires et de porte-avions. »

 

 

De deux choses l’une

 

 

Et l’auteur de l’article, Simon Jenkins, ajoute :

 

 

« Un chauffeur de camion à Nice ne menace aucunement la sécurité de l’Etat français, tout comme d’autres actes similaires ne mettent pas en péril la sécurité des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Associer l’Etat-nation à l’exécution aveugle d’innocents est une aberration politique. L’idée selon laquelle les dirigeants peuvent éviter ce genre d’attaques au moyen d’une riposte armée nous détourne complètement du travail de police et des services de renseignement, qui sont les plus à même de réduire la fréquence des attentats.

 

 

Cette approche nationalise et institutionnalise la panique collective. Elle pousse les gouvernements à un aventurisme écervelé à l’international et, au plan national, réduit les citoyens à des vies privées qu’il faut “sécuriser”. »

 

 

De deux chose l’une : ou bien les dirigeants européens sont aveugles et s’obstinent dans leur politique absurde d’offensive militaire dont l’inefficience est démontrée depuis des années, ou bien ils prennent prétexte du terrorisme pour poursuivre la stratégie aberrante imprégnée de l’idéologie néoconservatrice. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne fera qu’accroître la menace terroriste et cette politique va à l’encontre des intérêts vitaux des Européens.

 

 

 

François Hollande à propos de l'attentat de Nice n'a une fois de plus pas la réponse adéquate.

François Hollande à propos de l'attentat de Nice n'a une fois de plus pas la réponse adéquate.

 

 

 

Un spécialiste du terrorisme, l’islamologue, professeur à l’Université de Liège et policier Alain Grignard explique dans une interview à « l’Echo » du 15 juillet :

 

 

« Au départ, l’Etat islamique n’avait peut-être pas nécessairement l’intention de mener des actions chez nous : il construisait méthodiquement une structure qui nous paraît surréaliste mais qui pour eux suit une logique implacable. À partir du moment où, en 2014, on a bombardé l’Etat islamique, les choses ont changé : il était attaqué sur son territoire. Religieusement, il pouvait se placer sur un mode de djihad défensif, ce qui facilitait la propagande. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là qu’on a vu de plus en plus des francophones se manifester dans les médias de l’État islamique.

 

 

On a attaqué pour suivre les États-Unis. Et ce qui a déclenché les bombardements ça a été au départ les persécutions des chrétiens et des yézidis. C’était un timing assez maladroit : quand c’est les musulmans on ne fait rien, mais quand ce sont les chrétiens, là on intervient. C’est facile à exploiter par la propagande de l’État islamique. On aurait pu intervenir quand l’Etat islamique prenait des barrages hydrauliques stratégiques et justifier l’intervention en disant que l’Etat islamique allait priver d’eau une grande partie des musulmans qui vivent là-bas. »

 

 

 

Alain Grignard s'avère être un des meilleurs connaisseurs de la problématique du terrorisme. On ne l'écoute pas. Ce n'est pas étonnant : il ne va pas dans le sens de la pensée unique.

Alain Grignard s'avère être un des meilleurs connaisseurs de la problématique du terrorisme. On ne l'écoute pas. Ce n'est pas étonnant : il ne va pas dans le sens de la pensée unique.

 

 

 

La religion a un rôle secondaire.

 

 

Quant à la religion qui est mise en avant par le discours officiel et la propagande des médias, elle joue en définitive un rôle secondaire.

 

 

Alain Grignard ajoute :

 

 

« Dans des sociétés qui sont en déshérence pour des raisons socio-économiques, politiques, etc. – comme certains quartiers de Chicago dans les années 1930 – on voit la formation de sous-cultures, qui forment des gangs. Et ces gangs sont en guerre contre une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas ou plus. Ce sont les mêmes mécaniques auxquelles on assiste : des gens qui détestent la société dans laquelle ils vivent. Et par une espèce de grimace de l’Histoire, ils rencontrent une espèce de comburant identitaire, avec un mélange de religion, une cause à laquelle ils peuvent s’identifier, qui peut rendre leurs méfaits non seulement légitimes mais rédempteurs. »

 

 

Il n’y a pas, à ma connaissance, meilleure analyse. D’ailleurs, il suffit d’examiner la personnalité des terroristes connus comme Abaaoud, les frères Abdeslam, Mohammed Merah et le dernier en date, Mohammed Lahouaiej Bouhlel : de petits délinquants violents et pas du tout marqués par la religion. Si Abaaoud a été en Syrie, c’était plus par esprit d’aventure et par un besoin de violence que par dévotion à l’Islam intégriste. La religion ne fait donc que lui donner une légitimité à son engagement et une justification à ses crimes.

 

 

 

Feu Mohammed Merah correspondait bien au profil du djihadiste classique.

Feu Mohammed Merah correspondait bien au profil du djihadiste classique.

 

 

 

La réponse à ce fléau est donc sociale. Lutter contre la pauvreté et donner aux banlieues françaises et aux quartiers belges, les moyens de se redresser par un encadrement de ces jeunes paumés à la merci des fanatiques et une réelle politique d’intégration à la société non pas par une laïcité imposée, mais par l’enseignement et l’emploi. De nouveaux gisements d’emplois peuvent et doivent ainsi être créés.

 

 

Mais, on se rend compte que tout cela nécessite une réelle volonté politique et la fin des politiques d’austérité afin de donner les moyens aussi importants qu’indispensables aux pouvoirs publics. On en est très loin aujourd’hui !

 

 

Nos « élites » sont responsables de cette vague de carnages. Elles le savent, tout en étant dans le déni. Et elles continuent à danser aux rythmes de l’orchestre du Titanic en espérant qu’il sombre le plus tard possible.

 

 

Cependant, il ne reste plus beaucoup de temps.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 13:46

 

 

 

Les dernières péripéties qui ont secoué l’Union européenne et ses institutions délient les langues. Après le « Brexit », le paroxysme est atteint avec l’embauche de Barroso à Goldman Sachs, sans oublier les sanctions décrétées par la Commission européenne à l’Espagne et au Portugal pour déficit excessif.

 

 

Quand on sait que l’excès de déficit du Portugal est dû au renflouement d’une banque en faillite que l’Etat lusitanien a dû aider pour préserver la stabilité des sacro-saints marchés, on peut s’étonner de l’intransigeance de la Commission si prompte à se plier aux mêmes marchés, intransigeance que d’aucuns trouvent excessive et surtout contreproductive.

