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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 14:37

La troïka européenne en Grèce, en plus des drastiques coupes budgétaires, a imposé de sévères « réformes » du travail qui constituent sans doute la pire régression sociale qu’un pays européen ait connu depuis la Deuxième guerre mondiale.

 

Prenons l’exemple du secteur culturel. On lit dans le « Monde diplomatique » de ce mois d’avril : « La convention collective des acteurs de théâtre a pris fin en décembre 2013. L’organisation patronale de la branche se proposait de rétribuer désormais les acteurs entre 3,25 et 5,54 euros brut de l’heure. Le temps consacré aux répétitions, jusque-là rémunéré, ne le sera plus que par le plaisir de jouer... »

 

Donc, le travail rémunéré se limite à la seule production, c’est-à-dire à ce qui apporte une valeur ajoutée au patronat. Et ce n’est pas nouveau !

 

George Orwell fut chargé en janvier 1936 par son éditeur Victor Gollancz d’effectuer un reportage sur la condition ouvrière dans les mines du Nord de l’Angleterre. Il en sortira son premier ouvrage d’analyse politique et sociale intitulé Le Quai de Wigan qui sera publié en 1937.

 

George Orwell, avec le « Quai de Wigan », prit conscience non seulement de la condition ouvrière, mais aussi de la question industrielle. Il en tira une critique radicale du monde de son époque : « Notre civilisation, n’en déplaise à Chesterton, est fondée sur le charbon et ce à un point qu’on ne saurait imaginer tant qu’on ne prend pas la peine d’y réfléchir posément. Les machines qui nous permettent de vivre, et les machines qui fabriquent des machines, sont toutes directement ou indirectement, tributaires du charbon. » (Le Quai de Wigan, Ed Ivrea, Paris, 1995, p. 25.)

 

Remplacez le mot « charbon » par celui de « pétrole » et vous avez la description de la fin de XXe siècle et du début du XXIe. Il se pencha aussi – et surtout – sur la condition ouvrière. Il écrit : « En voyant les mineurs au travail, on se rend compte à quel point peuvent être éloignés les univers dans lesquels vivent les gens. Au fond, là où on extrait le charbon, c’est une sorte de monde à part qu’on peut aisément ignorer sa vie durant. Il est probable que la plupart des gens préféreraient ne jamais en entendre parler. Pourtant, c’est la contrepartie obligée de notre monde d’en haut. »

 

Certes, le charbon qui n’est utilisé aujourd’hui que pour l’industrie « délocalisée » dans les pays dits « émergents », ne fait plus partie de notre monde « occidental ». De même que nous ignorons – sans doute volontairement – le sort des millions de travailleurs aux antipodes qui sacrifient leur pauvre vie à notre bien-être artificiel, pour le plus grand intérêt des multinationales. En outre, Orwell ne se limitait pas à se pencher sur une seule catégorie de travailleurs. Pour décrire le monde social de son temps, il savait qu’il devait aller voir partout. Et il en tire cette analyse.

 

« Combien sont-ils, dans l’armée misérable et tremblante des garçons de bureau et sous-chefs de rayon – qui, sous certains rapports, vivent plus mal qu’un mineur ou un docker – à se regarder comme des prolétaires ? Pour eux – c’est du moins ce qu’on leur a appris – un prolétaire est un homme sans faux-col. Si bien que, quand vous essayez de secouer leur torpeur en invoquant la « lutte des classes », vous ne faites que leur ficher la frousse. Ils oublient leurs misérables salaires, appellent leur bon accent à la rescousse et se portent aux côtés de la classe qui les exploite. » (QW, p. 255.)

 

Toute l’ambiguïté de la social-démocratie se trouve décrite ici. Celle-ci s’appuie sur la classe ouvrière, mais aussi sur les classes moyennes composées d’employés et de cadres moyens qui sont aussi, sinon plus, exploités que les ouvriers tout simplement parce qu’ils sont mieux organisés. Aujourd’hui, certains socialistes se basent sur de faux marginaux qui sont de vrais bourgeois.

 

Orwell aborde la question sociale dans son ensemble. Il ne se limite pas à discuter du rapport de forces capital – travail, il décrit la vie des mineurs, de leur famille, leur environnement. Orwell a à la fois la vue de Fabrice à la bataille de Waterloo qui a la sensation du petit univers qui l’entoure, et sur la base de cette vision et de vécu qu’il décrit, il élargit son horizon et dresse un tableau général de la question sociale dans les charbonnages du Nord de l’Angleterre.

