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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 20:21

 

Dieu n’est ni le maître ni le même pour tous.

 

Sur l’esplanade des mosquées, troisième lieu saint de l’Islam, qui n’est accessible que par une passerelle en bois qui surplombe le Mur occidental (mieux connu sous son ancien nom de « Mur des lamentations », le plus important lieu saint du Judaïsme), via un check point, seuls les musulmans et les touristes sont admis. Depuis peu, les Juifs sont autorisés à visiter ce lieu à la condition qu’ils se montrent discrets et sans prier.

Des fidèles Juifs prient devant le Mur occidental, autrefois appelé Mur des lamentations.

Des fidèles Juifs prient devant le Mur occidental, autrefois appelé Mur des lamentations.

La passerelle en bois permettant d'accéder à l'esplanade des mosquées

La passerelle en bois permettant d'accéder à l'esplanade des mosquées

 

Cependant, certains groupes ultrareligieux enfreignent ostensiblement cette disposition en venant se promener en petit groupe, portant la kippa et faisant le tour du site escorté de policiers israéliens en arme. Cette provocation n’est évidemment pas du goût des musulmans qui s’y trouvent. Aussi, chaque fois qu’un de ces groupes entre sur l’esplanade, il est suivi par quelques jeunes filles musulmanes entièrement voilées qui scandent le fameux « Allah ô Akhbar » jusqu’au départ du groupe. A noter que les hommes qui sont rassemblés sous les grands arbres près du dôme du Rocher, se contentent de lancer ce cri de temps à autres, se gardant bien d’approcher les Juifs…

Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".

Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".

 

Ces incidents mineurs mais répétés témoignent de la tension qui règne dans les lieux saints et donnent l’impression qu’une étincelle peut allumer le feu aux poudres à tout instant. Il règne une atmosphère lourde à Jérusalem.

 

Le trou noir du conflit

 

La montée en puissance des groupes salafistes et wahhabites dans tout l’Islam, la totale liberté qui est laissée aux groupes religieux juifs les plus fanatiques, les tensions dues à la colonisation à marche forcée de Jérusalem – Est et, comme partout, les difficultés sociales dues à la crise et à l’économie de guerre d’Israël sont autant de foyers d’incendie.

 

Pour de nombreux Juifs, religieux ou non, les racines bibliques du Peuple juif se trouvent en ce mont du Temple – esplanade des mosquées pour les Musulmans – où David aurait édifié les fondations et Salomon effectué la construction. Ce Temple a été détruit, puis reconstruit. Cet endroit est le cœur spirituel du Peuple juif. Il a été détruit une deuxième fois par l’empereur romain Titus en 57 après JC. Ce fut le signal de la dispersion des Juifs.

 

C’est ce lieu qui est au cœur du conflit. Son statut est un point essentiel pour la paix ou la guerre.

 

Selon le Coran, l’histoire est différente. Pour les musulmans, il n’y a jamais eu de Temple juif, mais Al Aqsa, la mosquée lointaine, ou Haram al Sharif, le noble sanctuaire.

 

Le dôme du Rocher abrite le rocher de la fondation. Dans la tradition juive, Abraham a voulu y sacrifier son fils Isaac. Selon le Coran, ce sacrifice était celui d’Ismaël et cela s’est passé à La Mecque.

 

Quant à Haram al Sharif, les musulmans croient que Mohammed est monté au ciel à partir du Rocher après le miracle de sa visite nocturne à Jérusalem. Les musulmans pensent que Mohammed a auparavant dirigé la prière avec tous les Prophètes (Abraham, Isaac, Moïse, Jésus, etc.). Il était l’Imam. Donc, Mohammed a été la dernière révélation divine et cela s’est passé en ces lieux. D’ailleurs, la mosquée n’est pas seulement le dôme du Rocher et Al Aqsa, c’est l’ensemble de ce lieu que personne ne peut diviser.

 

La mosquée Al Aqsa et le dôme du RocherLa mosquée Al Aqsa et le dôme du Rocher

La mosquée Al Aqsa et le dôme du Rocher

 

Par contre, pour certains rabbins, l’esplanade est la propriété du Peuple juif où le Temple doit être reconstruit. Il y a d’ailleurs une Fondation du Temple dirigée par un rabbin d’origine américaine, adepte du fameux rabbin Kahane, qui a fait élaborer les plans du nouveau Temple. Le dôme du Rocher qui doit être démoli abrite le saint des saints : le Rocher du sacrifice. Ces gens considèrent d’ailleurs que le Mur occidental qui est le mur de soutènement de l’esplanade, n’est pas un lieu saint juif. Il ne s’agit que d’une partie non sacrée de l’édifice.

