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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 15:33

 

(II) L’Europe sous tutelle allemande

 

Dès le début, l’Union européenne a été dirigée par les plus grands pays la composant. Dans les années cinquante et soixante, ce fut la France qui y fit la pluie et le beau temps, souvent de manière négative – même si c’était parfois avec raison – comme le refus en 1956 de la Communauté européenne de défense, la politique de la chaise vide de de Gaulle, le « non » à l’entrée de la Grande Bretagne dans la Communauté européenne.

 

Après son adhésion en 1973, la Grande Bretagne, tout en gardant ses distances, imposa ses vues : refus du fédéralisme, libéralisation de l’économie, etc. Ensuite, il n’y eut plus de grands bouleversements avant 1989, si ce n’est l’élargissement aux pays méditerranéens : Grèce, Espagne et Portugal.

 

La chute du Mur de Berlin donna une nouvelle impulsion à l’Union européenne. Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, mit en œuvre le marché unique qu’on appelait à l’époque « l’Europe 1992 » qui consista à transformer la Communauté économique européenne en une vaste zone de libre échange comme le voulaient les Britanniques.

 

La chute du Mur de Berlin eut d'énormes conséquences dans l'évolution de l'Union européenne.

La chute du Mur de Berlin eut d'énormes conséquences dans l'évolution de l'Union européenne.

 

Mais la chute du Mur, ce fut aussi la réunification allemande, ou plutôt l’absorption par la RFA (Allemagne de l’Ouest) des länders de la RDA (Allemagne de l’Est). Non seulement, les Etats membres de la CEE ont largement contribué à son financement, mais en plus, l’Allemagne ne fut plus, comme on l’appelait avec condescendance le « géant économique et le nain politique », elle devint un géant politique et économique !

 

François Mitterrand affaibli à Maastricht

 

On s’en aperçut très vite lors des négociations sur le traité de Maastricht qui fut signé en 1992. François Mitterrand, alors président de la France, était politiquement affaibli. Il a commis l’erreur de tenter de freiner la réunification allemande au lieu de l’accompagner en proposant certaines règles qui auraient pu contrebalancer la toute nouvelle puissance de l’Allemagne. C’eût été possible d’autant plus qu’il entretenait d’excellentes relations avec le chancelier Kohl.

 

François Mitterrand et Helmut Kohl entretinrent d'excellentes relations juqu'à la réunification allemande.

François Mitterrand et Helmut Kohl entretinrent d'excellentes relations juqu'à la réunification allemande.

 

Le terrain était donc libre pour le chancelier allemand qui parvint à imposer les vues ordolibérales dans l’Union monétaire. L’Euro a été conçu sur la base de règles fixées par cette idéologie politique. Depuis lors, l’Allemagne est devenue le seul maître du jeu européen du fait que l’Europe est tout sauf fédérale. Elle est dirigée par le Conseil qui est l’assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres. C’est ce qu’on appelle l’intergouvernementalité où, bien entendu, c’est l’Etat le plus fort – en l’occurrence l’Allemagne – qui dicte sa loi.

 

En outre, et c’est la principale critique dont la monnaie unique fait l’objet : c'est la première fois qu'une unification monétaire précède l'unification politique, fiscale et sociale. Dès lors, l’économique se substitue désormais au politique au sein de l’Union européenne.

 

L’ordolibéralisme ou un libéralisme d’Etat

 

Mais, qu’est-ce que ce fameux ordolibéralisme ?

 

Cette forme de libéralisme qui date des années 1930. Son fondateur se nomme Walter Eucken (1891 – 1950) originaire d’Iéna, fils de Rudolph Eucken qui fut prix Nobel de littérature. Après la Première guerre mondiale, il travailla à l’Université de Fribourg comme historien de l’économie. C’est là qu’il fonda ce qu’on a appelé l’école de Fribourg. C’est là que fut inventé avec son équipe, le concept d’ordolibéralisme. Eucken le définit comme suit (source : Monde diplomatique août 2015) : « L’Etat doit consciemment construire les structures, le cadre institutionnel, l’ordre par lequel l’économie fonctionne. Mais, il ne doit pas diriger le processus économique lui-même. »

 

Walter Eucken le père de l'ordolibéralisme

Walter Eucken le père de l'ordolibéralisme

 

Cette idée va à l’encontre du libéralisme anglo-saxon qui considère le marché et la propriété privée comme faisant partie de la nature. Pour l’ordolibéralisme, l’Etat doit créer l’environnement favorable au développement économique, comme l’incitation à l’épargne et des lois favorisant l’accès à la propriété privée. De plus, l’ordre concurrentiel doit fonctionner de la manière aussi automatique que possible. L’objectif de l’ordolibéralisme est la stabilité. Et c’est ici que l’on voit apparaître le concept monétaire.

