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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 11:37

 

 

 

Oh ! C’est trois fois rien. Pas de quoi mobiliser les journalistes d’investigations… Ce ne sont que quelques petites irrégularités découvertes par la Cour des comptes de Belgique dans une société de droit public dépendant de la Région bruxelloise, la Société de Développement Régional de la Région de Bruxelles capitale (SDRB) connue sous son nom commercial « Citydev ».

 

 

Faut-il en faire un fromage, comme on dit vulgairement ?

 

 

Jugez par vous-même. La Cour des comptes a publié le 5 octobre 2016 un rapport intitulé : « La situation administrative et pécuniaire des membres du personnel de la Région de Bruxelles capitale » Pas très excitant, à première vue ! Et pourtant, à la lecture de ce rapport, on se rend compte qu’il s’en passe des choses.

 

 

Mais, qu’est-ce que la SDRB ? Il s’agit d’une société de droit public qui a été créée en 1972 dans le cadre de la régionalisation de la Belgique. Elle s’inscrivait dans l’esprit de la planification et de l’économie mixte. Son rôle est donc de contribuer au développement économique de la Région bruxelloise. Et, tout au long de son existence, elle a rendu de très grands services aux entreprises qui s’installent à Bruxelles.

 

 

« La SDRB a pour mission d’attirer et de maintenir sur le territoire régional des entreprises industrielles, semi-industrielles, artisanales et des services à haute valeur ajoutée en leur offrant des infrastructures immobilières (terrains ou bâtiments) à des prix attractifs. Elle acquiert et aménage des sites et gère les possibilités d’installation. »

 

 

Elle a une seconde mission : la SDRB joue un rôle de régulateur du marché immobilier à Bruxelles qui est particulièrement « secoué » par l’importance des institutions européennes et par une spéculation sans freins qui est à l’origine d’une très sérieuse crise du logement.

 

 

La SDRB achète donc des terrains et des immeubles en déshérence, procède à des rénovations et à des constructions nouvelles qui sont destinées au logement moyen. Elle est une sorte d’agence immobilière publique. Et cela fonctionne très bien, en dépit des difficultés avec l’administration fédérale qui lui met des bâtons dans les roues pour des raisons politiques.

 

 

Mais, en ce qui concerne la gestion interne de cette société publique qui est considérée comme un « fief » du PS à Bruxelles, c’est autre chose ! Et c’est ce que dénonce le rapport de la Cour des comptes.

 

 

D’emblée, si on lit le résumé du rapport rédigé dans le plus pur style administratif propre à la Cour des comptes, on est ébahi du nombre d’irrégularités. Voici :

 

 

« La SDRB ne dispose pas de réserve de recrutement et engage, au fur et à mesure des besoins, principalement des contractuels, dont le taux atteint 35 % de l’effectif total.

 

 

Des engagements ont parfois été effectués sur la seule base de « candidatures spontanées récentes », sans diffuser d’avis de vacances d’emploi, ce qui constitue une rupture d’égalité entre les candidats potentiels.

 

 

En outre, un candidat à un emploi au rang d’expert a été recruté sans être titulaire du diplôme requis et des agents engagés au niveau B [agents disposant d’un diplôme d’études secondaires] ont été promus au niveau A par simple avenant à leur contrat lorsqu’ils ont obtenu un titre universitaire, après modification du profil de leur fonction.

 

 

Par ailleurs, la SDRB attribue de nombreuses primes à son personnel. Une prime dite « de direction », octroyée à tous les agents exerçant une fonction d‘encadrement, a, en 2015, été allouée à 28 agents, ce qui représente une moyenne d’un agent d’encadrement pour 3,5 agents. Plusieurs directions constituées d’un seul département sont dirigées à la fois par un directeur et par un chef de département. Il y a même une direction dans laquelle un chef de département a un seul agent à tiers-temps sous ses ordres. La Cour des comptes observe donc que le taux d’encadrement du personnel – et les primes qui les accompagnent – est très élevé.

 

Les agents qui ne bénéficient pas de prime de direction perçoivent une prime de rendement lorsqu’ils sont en service depuis plus de six mois. En 2015, 101 agents en ont bénéficié ; un seul en a été privé. Le montant des primes de rendement est variable, mais 91,5 % des agents touchent le montant maximum prévu. Il n’existe pourtant pas de système objectif et formalisé de mesure de la productivité des agents au sein de l’organisme et les critères utilisés pour l’octroi de cette prime sont ceux habituellement repris dans toute description de fonctions.

 

 

En outre, la Cour a relevé que deux agents détachés dans un cabinet ministériel continuent, l’un, à percevoir la prime de direction, l’autre celle de rendement.

 

 

Une indemnité fait double emploi. Ainsi, les agents perçoivent une indemnité de « déplacement » forfaitaire, mensuelle et non indexée de 100 euros, laquelle s’ajoute à l’indemnisation des frais de déplacement réellement exposés.

 

 

Enfin, les agents domiciliés en Région de Bruxelles-Capitale perçoivent une indemnité de vie chère de 150 euros (montant indexé, actuellement 241,26 euros). La Cour a rappelé que le Conseil d’État a estimé discriminatoire une prime similaire prévue dans le statut des organismes d’intérêt public bruxellois du 27 mars 2014. »

 

 

En français, qu’est-ce que cela signifie ?

 

 

La SDRB ne possède pas de réserve de recrutement. Autrement dit, elle n’organise pas de concours. Aussi, recrute-t-elle au jour le jour en fonction de ses besoins, ou bien, on peut le penser même si cela ne se dit pas, pour « aider » l’un ou l’autre « obligé ».

 

 

 

Ensuite, la SDRB est une véritable « armée mexicaine ». Il y a un « chef » pour 3,5 employés. On trouve des aberrations comme une direction avec son directeur, un seul département avec son chef de département et un seul employé… à 1/3 temps !

 

 

Et en plus – on est vraiment bien à la SDRB ! – tous, à une exception près, reçoivent une prime de rendement. Cela signifie qu’il n’y a aucun critère pour savoir qui peut ou non bénéficier de ladite prime. En principe, le montant de la prime est variable, mais tout le monde touche le maximum. Donc, tout le monde est très rentable ! Sauf un « martyr » qui n’a rien et qui, sans doute, n’en fiche pas une, ou ne se rend pas trop souvent au boulot…

 

 

Et ce n’est pas tout. Il y a une d’autres indemnités qui sont versées à l’ensemble du personnel.

 

 

Des indemnités de déplacement forfaitaire sont données à tous les membres du personnel. En plus, ils reçoivent une indemnisation des frais de déplacement.

 

 

 

Il y a en outre une indemnité de vie chère de 200 Euros est accordée à tout le personnel.

 

 

 

Les directeurs reçoivent, eux, une prime de direction qui est bien plus élevée bien entendu que les primes versées au personnel. Et ils touchent une allocation complémentaire mensuelle de 250 Euros bruts.

 

 

La Cour des comptes critique ce système d’indemnités pour non respect des règles administratives. Mais, sans remettre en question des avantages accordés à des travailleurs, on se rend parfaitement compte que tout cela pue le clientélisme. C’est vraiment le règne des « petits copains ».

 

 

En conclusion, le rapport relève d’autres carences :

 

 

« La Cour des comptes a relevé que la dernière augmentation du cadre organique de la SDRB n’était pas basée sur une analyse formalisée des besoins en personnel et que la notion de département utilisée au sein de l’organisme n’est pas claire. Le taux d’encadrement est élevé, certaines directions comportent plusieurs départements et d’autres un seul, et quelques départements comptent très peu d’agents.

 

 

La Cour recommande donc de faire précéder la prochaine adaptation du cadre d’une analyse des besoins et de clarifier la notion de département.

 

 

Observant que l’externalisation de certaines prestations n’était pas systématiquement appuyée par une analyse coût-bénéfice, la Cour préconise de procéder à cet examen. »

 

 

En clair, on recrute à la petite semaine. La SDRB servirait-elle de « planque » pour des « amis » politiques ou des « obligés » ? On peut se poser la question.

 

 

Enfin, on peut comprendre que la SDRB comme tous les autres organismes d’intérêt public fasse appel à des services extérieurs (bureau d’études, cabinet d’avocats, bureau d’architectes, etc.) pour des tâches ponctuelles et bien précises ou pour des conseils. Cependant, à la lecture du rapport de la Cour des comptes, on pressent du favoritisme pour certains services extérieurs, sans doute proches « politiquement ». Une fois de plus, cela se fait sans critères précis, ni analyse coût/bénéfice.

 

 

Cerise sur le gâteau : d’après la « Libre Belgique », le CDH (démocrate chrétien) Denis Grimberghs, député régional et échevin à Schaerbeek, perçoit 52.000 Euros par an comme président du Conseil d’administration de la SDRB, alors que la norme pour les patrons des sociétés régionales est fixée à 12.000 Euros ! C’est bien payé pour trois jours de prestation hebdomadaire ! Et, il a réagi. Il n’est pas content qu’on ait publié ça !

 

 

Cet audit de la Cour des comptes a fait du bruit. La presse s’en est emparé, mais gageons que ce n’est qu’une tempête dans un verre d’eau. Le ministre de tutelle, le « Defi » (parti francophone bruxellois) Didier Gosuin promet à la Cour des comptes de donner des instructions à la direction de la SDRB pour régulariser sa situation. Wait and see ! Le jeune Administrateur général de la Société de développement régional de Bruxelles, le Socialiste Benjamin Cadranel, s’est engagé à faire les réformes nécessaires. Dont acte.

 

 

 

Didier Gosuin, le ministre Défi de l'économie du gouvernement bruxellois, promet de remettre de l'ordre à la SDRB. Wait and see.

Didier Gosuin, le ministre Défi de l'économie du gouvernement bruxellois, promet de remettre de l'ordre à la SDRB. Wait and see.

 

 

 

Mais, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela ressemble à un poli classement vertical des observations de la Cour !

 

 

 

Benjamin Cadranel, PS, administrateur général de la SDRB a promis de mettre de l'ordre. Wait and see...

Benjamin Cadranel, PS, administrateur général de la SDRB a promis de mettre de l'ordre. Wait and see...

 

 

 

Alors, que conclure ?

 

 

Cela n’est certes pas une affaire d’Etat, mais cela a un goût amer, un goût d’estompement de la norme. Ce n’est pas l’illégalité, ce sont quelques irrégularités, sérieuses quand même ! Aussi, pourquoi ne pas passer son chemin, tout simplement ? Non, on ne passe pas ! Parce qu’il faut bien se rendre compte qu’il s’agit d’un système. Et si cela se multiplie, si cela deviendra la règle, alors, ce sera très grave. C’est l’ensemble de la fonction publique qui risque d’être gangrénée et les citoyens grugés.

 

 

La SDRB - Citydev est un fief socialiste, même – parce que c’est la loi – s’il y a des représentants d’autres formations politiques. De telles irrégularités tuent un service public utile et de qualité. Curieux pour un Parti qui a fait son point fondamental de la défense du service public !

 

 

Dans notre société troublée, on observe que les lois sont de moins en moins respectées par ceux qui doivent les appliquer. Et, ce n’est pas tellement la loi qui est détournée, c’est l’éthique qui est écrasée. La fraude fiscale, les conflits d’intérêts, les illégalités de toutes sortes sont légion dans toute la société. On vient tout récemment de s’apercevoir que le foot est gangréné – on découvre la Lune, une fois de plus, parce qu’on ne veut pas voir. Nous sommes comme les trois petits singes : nous nous  bouchons les oreilles, nous nous bandons les yeux et nous nous couvrons la bouche.

 

 

Il reste heureusement quelques magistrats dynamiques, des fonctionnaires intègres, des policiers courageux, des lanceurs d’alerte qui gardent une haute idée de la fonction publique et de la démocratie. Mais le démantèlement de la puissance publique est aujourd’hui arrivé à un point tel qu’ils sont quasi impuissants.

 

 

C’est à la naissance d’une nouvelle philosophie des Lumières que nous devons œuvrer pour construire un monde où les mots Justice, Intérêt général, Egalité et Liberté ont une réelle signification.

 

 

 

Pierre Verhas

Published by pierre verhas
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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 20:50

 

 

 

 

(II) La pieuvre

 

 

 

L’affaire dite du « Kazakhgate » ne se limite pas au seul sauvetage par la Belgique sous la pression de l’ex-président Sarkozy, du « soldat Chodiev » et de ses deux acolytes, autrement dit le « trio kazakh ». Elle est en fait bien plus vaste et montre que la mafia russe a une influence considérable en Europe comme en Afrique.

 

Pour bien comprendre. Tout a commencé en 1996.

 

Tractebel, la société belge de construction de centrales électriques appartenant à GDF-Suez dans le sillage de l’affaire de la Société Générale de Belgique, s’intéresse au Kazakhstan, ex-république soviétique caucasienne, car la production d’électricité y a été privatisée. Ainsi, un juteux marché pour la construction de centrales et d’oléoducs - gazoducs est ouvert. Cependant, il fallait un associé sur place. C’est le trio kazakh (Chodiev, Machkevitch et Ibrahimov) qui fut choisi. Cependant, ces « hommes d’affaires » étaient loin d’être des anges ! La Justice les soupçonne d’être liés au crime organisé, mais ils bénéficient du soutien du dictateur local.

 

 

 

 

Le trio kazakhe : Chodiev, Machkevitch, Ibrahimov

Le trio kazakhe : Chodiev, Machkevitch, Ibrahimov

 

 

 

 

Là aussi, il est intéressant de faire la chronologie.

 

 

Tractebel : le cheval de Troie de Chodiev ?

 

 

Août 1996. Tractebel acquiert quatre centrales électriques dans la région d'Almaty.

 


Eté 1997. L'entreprise emporte une concession exclusive de vingt ans, portant sur le transport (exploitation de 8.000 km de pipelines) et le stockage du gaz naturel au Kazakhstan.

 


1999. Les appareils judiciaires belges et suisses commencent à s'intéresser à ce trio kazakh ainsi qu'à l'ex-Premier ministre de l'ancienne république soviétique, Akhezan Kajegueldine qui a démissionné en 1997 : l'Etat kazakh aurait dénoncé des faits de corruption et de détournement de biens publics.

 


Novembre 1999. Tractebel dépose plainte pour détournement de fonds contre Nicolas Atherinos, le vice-président chargé des affaires internationales de l'entreprise et qui a dirigé les opérations kazakhes.

 

 


Avril 2000. Tractebel cède la concession gazière pour 100 millions de dollars. Quelques mois plus tard, la société dépose, par ailleurs, plainte contre Pierre Bocquet, le « manager de crise » mandaté par l'entreprise pour sortir du bourbier kazakh et qui aurait tenté de l'escroquer.

 


Août 2000. Nicolas Atherinos dépose également une plainte contre Tractebel, dénonçant, notamment, une « association de malfaiteurs ».

 


28 février 2003. Pierre Bocquet porte plainte, lui aussi, contre les dirigeants de Tractebel, les accusant de falsifications comptables.

 


Mai 2003 : Mise en examen d'Atherinos et de Bocquet.

 

L'instruction se poursuit lentement durant les années suivantes. Les trois kazakhs, de leur côté, mènent leurs affaires ensemble sans être inquiétés jusqu'à bâtir un empire salué par la fameuse revue Forbes en 2006. 

 

Observons au passage que pour Forbes, c’est l’enrichissement qui compte et non les méthodes utilisées pour y arriver.

 

En mars 2007, après près de 10 ans d'enquête, 7 personnes sont mises en examen par la Justice belge (dont le trio) pour faux, blanchiment et association de malfaiteurs. Chodiev est à l'époque, la seconde fortune de Belgique.

 

Le site de la Dernière Heure, Dh.net, décrit l'affaire : « Chodiev et les autres malfaiteurs présumés de l'association - puisque telle est l'une des préventions retenues par le juge, M. Frédéric Lugentz - sont informés des inculpations. Leurs avocats ont accès au dossier qui vise aussi l'Ouzbek du Kirghizistan Alidjan Ibrahimov et l'Israëlo-Kazakh Alexandre Machkevitch. Les trois sont décrits comme contrôlant le tiers de l'économie kazakhe, soit de 1 à 1,5 million de barils de pétrole par jour. Fortuné et homme d'influence sur l'échiquier mondial : Machkevitch, président du Congrès juif eurasiatique, est présenté - du moins sur certains sites - comme ayant financé pour plusieurs dizaines de millions de dollars la campagne victorieuse en 2005 du président d'Ukraine, Viktor Iouchtchenko. Procédure excessivement audacieuse et courageuse du parquet de Bruxelles. Sans entrer dans des considérations complexes, ce dossier ouvert en 1996 couvre les aventures de Tractebel au Kazakhstan et le versement de 55 millions de dollars de commissions occultes. » 

 

Remarquons la considérable influence politique du trio puisqu’un de ses membres a permis l’élection de l’actuel président ukrainien après l’insurrection de Maidan.

 

C’est cette inculpation qui fera l’objet de la fameuse transaction pénale (voir volet I de l’article Le Kazakhgate : nouvel épisode de la lutte de classe). Ajoutons que les 23 millions de cette transaction ont été effectivement mis à la disposition de la Justice sous forme de saisies conservatoires de biens immobiliers correspondant à cette valeur.

 

 

Un réseau tentaculaire

 

 

Mais, il n’y a pas que çà. C’est en cela que ce scandale dépasse la « classique » affaire d’escroquerie, de détournement, de blanchiment. Il s’agit ici d’un réseau tentaculaire où on s’aperçoit que le « trio kazakh » dispose d’une puissance colossale à l’échelle mondiale. C’est vraiment un empire, comme écrivait Forbes à leur sujet.

 

 

Ainsi, le site Mediapart a révélé le 15 juin 2015 que le sulfureux milliardaire belge Georges Forrest « a versé 95 000 euros à Jean-François Étienne des Rosaies, ex-chargé de mission auprès de Nicolas Sarkozy à l’Élysée. Forrest a été introduit auprès des proches de Patokh Chodiev, l’oligarque au cœur du Kazakhgate, par Patrick Balkany, lors d’un déjeuner à la mairie de Levallois. »

 

 

 

 

Georges Forrest, le milliardaire belge qui règne en maître au Congo, particulièrement au Kivu et au Katanga en cheville avec Belkany et entraîné dans l'engrenage Chodiev

Georges Forrest, le milliardaire belge qui règne en maître au Congo, particulièrement au Kivu et au Katanga en cheville avec Belkany et entraîné dans l'engrenage Chodiev

 

 

 

Et rebelote ! les deux protagonistes du Kazakhgate, Sarkozy et des Rosaies (qu’Armand De Decker qualifie de « malade mental » dans une interview à l’Echo du 26 novembre), , avec en plus Balkany, le copain de Sarkozy accusé lui aussi de corruption, qui reçoit dans sa mairie de Levallois le milliardaire belge Georges Forrest qui est en cheville avec Chodiev. Le même soir, il verse 95.000 Euros à des Rosaies…

 

Que vient faire Forrest là dedans ?

 

Continuons la lecture de Mediapart. Elle est édifiante :

 

« Joint par Mediapart, Pierre Kopp, l’avocat d’Étienne des Rosaies, explique tout d’abord que son client est un proche de George Forrest. « Ils se sont connus en Belgique dans les années 1970 et leur amitié ne s’est jamais démentie. » Il confirme que « M. Étienne des Rosaies a touché 95 000 euros d’honoraires de M. Forrest et de son groupe pour les années 2013 et 2014, en toute légalité. Ces sommes ont été enregistrées dans la comptabilité de sa société GB Conseil et visées par l’expert-comptable. Encore une fois, il n’y a aucune infraction. » Sur les relevés bancaires de GB Conseil, que Me Kopp nous a laissés consulter, les versements apparaissent bien sous l’intitulé « honoraires ».

 

Quelles prestations l’ex-conseiller de Nicolas Sarkozy a-t-il réalisées pour le compte du magnat belge ? Selon Me Kopp, il n’y a aucun lien avec le Kazakhgate : « M. Étienne des Rosaies a notamment aidé M. Forrest à recruter un président pour sa fondation caritative. Il a également participé à la rédaction du dossier de demande d’anoblissement de George Forrest en Belgique, qui n’a finalement pas abouti. Cette demande mettait en exergue les actions caritatives menées par M. Forrest et notamment le financement d’une route permettant de désenclaver l’hôpital géré au Congo-Kinshasa par l’ordre de Malte, dont M. Étienne des Rosaies est membre. » L’avocat de Forrest, Bruno Illouz, refuse quant à lui de commenter les « affaires d’ordre privé » entre son client et Étienne des Rosaies. »

 

 

Voilà donc Forrest qui, via sa fondation caritative (dont le siège est à Wavre en Belgique), finance une route qui dessert un hôpital appartenant à l’Ordre de Malte qu’on retrouve lié au Kazakhgate en d’autres dossiers !

