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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 21:11

 

(I) Le plan « B » de Yanis Varoufakis

 

Commençons par là : un acte de guerre a été commis à Bruxelles le 13 juillet. En violation de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et de toutes les règles la régissant, les représentants de 18 Etats membres menés par l’un d’entre eux ont infligé à la Grèce un diktat qui a exigé une capitulation sans condition. Paul Krugman a écrit : « Une reddition substantielle ne suffit pas à l’Allemagne, qui veut un changement de régime et l’humiliation totale –et il existe une faction, au poids politique important, qui entend tout simplement exclure la Grèce de l’Europe, et qui utiliserait volontiers un désastre grec pour mieux mettre en garde les autres membres de l’Union ». Et le principal responsable s’appelle Wolfgang Schäuble, ministre des Finances de la République fédérale d’Allemagne.

 

L’Europe placée sous le joug ordolibéral allemand ne supporte pas l’actuel pouvoir grec. A l’instar de Caton l’Ancien pour Carthage, le mot d’ordre est « Delenda est Syriza ». Et la Grèce est quasi désarmée. Alexis Tsipras fut contraint d’accepter le diktat de la troïka du 13 juillet – faussement intitulé accord, plusieurs parlements devant encore l’examiner. Pourtant, il y avait des moyens de défense dont le fameux plan « B » de Varoufakis qui fait couler tant d’encre.

 

Yanis Varoufakis amené à s'expliquer.

Yanis Varoufakis amené à s'expliquer.

 

Ce plan ressemble fort à une stratégie de défense en cas de guerre. Le ministre des Finances grec s’attendait à l’échec des futures négociations de Bruxelles après le référendum qui a été ressenti par les dirigeants de la Troïka comme une intolérable provocation. Il savait aussi qu’on aboutirait tôt ou tard au « Grexit ». Rappelez-vous aussi qu’on a reproché aux Grecs de ne pas avoir de plan « B ». Varoufakis en a élaboré un avec des spécialistes de son entourage et même l’aide bénévole de son ami, l’économiste américain James K Galbraith. Mais, c’était trop tard.

 

Un plan de défense

 

Ce plan n’a pas été accepté par Alexis Tsipras qui considère que la Grèce doit rester à tout prix dans la zone Euro.

 

Quel est ce plan ?

 

Depuis l’installation du gouvernement Tsipras à la fin de janvier dernier, les banques grecques ne disposent plus de liquidités suite à la fermeture des robinets par la BCE et cette même BCE refuse de relever l’ELA  qui est le plafond de liquidités avancées par la BCE aux banques, après le 13 juillet. Autrement dit, toutes les opérations de paiement en Grèce sont à la merci du bon vouloir de la banque de Francfort avec le risque de mise en faillite des établissements bancaires grecs.

 

C’est pour permettre aux Grecs de contourner les banques, en cas d’échec des négociations avec Bruxelles, que le ministre grec des Finances a mis au point son plan qui était évidemment secret.

 

Voici comment Varoufakis décrit lui-même son plan dans une communication téléphonique dont le contenu a été publié : « Nous voulions créer, discrètement, des comptes de réserve rattachés à chaque numéro fiscal, et permettre ensuite à chacun d'y accéder facilement avec pour objectif d'offrir un moyen de transférer des fonds du contribuable à des tiers sans passer par la case banque. Dans ce cas, un système de paiement parallèle se serait installé pour mettre la Grèce à l'abri d'une fermeture des établissements bancaires. »

 

Yanis Varoufakis prend l'exemple d'un laboratoire pharmaceutique: « Imaginons que l'État doive un million d'euros à un laboratoire pharmaceutique pour l'achat de médicaments pour le compte de la Sécu. Nous aurions pu immédiatement faire un virement vers le compte de ce laboratoire grâce à son numéro fiscal puis lui y donner accès avec un code pour qu'il l'utilise ensuite comme un mécanisme de paiement parallèle ».