 

Le libéralisme anglo-saxon laisse au contraire la totale liberté au marché, selon la fameuse métaphore de la « main invisible » d’Adam Smith. L’Etat ne doit en rien s’occuper du marché, ni même en assurer la protection. À la limite, il faut le supprimer, comme le souhaitent les « libertariens ».

 

L’Union européenne est donc partagée entre ces deux concepts. Cependant, au vu du poids grandissant de l’Allemagne, c’est l’ordolibéralisme qui prend le dessus. Le point commun entre les deux étant une opposition féroce à toute solution de type keynésien.

 

Ludwig Ehrart, le fondateur du modèle économique allemand

 

Un des disciples de l’école de Fribourg dans les années 1930 fut Ludwig Ehrart. Juste après la guerre, il fut le directeur de l’administration économique de la zone occupée par les Etats-Unis. Ensuite, il devint ministre d’Adenauer de 1946 à 1963 et chancelier de 1963 à 1966. Son rôle fut considérable. Très lié au patronat industriel, Ehrart mit sur pied comme ministre, puis comme chancelier, le modèle économique allemand.

 

Ludwig Ehrart qui fut chancelier allemand mit sur pied le fameux modèle allemand imprégné d'ordolibéralisme.

Ludwig Ehrart qui fut chancelier allemand mit sur pied le fameux modèle allemand imprégné d'ordolibéralisme.

 

Il mit sur pied l’ouverture au libre échange international, la priorité des industriels allemands étant l’exportation, la libération des prix. Il créa le Deutsche Mark, procéda à de nombreuses privatisations et favorisa la stagnation salariale. Cependant, sous la pression des syndicats et d’Adenauer, il dut accepter la cogestion dans les entreprises. Cependant, il resta opposé à toute politique de plein emploi qui irait à l’encontre de la priorité absolue à la stabilité monétaire.

 

Pour ce faire, Ludwig Ehrart instaura en 1957 l’indépendance de la Bundesbank et fit voter une loi d’interdiction de la limitation à la concurrence.

 

Observons que tous les principes qui guideront l’Union monétaire dans le traité de Maastricht étaient déjà en vigueur en Allemagne de l’Ouest dès 1957.

 

Cette politique n’a quasi pas changé et elle s’est étendue à l’ensemble de l’Union européenne depuis le traité de Maastricht. Et Wolfgang Schäuble ne fait que l’appliquer, mais il profite de la crise grecque pour la renforcer, car, comme l’a bien détecté Yanis Varoufakis, il est le seul ministre de l’Eurogroupe à avoir une vision à long terme.

 

Qui est Wolfgang Schäuble ?

 

Né à Fribourg en 1942, Wolfgang Schäuble fit des études de sciences politiques à l’Université de Fribourg, puis de Hambourg. C’est un rigoriste. Il appartient à l’Eglise évangélique allemande. Il entra très jeune dans le mouvement chrétien démocrate. Il prend la tête des jeunesses chrétiennes allemande en 1969. Il est élu député au Bundestag en 1972 et le restera. Schäuble est remarqué par Helmut Kohl qui le prend sous son aile. Il est nommé ministre fédéral en 1984 et le restera jusqu’en 1989.

 

Wolfgang Schäuble est un disciple de l'école de Fribourg.

Wolfgang Schäuble est un disciple de l'école de Fribourg.

 

Cette année-là, il devient ministre de l’Intérieur et fut chargé par Kohl de négocier la réunification allemande. Plus tard, Wolfgang Schäuble a voulu appliquer à la Grèce, lors du sommet du 12-13 juillet, les méthodes qu’il a utilisées pour la réunification notamment en imposant un Fonds pour la privatisation.

 

Devenu président de la CDU en 1989, son ascension politique fut stoppée en 2000. En effet, Schäuble fut soupçonné d’encaisser du groupe italien Ferrero et du groupe sidérurgique Thyssen des fonds secrets destinés à la CDU en Suisse et d’avoir empoché des commissions de ce fait. Il avoua devant une commission d’enquête parlementaire et perdit alors toute chance de devenir chancelier.

