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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 14:55

 

En un siècle, le monde, comme le dit la chanson, a changé de face. Nous vivons une « révolution permanente » pour reprendre l’expression de Trotski, mais pas dans le sens qu’il lui avait donné.

 

Pendant la majeure partie du XXe siècle, une bataille idéologique faisait rage. Les communistes, les fascistes, les héritiers des Lumières voulaient anéantir l’ancien ordre mondial pour en établir un nouveau. Lénine, Staline et Mao ont tenté de démanteler les structures de la société humaine et de construire grâce à la science un monde meilleur.

 

Voilà ce qu’écrit l’historien israélien Yuval Harari – jeune historien né en 1976 en Israël de parents libanais qui a fait son doctorat à l’Université d’Oxford. Il s’est spécialisé dans la synthèse historique. Il dit : « Les très grandes questions historiques m’ont toujours intéressé, dit-il. Par exemple, sommes-nous plus heureux que nos ancêtres ? Pourquoi les hommes ont-ils dominé les femmes dans la plupart des sociétés ? Des questions auxquelles vous ne pouvez répondre si vous ne vous penchez que sur certains aspects du sujet. » Son ouvrage le plus célèbre – le pendant du livre de Stephen Hawking « Une brève histoire du temps » - s’intitule en français : « Sapiens Une brève histoire de l’humanité » (Albin Michel, 2015). Il a été traduit en 20 langues.

 

Yuval Harari se pose sans doute la question shakespearienne en étudiant l'histoire de l'Homo Sapiens.

Yuval Harari se pose sans doute la question shakespearienne en étudiant l'histoire de l'Homo Sapiens.

 

Créer une nouvelle race d’hommes.

 

Harari poursuit : Hitler et ses sbires ont utilisé des méthodes encore plus impitoyables au service de projets encore plus ambitieux. Celui des nazis était de créer une nouvelle race d’hommes au lieu de simplement construire une nouvelle société. Ils voulaient modifier la biologie humaine, accélérer l’évolution et créer des surhommes.

Adolf Hitler avait une ambition démentielle : créer une surhumanité en écrasant l'humanité existante. L'objectif des entreprises transnationales n'en est pas si éloigné.

Adolf Hitler avait une ambition démentielle : créer une surhumanité en écrasant l'humanité existante. L'objectif des entreprises transnationales n'en est pas si éloigné.

 

Les progressistes étaient à peine moins ambitieux. Défenseurs des idées des Lumières, ils espéraient recréer le paradis sur Terre grâce à l’instruction pour tous et au progrès technologique. Ils ont renversé les structures hiérarchiques datant de plusieurs siècles et donné du pouvoir aux femmes, aux minorités et à la jeunesse.

 

Les familles et les communautés étaient les piliers de la société depuis la naissance de l’homo sapiens. Avec les progressistes, l’individu est mis au centre. Il est libéré de ses parents, de ses voisins et même de la nation et de l’Etat.

 

Moins agressifs que ceux des communistes ou des fascistes, les idéaux progressistes ont pour point commun d’avoir créé un Etat Léviathan.

 

Et pour les progressistes, ce fut une réussite en relativement peu de temps : un siècle. Ils ont fondé un système d’enseignement, de santé et de couvertures sociales qui coexiste avec un système économique de libre entreprise.

 

Une élite sans ambitions

 

Mais tout cela est menacé aujourd’hui. Les dirigeants politiques, les responsables de l’enseignement, les patrons de l’économie manquent d’ambitions au profit d’un projet mondialisé élaboré par les entreprises transnationales dont le premier objectif est le démantèlement de l’Etat. Ce sont les transnationales qui ont récupéré les grandes ambitions délaissées par les politiques.

 

Inutile d’aller à la Maison blanche, au 10 Downing street, à l’Elysée ou au Kremlin pour les trouver. Il faut aller voir les apprentis sorciers de la Silicon Valley et les argentiers de Wall Street et de la City.

 

Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Uber – ce qu’on appelle les GAFA – ont entre leurs mains des pouvoirs inégalés que jamais personne, ni aucune structure n’a eus depuis le début de l’humanité. Et tout cela se fait sans contrôle.

 

D’ailleurs, qui pourrait les contrôler ?