 

 

Des sanctions pour « camoufler » une nouvelle crise bancaire ?

 

 

En outre, selon l’économiste en chef de la Deutsche Bank, David Folkerts-Landau, il faudrait créer un fonds de 150 milliards d’Euros – rien que cela ! – pour renflouer les banques européennes. En Italie, au Portugal et en Grèce, le poids des « créances douteuses » - euphémisme pour signifier des produits dérivés pourris – va crescendo : 18 % en Italie, 13 % au Portugal et 34 % en Grèce, sans oublier l’Irlande qui atteint 15 %. En outre, selon la banque centrale européenne, les mêmes « créances douteuses » s’élèvent à 950 milliards d’Euros dans les grandes institutions bancaires.

 

 

La cause en est la récession de 2012-2013 et la croissance quasi nulle des économies européennes. Bref, tout cela est consécutif des politiques d’austérité imposées par… l’Union européenne.

 

 

 

Couverture du numéro du 8 juillet de l'hebdomadaire de la City, "The Economist"

Couverture du numéro du 8 juillet de l'hebdomadaire de la City, "The Economist"

 

 

C’est d’Italie que viendra sans doute la prochaine crise bancaire. D’après le financier belge de New York, Georges Ugeux, sur son blog « Démystifions la finance » hébergé par le « Monde.fr », « la crise des banques italiennes sera la prochaine crise européenne. » Il ajoute :

 

 

« On ne pouvait ignorer la gravité de la situation. Or les banques italiennes ont un pourcentage de dette souveraine qui atteint de telles proportions que la demande de la commission de limiter l’encours de dette souveraine propre des banques a été rejetée par le véto du premier Ministre italien, Matteo Renzi. La limite était de 10% des actifs des banques et l’Italie est à 10,4% auxquels il faudrait ajouter les 7% de risques souverains. On se sert avant d’assurer la stabilité financière des banques: a 1,43% pour dix ans, les obligations italiennes sont subsidées d’au moins 3%.

 

 

Quelle est la proportion des actifs de la BCE qui sont soit dans la dette souveraine soit dans la dette bancaire du pays? Même cette information essentielle au contrôle de ses activités n’est pas disponible dans le fouillis de ses statistiques. Ce manque de transparence ouvre la porte à toutes les suspicions. Pour ma part, j’estime le risque italien à 25 % des 3.000 milliards du bilan de la BCE, soit près de 750 milliards d’euros. Cela limite les possibilités futures d’intervention. »

 

 

La situation – on s’en rend compte – est devenue plus que périlleuse. Le « Brexit » est un échec pour l’Union européenne, l’intransigeance excessive de l’Eurogroupe – autrement dit de l’Allemagne – pourrait entraîner la catastrophe en plus d’une crise bancaire annoncée. Mais, comment en sortir ?

 

 

Il est intéressant, surtout dans de pareilles circonstances, de lire ce que disent les « anciens » qui ont participé à la construction européenne. Et ce n’est guère étonnant qu’ils s’expriment pour le moment leur colère. Epinglons deux interviews : dans le « Figaro » du10 juillet 2016 celle d’Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères français à l’époque de la cohabitation entre Chirac et Jospin, et dans le « Soir » du 12 juillet l’interview de Pierre Defraigne, directeur du Centre Madariaga – Collège d’Europe de Bruges et ancien chef de cabinet d’Etienne Davignon lorsqu’il était vice-président de la Commission européenne.

 

 

 

 

Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères considère que les élites devraient écouter le peuple.

Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères considère que les élites devraient écouter le peuple.

 

 

 

Le peuple : l’oublié de l’Union européenne

 

 

Hubert Védrine parle du grand oublié de l’Union européenne dont un s’est rappelé au bon souvenir des institutions de Bruxelles avec le « Brexit », le peuple.

 

 

« Les gens veulent plus de démocratie proche et identifiable, et moins de ces institutions qui se veulent omnipotentes et omniscientes. L’urgence est de ne pas laisser passer cette occasion, peut-être la dernière que nous fournit le choc du Brexit, de repenser l’Union européenne en profondeur. »

 

 

L’ancien ministre français des affaires étrangères rappelle combien ce qu’on appelle l’Europe est impopulaire.

 

 

« Fait-il rappeler aussi que Maastricht est passé à 1 % en dépit du poids de Mitterrand et du soutien des élites ? Que le Traité Constitutionnel européen de 2005 a été rejeté à 55 % ! Que les Néerlandais avaient voté contre, plus encore que la France. C’est un problème qui a plus de vingt ans.

 

 

Je trouve consternant l’aveuglement de ces élites qui ne veulent jamais se remettre en cause et acceptent de voir dépérir leur lien avec la démocratie. Après quoi, condamner le populisme ne sert à rien. C’est comme condamner la fièvre (…) Les peuples sont en convulsion parce qu’ils se sentent abandonnés, délaissés et méprisés.

 

 

Condamner le populisme sans traiter ses causes, ce n’est pas plus efficace que d’asperger un vampire avec de l’eau bénite. »

 

 

On se souvient des propos de Daniel Cohn Bendit qui estimait que le peuple n’a pas toujours raison. Il oublie que le peuple a aussi ses raisons comme il les exprime à chaque consultation. Eh bien ! Le peuple, cet oublié, s’est rappelé par le référendum sur le « Brexit » au bon souvenir des élites qui dirigent les institutions européennes.

 

 

Tout est chamboulé.

 

 

Le « Brexit » a eu un effet dévastateur. Si on écoute Pierre Defraigne, plus rien ne sera jamais comme avant. Le TTIP – le traité commercial transatlantique – est remis en question. « Négocier le TTIP devient caduc avec le Brexit » affirme le directeur du Collège d’Europe de Bruges.

 

 

 

 

 

 

Pierre Defraigne : le TTIP est désormais caduc.

Pierre Defraigne : le TTIP est désormais caduc.

 

 

 

Tout d’abord, la négociation sur le TTIP qui continue « comme si de rien n’était » n’aboutira certainement pas sous l’administration Obama. En premier lieu, c’est à cause de la campagne présidentielle aux Etats-Unis où Obama ne veut pas mettre Clinton en difficulté face à Trump.