 

Norman Lamont, chancelier de l'échiquier sous Thatcher et Major est un ami de Yanis Varoufakis qui a des relations très éclectiques.

Norman Lamont, chancelier de l'échiquier sous Thatcher et Major est un ami de Yanis Varoufakis qui a des relations très éclectiques.

 

Dans la fameuse conversation téléphonique qui s’est déroulée le 16 juillet – c’est-à-dire après l’adoption par le Parlement grec de « l’accord du 13 juillet » - entre Norman Lamont, ancien chancelier de l’échiquier des gouvernements Thatcher et Major, David Marsh, professeur à l’Université de Canberra et Yanis Varoufakis. Celui-ci explique comment il a procédé.

 

Il décrit d’abord à ses interlocuteurs les difficultés inhérentes à son mandat. Il doit défendre à la fois le peuple grec et les impératifs de l’Union monétaire, ce qui peut engendrer des contradictions et ce qui prouve, en passant, que l’Union européenne est loin d’être élaborée.

 

« La chose est que, je dois l'admettre, nous ne disposions pas d'un mandat pour amener la Grèce à sortir de l'euro. Ce que nous avions c'était un mandat pour négocier une sorte d'arrangement avec l'Eurogroupe, avec la Banque centrale européenne, qui rendrait la situation de la Grèce soutenable au sein de la zone euro. Le mandat est allé un peu plus loin, au moins à mon avis. Je pense que le peuple grec nous avait autorisé à poursuivre énergiquement et vigoureusement la négociation - au point de dire que si nous ne pouvions pas avoir un accord viable, nous devrions envisager de sortir. Le problème était que, une fois que vous êtes à l'intérieur du cadre d'une union monétaire, il est toujours aussi difficile de créer ce genre de dialogue avec le public, ce qui est nécessaire pour préparer les gens à ce qui vient, pour un processus de désengagement de l'union monétaire, tandis que dans le même temps il faut éviter la précipitation d'un effondrement.(…). »

 

David Marsh lui demande alors : « Vous n'aviez évidemment pas de plan B ce qui a plutôt affaibli vos arguments de négociation, parce que les autres avaient très peur que vous sortiez et pourtant vous leur disiez : "Ne vous inquiétez pas on ne va pas sortir". Je pense que seulement dans les deux dernières semaines, vous avez commencé à penser à un plan B (…) Pensez-vous qu'il y a encore une chance, si tout tourne mal, qu'il y ait peut-être un plan B et que le Grexit - dont personne ne veut en Grèce, je comprends bien - puise se produire, même si c'est une chose à laquelle vous n'êtes pas préparé ? »

 

Yanis Varoufakis lui répond par l’affirmative et affirme : « Je pense que cet accord n'est pas viable. Le Dr. Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, est bien décidé à effectuer un Grexit, donc rien n'est terminé. Mais permettez-moi d'être très spécifique et très précis à ce sujet. Le Premier ministre [AlexisTsipras], avant qu'il ne devienne premier ministre et avant que nous ayons gagné l'élection en Janvier, m'avait donné le feu vert pour préparer un plan B. Et j'ai assemblé une équipe très capable, une petite équipe, ce qui était indispensable, parce qu'il fallait garder cela complètement sous le boisseau, pour des raisons évidentes. Et nous avons travaillé depuis la fin Décembre et début Janvier sur la création de ce plan. »

 

Cependant, ce plan est très difficile à mettre en œuvre. Pour le concevoir, Varoufakis avait cinq conseillers, pour le mettre en œuvre, il lui fallait 1.000 personnes. En cela, il n’avait pas l’autorisation.

 

Ensuite, et c’est ici que se trouve la principale difficulté et la source des accusations dont il fait l’objet :

 

« Prenons le cas des premiers moments où les banques sont fermées, les distributeurs automatiques de billets ne fonctionnent plus, et il faut un système de paiement en parallèle - pour garder l'économie en état de marche pendant un peu de temps, pour donner à la population le sentiment que l'Etat est en contrôle et qu'il y a un plan. Voilà ce que nous avions prévu de faire.

