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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 20:02

 

La Grèce n’est ni la Belgique, ni les Pays Bas, ni la France et encore moins l’Allemagne. Or, on cherche à lui imposer des règles qui ne peuvent être appliquées que dans des pays industrialisés développés. Et ces pays ont eux-mêmes des difficultés à les suivre.

 

Les dispositions des traités de Maastricht et du TSCG, ou « traité budgétaire », ont un objectif politique : réduire l’Etat à sa plus simple expression au nom d’une chimérique construction européenne qui se substituerait aux Etats-nations. Cette « construction » exclut les peuples et implique une sévère austérité démantelant en premier lieu l’Etat providence, visant à « libéraliser le marché du travail » pour mieux pratiquer le dumping social, privatise les services publics et impose le libre échange sans aucune restriction au détriment des productions locales.

 

Si les pays d’Europe occidentale, fondateurs de la Communauté économique européenne devenue par après Union européenne ont connu après la guerre un développement économique et social sans précédent dans l’histoire, les pays d’Europe centrale et orientale ayant appartenu à l’ancien bloc soviétique et les pays méditerranéens, à l’exception de l’Italie, sont restés à la traîne.

 

C’est le cas de la Grèce qui est entrée dans le « club » européen en 1981 par la petite porte et a intégré presque clandestinement l’Union économique et monétaire en 2002. Et, au nom d’une égalité mal comprise, sans doute par ignorance, la Grèce a été considérée comme un partenaire à part entière de la zone Euro. Grave erreur ou volonté cachée ?

 

On a parlé colonisation ? On est en plein dedans !

 

Dans une tribune à « Mediapart », Dominique de Villepin qui fut un piètre Premier ministre français, mais un excellent ministre des Affaires étrangères doublé d’un diplomate de talent, écrit :

 

Dominique de Villepin a une vision claire de la situation européenne suite à la crise grecque.

Dominique de Villepin a une vision claire de la situation européenne suite à la crise grecque.

 

« L’Europe a cru pouvoir faire table rase de son histoire. Mais, aujourd’hui, avec la crise grecque, c’est l’Histoire qui lui saute à la figure

 

On ne peut rien comprendre à la crise grecque en pensant que la Grèce, c’est au fond une petite Allemagne, mais une Allemagne mal gérée.

 

L’Histoire de la Grèce, ce n’est pas la démocratie athénienne, les tragédies de Sophocle et le Parthénon, tout le folklore repris dans les articles de presse qui titrent paresseusement sur la « tragédie grecque ».

 

C’est au fond l’histoire d’une colonie ottomane soumise pendant trois siècles, devenue au XIXe siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale une quasi colonie britannique. Et comme partout, la colonisation crée un effondrement des élites d’un pays, coupées du peuple qui les considère comme vendues à l’étranger. En résulte un climat de division permanente, depuis la guerre civile larvée de 1945-46 jusqu’au régime des colonels. Comme partout, la colonisation crée une faiblesse profonde, une illégitimité de l’Etat, parce que l’Etat c’est toujours l’occupant. En résulte évidemment un pays sans cadastre, qui ne paye pas d’impôts, avec une armée hypertrophiée et une Eglise qui seule est le ciment identitaire historique. C’est une Irlande qui ne s’est pas libérée elle-même.

 

L’histoire de la Grèce, c’est l’histoire d’un pays des Balkans, pas très différent de ses voisins albanais, bulgares, macédoniens, avec une économie incapable de se libérer des vestiges du féodalisme, gouvernée par des clans, armateurs, grands propriétaires fonciers, dignitaires politiques. Des clans qui ne changent pas, quel que soit le régime politique, et qui préservent leurs propres intérêts. On fait mine de rendre l’industrie grecque compétitive, mais l’industrie grecque, c’est 10% du PIB grec – quand en Allemagne ce sont 30%.