 

 

Mediapart ajoute :

 

 

« La question se pose, puisque Forrest est en relation avec trois autres protagonistes du Kazakhgate : Patokh Chodiev ; son avocat et ancien vice-président du Sénat belge, Armand de Decker ; et un certain Patrick Balkany, député-maire Les Républicains de Levallois, ami de Nicolas Sarkozy et très actif sur le continent noir. Balkany, qui joue volontiers les entremetteurs, a croisé ses réseaux africains, belges et kazakhs, dans un étonnant mélange des genres très éloigné de ses fonctions d'élu de la République. »

 

 

 

 

Le sulfureux Patrick Balkany, maire de Levallois et surtout âme damnée de Nicolas Sarkozy est mêlé jusqu'au cou à "l'affaire" comme en bien d'autres.

Le sulfureux Patrick Balkany, maire de Levallois et surtout âme damnée de Nicolas Sarkozy est mêlé jusqu'au cou à "l'affaire" comme en bien d'autres.

 

 

 

Et, cerise sur le gâteau :

 

« Balkany entretient aussi des liens avec Forrest, qui ont contribué à la mise en examen de l'édile de Levallois pour « corruption » et « blanchiment de fraude fiscale ». Devant le juge Renaud van Ruymbeke, qui enquête sur l’origine de la fortune des Balkany, George Forrest a reconnu avoir versé une commission de 5 millions de dollars en 2009 au député-maire sur un compte à Singapour, en rapport avec le rachat d’une société minière en Namibie. « Fariboles », a démenti Balkany. »

 

De son côté, Forrest assure ne jamais avoir rencontré Chodiev.

 

Admettons. Mais en lisant les extraits de cet article du journal en ligne, on s’aperçoit que Balkany, comme Forrest usent de la stratégie du déni. De Decker fait de même de son côté. Ah ! Comme c’est aisé d’agir ainsi… Il n’y a évidemment pas de preuves formelles des allégations rapportées par les médias. Mais, la dénégation a ses limites : un faisceau de présomptions est en définitive bien plus dangereux que la révélation de faits bruts.

 

Chodiev, on le sait aujourd’hui, cherchait à pénétrer en Afrique. Pour cela, la Belgique et la France sont deux pays très utiles. Voilà donc un autre aspect du Kazakhgate après Tractebel et la vente des hélicoptères Airbus au Kazakhstan.

 

 

Quid de l’Ordre de Malte ?

 

 

Et l’Ordre de Malte ? Que vient faire là dedans cet Ordre catholique caritatif presque millénaire ? Christian Laporte écrit dans la Libre Belgique écrit :

 

 

« La naissance de l’Ordre de Malte - placé sous la protection de Saint-Jean le Baptiste - est antérieure aux Croisades. Elle remonte en fait à 1048. Des marchands de l’ancienne république maritime d’Amalfi (Italie) avaient fait construire à Jérusalem un hôpital afin d’assister les pèlerins de l’époque, question de leur permettre de se reposer de très longs voyages et aussi de rentrer au bercail. L’Ordre fut donc d’abord hospitalier. Les Croisades les amenèrent à se muer aussi en militaires et à devenir des chevaliers hospitaliers. C’est alors qu’ils s’engagèrent pour la défense des chrétiens en Terre sainte.

 

 

Mais ils se firent expulser par Saladin et durent se replier d’abord sur l’île de Chypre puis sur Rhodes. Hélas, ils furent encore contraints à l’exil, défaits par les troupes de Soliman le Magnifique. Grâce à l’empereur Charles Quint et au pape Clément VII, les chevaliers purent alors s’installer sur l’île de Malte. D’où leur dénomination définitive d’Ordre souverain militaire hospitalier de Jérusalem, de Chypre, de Rhodes et de Malte… Sur cette dernière île, toutes ses fonctions furent maintenues.

 

 

Appelé à rester neutre dans les conflits entre Etats chrétiens, l’Ordre participa par contre à la bataille de Lépante en 1571. Il resta à Malte jusqu’en 1802 puis s’installa à Messine, Catane et Ferrare avant de s’établir à Rome en 1834, où il a toujours son siège et où il bénéficie de l’extraterritorialité. Au fil du temps, il fut de moins en moins militaire : pendant les deux guerres, il se retrouva dans les deux camps et opta pour l’aide humanitaire neutre. Ces dernières décennies, l’Ordre se focalisa sur la spiritualité et le travail caritatif. »

 

 

C’est sans doute cette pérennité et sa position officiellement neutre qui donnent à l’Ordre de Malte un très grand poids politique et diplomatique. Son statut de « crypto-Etat » est tout à fait particulier. Il est représenté à l’ONU, au Conseil de l’Europe, il est reconnu par la moitié des Etats de l’Union européenne et par l’Union européenne elle-même ainsi que par bon nombre d’Etats dans le monde. Il émet même des passeports. C’est le seul Ordre de ce genre qui bénéficie d’un tel statut.

 

 

Le « premier ministre » de l’Ordre de Malte est son grand chancelier, le Français Jean-Pierre Mazery qui entretient aussi d’excellentes relations avec le clan Sarkozy.

 

 

La section belge de l’Ordre de Malte finance, via des dons et des subventions publiques entre autres pour 2006 – 2007  « la rénovation de la maternité d’un hôpital à Bethléem (750 000 €) et pour la réhabilitation d’un hôpital au Sud-Kivu (450 000 €). »

 

 

Or, la subvention de l’Etat belge pour l’hôpital de la Sainte-Famille à Bethlehem de l’Ordre de Malte (qui n’a rien à voir avec la BASR évoquée par Uranopole dans l’article « Impressions de Palestine ») a été accordée par Armand De Decker qui était alors ministre de la Coopération au développement. Le chancelier Mazery a même été reçu par le ministre De Decker qui lui a offert un dîner officiel au nom du gouvernement belge. En 2012, cette subvention a été renouvelée, cette fois-ci à l’initiative de Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères qui s’est même rendu à Rome au siège de l’Ordre de Malte pour sceller cet accord avec Mazery. Reynders s’est même rendu en Palestine entre autres pour visiter cet hôpital.

 

 

On peut s’étonner de l’intérêt particulier que Didier Reynders porte à ce dossier, alors qu’il est ministre des Affaires étrangères et que la Coopération dépend du libéral flamand Alexander De Croo.

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Mazery, chancelier de l'Ordre de Malte, et Didier Reynders, ministre belge des Affaires étrangères, scellent un accord pour des subventions. Est-ce uniquement caritatif ?

Jean-Pierre Mazery, chancelier de l'Ordre de Malte, et Didier Reynders, ministre belge des Affaires étrangères, scellent un accord pour des subventions. Est-ce uniquement caritatif ?

 

 

 

Et le milliardaire Forrest a financé via sa fondation la route d’accès à l’hôpital du Sud-Kivu de l’Ordre de Malte, dont les travaux ont été également subventionnés par le ministre De Decker.

 

 

En 2010, Sarkozy cherche à obtenir des hommes de confiance et d’influence en Belgique pour sortir Chodiev et ses deux acolytes des arcanes de la Justice belge. Son collaborateur Jean-François Etienne de Roseraies prend contact avec Jean-Pierre Mazery qui lui recommande… Armand De Decker !

 

 

Le monde est petit !

 

 

Le monde est vraiment petit ! Et tout ce monde gravite autour de Chodiev : de Roseraies, homme de confiance de Sarkozy, Mazery, chancelier de l’Ordre de Malte, Forrest le sulfureux milliardaire belge du Congo, Didier Reynders ministre belge des Affaires étrangères et, bien entendu, Armand De Decker !

 

 

Ah oui ! Il faut encore ajouter l’affaire du « vrai-faux » passeport belge de Chodiev. Grâce à Alain Lallemand du « Soir », on sait que la naturalisation de Chodiev a été obtenue grâce à un faux rapport de police à l’initiative du commissaire en chef et de l’ex-bourgmestre de Waterloo, le MR Serge Kubla, inculpé dans une autre affaire !

 

 

 

 

Jonathan Biermann, le jeune avocat et échevin d'Uccle, n'est pas monté dans la bonne caravane en prenant comme Armand De Decker comme mentor.

Jonathan Biermann, le jeune avocat et échevin d'Uccle, n'est pas monté dans la bonne caravane en prenant comme Armand De Decker comme mentor.

 

 

 

Enfin, il y a encore un personnage : un échevin (maire-adjoint) d’Uccle, la commune d’Armand De Decker qui, dans le civil, est avocat spécialisé en droit commercial. Jonathan Biermann  a été recommandé par le même Armand De Decker en janvier 2011, pour représenter Natalia Kazegueldina, la femme de l'ex-Premier ministre kazakh, mise en cause dans le dossier de blanchiment d'argent Tractebel révélé en 1999 et qui avait valu des poursuites au milliardaire belgo-kazakh Patokh Chodiev au centre de l'affaire. Biermann ouvre alors en 2011 une une SPRL : le bureau J.B.I., en 2011, comme Armand De Decker, chez le même notaire et avec des statuts identiques à ceux de la société d'Armand De Decker. Honoraires recueillis pour son rôle, selon les enquêteurs français, cités par Le Vif : 160 000 euros. Mais la rémunératrice de ses honoraires n'est pas la cliente kazakhe : c'est Catherine Degoul, l'avocate française de Patokh Chodiev. La Justice s’intéresse à cet échevin, mais rien n’est encore décidé, comme pour De Decker.

 

 

Elle a supprimé la dignité de l’individu…

 

 

Alors, que penser de cet imbroglio ?

 

 

La première question est : d’où proviennent la puissance et la richesse du trio Kazakhe ?

 

 

La réponse est loin d’être évidente. L’anarchie régnait dans l’ex Union Soviétique et particulièrement dans les ex-républiques caucasiennes. Le trio kazakhe en a évidemment profité et a bien mené sa barque au point qu’il est arrivé à contrôler le tiers de l’économie kazakhe. De plus, ils ont chacun une influence considérable à l’extérieur.

 

 

On peut dire que le trio est le pur fruit de la mondialisation. Il s’est développé par delà les frontières, faisant fi de toutes les règles, s’étant fixé partout et nulle part. D’autres, à travers le monde, font de même. Ils font tous partie du 1 % dénoncé par le mouvement Occupy Wall street. Ces hommes surgis de partout et de nulle part sont les maîtres du monde.

 

 

La deuxième question : quel rôle jouent les responsables politiques ?

 

 

Et ils se servent des politiques assez cupides et naïfs pour penser qu’ils partageront le gâteau. En définitive, un De Decker n’est qu’un pion dans le jeu des « 1 % ». Sa rémunération de 761.000 Euros versée vraisemblablement comme commission et non comme honoraires pour « services rendus » n’est que clopinettes pour des Chodiev et des Forrest. De Decker et consorts ne feront que récolter les fruits aussi maigres qu’amers de leur cupidité.

 

 

Là aussi – et c’est bien plus important que les frasques de politiciens en mal de fortune – la preuve est faite que les Etats sont impuissants face à cette caste qui a bâti la puissance sur la dérégulation et sur le libre échange sans contrôles, que ces mêmes politiciens leur ont offert sur un plateau d’argent bradant ainsi avec autant de naïveté que de cupidité les pouvoirs  qu’ils détenaient des peuples.

 

 

C’est cela la réalité de cette affaire Chodiev.

 

 

Relisons ce que Karl Marx et Friedrich Engels écrivaient dans le premier chapitre du « Manifeste du parti communiste » en 1848 :

 

 

« La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

 

 

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme  et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du «paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l'individu devenu simple valeur d'échange; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l'unique et impitoyable liberté de commerce. En un mot, à l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. »

 

 

Et cela se poursuit et s’étend grâce entre autres aux technologies. Aujourd’hui, les successeurs des bourgeois évoqués par Marx et Engels s’appellent Pathokh Chodiev, Alidjan Ibrahimov, Alexandre Machkevitch et aussi Georges Forrest et bien d’autres membres de la caste des « 1 % ».

 

 

Mais, un peu partout, des hommes et des femmes résistent. Ils représentent l’espoir de l’humanité.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 18:22

 

 

 

(I) Les faits

 

Michel Claise, le juge belge spécialiste de la lutte contre la criminalité financière déclare dans une interview :

 

« On peut craindre que la criminalité financière ne représente plus à leurs yeux un problème mais un avantage. Des gens disent qu’il faut arrêter « d’embêter tous ces gens qui finalement participent à une économie dont on profite ». Ils disent que ça « favorise l’économie ». Dans Le Figaro, des gens ont écrit qu’il fallait dépénaliser la corruption car cela faisait partie des mœurs. Mais enfin ! La corruption est un fléau mondial qui empêche la démocratie de se développer là où elle n’existe pas et qui casse notre démocratie ici. »

 

« à leurs yeux » vise la classe dirigeante politico-financière et non « les élites » comme on a la mauvaise habitude de dire à tout bout de champ.

 

En cela, le scandale dit du Kazakhgate qui concerne la France et la Belgique, est exemplaire. Il rassemble tous les éléments d’un polar où s’entremêlent la mondialisation, le néolibéralisme, la corruption, la criminalité financière, l’estompement de la norme, et j’en passe. Le processus est d’ailleurs exemplaire.

 

Commençons par le début.

 

2009. Un projet de contrat pour la vente de 45 hélicoptères Airbus (ex EADS) est négocié entre la France et le Kazakhstan pour un montant de 2 milliards d’Euros. Le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, demande au président français Nicolas Sarkozy, en échange de l’approbation de ce contrat, de faire cesser les poursuites en Belgique pour faux, usage de faux, blanchiment et association de malfaiteurs en Belgique à l’encontre de Patokh Chodiev et de deux de ses deux associés, propriétaires du géant minier ENRC, impliqués dans le dossier de corruption de Tractebel en cours depuis 1996. Ils risquaient tous trois de sévères peines de prison assorties de lourdes amendes. Ajoutons que Chodiev qui avait été naturalisé belge en 1997 dans de curieuses circonstances, avait participé aux négociations sur l’achat de ces hélicoptères.

 

 

 

Nicolas Sarkozy avec le dictateur kazakh Noursoultan Nazarbaïev : deux ompères en corruption

Nicolas Sarkozy avec le dictateur kazakh Noursoultan Nazarbaïev : deux ompères en corruption

 

 

 

2011. Sarkozy prend – ou fait prendre – contact avec le Sénateur libéral belge Armand De Decker, ancien président du Sénat et également avocat afin de voir comment éviter un procès à l’encontre de Chodiev et consorts. Une cellule ad hoc fut créée en 2009 à l’Elysée et placée sous la direction d’Etienne de Rosaies, principal collaborateur du ministre français de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant. Dans la manie administrative propre aux Français, de Rosaies rédige une note résumant l’affaire à son ministre.

 

Cette note expose que grâce à l’influence de De Decker, « l’équipe de l’Élysée a réussi à faire voter une loi belge élargissant l'usage de la « transaction pénale », une disposition extrêmement favorable qui permet de solder les poursuites de façon secrète, sans reconnaissance de culpabilité » (Le Soir – Mediapart, 5 novembre 2016).

 

 

 

Armand De Decker, Sénateur - bourgmestre d'Uccle, le prototype même du politicien sans scupules et sans envergure mais avec bien des relations pas toujours opportunes

Armand De Decker, Sénateur - bourgmestre d'Uccle, le prototype même du politicien sans scupules et sans envergure mais avec bien des relations pas toujours opportunes

 

 

 

Chronologie des faits

 

Si on veut démêler cet écheveau, voyons la chronologie. On s’apercevra du curieux mélange d’agendas entre la Justice, le Parlement et le gouvernement qui était en affaires courantes.

 

En effet, c’était la période du gouvernement Leterme II démissionnaire avant les élections du 13 juin 2010. On était en pleine crise politique – la fameuse crise des 541 jours – qui a précédé le gouvernement Di Rupo. Cela signifie qu’après le 13 juin 2010, le gouvernement ne pouvait prendre aucune initiative politique en dehors de la gestion des affaires dites courantes. On s’aperçoit en l’espèce que c’est loin d’être le cas.

 

Le 3 février 2011, suite à des tractations entre les différentes fractions du gouvernement Leterme II, il est décidé de trouver une « solution commune et définitive à la problématique du secret bancaire fiscal (souhaité par les Socialistes) ainsi qu’à l’extension d’un régime de règlement transactionnel dans le cadre de la lutte pénale contre la fraude (voulu par les libéraux). » Autrement dit, levée du secret bancaire (revendication de la gauche) et transaction pénale pour la fraude fiscale (revendication de la droite)… Le typique compromis à la belge ! Et surtout, une évidente initiative politique qui est tout sauf une « affaire courante » !

 

Le 8 février 2011, le VLD et le MR (les libéraux flamands et francophones) déposent une proposition sur le secret bancaire et la transaction pénale pour la fraude fiscale.

 

Le 9 février 2011, le CD&V (parti du Premier ministre Leterme) dépose une proposition de loi sur la levée du secret bancaire.

 

Le 11 février 2011, le gouvernement Leterme dépose son projet de loi portant des dispositions diverses – dite « loi fourre-tout » – dont  le secret bancaire et la transaction pénale.

 

Le 18 février 2011, Chodiev et consorts sont renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bruxelles du chef des délits exposés plus haut.

 

Le 20 février 2011 (un dimanche), Armand De Decker se présentant comme avocat « de l’Elysée » (!) obtient avec sa consœur française, Catherine Degoul, aussi avocate de Chodiev, un rendez-vous avec le ministre de la Justice de l’époque, le chrétien démocrate flamand, Stefaan De Clercq, à son domicile à Courtrai. Il se serait agi de demander au ministre de faire une injonction positive au Parquet pour reporter le procès de Chodiev.

 

 

 

Stefaan De Clercq, chrétien flamand, membre du CD&V, ministre de la Justice de 2008 à 2011

Stefaan De Clercq, chrétien flamand, membre du CD&V, ministre de la Justice de 2008 à 2011

 

 

 

Le 24 février 2011, le CD&V (le parti du Premier ministre et du ministre de la Justice) dépose à la Chambre une proposition de loi sur la transaction pénale. (Donc, 4 jours après l’entrevue De Decker – De Clercq).

 

Le 2 mars 2011,  le texte de la loi fourre-tout fut discuté en commission des Finances. Un amendement de 18 pages fut déposé. Il visait à introduire dans le code d’instruction criminelle de nouvelles dispositions en matière de transaction pénale. (C’était le projet du CD&V déposé le 24 février).

 

Comme il s’agit d’une question concernant la Justice, La commission des Finances n’était pas habilitée à connaître ce genre de question qui relevait de la commission de la Justice qui, elle, n’a pas été consultée.

 

Le 10 mars 2011, la loi fourre-tout est adoptée en commission, y compris l’amendement sur la transaction pénale.

 

Le 16 mars 2011, c’est au tour du Sénat – on était encore dans le système bicaméral – de se pencher sur ce projet de loi. La commission de la Justice du Sénat examine la loi fourre-tout et son amendement. Le projet de loi n’a été adopté par la Chambre que le lendemain 17 mars !

 

Le gouvernement avait en effet demandé l’urgence.

 

Les services juridiques du Sénat et la commission de la Justice ne comprennent pas la raison pour laquelle on demande l’urgence, alors que la transaction pénale mérite un examen approfondi, car il s’agit d’un changement fondamental du code judiciaire.

 

Les 22 et 23 mars 2011, les membres de la commission de la Justice du Sénat organisent des auditions de juristes éminents sur la question de la transaction pénale.

 

Le 24 mars 2011, les membres de la commission veulent modifier le texte en tenant compte des remarques très critiques des experts. Le ministre de la Justice propose de voter la loi en l’état tout en promettant d’introduire par après une loi rectificative. Il garantit qu’une circulaire sera rédigée pour ne pas appliquer le premier texte tant que ladite loi rectificative ne sera pas adoptée ! Cette proposition est acceptée.

 

Le 29 mars 2011, le projet de loi de transaction pénale initial est adopté avec la loi fourre-tout.

 

Le 6 mai 2011, le gouvernement dépose à la Chambre le projet de loi « réparatrice ».

