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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 21:27

Antonio Muñoz Molina est un écrivain espagnol de renom. Il est l’auteur, entre autres, de romans comme « Dans la grande nuit des temps » qui évoque le sort des déracinés. Son héros est un architecte qui a quitté Madrid en 1936, au début de la guerre civile, pour se réfugier aux Etats-Unis.

 

Est-ce cette question du déracinement qui a poussé Muñoz Molina à publier une carte blanche intitulée : « Il suffit de quitter l’Europe pour voir tout ce que nous perdrions. » dans l’édition du 15 mai du quotidien « Libération » ?

L'écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina est un Européen cconvaincu

L'écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina est un Européen cconvaincu

Il défend bec et ongle le projet européen. À ceux qui s’y opposent, il répond : « … il suffit de quitter l’Europe, de se rappeler le temps où elle n’existait pas, le temps où certains d’entre nous n’en faisaient pas partie, pour avoir une idée de ce que nous avons et pour imaginer ce que nous perdrions si le projet que nous appelons « Europe » échouait. »

 

L’auteur dit être bien placé pour le savoir. Antonio Muñoz Molina est né en Andalousie le 10 janvier 1956. Il a passé toute sa jeunesse dans l’Espagne franquiste et a fait ses études à l’Université de Grenade. Par après, il fut engagé comme fonctionnaire et publia une série d’articles dans des journaux qui furent rassemblés en 1984 sous le titre El Robinson urbano. Son premier récit Beatus Ille publié en 1986 entama une brillante carrière d’écrivain.

 

Il explique : « Je suis né dans un pays isolé et arriéré, soumis à une dictature militaire et ecclésiastique, où j’ai grandi en prenant l’habitude, comme tout progressiste espagnol, de regarder de l’autre côté des Pyrénées pour trouver les idéaux et les formes de bien-être qui étaient alors inimaginables dans mon pays. » Muñoz Molina et les gens de sa génération ont grandi avec l’Europe qui leur était encore inaccessible, à moins de s’exiler. Elle représentait pour eux l’idéal de liberté et de bien-être. « L’Europe, pour ceux qui construisaient une conscience politique en se révoltant contre la dictature de Franco, était exactement l’inverse de ce que nous avions, et tout le portrait – certes idéalisé, mais pas échevelé – de nos aspirations. »

 

Cet idéal d’Europe – qui n’était pas encore devenue un monstre ultralibéral – était essentiel pour ses voisins méridionaux. Il correspondait à leurs aspirations les plus profondes : justice, liberté, bien-être. Les dictatures militaires ibérique et grecque et même les jeunes tyrannies issues de la décolonisation en Afrique du Nord n’apportaient que misère, oppression et désespoir aux jeunes générations qui n’aspiraient qu’à connaître cette Europe si attrayante.

Francisco Franco, sanguinaire dcitateur d'une Espagne qu'il a appauvri socialement, économiquement, culturellent avec la complicité de l'Eglise.

Francisco Franco, sanguinaire dcitateur d'une Espagne qu'il a appauvri socialement, économiquement, culturellent avec la complicité de l'Eglise.

Pour beaucoup, c’était d’ailleurs l’espoir d’une vie meilleure sans oublier les populations subsahariennes recrues de misère qui cèdent leurs maigres biens à des mafias pour pénétrer dans le havre européen au péril de leur vie. Jusqu’il y a peu, cette Europe si attachée aux principes de justice qu’elle brandit comme un étendard n’hésitait pas à entretenir un dictateur sanguinaire pour qu’il bloque la marche de ces gens. Aujourd’hui, elle tente d’empêcher l’accès à de frêles esquifs surchargés de migrants prêts à sombrer corps et biens pour aborder un illusoire paradis.

Les réfugiés de la faim amassés dans de frêles esquifs tentent de rejoindre le "paradis" européen.

Les réfugiés de la faim amassés dans de frêles esquifs tentent de rejoindre le "paradis" européen.

Et la mort est souvent au bout de la route.

Et la mort est souvent au bout de la route.