 

Partir du détail pour arriver à l’universel est la démarche d’Orwell. C’est cette méthode qui déconcerte la plupart des critiques de George Orwell, car ils sont habitués à la démarche inverse. Et ce genre de description, Blair – Orwell l’a fait dans toute son œuvre.

 

Le « Quai de Wigan » est une description sans concession d’un monde inconnu – ou volontairement ignoré – de l’extérieur.

 

L’éveil d’une conscience sociale chez Orwell est avant tout le fruit de l’expérience, du vécu. Orwell n’est pas un rat de bibliothèque fouinant dans les archives, mais un observateur de terrain qui ne tombe pas dans le piège de Fabrice qui n’a rien compris à la bataille de Waterloo. En observant et en participant à la vie ouvrière dans ces houillères du Yorkshire et du Lancashire, Blair – Orwell part du quotidien pour arriver à poser les questions fondamentales.

 

D’ailleurs, Charles Jacquier écrit : « Alors que de très nombreux écrivains de sa génération sont, au cours des années trente, fascinés par l’U.R.S.S., censée représenter la «patrie des travailleurs» et le «socialisme en construction», Orwell échappe à ce tropisme dominant et y préfère une expérience directe des problèmes sociaux aux côtés des marginaux et des chômeurs, puis une enquête auprès des travailleurs dans les régions industrielles en crise du Nord de l’Angleterre. L’adhésion d’Orwell au socialisme passe donc par « une sorte de communion originaire opérée dans l’ordre sensible» (J.-C. Michéa) auprès des classes laborieuses, et va s’affirmer définitivement avec son engagement en Espagne. A partir des expériences ouvrière et espagnole d'Orwell, quasi contemporaines de celles de Simone Weil, il serait intéressant de tenter une comparaison entre l'écrivain anglais et la philosophe française. » (Fondacion Andres Nin)

 

Ainsi, concernant la définition du travail, les patrons charbonniers ne tiennent pas compte du chemin que doivent parcourir les mineurs pour accéder à la veine à exploiter. Dans le Quai de Wigan, il fait une longue description de ce chemin où le mineur est tenu de ramper pendant une à deux heures pour parvenir au lieu d’extraction du charbon. Toute la question était la rémunération de ces heures de parcours. Pour le patron, le mineur ne produisait rien et n’avait donc pas à être payé. Pour les syndicats et pour les ouvriers, cela faisait partie intégrante du travail et devaient donc toucher un salaire pour toutes les heures passées « au fond ». Orwell a un avis clair et net sur la question : « Bien sûr d’un point de vue technique ce voyage n’est pas du travail et le mineur ne perçoit aucun salaire en contrepartie. Mais je voudrais bien qu’on m’explique à quoi cela ne correspond pas à un travail. » (QW, pp. 34, 35)

 

Il estima d’ailleurs que les mineurs fournissaient « un effort comparable à celui que vous devez fournir pour escalader une petite montagne au début et à la fin de votre journée de travail. » Et il décrit le chemin que doivent parcourir les mineurs avant de parvenir à la veine d’où il devait extraire le charbon. Il le décrit parce qu’il l’a fait. Orwell ne parle jamais de quelque-chose qu’il n’a pas ressenti par lui-même.

 

Ainsi, deux époques se rejoignent : celle des mineurs anglais et celle des acteurs grecs. Les mêmes odieux procédés d’exploitation de l’homme par l’homme sont en vigueur. Le quai de Wigan est toujours là. Les gouvernements ferment les yeux. Et, en outre, on sait que cela ne résout rien.

 

Laissons la conclusion à Matthieu Pigasse qui vient de publier une analyse sans concession de notre société, Eloge de l’anormalité, Plon, Paris, 2014 : « Nous sommes aujourd’hui dans une impasse, avec des systèmes démocratiques à bout de souffle et menacés. Il faut inventer quelque-chose de neuf, tracer un nouvel horizon. Il est possible de faire plus et mieux. Sans dommage. Sans drame. Sans larmes. Maintenant. »

 

Pour que les quais de Wigan qui pourrissent dans toute l’Europe, soient démolis une fois pour toutes.

 

 

Pierre Verhas

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Published by pierre verhas
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