 

Le 16 mai 2011, la loi de transaction pénale entre en vigueur.

 

Le 18 mai 2011, si on lit les articles conjoints du Soir et de Mediapart du 14 novembre 2016 : « une circulaire est signée par le procureur général de l'époque. « Il est actuellement contre-indiqué » de proposer des transactions pénales jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi réparatrice, écrit-il. « Si toutefois, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, vous estimez devoir proposer une telle transaction, il y aurait lieu de m'adresser un rapport circonstancié justifiant ces circonstances particulières et de solliciter au préalable mon accord. »

 

Les policiers belges ont découvert que l’avocat général Patrick de Wolf a violé la consigne : il a initié la transaction pénale alors que c’était formellement déconseillé, sans avoir rédigé de « rapport circonstancié » justifiant de circonstances « exceptionnelles ». Et la procédure a été validée malgré tout par le parquet général. Bref, la justice belge s’est écartée des souhaits de l'exécutif et a piétiné l’accord politique conclu avec le Parlement. »

 

 

Le 7 juin 2011, le Conseil d’Etat émet un avis critique sur le projet de loi « réparatrice » et propose des amendements.

 

 

Le 17 juin 2011, suite au réquisitoire de l’avocat général Patrick de Wolf qui aurait été rédigé par les avocats de Chodiev – deux associés au cabinet De Decker – une transaction pénale  pour la somme colossale de 21 millions d’Euros est conclue avec Chodiev et consorts.

 

 

 

 

Pathok Chodiev, l'oligarque kazakh milliardaire, naturalisé belge grâce au bourgmestre de Waterloo Kubla, mouillé dans pas mal d'affaires, fiché aux #Panama papers, a été défendu par la classe politique belge sous la pression de Sarkozy et consorts.

Pathok Chodiev, l'oligarque kazakh milliardaire, naturalisé belge grâce au bourgmestre de Waterloo Kubla, mouillé dans pas mal d'affaires, fiché aux #Panama papers, a été défendu par la classe politique belge sous la pression de Sarkozy et consorts.

 

 

 

Le 30 juin 2011, la Chambre adopte le projet de loi « réparatrice » tel quel sans tenir compte des propositions du Conseil d’Etat. La loi entre en vigueur le 11 août 2011.

 

Automne 2011, se pose la question des honoraires des avocats. D’après Mediapart :

« Chodiev est tiré d’affaire le 17 juin 2011. Dans la foulée, plusieurs contrats, dont celui des hélicoptères, sont finalisés à Paris entre le premier ministre François Fillon et son homologue kazakh. Pourtant, Pathokh Chodiev rechigne à payer Catherine Degoul. Après plusieurs relances via les conseillers élyséens Jean-François Étienne des Rosaies et Damien Loras, l’oligarque finit par lui verser, à l’automne 2011, la bagatelle de 7,5 millions d’euros d’honoraires. L’avocate en a rétrocédé une bonne partie à ses confrères belges – dont plusieurs centaines de milliers d’euros pour Armand de Decker. »

 

En fait, le bourgmestre d’Uccle a touché 741.000 Euros, soit 10 % des « honoraires ». La question est : ce paiement vise-t-il des honoraires ou bien la rémunération d’un travail de lobbying effectué par De Decker ? Toucher un pourcentage sur les « honoraires » payés à Me Degoul semble assez curieux… N’est-ce pas plutôt une commission pour services rendus plutôt que de réels honoraires d’avocat ?

 

Les rôles d’Armand De Decker et de Stefaan De Clercq

 

 

Récapitulons.

 

 

Manifestement, Armand De Decker, en tant qu’ancien président du Sénat et en 2011 vice-président de cette Assemblée, était certainement au courant du débat au sein du gouvernement sur la transaction pénale qui l’intéressait au premier chef.

 

Deux jours après le renvoi de Chodiev devant le tribunal correctionnel, Armand De Decker et Catherine Degoul rendent visite au domicile du ministre de la Justice, Stefaan De Clercq. L’avocat sénateur prétend avoir oublié le motif de sa visite. On a dit qu’il aurait tenté de faire pression sur le ministre pour reporter le procès Chodiev.

 

Cela ne tient pas la route ! De Decker est un politique et un juriste assez expérimenté pour savoir que le ministre n’a pas le pouvoir de demander le report d’un procès. Non. L’objet de cette visite dominicale concernait plus que probablement le projet de loi sur la transaction pénale dont le libellé figurant dans le projet de loi fourre-tout ne convenait pas à l’avocat de Chodiev.

 

En effet, le jeudi suivant, le CD&V, le parti du ministre, dépose une proposition de loi sur la transaction pénale qui, par après, a été intégrée comme amendement au projet de loi fourre-tout. La loi fourre-tout est votée avec l’amendement à la Chambre. On peut y voir une curieuse coïncidence, non ?

 

 

Le Sénat, de son côté, conteste les dispositions relatives à la transaction pénale, ne comprend pas l’urgence demandée par le gouvernement et va même jusqu’à faire appel à des experts, professeurs d’université, qui émettent de sévères critiques. De Clercq use alors de tout son poids pour faire voter la loi telle quelle et sans amendements, malgré les critiques et le fait qu’il n’ait pas demandé l’avis du Conseil d’Etat sur ce texte. En échange, il promet de déposer un projet de loi « réparatrice » et de demander aux procureurs généraux une circulaire ordonnant aux Parquets de ne pas appliquer les dispositions figurant dans la loi fourre-tout.

 

 

A ce stade, on peut se demander pourquoi le ministre veut faire voter dans l’urgence une loi qui ne sera pas en principe appliquée !

 

 

La loi est finalement votée. Les procureurs généraux rédigent une circulaire au sujet de la transaction pénale, mais en termes sibyllins (voir plus haut). Ecrire qu’il est « actuellement contre-indiqué » d’appliquer la transaction pénale  peut être interprété comme une recommandation plutôt qu’une interdiction.

 

C’est ainsi que la transaction pénale au bénéfice de Chodiev a eu lieu et ce, grâce à l’avocat général Patrick de Wolf dont le réquisitoire aurait été rédigé par les avocats de Chodiev ayant participé à la transaction.

 

 

 

L'avocat général Patrick de Wolf qui a effectué la transaction pénale avec Chodiev dans des circonstances pour le moins curieuses.

L'avocat général Patrick de Wolf qui a effectué la transaction pénale avec Chodiev dans des circonstances pour le moins curieuses.

 

 

 

Observons au passage que De Decker n’a pas participé à la fameuse transaction ; ce sont deux confrères de son cabinet qui s’y sont mis. Cela aussi pourrait faire accroire que l’intervention de l’ancien président du Sénat concernait essentiellement la mise en vigueur rapide de la loi sur la transaction pénale afin de tirer son client d’un très mauvais pas…

 

 

Fin provisoire de l’affaire ! Tout le monde y trouve en définitive son compte.

 

 

Une justice de classe

 

 

Dans une interview au « Soir » du 23 novembre, les juges Jean Nolf et Michel Claise expriment entre autres leurs avis sur cette loi de transaction pénale :

 

« Le parquet général choisit les dossiers, dit Jean Nolf. En 2015, j’étais le seul à publier ce rapport secret des procureurs généraux (…) Il décrit la pratique des transactions pénales. (…) Certains magistrats y disaient entre autres qu’ils étaient « des marchands de tapis » et qu’ils faisaient ça « au vogelpik » [jeu de fléchettes pour nos lecteurs français]. C’est ce rapport qui a été déposé devant la Cour constitutionnelle. (…) … la Cour constitutionnelle a dit le 2 juin dernier [2016] qu’elle n’acceptait pas qu’il n’y ait pas de juge impartial qui juge deux éléments : la proportionnalité et l’équité. Tout ça pour dire que la loi ne pouvait pas s’appliquer au cas Chodiev. »

 

Michel Claise ajoute :

 

« Quand la loi sort et que quelqu’un vient avec un montant de 21 millions, on n’a plus réfléchi à rien et on n’a vu que la somme en se disant : c’est gigantesque, on fonce. C’est ça qui est arrivé tout simplement. »

 

Et c’est ici que l’on détecte une justice de classe. En principe, la loi de transaction pénale était faite pour vider les prisons et désengorger les tribunaux. Dans le cadre des délits mineurs, une transaction pénale débouchant sur une amende et la réparation des dommages causés aux victimes permettrait en effet d’éviter de remplir les prisons, de permettre aux délinquants une réinsertion plus efficace. Mais, bien entendu, il faut modifier la loi comme le veut la Cour constitutionnelle pour ne pas laisser toute latitude aux parquets.

 

Or, on a manifestement fait voter à la hussarde une loi par ailleurs mal fichue et destinée avant tout au cas Chodiev. Le gouvernement a cédé aux pressions en déposant à la va vite ce projet de loi. Le ministre de la Justice a sans doute été « sensible » aux arguments avancés par De Decker qui faisait du lobbying bien qu’ils s’en défendent tous les deux. La Chambre a voté sans trop se soucier de la question. Seuls quelques sénateurs ont entamé un bout de résistance. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le sénateur chrétien Francis Delperée vient d’être désigné comme président de la commission d’enquête parlementaire sur le Kazakhgate, car il fut la cheville ouvrière de cette résistance à la loi de transaction pénale.

 

Oui, un nouveau chapitre de la lutte des classes s’est ouvert. La puissance du lobbying venu d’un groupe d’affairistes oscillant dans l’entourage de Sarkozy alors président français et qui a des ramifications auprès des plus hautes autorités du royaume de Belgique est effarante. Le soutien sans faille à un oligarque gravitant autour de la Mafia d’après la Sûreté de l’Etat belge prouve que la criminalité financière d’ailleurs souvent proche de la grande criminalité s’étend et ne constitue plus aucun obstacle d’ordre éthique pour cette classe dirigeante attirée uniquement par le pouvoir et l’argent.

 

La politique, c’est-à-dire la démocratie, est balayée : un gouvernement démissionnaire prend des initiatives politiques alors qu’il n’en a pas le pouvoir, le Parlement vote une loi modifiant fondamentalement le processus judiciaire en affaires courantes. Personne ne réagit, même les Ecolos si prompts à dénoncer les atteintes à la démocratie.

 

Une Justice est de plus en plus manipulée et manifestement on tente d’accroître les pouvoirs du Parquet dont au moins un de ses membres s’est montré « aux ordres » dans cette affaire. La séparation des pouvoirs, seule garantie d’une Justice équitable, n’est plus qu’une fiction.

 

Le mépris total de toute règle que l’on appelle pudiquement « l’estompement de la norme » préside aux actes de cette caste qui sans foi ni loi et par delà les frontières  assoit son pouvoir au détriment du plus grand nombre.

 

L’affaire ne se limite pas aux intrigues politico-juridiques belgo-françaises en vue de sauver un oligarque kazakh. Elle montre que la classe dirigeante installe son pouvoir dans toutes les parties du monde, car on verra qu’il y a d’autres volets dans ce qu’on appelle le kazakhgate. C’est l’objet du second volet de cet article qui paraîtra incessamment.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 22:23

 

 

 

Emir Kir : le petit Sultan de St-Josse-ten-Noode

 

Jeudi 17 novembre à Bruxelles : importante manifestation dans la journée des opposants – essentiellement des Kurdes du HDP, mais aussi d’autres opposants démocrates turcs – devant le siège de la Commission européenne pour protester contre la faiblesse de l’Union européenne face à la dictature qui s’installe en Turquie sous la férule de Recep Tayiip Erdogan, et qui se livre à des purges massives dans l’administration, l’enseignement et l’armée et aussi à la traque des députés et militants du parti kurde HDP largement représenté au Parlement d’Ankara, sans compter les arrestations arbitraires d’artistes et d’écrivains.

 

 

 

Les manifestants kurdes opposés à Erdogan ont été attaqués à plusieurs reprises par des partisans de l'AKP sur leur parcours à Saint-Josse ten Noode.

Les manifestants kurdes opposés à Erdogan ont été attaqués à plusieurs reprises par des partisans de l'AKP sur leur parcours à Saint-Josse ten Noode.

 

 

 

Le soir même, des partisans d’Erdogan, membres de son parti, AKP, manifestent à Saint-Josse-ten-Noode – la commune jouxtant le quartier « européen » - et un cocktail Molotov est lancé contre l’Institut kurde provoquant un début d’incendie.

 

 

Le bourgmestre de Saint-Josse, le PS Emir Kir connu pour ses sympathies à l’égard de l’AKP et son refus de reconnaître le génocide des Arméniens, s’il a désapprouvé cet attentat du bout des lèvres, s’en est surtout pris aux manifestants de l’opposition qu’il a accusé de terroristes et de membres du PKK. Il a déclaré :

 

 

 

 

 

Emir Kir, ici devant le drapeau turc frappé du portrait de Mustapha Kemal Atatürk aurait dû le remplacer par celui de Recep Tayiip Erdogan. Cela cconviendrait mieux au bourgmestre de Saint-Josse...

Emir Kir, ici devant le drapeau turc frappé du portrait de Mustapha Kemal Atatürk aurait dû le remplacer par celui de Recep Tayiip Erdogan. Cela cconviendrait mieux au bourgmestre de Saint-Josse...

 

 

 

« On entend la colère qui monte dans la communauté turque depuis hier. Hier, dans le déclaratif, c'était une manifestation pour dénoncer la politique du gouvernement Erdogan. Mais dans la réalité, on a vu défiler des militants de l'organisation terroriste PKK. Et pour les Turcs, quand vous parlez de PKK, c'est la résonance par rapport aux attentats successifs en Turquie qui ont fait des dizaines de milliers de morts. »

 

Il a ajouté sous un ton quelque peu menaçant :

 

 

« La Belgique est un pays ami de la Turquie et ils ne comprennent pas pourquoi les autorités donnent systématiquement des autorisations à certaines associations qui en réalité permettent la propagande terroriste. »

 

Et il conclut, cerise sur le gâteau :

 

« C'est comme si on permettait à Madrid de faire une manifestation pour Daesh, ce serait insupportable pour les Belges qui ont vécu les attentats. »

 

La comparaison avec Daesh a déclenché un tollé, mais le maïeur Ten-noodois n’en a cure.

 

Et samedi 19, dans cette même commune de Saint-Josse, Une contre-manifestation autorisée par Emir Kir a été organisée en soutien de la politique du Président turc Racep Tayiip Erdogan.

 

De nombreux militants socialistes et antiracistes fustigent l’attitude d’Emir Kir et exigent qu’il soit sanctionné sévèrement, sinon exclu du PS.

 

 

Dans un bref communiqué, le président du PS, Elio Di Rupo, signale avoir demandé à Emir Kir de clarifier ses propos.

 

Osera-t-il faire preuve de fermeté, cette fois-ci ?

 

La primaire de la droite française : déjà des leçons à tirer.

 

La droitisation est en marche et elle est passée à la vitesse supérieure !

 

Sur les sept candidats, c’est à celui qui sera le plus néolibéral et le plus à droite. Exit l’intégriste catho Poisson qui n’a pu cacher son antisémitisme – chassez le naturel ! Et... – et son racisme. Sarkozy emberlificoté dans les affaires Bygmalion et libyenne, Juppé, le vieux cheval de retour, Fillon qui tente de sortir du lot, le jeunot Bruno Lemaire et la calamiteuse NKM rivalisent de solutions ultralibérales. Allons : on va augmenter la TVA, virer 500.000 fonctionnaires, privatiser à tout va, durcir encore plus la « loi travail », etc. Autrement dit, nouvelle offensive contre le travail au profit du capital financier.

 

 

 

 

Les candidats à la primaire de la droite "républicaine" française : c'est à qui sera le plus à droite !

Les candidats à la primaire de la droite "républicaine" française : c'est à qui sera le plus à droite !

 

 

 

Et, bien entendu, la Marine en embuscade, on y va à qui mieux mieux sur le sécuritaire, le terrorisme, la fermeture des frontières ; bref, la défense de la liberté par la restriction des libertés…

 

 

Quel que soit le vainqueur de cette primaire, il a de fortes chances de se retrouver au deuxième tour des présidentielles face à la Le Pen qui, telle Blanche Neige, vogue entre 25 et 30 % dans les sondages pour le premier tour, alors que les sept nains réussissent à peine à récolter 15 % des intentions de vote.

 

 

Des sondages, parlons-en justement. Après les élections américaines, la crédibilité des sondages a pris un sérieux coup.

 

 

 

 

 

 

Le politologue bruxellois Pascal Delwit est sceptique sur les sondage.

Le politologue bruxellois Pascal Delwit est sceptique sur les sondage.

 

 

 

Le politologue bruxellois Pascal Delwit, sur Facebook, s’est dit « impressionné, dix jours après les élections américaines, par la valse des commentaires sur la primaire de droite à la seule aune des sondages ou de ce que nous disent «les réseaux sociaux».

 

La plupart des enquêtes sont réalisées sur moins de 700 sondés et on ne connaît pas... le corps électoral.

 

On sera sans doute surpris dimanche soir. Et lundi, sans doute, s'étonnera-t-on, dans les médias, de cette focalisation sur les sondages, avant de commenter mardi la primaire à l'aune des sondages pour le deuxième tour. »

 

 

Aussi, faire des pronostics à ce stade, équivaut à jouer aux dés ! Il est encore trop tôt pour se prononcer sur un nom.

 

 

La seule certitude, des lendemains qui chantent : la gauche étant hors jeu suite à ses divisions et la calamiteuse présidence de Hollande, l’ineffable (banquier) Macron ayant ses chances, le (la) futur(e) président(e) français(e) sera l’agent dévoué du MEDEF et des banques.

 

 

Nucléaire belge : les risques croissants d’accidents sérieux

 

 

La « Libre Belgique » de ce 19 novembre révèle le contenu de deux lettres envoyées par Jan Bens, le directeur général de l’Agence fédérale du contrôle nucléaire (AFCN) ; la première datée du 1er juillet 2016  adressée à Philippe Van Troeye, le CEO d’Electrabel – l’ancienne société belge de production et de distribution d’électricité absorbée par GDF Suez devenu Engies – et la seconde du 2 septembre 2016 à destination d’Isabelle Kocher, la présidente du CA d’Electrabel et aussi directrice générale d’Engies.

 

 

Dans sa lettre du 1er juillet 2016 au CEO d’Electrabel, Jan Bens évoque les résultats “pour le moins alarmants” des études “Fire PSA” et “Fire Hazard Analysis”. Ces études sur la résistance à un incendie ont été rendues obligatoires à partir du 1er janvier 2016.

 

On apprend dans cette lettre qu’une réunion entre Jan Bens et Wim De Clercq, l’ancien directeur nucléaire d’Electrabel, a eu lieu, le 25 mai 2016, au sujet de ces études sur les risques d’incendie. Le patron de l’AFCN y a souligné « les inquiétudes soulevées par les valeurs alarmantes des probabilités de fusion de cœur résultant des études ‘Fire PSA’ pour les unités Doel 3 et 4, Tihange 1, 2, 3. »

 

 

 

La centrale nucléaire de Tihange 1

La centrale nucléaire de Tihange 1

 

 

 

Dans la seconde lettre, Bens va encore plus loin : Ce qui est à coup sûr plus alarmant, c’est le contenu de la seconde lettre adressée par Jan Bens à Isabelle Kocher sur la culture de sûreté à Tihange. Autrement dit, la sécurité est loin d’être la priorité en ce domaine.

 

Or, la fusion de cœur, si elle se produit, est considérée comme l’accident nucléaire le plus grave avec risque d’échappement des matières fissibles. Ce serait un second Tchernobyl ou Fukushima bis !

 

Si cette conclusion semble alarmante, c’est surtout la réaction d’Electrabel qui a agacé l’AFCN. Lors d’une réunion du 16 juin 2016 consacrée à ce sujet, Electrabel a présenté un « draft » de trois pages révisant à la baisse les résultats de l’étude « Fire PSA ». Selon Electrabel, les résultats de l’étude « Fire PSA » « ne reflètent pas la réalité des centrales nucléaires belges ».

 

Jan Bens accuse les responsables d’Electrabel de faire preuve d’ « une grande désinvolture » pour les résultats de l’étude. Il conclut : « Electrabel semble fort peu concerné par cette question et j’ai des doutes sur la volonté de mettre les moyens nécessaires à résoudre rapidement ces problèmes. »

 

On peut soupçonner que le groupe Engies du sieur Mestrallet est bien plus préoccupé par ses finances que par la sécurité des populations. En effet, des réparations ou carrément la fermeture des centrales concernées coûteraient horriblement cher au groupe.

