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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 20:56

 

Les attentats du 22 mars à Bruxelles et à Zaventem qui ont suivi ceux du 13 novembre à Paris ont profondément marqué les esprits. Les 130 morts et quelque 500 blessés dans la Ville Lumière et les 32 personnes massacrées et environ 200 blessés dans la capitale de l’Europe et son aéroport, sont cependant peu de choses à comparer au nombre de victimes de la route en France et en Belgique.

 

Pourtant, il y a quelque-chose de profondément spécifique. Ces tueries furent volontaires et s’inscrivent dans un rapport géopolitique de forces à l’échelle mondiale. Et elles posent la question fondamentale de la relation entre groupes de cultures et de convictions philosophiques et religieuses différentes au sein d’un même pays. Et n’oublions pas les médias qui ont amplifié à l’envi ces événements.

 

Ces actes ont surtout mis en lumière nos faiblesses individuelles et les carences de notre société qui peine à s’adapter à un monde qui change à une vitesse inégalée, à un monde où d’un point à l’autre de la planète Terre s’échangent en un instant un nombre incommensurable d’informations. Et surtout à un monde qui s’avère inapte à répondre aux défis posés par ces bouleversements parmi lesquels il faut compter le terrorisme.

 

J’ai l’honneur et le plaisir de connaître personnellement Paul et Ahmed (les prénoms ont été volontairement changés). Paul, un « Blanc Bon Belge », comme il se définit, est cadre supérieur dans le secteur financier et Ahmed, belgo-marocain, fils de parents immigrés en Belgique, est réviseur d’entreprises. Tous deux occupent donc des fonctions importantes dans l’économie belge.

 

Suite aux attaques du 13 novembre, Ahmed et Paul ont décidé de procéder à un échange épistolaire afin de coucher sur papier leurs conceptions respectives de la « tolérance ». Cet échange a débuté quelques jours après la seconde vague d’attentats, ceux du 22 mars.

 

Ils m’ont fait le plaisir de me communiquer ces lettres et m’ont autorisé à les publier sur le blog « Uranopole ». Qu’ils en soient remerciés.

 

Ces missives sont émouvantes et intéressantes. Elles expriment deux sensibilités différentes qui se rejoignent dans la fraternité. Elles reflètent aussi le traumatisme causé par ces attaques et elles sont surtout l’expression de deux regards lucides sur notre monde en proie non pas au « choc des civilisations » qu’Ahmed et Paul dénoncent, mais à la confrontation entre ceux qui défendent les valeurs issues des Lumières et ceux qui nient toute autonomie à l’individu soumis à une dogmatique qui l’aveugle. Les uns et les autres peuvent-ils cohabiter ? C’est la question à laquelle les deux correspondants apportent chacun leur réponse.

 

Voici.

 

Pierre Verhas

 

Les intertitres sont d’Uranopole.

 

 

Lettre 1 : Paul à Ahmed

 

 

Bruxelles, le 30 mars 2016

 

Mon cher Ahmed,

 

Voici quelques mois, nous avions tous deux décidé de débattre sur le thème de la tolérance en une réflexion spécifique autour du terrorisme, en lien avec les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

 

Depuis lors, de nouvelles attaques terroristes ont été perpétrées… À Bruxelles, cette fois… De nouveaux attentats à l’aéroport de Zaventem et dans le métro bruxellois… Bilan : plus de 30 morts, 200 blessés et tout un peuple en deuil. Tout un peuple, dont je fais partie.

 

 

Attentat au métro Maelbeek : tout un peuple est en deuil.

Attentat au métro Maelbeek : tout un peuple est en deuil.

 

 

Dès l’annonce des attentats de Bruxelles, dès les premières heures de cette dramatique matinée du 22 mars, je me suis senti, comme tant de mes compatriotes, submergé par un sentiment de tristesse… Etonnamment, aucune colère... Juste une immense tristesse… Et un besoin de communion, de « reliance » avec tous ces Bruxellois qui, comme moi, souffrent de l’atteinte ainsi portée à la convivialité d’une ville cosmopolite dont nous sommes si fiers… De l’atteinte portée à cette liberté à laquelle nous sommes tant attachés.

 

Les experts en tous genres se succédaient au micro des stations de radio et sur les plateaux des chaînes de télévision. Leurs analyses étaient brillantes. Que pouvais-je, pour ma part, apporter au débat ?