 

La Grèce est donc un pays qui, depuis toujours, dépend de l’arrivée de devises de l’extérieur, par les touristes, par ses travailleurs immigrés dans les années 50 et 60, par les fonds structurels européens dans les années 80, par la dette dans les années 90 et 2000. En somme, rien n’a changé. Le problème de la Grèce, c’est sa balance des paiements. Elle doit s’inventer une économie. Cela prend du temps. »

 

En bon chrétien, Villepin oublie de signaler le poids de l’Eglise orthodoxe…

 

S’inventer une économie, souhaite l’ancien Premier ministre ?

Evidemment, c’est la meilleure voie pour résoudre la question grecque. Cependant, tant que les structures sociales ne seront pas profondément bouleversées, cela ne marchera pas. Aussi, est-il apparemment curieux de voir les dirigeants de l’Eurozone préférer les vieux partis traditionnels qui sont des piliers de ce système archaïque, à Syriza dont la raison d’être est le changement… Apparemment, bien sûr, parce qu’avec les « anciens », on reste entre « personnes connues » pour reprendre l’expression de Juncker avant les élections du 25 janvier. Et entre personnes connues, cela signifie celles qui se plient aux règles de l’Union économique et monétaire (UEM).

 

Rien n’a été réellement fait pour permettre à la Grèce d’intégrer normalement l’UEM. Depuis le traficotage des comptes grecs jusqu’au diktat du 13 juillet. On connaît la suite : plans d’aide destinés avant tout à sauver les banques françaises et allemandes qui avaient investi en masse dans les titres de la dette grecque, suivis d’un endettement encore plus fort de la Grèce. On inventa la troïka qui imposa deux mémorandums à Athènes contenant de drastiques mesures d’austérité qui appauvrirent considérablement la population grecque et particulièrement les classes moyennes. Ces mesures étaient accompagnées de privatisations qui ressemblaient plus à du pillage qu’à une soi-disant politique de redressement des finances publiques.

 

Au Sommet des 12-13 juillet, les « Européens » écrasèrent littéralement Tsipras avec un « accord » qui ressemble plus à un diktat. Ce n’était pas Munich, comme on l’a dit, c’était Versailles ! De cela est sorti un troisième « mémorandum » bien plus sévère que les deux précédents.

 

 

Alexis Tsipras a dû capituler devant le diktat européen, mais l'enjeu était la survie de la Grèce.

Alexis Tsipras a dû capituler devant le diktat européen, mais l'enjeu était la survie de la Grèce.

 

Une disposition dont on parle peu et qui est pourtant fondamentale, est la privatisation de l’énergie. En effet, différentes sources évoquent la découverte ou la forte probabilité de la présence de très importantes réserves de gaz naturel dans le Sud du Péloponnèse et même le long du littoral grec. Derrière toutes ces mesures, les transnationales ne chercheraient-elles pas à s’approprier ce pactole ?

 

On a parlé de colonisation. On est en plein dedans !

 

Des erreurs qui coûtent cher

 

De sérieuses erreurs ont été commises par Tsipras et Varoufakis. La première d’entre elles : ils ne font pas partie du « club ». Les dirigeants européens et ceux de la Troïka les considèrent comme des ennemis à anéantir. Et c’est ce qu’ils ont fait.

 

La seconde fut non pas le référendum du 5 juillet mais le fait que Tsipras voulait, quoi qu’il arrive, maintenir la Grèce dans l’Euro. Dès lors, il était devant un dilemme : ou bien le « Grexit » que plusieurs « Européens » voulaient lui imposer, mais maintenir le mandat que le peuple grec lui a donné le 5 juillet tout en voulant rester dans l’UEM, c’est-à-dire en acceptant l’application la plus stricte des règles imposées par le traité de Lisbonne et le traité budgétaire ne pouvait que l’écraser. D’autre part, Alexis Tsipras partait avec un handicap de taille : la BCE, dès la victoire de Syriza et encore une fois le lendemain du référendum, a asséché les banques grecques. Il n’y avait plus de liquidités disponibles. C’était la paralysie la plus totale.

 

Mais, posons-nous la question : Alexis Tsipras pouvait-il faire autrement ?

