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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 20:47

Dans un remarquable article paru sur son blog et que nous reproduisons ci-après, notre ami Bernard Gensane qui fut professeur de littérature et de civilisation britanniques dans différentes universités françaises et qui passa une partie de sa carrière en Afrique subsaharienne, raconte ses différentes rencontres avec le monde musulman. Il constate une dangereuse évolution où la religion musulmane devient le véhicule d’une idéologie despotique qui impose à ses adeptes des règles incompatibles avec celles des pays démocratiques, mais aussi qui cherchent à tracer une frontière infranchissable entre l’Oumma (la maison) islamique et le reste du monde qui est à convertir.

 

Il écrit que le port du voile relève du prosélytisme. C’est en partie vrai, mais limiter le foulard à cela est réducteur, à mon sens. Là-dessus, nous divergeons. Je pense au contraire que le foulard relève plus de la tradition et de la culture que du prescrit religieux. Est-il un symbole sexiste ? Dans certains cas, incontestablement, mais comment de nombreuses jeunes filles musulmanes le portent-elles sans contrainte dans les transports, les lieux publics, les universités et ont le comportement de toutes les jeunes filles du monde.

 

Bernard prône l’idéal républicain en réponse. C’est ce qu’on appelle la laïcité. Cela n’empêche qu’il lutte contre le racisme. Il cite la phrase d’un film : « Des Arabes, où as-tu vu des Arabes ? Moi, je vois des prolétaires, des pauvres. »

 

Qu’on le veuille ou non, la religion n’est qu’un aspect dans ce combat gigantesque qui a marqué toute l’histoire, celle de la lutte des classes.

 

PV

 

La coexistence est-elle possible ?

 

Depuis le 7 janvier, le jour des attentats à « Charlie Hebdo », l’ambiance est délétère en France comme en Belgique. La faute : l’ambigüité à l’égard de l’Islam.

 

Un premier exemple : le mot islamophobie qui est un néologisme désignant le rejet de toute personne pratiquant la religion musulmane que d’aucuns assimilent – à juste titre – au racisme. Or, des universitaires, des intellectuels, des politiques et non des moindres, comme Elisabeth Badinter, prétendent que l’islamophobie n’existe pas. Au contraire, selon eux, ce mot sert à empêcher toute critique de la religion islamique et va même jusqu’à tenter de faire interdire le blasphème. Ce serait Tariq Ramadan, le sulfureux intellectuel musulman proche des Frères musulmans, qui serait à l’origine de cette « invention » sémantique.

La philosophe Elisabeth Badinter défend une séparation absolue entre la religion et l'Etat, particulièrement dans le cas de l'Islam.

La philosophe Elisabeth Badinter défend une séparation absolue entre la religion et l'Etat, particulièrement dans le cas de l'Islam.

 

Islamophobie est un mot difficile. Jean-Luc Mélenchon lui-même pose la question : comment faire la part entre la libre critique de la religion et le racisme ?

 

Qui a raison ? Difficile à dire. Sur le fond, les deux parties ont des arguments : l’islamophobie existe bien par des comportements hostiles, voire violents à l’égard des Musulmans en Europe et contre les lieux du culte et même des cimetières. Plus inquiétant, l’extrême-droite exploite l’hostilité latente d’une partie de la population à l’égard des adeptes de la religion islamique. Le phénomène Pegida en Allemagne en est une démonstration. Cela attise une tension qui menace notre tissu social.

 

D’un autre côté, il y a manifestement une tentative d’imposer en douceur certaines règles islamiques soit par des dérogations, soit par des interdits. Et c’est déjà le cas.

 

Ainsi, par exemple, suite à un accord avec le Maroc, la Belgique a accepté d’inscrire sur les cartes d’identité de femmes marocaines à la rubrique état-civil la mention « répudiée ». Or, chacun sait que cet « état-civil » n’existe pas dans le code civil. Il s’agit là d’une dérogation majeure sur le plan des principes à notre droit. En effet, ce statut de « répudiée » ne concerne que les femmes alors que tous les états civils (célibataire, marié(e), veuf(ve), divorcé(e)) s’appliquent aux deux sexes. Ensuite, on tolère ainsi un statut humiliant inexistant dans le droit civil.

 

Quand par « antiracisme », des hommes politiques de gauche acceptent une telle entorse au principe d’égalité, on peut être inquiet.

 

Cela dit, il ne faut pas rejeter a priori toute dérogation. Ainsi, par exemple, l’adaptation des horaires des piscines municipales ne peut être considérée comme une « attaque intolérable contre la mixité ». Ce qu’on nomme des accommodements « raisonnables » peut s’appliquer dans des cas spécifiques. Cela se fait avec des hommes et des femmes d’autres cultures. Il n’y a aucune raison de ne pas agir ainsi à l’égard des musulmans.

