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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 10:27

 

 

Jacques Hermans, éditeur de Licap, une maison d’édition bruxelloise spécialisée dans la publication de livres scolaires et religieux, vient de se fendre d’une tribune dans la « La Libre Belgique » du 27 avril 2016 où il défend le globish.

 

 

Le globish est un ersatz de l’anglais qui a été « inventé » dans les bureaux de la Commission européenne. C’est une langue qui peut être parlée par des personnes ayant une connaissance sommaire du vocabulaire et de la syntaxe de la langue de Shakespeare. Il a pour objet de permettre à un maximum de locuteurs de langues différentes de pouvoir se comprendre. On conçoit aisément que c’est utile au sein d’une institution qui comprend des fonctionnaires de 28 nationalités différentes et qui reconnaît 24 langues officielles.

 

 

 

Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles : 28 nationalités différentes, 24 langues officielles

Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles : 28 nationalités différentes, 24 langues officielles

 

 

Mais, ce n’est pas le principe du globish qui est un peu l’esperanto des Eurocrates, qui est en cause, c’est son concept.

 

 

M. Hermans défend le globish comme étant un outil d’intégration qu’il définit comme suit :

 

 

« Il s’agit d’un langage artificiel qui est une forme dépouillée de l’anglais possédant une grammaire simplifiée et qui ne compte pas plus de 1 500 mots. D’aucuns prétendent que cette version light de l’anglais courant permet désormais de converser, efficacement et sans grands efforts ni connaissance approfondie de la grammaire, avec les anglophones d’abord, mais aussi avec les autres, les non anglophones - c’est-à-dire 88 % des habitants de la planète. Le globish donnerait même aux francophones un avantage considérable sur les anglophones qui se persuadent d’être compris partout, mais ne le sont guère… »

 

 

Jacques Hermans va même jusqu’à prétendre que le globish sauvera la langue française de l’invasion anglo-saxonne, puisque, d’après lui, le locuteur francophone usant du globish se fera mieux comprendre qu’un locuteur anglophone usant de sa propre langue qui est plus complexe, donc moins compréhensible par un interlocuteur « moyen » !

 

 

L’auteur-éditeur constate que l’anglais est de plus en plus utilisé dans les universités :

 

 

« Ainsi, le nombre de professeurs internationaux donnant leurs cours exclusivement en anglais ne cesse d’augmenter. Les universités sollicitent de plus en plus souvent un financement international et les formalités administratives se font en… anglais. Enfin, les programmes Erasmus (5 à 6 millions d’étudiants ont déjà bénéficié d’une mobilité internationale depuis 25 ans) ont eux aussi accéléré l’introduction de l’anglais dans le monde universitaire. »

 

 

On le sait : la langue de l’économie, la langue de la science, la langue du commerce, la langue de la technique, c’est incontestablement l’anglais. Hermans prend exemple sur les Néerlandais qui parlent l’anglais à 90 %. Il est vrai que lorsqu’on se rend aux Pays Bas, on entend les gens parler indifféremment anglais et néerlandais. Les Belges néerlandophones ne sont pas aussi « accrocs » à la langue de Mme Thatcher, mais en ont une meilleure connaissance que les francophones. Et ne parlons pas de la France ! Cela n’empêche que Hermans y va de son petit laïus méprisant à l’égard du néerlandais :

 

 

« De fait, pourquoi ne pas encourager l’usage de l’anglais sans rancune et même avec entrain ? Quitte à ce que le néerlandais, langue parlée par un peu plus de 20 millions de locuteurs dans le monde, soit relégué au rang de langue des petites choses de tous les jours, impropre à l’usage scientifique. »

 

 

Au nom de quoi, ce Monsieur peut-il se permettre de qualifier le néerlandais impropre à l’usage scientifique ? Parce qu’il n’a que 20 millions de locuteurs dans le monde ? Curieux arguments !

 

 

Cette discussion sur la place de l’anglais par rapport aux autres langues est assez vaine. Si l’anglais est dominant dans le monde, c’est parce que les Anglo-saxons forment la plus grande puissance, tout simplement. Du temps de Napoléon, toute l’élite européenne parlait le français. C’est l’histoire qui détermine la diffusion d’une langue, c’est-à-dire de la culture de la puissance dominante du moment.