 

 

Le point critique, en effet, est les marchés publics.

 

 

« Dans ce domaine, l’Europe a imprudemment ouvert son marché, alors que les Américains l’ont réservé, surtout pour ce qui concerne les chantiers des villes et des Etats fédérés, au bénéfice des PME. Les Etats-Unis ne feront pas de concessions sur ce point, et on n’aura tout simplement pas d’accord à signer. »

 

 

On observe, une fois de plus, que l’Europe est engluée dans la dogmatique ultralibérale du libre échange et de l’ouverture des marchés, alors que les Etats-Unis sont bien plus pragmatiques et préservent les intérêts de leurs entreprises et de la population américaine.

 

 

En plus, il y a une série d’inconnues : il y aura un nouveau Congrès américain dans la foulée des élections présidentielles, le nouveau président devra nommer de nouveaux négociateurs.

 

 

Et, une fois de plus, c’est l’Allemagne qui pousse à conclure sur le TTIP. Pierre Defraigne le dit tout net :

 

 

« Le TTIP est un mirage. C’est une affaire mal emmanchée depuis le début, qui prouve le manque de vision stratégique de la part des leaders européens. La négociation a été entamée en 2013, à un moment où la pression de la Russie s’est accentuée sur l’Ukraine. Dans le même temps, les Etats-Unis pivotaient de plus en plus vers l’Asie. Cela a créé un mouvement de panique en Europe, où on a peur d’être abandonné. On a cherché à se raccrocher à tout prix au train américain, ce qui arrangeait bien une partie des entreprises exportatrices allemandes influentes au sein du gouvernement Merkel. »

 

 

Ces propos expriment clairement la situation en Europe :

 

 

Une peur panique d’un repli américain. Autrement dit, l’Union européenne refuse de se donner les moyens d’une politique indépendante et les dirigeants européens n’ont aucun courage pour tenter de s’orienter vers une politique plus affirmée.

 

 

Merkel, la plus forte au sein du Conseil européen, agit en fonction des intérêts des seules entreprises transnationales allemandes. L’Union européenne n’est plus que le champ clos des rapports de forces entre Etats-membres où, pour le moment, l’Allemagne détient les clés.

 

 

Quant au vote pour le « Brexit », Pierre Defraigne estime :

 

 

« … les gens lui [à l’Europe] reprochent de ne pas les avoir protégés contre la mondialisation. Mais même aux Etats-Unis, qui sont les grands gagnants de la globalisation, la répartition des fruits du libre-échange est loin d’être égalitaire. Ceux qui en ont profité, ce sont les actionnaires des grands groupes multinationaux, alors que les travailleurs ordinaires font figure de laissés pour compte. »

 

 

En conclusion, pour Defraigne :

 

 

« En Europe, c’est la crise de la zone euro qui exerce une pression déflationniste à cause de son dysfonctionnement. Cela ne peut être compensé que par la demande extérieure. (…) Dans ces conditions, de nouveaux accords commerciaux risquent d’aggraver encore des tensions sociales déjà fortes résultant d’un creusement des inégalités. »

 

 

Et nous ne sommes plus dans un jeu à parts égales :

 

 

« L’Europe est confrontée à un énorme problème d’innovation. Nous avons un grand retard sur les Etats-Unis et aujourd’hui même sur la Chine. En quoi un nouvel accord commercial va aider à résoudre ce problème ? »

 

 

Autrement dit : stop au TTIP !

 

 

Cela dit, il ne faut pas négliger les autre conséquences du « Brexit » comme la volonté de l’Ecosse, de l’Irlande du Nord et de Gibraltar de rester dans l’Union européenne quitte à se séparer du Royaume Uni, ce qui serait un bouleversement majeur.

 

 

Il y a cependant un élément nouveau et fondamental : le peuple s’est exprimé et a fait bouger les choses. Il demande clairement que l’on prenne une autre voie. C’est la première fois que cela se passe pour une question européenne. Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

 

 

Mais qui va le faire ? Qui va prendre la place de cette « élite » au pouvoir depuis des décennies et qui refuse de se remettre en question ?

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 22:58

 

 

Calamity Jose Manuel

 

 

Jose Manuel Barroso, ancien maoïste, ancien Premier ministre du Portugal, ancien Président de la Commission européenne où il a sévi dix ans de 2004 à 2014, vient de se faire engager par le géant de Wall street, la banque Goldman Sachs.

 

 

Après le Brexit, c’est un nouveau coup dans la crédibilité de la Commission européenne, une aubaine pour les europhobes comme l’écrit le journaliste belge Michel Henrion.

 

 

La très « europhile » Goldman Sachs compte pas mal d’Européens dans son staff. L’Italien Mario Monti qui fut Commissaire européen de 1999 à 2004, a travaillé à Goldman Sachs de 2005 à 2011 pour devenir le calamiteux Premier ministre imposé à l’Italie par la Commission européenne. Mario Draghi, fut vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe, avant de rejoindre la Banque centrale européenne.

 

 

 

Jose Manuel Barroso, dix ans président de la Commission européenne puis engagé chez Goldman Sachs. Il y a une logique dans tout cela.

Jose Manuel Barroso, dix ans président de la Commission européenne puis engagé chez Goldman Sachs. Il y a une logique dans tout cela.

 

 

 

Mario Monti, avant de devenir Premier ministre, a participé comme « employé » à Goldman Sachs à la rédaction d’une lettre de la BCE à Berlusconi lui enjoignant de baisser les dépenses sociales pour faciliter le remboursement de la dette italienne.

 

 

Mario Draghi assure ne pas avoir participé au traficotage des comptes grecs, mais on a appris qu’il s’occupait en réalité de la gestion de la dette des Etats membres de l’Union européenne. Cela s’appelle donc un mensonge par omission…

 

 

Le Grec Lucas Papademos travaillait pour Goldman Sachs lorsque cette banque trafiqua les comptes de la Grèce. Il a été gouverneur de la Banque centrale d’Athènes de 1994 à 2002. Et aujourd’hui, comme par hasard, les privatisations imposées à la Grèce par la Troïka, comme les aéroports et le système de santé, intéressent au plus haut point Goldman Sachs.

 

 

Tout cela montre quelles sont les relations troubles de la plus grande banque d’affaires américaine avec les hautes instances de l’Union européenne.