 

Prenons un autre exemple : si une cantine scolaire distribue de la nourriture halal, où est le problème s’il y a le choix entre les plats cuisinés à « l’européenne » et le halal ? Il y a problème dès qu’il y a manifestation d’intolérance. Si de jeunes élèves musulmans n’acceptent pas que leurs condisciples consomment des plats « non halal », en ce cas la limite est franchie.

 

De même, le refus d’assister aux cours d’histoire et de biologie sous prétexte qu’ils ne sont pas conformes au Coran ne peut être toléré. L’école n’est pas un lieu d’affrontement idéologique ou religieux. Il y a un programme scolaire dont le suivi est sanctionné par un diplôme. Si, pour une raison ou une autre, on rejette certains cours, il ne peut être question d’accorder un diplôme et ce, au nom de l’égalité.

 

Cela signifie donc qu’il y a des dérogations possibles et non nuisibles, mais dans plusieurs domaines, il n’est pas question de céder à des revendications qui violeraient les principes d’égalité dans l’enseignement et aussi celui de l’égalité hommes femmes.

 

Ces quelques exemples montrent bien cette ambigüité. Aussi, trouver des solutions sérieuses devient très difficile, parce que personne n’ose s’engager à fond.

 

Il y a une position radicale qui consiste à tenter d’éliminer l’influence de la religion musulmane sur les populations issues de l’immigration maghrébine et turque. C’est la politique d’intégration à tout prix. L’intégration a échoué, c’est une évidence. Et vouloir la poursuivre telle quelle au nom de la laïcité est absurde et dangereux.

 

La situation sociale est une cause majeure.

 

Pour le professeur Mark Elchardus de la VUB (Université flamande de Bruxelles, le pendant néerlandophone de l’ULB) qui répond à une interview de l’hebdomadaire « Le Vif » : « Selon les chiffres de l'étude à laquelle je travaille, 84% des non-musulmans âgés de 25 à 35 ans ont un boulot. Parmi les musulmans, le chiffre tombe à 43%. » Cette différence est due selon lui au problème du statut de la femme et à la discrimination qui sévit à l’égard des musulmans. « Il y a deux facteurs qui entrent en ligne de compte. Il y a beaucoup plus de femmes au foyer qui ne vont pas travailler à cause d'un niveau d'éducation peu élevé et les normes de genre qui plaident contre la participation au marché du travail. De plus, si le taux de chômage est particulièrement élevé, c'est probablement suite à la discrimination. »

Mark Elchardus ne pense pas que la cause du développement du radicalisme se trouve dans la question sociale.

Mark Elchardus ne pense pas que la cause du développement du radicalisme se trouve dans la question sociale.

 

Mais, il y a une contradiction dans le raisonnement de cet universitaire. Il ne pense pas que la radicalisation que l’on connaît aujourd’hui est due à des facteurs sociaux et économiques. Il ajoute : « Le radicalisme est influencé par le fondamentalisme religieux, pas par l'exclusion socio-économique. Il est insensé de penser que tous les musulmans deviendront laïques s'ils ne se sentent plus exclus. » Ensuite : « Tout indique effectivement que la discrimination existe. Mais on ne peut jamais mesurer précisément l'importance de ce facteur comparé à d'autres. On a beau tourner le problème dans tous les sens, mais apprendre des textes sacrés par cœur et afficher un comportement ritualiste n'est pas la meilleure préparation à une participation à l'économie moderne. »

 

C’est l’histoire de la poule et de l’œuf : est-ce le radicalisme qui crée l’exclusion, ou l’inverse ? Elchardus lui-même le reconnaît : « On ne s'est jamais adressé aux musulmans de notre société comme à des citoyens à part entière. À l'époque, j'avais réalisé une étude qui démontrait qu'un jeune musulman sur deux est antisémite. Pensez-vous que quelqu'un se soit demandé comment y remédier ? Personne. On pense naïvement que si on intègre ces personnes sur le plan socio-économique, tout rentrera dans l'ordre et on mettra fin au problème de l'exercice du culte radical. C'est particulièrement paternaliste comme approche. »

 

En outre, l’intégration socio-économique est au point mort avec la crise, étant donné que le chômage et la précarité touchent particulièrement cette catégorie de la population. Citer l’exemple de quelques terroristes issus de milieux aisés est absurde. En effet, ces individus sont aussi indignés de la situation des leurs et donc manipulables, en plus leur statut social leur permettent de se rendre en Syrie plus aisément.