Etudiant à l’Université après la chute de Franco, Antonio Muñoz Molina rapporte le dilemme idéologique qui déchirait le monde universitaire en Espagne, comme d’ailleurs dans le reste de l’Europe : « Il semblait, à l’époque où j’allais à l’université, une époque encore secouée par la guerre du Vietnam et les putschs militaires sanglants en Amérique latine, qu’il fallait choisir entre l’Empire américain et l’Empire soviétique, entre ceux qui bombardaient le Cambodge et ceux qui envoyaient des chars à Prague. » Par après, observons que bon nombre d’admirateurs des Empires soviétiques et chinois ont basculé sans aucune difficulté dans le camp de l’Empire américain. Et les mêmes qui chantaient haut et fort l’idéal d’une société collective et égalitaire sur les modèles de la Chine populaire, du Cambodge, du Vietnam, de Cuba, etc., se convertirent à l’individualisme et au capitalisme pur et dur.

Du col Mao au col cravate : l'exemple de Denis Kessler, militant trotskiste soixante-huitard qui a travaillé au MEDEF pour démanteler le programme du Conseil national de la Résistance.

Du col Mao au col cravate : l'exemple de Denis Kessler, militant trotskiste soixante-huitard qui a travaillé au MEDEF pour démanteler le programme du Conseil national de la Résistance.

Mais pour des hommes comme Antonio Muñoz Molina qui avaient vécu la dictature franquiste où tout leur était interdit, qui n’adhéraient pas à la dévotion à un Empire quelconque, leur modèle était l’Europe. « L’Europe était une troisième voie : la recherche d’une justice et d’une égalité qui n’exige pas en échange de renoncer aux libertés personnelles ; le choix d’un dynamisme économique qui ne condamne pas une partie de la population à la misère. Non pas le paradis sur terre, car les paradis n’existent pas, mais l’espoir raisonnable d’éviter l’enfer ».

 

Et l’auteur qui vit la moitié de l’année aux Etats-Unis – il est président de l’Institut Cervantès de New York – proclame sa nette préférence pour la société européenne. « C’est dans ce pays, me semble-t-il, que je suis devenu le plus intensément, le plus consciemment européen. »

 

Antonio Muñoz Molina illustre son propos : « Le communisme soviétique fut une horreur, mais le capitalisme sans contreparties ni contrôles publics qui s’est imposé aux Etats-Unis et plus encore en Chine fait aussi très peur quand on voit ses effets de près. Que Barack Obama ait dû se donner tant de mal pour obtenir un embryon de couverture sociale universelle, beaucoup plus limité que celui de n’importe quel pays de l’Union européenne, voilà qui devrait nous rappeler la valeur de ce que nous avons. »

Barack Obama a eu toutes les peines du monde à faire passer son projet d'assurance maladie universelle appelé Obamacare.

Barack Obama a eu toutes les peines du monde à faire passer son projet d'assurance maladie universelle appelé Obamacare.

Il ajoute : « Aux Etats-Unis, l’argent domine cruellement tout : la santé, l’éducation, les élections. Et tout ce qui est public, sauf les forces armées, s’appauvrit de jour en jour et se dégrade, aussi bien les vieux ponts de New York que les pavés des rues ou les bureaux de la Poste. »

 

Pourtant, l’écrivain espagnol ne s’illusionne-t-il pas sur l’Europe ? Certes, l’Union européenne est une construction unique dans l’histoire. De plus, en dépit des soubresauts de l’histoire, elle a tenu et s’est même agrandie. C’est la première fois dans l’histoire qu’une autorité supranationale se renforce au détriment des pouvoirs des nations qui la composent.

 

Mais dans quel but ? A l’origine, l’objectif était d’introduire la paix sur le continent après deux guerres meurtrières. En créant une entité regroupant les différentes nations d’Europe, on pensait qu’il était désormais impossible aux nations européennes de déclencher un nouveau conflit. Le centriste français Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen, dit à juste titre : « Ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, c’est la paix qui a fait l’Europe. »

Jean-Louis Bourlanges a une vision correcte de la réalité européenne.

Jean-Louis Bourlanges a une vision correcte de la réalité européenne.

