Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
  • Contact

Recherche

13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 23:04

 

La courbe fatidique

 

Samedi dernier, lors d’une réception de rentrée, avec un ami banquier que j’ai déjà évoqué – oui, je fréquente un banquier ! Où est le problème ? – nous parlions du licenciement de Paul Jorion. Il m’a dit l’avoir invité à donner une conférence dans le cadre d’un cercle de réflexions au sein de l’institution qui l’emploie. Il m’a dit l’avoir écouté et qu’il le trouvait fort superficiel.

 

Comme mon ami n’avait pas étayé son impression d’un ou deux exemples, je n’ai pas répondu. Et puis, comme toujours dans ce genre de petite sauterie, on fut interrompus. Et notre conversation prit aussitôt fin. Cependant, sa réflexion m’a interpellé.

 

Ayant lu pas mal d’écrits de Paul Jorion et écouté quelques-unes de ses conférences, tout en consultant régulièrement son blog, je me suis demandé si cette critique de mon ami banquier que je connais comme homme de conviction réfléchi et nuancé, ne jetant pas des affirmations en l’air, n’était pas le résultat de l’affrontement entre deux approches fondamentalement contradictoires de l’économie.

 

Mon ami banquier, de par son métier, penche sans doute pour une conception mathématique de l’économie. Cette conception qui veut que dans les échanges de biens et de services entre les hommes, tout est quantifiable, donc rationnel.

 

Prenons l’exemple de la fameuse courbe de l’offre et de la demande : elle se base sur deux paramètres quantifiables, donc rationnels : la plus grande quantité de biens possible pour le moindre coût.

 

 

La fameuse courbe de l'offre et de la demande : en abcisse la quantité d'un produit offert sur le marché, en abcisse, son prix de vente. L'équilibre est atteint à l'intersection des deux courbes. On remarque donc que la loi de l'offre et de la demande se limite à ces deux dimensions : quantité et prix.

La fameuse courbe de l'offre et de la demande : en abcisse la quantité d'un produit offert sur le marché, en abcisse, son prix de vente. L'équilibre est atteint à l'intersection des deux courbes. On remarque donc que la loi de l'offre et de la demande se limite à ces deux dimensions : quantité et prix.

 

Certes, cette courbe, c’est le « B.A.-BA a » de l’économie. On prétend pouvoir tirer bien des leçons de cette courbe qui tente de quantifier, donc de donner une consistance mathématique à une activité sociale, c’est-à-dire à l’humain.

 

À la lecture de ce graphe, l’intersection des deux courbes (la quantité d’un produit offert sur le marché et le prix de vente) représente l’équilibre.

 

Ainsi, comme en physique, il y aurait recherche de l’équilibre, c’est-à-dire du moment parfait. Or, qui peut oser prétendre que les activités humaines, dont une des principales est l’échange, sont uniquement quantifiables pour parvenir ainsi à la perfection ?

 

Tout cela résulte d’une vue de l’esprit née au XVIIIe siècle de la pensée d’Adam Smith. C’est la dogmatique du parfait. Avant Kepler, l’Univers était fait de cercles et de sphères parfaites. On s’est peu à peu aperçu que ce n’était pas le cas et qu’aucun mouvement des astres n’était parfaitement régulier. On a même envoyé au bûcher ceux qui doutaient de ce mythe de la perfection! N’est-ce pas le cas aujourd’hui - jusqu’à présent limité à l’exclusion professionnelle – avec les économistes dits « hétérodoxes » ?

 

 

Monument à la mémoire de Giordano Bruno érigé à Rome à l'emplacement du bûcher où il est mort parce qu'il refusait les dogmes cosmologiques de l'Eglise catholique. Les économistes "hétérodoxes" de nos jours connaîtront-ils un sort équivalent ?