 

Le radicalisme a une très importante influence sur la population musulmane en Europe qu’on le veuille ou non. Les mosquées jouent évidemment un rôle majeur en la matière, mais il y a aussi ce profond sentiment d’injustice – par ailleurs justifié – qui s’étend et qui est bien entendu exploité par les propagandistes radicaux.

 

Un exemple ? Après la manifestation du 11 janvier qui a aussi eu lieu à Bruxelles, de nombreux militants de la Fédération socialiste bruxelloise se sont indignés de sa faible participation. Il leur a été répondu d’un air gêné que les « sections locales du Nord de Bruxelles » préféraient ne pas y participer. Or, il faut savoir qu’il s’agit des sections socialistes des communes où il y a une forte population musulmane et elles ont un poids important dans l’ensemble de la Fédération.

 

La manifestation du 11 janvier 2015 à Bruxelles vit très peu de Socialistes.

La manifestation du 11 janvier 2015 à Bruxelles vit très peu de Socialistes.

 

De son côté, le libéral Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, ancien ministre, ancien président et recteur de l’Université Libre de Bruxelles est plus optimiste : « 95% des musulmans qui vivent en Europe ont européanisé leur pratique de l’islam. Ils se sont adaptés au cadre légal et à la Constitution. Mais il reste une minorité qui rejette les principes qui fondent nos démocraties. C’est une évidence. Ceci étant, jusqu’il y a trente ans, nous vivions encore la même chose avec les adeptes de la religion catholique. Je pense, du reste, que le processus de sécularisation des musulmans vivant chez nous s’opère à un rythme bien plus rapide qu’avec les catholiques précédemment. » rappelle-t-il dans une interview au journal l’Echo du 9 janvier 2015, juste après les attentats contre Charlie Hebdo et l’hyper casher de Vincennes.

 

Quant aux musulmans dits « modérés », Hasquin estime : « Si on les traite en parias, ils risquent fort de se radicaliser. Le développement économique est, selon moi, le meilleur gage d’une sécularisation rapide. » Voilà qui va à l’encontre des tenants de l’origine uniquement religieuse du radicalisme islamique.

 

Il ajoute un point essentiel passé sous silence par les analystes de toutes obédiences : le rôle de la femme.

 

« Je suis par ailleurs convaincu que la sécularisation du monde musulman se fera essentiellement par les femmes. Elles ne demandent qu’à vivre libres. Le processus est déjà à l’œuvre. Les femmes sont majoritaires sur les bancs des universités dans les pays musulmans. C’est un gage de progrès. C’est par le savoir qu’elles accéderont au pouvoir. »

 

Hervé Hasquin est convaincu que la religion joue un rôle secondaire.

Hervé Hasquin est convaincu que la religion joue un rôle secondaire.

 

En outre, on observe que la radicalisation dans le monde musulman entraîne une radicalisation du monde de la laïcité. Hervé Hasquin avertit : « Cela ne sert a à rien en effet, au nom d’une laïcité radicale, de brûler les étapes. On oublie que si nos sociétés sont ce qu’elles sont aujourd’hui, c’est le fruit d’une longue évolution entamée voici 500 ans, au début du XVIe siècle.

 

Suite à l’attitude intransigeante de certains, la laïcité a pu apparaître comme un instrument de propagande de l’athéisme. Ce qui ne peut que contribuer à entretenir des ghettos religieux. »

 

Le militantisme de provocation

 

On peut mettre dans cette intransigeance l’interdiction du port du voile islamique dans les écoles. Certes, comme l’écrit notre ami Bernard Gensane dans l’article ci-après : « … le voile intégral, les burqas de Londres – et parfois de Lyon, les tentes Trigano noires qui rasent les murs, ne sont pas tombées du ciel, ni même du Coran. Elles relèvent du monde séculier, du prosélytisme, du militantisme, de la provocation. Le Pen père les adore car, comme il l’a exprimé à plusieurs reprises, « comme ça, on peut les compter ». Les extrémistes de droite de tout pays, comme les extrémistes religieux, ont un point commun : ils savent admirablement jouer avec – et se jouer de – la République qu’ils vomissent. Et plus cette République n’a à offrir qu’un ventre mou, plus ils savent s’en servir, la manipuler et la retourner comme une crêpe. » Nier la provocation dans la prolifération du voile, serait faire preuve de naïveté.

 

Cependant, que faire ? La méthode forte est inefficace et fait le jeu de l’extrême-droite. La tolérance totale est tout aussi inefficace et est signe de faiblesse.