 

Dans son reportage sur cette question, Charles Enderlin interroge le professeur Mutti Steinberg qui est un ancien dirigeant du Shin Beth (le service de renseignements intérieurs d’Israël), cette affaire est « le trou noir du conflit. Même le Palestinien le plus modéré n’est pas prêt à accepter une souveraineté israélienne sur le Mont du Temple ou Haram al Sharif. » Comme quoi, Dieu, s’il est unique, n’est pas le même pour tous.

 

D’ailleurs en juin 1967, Moshe Dayan ordonna l’évacuation de l’esplanade des mosquées et la laissa sous la souveraineté des autorités musulmanes. Manifestement, cette mesure toujours d’application, n’est pas acceptée par tous les Israéliens et sous la pression des religieux, les autorités locales de Jérusalem ont fini par autoriser les Juifs de se rendre sur l’esplanade, à condition qu’ils ne prient pas.

 

Les deux facettes du Sionisme

 

Cette équivoque est révélatrice des deux facettes opposées du Sionisme : le côté laïque représenté par Théodor Herzl qui voulait un Etat-nation juif à l’instar des Etats-nations de son époque et la face religieuse et messianique représentée par le rabbin Isaac Kook d’origine lettone, grand rabbin des askénazes, qui concevait l’Israël religieux, création de Dieu. Mais il le voyait en alliance avec les sionistes laïques.

 

Le rabbin Rav Kook, pionnier du sionisme religieux

Le rabbin Rav Kook, pionnier du sionisme religieux

 

L’idéologie du Grand Rabbin Kook allait à la doctrine nationale-religieuse du sionisme, qui veut que les Juifs orthodoxes contribuent à la construction d'une Palestine juive et y établissent un puissant centre religieux. Dans les jugements qu'il rendit en sa qualité de président du Beth-Dîn (le tribunal religieux), le Grand Rabbin Kook fit preuve de compréhension à l'égard des nécessités de l’établissement de l’Etat d’Israël.

 

Pour plusieurs rabbins de Jérusalem – tous sépharades – l’idée de la subordination de leurs cours rabbiniques à une autorité supérieure est inacceptable. Une séparation s’annonce entre les cercles haredis et la nouvelle structure rabbinique, séparation qui aura des conséquences bien plus tard sur la structure de l’Etat d’Israël.

 

« Les sionistes arrivent dans un pays où, depuis des siècles, cohabitent des juifs, des musulmans et des chrétiens. Mais aux yeux des idéologues du sionisme, la Terre est vide. (…) les sionistes regardent ces juifs pieux comme des vestiges d’un passé révolu condamnés à disparaître dans le tourbillon de la colonisation sioniste. » (Yakov M Rabkin Au nom de la Torah une histoire de l’opposition juive au sionisme, Les presses de l’Université Laval, Canada, 2005)

 

En 1898, Théodor Herzl va visiter Jérusalem et s’attire ainsi l’ire des Juifs religieux qui lui reprochent d’avoir transgressé le sabbat et d’être monté au mont du Temple, ce qui est formellement interdit aux Juifs par la loi juive. Aussitôt, ils en profitent pour condamner le sionisme comme une idéologie idolâtre. Les Juifs occidentaux ne sont pas en reste. Ils disent que les théories irresponsables des sionistes font le jeu de leurs [des Juifs] pires ennemis, les antisémites.

 

La tombe de Théodor Herzl à Jérusalem

La tombe de Théodor Herzl à Jérusalem

 

Ils nient aux sionistes l’idée de rédemption du peuple juif. Les rabbins les plus modérés voient dans le sionisme une idéologie pratique du retour, mais en aucun cas, l’alya sioniste ne peut être une rédemption. En quelque sorte, les sionistes disent la même chose : ils veulent fonder un Etat juif laïque similaire aux Etats nations européens.

 

Deux paramètres contradictoires

 

Le sionisme est unique parmi les mouvements nationaux. Si les mouvements de libération nationale – comme les mouvements anticolonialistes – se donnent comme objectif d’affranchir le peuple et d’établir son contrôle sur le territoire national, le sionisme doit créer une langue, former une conscience nationale, transporter le peuple qui en résulte dans un autre coin de la planète. L’historienne Anita Shapira écrit : « La psychologie sioniste se forme par deux paramètres contradictoires : un mouvement de libération nationale et un mouvement de colonisation d’un pays du Moyen Orient. »

 

Après la déclaration de Balfour, Abdallah Ier, le prince hachémite, signe un document qui souhaite la bienvenue aux immigrés juifs de Palestine, pourvu qu’ils ne nourrissent aucune ambition politique. En clair, il n’est pas question d’accepter qu’ils forment un Etat. Finalement, cette lettre rejette le concept de nationalisme juif qui reste étranger tant aux Juifs traditionnels qu’aux Arabes eux-mêmes.