Et c’est bien exact. L’Union européenne est avant tout une union économique et commerciale. Elle n’a ni diplomatie commune, ni défense. Les pays membres sont tenus d’être adhérents à l’OTAN, donc de placer leur défense sous le contrôle américain. Et depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, la défense en Europe fut régie par les Etats-Unis via le traité de l’Atlantique nord. Ce qui signifie que les pays d’Europe ne sont pas indépendants. En outre, le traité franco-allemand pris à l’initiative de de Gaulle et d’Adenauer constitue un accord entre deux Etats sans interventions de la Communauté européenne.

 

La seule intervention militaire européenne se déroula en ex-Yougoslavie sous le contrôle US. L’Allemagne avait commis la grossière erreur de reconnaître la Slovénie lors de la scission de la Yougoslavie. Elle a ouvert la boîte de Pandore et on sait ce qu’il en est advenu. Au lieu d’afficher sa neutralité dans ce conflit, l’Europe a ouvertement soutenu plusieurs parties au conflit au détriment de l’une d’entre elles, la Serbie. Elle a même contribué à créer un micro-état, le Kosovo.

 

Et nous ignorons encore les conséquences de l’intervention de l’Union européenne en Ukraine.

 

Le résultat de tout cela est d’avoir accentué le désordre dans les Balkans, désordre qui s’est étendu au plus grand profit des mafias. En outre, l’indépendance du Kosovo a réveillé les velléités indépendantistes de nombreuses régions européennes à l’égard des Etats-nations dont elles font partie, comme la Catalogne, l’Ecosse, le Nord de l’Italie, la Flandre belge.

 

Tout cela prouve l’inconséquence du système politique de l’Union européenne.

L'Union européenne a ouvert ka boîte de Pandore en Ukraine. Ici, l'incendie de la maison des syndicats à Odessa qui fit 41 morts chez les "pro-russes".

L'Union européenne a ouvert ka boîte de Pandore en Ukraine. Ici, l'incendie de la maison des syndicats à Odessa qui fit 41 morts chez les "pro-russes".

Les Américains tant critiqués par Antonio Muñoz Molina ont tout fait pour empêcher la construction d’une Europe politique. Ce fut le cas en 1962 après le plan Fouchet où ils firent pression sur l’Allemagne pour le rejeter. Tout cela n’est donc pas nouveau.

 

En outre, il y a controverse au sein de l’Europe même sur l’existence ou non d’un peuple européen. De Gaulle s’y était opposé en 1962 et récemment la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a estimé qu’il « n’existe pas de peuple européen. » La cause semble être entendue, sauf s’il y a une volonté populaire qui s’exprime avec force en l’espèce. On est donc loin du compte.

 

Enfin, les réformes successives de l’Europe commencées en 1980, ainsi que l’élargissement rendu possible suite à la chute du Mur de Berlin ont profondément bouleversé le « projet européen ». De l’idéal d’une Europe fédérale il est arrivé à la réalité d’une vaste zone de libre échange avec comme corollaire les délocalisations et le dumping social. Par les traités successifs de l’Acte unique en 1986 au traité de Lisbonne en 2007, les structures de l’Union européenne ont renforcé son caractère néolibéral. En outre, sa politique – du moins celle dictée par la Commission – est foncièrement ultralibérale. Cette institution est devenue l’implacable gendarme de la concurrence et de la privatisation des entreprises et services publics. L’Europe sociale et l’harmonie fiscale sont explicitement interdites par les Traités. En outre, le nouveau traité budgétaire interdit tout changement de politique budgétaire à chaque Etat-membre et les budgets nationaux sont placés sous le sévère contrôle de la Commission. Ainsi, des fonctionnaires non élus ont désormais le pouvoir de tutelle sur des chefs d’Etat et des gouvernements issus directement ou non du suffrage universel.

 

D’ailleurs, les dirigeants des institutions européennes se moquent éperdument du processus démocratique. Ainsi, le traité de Maastricht qui avait été rejeté par référendum au Danemark a dû être recommencé. Le traité constitutionnel qui avait été rejeté également par référendum en 2005 par deux Etats fondateurs de l’Union, la France et les Pays Bas, a été adopté deux ans plus tard, sans changement notable, via le traité de Lisbonne qui fut soumis à la ratification via les parlements et non par référendums.