 

En l’espèce, on s’attaque aux effets et non aux causes. Le voile (ou plus exactement le foulard) fait partie de la culture des femmes musulmanes, car la religion – qu’on le veuille ou non – véhicule une culture, même si certaines intellectuelles qui ont rompu avec l’Islam considèrent que le voile comme Chahla Charif que « le voile marque le corps comme un lieu de péché. » Et nous nous trouvons encore une fois dans l’ambigüité : foulard expression d’une culture et d’une tradition, ou symbole de l’infériorité de la femme ? Il n’y a pas ici non plus de réponse claire.

Les femmes voilées ne sont pas toujours des esclaves soumises. Qui est la plus soumise des deux ? Cette femme au foulard ou cette fille dévêtue posant pour la pub d'une voiture ?

Les femmes voilées ne sont pas toujours des esclaves soumises. Qui est la plus soumise des deux ? Cette femme au foulard ou cette fille dévêtue posant pour la pub d'une voiture ?

 

Ce foulard a été effectivement brandi par les zélateurs de l’islamisme. En 1989, en France, Jospin était ministre de l’Education nationale, plusieurs intellectuels laïques dont Elisabeth Badinter se sont inquiétés de l’extension du port du voile et de tenues musulmanes dans les écoles de la République. Jospin craignit provoquer l’affrontement et renvoya la patate chaude au Conseil d’Etat français. Le même phénomène s’est produit en Belgique et les autorités ont également fait preuve de pusillanimité, c’est-à-dire la pire des réponses.

 

En France, une loi interdisant le port de signes religieux « ostensibles » a été votée en 2004. Certes, le voile a disparu des lycées et collèges, mais le problème reste entier. On s’est attaqué à un symbole et non au fond des choses. On a voulu préserver un semblant de laïcité alors que l’on est incapable de maintenir les bases mêmes d’un enseignement laïque.

 

L’islam, la deuxième religion

 

D’aucuns pensent que les principes de la laïcité peuvent s’appliquer partout. C’est une erreur. En France, nous ne sommes plus à l’époque de la fameuse loi de 1905 qui a fixé les limites de l’influence de l’Eglise et imposé la priorité de l’Etat. En 1905, il y avait en France une religion dominante – la catholique – et une population homogène, ou plutôt homogénéisée jusque dans les années 1960. Aussi, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat fonctionnait sans trop de problèmes.

 

Par après, suite à la guerre d’Algérie et surtout à cause de l’immigration massive de gens issus essentiellement de l’ancienne Afrique du Nord française, la religion musulmane a pris une extension considérable au point qu’elle est devenue la deuxième religion en France, comme en Belgique. Rien n’a été prévu pour assurer une vie décente aux immigrés. Au début, on eut l’illusion de penser qu’ils rentreraient chez eux. Ensuite, on a procédé au regroupement familial et la situation devint désormais incontrôlable. En dépit des promesses électorales et de mesures légales qui ont montré leur inefficacité, l’immigration s’est poursuivie et elle est devenue clandestine. Ce qui est évidemment le terreau de la délinquance et de l’islamisme.

 

Les gouvernements, selon leurs tendances, procèdent soit à des régularisations massives, soit à une répression dont le caractère odieux n’échappe à quiconque attaché au respect des droits fondamentaux. Résultat : tensions accrues, ghettoïsation, désocialisation des personnes et particulièrement des jeunes issus de l’immigration.

 

Aussi, s’ils cherchent refuge dans la religion et sa branche la plus radicale, il n’est dès lors pas étonnant que les groupes salafistes se meuvent dans cette population comme un poisson dans l’eau, pour reprendre la célèbre expression de Mao Tse Toung.

 

Comment dès lors appliquer les principes de la laïcité dans les écoles où les jeunes musulmans sont majoritaires ? On a créé des gadgets comme les ZEP (zones d’éducation prioritaires), on a tenté toute une série d’expériences pédagogiques, rien n’y fit.

 

Si on veut s’en sortir, si on veut ne pas gaspiller une génération il faudra mettre les moyens – des moyens considérables – et accepter les différences. On est loin d’être prêts. Cette période d’austérité qui cache mal une volonté de destruction de la puissance publique dans laquelle il faut compter l’enseignement, est nuisible et ne contribuera qu’à exacerber les différences que l’on prétend vouloir effacer.

 

On prétend également lutter contre le communautarisme. Il existe et il ne gêne en rien les néolibéraux qui rêvent de casser le modèle républicain. Cela n’empêche que l’on prône des politiques répressives qui sont non seulement inefficace et qui restreignent les libertés. De plus en plus, on pratique la répression préventive, c’est-à-dire que l’on réprime des intentions plutôt que des actes.