 

Sortir de l’Euro : une aventure

 

Ceux qui proclament qu’il faut sortir de l’Euro, parce qu’ils considèrent que cette monnaie impose de par ses règles l’austérité permanente, oublient deux aspects fondamentaux : comme l’écrit Villepin, « Le coût d’une sortie de l’euro serait économiquement effarant pour une Grèce qui importe tout ce qu’elle consomme et serait politiquement calamiteux pour une zone euro qui reviendrait trente ans en arrière au Serpent Monétaire Européen, ni assez souple, ni assez rigide et conduisant à la concurrence de tous contre tous par la désinflation compétitive. » Il en serait de même pour les autres Etats membres de l’UEM.

 

D’autre part, une réforme de l’Euro, telle qu’on pourrait le souhaiter, à savoir une harmonisation fiscale accompagnée d’un gouvernement économique européen – à la condition qu’il soit démocratique – ne peut être possible avec la majorité actuelle en Union européenne. La Commission est dominée par les conservateurs et le Parlement européen par le PPE (droite conservatrice où la CSU allemande fait la pluie et le beau temps) « allié » au groupe social-démocrate dominé par le SPD allemand. Le président de cette assemblée, le social-démocrate Martin Schultz a prouvé à plusieurs reprises qu’il suit le doigt sur la couture du pantalon les diktats du tandem Merkel-Schläube.

 

Les incohérences de la gauche radicale

 

Il ne faut pas rêver d’un changement profond par la voie parlementaire ou par les négociations intra-européennes. Ce sera par une autre voie que l’on pourra y arriver, mais certainement pas avec la gauche radicale actuelle qui a prouvé son incohérence et ses divisions dans la crise grecque. Syriza est divisée depuis le 13 juillet – c’était l’objectif des « Européens » - mais reste majoritairement solidaire avec la politique de Tsipras, Podemos a montré ses faiblesses également : au lieu d’analyser la situation en Grèce devant le peuple espagnol, ce fut le silence et par conséquent une perte de confiance. Le Front de gauche Mélenchon – PCF est toujours aussi incohérent. Seul, le PTB (Belge) maintient une position solidaire, mais aussi prudente.

 

Jean-Luc Mélenchon manque totalement de cohérence dans la question grecque.

Jean-Luc Mélenchon manque totalement de cohérence dans la question grecque.

 

Un exemple révélateur. Personne ne s’est posé la question sur la dichotomie entre l’opinion grecque et les radicaux de Syriza : les Grecs ont accepté l’accord du 13 juillet à une écrasante majorité parlementaire comme populaire et ont approuvé Tsipras. D’ailleurs, la majorité des parlementaires de Syriza reste encore fidèle à Tsipras. Même Varoufakis qui avait voté contre l’accord, a accepté ses modalités lors du deuxième vote. Il s’en est d’ailleurs expliqué.

 

En conclusion, ce qu’on appelle la « gauche de la gauche » ne représente pas une alternative sérieuse. En cela, elle a raté une chance historique.

 

Aussi, si dans certains cénacles, il est de bon ton d’appeler à la fin de l’Euro, cela relève d’un manque d’analyse des rapports de force géopolitiques au sein de l’Europe. C’est tout simplement appeler à l’aventure même si la critique de cette monnaie est parfaitement justifiée.

 

De graves atteintes aux droits de l’homme

 

Le traitement qui a été infligé à la Grèce est injustifiable. Il relève d’une volonté d’une victoire totale, d’obliger à la capitulation sans condition, comme si ce pays devait expier les pires crimes. Villepin ajoute : « L’histoire récente de la Grèce, c’est l’histoire de la plus grande punition d’un pays en temps de paix. Il n’y a guère d’exemple d’un pays développé subissant, sans guerre, une telle chute de son revenu -25% depuis 2009. Un chômage des jeunes de 60%, c’est à dire une génération sacrifiée. Peut-on imaginer la rancœur qui s’installe pour des décennies dans ce pays, cultivant le ressentiment et le sentiment d’être victime de l’histoire ? La morale de l’histoire grecque, c’est bien : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Les grands pays ne payent pas les dettes quand elles sont écrasantes. Les Allemands en premier – ni en 1919, ni en 1945 puisque les dettes ont été remises en 1953. Et la France n’a cessé de dissoudre ses dettes par la planche à billets du temps du franc. Nous ne sommes pas les mieux placés pour donner des leçons à la Grèce, y compris dans notre histoire récente. »

