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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 20:00

Notre ami Bernard Gensane vient de publier sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/) une citation d’Albert Camus (1913 – 1960) né en Algérie d’une famille de « pieds noirs » pauvres. C’est parce qu’il fut remarqué par un de ses instituteurs, un certain Louis Germain, un de ces hussards de la République qui alphabétisaient les enfants issus des classes sociales les plus défavorisées. Avec d’autres élèves de l’école, « Monsieur Germain » donna deux heures de leçons supplémentaires afin de leur permettre d’avancer et de préparer le lycée. Ce fut pour le jeune Albert Camus une ouverture sur le monde. « Monsieur Germain » lui indiqua le chemin pour sortir de la pauvreté.

Albert Camus (1913 - 1960) connaissait la réalité sociale mieux que tout autre, parce qu'il était issu du peuple.

Albert Camus (1913 - 1960) connaissait la réalité sociale mieux que tout autre, parce qu'il était issu du peuple.

 

Ainsi, contrairement à d’autres intellectuels « radicaux » qui étaient en réalité des grands bourgeois ayant mal assimilé Marx et qui ne juraient que par le « prolétariat » dont ils ne connaissaient en rien la réalité quotidienne, Albert Camus, lui, savait.

 

Dans « Le premier homme », livre posthume paru en 1994, sans doute écrit en 1960 juste avant sa mort, consistant en des réflexions sur son enfance pauvre, Camus, tout en décrivant la condition de son milieu social, se livre à une analyse étonnamment contemporaine remarquée par Bernard Gensane :

 

« Les vacances aussi ramenaient Jacques à sa famille, du moins dans les premières années. Personne chez eux n'avait de congés, les hommes travaillaient sans répit, tout au long de l'année. Seul l'accident de travail, quand ils étaient employés par des entreprises qui les avaient assurés contre ce genre de risques, leur donnait du loisir, et leurs vacances passaient par l'hôpital et le médecin. L'oncle Ernest par exemple, à un moment où il se sentait épuisé, s'était, comme il disait, « mis à l'assurance », en s'enlevant volontairement à la varlope un épais copeau de viande sur la paume de la main. Quant aux femmes, et Catherine Cormery [mère de Camus] elles travaillaient sans trêve, pour la bonne raison que le repos signifiait pour eux tous des repas plus légers. Le chômage, qui n'était assuré par rien, était le mal le plus redouté. Cela expliquait que ces ouvriers, chez Pierre comme chez Jacques, qui toujours dans la vie quotidienne étaient les plus tolérants des hommes, fussent toujours xénophobes dans les questions de travail, accusant successivement les Italiens, les Juifs, les Arabes et finalement la terre entière de leur voler leur travail – attitude déconcertante certainement pour les intellectuels qui font la théorie du prolétariat, et pourtant fort humaine et bien excusable. Ce n'était pas la domination du monde ou les privilèges d'argent et de loisirs que ces nationalistes inattendus disputaient aux autres nationalités, mais le privilège de la servitude. Le travail dans ce quartier n'était pas une vertu, mais une nécessité qui, pour faire vivre, conduisait à la mort. » (Le Premier homme, Folio, pp. 278-279)

 

Les distillateurs de haine

 

Cette analyse nous ramène au phénomène du vote extrême-droite des classes populaires. Les intellectuels, journalistes, politiciens médiatiques attribuent la « xénophobie » de ces gens à leur manque de culture, à leur analyse « sommaire », à leurs préjugés « indécrottables ». Bref ! Ces grands bourgeois qui ont eu le privilège de « faire » les grandes écoles, ne peuvent s’empêcher de montrer leur vraie nature : leur profond mépris de toutes celles et tous ceux qui ne sont pas de « leur » monde et, particulièrement, du peuple.

 

Les plus puissants d’entre eux – les gens de la haute finance et les patrons des multinationales – sont pourtant les premiers responsables de cette montée de xénophobie.

 

Qu’ont-ils fait sinon délocaliser les entreprises au nom de la sacro-sainte rentabilité ? Qu’est devenue la sidérurgie, grande pourvoyeuse de main d’œuvre, bradée d’abord à des Etats incapables de la prendre en main et ensuite à un financier indien en cheville avec la banque la plus puissante au monde ? Qu’est devenue l’industrie textile transformée en ateliers aux esclaves aussi bien dans nos villes que dans des pays en proie à la pire pauvreté employant des milliers d’esclaves à qui on donne à peine de quoi se nourrir pour qu’ils continuent leur labeur encore plus d’heures jusqu’à épuisement ?