 

Certains journaux dont l’hebdo bruxellois « Le Vif » lancent des accusations à l’égard d’associations dirigées par des intellectuels et des personnalités honorablement connues. C’est le cas de Tayush à Bruxelles qui est accusé d’être une officine des Frères musulmans.

L'image symbole de Tayush considéré par le "Vif" et le CCLJ comme une officine secrète des Frères musulmans. Il y a certaines théories du complot qui conviennent parfaitement aux milieux bien-pensants.

L'image symbole de Tayush considéré par le "Vif" et le CCLJ comme une officine secrète des Frères musulmans. Il y a certaines théories du complot qui conviennent parfaitement aux milieux bien-pensants.

 

Tayush (« coexistence » en arabe classique) est né en 2010 d’une association où se rencontrent des personnes issues de l’immigration et de la société d’accueil. « Tayush est une association de fait. Elle rassemble ses membres sur une base individuelle, en veillant à la pluralité de leurs orientations religieuses ou philosophiques et à une présence équilibrée des femmes et des hommes en son sein. » Elle a ce qu’elle appelle une « carte de visite » et a comme projet une société « inclusive » pratiquant le pluralisme actif et prône le respect des droits fondamentaux, l’égalité hommes-femmes et la neutralité-laïcité. Pas exactement l’idéologie des Frères musulmans !

 

Tayush se positionne à gauche et compte en son sein des personnalités comme Henri Goldman, Mateo Alaluf, de nombreux musulmans progressistes, des femmes et des hommes du monde progressiste et de toutes origines. Il y a là une manipulation d’une certaine presse conservatrice qui entretient la tension et c’est insupportable.

 

Le choc des civilisations

 

Ces tensions exacerbées par les attentats des 7 et 9 janvier provoquent la résurgence de la théorie du « choc des civilisations ». En plus, les crimes abominables de Daesh ainsi que le saccage des sites archéologiques les plus vénérables d’Irak entraînent une indignation bien justifiée en Europe comme dans certains pays musulmans. Mais ces atrocités ne font-elles pas partie d’une stratégie bien établie ?

 

Daesh est très bien équipé et armé. Avec quels moyens ? Qui se cache derrière ces assassins ?

Daesh est très bien équipé et armé. Avec quels moyens ? Qui se cache derrière ces assassins ?

 

On peut se poser des questions sur le phénomène Etat islamique : n’est-il comme Al Qaïda la créature des Occidentaux eux-mêmes ? Al Qaïda fut fondée par les Américains dans les années 1980 pour lutter contre les Soviétiques en Afghanistan. Daesh est issu de la guerre en Syrie et les Américains, les Français, les Israéliens et les Saoudiens ont vu dans la résistance syrienne sunnite contre le régime chiite de Bachar El Assad une possibilité d’éliminer le Hezbollah libanais qui soutient Assad et qui est financé par l’Iran. On s’inscrit là dans une perspective géopolitique où l’islamisme n’est qu’un instrument : la lutte entre l’Arabie Saoudite et les Emirats gaziers et pétroliers d’une part, contre l’Iran et la Syrie d’autre part, pour le contrôle des gisements et des sources d’approvisionnement en pétrole et en gaz.

 

Mais, comme avec Al Qaïda, les Occidentaux ont généré un monstre sur lequel ils n’exercent plus le contrôle.

 

La page littéraire du « Monde » du vendredi 6 mars donne une très bonne définition sous la plume d’Etienne Anheim : « L’islamisme et l’extrême-droite ont en commun la croyance en une essence éternelle de la religion musulmane. Elle se caractériserait en particulier de tout temps et en tout lieu par une hégémonie religieuse absolue, réduisant la vie sociale et politique aux prescriptions coraniques. »

 

Beaucoup pensent qu’il existe les musulmans « modérés » et les islamistes. La réalité est plus complexe. L’islamisme qui est très bien défini ici, agit sur les peuples musulmans comme le firent le nazisme et le stalinisme sur les peuples européens. Ils imposèrent leurs idées par les techniques de propagande et par la terreur. Et, contrairement aux affirmations de certains observateurs et penseurs, ces courants s’épanouissent sur le limon de la misère, de la dictature et de la déculturation. Et pourtant, l’Islam aujourd’hui détourné et mal connu est le vecteur d’une grande civilisation.

 

Or, « de même que la chrétienté du Moyen-âge ne se réduit pas au christianisme, l’ « islam », comme religion, ne résume pas tout l’ « islam » qui a aussi une histoire sociale, économique ou politique.

 

Il faut donc renoncer à la caricature d’un monde emprisonné à cause de sa religion, dans l’alternative entre théocratie et despotisme. »

 

Nous devons revoir nos schémas sans pour autant transiger.