 

En octobre 1990, Wolfgang Schäuble fut victime d’un attentat commis par un déséquilibré, qui lui paralysa les deux membres inférieurs.

 

Stasi 2.0

 

Il retourna au gouvernement en 2005 comme ministre de l’Intérieur de la première « grande coalition » de la chancelière Angela Merkel. Schäuble a fait preuve d’une violence extrême à l’égard des terroristes : il préconisa de légaliser des « exécutions extrajudiciaires de terroristes », de traquer toute personne susceptible de « sympathiser » avec des terroristes, d’ouvrir un camp de détention semblable à Guantanamo. Cela lui valut le surnom de « Stasi 2.0 » !

 

En octobre 2009, il devint ministre des Finances d’une coalition « noire jaune », chrétienne, libérale. Il le resta lors de la grande coalition (CDU – SPD) issue des dernières élections fédérales de septembre 2013. On connaît la suite.

 

L’élargissement mène à l’Europe allemande.

 

Dès la fin de l’URSS en 1991, sous l’impulsion à la fois des USA qui voulaient agrandir la zone d’influence de l’OTAN et de l’Allemagne qui souhaitait créer un hinterland pour mieux assurer son leadership en Europe, l’Union européenne s’est élargie « à marche forcée ». Tous les pays de l’ancien bloc soviétique sont rentrés dans le « club » européen en quelques années.

 

Sans remettre en question le principe de l’élargissement, plusieurs personnes se sont demandé si on ne brûlait pas les étapes, s’il n’aurait pas fallu, avant l’adhésion pure et simple de ces Etats à peine libérés du joug soviétique, leur assurer un certain développement pour ne pas avoir un déséquilibre entre l’Ouest et l’Est de l’Union. Rien n’y fit.

 

Au passage, la fameuse directive Bolkestein sur la libre circulation des travailleurs en Europe légalisait le dumping social. En outre, l’élargissement engendra le phénomène de délocalisation de nombreuses entreprises industrielles vers les pays de l’Est, engendrant une hausse considérable du chômage dans la partie occidentale de l’Europe.

 

L’élargissement servit avant tout les intérêts de l’Allemagne. Elle lui permit de créer un hinterland composé de la Pologne, de la Slovaquie, de la Finlande et des pays Baltes. Ces pays forment une sorte de mini-Europe allemande, car ils intègrent les règles fixées par l’Allemagne. Notons par ailleurs que c’est une vieille idée de l’impérialisme allemand : construire une Europe avec de petites entités autour de l’Allemagne.

 

Cette Europe ne se construit pas par intégration, mais par exclusion. La première étape est déjà largement entamée : c’est l’éviction de la Grèce, d’abord de l’Union économique et monétaire (UEM). Et l’instrument de cette exclusion s’appelle Troïka. Par après, sous l’impulsion de Schäuble, la Troïka s’occupera de la France, de l’Italie et de l’Espagne.

 

Le projet d’Angela Merkiavel

 

C’est le sociologue allemand Ulrich Beck, décédé le 1er janvier 2015, qui, dans son dernier essai traduit en français sous le titre : « Non à l’Europe allemande » (Ed. Autrement, Paris, 2015), a analysé ce processus. Il écrit : « La nouvelle puissance allemande en Europe ne repose pas comme jadis sur l'emploi de la violence en dernier recours. Elle n'a pas besoin d'armes pour imposer sa propre volonté à d'autres États. (…) Cette nouvelle puissance qui se fonde sur l'économie a beaucoup plus de marge de manœuvre ; nul besoin d'envahir le pays, elle y est omniprésente. »

 

Le sociologue allemand Ulrich Beck, analyste sans complaisance, nous quitta le 1er janvier 2015.

Le sociologue allemand Ulrich Beck, analyste sans complaisance, nous quitta le 1er janvier 2015.

 

Et Beck analyse la politique d’Angela Merkel. « L'ascension de l'Allemagne devenue puissance hégémonique européenne est ainsi poussée et masquée à la fois. C'est une astuce propre à Angela Merkel mais qui est digne de Machiavel » Il la surnomme d’ailleurs Merkiavel.