 

Il existe un site de l'administration fiscale, comme il y en a un en Grande-Bretagne et partout ailleurs, où les citoyens - les contribuables qui vont sur le site - utilisent leur numéro de dossier fiscal pour transférer des fonds bancaires par Internet depuis leur compte bancaire vers leur compte fiscal, de manière à effectuer des paiements de TVA, d''impôt sur le revenu, etc. Nous avions l'intention de créer, subrepticement, des comptes de réserve attachés à chaque numéro de dossier fiscal, sans rien dire à personne, juste pour avoir ce système fonctionnant en sous-main. Par une simple opération, nous pourrions donner des numéros d'identification personnelle (PIN) aux titulaires d'un numéro de dossier fiscal (les contribuables). Prenez par exemple le cas où l'Etat doit un million [d'euros] à une compagnie pharmaceutique pour des médicaments achetés au nom de la Santé Publique, nous pourrions créer immédiatement un transfert vers le compte de réserve correspondant au dossier fiscal de la société pharmaceutique, et leur fournir un numéro PIN.

 

Ils pourraient utiliser cela comme une sorte de mécanisme de paiement parallèle pour transférer toute somme numérique qu'ils souhaiteraient pour régler un autre titulaire de dossier fiscal à qui ils devaient de l'argent. Ou bien utiliser ce réseau pour effectuer des paiements d'impôts à l'Etat. Cela aurait créé un système bancaire parallèle pendant que les banques étaient fermées à la suite de l'action agressive de la BCE, et ainsi nous donner un peu de répit.

 

Cela a été très bien développé et je pense que cela aurait fait une très grande différence, parce que très bientôt, nous aurions pu l'étendre à des applications sur smartphones et ce serait devenu une fonction d'un système parallèle. Et bien sûr, les sommes pouvaient être libellées en euros, mais instantanément, pouvaient aussi être converties en une nouvelle drachme.

 

Une histoire fascinante

 

Maintenant, permettez-moi de vous raconter, et je pense que c'est une histoire fascinante, les difficultés auxquelles j'ai dû faire face.

 

Le Secrétariat Général des Finances Publiques au sein de mon ministère est contrôlé entièrement et directement par la Troïka. Il n'est pas sous le contrôle de mon ministère, ni sous mon contrôle en tant que ministre. Il est contrôlé par Bruxelles. Le secrétaire général a été nommé effectivement grâce à un processus qui est contrôlé par la Troïka. En fait c'est comme si l'Inland Revenue au Royaume-Uni (ou la Direction Générale des Finances Publiques à Bercy - NDT) était contrôlée par Bruxelles - je suis sûr qu'en entendant cela vous avez les cheveux qui se dressent sur la tête. Ok, ça, c'était le problème numéro un. »

 

Ensuite, et cela relève du « polar » : « Le secrétariat général des systèmes d'information, d'autre part, était contrôlé par moi en tant que ministre. J'ai appelé un bon ami à moi, un ami d'enfance, qui était devenu un professeur d'informatique à l'Université de Columbia aux States. Je lui ai confié cette tâche parce que je lui faisais confiance pour développer le système. À un certain point, une semaine ou deux après que nous ayons emménagé dans le ministère, il m'appelle et me dit : "Tu sais, je contrôle les machines, je contrôle le matériel, mais je ne contrôle pas le logiciel. Le logiciel appartient à la Troïka qui contrôle le Secrétariat Général des Recettes Publiques. Qu'est-ce qu'on fait ?" Donc, nous avons eu une réunion, seulement lui et moi, personne d'autre n'était au courant. Et il a dit, "Ecoute, si je leur demande la permission de commencer la mise en œuvre de ce programme, la troïka saura immédiatement que nous travaillons sur un système parallèle." J'ai dit : "Ce n'est pas possible, nous ne pouvons pas révéler notre jeu pour l'instant." Alors je l'ai autorisé ... Et vous ne pouvez dire cela à personne, c'est quelque chose que nous ne devons pas transmettre. » Voilà donc l’origine du piratage !