 

À Engies – Electrabel, on tente bien entendu de rassurer, en signalant que les études doivent être affinées avant de tirer des conclusions probantes. C’est ce qui a été décidé.

 

Néanmoins, la minimisation des risques telle que pratiquée par l’entreprise transnationale française n’est plus crédible. Récemment, les autorités allemandes de Rhénanie Westphalie et des Pays Bas ont tiré la sonnette d’alarme sur les dangers représentés par le vieillissant parc nucléaire belge, sans compter les Français qui ont fermé deux centrales EDF qui présentaient des dangers. Donc, le danger considéré comme réel en France « ne reflète pas la réalité » en Belgique…

 

Quant au risque d’une coupure de l’approvisionnement électrique, accru avec la fermeture des deux centrales françaises, le gouvernement De Wever Michel, par l’intermédiaire de la ministre libérale Marghem, pratique la politique de l’autruche…

 

Danger et régression pourrait être son mot d’ordre !

 

 

Menaces sur la Sécu ?

 

 

Le secrétaire général des Mutualités socialistes belges devenues Solidaris, l’ancien ministre PS des entreprises publiques, Jean-Pascal Labille et Michel Jadot, ancien « boss » de l’INAMI et président de Solidaris, tirent la sonnette d’alarme. Dans une interview au journal « Le Soir » de ce week-end des 19 et 20 novembre, ils déclarent d’emblée :

 

 

 

Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris (Mutualités socialistes) et Michel Jadot, son président, tirent la sonnette d'alarme. (photographie Le Soir)

Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris (Mutualités socialistes) et Michel Jadot, son président, tirent la sonnette d'alarme. (photographie Le Soir)

 

 

 

Jean-Pascal Labille : «  Nous avons fait le tour de nos instances, même chose avec le personnel, pour dire à tous que la protection sociale est en danger. Elle est utilisée comme variable d’ajustement budgétaire. Et cela conduit tout droit, en l’espace de quelques années si l’on poursuit, au démantèlement du système. »

 

Michel Jadot : « L’exercice budgétaire 2017 du gouvernement, c’est du vent, la Commission le dit, dans ces conditions, l’objectif d’équilibre en 2018 est impossible à réaliser, cela nécessite 9,8 milliards d’économies, ils ne veulent pas l’admettre… Or, il faut savoir que la logique politique est celle-ci : ce qu’ils appellent le tax shift, soit le présumé glissement de la fiscalité du facteur travail vers d’autres sources de financement, donne lieu à un « manque à gagner », et celui-ci est compensé essentiellement par les coupes dans la sécurité sociale, à concurrence de 73 %. La taxe Caïman, le fameux fonds d’investissement immobilier, la DLU, toutes ces choses ont des rendements réduits ou nuls. Restent, on l’a dit, les coupes dans la Sécu. »

 

En clair, on n’arrive pas à retrouver les « équilibres » budgétaires exigés par la Commission européenne par des réformettes fiscales, alors on puise dans les recettes de la Sécurité sociale et on coupe dans les prestations sociales. Et cela va tellement loin que le système pourrait s’effondrer définitivement.

 

Les deux dirigeants prennent pour exemple, les mesures les plus spectaculaires prises dans le secteur des soins de santé, par la ministre ultralibérale Maggie De Block. Ainsi, Labille constate avec ironie :

 

« De mémoire, je n’ai jamais vu un ministre des Affaires sociales et de la Santé avoir toutes les composantes du système contre lui : médecins, pharmaciens, hôpitaux, mutualités, étudiants, professions non reconnues… Michel a une mémoire plus grande que la mienne, mais je n’ai jamais vu ça. Là, avec Maggie De Block, c’est ce qui se passe. Qu’est-ce que cela signifie ? Que le système flanche. »

 

 

Michel Jadot ajoute :

 

« Maggie De Block, c’est Alexander De Croo, c’est le VLD [le très thatchérien parti libéral flamand], c’est la N-VA aussi : on affaiblit le pouvoir mutuelliste, on affaiblit le pouvoir syndical, on sape le système financièrement, et ça mènera à la privatisation, peut-être la communautarisation. Après deux ans de législature, il faut oser dire les choses. »

 

Jean-Pascal Labille en tire les conclusions politiques :

 

« …je vais au-delà de ces indices froids : regardez la « qualité » de l’emploi. La précarisation, les travailleurs pauvres, c’est la nouvelle grande réalité qui monte. Ces travailleurs pauvres, ce sont ceux qui ont voté pour Trump… On précarise les travailleurs, on comprime la classe moyenne, nous n’exagérons pas, il faut ouvrir les yeux maintenant. Ce qui se passe est d’une gravité extrême. »

 

Et Michel Jadot tire la sonnette d’alarme :

 

« Ajoutez qu’ils ont « réformé » l’instrument de subvention de l’Etat à la Sécu, la « dotation d’équilibre », qui avait été instaurée pour compenser les déficits : dans la réforme, les conditions imposées afin de financer cette dotation sont telles que cela aura pour effet de la faire disparaître. Conséquence : on verra s’amplifier le déficit de la Sécu – de 3 milliards déjà –, on devra alors recourir à des emprunts, qu’il faudra rembourser avec les intérêts… C’est une politique délibérée. On détruit le système. »

 

 

On détruit le système. D’ailleurs, le ministre des Finances, le NV-A Van Overtveldt  l’a affirmé : « La sécurité sociale n’est pas un tabou. »

 

C’est évidemment cela l’objectif. Démanteler l’Etat social et le remplacer par un système d’assurances privées, ce qui va aboutir à la société duale composée d’une minorité ultra riche et  ultra protégée face à une masse précarisée, miséreuse et sans avenir. Et alors,il sera quasi impossible de revenir en arrière.

 

C’est une question fondamentale de civilisation. Mais en a-t-on vraiment conscience à gauche ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 20:19

 

 

 

L’élection de Donald Trump a provoqué un séisme. Les certitudes ont été incontestablement balayées – ce qui, en soi, n’est pas mauvais – mais pour faire place à quoi ?

 

 

En principe – attendons pour voir –, le candidat Trump a promis de mettre fin au libre échangisme mondialiste prôné par l’OMC ( Organisation Mondiale du Commerce) qui a échoué et qui a été remplacé par les traités dits de « nouvelle génération » comme l’ALENA – le traité de libre échange entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada – et le TPP – le traité transpacifique qui, ayant abouti après de nombreuses négociations, regroupe les Etats-Unis, le Canada, le Mexique, le Chili, le Pérou, la Malaisie, le Vietnam, Singapour, Brunei, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Ces accords suppriment la plupart des droits de douane, harmonisent les règles de protection de l’environnement, etc. Comme pour le TTIP et le CETA, les négociations furent placées sous le sceau du secret et on s’aperçoit que ces traités sont avant tout élaborés dans l’objectif principal de la protection des investisseurs, c’est-à-dire des entreprises transnationales.

 

 

Cependant, cette promesse de Trump est assortie du rétablissement du protectionnisme aux Etats-Unis. Et cela est très dangereux. Autant il faut s’opposer à la philosophie du libre échange prônée par l’OMC et aux traités de « la nouvelle génération », car ils créent le dumping social, commercial, culturel et ne font que protéger les investisseurs, c’est-à-dire les entreprises transnationales qui représentent un danger mortel pour l’humanité, autant il faut combattre le protectionnisme qui reviendrait à rétablir une concurrence entre Etats-nations susceptible de nous ramener à un passé meurtrier.

 

 

 

 

Donald Trump s'entretient avec son prédécesseur Barack Obama : deux conceptions différentes du néolibéralisme

Donald Trump s'entretient avec son prédécesseur Barack Obama : deux conceptions différentes du néolibéralisme

 

 

 

Un véritable universalisme consisterait à faire des accords politiques et commerciaux multilatéraux équilibrés tenant compte des niveaux de chaque pays, de chaque région et des besoins et de la volonté des peuples. Et c’est possible si on sort de la diplomatie actuelle de guerre et de domination économique qui est celle des Occidentaux représentés par l’OTAN et l’imposture du libre échange ultralibéral.

 

 

Comme le montre Robert Falony dans le blog « Osons le socialisme », le libre échange non régulé, non encadré a un coût très important :

 

 

« Tout d'abord, les parties prenantes doivent être égales. Ce n'est évidemment pas le cas entre un petit fermier européen et une société d'agrobusiness outre Atlantique. Si le libre échange n'est pas régulé, encadré, il ne fait que consacrer la loi du plus fort. Des normes sociales et environnementales doivent être prises en compte. Ensuite, il y a une dimension écologique: les entreprises de transport  pèsent trop lourd dans ce débat. Transporter loin  ce qui peut être produit et consommé ici relève du non-sens. Le coût écologique doit être évalué rigoureusement,  dans un monde livré à un mercantilisme sans frein, qui ignore la dégradation climatique et l'épuisement des ressources naturelles. »

 

 

 

 

Trump : un changement de régime ? Quelle blague !

 

 

 

L’ambassadeur de France à Washington a « tweeté » dans la nuit du 8 au 9 novembre : le triomphe de Trump signifie la fin du néolibéralisme. Certains analystes de gauche s’en réjouissent – à tort –, car rien n’est moins sûr.

 

Depuis Thatcher en 1979, la doctrine de Friedrich Hayek est devenue la référence. George Monbiot écrit dans le « Guardian » -  article reproduit sur le blog de Paul Jorion :

 

« Hayek adoucit son opposition aux monopoles et endurcit son opposition aux syndicats. Il a fustigé la fiscalité progressive et les tentatives de l’État pour élever le niveau de bien-être des citoyens. Il a insisté sur le fait que « le service de santé gratuit pour tous est consternant » et a brocardé la conservation des ressources naturelles. Il a reçu le prix Nobel d’économie – pas de quoi surprendre ceux qui en connaissent l’orientation. 

 

 

 

Friedrich Hayek (1899 - 1992) le père fondateur du néolibéralisme

Friedrich Hayek (1899 - 1992) le père fondateur du néolibéralisme

 

 

 

Au moment où Mme Thatcher a claqué son livre sur la table, se crée, des deux côtés de l’Atlantique, un réseau animé de think tanks, de lobbyistes et d’universitaires promouvant les doctrines d’ Hayek, abondamment financé par quelques-unes des plus riches célébrités et des grandes firmes, tel que DuPont, General Electric, Coors, Charles Koch, Richard Mellon Scaife, Lawrence Fertig, le Fonds William Volker et la Fondation Earhart. Faisant usage tour à tour de la psychologie et de la linguistique au meilleur de leurs effets, les penseurs sponsorisés par ces gens ont trouvé les mots et les arguments nécessaires pour transformer l’hymne à l’élite de Hayek, en un programme politique plausible.

 

Les idéologies de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan ne sont que les deux facettes de l’ultra-libéralisme.

 

Le Thatcherisme et le Reaganisme n’étaient pas des idéologies à proprement parler: ils n’étaient que les deux visages de l’ultra-libéralisme. Les réductions d’impôt massives pour les riches, l’écrasement des syndicats, la réduction des logements sociaux, la déréglementation, la privatisation, l’externalisation et la concurrence dans les services publics furent proposées par Hayek et ses disciples. Mais le vrai triomphe de ce réseau n’est pas sa mainmise sur le droit, mais sa colonisation des partis qui représentaient tout ce que Hayek détestait autrefois. »

 

Et Monbiot ajoute : « Le triomphe de Hayek peut être observé partout, de l’expansion de l’initiative de financement privé par Blair à l’abrogation par Clinton de la loi Glass-Steagall, qui avait réglementé le secteur financier [entre autres, la fameuse séparation des banques d’affaires et des banques de dépôts – NDLR]. Et tout plein de grâce et de tact qu’il fût, Barack Obama, qui ne possédait pas non plus pour lui un récit structuré (sauf « l’espoir »), a été progressivement embobiné par ceux qui possédaient les moyens de persuasion. Comme je l’ai prédit en avril, la privation de pouvoir a précédé la privation de droits.

 

Si l’idéologie dominante freine l’intervention sociale des gouvernements, ceux-ci ne peuvent plus répondre aux besoins de l’électorat. Les politiques sont déconnectés de la vie des gens. Le débat est réduit au jacassement d’une élite éloignée. Les oubliés se tournent alors vers des discours anti politiques virulents où les faits et les arguments sont remplacés par des slogans, des symboles et des affects. L’homme qui a coulé la candidature de Hillary Clinton pour la présidence n’était pas Donald Trump. C’était son mari.

 

 

 

 

Bill Clinton est sans doute le véritable responsable de la défaite de sa femme Hillary.

Bill Clinton est sans doute le véritable responsable de la défaite de sa femme Hillary.

 

 

 

Le paradoxe est ici que la réaction contre l’écrasement par l’ultra-libéralisme de tout choix authentiquement politique a in fine porté au pinacle le genre d’homme que Hayek vénère.

 

Trump, qui n’a pas de fond politique cohérent, n’est pas un ultra-libéral classique. Mais il est la représentation parfaite de ce qu’Hayek appelle « l’indépendant » : le bénéficiaire d’une fortune héritée, sans contrainte d’aucune sorte de moralité commune, et dont les appétences mal dégrossies montrent un nouveau chemin que d’autres peuvent suivre. Les penseurs ultralibéraux grouillent maintenant autour de cet homme creux, ce tonneau vide ne demandant qu’à être rempli par ceux qui savent ce qu’ils veulent. Le résultat très probable est la démolition de ce qui nous reste de morale [decencies], en commençant par l’accord qui doit limiter le réchauffement global. »

 

Les milliardaires ont la cote aujourd’hui. Regardez l’Ukraine, le Kazakhstan, tous ces Etats incertains nés de la chute de l’Union Soviétique. Et aujourd’hui, la plus puissante nation du monde. Quel terrible échec du politique étourdi par le néolibéralisme !

 

 

La renaissance de l’obscurantisme ?

 

 

Michel Claise – le célèbre magistrat belge anti criminalité financière et aussi écrivain et chroniqueur à ses heures – dénonce dans « La Libre Belgique » du 16 novembre un autre danger apparu avec l’élection du milliardaire newyorkais :

 

 

« Donald Trump a choisi Mike Pence comme vice-président. Or, celui-ci se fie davantage à une interprétation littérale des textes bibliques qu’à la science, le temps des ténèbres est-il revenu ? »

 

 

 

Michel Claise craint un retour de l'obscurantisme après l'élection de Donald Trump.

Michel Claise craint un retour de l'obscurantisme après l'élection de Donald Trump.

 

 

 

Assistons-nous aux USA et donc bientôt en Europe, comme dans le monde musulman, à l’émergence d’un salafisme évangéliste tout aussi dangereux que celui de la dynastie Saoud ?

 

 

Et Michel Claise se lance dans un plaidoyer pour le progrès et la science.

 

« … le travail ne fait que commencer : il lui faut aller plus loin dans la détection des lois fondamentales qui allient le passé et le futur. Du centre de la Terre à la voûte étoilée, du zénith au nadir, tant de choses sont encore à découvrir… Comme à réfuter car rien n’est jamais acquis. La réfutation d’une loi est la nature même de la démarche scientifique : et s’il faut constater que la théorie de la relativité présente des critiques au regard des découvertes récentes, ce n’est pas cela qui fera retourner Einstein dans sa tombe. »

 

Rien n’est acquis, car le dérisoire jardinet de nos connaissances ne représente rien au regard du champ immense de notre ignorance. Claise ajoute :

 

« Et c’est là que la différence entre la science et la religion apparaît. Si la foi en Dieu n’est pas un obstacle au travail rationnel et rigoureux du scientifique, il n’en est pas de même des prises de positions dogmatiques de certains clercs religieux. »

 

 

Nous vivons une époque où la notion de progrès est en train de se dissoudre. Certes, comme l’écrit Albert Camus, dans L’homme révolté, le concept de progrès est de philosophie bourgeoise et a d’ailleurs été repris par Karl Marx. Il est en quelque sorte une foi puisqu’il part de l’idée que l’évolution de l’homme penchera avec des hauts et des bas vers le perfectionnement. Il y a là aussi une dogmatique, une sorte de messianisme du progrès considéré comme une valeur absolue.

 

 

 

Albert Camus a bien délimité la notion de progrès.

Albert Camus a bien délimité la notion de progrès.

 

 

 

« La notion de progrès est contemporaine de l’âge des lumières et de la révolution bourgeoise. (…)… Turgot donne le premier, en 1750, une définition claire de la nouvelle foi. (…) A la volonté divine se substitue seulement l’idée de progrès. « La masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande. » Optimisme qui fournira l’essentiel des considérations rhétoriques de Condorcet, doctrinaire officiel du progrès qu’il liait au progrès étatique et dont il fut, aussi bien, la victime officieuse puisque l’Etat des lumières le força à s’empoisonner. Sorel [dans L’illusion du progrès] avait tout à fait raison de dire que la philosophie du progrès était précisément celle qui convenait à une société avide de jouir de la prospérité matérielle due aux progrès techniques. »

 

 

 

 

Les limites du progrès

 

 

 

Aussi, le progrès a ses limites. Le mouvement écologiste l’a démontré. Par exemple, nous nous apercevons que le réchauffement climatique anthropique dû à une industrialisation excessive et incontrôlée est mortel pour l’humanité, nous constatons aujourd’hui les limites de l’usage intensif de l’énergie nucléaire, du « tout à la route », etc. Ce sont, comme dénonçait Camus, il y a un demi-siècle, des « progrès » qui conviennent à une société avide.

 

 

Aussi, il n’est guère étonnant de constater que les proches de Trump sont à la fois climato sceptiques et créationnistes. En définitive, il n’y a guère de contradictions entre l’évangélisme dogmatique et la croyance en des technologies à rentabilité immédiate et aux nuisances durables.

 

 

Michel Claise a bien détecté cela en la personne du futur vice-président US, Mike Pence. Il est créationniste.

 

 

 

Donald Trump s'est adjoint comme Vice-président un des politiciens les plus réactionnaires, le créationniste homophobe Mike Pence.

Donald Trump s'est adjoint comme Vice-président un des politiciens les plus réactionnaires, le créationniste homophobe Mike Pence.

 

 

« Interrogé sur l’évolution des espèces, il a répondu à un journaliste : « Est-ce je crois à l’évolution ? Je suis de l’avis que Dieu a créé le ciel, la terre, les mers et tout ce qu’ils contiennent. » OK, a insisté le journaliste. Mais croyez-vous que l’évolution est la façon dont il est parvenu ? Et Pence de conclure : « Ça, je ne peux pas le dire. Je le Lui demanderai. Mais je crois en cette vérité fondamentale de la création divine. »

 

Et, d’autre part, Pence n’hésite pas à dire :

 

« Le réchauffement de la planète est un mythe. Le traité contre le réchauffement est un désastre. La planète est plus froide, en réalité, qu’elle ne l’était il y a cinquante ans. »

 

 

Donc, M. le Vice-président Mike Pence voudrait que se produisent de nouveaux Bhopal et de nouveaux Tchernobyl pour bien garnir son compte en banque !

 

 

Au fond, Donald Trump et sa clique représentent et veulent développer une société avide, dogmatique et uniquement intéressée par la possession matérielle. C’est un ultralibéralisme replié sur lui-même et tout aussi dangereux sinon plus que le néolibéralisme mondialiste.

 

 

Les ténèbres seront en définitive vaincues.

 

 

George Monbiot conclut :

 

« Quelques-uns d’entre nous ont travaillé sur ce sujet et peuvent discerner ce qui peut former le début d’un tel récit. Il est encore trop tôt pour en dire plus, mais il est fondamental de reconnaître que, comme la psychologie moderne et les neurosciences l’expliquent chaque jour davantage, nous les êtres humains, en comparaison aux autres animaux, sommes à la fois remarquablement sociaux et remarquablement désintéressés. L’atomisation et le comportement auto-intéressé, que l’ultralibéralisme favorise à outrance, s’opposent à une composante majeure de ce qui constitue profondément la nature humaine. Hayek nous a dit qui nous sommes, et il avait tort. Notre première étape est de revendiquer notre humanité. »

 

En réalité, tous ces doctrinaires, tous ces esprits dogmatiques dénaturent le progrès, car si ce concept, comme tous les autres, a ses limites, il serait absurde de le rejeter. Ce serait conduire l’humanité à sa perte.