 

 

Un autre exemple est l’ancienne commissaire à la concurrence, la néerlandais Nelly Kroes qui a été « recyclée » à Merryl Linch, aussi une toute grande banque américaine et qui, maintenant, va s’occuper du transport des personnes chez… Uber.

 

 

Et il ne manquait plus que notre José Manuel pour plonger dans cette mare aux canards !

 

 

Observons que tous ces anciens dirigeants européens, quelles que soient leurs origines politiques, se sont ralliés au modèle ultralibéral. Il est vrai qu’il s’agit d’un modèle très lucratif.

 

 

Au moins, on ne peut pas accuser ces dirigeants de ne pas voir de suite dans les idées…

 

 

Michel Rocard : un homme complexe

 

 

Il n’y a rien de plus agaçant que les concerts de louanges unanimes lors de la disparition d’une personnalité. C’est ce qui s’est passé avec le décès de Michel Rocard. Finalement, chacun voulait récupérer l’icône de la politique française.

 

 

Michel Rocard « deuxième gauche » ? Disons Michel Rocard deux faces.

 

 

Rocard était incontestablement un parfait honnête homme dans le sens socratique de l’expression. Il a toujours agi avec droiture et n’a été mêlé à aucun scandale. Il a pourtant mis ses mains dans le cambouis à plusieurs reprises et cela lui a plutôt réussi.

 

 

 

 

 

 

Michel Rocard a tiré sa révérence le 2 juillet 2016.

Michel Rocard a tiré sa révérence le 2 juillet 2016.

 

 

 

Pierre Joxe qui l’a connu jeune, écrit dans « Mediapart » :

 

 

« Mais deux aspects de la personnalité de Michel Rocard semblent s’être volatilisés : avant de réussir une grande carrière politique, il a été un audacieux militant anticolonialiste et un talentueux serviteur de l’Etat.

 

 

Il lui fallut de l’audace, en 1959 pour rédiger son Rapport sur les camps de regroupement en Algérie.

 

 

Il fallait du talent en 1965, pour être nommé secrétaire général de la Commission des comptes et des budgets économiques de la Nation.

 

 

Je peux en témoigner.

 

 

Quand je suis arrivé en Algérie en 1959, jeune militant anticolonialiste d’une UNEF mobilisée contre la sale guerre coloniale, le prestige de Rocard était immense parmi nous. C’était comme un grand frère, dont on était fier.

 

 

Car il avait rédigé – à la demande de Delouvrier, le délégué du gouvernement à Alger – un rapport impitoyable sur les « camps » dits « de regroupement » que les « pouvoirs spéciaux » de l’époque avaient permis à l’Armée française, hélas, de multiplier à travers l’Algérie, conduisant à la famine plus d’un million de paysans et à la mort des centaines d’enfants chaque jour…

 

 

Le rapport Rocard « fuita » dans la presse. L’Assemblée nationale s’émut. Le Premier ministre Debré hurla au « complot communiste ». Rocard fut menacé de révocation, mais protégé par plusieurs ministres dont le Garde des sceaux Michelet et mon propre père, Louis Joxe. »

 

 

Michel Rocard s’est affirmé être un homme de gauche avant d’être un socialiste. Il quitta la SFIO après la guerre d’Algérie pour fonder le Parti socialiste autonome. Avec mai 68, de nombreux groupes alternatifs, essentiellement des chrétiens de gauche, ont voulu rejoindre ce parti qui est devenu le Parti Socialiste Unifié, le fameux PSU.

 

 

Et c’est alors que la gauche radicale prit ses distances avec Michel Rocard. Ainsi, on peut lire dans le « Grand Soir » de la plume de « Floréal » publié aussi dans le blog de Bernard Gensane :

 

 

« Sitôt la vieille SFIO relouquée par Mitterrand et le PSU liquidé par les siens (fin des années 70/début des années 80), sitôt Mitterrand parvenu au pouvoir, le gauchiste de salon se révéla un parfait gestionnaire de la société capitaliste. Finies les utopies destinées à mordre sur l’électorat communiste. Ministre, puis premier ministre de Mitterrand, Rocard s’évertua à rassurer le patronat et à prendre de droite le président dont il convoitait la place.

 

 

Se présentant comme un socialiste « moderne » à la manière de Tony Blair, Rocard mit en musique la première austérité dictée par le « virage » de la rigueur qui, dès 81, accompagna la marche à la dévastatrice monnaie unique.

 

 

C’est à l’époque où Rocard était premier ministre de Mitterrand que le statut des dockers fut durement attaqué et que Renault, semi-privatisée, fut frappé au cœur (fermeture de Renault-Billancourt, licenciement des dirigeants CGT) par celui qui, en 68, prétendait parler au nom du prolétariat. C’est Rocard qui institua la CSG, cette manière d’obliger les travailleurs à financer la protection sociale en lieu et place de plus en plus souvent exempté du paiement de ce salaire indirect que sont les cotisations Sécu… »

 

 

Pierre Joxe écrit de son côté, sans faire de commentaires politiques :

 

 

« J’ai vécu ces années avec lui mais aux côtés de Mitterrand dès 1965, animé par les mêmes idéaux. Nous avons longtemps participé ensemble à l’action associative, puis parlementaire, puis gouvernementale, en amateurs. Non comme politiciens professionnels – car nous avions nos professions, honorables et satisfaisantes – mais en amateurs, comme jadis au rugby. Non pour gagner notre vie, mais pour la mériter.

 

 

Michel Rocard, et beaucoup d’autres serviteurs de l’Etat, nous avons été conduits à la politique par nécessité civique. Non pour gagner notre pain, mais pour être en accord avec notre conscience, nos idées, nos espoirs.

 

 

Les exemples contemporains de programmes électoraux trahis, oubliés ou reniés, de politiciens avides de pouvoir, mais non d’action, « pantouflant » au besoin en cas d’échec électoral pour revenir à la chasse aux mandats quand l’occasion se présente, tout cela est à l’opposé de ce qui anima, parmi d’autres, un Rocard dont beaucoup aujourd’hui encensent la statue mais tournent le dos à son exemple en détruisant des conquêtes sociales pour s’assurer d’incertaines « victoires » politiciennes, contre leur camp, contre notre histoire, contre un peuple qui n’a jamais aimé être trahi. »

 

 

Il apparaît dans ces deux commentaires les différences fondamentales entre la gauche radicale et la gauche que je qualifierais de rigoriste représentée par un Pierre Joxe. Oui, Rocard a ouvert la voie du libéralisme à gauche, mais il n’en tira aucun profit. Il pensait qu’il fallait adapter le socialisme à l’économie de marché. Il ne s’est pas rendu compte que c’est l’économie de marché qui a absorbé le socialisme.