 

Et Varoufakis ajoute : « Donc, nous avons décidé de pirater le logiciel de mon propre ministère afin de pouvoir tout mettre en place, de faire simplement un copié-collé du code du site web du ministère sur un grand ordinateur dans son bureau, et de travailler à concevoir et mettre en œuvre ce système de paiement parallèle. Et nous étions prêts à obtenir le feu vert du Premier ministre dès que les banques seraient fermées, afin de nous installer au Secrétariat Général des Recettes Publiques qui n'est pas contrôlé par nous mais par Bruxelles, et de brancher cet ordinateur portable afin d'activer le système. Donc, j'essaye de vous faire comprendre le genre de problèmes institutionnels que nous avons eu, les obstacles institutionnels à la mise en œuvre d'une politique indépendante destinée à atténuer les effets de la fermeture de nos banques par la BCE. »

 

Pourquoi Tsipras s'est-il séparé de Varoufakis ?

Pourquoi Tsipras s'est-il séparé de Varoufakis ?

 

Tout cela, en définitive, ne s’est pas réalisé. Alexis Tsipras a refusé le plan « B » le soir même du référendum, le 5 juillet et Yanis Varoufakis lui a présenté sa démission. Le Premier ministre tenait absolument que l’on n’envisage pas la sortie de la Grèce de la zone Euro. Or, ce plan, s’il était entré en vigueur, aurait pu aisément permettre le passage de l’Euro à la drachme, ce qui aurait sans doute été forcé, si on en croit Jacques Sapir.

 

Selon l’économiste français (dans le nouvelobs.com), « Une source de la Banque centrale européenne, relayée par un article du Financial Times daté du 24 juillet, indique que face à une telle mesure, la BCE aurait dénoncé les réserves réquisitionnées comme de la "fausse monnaie". Cet article contient plusieurs inexactitudes par ailleurs. Mais, ce qui nous intéresse ici est bien la réaction de la BCE face à la réquisition d'une des Banques centrales de la zone euro. En fait, la BCE ne peut pas discriminer entre l'argent en circulation avant la réquisition et la fraction saisie du fait de la réquisition. La seule chose qu'elle puisse techniquement faire c'est d'isoler le pays ayant fait cette réquisition et d'obliger les banques des autres pays de la zone euro de ne pas reconnaître comme valable en tant qu'euro la monnaie circulant dans le pays ayant fait cette réquisition. Notons que c'était déjà en partie ce que la BCE avait imposé à la Grèce. Mais, dans le cas d'une réquisition il était donc possible que la BCE isole totalement le pays ayant réalisé cette réquisition, l'obligeant alors soit à ne plus du tout commercer avec les autres pays de la zone euro, soit à changer de monnaie et de fait à sortir de la zone euro.

 

Autrement dit, la réquisition pourrait conduire très rapidement à une sortie de l'euro. C'est l'opinion que j'ai exprimée dans mes conversations avec des membres du cabinet de Varoufakis. Dans le cas de la Grèce cependant, le gouvernement grec pouvait légitimement dire que les mesures de réquisition, qui auraient été nécessaires pour éviter la destruction du système bancaire grecque, n'étaient que la réponse à l'action illégale de la BCE qui avait mis en péril le système bancaire alors que l'une de ses missions, inscrites dans sa charte, est justement d'assurer le bon fonctionnement de ce système bancaire. Mais, dans les faits, il apparaît clairement que les actions de la BCE ne sont plus contraintes par une quelconque légalité. Cette dernière est devenue un monstre ou plus précisément un tyran qui s'est dégagé de toute règle. »

 

Jacques Sapir, économiste français hétérodoxe partisan de la sortie de l'Euro. Moscovici l'a accusé d'e^tre d'extrême-droite !