 

Mais, il y a danger, car comme l’écrit Michel Claise :

 

« Confier les rênes du monde à des dirigeants à qui un clergyman pourrait faire croire que Ramsès II a chassé les dinosaures sur les bords du Nil, c’est plus qu’inquiétant. Le temps des ténèbres est-il revenu ? »

 

Le prologue de l’Evangile de Saint-Jean contient cette sentence : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont point reçue. » Cette phrase mystérieuse ne signifierait-elle pas que nous pourrons toujours vaincre ceux qui à la fois par ignorance et par cupidité veulent notre perte ?

 

 

 

Pierre Verhas

 

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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 21:57

 

 

 

 

Le « Canard enchaîné » titre ce jour : « Le « Canard » prend un pari : Hillary, la femme, pas l’infâme ! ». Le palmipède a perdu ! L’infâme Trump est élu – oh ! Pas triomphalement, il n’y a que quelque 500 000 voix d’écart avec sa concurrente, soit 0,47 %. Mais qu’on le veuille ou non, il prêtera serment comme 45e Président des Etats-Unis d’Amérique début janvier prochain.

 

 

Pour éviter d’être noyé par le torrent de larmes de crocodile qui se déverse depuis ce matin sur les médias et les réseaux sociaux, essayons-nous à l’analyse. Certes, la victoire de l’affairiste new-yorkais n’a rien de réjouissant. Mais, posons-nous la question : celle de sa concurrente aurait-elle été une bonne nouvelle ?

 

 

On ne peut pas le dire. Il est « politiquement incorrect » de dire que l’électeur étatsunien avait le choix entre la peste et choléra, c’est-à-dire entre ce qu’on appelle le populisme qu’on appelait jadis le poujadisme, le néofascisme, l’extrême-droite, etc. et le bellicisme néoconservateur et néolibéral. Egalement : entre l’exaspération de la classe moyenne et le triomphalisme d’une élite en réalité décadente mais disposant de moyens énormes.

 

 

Mediapart révèle que l’ambassadeur de France à Washington a « tweeté » dans la nuit du 8 au 9 novembre que la victoire de Donald Trump signifiait la fin de l’ère néolibérale. Rien n’est moins sûr ! Mais combien ce message que l’Excellence française a d’ailleurs tenté d’effacer est révélateur !

 

 

 

 

 

 

Contre toute attente, Donald Trump sera le 45e Président des Etats-Unis.

Contre toute attente, Donald Trump sera le 45e Président des Etats-Unis.

 

 

 

 

 

Finalement, l’establishment de « gauche » comme de « droite » souhaitait ardemment voir Hillary Clinton siéger au Bureau ovale de la Maison blanche. Les médias à sa dévotion s’y sont donnés à cœur joie dénonçant toutes les turpitudes du milliardaire de New York qui est doté de tous les défauts à leurs yeux : raciste, macho, vulgaire, simpliste, escroc et j’en passe. Et ils ont annoncé bien imprudemment dans la nuit du 8 au 9 que leur favorite avait gagné ! Loupé !

 

 

Disons-le tout net. Le discours de Trump est peu ragoutant, il n’hésite pas à s’afficher avec les dirigeants du Ku Klux Klan, il traite les Mexicains illégaux de « corrompus, des délinquants et des violeurs », il veut expulser 11 millions d’entre eux. Il veut construire un mur entre les USA et le Mexique, il prône des solutions fascisantes dans tous les domaines, mais surtout, come l’a mis en avant Ignacio Ramonet sur le site « Mémoire des luttes », il avance sept propositions qui, elles, interpellent.

 

 

 

Les sept cavaliers de l’apocalypse de l’establishment

 

 

« 1) En premier lieu, les journalistes ne lui pardonnent pas ses attaques frontales contre le pouvoir médiatique. Ils lui reprochent d’encourager régulièrement son public à huer les médias « malhonnêtes  ». Trump affirme souvent : « Je ne suis pas en compétition avec Hillary Clinton, mais avec les médias corrompus. » Récemment, il a tweeté : « Si les grands médias, répugnants et corrompus, couvraient de manière honnête ma campagne, sans fausses interprétations, je dépasserais Hillary de 20 %. » Il n’a pas hésité à interdire d’accès à ses meetings plusieurs médias importants comme The Washington Post, Politico, Huffington Post et BuzzFeed. Il a même osé attaquer Fox News, la grande chaîne de la droite pamphlétaire, qui pourtant le soutient à fond …

 

2) Une autre cause des attaques médiatiques contre Trump : sa dénonciation de la globalisation économique qu’il tient pour responsable de la destruction des classes moyennes. Selon lui, l’économie globalisée est une calamité dont le nombre de victimes ne cesse de croître. Il rappelle que plus de 60 000 usines ont dû fermer ces quinze dernières années aux Etats-Unis et qu’environ cinq millions d’emplois industriels ont été détruits.

 

3) Trump est un fervent protectionniste. Il propose d’augmenter les taxes sur tous les produits importés. Et se dit prêt, s’il arrive au pouvoir, à établir des droits de douanes de 40% sur les produits chinois. « Nous allons récupérer le contrôle du pays et nous ferons en sorte que les Etats-Unis redeviennent un grand pays » affirme-il souvent, en reprenant son slogan de campagne. Partisan du Brexit, il a déclaré que, s’il était élu, il ferait sortir les Etats-Unis de l’Accord de libre échange nord-américain (ALENA). Il s’est également attaqué au Traité Trans-Pacifique (TPP) et a confirmé que, une fois élu, il retirerait les Etats-Unis de l’accord : « Le TPP constituerait un coup mortel pour l’industrie manufacturière des Etats Unis. » Evidemment, s’il est élu, il stopperait aussi les négociations en cours avec l’Union européenne. Il va même plus loin : « Nous allons renégocier ou sortir de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Ces accords commerciaux sont un désastre. » répète-t-il. Dans des régions comme le rust belt, la « ceinture de rouille » du nord-est où les délocalisations et la fermeture d’usines ont fait exploser le chômage et généralisé la pauvreté, ces propos sont reçus avec enthousiasme et font renaître tous les espoirs.

 

4) Autre option dont les médias parlent peu : son refus des réductions budgétaires néolibérales en matière de sécurité sociale. De nombreux électeurs républicains victimes de la crise économique, et tous ceux qui ont plus de 65 ans, ont besoin de la Social Security (retraite) et du Medicare (assurance maladie) mis en place par le président Barack Obama que les autres dirigeants républicains veulent supprimer. Trump a promis ne pas revenir sur ces avancées sociales. Il a aussi promis de diminuer les prix des médicaments, d’aider à régler les problèmes des « SDF », de réformer la fiscalité des petits contribuables, et de supprimer un impôt fédéral qui touche 73 millions de foyers modestes.

 

5) Dénonçant l’arrogance de Wall Street, Trump propose également d’augmenter de manière significative les impôts des traders spécialisés dans les hedge funds (fonds spéculatifs) qui gagnent des fortunes. Il promet le rétablissement de la loi Glass-Steagall (votée en 1933 pendant la Dépression et abrogée en 1999 par William Clinton), qui séparait la banque traditionnelle de la banque d’affaires pour éviter que celle-ci puisse mettre en péril l’épargne populaire par des investissements à haut risque. (…)

 

6) En matière de politique internationale, Trump s’est fait fort de trouver des terrains d’entente à la fois avec la Russie et avec la Chine. Il veut notamment signer une alliance avec Vladimir Poutine et la Russie pour combattre efficacement l’organisation Etat islamique (Daesh) même si pour l’établir Washington doit accepter l’annexion de la Crimée par Moscou.

 

7) Enfin, Trump estime qu’avec son énorme dette souveraine, l’Amérique n’a plus les moyens d’une politique étrangère interventionniste tous azimuts. Elle n’a plus vocation à garantir la paix à n’importe quel prix. Contrairement à plusieurs responsables de son parti, et tirant les leçons de la fin de la guerre froide, il veut changer l’OTAN : « Il n’y aura plus – affirme-t-il de garantie d’une protection automatique des Etats-Unis envers les pays membres de l’OTAN. »

 

 

 

 

 

 

Bernie Sanders était le seul à pouvoir battre Donald Trump. L'establishment n'en a pas voulu.

Bernie Sanders était le seul à pouvoir battre Donald Trump. L'establishment n'en a pas voulu.

 

 

 

 

 

Ces sept propositions n’oblitèrent pas les déclarations odieuses et inacceptables du candidat républicain diffusées en fanfare par les grands médias dominants, mais elles expliquent les raisons de son succès auprès de larges secteurs de l’électorat américain. Sans doute a-t-il raflé des électeurs à Sanders.

 

 

C’est ainsi qu’est né le fascisme des années 1920-30.

 

 

Et ici, on retrouve le processus politique des débuts du fascisme dans l’Europe des années 1920-30.

 

Certains points du programme sont incontestablement positifs comme en politique internationale en refusant que les USA continuent à être le « gendarme du monde » avec les résultats que l’on sait, comme le refus des traités de libre échange (ALENA, TTIP, etc.).

 

Comme le maintien et le développement de la Sécurité sociale et du fameux « Obamacare » que ses « concurrents » républicains voulaient supprimer et que Hillary Clinton défendait du bout des lèvres.

 

Comme la mise au pas de Wall Street avec des propositions concrètes telle la séparation des banques d’affaires et des banques de dépôt.

 

Tout cela est cependant inscrit dans un contexte raciste et autoritaire qui est typique de la période fasciste de l’Europe de l’après Première guerre mondiale.

 

Enfin, on peut se poser la question : les lobbies des entreprises transnationales et de Wall Street le laisseront-ils faire ? Wait and see.

 

 

 

 

 

 

Philippe Marlière est une conscience de la gauche française.

Philippe Marlière est une conscience de la gauche française.

 

 

 

 

 

Le politologue et militant de gauche français Philippe Marlière écrit :

 

« Trump avec un discours plus ouvertement raciste, sexiste et national-populiste que Le Pen, a gagné l’élection présidentielle aux États-Unis. Il faut donc prendre au sérieux l’hypothèse d’une victoire de Le Pen à la présidentielle française en 2017, surtout si la droite se désintègre dans des luttes intestines et propose un programme antisocial (une certitude) et si la gauche continue de n’offrir à son électorat aucune perspective d’alliance politique à vocation majoritaire (c’est malheureusement ce qu’elle fait en ce moment). Prendre au sérieux l’hypothèse d’une victoire de Le Pen ne veut pas dire que cela va se réaliser, ni même que c’est aujourd’hui de l’ordre du probable. Cela veut dire qu’elle n’est plus à exclure. Rappelons enfin que la victoire de Trump s’inscrit dans le contexte international d’une montée des pouvoirs populistes autoritaires dans le monde, notamment en Europe (Hongrie, Turquie ou le Brexit qui a libéré, dans un pays traditionnellement tolérant de la diversité, la parole raciste, sexiste et homophobe). »

 

Le « trumpisme » deviendrait donc un produit d’exportation si on n’y prend garde ! Il faut dire qu’on est bien parti en Europe, de ce point de vue…

 

 

Les fautes d’Hillary

 

 

N’oublions pas non plus que la victoire de Donald Trump est aussi due à la personnalité controversée et à la campagne délirante de son adversaire, Hillary Clinton.

 

Hillary est la caricature de l’establishment de la côte Est méprisé et haï par les Etatsuniens du Middle West et de la côte Ouest. Epouse de l’ancien président Bill Clinton qui a lancé les Etats-Unis dans la guerre de Yougoslavie et dans les guerres du Proche Orient, elle a fait preuve d’une arrogance qui a dégoûté l’opinion publique de son pays, même s’il faut lui reconnaître, comme First Lady une action sociale efficace à l’égard des jeunes défavorisés dans les écoles, notamment. Elle a d’ailleurs inscrit dans son programme électoral la lutte contre l’endettement des étudiants dans les universités américaines. Cependant, cela n’excuse pas son bellicisme comme Secrétaire d’Etat de Barack Obama.

 

 

 

 

 

 

Hillary Clinton a mené une campagne délirante et n'a pas répondu aux attentes de l'électorat du Parti démocrate.

Hillary Clinton a mené une campagne délirante et n'a pas répondu aux attentes de l'électorat du Parti démocrate.

 

 

 

 

 

Et peut-on lui pardonner ses fameux e-mails non pas parce qu’ils ont transité par son serveur privé, mais sur leur contenu ? Les aveux d’une complicité évidente avec les monarchies féodales du Golfe qui financent le terrorisme sanguinaire devraient suffire à écarter définitivement l’ancienne Secrétaire d’Etat et surtout à se méfier de sa duplicité.

 

Serge Halimi dans la dernière livraison du « Monde diplomatique » parue avant le scrutin US  écrit :

 

« Tout cela pourrait laisser penser que… le système n’est pas truqué. Et que, comme le suggère Francis Fukuyama dans un article récent de Foreign Affairs, la démocratie américaine fonctionne puisqu’elle répond à la colère populaire, désarçonne la dynastie Clinton, humilie les barons républicains, place au centre de l’élection la question des inégalités, du protectionnisme et de la désindustrialisation. Et peut-être sonne le glas d’une double imposture politique.

 

Au fil des ans, le Parti démocrate est devenu l’instrument des classes moyennes et supérieures diplômées. En affichant les symboles de sa « diversité », il a recueilli néanmoins une majorité écrasante de suffrages noirs et hispaniques ; en s’appuyant sur les syndicats, il a conservé une base électorale ouvrière. Pourtant, sa vision du progrès a cessé d’être égalitaire. Tantôt individualiste et paternaliste (la recommandation de faire plus d’efforts), tantôt méritocratique (la recommandation de faire plus d’études), elle n’offre aucune perspective à l’Amérique « périphérique » qui, loin des côtes, reste à l’écart de la prospérité des grandes métropoles mondiales, du ruissellement des fortunes de Wall Street et de la Silicon Valley. Et qui voit disparaître les emplois industriels ayant servi d’ossature à une classe moyenne peu diplômée mais relativement confiante en son avenir.

 

À celle-ci et aux « petits Blancs » pauvres, le Parti républicain d’avant Trump n’avait guère à offrir non plus. Son objectif central était en effet de réduire les impôts des milieux d’affaires, de leur permettre d’exporter et d’investir à l’étranger. Toutefois, en parlant de patrie, de religion, de moralité aux ouvriers et aux prolétaires blancs, en surjouant la persécution de l’Amérique profonde par des minorités assistées et des intellectuels pleins de morgue, les conservateurs se sont longtemps assurés que les victimes désignées de leur politique économique et commerciale continueraient à leur servir de chair à canon électorale.

 

Or la popularité de M. Trump auprès d’eux tient à d’autres ressorts. Le promoteur new-yorkais ne leur parle pas d’abord de Bible et de port d’arme, mais d’industries à défendre, d’accords commerciaux à dénoncer. Mme Clinton n’a pas forcément reconquis l’affection de ces électeurs en colère en installant la majorité d’entre eux dans un « panier de gens déplorables » composé de « racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes ». Ce diagnostic psychologique à grande échelle fut établi lors d’une levée de fonds à New York devant un « panier de gens » forcément admirables, eux, puisqu’ils avaient payé cher pour l’entendre.

 

Une élection marquée par de tels bouleversements idéologiques, et même par un désir de renverser la table, peut-elle néanmoins se conclure par la victoire de la candidate du statu quo ? Oui, dès lors que celle-ci a pour adversaire un outsider encore plus détesté qu’elle. Au fond, le « truquage » principal est là. Il caractérise d’autres pays que les États-Unis. La France pourrait connaître une situation semblable l’année prochaine : des colères populaires contre la mondialisation, la ségrégation sociale et la connivence des « élites », mais immanquablement dévoyées par un jeu politique qui, dans un cas comme dans l’autre, fait toujours retomber la tartine du mauvais côté. »

 

A part que « la tartine est tombée du mauvais côté aux Etats-Unis », tout est vrai dans les propos de Serge Halimi. En clair, les deux grands partis américains étaient au service de l’oligarchie. Et ils ne se sont pas attendus à ce que le « populiste » Trump brouille les cartes.

 

Avec cette élection présidentielle américaine, nous assistons au rejet massif de l’establishment par ce qu’il subsiste des classes moyennes « blanches », mais aussi des catégories marginalisées comme des Latinos et des Afro-Américains qui n’ont plus aucune confiance en la classe politique qui leur a fait tant de vaines promesses.

 

Ce rejet de l’Autre accompagné de mesures sociales, économiques et politiques incontestablement intéressantes mais agressives ressemble à s’y méprendre au fascisme des années 1920-30. Et c’est cela qui a gagné en cette nuit du 8 au 9 novembre 2016.

 

A une différence près : en 1920 – 30, il existait une gauche forte et combattive qui allait des partis communistes aux socialistes, sans oublier les chrétiens démocrates. C’est elle qui a résisté au fascisme dès 1936 au prix du sang et des larmes et qui a fait triompher l’Etat social d’après guerre en Europe occidentale. Aujourd’hui, cette gauche est en pleine déliquescence. Son élite s’est embourgeoisée et ne s’occupe plus que du sociétal, bon prétexte à oublier ainsi le social.

 

La classe ouvrière n’est pas au paradis. Elle est laissée pour compte. Souvenons-nous les paroles de l’Internationale : « Ouvriers, paysans, nous sommes le grand parti des travailleurs ! » Eh bien, ce grand parti devient celui du populisme parce que les ouvriers et les paysans considèrent que la gauche les a trahis. C’est cela la victoire d’un exploiteur dénommé Donald Trump qui a réussi à rassembler sous sa bannière des gens qui en toute évidence auraient dû le considérer comme leur pire ennemi.

 

Et cela annonce d’autres couronnements qui se produiront bientôt en Europe, parce que nous avons perdu nos repères et le sens de la lutte.

 

A moins que…

 

 

Pierre Verhas

 

 

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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 09:40

 

 

 

Le lecteur pardonnera le caractère personnel de ce « papier ». Lorsqu’on se rend en Palestine, surtout en non touriste, on  voit les choses différemment. Le touriste est là pour son loisir et pour faire de clichés-souvenirs. Ce n’est pas ainsi que l’on connaît un pays et encore moins un pays qui vit l’occupation et l’isolement.

 

Les clichés ! Justement, c’est une des plaies de la Palestine. À travers le prisme des médias on a une vue déformée de ce pays et de son peuple. Ainsi, la propagande nous abreuve de clichés destinés à nous détourner de la cause palestinienne.

 

Le premier cliché – et sans doute le plus nuisible : le Palestinien terroriste. Eh bien ! J’ai rencontré pas mal de Palestiniens et de Palestiniennes. Je n’ai pas vu l’ombre d’un terroriste. Encore faut-il s’entendre sur le mot « terroriste », c’est-à-dire le poseur de bombe, le tueur au couteau et même le gamin qualifié de « terroriste » parce qu’il lance des cailloux sur les véhicules de Tsahal.

 

Terroristes ou Résistants ?

 

Bien sûr, il y a des terroristes. Dans toute guerre, il y a du terrorisme. Rappelez-vous le chant des Partisans de Joseph Kessel et Maurice Druon :

 

   Ohé, les tueurs, à la balle et au couteau, tuez vite !

   Ohé, saboteur, attention à ton fardeau, dynamite ! 

 

Ces terroristes, à l’époque, s’appelaient les Résistants !

 

Si on assimile « terrorisme » à Résistance, alors, j’ai vu bon nombre de « terroristes ». Mais des « terroristes » sans armes et sans bombes. Chaque Palestinien est en réalité un Résistant à une occupation qui va bientôt « célébrer » son jubilé. Cette résistance est multiforme. Elle peut être passive. Elle est parfois violente. Elle peut aussi consister à tenter de construire une société palestinienne autonome en réponse à l’occupation et à la colonisation. 

 

En effet, c’est pour nous informer sur un aspect de cette forme de résistance que Rebecca Lejeune et moi-même avons effectué ce voyage. Il s’agissait de nous informer sur la BASR (Bethlehem Arab Society for Rehabilitation), une institution non gouvernementale palestinienne qui s’occupe de soigner, mais aussi de réinsérer les handicapés dans la société. C’est la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant qui nous a commandé un rapport à ce sujet.

 

Aborder la question palestinienne par le handicap semble a priori réducteur. Eh bien, non ! Au contraire, l’étude de la question du handicap nous a permis d’avoir une vision crue et réelle de la situation de cette région.