 

Les esclaves du Rana Plaza tuées, blessées, mutilées au profit des "marques" derrière lesquelles se cachent les multinationales du textile

Les esclaves du Rana Plaza tuées, blessées, mutilées au profit des "marques" derrière lesquelles se cachent les multinationales du textile

 

Et le cynisme ! Un de ces ateliers s’effondre en plein Dacca et tue et mutile des centaines d’esclaves, surtout des femmes et des enfants ! La réponse d’une de ces multinationales du textile et de la grande distribution : « Nous allons moderniser l’électricité pour améliorer leurs conditions de travail ». Ainsi, les esclaves pourront travailler encore plus au plus grand profit de ces consortiums.

 

Alors ! En délocalisant et ainsi en jetant des centaines de milliers de travailleurs à la rue, comment ne pas comprendre leur haine de ces autres travailleurs – esclaves du bout du monde qu’ils estiment avoir volé leur pain et leur dignité ? C’est cela que Camus appelle « le privilège de la servitude ».

 

Quelle aubaine dès lors pour les distillateurs de haine ces cohortes de chômeurs aigris et au bord du désespoir à qui ils désignent un si aisé bouc émissaire ! Les médias s’en donnent à cœur joie en diffusant leur venin. L’indignation feinte des intellectuels « radicaux » convertis au néolibéralisme ne dupe d’ailleurs plus personne. Marine Le Pen « fait » 25 %, en dehors des habituels cris d’orfraie, on attend toujours un réel mouvement de masse antifasciste. En Belgique, les nationalistes flamands qui n’ont rien à envier à leurs voisins dits « populistes » (1) pourraient entrer en force au gouvernement et démolir la Sécu et l’Etat social avec l’appui non dissimulé des organisations patronales.

 

Créer un « prolétariat » précarisé et atomisé.

 

Et ce n’est pas fini. Souvenez-vous, avant la crise financière de 2008, on conseillait aux chômeurs : investissez et devenez entrepreneurs ! Fondez votre PME ! C’est le seul moyen d’en sortir. Et plusieurs sont tombés dans le piège et se sont retrouvés en faillite et endettés, accroissant ainsi l’armée des précarisés et des sans-abris. Car, c’était un piège : tout est fait pour tuer l’artisanat et le commerce local dit de « proximité » au profit des grandes surfaces dites « maxi » à la périphérie des villes et des « proxy » franchisés dans les quartiers (2) pour vendre des produits à des prix prétendument attractifs à la qualité médiocre.

 

Ainsi dépouillés et dispersés, les innombrables « prolétaires » - dans le sens donné par George Orwell dans 1984 – sont atomisés. Certains osent prétendre même qu’ils sont devenus des individus libres, alors que précarisés, esseulés, ils sont en réalité écrasés par la machine de destruction sociale. Ils sont à sa merci, manipulables, malléables, voire corvéables sous peine de perdre la misérable obole que leur laisse le chômage ou le revenu pudiquement appelé « d’intégration » (RMI en France). De précarisés, eux-mêmes sont devenus esclaves d’un système dont il est quasi impossible de s’affranchir.

 

La seule réponse serait de fonder au sein de cette masse des réseaux de solidarité. Qui dit solidarité, dit rapport de forces. C’est la mission future des gens de progrès. C’est un véritable mouvement de libération au-delà des frontières et des cultures qui doit naître et se développer. Pourquoi ? Pour que le premier homme soit le dernier esclave. Comment ? En redonnant à toutes et à tous l’initiative de la solidarité. Ce ne pourra qu’être l’œuvre de toute une génération, mais notre raison d’être est à ce prix.

 

Pierre Verhas

 

(1) Le terme « populiste » est un de ces pièges sémantique dont raffole la pensée unique. On assimile le populisme au fascisme et ledit populisme émane de peuple. Ne s’agit-il pas en fin de compte considérer le peuple comme une entité nuisible, comme l’ennemi de la société libérale à abattre? Le peuple ne peut qu’être « fasciste ».

 

(2) Nous avons évoqué récemment le conflit social chez Delhaize (http://uranopole.over-blog.com/2014/06/delhaize-la-faute-aux-travailleurs.html ) dont la direction veut fermer plusieurs grandes surfaces au profit de superettes de « proximité » avec un personnel précarisé et destinées à éliminer les commerces locaux.

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Published by pierre verhas
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