Jacques Sapir, économiste français hétérodoxe partisan de la sortie de l'Euro. Moscovici l'a accusé d'e^tre d'extrême-droite !

 

Mais, il y a un autre enjeu qui s’est révélé après le 13 juillet : l’accord peut-il se réaliser ?

 

Schaüble ne veut pas que cet accord se réalise.

 

En outre, l’ex ministre grec dénonce la duplicité de l’accord. Yanis Varoufakis exprime ensuite son inquiétude : « Le FMI vient de publier une analyse de viabilité de la dette, qui déclare de toute évidence et officiellement que la dette grecque est insoutenable et que selon ses propres règles, le FMI ne peut pas participer à un renflouement. Ils ont déjà violé leurs règles à deux reprises pour le faire. Mais je ne pense pas qu'ils vont le faire une troisième fois. Je pense que d'une façon tonitruante ils déclarent ainsi qu'ils ne vont pas le faire une troisième fois. Donc, il y a un danger très grave que le parlement grec, pas en mon nom, mais au nom de la majorité qui a voté la nuit dernière, approuve ces mesures très strictes, ces "réformes" comme ils les appellent (mais ce ne sont rien d'autre que des exercices de coupes réglées, sans beaucoup de réforme…), que donc nous adoptions au Parlement ces actions préalables, comme elles ont été appelées, mais qu'ensuite, au bout du compte, le MES et le FMI ne soient pas en mesure de se coordonner de manière à fournir cet énorme prêt. [L’accord évoquait un prêt de plus de 80 milliards après la mise en place des mesures prévues par « l’accord » du 13 juillet]

 

« Non pas que je souhaite que cet énorme prêt soit fourni (…). Je pense qu'il y a une lutte majeure entre les institutions : le MES, la Commission européenne, le FMI et le Dr Schäuble. Le Dr Schäuble et le FMI ont un intérêt commun, ils ne veulent pas que cette affaire se fasse. Wolfgang m'a dit très clairement qu'il veut un Grexit. Il pense que continuer à "Extend and pretend" ("étendre et faire semblant") est inacceptable. C'est le seul point où lui et moi avons la même vision.

 

Wolfgang Schäuble est le maître du jeu.

Wolfgang Schäuble est le maître du jeu.

 

Je suis d'accord avec lui, mais pour des raisons complètement différentes, bien sûr. Le FMI ne veut pas d'un accord, car il ne veut pas avoir à violer à nouveau sa charte et fournir de nouveaux prêts à un pays dont la dette n'est pas soutenable. La commission veut vraiment que cet accord se fasse, Merkel veut que cet accord se fasse, de sorte que ce qui s'est passé au cours des cinq derniers mois est maintenant projeté dans le très court terme - sauf que c'est artificiel, à cause de cette absence totale de coordination entre les créanciers. »

 

Après la Grèce, la France ?

 

Denis Marsh pose alors une question fondamentale : la France suivra-t-elle après la Grèce ? Autrement dit, le nouveau mémorandum que tous considèrent comme inapplicable, n’est-il pas en définitive destiné à provoquer le Grexit – ce qui est la volonté affichée de Wolfgang Schäuble – pour ensuite mettre la France sous tutelle de la Troïka ?

 

DM : « Cela me semble très frappant, je dois dire, Yanis. Et la France ? Vous avez déclaré officiellement que vous pensez que l'enjeu de tout cela, c'est la France et que M. Schäuble se sert de vous comme une sorte de pion essentiel dans un jeu d'échecs beaucoup plus grand dont la France fait partie. Maintenant, je sais que la Grèce n'est certainement pas dans une position très saine, mais pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de la situation de la France dans tout cela ? »

 