 

Ludovic Lamant, le correspondant de « Mediapart » à Bruxelles écrit le 4 janvier dernier : « Beck décrit Merkel comme une chancelière sans colonne vertébrale, qui aurait fait de l'hésitation perpétuelle la marque de sa politique, qui se refuserait à trancher entre des lignes eurosceptiques ou radicalement pro-européennes face à la crise. « L'hésitation comme tactique d'apprivoisement, c'est la méthode Merkiavel », résume-t-il. « Il est possible de faire aujourd'hui l'exact contraire de ce que l'on a annoncé hier si cela multiplie ses chances de gagner la prochaine élection nationale. »

 

Angela Merkel surnommée "Merkiavel" par Ulrich Beck

Angela Merkel surnommée "Merkiavel" par Ulrich Beck

 

« L'ascension de l'Allemagne devenue puissance hégémonique européenne est ainsi poussée et masquée à la fois. C'est une astuce propre à Angela Merkel mais qui est digne de Machiavel », juge Beck. Pour lui, l'objectif numéro un de la chancelière est d'être réélue par les Allemands. Si bien que toutes les mesures prises pour sauver l'euro doivent d'abord être compatibles avec les intérêts allemands. »

 

L’Union schäublienne

 

Cette « “Europe allemande” n'est pas le résultat d'un plan élaboré en secret au moyen de la tactique et de la ruse. Elle s'est réalisée plutôt – en tout cas au début – de façon involontaire et planifiée ». Mais les conséquences sont énormes : « elle universalise la précarité » et l'absence de solidarité sur le continent, imposant des « plans de rééducation » aux pays du Sud, en matière « d'épargne et de responsabilité ». « On a adopté de façon irréfléchie envers les pays endettés et leur mauvaise gestion économique la même arrogance et le même air de supériorité qu'avaient eu les Wessis (Allemands de l'Ouest) envers les Allemands de l'Est. »

 

Ici, Beck oublie le rôle de Wolfgang Schäuble. Merkel est une femme politique animée par le pragmatisme et tout en voulant assurer le leadership de l’Allemagne, tente le compromis jusqu’à une certaine limite. Schäuble est un idéologue, pur produit de l’école ordolibérale allemande de Fribourg. Mais, il est vrai que ce plan n’a rien de secret, comme l’a d’ailleurs rapporté Varoufakis : l’argentier allemand lui avait clairement exposé sa volonté.

 

L’Union « Schäublienne » rassemble des Etats qui acceptent et pratiquent l’ordolibéralisme. Celui-ci est accompagné d’une sorte de morale bien protestante qui décrète que l’épargne est une vertu et la dette une faute. Mais cela s’accompagne d’une régression sociale, notamment par la flexibilisation généralisée de l’emploi.

 

Il y a en plus une méfiance à l’égard de la démocratie consultative, car indirectement, elle donne la parole au peuple qui pourrait remettre en question la pérennité de la société libérale et de ses règles.

 

A bien y réfléchir, c’est exactement ce qu’il s’est passé avec le référendum grec du 5 juillet et souvenons-nous des paroles du président Juncker : « Il n’y a pas de démocratie en dehors des Traités européens. »

 

En 1967, il y avait les tanks. En 2015, il y avait les banques.

 

Le projet consiste aussi à retirer à l’Etat ses fonctions productrices, c’est-à-dire les services publics, et ses fonctions régulatrices, autrement dit l’Etat social.

 

Il faut constitutionnaliser l’austérité budgétaire par la fameuse « règle d’or », confier la gestion de la monnaie à une institution indépendante.

 

Afin de réaliser ce plan, Schäuble a une arme : orienter les pays ne répondant pas aux critères vers l’exit, afin de construire ce que Varoufakis appelle « une Eurozone disciplinaire ». Et dans une interview accordée au quotidien El Pais, l’ancien ministre grec des Finances ajoute : « «Il n'est pas facile pour un architecte de bâtir un bâtiment solide, mais il est facile de construire un bâtiment qui va s'effondrer [...] [Le troisième plan d'aide, actuellement discuté à Athènes] est prévu pour échouer, car reconnaissons-le : Wolfgang Schaüble n'a pas envie d'un accord qui fonctionne

 

«Le plan de Schaüble est de mettre la troïka partout : à Madrid, mais surtout à... Paris ! Paris, c'est le gros lot. C'est la destination finale de la troïka. Le Grexit est utilisé pour créer la peur nécessaire pour forcer Paris, Rome et Madrid à acquiescer

 

«En 1967, il y avait les tanks [des colonels]. En 2015, il y avait les banques

 

Si les peuples veulent retrouver leur primauté, il n’y a qu’une solution : la Résistance.

 

 

Pierre Verhas

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Published by pierre verhas
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