 

Il ne s’agit donc pas entre le monde chrétien et le monde musulman d’un choc de civilisation avec pour base la religion, mais de relations parfois guerrières entre les peuples. La fameuse bataille de Poitiers en 732 ne fut pas la victoire de la chrétienté sur l’islam, mais une victoire franque sur des conquérants arabes où ni la chrétienté, ni l’islam en furent les enjeux. C’est ce que démontrent des historiens contemporains comme Philippe Sénac et Christophe Picard.

 

Nous devons – surtout en cette période difficile – revoir nos schémas. Il y a des limites à ne pas franchir : on ne peut transiger sur l’égalité hommes femmes, sur la liberté d’expression, sur l’école laïque et républicaine, car ils forment le fondement de notre société. Mais de l’autre côté, nous devons accepter les différences à partir du moment où elles ne veulent pas s’imposer aux autres. Et surtout considérer que les populations laissées pour compte en nos contrées méritent la plus grande attention, si on veut éviter un affrontement majeur. C’est cela la condition d’une vraie coexistence.

 

Pierre Verhas

 

Le voile islamique à l’université n’est pas une mode vestimentaire. Ni religieuse...

 

Mon âge fait que j’ai connu des contextes multiples et variés. Je vais en décrire trois, en remontant dans le temps.

 

Il y a une vingtaine d’années, j’étais responsable d’un DEA à l’université de Poitiers. Je reçois un jour une demande de rendez-vous de la part d’une étudiante égyptienne qui souhaite poursuivre ses études en Poitou. À l’heure convenue, elle entre dans mon bureau, précédée par un homme très élégant, habillé à l’occidentale, la barbe bien taillée, qui se présente comme son mari. L’étudiante, quant à elle, est habillée à l’orientale, presque entièrement voilée : je distingue ses yeux, son nez et sa bouche. Ses mains sont gantées. Sous sa robe aux couleurs sobres, je devine un pantalon. Lorsqu’elle s'installe sur le siège que je lui offre, je découvre de grosses chaussettes grises. Nous sommes en juin, il fait bien chaud.

 

Je lui pose les questions d’usages dans ce type d’entretien : quel a été son cursus jusqu’alors, sur quel auteur envisage-t-elle de travailler, pourquoi, selon quelle problématique, etc. ? À chaque fois, c’est le mari qui me répond. À aucun moment, je n’entendrai le son de la voix de cette dame qui m’avait salué d’un rapide signe de tête en entrant dans mon bureau. In pectore, je me demande ce qu’elle est venue faire dans une université française. Je suis hors de moi car – je vais y revenir – j’ai vécu et travaillé précédemment en pays musulman. Je lui dis calmement qu’il est exclu de poursuivre notre collaboration tant que je ne l’entendrai pas s’exprimer en français, éventuellement en anglais. Je la salue donc. Je ne l’ai jamais revue.

 

Dans les années 1980, j’ai vécu en Côte d’Ivoire et au Sénégal. À l’époque, la population ivoirienne était musulmane à 30-40%. Au Sénégal, les musulmans étaient très largement majoritaires (environ 90%). Dans ces deux pays, je n’ai jamais vu une seule femme intégralement voilée. Y compris dans des villes comme Odienné et son immense mosquée, ou encore Touba, en pays mouride, où l’islam est vécu de manière très intense. Je pourrais ajouter que je n’ai jamais rencontré de femmes intégralement voilées au Burkina Faso, au Mali (qui souffre beaucoup ces temps-ci) ou au Niger (85% de la population est musulmane). Dans les universités d’Abidjan et de Dakar où j’ai enseigné, les collègues et les étudiantes musulmanes étaient vêtues à l’occidentale ou à l’africaine (soit de manière permanente, soit en alternant), leurs cheveux étant couverts, ou pas (les tresses et autres parures capillaires n'étaient pas élaborées pour les chiens !). Les hommes étaient le plus souvent vêtus à l'occidentale, parfois d'un boubou africain. En plus des congés et fêtes « chrétiennes », ces deux pays célébraient le ramadan, l’Aïd el Kebir (dénommé Tabaski – mot wolof – dans cette partie de l’Afrique) étant chômé. Il n’y avait strictement aucun problème, aucune tension, aucun prosélytisme déplacé. Je me souviens qu’un adventiste du septième jour, qui nous avait dit ne pas vouloir composer le samedi, s’était fait rembarrer par le doyen (musulman pratiquant) pour qui aucune dérogation n’était prévue pour les adventistes, les mormons, les Témoins de Jéhovah, etc.