Yanis Varoufakis ayant participé jusqu'à début juillet à toutes les négociations, sait de quoi il parle : « Les Français sont terrifiés. Ils sont terrifiés parce qu'ils savent que, s'ils réduisent leur déficit budgétaire aux niveaux que demande Berlin, le gouvernement parisien tombera certainement. Il leur est absolument impossible politiquement de mettre en place le type d'austérité qui est exigé d'eux par Berlin. Et quand je dis par Berlin, je veux dire par Berlin, je ne veux pas dire par Bruxelles, je veux dire par Berlin. Alors ils essaient de gagner du temps. C'est ce qu'ils font, comme vous le savez, depuis quelques années. Ils essaient de gagner du temps en repoussant le moment où ils devront réduire leur déficit en dessous de 3,5%, 3%, selon les critères de Maastricht et le pacte de stabilité et de croissance. Et en même temps, Wolfgang Schäuble a un plan. J'ai écrit un article aujourd'hui pour Die Zeit, un article assez complet et je pense contestataire, dans lequel j'ai expliqué le plan de M. Schäuble. C'est un moment agréable dans la vie d'un homme quand on n'a pas besoin de théoriser, car tout ce que j'ai eu à faire, ça a été de transmettre le plan comme le Dr Schäuble me l'a décrit. Et la façon dont il me l'a décrit est très simple.

 

Il croit que la zone euro n'est pas durable telle qu'elle est. Il croit qu'il doit y avoir des transferts fiscaux, un certain degré d'union politique. Il croit que, pour que l'union politique fonctionne sans fédération, sans la légitimité qu'un Parlement fédéral régulièrement élu peut accorder à un exécutif, il faut l'imposer d'une manière très disciplinaire. Et il m'a dit explicitement que le Grexit, une sortie de la Grèce, va lui fournir un pouvoir de négociation suffisant, un pouvoir de terreur suffisant, pour imposer aux Français ce à quoi Paris résiste. Et qu'est ce que c'est ? C'est un certain degré de transfert des pouvoirs de décisions budgétaires de Paris vers Bruxelles. »

 

Ainsi, le maître du jeu est Schäuble et non Merkel. Il veut une union politique dont l’exécutif se situera à Bruxelles et sera entre les mains de l’Allemagne, afin d’imposer l’ordolibéralisme à la seconde puissance européenne. Les autres Etats membres, en plus des satellites traditionnels de l’Allemagne, ne pourront que s’y accrocher.

 

Et la BCE dans tout cela ?

 

Norman Lamont lui demande quel est le rôle de la BCE et ce qu’il en pense.

 

Yanis Varoufakis ne cache pas une grande estime à l’égard de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Mais, il dénonce le rôle éminemment politique de cette institution alors que, selon les traités européens, la politique monétaire doit être séparée de la politique budgétaire, ce qui est loin d’être le cas.

 

 

Mario Draghi a une tout autre vision des choses que Wolfgange Schäuble.

Mario Draghi a une tout autre vision des choses que Wolfgange Schäuble.

 

« Mario Draghi s'est comporté aussi bien qu'il le pouvait et il essayé de rester en dehors de cette gadoue, la gadoue politique, et c'est impressionnant. Je l'ai toujours tenu en haute estime. Encore plus maintenant, l'ayant côtoyé au cours de ces six derniers mois.

 

Cela dit, la Banque centrale européenne est configurée de telle manière qu'elle est si hautement politique qu'il est impossible qu'elle ne soit pas politique. N'oubliez pas que la BCE - la Banque centrale de Grèce, parce que c'est bien ce qu'est la BCE : c'est la banque centrale de chacun de nos Etats membres - La Banque centrale de Grèce est un créancier de l'Etat grec. Et par conséquent, c'est le prêteur en dernier ressort, soi-disant, et l'exécuteur de l'austérité budgétaire. Cela viole immédiatement la distinction supposée entre la politique budgétaire et monétaire. Cela met Draghi dans une position où, en agissant comme un créancier lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, il devait nous discipliner, il devait effectivement nous asphyxier suffisamment afin de céder aux exigences des créanciers - tout en gardant nos banques ouvertes. Dieu lui-même n'aurait pas pu faire cela d'une manière non-politique. »

 

Ensuite, le député grec explique que la BCE tient la clé du problème.