 

Un rabbin hollandais, Jacob Israël De Haan joua un rôle important. Né en 1881 aux Pays Bas, De Haan était écrivain. Son premier livre fit scandale, car il y évoquait son homosexualité.

 

Jacob Israël De Haan en tenue arabe

Jacob Israël De Haan en tenue arabe

 

Il émigra en Palestine en 1919, deux ans après la déclaration Balfour. Au départ, Jacob se rapprocha des cercles sionistes et particulièrement des sionistes religieux et fonda à Jérusalem en 1919 une nouvelle école où l'on enseigne surtout le droit.

 

Mais après sa rencontre avec le rabbin Yosef Chaim Sonnenfeld chef de la communauté Haredi et fondateur de la communauté antisioniste Edah Haredit, il devient le porte-parole des Haredim à Jérusalem et est élu secrétaire politique du conseil de la communauté Harédi, Vaad Ha'ir. Il s’opposa de plus en plus au mouvement sioniste officiel. Il prônait un judaïsme spirituel et ses prises de positions virulentes lui valurent d’être assassiné par un commando de la Haganah en 1924.

 

De Haan fut en possession d’une copie de la lettre d’Abdallah Ier – l’original ayant disparu. Mais cette copie s’évapore aussi « pour toujours lors d’un cambriolage de la maison de De Haan à la suite de son assassinat par les sionistes un an plus tard. Avec lui disparaît la possibilité d’une paix conçue en termes de droits individuels et égaux. L’objectif nationaliste des sionistes bouleverse ces plans et la mémoire du document rappelle que la paix entre Juifs et Arabes était possible. » (Yakov M Rabkin, Op.cit.)

 

Remarquons que la majorité des rabbins de Jérusalem de l'époque ne maîtrisent pas les langues européennes et encore moins le concept de nation tel que défini par les Occidentaux et qui est la pierre angulaire du mouvement sioniste.

 

Il faut donc, contrairement à ce que pense Herzl, conquérir le territoire et le coloniser par la force. La réalité des choses : la révolte arabe, l’hostilité des Palestiniens, la réalité de la guerre vont petit à petit changer la mentalité de bien des Juifs religieux. Ils formeront progressivement le courant national religieux qui, aujourd’hui, est le plus puissant. Et là, il s’agit d’un changement fondamental.

 

Au départ, il y eut un compromis entre les Haredim et Ben Gourion qui accepta de dispenser du service militaire les étudiants de la Torah au grand dam des autres Juifs qui partaient se battre dans les rangs de Tsahal.

 

Israël prisonnier de sa victoire

 

« Israël, après un succès militaire éclatant, sera prisonnier de sa victoire. » déclara Charles de Gaulle après la guerre des Six jours de juin 1967.

 

Après cette victoire, les communautés juives religieuses libérales se rapprochent du sionisme, bien que plusieurs rabbins juifs libéraux déplorent le développement du nationalisme. Celui-ci prend de plus en plus d’ampleur au fur et à mesure de l’extension de la colonisation des territoires occupés. Il y eut un seul et court moment de pacification, ce furent les accords d’Oslo signés par Itzhak Rabin et Shimon Peres en 1993, accords qui furent assassinés en même temps qu’Itzhak Rabin le 4 novembre 1995. En 2000, Sharon fut responsable du déclenchement de l’intifada Al Aqsa après sa visite à l’esplanade des mosquées. Les violences suscitées, notamment par les attentats suicides aveugles touchant des civils eurent pour effet de renforcer les courant national-religieux. Du côté palestinien, le Hamas tira tout profit de cette tension.

 

Itzhak Rabin serrant la main tendue par Yasser Arafat. Une poignée de mains qui leur coûta la vie à tous deux.

Itzhak Rabin serrant la main tendue par Yasser Arafat. Une poignée de mains qui leur coûta la vie à tous deux.

 

Les extrêmes religieux s’alimentent de part et d’autre.

 

Mais les illusions restent ancrées. Israël se voit toujours le plus fort et ne tient nul compte des conseils de modération et encore moins du droit international. Pourtant, dans un article intitulé To Save the Jewish Homeland publié en 1948 après le déclenchement de la guerre d’indépendance, Hannah Arendt avertit : « Même si les Juifs pouvaient gagner la guerre (…) les Juifs victorieux seraient entourés d’une population arabe entièrement hostile, isolés derrière des frontières menacées, absorbés par le besoin d’autodéfense physique (…) Et tout cela serait le destin d’une nation qui – peu importe le nombre d’immigrants qu’elle pourrait intégrer et peu importe jusqu’où seraient étendues ses frontières – restera un peuple très petit devant des voisins hostiles bien plus nombreux. »

 

Cet avertissement est toujours valable aujourd’hui.

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 

3e partie : Des murs dans les cœurs et entre les peuples

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Published by pierre verhas
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