 

Je remonte jusqu’à ma prime enfance, dans la première moitié des années cinquante. Mes grands-parents habitent un village du Lot-et-Garonne où résident, depuis un bon moment, une petite dizaine de familles d’origine maghrébine, de nationalité française. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles sont bien intégrées au reste de la population, composée, pour un quart, d’immigrés européens. Les femmes sont vêtues de manière « mixte », un peu à l’algérienne, un peu à la française. Le boucher est juif, fort peu pratiquant. De toute façon, il n’y a pas de synagogue à des lieues à la ronde. Je ne l'ai jamais vu coiffé d'une kippa. Il fête la pâque juive en famille, en compagnie de sa femme et de ses beaux-parents (non juifs). Il a un nom allemand. Né vers 1925, il est le seul rescapé de sa famille. Il ne vend rien de halal ou de casher. Toute la population du village, lot-et-garonnais de souche (« comme on dit »), immigrés européens ou maghrébins, se fournit chez lui, au même étal. La viande est découpée avec le même couteau, le même hachoir. Il n’y a strictement aucun problème identitaire. Les enfants maghrébins, les enfants d’origine italienne ou espagnole parlent la même langue : le français du Lot-et-Garonne, pas cette construction complètement artificielle qu’on appellera le français des banlieues. D’ailleurs, ces gosses ne savent même pas ce qu’est une banlieue. Il y a trois familles originaires du nord de la France, dont mes grands-parents. Ils sont agnostiques et mangent de tout. Dans quelques mois débutera la Guerre d’Algérie. Cela ne changera strictement rien à rien.

 

Tout cela pour dire que le voile intégral, les burqas de Londres – et parfois de Lyon, les tentes Trigano noires qui rasent les murs, ne sont pas tombées du ciel, ni même du Coran. Elles relèvent du monde séculier, du prosélytisme, du militantisme, de la provocation. Le Pen père les adore car, comme il l’a exprimé à plusieurs reprises, « comme ça, on peut les compter ». Les extrémistes de droite de tout pays, comme les extrémistes religieux, ont un point commun : ils savent admirablement jouer avec – et se jouer de – la République qu’ils vomissent. Et plus cette République n’a à offrir qu’un ventre mou, plus ils savent s’en servir, la manipuler et la retourner comme une crêpe.

 

Etudiantes voilées tunisiennes

Etudiantes voilées tunisiennes

 

Se pose aujourd’hui le problème du port du voile intégral dans les universités. Lorsqu’il avait fait légiférer (à reculons), Lionel Jospin, par mollesse et paresse intellectuelle, avait écarté l’université du champ de la loi au motif que les étudiants étaient majeurs et qu’il ne fallait pas jeter de l’huile sur le feu. Aujourd’hui, on ne sait plus comment se saisir des patates chaudes et des bombes métaphoriques qui surgissent à tous les coins de rue. On se souvient de ce très bon film de Bertrand Tavernier L 627. Un flic de terrain (Didier Besace) est chargé de lutter contre un réseau de revendeurs de stupéfiants. Le film est moins un polar que la description réaliste du travail des policiers dans les quartiers délabrés, relégués hors du champ social. Alors que Besace est dans son bureau avec quelques revendeurs qu’il a coincés, un collègue entre sur un : « Il y en a marre de tous ces Arabes ! ». Besace lui répond : « Des Arabes, où as-tu vu des Arabes ? Moi, je vois des prolétaires, des pauvres. »

 

Les récentes et dérisoires incantations au « vivre ensemble » dans la « société commune » laissent soigneusement de côté la seule question qui vaille : un Arabe qui voile sa femme ou sa fille est, neuf fois sur dix, un prolétaire ségrégué (oui, l'apartheid social existe depuis longtemps !), même s’il est un monstre comme Coulibaly, notre symptôme, notre créature, la face cachée de notre société. Voiler les femmes ne contribuera certainement pas à les émanciper intellectuellement et socialement.

 