 

« La BCE est en train d'augmenter l'ELA [Emergency Liquidity Assistance] de 900 millions afin de donner un peu plus de liquidités pour les distributeurs automatiques, qui ont été complètement bloqués jusqu'à maintenant. La question de l'assouplissement quantitatif est, je pense, cruciale. Si la Grèce ne fait pas partie des bénéficiaires des mesures d'assouplissement quantitatif au cours des prochains mois, alors c'est fini - il n'y a absolument aucun moyen que la Grèce puisse rester dans la zone euro. Mais pour que cela ait un sens, nous devons tout d'abord restructurer la dette grecque. L'idée du gouvernement allemand - que nous devons d'abord réussir un programme qui ne peut pas réussir, et qu'ensuite nous aurons la restructuration de la dette - annule effectivement toute notion d'assouplissement quantitatif. »

 

La BCE a refusé de relever l’ELA. Dès lors, les banques grecques seront à court terme à court de liquidités avec toutes les conséquences dramatiques pour le peuple grec et l’économie du pays.

 

Yanis Varoufakis est sous le coup d’éventuelles poursuites pour haute trahison à la demande de députés de droite. La Troïka ne supporte pas qu’on lui résiste. Vae victis !

 

Des députés grecs se sont indignés et ont lancé une pétition de soutien à Varoufakis.

 

« Selon les chaînes de télévision, celui ou celle qui défend une solution hors euro devrait être traité comme appartenant à une organisation criminelle ou comme ayant commis un délit spécifique (delictum sui generis) qu’aucune loi écrite ne mentionne encore à ce jour.

 

La liberté d’expression et d’opinion, l’exercice même de politique gouvernementale, en dehors des limites de l’euro, sont présentés comme quasiment crimes de haute trahison, au moment même où c’est l’inverse qui se passe dans la réalité : le pays est écrasé et humilié, justement au nom du dogme du maintien dans l’euro.

 

Le summum de cette cabale sont les poursuites pénales ourdies à l’égard de Yanis Varoufakis, voire même des velléités de le soumettre à examen… par la Commission d’Enquête parlementaire sur les Responsabilités de l’imposition des Mémorandums, pour la seule raison qu’il a explicitement mentionné qu’il avait un certain plan B (encore qu’il s’agissait d’un plan à mettre initialement en place dans le cadre même de l’euro) et qu’il a tenté de organiser son éventuelle application. Tout cela revient à dire que l’ancien ministre encourt le risque de poursuites pour avoir accompli son devoir.

 

Il s’agit bien d’une évidente tentative de criminalisation de la liberté de parole, de l’action politique, voire de l’exercice gouvernemental de l’ancien ministre compétent en matière, répondant probablement aux injonctions des créanciers. Au-delà de ça, l’objectif de telles tentatives est de créer le bouclier de protection pour une subordination totale à la troïka d’autorités telles le Secrétariat Général des Recettes Publiques. Ces tentatives de criminalisation doivent s’arrêter ici, pour que les nuages du totalitarisme soient empêchés de confluer autour de nous. »

 

Toutes les pièces du drame sont en place. Il suffit désormais de pousser sur le bouton.

 

Il est minuit Docteur Schäuble !

 

 

Pierre Verhas

 

IIe partie : Il est minuit Docteur Schäuble ! L’Europe sous tutelle allemande

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commentaires

R. Zaharia 09/08/2015 17:25

Avec toute l'humilité requise... je voudrais me livrer à un exercice difficile: l'identification de ce qu'Hippocrate appelait "la cause des causes"... et que dans la rationalité cartésienne... on appellerait plutôt la "cause racine", celle qui est commune à plusieurs des effets qui ont conduit à la capitulation du gouvn.t Tsipras.