Monument à la mémoire de Giordano Bruno érigé à Rome à l'emplacement du bûcher où il est mort parce qu'il refusait les dogmes cosmologiques de l'Eglise catholique. Les économistes "hétérodoxes" de nos jours connaîtront-ils un sort équivalent ?

 

 

En définitive, cet équilibre parfait que chercherait à atteindre le marché, la « main invisible » du même marché et le dogme de la « concurrence libre et non faussées » ne sont-ils des vues de l’esprit ?

 

Si on observe la réalité, ce n’est pas toujours le prix le plus bas par rapport à l’offre et à la demande qui est le meilleur, mais celui qui est le plus adéquat. Le consommateur n’est pas l’individu « rationnel » de l’économie de l’offre dont la rationalité se limite à choisir ce qu’il considère comme étant le meilleur prix pour lui. Il est en réalité un citoyen capable de raisonner et de comprendre que pour avoir un produit de qualité, il faut assurer au producteur un revenu correct afin qu’il puisse vendre avec une marge raisonnable sur son prix de revient et disposer ainsi des ressources suffisantes pour assurer sa subsistance et ses investissements futurs. Et notre citoyen sait aussi que les marges successives prises par les intermédiaires – parfois inutiles – sont un élément nuisible dans la formation du prix du produit qu’il achète.

 

Prenons deux exemples actuels : le prix du lait et le prix du transport rémunéré de personnes.

 

Où est « l’équilibre » de l’offre et de la demande là où les grandes surfaces commerciales ont le monopole de la fixation du prix du lait au point qu’elles contrôlent la quasi-totalité du marché d’un produit essentiel à la vie et à la santé humaine, cela sans contrôle économique de la puissance publique ?

 

Et que se passe-t-il avec les petits producteurs, particulièrement en France et en Belgique ? Afin de garder leurs marges et de vendre le lait au prix soi-disant le plus bas au consommateur, les grandes surfaces n’acceptent d’acheter à ces producteurs qu’à un prix fixé en deçà du prix de revient.

 

Cette situation est évidemment intenable pour les producteurs d’autant plus que depuis la décision des institutions européennes d’abandonner la politique agricole commune afin d’ouvrir le marché à la concurrence, c’est-à-dire aux entreprises transnationales de l’agroalimentaire, il n’est plus question pour les producteurs d’avoir les protections des quotas et des compensations financières.

 

Cela mérite une révolution !

 

Le marché du lait sera ainsi totalement « libéralisé ». Les petits producteurs disparaîtront au profit d’une agriculture à la fois industrialisée et mondialisée qui mettra sur le marché des produits laitiers standardisés, de basse qualité, répondant à des normes sanitaires typiques d’un univers carcéral alimentaire aseptisé.

 

Ainsi, c’en est fini des produits au lait cru ! Le bon et le vrai camembert ! Le merveilleux fromage qui pue ! Tous détrônés par des pâtes soi-disant fromagères pasteurisées dénuées de goût ! Rien que cela mérite une révolution !

 

 

La dernière manifestation des agriculteurs devant les bâtiments de la Commission européenne est un avertissement dont les "huiles" devront tenir compte.

La dernière manifestation des agriculteurs devant les bâtiments de la Commission européenne est un avertissement dont les "huiles" devront tenir compte.

 

Le transport des personnes, comment le gérer dans nos cités tentaculaires dont le centre est consacré aux tours abritant les bureaux des entreprises transnationales, la périphérie aux commerces de grande surface, la banlieue logeant les classes moyennes et populaires de plus en plus précarisées en voie de « favelisation » parsemées de quelques oasis-forteresses pour les quelques centaines de nantis « pesant » financièrement à eux seuls plus de 90 % que les autres habitants ?

 

Uber est arrivé !

 

Les sociétés de transports publics sont à la peine, malgré leurs louables efforts. Quant aux taxis « classiques », ils sont chers, pas très propres, surtaxés, entre les mains de mafias, avec des chauffeurs mal rémunérés et pas toujours à la hauteur. Aussi, il n’est pas surprenant que le marché du transport des personnes soit à la merci de bouleversements. Alors ?

