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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 21:13

Le dernier homme d’Europe est le titre que George Orwell s’était proposé de donner à son ultime roman qui fut intitulé « 1984 ». Le dernier homme d’Europe signifiant sans doute l’ultime être incarnant les valeurs de décence commune que d’autres appellent avec solennité et parfois avec condescendance les Lumières ou l’humanisme.

 

Surnageant seul dans un océan infesté de corruption, un magistrat d’un pays du bloc de l’Est, aujourd’hui membre de l’Union européenne, représente lui aussi ce « dernier homme d’Europe » dans le roman de Michel Claise et d’Alain-Charles Faidherbe « Les poches cousues » (1).

Un livre à lire, toutes affaires cessantes !

Un livre à lire, toutes affaires cessantes !

Michel Claise né en 1956 fit ses études de droit aux facultés Saint-Louis et à l’Université Libre de Bruxelles. Il fut d’abord avocat et en 1999, il passa à la magistrature et est aujourd’hui juge d’instruction à Bruxelles, spécialisé dans les affaires financières, de blanchiment d’argent, de corruption. Cela ne lui fait pas que des amis aussi bien parmi ses collègues que dans les mondes politiques et financiers. Michel Claise est aussi auteur de romans policiers qui ont du succès, car il a la fibre de l’écrivain.

 

Alain Charles Faidherbe est le pseudonyme d’un de ses amis. Il est un ancien magistrat d’un pays du bloc de l’Est, aujourd’hui membre de l’Union européenne, mais ne faisant pas encore partie de l’espace Schengen. Ce magistrat intègre luttait contre la corruption déjà au temps du communisme et qui s’est largement accrue après la chute du Mur et de l’URSS avec la toute puissante mafia russe. Sa fille fut tuée à ses côtés et sa famille et lui étant désormais en danger, il fut exfiltré vers la Belgique. Il reprit des études de droit à Bruxelles qu’il réussit brillamment. Il travaille comme employé au Palais de Justice et a fait la connaissance de Michel Claise.

 

Ils se lient d’amitié et considèrent que le meilleur moyen de raconter son histoire est d’en faire un roman. Ils ont raison.

Michel Claise de face et Alain-Charles Faidherbe de dos qui est, malgré le temps qui a passé, toutjours menacé par la mafia russe.

Michel Claise de face et Alain-Charles Faidherbe de dos qui est, malgré le temps qui a passé, toutjours menacé par la mafia russe.

C’est cette histoire que raconte ce roman écrit à quatre mains. Histoire qui est aussi une formidable leçon d’éthique et de politique.

 

Enfant issu des classes populaires, son père l’avait conduit assister à un procès dont le juge était un ami. Mikhaïl Mikhaïlovitch, dès cet instant, voulut être juge. Il entama et réussit brillamment des études de droit sans tomber dans le piège de la « nomenklatura », cette classe dirigeante pourrie, en déclin, mais encore toute puissante. Dès le début, il refuse de rentrer dans le « système ». Il ne participe pas aux soirées trop arrosées avec des filles faciles et refuse même de toucher à l’alcool qui coule à flot. Il se lie à une de ses condisciples cependant convoitée par les autres étudiants, sans doute parce qu’il refuse de rentrer dans la vulgarité ambiante. Elle s’appelle Katarina et devient son épouse.

 

Dès ses débuts dans la carrière, il est confronté à la corruption. Pire, dès l’abord, ses supérieurs et ses collègues font pression pour qu’il rentre dans le « système ». Comme toujours, on commence par la carotte. On lui propose un beau logement gratuit, une voiture avec chauffeur, bref, tous les attributs des privilégiés. Mikhaïl refuse. Ses supérieurs n’en reviennent pas. Alors, on le menace. Un de ses supérieurs dira à son propos : « Faudra qu’on le surveille. Il sera comme cela nous arrange. Sinon, on s’en débarrasse. »

 

On lui tend toutes sortes de pièges. Il les évite. Il tient tête aux plus puissants, il a la chance de rencontrer parfois un policier ou un collègue qui n’est pas éclaboussé par la corruption. Par sa connaissance aigüe du droit et de la procédure, il arrive parfois à faire condamner des « puissants » qui se croyaient invincibles. Il se retrouve isolé. Ses ennemis de plus en plus nombreux l’oppressent, mais il tient bon.

 

Les nouveaux tsars encore plus cruels

 

Le choc du 9 novembre 1989 représente un immense espoir. La chute du Mur va amener un régime nouveau. Mais, les détenteurs du pouvoir avaient humé le vent. Ils se débarrassent du dictateur et de ses proches et prennent leurs places. Un de ses anciens ennemis, le maire corrompu jusqu’à la moelle de la ville où siège son tribunal, partant en retraite, l’avertit : « Faites attention à vous. Les nouveaux tsars sont plus cruels que les précédents. »

 

Et ce sera le cas. Mikhaïl se heurte à la mafia russe qui est bien plus redoutable que les sbires du régime de « démocratie populaire ». Son pays est admis comme membre de l’Union européenne, mais l’espace Schengen ne lui est pas ouvert, car la Commission considère que la corruption est encore trop importante. Mais Mikhaïl ne se fait aucune illusion : les rapports de la Commission ne reflètent qu’une infime partie de la réalité. Un jour, elle acceptera de faire entrer ce pays dans Schengen. « La Vérité est tellement insoutenable qu’on lui préfère le mensonge et la cécité. »

 

Et les choses tournent au tragique. Sa fille aînée est abattue en pleine rue alors qu’il se promenait avec Katarina et sa cadette. Ensuite, c’est la descente aux enfers. Mikhaïl est menacé, fait l’objet de déstabilisation et d’intimidation. Il est rétrogradé pour un motif aussi faux que futile. Quelques hommes courageux le soutiennent cependant. Le juge se défend avec honneur, il parvient même à avoir l’opinion publique de son côté. Mais, cela ne suffit pas.