Il me semble que la faute politique initiale, le "pêché originel" du gouvernement issu de Syriza... est de ne pas avoir averti les Grecs (ou plutôt "les Hellènes"... comme ils se nomment eux mêmes), que les 2 éléments auxquels ils tenaient le plus, (Fin de l'austérité, et Maintien dans la zone Euro), n'étaient pas forcement compatibles, que tout en négociant pour avoir les 2... on ne pouvait exclure de devoir renoncer au second pour réaliser le premier.

- Cette lacune, ce "mensonge par prétérition"... s'est malheureusement combiné avec la croyance naïve, (tant chez Tsipras que chez Varoufakis), qu'une discussion mettant en avant des argument rationnels dérivés de considérations élémentaires de macroéconomie, pourraient amener l'Eurogroup et la Troïka à... changer d'avis ! (Par exemple: pour que les entreprises et les ménages grecs aient un surplus, qui s'appelle "la croissance"... il FAUT que l'Etat grec ait un déficit, ou bien... que la Grèce ait, comme l'Allemagne... un excèdent commercial, c a d. un déficit dans un autre Etat, car "il s'agit d'un jeu à somme nulle"... une notion de base en comptabilité publique. Le mécanisme "Débit crédit" - qui peut faire surgir des montants colossaux, dont le solde est nul - demeure inconnu au sein de l'Eurogroup !)


- Une autre dimension de cette erreur d'appréciation du gouvernement Tsipras concerne la "cygnorance", c a d le mélange d'ignorance et de cynisme des membres de l'Eurogroup qui rend possible une politique à la fois absurde et injuste. Ainsi peut naître un cercle vicieux: des mesures d'austérité sont prises en vue de réduire une dette publique supérieure au PIB. Elles ont un effet déflationniste qui contribue à réduire le PIB... En fin de compte, ces mesures augmentent le rapport entre ces 2 termes, alors que l'on cherche justement à le réduire !

La différence entre des scientifiques et des responsables politiques, c'est que les scientfiques peuvent reconnaître qu'ils se sont trompés... et chercher à tirer les leçons de leurs erreurs !

De ce point de vue, les nombreuses déclarations de Varoufakis depuis 3 semaines montrent qu'il se comporte plutôt comme... un scientifique !
C'est une chance pour les partis de gauche, (il ne s'agit ni du PS, ni du Pasok, ni du SPD...), englués dans leurs contradictions, et notamment dans la croyance étonnante que l'UE de Lisbonne et l'Eurozone pourraient être amendées et mises au service de leur idéal d'internationalisme prolétarien !

L'UE de Lisbonne représente une telle forteresse, un tel cumul d'effets d'aubaine pour les "1%", leurs multinationales, et leurs médias, qu'elle est "irréparable" [#], il n'y a pas d'autre option que de la démolir, ce qui semble tout a fait impossible, pour le moment. (Nous sommes dans un piège... "On a soigneusement oublié de prévoir la sortie !" a déclaré d'un air satisfait Jacques Attila... en 2011 !)

La lucidité implique de reconnaître la séverité de l'impasse... puis de chercher s'il existe un "Plan B réalisable": alliant des propriétés aussi contradictoires que la confidentialité et le caractère opérationnel dès la première mise en oeuvre ! (Etre "Prêt à l'usage", pour le moment fatidique ou la BCE met en oeuvre, en toute illégalité, son "arme de dissuasion massive": le blocage des encaisses et la paralysie du système des paiements! Elle l'a déjà utilisée 3 fois avec succès: contre l'Irlande, contre Chypre, et contre la Grèce.)

J'ignore si un tel plan B existe... une piste de réflexion concerne la possible mise en place, (sans exigence de confidentialité), d'un "Pole Public Financier" de taille suffisante. Plus de détails dans cet article de juin 2014: http://tinyurl.com/dividette

R. Zaharia
[#] voir:
http://blog.mondediplo.net/2015-07-18-La-gauche-et-l-euro-liquider-reconstruire