 

 

Cela ne l’a pas empêché de dénoncer avec virulence les excès du système bancaire, en révélant que la BCE prêtait aux banques à des taux ridicules, alors que les mêmes banques prêtaient les mêmes sommes aux Etats à des taux usuraires. Il a ainsi démonté l’escroquerie de la dette qui ruine les Etats membres de la zone Euro où est imposée une austérité mortifère que, lui-même, Michel Rocard a pratiqué lorsqu’il était Premier ministre.

 

 

Mais il fut aussi le Premier ministre des accords en Nouvelle Calédonie qui a rétabli la paix dans ce territoire résidus de l’empire colonial français.

 

 

Assurément, l’ancien maire de Conflans Ste Honorine était un homme complexe.

 

 

 

Euro 2016 : la défaite de Hollande

 

 

On dit que Napoléon demandait lorsqu’on lui présentait un candidat général : « A-t-il de la chance ? ». Les beaux esprits ont souri de cette question. Eh bien ! Ils ont eu tort !

 

 

La défaite de la France sur son terrain face au Portugal est symbolique du catastrophique quinquennat de François Hollande.

 

 

Souvenez-vous, le premier jour de son intronisation, il descendit les Champs Elysée sous la pluie. Il était trempé et donnait déjà l’image d’un homme malchanceux sans envergure, d’autant plus que le soir même, il se rendait en Allemagne (pour y faire allégeance ?)

 

 

Tout son quinquennat est à cette image. Echecs sur échecs, reculades sur reculades, trahison de ses promesses, absence totale d’autorité sur le plan international. Aucune tentative n’a réussi. Rarement, on a vu pareille poisse pour un président français.

 

 

Et même dans les symboles, il se plante. On sait qu’Hollande espérait remonter dans l’opinion avec une victoire à l’Euro 2016. C’est loupé ! Le petit Portugal a flanqué une raclée à la grande France.

 

 

 

 

La victoire du Portugal est amplement méritée. Les "petits" pays européens donnent de belles leçons aux "grands".

La victoire du Portugal est amplement méritée. Les "petits" pays européens donnent de belles leçons aux "grands".

 

 

 

Non, une équipe soudée d’un pays petit mais qui connaît l’histoire, a vaincu un groupe d’individus certes brillants mais arrogants et trop sûrs d’eux. C’est une fameuse leçon. Merci le Portugal !

 

 

Et maintenant, François Hollande, tout penaud, va retourner vivre sa solitude à l’Elysée.

 

 

Ce serait risible si ce n’était tragique pour le peuple français.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 14:23

 

 

Il fallait qu’il le dise : Daniel Cohn Bendit affirme que le peuple n’a pas toujours raison ! Cela, bien entendu, suite au « Brexit ». Bien sûr, c’est lui, le beau Dany, qui a raison et le peuple qui a tort. Cette grande gueule qui nous casse les oreilles depuis plus de quarante ans, ne se pose jamais de questions et notamment celle-ci : pourquoi une majorité du peuple anglais a voté pour le « Brexit » ? Qu’ils aient tort ou raison, pourquoi les peuples rejettent-ils l’Union européenne ? Paul Magnette, le ministre président wallon PS, ne s’est pas trompé lui : il dit ouvertement que si la question de l’adhésion à l’Union européenne était posée aux Wallons, cela ferait du dégât.

 

 

Daniel Cohn Bendit n'aime pas que le peuple ne pense pas comme lui.

Daniel Cohn Bendit n'aime pas que le peuple ne pense pas comme lui.

 

 

 

Monsieur Cohn Bendit plus habitué des espaces aseptisés des bâtiments des institutions européennes que des quartiers populaires d’Athènes n’a pas l’air de s’apercevoir que dans un des Etats membres de l’Union européenne, des gens n’arrivent plus à se soigner et même, crèvent de faim. Ce qui n’était jamais arrivé dans un pays européen depuis la Seconde guerre mondiale !

 

 

Alors, pour une fois, ferme-la, Dany et essaie de regarder autour de toi !

 

 

 

Oui, Dany ! A Athènes, il y en a qui crèvent de faim !

Oui, Dany ! A Athènes, il y en a qui crèvent de faim !

 

 

 

Il fallait s’y attendre. Le choc du « Brexit » a réveillé les vieux fantasmes qui secouent la construction européenne depuis ses débuts.

 

 

L’idée née du cataclysme de la Seconde guerre mondiale d’éradiquer les nationalismes générateurs des fascismes qui ont embrasé l’Europe est incontestablement née d’une ambigüité.

 

 

L’ambigüité de la construction européenne

 

 

D’un côté, des résistants, des hommes et des femmes de progrès, las des nationalismes et des fascismes, principaux fauteurs de guerres à leurs yeux, envisagèrent de réunir les nations européennes en une fédération démocratique supranationale où la paix et la prospérité seraient enfin garanties.

 

 

De l’autre, des politiciens ambitieux et des hommes d’affaires appuyés par la puissance étatsunienne ambitionnaient de fonder une entité supranationale renforçant la puissance capitaliste occidentale face au dirigisme soviétique et assurant ainsi la suprématie de l’économie libérale.

 

 

La fin du conflit dont le bilan fut le plus terrible de l’histoire de l’humanité réunit ces hommes d’horizons si divers. Un Altiero Spinelli, ancien communiste, un Robert Schuman, conservateur, ancien ministre du premier gouvernement Pétain, un Paul-Henri Spaak, politicien social-démocrate opportuniste, un Jean Monnet, puissant homme d’affaires et ancien du congrès Walter Lippmann qui eut lieu juste avant la guerre et qui jeta les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme, mirent ensemble ce qu’on appelle aujourd’hui l’Union européenne sur les fonts baptismaux.