 

Villepin, en homme de droite, oublie aussi que cette volonté de punir est aussi et avant tout celle d’éliminer Syriza à tout prix, car cette formation est gênante et ne correspond pas au schéma européen.

 

Eric Toussaint avec - à sa gauche - Zoe Konstantopoulo, présidente du Parlement grec, la Vouli

Eric Toussaint avec - à sa gauche - Zoe Konstantopoulo, présidente du Parlement grec, la Vouli

 

Eric Toussaint dans son rapport préliminaire au Parlement grec, la Vouli, sur la dette grecque a démontré les graves atteintes aux droits de l’homme de la part de la Troïka. Cette politique est criminelle et mérite elle des sanctions. Nous évoquerons cela très bientôt.

 

Mais pour attraper des criminels, les incantations sont inutiles. Il faut aussi une stratégie.

 

 

Pierre Verhas

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Marcel Catteau 30/07/2015 10:27

Jacques Sapir écrivait sur son blog, le 12 juillet dernier:
«Il faut aujourd’hui admettre que l’Euro n’est pas viable dans le cadre actuel, et que changer de cadre, passer au « fédéralisme » comme l’invoquent certains, est impossible. Dès lors, il faut en tirer les conséquences et procéder à un démontage coordonné de la zone Euro. Réfléchissons-y bien ; ce démontage, s’il est réalisé de manière coordonnée, sera un acte d’union. Il n’y a aucune honte à reconnaître que les conditions nécessaires n’ayant pas été remplies, la monnaie unique ne peut être viable. Il n’y a aucune honte à cela, sauf à faire de l’euro un fétiche, une nouvelle idole, une religion. Et c’est bien ce qui est inquiétant. Pour de nombreux dirigeants dans les pays de l’union européenne l’Euro n’est pas un instrument, c’est une religion, avec ses grands prêtres et ses excommunications. Car, l’alternative à cela, c’est le « Grexit », soit en réalité l’expulsion de la Grèce hors de la zone Euro, acte inouï de violence, mais dont tout le monde comprendra qu’il n’est que le début d’un processus. Une fois la Grèce mise dehors, les regards se porteront sur le prochain, puis sur le suivant. On aboutira, alors, à une lente implosion de la zone Euro, dans un vacarme de récriminations et d’accusations réciproques, dont l’Eurogroupe du samedi 11 aura été une timide annonciation. L’Union européenne, il faut le savoir, ne résistera pas à cela. Elle pourrait certainement résister au démontage coordonné, sous le contrôle du Conseil européen, et avec la participation des institutions européennes. Mais, il en ira tout autrement si on s’abandonne à la facilité et si l’on laisse la zone Euro se déliter à la suite d’une expulsion de la Grèce.

Aujourd’hui, le temps presse. Les dirigeants de l’Union européenne peuvent faire le choix salvateur d’une solution coordonnée. S’ils reconnaissent que la zone Euro n’est pas viable, tout est possible. Si, par contre, ils s’enferrent, que ce soit par idéologie ou par intérêt de court terme, dans des tentatives désespérées pour tenter de faire survivre cette zone Euro, en y sacrifiant un pays, puis un second, puis un troisième, ils mettront en marche la machine infernale de l’explosion de l’Union européenne, et ils porteront devant l’Histoire la responsabilité de futures affrontements intereuropéens. L’Union européenne peut périr, ou se transformer. L’important est de sauver l’esprit européen, un esprit de fraternité et de solidarité. C’est cela que menace désormais l’existence de l’Euro.»