 

Mikhaïl est suspendu et on tente de l’assassiner. Dès lors, il n’a qu’une solution : partir. C’est l’ambassade de Belgique qu’il choisit. Il est exfiltré avec Katarina et sa fille et obtient le statut de réfugié politique.

 

Il fut un ennemi dans son pays, parce que, tout jeune, sur les conseils de l’ami magistrat de son père, il a cousu ses poches.

 

La métastase de la corruption

 

Et là où il se trouve désormais, c’est certes mieux, mais d’inquiétants indices se multiplient et montrent une dégradation. 18 juillet 1991, l’assassinat toujours non résolu de l’ancien président du Parti socialiste, André Cools, suivi de retentissants procès de corruption qui éclaboussent les principaux dirigeants de cette formation, les « affaires » de Liège, de Charleroi, les « travaux inutiles », et tant d’autres. En France, les scandales se multiplient et atteignent les plus hautes instances de la République. En Grande Bretagne, de nombreux membres de la Chambre des communes furent pris la main dans le sac. L’Italie fut dirigée pendant une décennie par un affairiste véreux qui a été condamné à une peine ridicule. Un haut dirigeant de la police et un juge intègre furent assassinés par la mafia toute puissante dans le Sud de la péninsule. La Grèce s’avère être le pays le plus corrompu de l’Union européenne. En Allemagne, des ministres ont dû démissionner pour des obscures affaires de pots de vin ou des comportements sexuels inacceptables. Il n’y a pas un seul pays qui n’est pas atteint par la « métastase de la corruption ».

 

Est-ce une fatalité ? Est-ce une évolution voulue ou non de nos sociétés ? Le roman de Michel Claise et d’Alain-Charles Faidherbe ne répond pas à ces questions. Il nous livre une réalité décrite avec force et talent. C’est au lecteur à y répondre et à en tirer les conclusions.

 

Certes, la corruption a toujours existé, mais il existait des outils efficaces pour la combattre. Progressivement, on a muselé les contre-pouvoirs institutionnels : en Belgique, le Comité supérieur de contrôle – la « police » des fonctionnaires – a été dissous, la Cour des comptes et le Conseil d’Etat ont été bâillonnés. La Justice, au nom de l’austérité budgétaire, se voit progressivement ôter ses moyens.

 

En outre, la dérégulation, l’ouverture des frontières, le libre échange, au nom de la liberté de circulation des hommes et des marchandises, donnent de considérables moyens aux mafias de toutes sortes qui répandent le sang, la misère et la déchéance. Bien des observateurs se demandent : la finance folle, la liberté absolue des banques, la richesse et les énormes pouvoirs des multinationales ne sont-ils des facteurs de renforcement de cette pègre de plus en plus prospère qui a sauté dans le train de la mondialisation et qui s’empare d’un pouvoir dont la puissance n’a jamais été atteinte ?

 

En dernière analyse, n’est-ce pas notre civilisation qui court un danger mortel en étant contaminée par ce cancer de la corruption ?

 

Mikhaïl Mikhaïlovitch est-il à l’instar de Winston Smith dans 1984, le dernier homme d’Europe ? Le dernier à porter haut les valeurs fondamentales de l’être humain ? Le dernier à coudre ses poches ?

 

Il est à espérer que l’alerte lancée par Michel Claise et Alain-Charles Faidherbe ouvrira les yeux de ceux qui sont élus pour protéger notre société, sinon les peuples eux-mêmes se chargeront de sauver leurs biens les plus chers : la dignité et la liberté.

 

Pierre Verhas

 

(1) Michel Claise & Alain-Charles Faidherbe, Les poches cousues, Visé, Belgique, éd. Luce Wilquin, 2014, ISBN 978-2-88253-487-3, 21 Euros.

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Published by pierre verhas
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pierre 01/07/2014 09:50

"Certes, la corruption a toujours existé, mais il existait des outils efficaces pour la combattre. Progressivement, on a muselé les contre-pouvoirs institutionnels : en Belgique, le Comité supérieur de contrôle – la « police » des fonctionnaires – a été dissous, la Cour des comptes et le Conseil d’Etat ont été bâillonnés. La Justice, au nom de l’austérité budgétaire, se voit progressivement ôter ses moyens."

les mafias ont infiltré les états durant et depuis les années 80, partout en europe, avec la complicité de certains organes politiques corrompus. C'est un fait. Mais personne n'ose en parler, comme personne n'ose faire l'état des lieu de la réalité des pouvoirs en union européenne. Haut les coeurs, courage, mettons nous au travail.