 

Le handicap est une des principales plaies de la Palestine. On compte entre 200.000 et 480.000 handicapés sur une population de 2.550.000 Palestiniens dits de la rive Ouest (West bank) du Jourdain, c’est-à-dire en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La fourchette importante entre le minimum et le maximum de handicapés est due à la faiblesse de l’outil statistique sur place : les données proviennent des ONG ou de l’Autorité palestinienne et ne sont pas établies sur la base des mêmes critères et en outre sont incomplètes et redondantes. Malgré tout, cette proportion  est très importante : entre 8 % et 20 % de la population totale qui, en outre, connaît une grande pauvreté.

 

Les causes des handicaps sont nombreuses. Il y a bien sûr les causes universelles, mais cette proportion très importante est due aux circonstances géopolitiques propres à la Palestine. La Palestine est un Etat – pour autant qu’on puisse l’appeler ainsi ! – occupé, encerclé et morcelé.

 

Et ce pays entravé a d’énormes difficultés à évoluer. Il est paralysé par une ancestrale société patriarcale. Ainsi, la tradition familiale qui consiste à se marier entre cousins plus ou moins éloignés est la cause du consanguinisme – c’est une pratique courante dans les pays arabes et particulièrement en Palestine, dans une société pauvre où il est vital que le patrimoine si maigre soit-il, reste aux mains de la famille. Et puis, il y a avec l’occupation, le manque de perspectives, une tendance au repli sur soi qui accentue ce phénomène. Cette situation est évidemment une des principales causes des handicaps génétiques à la naissance de nombreux enfants.

 

L’occupation, la pauvreté et la religion créent l’exclusion.

 

Le poids de la religion fait qu’on ne peut exprimer sa détresse contre Dieu, aussi la culpabilité du handicap de l’enfant est le plus souvent attribuée à la mère. Son lait à la naissance était mauvais ! L’enfant handicapé devient la honte de la famille et on le cache. Et la situation de la femme est dès lors totalement infériorisée. Le Docteur Souha Mansour – Shehadeh, pédopsychiatre, fille du Docteur Edmund Shehadeh, directeur de la BASR, écrit :

 

« Le bouclage imposé par le gouvernement israélien contribue à resserrer cet étau social : pas de liberté de mouvements, aucun lieu pour échapper au regard de l’autre. Tout se voit, tout se sait, tout se dit.

 

Les femmes se retrouvent, elles, doublement pénalisées. Mises au ban de la société, elles sont indésirables comme épouses si elles présentent une quelconque déficience. Dans la structure patriarcale palestinienne, un homme handicapé a davantage de chance de se marier, surtout s’il est à même de subvenir aux besoins de sa famille. »

 

En outre, si les handicapés sont exclus de la société, les religieux veulent qu’on s’en occupe par la charité. Ainsi, quelle que soit la confession, contrôlent-ils mieux une société en détresse.

 

La pauvreté, la pauvreté partout. De sommaires logements dans les villages exposés à tout vent, à peine meublés, sans sanitaires. Un détail – eh oui ! Un « petit » détail apparemment sans importance – un jeune handicapé moteur qui fait des efforts considérables pour se hisser sur sa chaise roulante est bloqué, car une petite barre métallique au seuil de sa maison de quelques centimètres apposée au sol constitue un obstacle infranchissable pour entrer chez lui ! Il ne peut franchir ce dérisoire obstacle qu’avec l’aide d’une tierce personne, ce qui lui fait perdre ainsi toute autonomie.

 

En plus de la pauvreté et des services médicaux de mauvaise qualité, il y a l’occupation par l’armée israélienne qui entrave l’accès aux soins par les check points et les routes fermées aux ambulances et à l’acheminement des médicaments.

 

Et il y a pire. C’est la politique dite des « os brisés » qui fut inventée par Itzhak Rabin alors chef de l’armée. Lors de la première Intifada contre l’occupation israélienne en Cisjordanie de 1987 à 1993, l’armée israélienne ripostait aux jeunes lanceurs de pierres par des tirs dans les pieds afin de les empêcher définitivement de courir. Et cette pratique se poursuit. Récemment, au camp de réfugiés de Deisheh, un officier israélien a menacé de donner l’ordre de briser les pieds d’un maximum de gens pour qu’ils ne puissent plus se déplacer !

 

 

 

Ramsi, le violoniste de Ramallah, gamin, était un lanceur de pierres. Il a heureusement évité les "os brisés".

Ramsi, le violoniste de Ramallah, gamin, était un lanceur de pierres. Il a heureusement évité les "os brisés".

 

 

 

Au départ, le jeune blessé tire une fierté de sa blessure. C’est sa médaille de la Résistance ! Il est adulé comme un héros, mais, le temps passant, dans l’incapacité de se déplacer, sa vie devient de plus en plus difficile. Comment, par exemple, un Bédouin peut-il se déplacer avec un fauteuil roulant sur le sable ? Comment pourra-t-il reprendre son travail d’artisan ou d’éleveur ? Ainsi, les portes se ferment petit à petit et l’exclusion suit inéluctablement.

 

L’occupation n’épargne personne. Par exemple, un jeune Palestinien atteint de surdité suite à un affrontement avec les forces israéliennes n’a pas entendu les ordres du couvre-feu de Tsahal transmis par haut-parleur au camp de réfugiés de Azzeh, lors de la deuxième Intifada. Il fut abattu au seuil de sa maison.

 

C’est à ces énormes difficultés que tente de répondre la BASR. Et elle le fait par une méthode qui montre son efficacité et qui a été mise au point par son directeur, le Docteur Edmund Shehadeh qui est le premier kinésiste diplômé de Palestine : l’approche holistique. En gros, cette méthode a pour principe : tout est composé de parties et chaque partie est un tout.

 

Rien de collectif

 

Aussi, un handicapé n’est pas soigné seulement pour son handicap. Il n’est pas seul : il fait partie d’une famille qui doit pouvoir le reprendre en main. Cela implique un aspect éducatif pour lui et sa famille. Il faut aussi éduquer ses proches à l’accepter en tant que tel pour contribuer à sa réadaptation et à lui permettre de vivre son handicap. Ainsi, malgré les pratiques ancestrales, la famille reste la seule structure adéquate pour aider l’handicapé à se réhabiliter.

 

En effet, dans une société où toute sécurité sociale est absente, c’est la famille qui constitue la protection sociale. Dans cette société traditionnelle et patriarcale, le groupe prévaut sur l’individu. La famille est donc la seule entité qui puisse aider les plus démunis et qui gère les conflits.

 

On le voit : la Palestine n’est pas un Etat, car rien n’est collectif au-delà de la structure familiale.

 

C’est donc un défi de taille que s’est lancé la BASR dans cette société palestinienne aux mœurs ancestrale où l’handicapé est ainsi rejeté. Et, dans quelques cas, trop rares, certes, cela réussit. Et en tentant de sortir ainsi – et par nécessité – des Palestiniens de leurs préjugés, cela devient un fantastique apport pour leur libération. D’ailleurs, son patron, le Docteur Edmund Shehadeh en est parfaitement conscient : il souhaite ardemment que la Palestine se dote d’un système de sécurité sociale.

 

En plus de l’approche holistique, la BASR est décentralisée. Si son centre hospitalier par ailleurs très moderne et bien équipé, se trouve à Beit Jala, un quartier à l’Ouest de Bethlehem, de nombreux centres communautaires sont répartis dans les deux districts du Sud de la Cisjordanie, Bethlehem et Hébron, et il y en a même un dans le camp de réfugiés de Deisheh au Sud de Bethlehem.

 

 

 

Devant le site de la BASR à Beit Jala, l'auteur entouré de Mohammed à sa droite et de Mayy à sa gauche, deux assistants sociaux aussi efficaces que généreux (photographie Rebecca Lejeune)

Devant le site de la BASR à Beit Jala, l'auteur entouré de Mohammed à sa droite et de Mayy à sa gauche, deux assistants sociaux aussi efficaces que généreux (photographie Rebecca Lejeune)

 

 

 

Et c’est très efficace. Ces centres sélectionnent le type d’aide dont ont besoin les handicapés et pratiquent l’inclusion par l’éducation. Plusieurs centres ont des écoles où les enfants valides comme handicapés reçoivent un enseignement fondamental de qualité. Tout cela marche même si le manque de moyens ne permet pas toujours d’avoir des structures adaptées à des handicaps spécifiques comme l’autisme, par exemple.

 

Le Docteur Shehadeh nous a raconté comment il procède. Dans un village, il a ouvert une plaine de jeux pour enfants handicapés animée par des moniteurs. Les enfants de la rue souhaitaient pouvoir jouer sur cette plaine. Mais la règle était que c’étaient les enfants handicapés qui choisissaient de les admettre ou non. Ensuite, le succès aidant, il put ouvrir un jardin d’enfants avec des puéricultrices professionnelles. Et cela a permis indirectement aux mères des enfants handicapés profitant du jardin de les sortir de leur maison et de se libérer elles-mêmes pour aller travailler et donc s’épanouir et aussi améliorer l’ordinaire. Voilà un exemple typique de l’efficacité de l’approche holistique.

 

Non à la charité, oui à l’émancipation

 

La BASR ne peut compter que sur elle-même. La Palestine est aujourd’hui un pays dépourvu de toute structure étatique. L’Autorité palestinienne est une fiction. Elle n’a en réalité aucune autonomie. Cela n’empêche pas la BASR de prendre en charge plus de 50.000 handicapés sur toute la Palestine (la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza).

 

Contrairement à d’autres institutions, la BASR ne vit pas de la charité. Structurellement et financièrement, elle dépend du Patriarcat du rite latin de Jérusalem – l’Eglise catholique – dont le Patriarche est depuis peu un Palestinien. Mais, le Docteur Shehadeh fait en sorte d’être le plus autonome possible. Sa devise est « No charity, empowerment » qu’on peut traduire par « Non à la charité, oui à l’émancipation ». La BASR est financée par le Patriarcat, par des dons et des aides internationales, notamment par la Fédération Wallonie – Bruxelles via un de ses organismes, l’APEFE (Association pour la Promotion du Français à l’Etranger). L’école provinciale de kinésithérapie de Tournai y envoie régulièrement des stagiaires. Quant aux patients, ils paient leurs soins selon leurs moyens et s’ils sont sans ressources, les soins sont gratuits et de la même qualité.

 

 

 

 

 

L'auteur écoute l'exposé du Docteur Shehadeh qui nous explique l'historique, la méthode, les résultats et les projets de la BASR (photographie Rebecca Lejeune)

L'auteur écoute l'exposé du Docteur Shehadeh qui nous explique l'historique, la méthode, les résultats et les projets de la BASR (photographie Rebecca Lejeune)

 

 

 

Edmund Shehadeh se méfie des associations caritatives. « Elles sont très fortes pour collecter de l’argent, mais le redistribuent difficilement ! » Et c’est exact. Nous en avons été témoins suite à la visite que nous avons effectuée auprès d’une autre association.

 

En plus, la BASR ne peut en aucun cas compter sur l’Autorité palestinienne.

 

« La mauvaise gestion et le manque de ressources financières d’une autorité palestinienne, tributaire des fonds internationaux et des accords avec les autorités israéliennes sur les taxes, aggravent la situation et démotivent la population, menacée par un sentiment d’impuissance. À quoi bon faire du lobbying autour de lois non appliquées et non applicables ? A quoi sert-il de débattre des réaménagements des trottoirs et des routes alors que l’argent manque pour entreprendre certains travaux ? » écrit le Docteur Souha Mansour – Shehadeh.

 

En effet, si les Palestiniens à la fois par nécessité et par dignité, sont très propres et veillent à être bien vêtus, la rue est dans un état de saleté épouvantable par manque d’entretien et carence des services de voirie, les travaux entamés demeurent inachevés, les pannes d’électricité et les coupures de distribution d’eau sont fréquentes et d’une durée parfois interminable. En Palestine, on comprend ce que signifie l’absence de services publics. Et dire qu’en Europe, des voix s’élèvent pour les supprimer !

 

Ensuite il y a un autre aspect dénoncé par Madame Sahour – Shehadeh :

 

« Des tensions internes et une montée de formes d’extrémisme mettent en péril le sentiment d’unité nationale et celui de défendre une cause juste face à un oppresseur. Elles risquent de miner les bases mêmes de la résilience collective, de fragiliser la solidarité, qui faisait la fierté de tous, et de générer une société individualiste. »

 

Ainsi, on s’aperçoit de la montée insidieuse de l’islamisme. Certes, il y a – surtout de la part des femmes – une résistance évidente rien que dans leur manière de se vêtir. Le voile est porté avec coquetterie et elles n’hésitent pas à afficher leur féminité. Encore un cliché qui saute !

 

Par exemple, nous avons été guidés par Mayy, une assistante sociale de la BASR qui travaille dans un centre communautaire. Elle est musulmane et tout au long de notre parcours, elle nous a tenus des propos dont l’humanisme rendrait jalouses nos bonnes progressistes européennes !

 

Mais, ces tensions qui durent depuis des générations, avec en plus la montée de l’islamisme font fuir les élites palestiniennes, constituant progressivement une véritable diaspora aussi bien dans le monde occidental que dans les pays du Golfe, mais vidant la Palestine de sa substance. C’est une nouvelle et terrible menace pour l’avenir de la Palestine. Tragique ironie de l’histoire !

 

La BASR est une institution, aujourd’hui cinquantenaire, basée sur l’espoir. En dépit des nuées menaçantes qui assombrissent l’avenir du peuple palestinien, une centaine de Palestiniennes et de Palestiniens de toutes confessions réussissent dans les pires conditions, en ne comptant que sur eux-mêmes, à faire tourner un espace de solidarité efficace et performant.

 

Ici, alors que nous bénéficions d’une sécurité sociale certes menacée par l’ultralibéralisme, pourquoi n’en serions-nous pas capables ? Ces femmes et ces hommes nous montrent la voie.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 09:31

 

 

 

« Se débarrasser du capitalisme est une question de survie. » n’est pas le mot d’ordre d’un archéo-marxiste ou le slogan d’un groupuscule gauchiste quelconque. Il s’agit du titre d’une interview donnée Paul Jorion à la revue « Sciences critiques », le 7 octobre 2016.

 

 

Uranopole a souvent évoqué l’anthropologue, sociologue et économiste belge Paul Jorion qui a le mérite de transmettre des idées qui sortent du carcan de la pensée unique.

 

 

Son dernier ouvrage paru au début de l’année 2016 intitulé « Le dernier qui s’en va éteint la lumière – essai sur l’extinction de l’humanité » (Librairie Arthème Fayard, Paris, 2016) qui prédit la disparition de l’espèce humaine d’ici trois générations tout au plus si on continue ainsi.

 

 

Mazette ! Rien que ça !

 

 

Il y dénonce la marchandisation de la société qui n’est que le reflet de l’égoïsme de l’homme. Elle provoque le soliton « la vague scélérate déferlant sur nous et dont les trois composantes sont dorénavant imbriquées formant un véritable nœud gordien : cris environnementale, crise la complexité, système économique et financier fragilisé par la machine à concentrer la richesse qui en constitue le cœur, et que notre tolérance coupable envers la spéculation fragilise encore davantage. »

 

 

Paul Jorion évoque tout d’abord la catastrophe environnementale qui, pour lui, est multiforme : pollutions diverses, réchauffement climatique dû pour lui essentiellement à l’activité humaine et à la déforestation, l’utilisation excessive d’engrais, acidification des océans, etc.

 

 

 

 

 

 

Paul Jorion : le secoueur d'idées

Paul Jorion : le secoueur d'idées

 

 

 

La complexification de l’environnement humain n’est pas maîtrisée : surpopulation, conflits dus à des « définitions culturelles inconciliables du « vivre ensemble » », machinisme excessif qui prend à sa charge toutes les tâches confiées auparavant à l’homme, sources d’emplois, mais aussi un nombre croissant de nos décisions allant du trading à haute fréquence sur les marchés boursiers au Big Data pour notre consommation. « Cette délégation du savoir et de la décision à la machine, qu’il s’agisse d’un logiciel ou d’un robot, s’accompagne du déclassement de la réflexion humaine qui les détenait ou les exerçait autrefois, et qui lui est désormais subordonnée, provoquant une déclassification généralisée. »

 

 

Et enfin : « Notre situation économique et financière est à ce point désespérée que c’est la survie de l’espèce qui est dorénavant en cause, car nous nous sommes enferrés sur une voie de garage pour ce qui touche à la relation entre notre espèce et la planète qui l’accueille, et nous persistons à chercher des solutions à l’intérieur d’un cadre devenu parfaitement inapproprié. »

 

 

La tentation totalitaire du néolibéralisme

 

 

L’auteur dénonce ensuite la tentation totalitaire du néolibéralisme. Il rappelle que Hayek et Friedman ont concrètement soutenu la dictature Pinochet au Chili pour en faire un laboratoire des « solutions » ultralibérales. Ajoutons qu’on peut penser l’équivalent au sujet de la Grèce : la fameuse Troïka l’a transformée en laboratoire de l’ultralibéralisme par ses mesures drastiques d’austérité qui ont démoli le tissu social du pays des Hellènes.

 

 

L’ensemble de l’ouvrage de Jorion consiste à développer ces propos. Et il se montre assez pessimiste : nous ne sommes pas outillés pour faire face à un danger comme celui de la destruction de notre espèce, écrit-il.

 

 

Jorion laisse une porte ouverte, ou plutôt entrouverte à la survie de l’espèce, mais cela implique des changements fondamentaux, voire radicaux, non pas dans les technologies, mais dans les mentalités et de régime. Il plaide pour que nous sortions de notre égoïsme… Vaste programme !

 

 

Mais, il faut bien commencer par quelque-chose. Aussi, s’attaque-t-il au plus gros morceau dès le départ : le capitalisme. C’est ce qu’il explique dans son interview à « Sciences critiques ».

 

 

Si Paul Jorion considère la technique de manière positive :

 

 

« La technique est consubstantielle à l’homme. Selon l’ethnologue André Leroi-Gourhan, le développement du cerveau est concomitant à l’utilisation de l’outil. Nous utilisons ce dernier, mais nous le développons aussi. Nous cherchons constamment la façon dont nous pouvons l’améliorer. Cela fait partie de notre nature. L’être humain tire une certaine jouissance dans l’affrontement au monde. »,

 

 

il observe cependant :

 

 

« Nous vivons aujourd’hui dans un système politique extrêmement inégal, qui engendre la concentration de la richesse par quelques-uns. (…). Dans ce contexte, le progrès technologique qui permet la diminution du travail est confisqué par certains, aux dépens de tous les autres. Autrement dit, le problème n’est pas que nos inventions soient mauvaises en soi, mais nous tolérons un système politique qui les détourne de leurs capacités à faire du bien. Et ce système politique, c’est le capitalisme. Le capitalisme est un système qui crée un aveuglement concernant son caractère absolument abominable. »

 

 

Un millions d’emplois supplémentaires, mais 100 millions vont disparaître…

 

 

Dans le système capitaliste, les technologies, en apparence, créent des emplois, mais en réalité en font perdre bien plus !

 

 

« En janvier dernier, des chercheurs d’Oxford ont affirmé que la robotisation créera à l’horizon 2022 un million d’emplois aux États-Unis. C’est une augmentation de 18%, ce qui est considérable. Cette année-là, quatre millions de personnes travailleront dans l’informatique, à fabriquer des logiciels, des robots, à développer l’Internet des objets, les Big Data, etc. Or, quatre millions sur 160 millions de travailleurs, ce n’est que 2,7% de l’emploi. Ce n’est rien ! En réalité, il y aura peut-être un million de travailleurs supplémentaires, mais 100 millions d’emplois vont disparaître dans le même temps… »

 

 

En plus,

 

 

« Celui qui veut vendre sa force de travail [est pénalisé] : le prolétaire d’autrefois, le salarié d’aujourd’hui. Le phénomène ne touche plus uniquement les ouvriers. Ceux qui calculent combien d’emplois vont disparaître dans les années qui viennent sont naïfs, parce qu’ils considèrent que seul l’emploi manuel sera remplacé. Or, le système financier actuel conduit aussi à remplacer le travail qui coûte cher, même, et surtout, le travail intellectuel. Et on le fait ! Le cas des traders remplacés par des algorithmes en est une illustration. »

 

 

 

Les travailleiurs "intellectuels" d'ING et d'AXA manifestent : le travail intellectuel est menacé de disparution après le travail ouvrier.

Les travailleiurs "intellectuels" d'ING et d'AXA manifestent : le travail intellectuel est menacé de disparution après le travail ouvrier.