 

Eh, eh ! Uber est arrivé ! Sans se presser ! De Californie et a cherché à tout chambouler ! Uber, qu’est-ce que c’est ? Avant tout une « appli » pour smartphones mise au point par cette transnationale, à laquelle toute personne peut souscrire si elle a son permis de conduire et une voiture.

 

Ainsi, l’application lui sert de centrale de taxis qui lui fournit un client pour une course payée au tarif fixé par Uber qui est évidemment non concurrentiel avec celui d’un taxi ordinaire. Le chauffeur lui verse 30 % de sa recette. C’est ce qu’on appelle un système d’économie « partagée ».

 

En réalité, Uber fait travailler ses « chauffeurs » en toute illégalité, en infraction avec la loi sur le transport des personnes, sans aucune assurance pour le transport de personnes, ni protection sociale. La recette n’est pas assujettie à la TVA et le chauffeur comme Uber ne paient aucun impôt.

 

Pour Uber, l’opération financière est gagnante à tous les coups : pas de charges, pas d’investissements, bénéfice net assuré par la vente de son application et le pourcentage sur les recettes des chauffeurs. Pour le chauffeur, une rémunération en « noir », tous les risques à sa charge et à la merci du moindre anicroche. Curieux partage !

 

Et nos politiciens ultralibéraux s’enthousiasment de cette « innovation ». Enfin de la souplesse dans les transports ! Lors d’un débat télévisé à la RTBF au sujet d’Uber, le très néolibéral échevin d’Uccle Boris Dilliès, professeur à l’European communication school – une école privée multinationale – et député bruxellois n’a rien trouvé de mieux d’affirmer qu’Uber était très utile à des étudiants ivres en fin de guindaille incapables de se payer un taxi ordinaire pour retourner cuver chez papa et maman ! C’est sans conteste un argument massue pour admettre les pratiques d’Uber !

 

Borsi Dilliès le très néolibéral jeune "espoir" des libéraux bruxellois...

Borsi Dilliès le très néolibéral jeune "espoir" des libéraux bruxellois...

 

Et voilà comment on bâtit l’économie de demain. Voilà les « réformes » qu’on veut nous imposer !

 

Non, au vu de ces deux exemples – le drame des producteurs de lait et l’escroquerie Uber - la question de l’économie ne se réduit pas aux marges des différents acteurs et au prix le plus bas pour le consommateur. C’est une vue à court terme.

 

Comme il est aisé aux tenants du marché libre, à ceux qui détiennent le pouvoir absolu de l’argent de considérer l’être humain comme une unité quantifiable que l’on peut manier à sa guise. Ce réductionnisme, sans qu’ils s’en aperçoivent, qui, aujourd’hui, est l’instrument de leur pouvoir aussi absolu qu’éphémère, laissera la place à une réelle intelligence des choses. Alors, il sera trop tard pour eux.

 

L’économie, en effet, est dans sa réalité historique comme quotidienne une science humaine tenant compte de la complexité des êtres humains de quelque classe, de quelque peuple, de quelque sexe. C’est par cette voie et cette voie seulement, qu’elle peut apporter sa pierre à la connaissance de l’homme et ainsi contribuer à sa destinée.

 

 

Pierre Verhas

 

 

PS. On en sait un peu plus sur l’éviction de Paul Jorion. Le recteur de la VUB a reconnu que jamais son université n’avait pris une mesure aussi dure à l’égard d’un membre du corps académique. Il a réitéré les motifs du licenciement invoquant un prétendu refus de l’intéressé de se plier à la déontologie. Curieux tout de même que l’on s’en aperçoive juste à la veille de la rentrée universitaire !

 

Tout cela renforce l’hypothèse d’un limogeage idéologique. Les néolibéraux n’ont rien à envier des staliniens d’antan.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article

commentaires