 

Pire, deux gouvernements – ceux de la Grèce et de l’Italie – furent constitués par la fameuse « troïka » sans contrôle des parlements de ces pays.

Mario Monti, ancien commissaire européen, fut nommé non par le Président et le Parlement italiens, mais par la "troïka" européenne Premier ministre d'Italie. Il n'était même pas parlementaires.

Mario Monti, ancien commissaire européen, fut nommé non par le Président et le Parlement italiens, mais par la "troïka" européenne Premier ministre d'Italie. Il n'était même pas parlementaires.

Tout cela constitue de graves dénis de démocratie. Il est d’ailleurs probable que la prochaine cible de l’exécutif européen soit le Parlement lui-même. Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, a exprimé son agacement à l’égard de l’Assemblée européenne. Sera-t-elle muselée après les élections de ces 22 - 25 mai 2014 ?

Herman Van Rompuy souhaite museler le Parlement européen. Y arrivera-t-il ?

Herman Van Rompuy souhaite museler le Parlement européen. Y arrivera-t-il ?

Une autre question : l’Etat nation a-t-il encore un avenir dans la construction européenne ? Sans doute non, car il est déchiré entre les forces centripètes de l’émergence des sous-nationalismes régionaux et les forces centrifuges de la mondialisation. Ce serait normal si, par la construction européenne, l’Etat nation soit remplacé par des institutions supranationales aux compétences politiques et organisées démocratiquement. C’est évidemment loin d’être le cas.

 

Enfin – et c’est le débat du jour – le Traité transatlantique de libre échange (le fameux TTIP ou TAFTA) – risque de profondément bouleverser, sans qu’il n’y ait aucune confrontation démocratique, nos structures économiques et même de mettre nos lois et règlements sous tutelle de tribunaux « privés » agissant dans le seul intérêt des multinationales en abrogeant des dispositions relatives à la protection sociale et à celle de l’environnement.

 

Antonio Muñoz Molina conclut son plaidoyer européen par ceci : « Je ne veux pas passer ma vie entière dans un tel monde. » parlant des USA. Il ne s’aperçoit pas que ce monde pourrait être encore pire en Europe.

 

Cependant, je reste convaincu que la réponse à cette menace mortelle ne pourra qu’être européenne au prix d’une profonde réforme politique, sociale et économique.

 

Pierre Verhas

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Published by pierre verhas
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commentaires

Daniel Fuld 18/05/2014 00:46

Il faut, comme tu le laisses entendre dans le dernier paragraphe, ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain.
Il y a lieu également de rappeler que la commission est chargée de veiller à l'application des accords intervenus entre tous les états dont la Belgique. A cet égard, il faut souligner que beaucoup d'états, dont la Grèce et la Belgique, ont triché dans les élaborations budgétaires et les statistiques transmises à la Commission dans le passé. Ceci explique, peut-être cela...
Nous avons besoin d'une Europe plus sociale, une Europe avec un projet d'avenir...mais pour cela il faut une autre majorité que celle qui est en place actuellement...

Pierre Verhas 18/05/2014 20:54

La tricherie de la Grèce est relativement secondaire dans la crise des dettes souveraines. Les mesures qu'on a prises à son égard ont été d'une brutalité sans pareil. Ce pays est désormais exsangue avec très peu d'espoir d'un redressement. Il aurait suffi de faire ce que Rocard et Larrouturou ont proposé : demander à la BCE de prendre en main toutes les dettes des Etats membres de l'UE en prêtant à 1 % au lieu de prêter aux banques sans intérêts qui reprétaîent aux Etats avec 5 % d'intérêt.

Si on veut une Europe sociale et démocratique, il faut réformer l'Euro, réformer les institutions et mettre à leur tête des gens capables qui ne sont pas aux mains des lobbies. Mais on est loin du compte avec ce qu'on nous propose pour après les élections.