 

 

 

L’actualité le démontre, par ailleurs : on est passé de restructurations avec pertes d’emplois dans le secteur industriel (comme Caterpillar et autrefois la sidérurgie) à celles dans le secteur des services comme ING. Désormais, ce sont les travailleurs dits « intellectuels » qui sont touchés. Et ce n’est qu’un début. Le travail est en voie de disparition !

 

 

La Sécurité sociale menacée

 

 

Le développement de la technologie dans le secteur soins de santé pose aussi de sérieux problèmes qui pourraient compromettre sérieusement l’avenir de la Sécurité sociale.

 

 

« Il y a aujourd’hui des machines qui établissent des diagnostics médicaux très précis. Elles font moins de 1% d’erreurs, là où un médecin fait en moyenne 10% d’erreurs… Entre les deux, il y a une déperdition de vies humaines, il y a des gens qui meurent. La question est la suivante : dans combien de temps la Sécurité sociale fera-t-elle pression en avançant que le diagnostic médical établi par une machine coûte moins cher et qu’il permet d’épargner des vies humaines ? »

 

 

Donc, le progrès technologique consiste en des avancées considérables en des domaines essentiels comme la médecine, mais la façon dont le capitalisme développe la technologie mène, au contraire, à une régression sans précédent, car qui va pouvoir bénéficier des bienfaits de ces machines très coûteuses, si la Sécurité sociale ne prend pas cela en main ? C’est un fameux défi pour les associations et les organisations sociales.

 

 

La rareté du travail

 

 

Paul Jorion montre comment la technique détruit les postes de travail et les postes de travail restants sont précarisés, ce qui amène à ce qu’on appelle « l’ubérisation » de l’emploi.

 

 

« De manière générale, à partir du moment où une invention technique détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée, il y a un problème social, parce que le rapport de force entre les salariés et les détenteurs de capital est lié à une certaine rareté du travail. Une rareté qui oblige à ce que celui qui produit son travail soit payé. Si cette rareté diminue, s’il y a un poste pour 500 candidats, le salaire va forcément baisser. Or, il n’y a pas de limite absolue à la baisse, sauf peut-être si l’État en décide autrement. Et ce que l’on voit maintenant avec l’« ubérisation » de l’économie, c’est que les salaires tombent en-deçà du salaire de subsistance, en mettant en concurrence tous ceux qui peuvent faire quelque chose. Dans un monde où le nombre de boulots tend à disparaître, les salaires tomberont nécessairement un jour sous le salaire de subsistance. »

 

 

Voilà un défi posé à la fameuse idée de l’allocation universelle. Pourra-t-elle garantir la subsistance ? Rien n’est moins sûr. D’autre part, l’ambition de l’homme se limitera-t-elle à survivre ? Est-ce cela qu’on appelle le progrès ?

 

 

La technologie : est-ce réellement le progrès ?

 

 

On dit souvent que la technologie, c’est le progrès. Oui, disposer d’appareils qui permettent de mieux soigner, par exemple, c’est un progrès, mais à quel prix ? Au détriment de l’égalité de tous devant la santé, car il faut prendre en compte le coût énorme de ces progrès techniques. En définitive, tout cela ne reste ouvert qu’à une infime minorité.

 

 

Alors, la croyance quasi dogmatique au progrès apporté par les technologies est à rejeter !

 

 

« Parce que nous avons une très grande naïveté. Quand j’étais enfant dans les années 1950, on nous disait que, dans les années 2000, on travaillerait moins, qu’il y aurait beaucoup plus de loisirs, qu’on passerait plus de temps avec ses enfants, à faire des activités créatrices, etc. Mais c’était d’une naïveté confondante ! C’est oublier que nous sommes dans un système capitaliste, où les gains générés par la mécanisation sont confisqués par certains, aux dépens des autres. »

 

 

Quelles sont les conséquences de la digitalisation du travail. Pour Paul Jorion, se référant au philosophe Bernard Stiegler, c’est la « prolétarisation ».

 

 

 

 

 

 

Bernard Stiegler : un personnage hors du commun

Bernard Stiegler : un personnage hors du commun

 

 

 

Un personnage, Bernard Stiegler ! Issu d’une famille ouvrière, il entame des études artistiques à la fin des années 1960. Il participe à mai 68 et puis adhère au Parti communiste français. En 1976, il attaque une banque à main armée. Suivront trois autres braquages, dont le quatrième s'achève par son arrestation en flagrant délit par une patrouille de police. Il est condamné à cinq ans de prison, Entre1978 et 1983, il est incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse, puis au centre de détention de Muret. Pendant son séjour carcéral, il suit par correspondance des études de philosophie à l'université Toulouse II-Le Mirail. Il aide aussi des codétenus à passer le baccalauréat.

 

 

Il entame alors une carrière de consultant en haute technologie et de professeur d’université. Il se spécialisera dans la problématique de la numérisation de la société et sera nommé au Conseil national du numérique.

 

 

Selon Stiegler, la technique doit être appréhendée comme une constituante anthropologique. La technicité participe originairement à la constitution de l'homme. C'est pourquoi l'homme n'a d'essence que par accident : « L'homme est cet accident d'automobilité que provoque une panne d'essence ». L'homme est ce vivant qui n'a de qualités que dans un ajout originaire d'artificialité. Son essence est faite d’artefacts. Sa nature est originairement secondaire. Si l'essence de l'homme est « artéfactuelle », elle est toujours un sujet de débat, de controverse, de polémique et même de guerre : les hommes ne peuvent que se disputer sur leurs qualités. La technicité de l'homme contient toujours le risque du combat, amical ou belliqueux. Ce risque est sans fin.

 

 

C'est ainsi que la constitution technique de l'homme fait la nature politique de l'homme : la technicité, c'est la question de l'essence de l'homme, ainsi que la question politique.

 

 

Sur le plan politique – et cela rejoint Jorion - pour Bernard Stiegler, la question politique fondamentale est celle-ci : La mondialisation et le phénomène d'uniformisation des comportements et des modes de vie s'attaquent à la singularité des individus et des cultures. C'est par le biais de la technique numérique, de l'américanisation du monde, des monopoles et du contrôle de la distribution, que le capitalisme nous détruit en éliminant le concept de singularité, et la vocation combative des cultures.

 

 

La disruption

 

 

Il a d’ailleurs déclaré au journal « Libération » du 1er juillet 2016 parlant de « disruption », un néologisme qui signifie la brusque rupture avec les règles établies. Ainsi, l’innovation par la connexion généralisée bouleverse tout, comme c’est le cas de Google à Uber :

 

 

« La disruption commence en 1993 avec la réticulation - la structuration en réseau - numérique et la connexion généralisée. Cela arrive à pas de colombe, et plutôt comme quelque chose d’enchanteur, avec ses promesses de changer de monde - un changement auquel je crois toujours. Avec la réticulation par les algorithmes, on assiste à une accélération inouïe de l’innovation, qui s’était déjà très fortement accentuée après la Seconde Guerre mondiale. Mais à présent, la technique réticulaire court-circuite systématiquement tout ce qui contribue à l’élaboration de la civilisation. Ce qui nous arrive de la Silicon Valley vient liquider l’état de droit en tant qu’état délibératif fondé sur des légitimités réfléchies. En France, «l’accélérateur de start-up» TheFamily, qui s’inspire de la Silicon Valley, se présente sous cette formule : «Les barbares attaquent.» Il s’agirait pour ces néo barbares de semer le chaos dans tous les secteurs - logement social, transports, éducation, immobilier, environnement… Pendant la terrible année 2015, nous avons rencontré la barbarie de Daech. A côté de cette barbarie horrifique, il existe une autre forme de barbarie, plus «soft», une barbarie technologique qui nourrit la barbarie terroriste. »

 

 

Et il ajoute :

 

 

« Une technologie est un pharmakon : ce terme grec désigne ce qui est à la fois poison et remède. Le pharmakon technologique est porteur de promesses, mais il commence toujours par provoquer mille problèmes, parce qu’il commence par détruire les cadres constitués. Après cette phase de destruction apparaît ce que Rimbaud appelle «le nouveau», qui fait du pharmakon une remédiation : un autre mode de vie, une autre époque. C’est ce qui ne nous arrive plus : le processus disruptif systématiquement cultivé par les chevaliers d’industrie prend de vitesse toute socialisation. Or ce n’est pas soutenable. Cette fuite en avant produit une accélération colossale de l’anthropocène, cette ère dans laquelle l’humain est devenu un facteur géologique majeur, ce qui engendre la mélancolie collective et des formes diverses de désespérance. »

 

 

Non seulement, le travail est dévalorisé. De nombreuses études universitaires sont désormais inutiles et il suffira de main d’œuvre peu qualifiée pour pousser sur « les boutons ».

 

 

Et l’homme est devenu un opérateur. Il se transforme conformément au rêve néolibéral en une machine rationnelle destinée à produire et à consommer en optimisant ces deux fonctions.

 

 

 

 

 

 

Atelier de construction des Iphones à l'entreprise Foxconn en Chine. Ces esclaves seront bientôt remplacées par des robots.

Atelier de construction des Iphones à l'entreprise Foxconn en Chine. Ces esclaves seront bientôt remplacées par des robots.

 

 

 

Se débarrasser du capitalisme : une question de survie

 

 

Paul Jorion appelle au soulèvement populaire.

 

 

« Si on continue comme ça, c’est l’extinction de l’espèce humaine. Ou l’on change le système, ou dans trois générations, c’est terminé. Certains disent que le destin de l’être humain est d’être remplacé par des machines, que nous sommes finalement, nous, êtres humains, des machines beaucoup trop fragiles pour fonctionner sur la longue durée, puisque nous avons besoin d’oxygène toutes les cinq secondes, de boire de l’eau toutes les heures, etc. Autrement dit, que nous ne sommes pas viables depuis le début. Il faudrait donc que nous nous réconcilions avec l’idée que les machines sont beaucoup plus efficaces que nous, qu’elles constituent un progrès sur nous. Par conséquent, soyons très fiers, puisque c’est nous qui les avons inventées… »

 

 

Le moment est venu.

 

 

« Pour ma part, je dis au contraire que le moment est venu : s’il n’y a pas de prise de conscience générale, pas de rébellion dans les cinq années qui viennent, c’est cuit pour l’espèce humaine. Le tournant, c’est maintenant. Il faut sortir du capitalisme ! Se débarrasser du capitalisme était une question de justice au XIXème siècle, maintenant c’est une question de survie.

 

 

Il y aura une concurrence toujours plus grande entre les gens qui ne gagnent leur vie que par le salariat. Cela veut dire que les salaires vont continuer à baisser. Le patronat et les milieux d’affaires proposeront alors une allocation universelle, qui sera simplement un moyen de faire taire les contestations. D’autres propositions seront faites, comme généraliser le statut d’intermittent du spectacle ou celui de fonctionnaire à l’ensemble de la population. Mais, je crains que ce ne soit que des palliatifs pour gérer la misère. Comme l’emploi va diminuer, la misère ne va pas arrêter de monter. Et, parallèlement, le poids des salariés dans le rapport de force économique ne va pas arrêter de baisser, quel que soit l’emploi. Un emploi manuel sera remplacé par un robot et un emploi intellectuel par un logiciel. »

 

 

Nous secouer

 

 

Paul Jorion est un secoueur d’idées. Dans ses livres, dans ses interviews, lors de ses conférences, il ne cesse d’attirer l’attention du public et des décideurs qu’ils rencontrent sur les bouleversements que nous vivons et sur le développement d’un monstre qui, à terme, menace l’humanité tout entière.

 

 

Trop pessimiste ? Regardez autour de vous.

 

 

Et Jorion nous invite à réagir.

 

 

Ne pensez-vous pas qu’il est plus que temps ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 18:04

 

 

 

Le séisme déclenché lors du Conseil d’entreprise d’ING Belgique au Cours Saint-Michel à Bruxelles le 3 octobre était prévu depuis longtemps.

 

 

Le drame de la petite Belgique qui se veut le « meilleur élève de l’Europe » en étant une économie ouverte sinon offerte, est justement sa faiblesse. Depuis l’affaire du holding Société générale en 1988, toute l’économie financière belge a été transférée à l’étranger : la Société générale a été absorbée par Suez (Paris), la banque Fortis est devenue BNP Paribas Fortis (Paris), la banque de Bruxelles est reprise par ING (Amsterdam). À partir du moment où les centres de décision se trouvent en dehors de la Belgique, il est clair que ces entreprises échappent à tout contrôle.

 

 

Tout le monde a été étonné de la brutalité de la décision d’ING qui a été transmise aux délégués syndicaux belges, à savoir pour la Belgique quelque 3.500 pertes d’emplois dont 1.700 licenciements secs et fermeture de 600 agences à travers le pays.

 

 

 

Calicot exprimant clairement l'avis des travailleurs devant le siège social d'ING à Bruxelles

Calicot exprimant clairement l'avis des travailleurs devant le siège social d'ING à Bruxelles

 

 

 

Pourtant, ce n’est pas nouveau. ING a subi plusieurs licenciements massifs

 

 

. - Début 1998, la banque belge BBL, issue de la fusion entre la Banque Lambert et de la Banque de Bruxelles en 1975, est rachetée par le groupe ING. Fin des années 90, le groupe néerlandais ING, créé en 1991, étend ses activités et son réseau en reprenant une série de banques (BBL, BHF-Bank, Banque Slaski, DiBa Bank) et des assureurs aux USA notamment.

 

 

- 2001: constitution de Record Bank, filiale belge au sein du groupe ING.

 

 

- 2003: la BBL, filiale d'ING, disparaît de l'environnement belge et devient ING Belgique S.A.

 

 

- 2005: ING rationalise son IT et supprime 450 emplois dont 50 en Belgique.

 

 

- Fin 2007-2008: la crise financière touche le secteur bancaire et ING n'échappe pas au phénomène planétaire. L'Etat néerlandais injecte 10 milliards d'euros dans le groupe, qui doit en contrepartie s'assainir et se désengager d'une partie de ses activités sur injonction de la Commission européenne.

 

 

- Novembre 2007: ING réforme son réseau d'agences et supprime 850 emplois en Belgique. ING réoriente ses activités vers plus de "direct banking" via internet et les centres d'appels. Quelque 850 emplois (équivalents temps-plein) sont supprimés en Belgique.

 

 

- Février 2009: ING annonce la suppression de 315 emplois en Belgique dans le cadre d'un plan de réduction des coûts de 100 millions d'euros. Ces suppressions ont été réalisées par des départs naturels. Les effectifs d'ING Belgique atteignent 8.700 unités à la fin 2009 en Belgique.

 

 

- Novembre 2012: ING annonce son intention de fermer 40 agences, principalement en Wallonie.

 

 

- Février 2013: ING annonce la suppression de 1.000 emplois d'ici la fin 2015, via des départs naturels.

 

 

Rien de surprenant à cette nouvelle vague qui, elle, ressemble à une lame de fond ! Il s’agit d’une décision globale prise par le Conseil d’administration de cette entreprise transnationale bancaire qui frappe durement la filiale belge, mais aussi, moins durement, la partie hollandaise d’ING. Et il y a eu pas mal de signes avant-coureurs. Rien de surprenant parce que nul ne peut entraver cette décision. Le gouvernement est désarmé et les organisations syndicales ne peuvent que tenter de limiter les dégâts sociaux.

 

 

Et même l’Europe ne peut rien faire, puisqu’il n’y a pas de réglementation européenne en matière de politique économique, de protection des travailleurs, etc. Bien au contraire, la vague ultralibérale empêche toute régulation.

 

 

Il est donc logique que le patronat d’ING ait décidé de frapper fort et avec brutalité.

 

 

Les prétextes avancés pour justifier un tel dégraissage valent leur pesant d’or.

 

 

 

 

 

 

Rik Vanderberghe, le CEO d'ING Belgique avec son sempiternel air gêné, expose les "raisons" qui ont amené ING à ce dégraissage.

Rik Vanderberghe, le CEO d'ING Belgique avec son sempiternel air gêné, expose les "raisons" qui ont amené ING à ce dégraissage.

 

 

 

Le premier facteur est relatif aux taux d’intérêts qui sont très bas. Mais il n’y a pas qu’ING qui est touché par ce phénomène. Tout le secteur financier et celui de l’assurance subissent cette baisse des taux imposée par la BCE.

 

 

Le second facteur concerne une baisse d’activités : il y a moins de crédits octroyés et les courtages boursiers diminuent. Cela n’est pas nouveau ! En refusant la séparation des activités de crédit des activités spéculatives, les banques – et pas seulement ING – ne jouent plus leur rôle dans l’économie dite réelle.

 

 

Le troisième argument porte sur la réglementation renforcée. En effet, d’après le porte-parole d’ING, les régulateurs imposent trop de normes. Pour lui, comme pour d’autres banquiers, cela entrave les activités bancaires. Assez piquant comme raison invoquée alors que on est en pleine dérégulation voulue par les banques !

 

 

Le quatrième motif – c’est la tarte à la crème – la digitalisation. Cela fait longtemps que la plupart des opérations bancaires se font en ligne. Et cette informatisation ne cesse de s’étendre. Il y a donc une adaptation à faire, mais cela est parfaitement prévisible et aurait pu faire l’objet de négociations entre le patronat bancaire et les organisations syndicales.

 

 

Le cinquième facteur est le nombre d’agences trop important d’après ING. Il est vrai qu’il y a eu une « inflation » d’agences dans les années 70-80 de la part de toutes les banques. Mais aujourd’hui, fermer 600 agences sur les 750 restantes, c’est énorme ! C’est évidemment cela qui est la principale cause de cette gigantesque perte d’emplois. Encore une fois, la brutalité de cette décision prouve qu’il y a une très nette volonté de bouleverser les activités d’ING.

 

 

Enfin, voici ce qu’écrit la Libre Belgique du 3 octobre 2016 :

 

 

« Une banque et une vache à… lait. Autre facteur plus spécifique à la banque ING : son actionnaire. On constate que les banques belges qui ont été reprises par des actionnaires étrangers sont souvent considérées comme des vaches à lait. Ce week-end, "L’Echo" rapportait que pas moins de 7,2 milliards d’euros de dividendes sont remontés d’ING Belgique vers sa maison-mère néerlandaise ces dix dernières années. Et lorsqu’il faut restructurer, ce sont souvent les filiales étrangères qui sont mises sous pression. Dans une banque détenue majoritairement par l’Etat belge, à l’image de Belfius par exemple, un tel scénario serait plus difficile à soutenir. Comme il le serait probablement dans une banque comme BNP Paribas Fortis car l’Etat belge est toujours le premier actionnaire (NdlR : à hauteur d’environ 10 %) de la maison-mère française, héritage du passage, il y a quelques années, dans le giron du géant hexagonal de l’ex-Fortis. »

 

 

Ajoutons que les 10 % que l’Etat belge possède à BNP Paribas ne lui permettent pas d’avoir une minorité de blocage. Et plus d’une fois, afin de procéder à des « économies » budgétaires, le gouvernement belge a émis le désir de retirer ses billes… C’est donc un siège éjectable. Quant à Belfius, certains membres du gouvernement nationaliste flamand-libéral souhaitent sa privatisation pure et simple ! Mais on n’en est pas encore là !

 

 

Et « La Libre » ajoute :

 

 

« Avec les restructurations annoncées ces dernières semaines, le secteur financier belge semble donc être entré dans une nouvelle ère : celle où des chocs sociaux plus brutaux par leur ampleur prendront la place d’ajustements successifs de l’emploi, certes réguliers et continus dans le temps mais dont l’onde de choc au niveau social était absorbée jusqu’ici par les départs naturels et le recours au sacro-saint système des prépensions, amortisseur de crise. Certes, l’emploi n’a cessé de reculer chez nous dans le secteur financier, hors secteur assurance - de 82 600 unités en 2000 à 65 400 en 2014, soit 17 200 emplois perdus en quatorze ans - mais sans passer par des restructurations "sauvages" avec des charrettes de licenciements secs.

 

 

Aujourd’hui, l’accélération de la mutation numérique des services financiers - le smartphone sera demain la première des agences bancaires - et la nécessaire adaptation des réseaux de distribution couplée à un carcan plus rigide au niveau des prépensions, pardon du régime de chômage avec complément d’entreprise (RCC) limitent grandement la marge de manœuvre des grands groupes. D’autant que certains d’entre eux n’ont pas vraiment anticipé les mutations en cours. C’est le cas d’ING. Dont le personnel va aujourd’hui malheureusement payer le prix fort… »

 

 

Donc, on a franchi une étape : finis les dégraissages « en douceur », on passe à la vitesse supérieure : les licenciements collectifs.