 

 

Cela fut d’abord la CECA et l’Euratom qui ont été les premières institutions supranationales en Europe. Elles étaient dirigées par une « Haute Autorité » qui avait le rôle de l’actuelle Commission européenne. En 1954, une première – et unique jusqu’à présent – tentative de construction politique échoua : la Communauté européenne de défense (CED). Elle fut refusée par une majorité de députés gaullistes et communistes au Parlement français.

 

 

Depuis, il n’y eut aucune tentative sérieuse de constituer une Europe politique. Suite à cet échec, une conférence se tint à Messines en 1955. C’est de cette conférence qu’est née la construction de la Communauté économique européenne. Autrement dit, on renonçait définitivement à une Europe politique pour construire une entité purement économique qui aboutit au Traité de Rome de 1957 instituant la CEE qu’on appela aussi « Marché commun ».

 

 

Une polémique vient de naître à ce sujet. L’historienne française marxiste léniniste Annie Lacroix-Riz, dans une réponse à la pétition de vingt intellectuels demandant la révision des traités européens et le rétablissement de la souveraineté, critique la soi-disant erreur historique faite par les signataires au sujet de la conférence de Messines qui se serait faite sous l’injonction de Washington. (Voir plus loin).

 

 

Comme toujours, il y a une part de vrai et une part de faux. Les principaux promoteurs de la construction européenne à l’époque comme Jean Monnet et Paul-Henri Spaak étaient ouvertement atlantistes et en concevaient pas une construction européenne sans une alliance profonde avec les Etats-Unis. Mais, Mme Lacroix-Riz n’apporte aucune preuve de son affirmation relative à une injonction de Washington. Et c’est là le drame de la critique dite de « gauche de la gauche ». Elle part de prémices valables mais, par son dogmatisme, est dans l’incapacité de les étayer.

 

 

 

Robert Schuman et Paul-Henri Spaak, deux fondateurs de la Communauté européenne

Robert Schuman et Paul-Henri Spaak, deux fondateurs de la Communauté européenne

 

 

 

Une Europe atlantiste

 

 

À ce sujet d’ailleurs, il y a un lien évident entre l’OTAN qui a été fondée en 1949 et la CEE issue du Traité de Rome de 1957. Par conséquent les institutions européennes et les intérêts stratégiques des Etats-Unis sont en harmonie. Ainsi, l’Autriche n’a pu adhérer à la CEE avant 1991 parce qu’elle était « neutre ».

 

 

Certes, la peur de l’hégémonisme soviétique et de mouvements révolutionnaires en Europe occidentale ont mené des responsables politiques européens à demander – sinon supplier – la protection des forces armées américaines. Le fameux et honteux discours de « la peur » que Paul-Henri Spaak prononça à l’ONU le 28 septembre 1948, en est un exemple. Prenant prétexte de la conquête des pays Baltes et d’une partie de la Finlande par l’URSS et de sa domination sur l’Europe orientale et centrale, Spaak dénonce une volonté agressive de la part des Soviétiques. C’était oublier les accords de Yalta et de Potsdam, certes honteux, mais qui ne sont pas le fait de la seule Union Soviétique.

 

 

C’était au lieu de construire une alliance, faire allégeance aux Etats-Unis. Or, si on lit l’histoire depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, jamais l’URSS n’a tenté d’étendre sa zone d’influence au-delà de ce qu’on a appelé le rideau de fer. Même la neutralité de la Yougoslavie malgré les violentes campagnes hostiles des communistes soviétiques à l’égard du neutralisme de Tito n’a provoqué la moindre ébauche d’une aventure militaire.

 

 

Les relations dites « Est Ouest » ont plutôt été dominées par la course aux armements entamées par les Etats-Unis avec comme moment paroxystique la crise de Cuba qui s’est terminée par la chute de Khrouchtchev et une radicalisation de la nomenklatura soviétique. Cette course aux armements a ruiné l’Union Soviétique – c’était sans doute son objectif au point qu’exsangue, le dernier dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev a dû tout céder aux Occidentaux à la conférence de Lancaster et laisser démanteler cet ancien « empire » par son successeur, Boris Eltsine.

 

 

Après la chute de l’URSS en 1991, il y eut des velléités de construire une Europe de la défense, mais la plupart des dirigeants européens et particulièrement ceux de l’Europe de l’Est préférèrent rester ou entrer dans le giron de l’OTAN. Ainsi, l’Union européenne ne peut avoir une politique étrangère propre tout en se maintenant dans la logique absurde de la guerre froide à l’égard de la Russie entretenue par les néoconservateurs US. Tout cela lui coûte très cher et n’est pas étranger à la vague terroriste dont plusieurs villes européennes sont victimes.

 

 

D’autre part, la politique agressive de ces néoconservateurs qui ont de puissants relais en Europe est une sérieuse menace pour la paix mondiale. Mais cela n’a guère l’air d’inquiéter les dirigeants européens.

 

 

Un autre aspect est la dérive progressive de l’Union européenne vers l’ultralibéralisme. Certes, dès le départ, c’est-à-dire dès la création de la CEE, des hommes lucides comme Pierre Mendès-France ont attiré l’attention sur la constitution d’une entité supranationale par trop libérale.

 

 

Le plus grand déni de démocratie depuis le fascisme

 

 

Pierre Mendès-France, en 1957, suite à l’adoption du Traité de Rome, avait vu le danger.

 

 

 

Pierre Mendès-France avait vu juste au sujet de la construction européenne.

Pierre Mendès-France avait vu juste au sujet de la construction européenne.

 

 

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

 

Bien plus tard, Yanis Varoufakis a dit dans une interview à « l’Obs » du 13 août 2015, quelques semaines après sa démission de ministre des Finances :

 

 

« Pour la Grèce, il n’aura servi à rien. Il n’a pas aidé le gouvernement. Il n’a pas non plus aidé le peuple qui a voté "Non". Le peuple a été abandonné et trahi. Et pourtant, à cette occasion, les peuples européens ont vu qu’il pouvait y avoir des citoyens fiers qui refusaient les chantages et ne se faisaient pas manipuler par leurs médias. Les Grecs ont montré l’exemple aux autres peuples européens. Mais le leadership politique grec, moi y compris, n’a pas su capter cette résistance populaire et la transformer en une force pour mettre fin à l’autoritarisme et l’absurdité du système. »

 

 

Varoufakis n’a fait que constater ce que Mendès avait prévu près d’un demi-siècle auparavant.