 

Intelligence ou conscience ?

 

La vraie question qui se pose aujourd’hui : qui l’emportera ? L’intelligence ou la conscience ? Dans le monde progressiste jusqu’à la fin du XXe siècle, intelligence et conscience étaient liées dans pratiquement tous les domaines. C’était considéré comme une évidence.

 

Aujourd’hui en ce début de XXIe siècle, en économie, l’intelligence est primordiale et la conscience n’a guère d’importance.

 

Dans une interview à la Libre Belgique du 17 octobre, l’économiste libéral Bruno Colmant déclare : « Le choc provoqué par la révolution numérique est majeur. Tout d’abord, il va toucher essentiellement le secteur tertiaire, qui constitue 70 % de notre économie. Ce secteur intègre beaucoup de tâches d’intermédiation et répétitives, soit celles qui vont être de plus en plus remplacées par des outils numériques. D’autre part, cette nouvelle économie numérique est de nature plus décentralisée. Que ce soit Uber ou le Bitcoin, on se retrouve dans des logiques et des structures où chaque agent économique se comporte comme un indépendant. Cela signifie un changement dans le rapport à l’Etat. Un indépendant contribue moins à l’Etat, tout en acceptant de moins recevoir de cet Etat. On sort d’une société fondée sur des accords collectifs pour entrer dans un modèle typiquement anglo-saxon et, je dirais même, dans un monde protestant. »

 

L'économiste Bruno Colmant semble s'enthousiasmer pour la révolution numérique.

L'économiste Bruno Colmant semble s'enthousiasmer pour la révolution numérique.

 

Certes – et nous le voyons avec Uber – les structures sont bouleversées. Mais affirmer que « chaque agent économique se comporte comme un indépendant » demande un minimum d’examen. Qu’entend-on par « indépendant » ? Il s’agit en fait d’une nouvelle forme d’exploitation de l’homme par l’homme bien plus dangereuse que les précédentes, car le soi-disant indépendant ne sait plus à quoi se référer. Prenons le cas des « taxis » Uber. Que fait un chauffeur indépendant ? Il s’inscrit chez Uber et reçoit la fameuse application Uber qui consiste en un central téléphonique de taxis « numérique ». Une commande lui arrive via l’application. Il va chercher le client et le conduit à destination comme n’importe quel autre taxi. Celui-ci paye un prix fixé par Uber et le chauffeur reçoit 20 % de la recette. Tout cela sans taxes ni charges sociales.

 

En réalité, le chauffeur « indépendant » court tous les risques : son capital, c’est sa voiture qu’il a investi lui-même. L’essence, l’entretien, les assurances sont à sa charge. Et encore, dans le cadre de la législation actuelle, il ne peut prendre une assurance professionnelle, puisqu’il ne rentre pas dans le cadre légal du transport rémunéré des personnes. Donc, c’est le chauffeur qui court tous les risques. On ose appeler cela « l’économie partagée ». Il s’agit en réalité d’un contrat léonin où Uber se contente de vendre son application et d’encaisser la majeure partie des recettes de ses chauffeurs abonnés, sans investissements ni risques de sa part.

 

Système révolutionnaire

 

D’autre part, un système comme Uber est aussi révolutionnaire puisqu’il viole délibérément les lois du pays où il s’installe. Et c’est volontaire : il s’agit de lois de protections et ce type de législation gêne très fort les transnationales qui veulent les éradiquer dans tous les domaines. Ainsi, le fameux TTIP (Traité Transatlantique pour l’Investissement et le Partenariat) poursuit le même objectif : rendre caduques toutes les lois de protections du commerce, des services et de la production au nom du sacro-saint libre échange et du dogme de la « concurrence libre et non faussée ». Là aussi, c’est léonin, puisque une entreprise transnationale aura plus de pouvoir qu’un Etat par le système de tribunaux privés.

 

A la question : Où les Etats seront discrédités au profit des grandes entreprises technologiques ? Colmant répond : « Les Etats vont en effet se retrouver de plus en plus écartelés entre des engagements collectifs qu’ils doivent honorer et des sources de prélèvement sur les richesses qui s’émiettent de plus en plus. »

 

C’est parfaitement exact. Et c’est aussi une raison essentielle pour que l’on construise une structure démocratique et étatique européenne à la place de l’Union européenne actuelle, instrument du néolibéralisme. Un retour à l’Etat-nation signifiera l’impuissance et la défaite avec ses conséquences inéluctables.