 

 

Mais, on ne parle guère du réel motif de ce carnage social !

 

 

Beaucoup de syndicalistes l’ont cependant deviné : c’est l’actionnariat qui est derrière tout cela. Et l’actionnaire, ce n’est pas n’importe qui. Ce sont les fonds de pensions qui se multiplient et qui, étant donné le vieillissement de la population, ont un énorme besoin de liquidités pour payer les pensions capitalisées. On voit le beau résultat du passage des pensions par répartition à leur capitalisation…

 

 

Le journal en ligne « Mediapart », sous la plume de Ludovic Lamant, note :

 

 

« Sur le terrain, la multiplication des annonces de plans sociaux n’a pas entraîné de regain de mobilisation syndicale. Le front des grandes centrales du pays a bien réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants dans les rues de la capitale belge le 29 septembre, mais la grève générale du 7 octobre a, elle, étrangement été reportée. Les grèves générales massivement suivies qui avaient mis la Belgique à l’arrêt fin 2014, en réaction aux premières annonces du gouvernement de Charles Michel à peine arrivé, semblent bien loin. Pourtant, la colère est palpable. Dans les sondages, le Parti du travail de Belgique (PTB) est à la hausse (entre 10 et 11 % dans les sondages), en Wallonie comme à Bruxelles, contestant l’hégémonie du PS pourtant lui aussi dans l’opposition à l'échelle fédérale. »

 

 

 

 

 

 

La mobilisation du 7 octobre devant le siège d'ING avenue Marnix à Bruxelles est impressionnante !

La mobilisation du 7 octobre devant le siège d'ING avenue Marnix à Bruxelles est impressionnante !

 

 

 

Alors qu’on n’a plus connu en Belgique de plans sociaux d’une telle ampleur depuis la crise de la sidérurgie à la fin du XXe siècle, on observe que les organisations syndicales sont plutôt passives face à cette catastrophe sociale. Certes, la manifestation du 29 septembre fut une réussite, mais on dirait que ce genre de manif « promenade » au centre de Bruxelles fait désormais partie des habitudes. Cela n’a donné aucune suite. La concertation sociale est bloquée. Et les leaders syndicaux autrefois si prompts à s’épancher dans les médias, se taisent ou sont d’une modération qui ne leur est pas coutumière.

 

 

 

 

La mobilisation des travailleurs d'ING n'empêche pas m'humour.

La mobilisation des travailleurs d'ING n'empêche pas m'humour.

 

 

 

Mais c’est la base qui bouge, comme on le voit ce 7 octobre ! Les dirigeants syndicaux vont être forcés d’en tenir compte.

 

 

Si la mobilisation n’est pas générale, elle est malgré tout réelle et très ferme et concerne des travailleurs du secteur privé et du secteur non marchand en plus de ceux du secteur public. La nervosité, aussi, est plus grande. Cela, à cause de la politique de pourrissement menée par le gouvernement et le patronat. Aussi, grâce à la base, le rapport de forces pourrait changer de camp.

 

 

 

Les travailleurs manifestent devant les usines. La base se mobilise !

Les travailleurs manifestent devant les usines. La base se mobilise !

 

 

 

Alors, si en haut, ça a l’apparence du calme, en bas, c’est très agité et cela ne s’arrêtera pas tant que des propositions concrètes et crédibles ne seront pas déposées sur la table.

 

 

Sinon…

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 21:55

 

 

 

Chaque fois que le prix Nobel de l’économie américain Joseph Stiglitz publie un bouquin, c’est un événement.

 

 

Son dernier ouvrage « l’Euro comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe » n’échappe pas à la règle.

 

 

Enfin, dans l’ambiance de pensée unique qui règne au sein des institutions européennes et qui est imposée par les grands médias à l’opinion publique, voici une voie autorisée extérieure à l’Europe qui se prononce.

 

 

L’auteur commence fort. S’il est favorable à l’idée européenne comme union des peuples, il critique les méthodes utilisées dans ce but en se penchant particulièrement sur l’Euro.

 

 

 

Joseph E Stiglitz dresse un réquisitoire sévère et sans appel contre la conception de l'Euro.

Joseph E Stiglitz dresse un réquisitoire sévère et sans appel contre la conception de l'Euro.

 

 

« Si de nombreux facteurs contribuent aux souffrances de l’Europe, ils sont sous-tendus par une seule erreur : la création de la monnaie unique, l’euro – ou plus exactement, la création d’une monnaie unique sans mise en place d’un ensemble d’institutions qui permettraient à une région aussi diversifiée que l’Europe de fonctionner efficacement avec une monnaie unique. »

 

 

La zone euro était viciée à la naissance.

 

 

Et le constat de Stiglitz est sans appel :

 

 

« La zone euro était viciée dès sa naissance. »

 

 

L’économiste ajoute que la force de l’Europe, c’est sa diversité. Or, l’Euro est conçu de telle manière qu’il ne permet aucune différence économique ou politique au sein des différents Etats membres de l’Union européenne. Stiglitz reproche l’hypercentralisation de la Banque centrale européenne (BCE) et un manque de flexibilité dans la gestion de la politique budgétaire des Etats. On l’observe en effet quotidiennement avec le fameux Pacte de stabilité.

 

 

L’auteur n’en parle pas, mais ajoutons que lorsque les propagandistes de l’Europe parlent de l’euro comme étant la plus grande avancée fédéraliste européenne, ils confondent « fédéralisme » et « centralisme ». Or, le fédéralisme européen conçoit un Etat fédéral centralisé et unitaire.

 

 

Le fédéralisme, c’est l’unité dans la diversité. C’est d’ailleurs la devise de l’Union européenne. Dans un Etat fédéral comme les Etats-Unis, les Etats fédérés ont beaucoup d’autonomie et de compétences propres. L’Etat central représente 20 % du PIB américain et a surtout le pouvoir financier et la politique étrangère et celle de défense dans ses attributions.

 

 

On est loin du compte dans l’Union européenne que l’on compare souvent et à tort aux Etats-Unis. Le budget de l’UE représente à peine… 1% du PIB européen. Mais la structure de l’Union est très centralisée. Elle a une direction bicéphale : le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement et la Commission européenne. En matière monétaire, la politique est déterminée par la BCE qui est un organe indépendant et privé, n’ayant de comptes à rendre à personne. L’Eurozone est dirigée par l’Eurogroupe qui est composé des ministres des finances des Etats membres de l’Union et la BCE. S’est ajouté à ce duo, en cas de crise, le FMI. La Troïka, elle, est composée de délégués de la Commission, de la BCE et du FMI.

 

 

Les traités (le Pacte de stabilité et le fameux TSCG, entre autres) qui régissent la monnaie unique sont très stricts et ne laissent aucune marge de manœuvre aux Etats-membres. C’est une des causes majeures de la crise économique et sociale que connaît l’Eurozone avec ses conséquences dramatiques pour la population.

 

 

Une monnaie idéologique

 

 

Revenons à Joseph Stiglitz. Il fait une deuxième observation : le concept de l’Euro est purement idéologique. C’est la confiance absolue à la force régulatrice du marché « sans comprendre ses limites. ». C’est la fameuse « main invisible » d’Adam Smith. L’auteur démontre que s’inspirer d’Adam Smith et de Ricardo est absurde : à la fin du XVIIIe siècle, l’économie était rurale et l’industrie était encore dans les limbes. D’autre part, Adam Smith, lui-même, était convaincu du rôle important de l’Etat dans l’économie.

 

 

 

Adam Smith, tout comme Karl Marx pour les gauchistes, a été mal lu par les ultralibéraux.

Adam Smith, tout comme Karl Marx pour les gauchistes, a été mal lu par les ultralibéraux.

 

 

 

Il dénonce le fondamentalisme du marché.

 

 

Donc l’Euro a deux tares :

 

 

« Une idéologie économique erronée, qui dominait à l’époque de la construction de l’euro, et l’absence de solidarité politique profonde. »

 

 

Rappelons que le traité de Maastricht interdit toute solidarité envers un Etat en difficulté. On voit ce que cela donne avec la Grèce, car c’est loin d’être terminé !

 

 

L’Euro qui devait amener à la convergence les différents pays par cette politique très stricte comme les fameux critères dits de convergence, tels les 3 % de déficits par rapport au PIB de chaque Etat-membre de l’eurozone, a conduit en réalité à la divergence !

 

 

Stiglitz rappelle l’exemple de l’Italie. Il y a toujours eu divergence entre le Nord de l’Italie et le Sud. Or, il n’y a ni frontière, ni réglementations, ni monnaies différentes entre les deux régions. Ce sont donc des causes économiques et sociales qui sont responsables de cette divergence au sein d’un même Etat.

 

 

En plus, une des conséquences des divergences existantes dans la zone euro est la fuite des capitaux. Alors que les concepteurs de la monnaie unique pensaient que les capitaux iraient des régions riches vers les pays pauvres, c’est l’inverse qui s’est passé : les capitaux ont fui le Sud pour se réfugier au Nord.

 

 

Il y a aussi la question de taux d’intérêt. La BCE fixe un taux d’intérêt unique, alors que les taux d’intérêt sont différents d’un pays à l’autre. Les économies pauvres et les pays les plus endettés devront payer des intérêts bien plus élevés que les pays riches et à relativement faible déficit.

 

 

En plus, cette conception politique de l’Euro a mené à l’échec, même pour l’Allemagne.

 

 

« L’Allemagne se présente comme un succès, un exemple à suivre pour les autres pays. Son économie a enregistré une croissance de 6,8 % depuis 2007, ce qui signifie que son taux de croissance moyen n’a été que de 0,8 % par an – chiffre qui, en temps normal, serait jugé proche de l’échec. »

 

 

L’auteur constate que c’est le travailleur qui paie la note : le salaire réel a stagné, voire baissé et l’écart entre les plus bas et les moyens revenus s’est creusé de 9 % dans cette période. De plus, la pauvreté et les inégalités se sont accrues considérablement.

 

 

Alors, finalement, l’Allemagne n’a connu un « succès » que par rapport à ses partenaires européens.

 

 

Les partisans de l’Euro répliquent qu’entre 2000 et 2008, année du déclenchement de la crise financière, la convergence a réussi. Donc, l’Euro était le bon choix ! Pour Stiglitz, si, effectivement, la crise financière a entravé l’Euro, il « n’était pas l’innocente victime d’une crise créée ailleurs. »

 

 

Les marchés comme les responsables politiques n’ont pas compris qu’en éliminant le risque des échanges, on n’éliminait pas automatiquement le risque souverain. Au contraire, d’après l’auteur, si on avait permis une certaine souplesse de change, des dettes auraient disparu. « Ils n’ont pas compris que la façon dont on avait créé l’euro avait en fait accru le risque souverain. »

 

 

Rappelons que ce n’est guère étonnant. L’euro a été créé par François Mitterrand qui était malade et qui voulait absolument apporter sa marque à la construction européenne et Helmut Kohl obnubilé par la réunification allemande et qui n’eut guère de difficulté à imposer l’ordolibéralisme allemand. Comment ces hommes pouvaient-ils prévoir les risques qu’ils faisaient prendre à l’économie et aux peuples européens dans cette ambiance à la fois d’euphorie et de fin de règne ?

 

 

 

Helmut Kohl a imposé la conception ordolibérale de l'Euro à François Mitterrand.

Helmut Kohl a imposé la conception ordolibérale de l'Euro à François Mitterrand.

 

 

 

La démocratie bafouée

 

 

Un autre aspect et non des moindres est dénoncé par l’économiste américain. C’est l’absence totale de légitimité démocratique pour un projet aussi fondamental. Certes, il y a eu le référendum français sur le traité de Maastricht où le « oui » l’a emporté avec une très faible marge. Et encore, le débat portait sur la question du fédéralisme face à l’Europe des nations et non sur la monnaie unique. Le Danemark a dit non et ne fait dès lors pas partie de l’Eurozone. La plupart des autres pays ont fait ratifier le traité par la voie parlementaire. Cependant, on ne peut appeler cela un processus démocratique.

 

 

« Ce souci de la légitimité populaire était incompatible avec la politique de la zone Euro qui n’avait jamais été un projet très démocratique. » écrit Stiglitz. En effet, la plupart des Etats-membres n’ont pas sollicité l’avis des peuples. En plus, la BCE est dégagée de toute responsabilité politique. Et on se souvient lors de la crise grecque que le Premier ministre Papandréou n’a pu faire un référendum pour demander au peuple grec s’il approuvait les mesures drastiques imposées par l’Union européenne et la fameuse Troïka. Par après, en juillet 2015, « le gouvernement de Syriza voulait garantir une légitimité démocratique à son acceptation d’un programme si contraire à ce que tant de gens en Grèce avaient demandé, si contraire au résultat des élections de janvier 2015. »

 

 

 

Alexis Tsipras a été écrasé par Angela Merkel au Sommet européen des 12-13 juillet 2015.

Alexis Tsipras a été écrasé par Angela Merkel au Sommet européen des 12-13 juillet 2015.

 

 

On se rappelle ce qu’il est advenu lors du Sommet des 12-13 juillet 2015, les « Européens » écrasèrent littéralement Tsipras avec un « accord » qui ressemblait plus à un diktat. Ce n’était pas Munich, comme on l’a dit, c’était Versailles ! De cela est sorti un troisième « mémorandum » bien plus sévère que les deux précédents contre lesquels Tsipras et ses amis ont été élus !

 

 

Oui, les élites méprisent la démocratie et aussi le peuple. Dans le « Monde diplomatique » de septembre 2016, Anne-Cécile Robert écrit :

 

 

« Par un retournement spectaculaire, dans nos démocraties modernes, ce ne sont plus les électeurs qui choisissent et orientent les élus, ce sont les dirigeants qui jugent les citoyens. C’est ainsi que les Britanniques, comme les Français en 2002 (échec de M. Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle) et en 2005 (« non » au référendum sur le traité constitutionnel européen), ont subi une psychanalyse sauvage à la suite du « Brexit » du 23 juin 2016. On peut avancer, sans craindre de se tromper, qu’une telle opération — réalisée presque entièrement à charge avec orchestration médiatique — n’aurait pas été effectuée si le scrutin avait conclu au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Le principe d’une consultation populaire sur « un sujet aussi important » n’aurait pas davantage été questionné.

 

 

On le sait : un principe à géométrie variable n’est pas un principe, c’est un préjugé. Celui-ci peut être analysé de deux manières : mépris de classe ou haine de la démocratie. Le premier sentiment dégouline assurément de la bouche du toujours subtil Alain Minc : « Ce référendum n’est pas la victoire des peuples sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués. » À aucun moment l’idée n’effleure la classe dirigeante que les citoyens rejettent les traités européens non pas parce qu’ils seraient mal informés, mais parce qu’au contraire ils tirent des leçons tout à fait logiques d’une expérience décevante de près de soixante ans. »

 

 

« Le coupable c’est la victime ! »

 

 

Stiglitz observe à propos de la Grèce.

 

 

« Les effets négatifs de cette structure de la zone euro qui mène presqu’inévitablement à la divergence ont été aggravés par les politiques que cette zone a choisi de suivre, notamment dans ses réactions à la crise de l’euro. Même en respectant les contraintes de la zone euro, on aurait pu mettre en œuvre d’autres politiques que celles-là. On ne l’a pas fait et ce n’est pas une surprise. »

 

 

« Le coupable c’est la victime ! » écrit-il. Oui, la Grèce dirigée par une oligarchie a commis de graves erreurs, mais l’on s’en est aperçu trop tard – ou plutôt, on n’a pas voulu s’en apercevoir, puis que les problèmes existaient déjà lorsqu’on a admis la Grèce dans la zone euro. Ensuite, accuser la Grèce d’avoir à elle seule provoqué la crise de la zone euro est absurde, puisque d’autres pays connaissaient des problèmes similaires à la Grèce. Et aujourd’hui, d’autres pays comme la très « stricte » Finlande et la France connaissent les mêmes difficultés. Rappelez-vous Varoufakis qui estimait que les Français avaient une peur panique de tomber sous la coupe de la Troïka, ce que souhaiterait le distingué M. Schaüble. Et les difficultés budgétaires et économiques de la Belgique pourraient également amener les charmants fonctionnaires de la même Troïka à rendre visite au Plat pays.

 

 

Enfin, le titulaire du Prix Nobel conclut en l’occurrence :

 

 

« Si la théorie de l’Allemagne était juste et si les causes des crises étaient bien les déficits et les dettes – ce qui implique que la meilleure politique de prévention des crises est d’imposer des contraintes rigoureuses sur les déficits et les dettes -, l’Espagne et l’Irlande n’auraient jamais dû avoir de problèmes. (…) C’est la gravité de la crise et sa durée qui ont provoqué les déficits et les dettes et non l’inverse. »

 

 

En clair, cela fait des années qu’en imposant cette absurde politique d’austérité, on nous trompe.

 

 

Ce que ne dit pas Stiglitz ; ce n’est pas uniquement un blocage idéologique, c’est aussi la pression des banques et des entreprises transnationales qui tirent tous les avantages de cette politique d’austérité et de l’affaiblissement de la puissance publique.

 

 

Mais, ces politiques n’ont pas donné le résultat escompté. L’auteur écrit :

 

 

« A l’heure où ce livre va sous presse, un seul des pays en crise (l’Irlande) est revenu à ses niveaux de PIB d’avant crise. Les prévisions de la Troïka ont toujours été démenties par les faits, et de très loin. Elle avait prédit que la croissance reviendrait vite dans les pays en crise. La gravité et la durée des récessions ont été infiniment supérieures à ce que ses modèles avaient anticipés. »

 

 

Une solution est-elle possible ?

 

 

Y a-t-il une solution ? Pareille situation, si elle persiste, mènera l’Union européenne à la catastrophe, sans compter d’autres menaces comme l’attitude des pays d’Europe centrale à l’égard des réfugiés et bien entendu les suites du Brexit.

 

 

Selon Stiglitz, il y a des solutions. Ces solutions doivent user à la fois de souplesse et amener de la convergence. Ainsi, concernant la fuite des capitaux et les taux d’intérêts divergents, l’auteur propose de créer une garantie commune des dépôts bancaires, avec réglementation commune et résolution des défaillances bancaires commune à toute la zone. Enfin, établir au niveau du marché unique une réglementation commune et moins laxiste pour les sociétés financières et le capital financier.

 

 

En ce qui concerne l’Euro, Stiglitz ne veut pas revenir en arrière, aux monnaies nationales, ce qui serait absurde. Il préconise entre autres un mécanisme de flexibilité de la monnaie unique permettant de rétablir un certain niveau de différences de change entre les pays de la zone Euro. Cela permettrait aux pays en difficulté d’avoir un bol d’oxygène pour se redresser au lieu de leur imposer des critères inapplicables et destructeurs.

 

 

 

Pierre Moscovici, le Commissaire européen français aux affires économiques et financières a tout fait pour saboter la réforme des banques et la taxte sur les transactions financières.

Pierre Moscovici, le Commissaire européen français aux affires économiques et financières a tout fait pour saboter la réforme des banques et la taxte sur les transactions financières.

 

 

 

Joseph Stiglitz se rend parfaitement compte de la difficulté de la mise en œuvre de ses solutions. On le sait. Prenons un exemple qui est paru récemment dans la presse : le Commissaire européen au Affaires économiques et financières, le Français (socialiste…) Pierre Moscovici a tout fait pour saboter la réglementation sur la séparation des activités de détail des activités financières des banques et empêcher l’instauration d’une taxe sur les transactions financières, alors qu’il y avait un accord politique sur ces deux points.

 

 

Tant que l’Union européenne sera dirigée par des personnages compromis dans les affaires fiscales, ayant d’étroites relations avec la haute finance et les grandes entreprises transnationales – les exemples sont légion, ces temps-ci -, on ne doit s’attendre à aucune réforme sérieuse.

 

 

C’est de la base que viendra la lumière. Ce seront les peuples qui devront se lever pour imposer le changement. C’est une question de survie. L’avertissement lancé par le Prix Nobel de l’économie, Joseph Stiglitz est sérieux. À nous d’en faire bon usage.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Joseph E. Stiglitz

Prix Nobel d’économie

 

 

L’Euro comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe.

 

 

Ed. Les Liens qui Libèrent, Paris, 2016

 

 

ISBN 979-10-209-0406-5

 

Prix 25 € TTC

 

 

 

Un sérieux avertissement de l’extérieur à l’Union européenne
Published by pierre verhas
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