 

 

 

Yanis Varoufakis a fait le même constat que Pierre Mendès-France... près de soixantes années après !

Yanis Varoufakis a fait le même constat que Pierre Mendès-France... près de soixantes années après !

 

 

 

Depuis l’Acte Unique mis en application en 1992, depuis le traité de Maastricht adopté cette même année 1992 et depuis le Pacte de stabilité et le fameux TSCG (traité de cohérence budgétaire), ce ne sont plus des accords de transferts de souveraineté d’Etats vers les institutions européennes, mais l’imposition aux Etats de l’Eurozone d’une seule politique économique et financière qu’il leur est interdit de changer.

 

 

C’est le plus grand déni de démocratie depuis le fascisme.

 

 

D’autre part, et c’est un apparent paradoxe, dans tous ces traités, il est interdit de procéder à une harmonisation sociale et fiscale au sein des pays de l’Eurozone. Donc, au nom de l’orthodoxie et pour le plus grand intérêt des entreprises transnationales, on construit une Europe « à la carte » : une Europe financière, mais pas question d’une Europe sociale et d’une fiscalité commune.

 

 

Vers un lent effondrement ?

 

 

Quand on mesure les conséquences de cette politique qui a été mise en œuvre depuis une décennie qui a abouti à la destruction de la Grèce, à l’appauvrissement de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, à la désindustrialisation et à un accroissement catastrophique du chômage dans toute l’Europe. Rappelons ce qu’écrit Larrouturou et que nous avons publié précédemment :

 

 

« Lorsque l’on mesure la gravité des crises que nous avons laissé pourrir depuis quarante ans ; lorsque l’on voit la défiance et le chacun-pour-soi qui montent partout, en France comme dans les pays voisins ; lorsque l’on connaît le poids des lobbies et que l’on constate à quel point notre classe politique est verrouillée, incapable de renouveler ses idées ou ses acteurs ; lorsque l’on voit que l’Europe est à deux doigts du chaos et que le FMI nous annonce que, à n’importe quel moment, peut éclater une nouvelle crise – pire que 2008 –, il n’est pas difficile d’envisager les scénarios d’un lent effondrement conduisant un jour au pire. »

 

 

Alors, évidemment, le premier accusé, c’est l’Europe et on peut le comprendre. L’image donnée par les institutions européennes et ses dirigeants est exécrable. D’autre part, en période de crise et surtout d’inquiétude, grande est la tentation du repli sur soi, c’est-à-dire sur l’Etat nation d’antan.

 

 

C’est logique, mais il ne faut pas pour autant rejeter l’idée européenne.

 

 

Et on accuse l’idée d’une union européenne d’en être la cause. Ce genre d’assertion ne sert que les eurosceptiques et l’extrême-droite. Certains croient qu’il faut en revenir aux Etats nations. D’autres, plus réfléchis, pensent qu’on doit repartir de l’Etat nation pour construire une autre Europe qui serait une association d’Etats-nations, autrement dit une Europe confédérale, car c’est le fédéralisme qui est accusé de tous les maux.

 

 

Ils considèrent en effet que par le fédéralisme, l’Union européenne décide souverainement contre les peuples. Ce qui est exact, mais cette critique est infondée parce que justement il n’y a pas de fédéralisme.

 

 

L’organisation bicéphale – un Conseil et une Commission – établi dès le début a engendré un système hybride qui est tout sauf fédéral.

 

 

Ainsi, sur le plan politique, seul le Conseil décide. Le Conseil, c’est la somme des gouvernements des Etats-membres. C’est ce qu’on appelle l’intergouvernementalité, c’est-à-dire un accord entre les 28 gouvernements de l’UE – maintenant 27 – qui est élaboré sur la base d’un rapport de forces dans lequel le gouvernement de l’Etat membre le plus puissant impose ses vues. Ainsi, on est arrivé avec l’Euro à un processus de décision similaire qui en plus n’est pas prévu dans les traités : l’Eurogroupe qui est composé des ministres des Finances de la zone Euro et qui décide sans aucun contrôle ni contrepouvoir sous la pression du plus fort, c’est-à-dire l’Allemagne.

 

 

Les dégâts du système intergouvernemental

 

 

« En Allemagne, les gains de productivité et l’excellence technique ont induit une baisse du coût réel des exportations, qui ne risquait plus d’être effacée par une réévaluation de la monnaie. Dans le même temps, chez ses partenaires européens, privés de monnaies nationales qu’ils auraient pu dévaluer, un pouvoir d’achat stable et des crédits aisément accessibles ont provoqué une hausse de la demande de biens manufacturés allemands. Simultanément, la République fédérale maintenait de bas niveaux de salaire, alors d’autres pays laissaient les rémunérations et le coût unitaire du travail augmenter. Le flux des produits allemands exportés vers ses partenaires européens supposait nécessairement un flux de prêts vers les pays importateurs, soit directement au profit des Etats avec l’achat de matériel militaire et d’infrastructures, comme en Grèce, soit indirectement par la voie de crédits privés destinés à la construction de logements et de bâtiments commerciaux, comme en Espagne et en Irlande. Le déséquilibre dans les échanges commerciaux se traduisait par une accumulation de dettes, le cas grec n’étant que le plus extrême. »

 

 

 

James K Galbraith s'est occupé concrètement du redressement financier de la Grèce avec Yanis Varoufakis.

James K Galbraith s'est occupé concrètement du redressement financier de la Grèce avec Yanis Varoufakis.

 

 

 

Voilà l’analyse de l’économiste américain James K Galbraith dans son ouvrage « Crise grecque, tragédie européenne » où il dresse l’historique de la crise grecque de 2014-2015 dont il fut un témoin et un acteur. Elle démontre les dégâts du système intergouvernemental où c’est le pays le plus puissant, en l’occurrence l’Allemagne, qui a la haute main sur l’économie européenne et qui la met sous sa tutelle.

 

 

Dans un système fédéral, la règle serait d’arriver à l’équilibre en contraignant l’Allemagne à consacrer une partie de son excédent à combler les déficits des autres pays afin d’établir un équilibre de la zone Euro et ainsi de la renforcer dans l’intérêt général et de l’Allemagne en particulier.