Jean-Loup Salzmann, le président de la Conférence des Présidents d’Université s’est déclaré totalement opposé à l’interdiction du voile, dont il estime qu’elle violerait la loi de 1905 sur la laïcité : « Cette loi, à laquelle je suis particulièrement attaché, impose la tolérance, la liberté de pensée et d’expression. Pas seulement la liberté d’exprimer ses idées dans la presse satirique, mais aussi la liberté de culte, qui est tout aussi importante. Respecter la religion de l’autre, qu’elle s’accompagne ou non de signes ostensibles, fait partie intégrante de l’obligation de tolérance imposée par cette loi. » Salzmann ajoute par ailleurs qu’il ne sait pas « s’il y a aujourd’hui plus d’étudiantes qui portent le voile qu’il y a dix ans ». Cet universitaire à la vue basse en France devrait tenter sa chance outre-Manche. Dans Oxford Street, à Londres, il croiserait l'été des princesses saoudiennes légères et court vêtues. Preuve que, même chez les plus purs, des accommodements sont possibles. Mais c’est le mot « culte » qui me gêne surtout dans son propos : en quoi l’Université d’État devrait-elle être un lieu de culte ? Le problème est qu’elle le devient chaque jour davantage, avec des demandes de certains étudiants (pas les adventistes du septième jour, pour le moment) pour pouvoir prier dans des lieux consacrés aux dévotions, avec le refus d’amphithéâtres mixtes, d’interrogateurs du sexe opposé, des exigences de repas hallal au restaurant universitaire, etc. Il faut s’attendre à ce que, pour ne donner qu'un exemple, on trouve, à côté des meilleurs travaux scientifiques sur l’origine des langues, une version « coranique » du langage transmis aux hommes (aux femmes, peut-être) par Seth, le fils d’Adam. Vous savez, celui qui vécut plus de 900 ans. Interdire le voile, ajoute Salzmann, « aurait un côté sexiste ». Bêtement, j’avais toujours pensé que le sexisme était du côté de ceux qui l’imposaient. Vouloir le retrait du voile, estime également Salzmann, c’est saboter le rôle d’ascenseur social de l’Université pour les jeunes musulmanes. Je ne dirais pas que celle-là, c’est la meilleure, mais, venant d’un universitaire favorable à la LRU, loi dont l’un des objectifs est, justement, de détruire l’Université en tant que bastion de la République, cette appréciation est douloureusement amusante.

 

Le port du voile dans les enceintes universitaires, comme d’autres exigences mentionnées plus haut, relèvent du prosélytisme politique, d’une propagande oppressante qui laisse de nombreux enseignants désemparés. À titre personnel, j’avoue que, de manière pragmatique, je suis mal à l’aise face à une femme en burqa. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises dans les couloirs d’une piscine lyonnaise où elle et moi (et d’autres) attendions nos enfants. Je ne savais que lui dire, ne serait-ce que pour tuer le temps, mais surtout je ne savais pas quel code utiliser. Pour nous séparer physiquement et mentalement, cette tente de camping noire était plus efficace que le Mur de Berlin. Une étudiante lourdement voilée, un étudiant arborant une barbe non taillée, infligent aux autres – sans dire un mot, sans échanges, ce qui est tout à fait glaçant – une conception violente de leur utilisation politique et religieuse des institutions de la République.

 

Le « Rapport Tuot », remis en 2013 à Jean-Marc Ayrault, solférinien encore plus mollasson que Lionel Jospin, semble avoir été remisé. Ce qu’il proposait ne sera vraisemblablement pas mis en œuvre à terme. Mais que le brillant haut fonctionnaire Thierry Tuot, pur produit de l’École de la République (petit-fils d’agriculteur, fils d’instituteur) ait pu proposer, au prix d’un anglicisme hideux, une société « inclusive », c’est renverser les perspectives. Ainsi, chaque service public eût été soumis à une obligation de repérage des discriminations qu’il produit. C’est bien connu : ce ne sont pas les jeunes femmes voilées qui se discriminent elles-mêmes, c’est l’université qui les discrimine.

 

Sourions un peu. Les 2 000 policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban et à rouler en moto sans casque. Le gouvernement fédéral canadien permet aux sikhs de conserver leur poignard (avec lame à double tranchant) à l’intérieur des ambassades et autres missions étrangères (les Québécois sont opposés à ce qui est pour eux une atteinte à la Charte de la laïcité).

Les policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban.

Les policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban.

 

Suivons les exemples anglo-saxons et laissons la République céder à toutes les pressions. Au nom des cultures et du respect pour les différences.

 

PS : Petite question pour le président Salzmann. En septembre dernier, vous accueillez une étudiante de première année. Voilée. Où était cette étudiante trois mois auparavant ? Elle était en terminale, au lycée. Non voilée, forcément.

Des hommes afghans ont défilé à Kaboul en portant des burqas afin de dénoncer le sort des femmes afghanes.

Des hommes afghans ont défilé à Kaboul en portant des burqas afin de dénoncer le sort des femmes afghanes.

 

Heureusement, il semble que, loin du président Salzmann, les choses bougent. Des hommes afghans ont défilé dans les rue de Kaboul en burqa jeudi 5 mars 2015. En solidarité avec les femmes qui ont eu l'obligation de porter ce vêtement à la fin des années 1990. Cette action rappelle celle de Turcs qui, au mois de février, avaient enfilé des jupes pour soutenir des femmes.

 

Bernard Gensane

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Published by pierre verhas
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