 

Nous assistons donc à une déstructuration sociale par la disparition de plusieurs professions au profit d’algorithmes. D’après une étude effectuée par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michel A. Osborne intitulée The Future of Employment parue en 2013, 47 % des emplois américains auront disparu d’ici 2030. Cela va du démarcheur téléphonique aux arbitres sportifs, en passant par les boulangers, les conducteurs de bus, les ouvriers du bâtiment, les serveurs et barmen, les marins et j’en passe.

 

La révolution industrielle du XIXe siècle a eu pour conséquence la création d’une toute nouvelles classe ouvrière urbaine – qui a dépeuplé les campagnes – le XXIe siècle pourrait voir – du moins dans le monde développé – la naissance d’une nouvelle classe pléthorique composée d’individus économiquement inutiles.

 

Il faudra donc de nouveaux modèles économiques et sociaux bien plus ambitieux que ceux de Marx, de Lénine, de Mao, de Rousseau ou de Keynes.

 

Les habits anciens de feu le Président Mao commencent à s'éffilocher.

Les habits anciens de feu le Président Mao commencent à s'éffilocher.

 

Le point faible est de croire à une nouvelle société d’abondance dans laquelle il n’y a plus de producteurs, mais uniquement des consommateurs. Les producteurs se trouvent dans le Tiers-monde et pourraient se soulever. En plus, on ne tient nul compte des impératifs écologiques, des inégalités et de la concentration du capital.

 

Nous assistons donc en notre temps à deux phénomènes : ce que j’appelle l’« orwellisation », c’est-à-dire l’extension de la surveillance totale et à l’« uberisation », c’est-à-dire la suppression des métiers qui permettent à l’homme d’utiliser ses outils à sa guise par l’extension de ce qu’on appelle faussement l’économie du partage.

 

Il s’agit de deux faces d’une révolution que nous sommes en train de vivre sans bien nous en rendre compte : la révolution numérique. Toute notre vie et celle de nos descendants en seront bouleversées La structure de la société risque de s’effondrer au profit d’une atomisation des relations sociales tuant toute solidarité et instaurant la loi du plus fort.

 

Yuval Harari ajoute : « En tant qu’historien, je ne suis pas en mesure de juger si un tel projet est réalisable. Toutefois, je sais que les accomplissements des hommes sont rarement à la hauteur de leurs espoirs. Même s’ils n’y sont pas arrivés, les communistes ont marqué le XXe siècle par leur volonté de vaincre les inégalités entre les hommes. Notre siècle sera peut-être caractérisé par la tentative d’améliorer l’être humain et de braver la mort, même si cela est un peu prématuré. Les mentalités ont changé. Au revoir l’égalité, bonjour l’immortalité. »

 

Et Harari avertit : « Il est dangereux d’associer des technologies qui permettent de contrôler la vie et la mort à des politiques mégalomaniaques, mais il serait encore plus dangereux de faire l’autruche. »

 

Les hommes politiques sont-ils véritablement responsables ? Ils refusent de se projeter dans l’avenir. Le même Harari pose la question : « Si les hommes politiques ne veulent pas assumer la responsabilité de planifier l’avenir, quelqu’un d’autre le fera. Ainsi, il se pourrait que les décisions les plus importantes de l’histoire de l’humanité soient prises par un minuscule groupe d’ingénieurs et d’hommes d’affaires, tandis que les hommes politiques seront occupés à débattre sur les quotas d’immigration et sur l’Euro. »

 

Big Brother n’est pas mort. Il a de multiples visages et il vous regarde toujours.

 

Cependant un point fondamental et passé sous silence : ce projet est au seul service de l’oligarchie mondialisée et ne donne même pas l’illusion d’un progrès pour l’immense partie de l’humanité méprisée, exploitée et délaissée. Un tel déséquilibre n’est pas tenable en dépit des colossaux les moyens concentrés entre quelques mains.

 

Et la Résistance s’organise peu à peu.

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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commentaires

Lombet 19/10/2015 16:50

Comme d'habitude un excellent article;