 

 

Mais, nous sommes également face à la toute puissance des banques. Il y a six ans, Jacques Julliard disait dans un entretien à « Mediapart » :

 

 

« Les moyens d'action des Etats me sont apparus impuissants face aux banques, devenues seules réelles puissances internationales, faisant ce qu'elles voulaient. Le rapport de force n'était plus celui qu'on avait connu du temps d'une gauche de compromis social, façon capitalisme rhénan. »

 

 

 

Jacques Julliard, chroniqueur à "Marianne", écrivain, est l'analyste de la "Deuxième gauche".

Jacques Julliard, chroniqueur à "Marianne", écrivain, est l'analyste de la "Deuxième gauche".

 

 

 

Il ajoute en pensant à la gauche et au PS français en particulier :

 

 

« Je pense que les chefs socialistes n'ont pas compris. Ils ont cru qu'on pouvait contrôler le libéralisme en lui laissant la bride sur le cou. Et quand ils se sont rendu compte qu'il y avait trop de concessions, il était trop tard. Si j'ai un reproche à me faire, c'est de ne pas avoir suffisamment vu, au moment du référendum européen de 2005, qu'en se battant pour une constitution, on se battait aussi pour ce néo-libéralisme. De ne pas avoir suffisamment vu dans la résistance à l'Europe un sentiment juste de la modification de ce rapport de force, et pas seulement des archaïsmes ou des peurs. »

 

 

Face à de tels défis, comment peut-on croire qu’un retour à la souveraineté nationale pourra nous protéger face à cette offensive de la mondialisation libérale ?

 

 

Une déclaration controversée mais nécessaire

 

 

Une déclaration a été adoptée à Paris juste après le référendum britannique. Elle émane de vint intellectuels français, la plupart de droite et de quelques personnalités de gauche et du centre comme Michel Onfray, Jean-Pierre Chevènement, Jacques Sapir et le Belge Paul Jorion. Elle part d’une analyse juste de la situation :

 

 

« Tout montre que dans la plupart des pays européens, les citoyens n'acceptent plus d'être gouvernés par des instances non élues, fonctionnant en toute opacité. Le vote britannique peut être une chance: il doit être l'occasion de réorienter la construction européenne, en articulant la démocratie qui vit dans les nations avec une démocratie européenne qui reste à construire.

 

 

Nous demandons la réunion d'une conférence européenne sur le modèle de la conférence de Messine de 1955 qui, après l'échec de la Communauté européenne de défense (CED), a permis de remettre la construction européenne sur les rails et a préparé efficacement le traité de Rome. Cette conférence se réunirait à vingt-sept, avec un statut spécial d'observateur pour la Grande-Bretagne. »

 

 

(Voir plus haut la polémique au sujet de la conférence de Messines)

 

 

Cette déclaration propose trois points essentiels de réforme pour arriver à une construction européenne plus démocratique et plus efficace.

 

 

« D'abord rendre à la souveraineté populaire et à la démocratie leurs droits dans une Europe confédérale qui serait faite de l'entente et de la coopération entre les nations: cela suppose une réorganisation profonde des compétences et, le cas échéant, du mode de désignation des institutions européennes (Conseil, Commission, Parlement, Cour de justice, BCE). Il faudrait notamment outiller le Conseil européen où vit la légitimité démocratique en le dotant des services capables de préparer et exécuter ses décisions. De même le Parlement européen devrait procéder des Parlements nationaux pour que les compétences déléguées puissent être démocratiquement contrôlées.

 

 

Ensuite, rendre à l'économie européenne les clés de la prospérité en revoyant profondément les règles actuelles en matière de politique économique et monétaire. Le paradigme néolibéral - la croyance en l'efficience des marchés - ne peut se substituer à la définition de politiques industrielles et d'un cadrage social. Le modèle mercantiliste allemand (excédent extérieur approchant les 10 % du PIB) est intransposable aux autres pays et notamment à ceux de l'Europe du Sud. Il faut redéfinir un modèle européen de développement acceptable pour tous les Européens.

 

 

Enfin, il faut donner à l'Europe la capacité stratégique qui lui a toujours fait défaut depuis l'origine. Nous nous rapprocherions ainsi de l'«Europe européenne» du général de Gaulle: il faudra pour cela renouer un dialogue avec la Russie, pays européen indispensable pour l'établissement d'une sécurité dont toutes nos nations ont besoin et définir des politiques ambitieuses et cohérentes de co-développement vis-à-vis de l'Afrique et au Moyen-Orient. »

 

 

Cette déclaration comporte de nombreux points positifs. Néanmoins, elle conçoit la construction européenne sur le modèle confédéral. Or, c’est justement celui dans lequel on vit actuellement. Je persiste à penser que le modèle le plus efficace et qui garantit la souveraineté populaire et la démocratie serait un Etat fédéral européen.

 

 

Etat fédéral européen au lieu d’Europe fédérale

 

 

Néanmoins, il faut lever une ambigüité : l’expression « Europe fédérale » prête à confusion. En effet, le délitement des Etats-nations dans une entité appelée ainsi signifie la disparition de la puissance et des services publics au profit d’un pouvoir sans assise populaire, dominé par les intérêts des entreprises transnationales et sans contrôle. Il faut lui substituer le concept d’Etat fédéral européen.

 

 

Pourquoi faire dépendre le Parlement européen des Parlements nationaux ? Non, le Parlement européen doit être doté de réels pouvoirs avec un seul mode da scrutins et non 27, la responsabilité des députés, de pouvoirs de contrôle et de censure, un pouvoir d’initiative législative, et la nomination et la sanction du gouvernement européen.

 

 

Un gouvernement européen impliquerait la suppression du Conseil et de la Commission. Le Président de ce gouvernement pourrait être élu soit au suffrage universel dans toute l’Europe, soit par le Parlement.

 

 

Enfin, si on veut un Etat fédéral européen, il faut mettre sur pied des services publics européens, des règles sociales communes comme, par exemple, un SMIC européen, les mêmes droits pour les travailleurs, etc, une harmonisation fiscale notamment pour la TVA et la taxe sur les transactions financières. Tout cela n’est pas exhaustif, mais pourrait permettre d’enfin faire avancer le schmilblick.

 

 

L’Europe, oui, mais une Europe qui accorde les droits fondamentaux à ses citoyens, une Europe ouverte, une Europe où plus personne ne crève de faim et de maladie par la cupidité des financiers qui, par leur lobbies, ont flétri cette belle idée née de la Résistance.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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