 

 

Le véritable danger du globish est sa simplicité. Il s’agit de la novlangue d’Orwell. La simplification signifie que la langue devient essentiellement utilitaire et qu’il est malaisé de manier les concepts. En d’autres termes, le débat d’idées devient quasi impossible dans un idiome réduit à la syntaxe sommaire.

 

Dans la simplification, il y a d’abord la diminution du nombre de mots. Dans son livre « Les Langages de l'humanité », Michel Malherbe tente une définition du nombre de mots d'une langue :

 

 

« La seule définition qu'on puisse donner du nombre de mots d'une langue est celle du nombre de mots contenus dans le dictionnaire le plus complet de cette langue... Le français usuel comprend environ 32 000 mots parmi lesquels 20 000 d'origine savante ou étrangère et 12 000 d'origine populaire... L'anglais considéré comme particulièrement riche dispose de plus de 200 000 mots ce qui ne signifie pas que la langue courante en fasse usage ».

 

 

Quand on sait que le « globish » ne compte que 1 500 mots ! Son usage a d’ailleurs déjà provoqué des incidents au sein de la Commission européenne. Ainsi, une disposition relative aux intérêts de l’Estonie n’a pu être appliquée. Elle fut rédigée en anglais simplifié, autrement dit en « globish ». Sa traduction en langue estonienne a donné un tout autre sens à ce texte et allait à l’encontre des accords qui en sont à l’origine !

 

 

Mais cette novlangue eurocrate a un autre aspect qui a été dénoncé il y a longtemps et bien avant qu'elle existe, par George Orwell.

 

 

 

George Orwell s'est toujours préoccupé du danger de l'usage politique du langage.

George Orwell s'est toujours préoccupé du danger de l'usage politique du langage.

 

 

 

George Orwell s’inquiétait dès 1946 de l’évolution de la langue anglaise dans un essai intitulé La politique et la langue anglaise. Il écrivait :

 

 

« Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas indispensable vers la régénération politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels. »

 

 

George Orwell, dans l'annexe à « 1984 » intitulée : « Les principes de la novlangue » écrit :

 

 

« En dehors du désir de supprimer des mots dont le sens n’est pas orthodoxe, l’appauvrissement du vocabulaire était considéré comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont on pouvait se passer. La novlangue était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but. »

 

 

Bien sûr, ce n’est pas le but avoué du globish, mais cet idiome constitue sans conteste un appauvrissement linguistique. Et cela peut mener à terme à élaborer une langue « orthodoxe » où le « politiquement correct » du moment règnerait en maître. Cela conduit aussi à la simplification de l’argumentation. Enfin, comme écrit Orwell (remplacer « novlangue » par « globish ») :

 

 

« Une personne dont l’éducation aurait été faite en novlangue seulement ne saurait pas davantage que égal avait un moment eu le sens secondaire de politiquement égal ou que libre avait un moment signifié libre politiquement (…) Et l’on pouvait prévoir qu’avec le temps les caractéristiques spéciales de la novlangue deviendraient de plus en plus prononcées, car le nombre de mots diminuerait de plus en plus, le sens serait de plus en plus rigide, et la possibilité d’une impropriété de termes diminuerait constamment. »

 

 

Cela n’a pas l’air de préoccuper outre mesure notre éditeur. Dans sa tribune, il écrit, toujours en évoquant les Néerlandais anglophones :

 

 

« Epousant le mode de penser anglo-saxon, on peut dire que le « Vliegende Hollander » est né polyglotte. Il y a belle lurette qu’il a adopté l’anglais, nouvelle « lingua franca ». « Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée », affirme Claude Hagège. Même si le prix à payer de cette nouvelle « lingua franca » est de voir se généraliser toujours plus la pensée anglo-saxonne. »

 

 

Le globish va bien au-delà du mode de pensée anglo-saxon, ou plutôt il impose un mode de pensée ultralibéral qui provient du monde anglo-saxon. Il installe donc une idéologie en tuant tout esprit critique.

 

 

Certes, Jacques Hermans voit dans le globish un outil d’intégration européenne qui viendrait en complément de la langue véhiculaire de chaque individu. Mais, c’est un jeu dangereux.

 

 

La tour de Babel et surtout nos libertés valent mieux qu’une entité linguistique uniforme et dépouillée.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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