 

Si ce n’est mon humble témoignage… Un témoignage que je voulais confronter avec le tien, Ahmed… Nous avons déjà eu, toi et moi, tant de discussions sur ces problématiques… Toi, Ahmed, mon compatriote belge et bruxellois… Toi, qui m’enrichis de ton point de vue nécessairement différent du mien, du fait de tes origines marocaines, de ta culture musulmane et de ton histoire personnelle d’immigré. D’où, cet échange de lettres.

 

 

Et voilà Molenbeek

 

 

Bien sûr, d’emblée, dès avant les attentats de Bruxelles, j’avais pensé évoquer la situation de Molenbeek, la plus illustre de nos communes bruxelloises, célèbre désormais dans le monde entier.

 

 

Hommage des habitants de Molenbeek aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015

Hommage des habitants de Molenbeek aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015

 

 

Souviens-toi, Ahmed, des paroles du Président François Hollande au lendemain du 13 novembre : « Les actes de guerre de vendredi ont été décidés, planifiés en Syrie, ils ont été organisés en Belgique, perpétrés sur notre sol avec des complicités françaises. » Immédiatement, la Belgique, en général, et Molenbeek, en particulier, sont montrées du doigt comme le sanctuaire du radicalisme islamique, essentiellement salafiste, et comme base arrière logistique du djihadisme européen.

 

Le politologue Gilles Kepel le proclame : « Molenbeek est devenue la capitale du jihad européen (…), une véritable enclave où toute une population peut protéger quelqu'un, s'opposer à son arrestation en lui portant assistance. Face à cela, le travail de la police est très compliqué. (…) C'est devenu la première communauté islamiste d'Europe. Molenbeek a détrôné Trappes et Lunel en la matière. Il faut savoir que ce quartier est aussi devenu capitale du trafic de shit. Les djihadistes se nourrissent de l'argent de ce trafic et achètent des armes avec. »

 

Le philosophe Alain Finkielkraut se montre quant à lui totalement défaitiste, lorsqu’il dit : « L’islamisme est majoritaire à Molenbeek, il n’y a plus rien à faire. »

 

 

Le philosophe et académicien Alain Finkielkraut se montre particulièrement pessimiste.

Le philosophe et académicien Alain Finkielkraut se montre particulièrement pessimiste.

 

 

Enfin, encore un cran au-dessus, tout le monde se rappelle des propos « chocs » d’Eric Zemmour le lundi 16 novembre 2015 sur RTL : « Au lieu de bombarder Raqa (le fief de Daech en Syrie), la France devrait bombarder Molenbeek d’où sont venus les commandos du vendredi 13. »

 

Certes, le caractère outrancier de ces accusations ne résiste guère à l’analyse objective et minutieuse. Pourtant… Pourtant, si les terroristes qui ont frappé dans nos deux pays sont autant français que belges, nombre d’entre eux – il faut l’admettre – ont, à tout le moins, séjourné à Molenbeek. Et cette situation ne date pas d’hier… Déjà en 2001, on apprenait que le Tunisien Abdessatar Dahmane, un des deux assassins du commandant Massoud en Afghanistan, avait longtemps vécu à Molenbeek. Idem, en 2004, pour le Marocain Hassan El Haski, l’un des concepteurs des attentats de Madrid qui ont tué près de 200 personnes. Même chose pour Ayoub El Khazzani, le terroriste du Thalys neutralisé à temps par des voyageurs américains. Ce Marocain vivait en France mais avait séjourné chez sa sœur, domiciliée à… Molenbeek. Quant au Franco-Algérien Mehdi Nemouche, auteur de la fusillade qui a tué 4 personnes au Musée Juif de Bruxelles, il avait, lui aussi, habité à Molenbeek avant de passer à l’acte. Enfin, Salah Abdeslam, l’ennemi public numéro 1, alors qu’il est traqué par toutes les polices d’Europe, essaye de trouver une dernière planque à quelques mètres de sa maison familiale à… Molenbeek ! C’est là qu’il est appréhendé par les enquêteurs belges le 18 mars dernier. Et je pourrais encore allonger la liste des islamo-terroristes ayant un lien avec ce quartier de Bruxelles…

 

Si ces réalités sont incontestables, les accusations proférées à l’encontre de Molenbeek ont provoqué des blessures en Belgique.

 

 

Quid, en définitive, de Philippe Moureaux ?

 

 

D’abord chez Philippe Moureaux, l’ancien bourgmestre de Molenbeek… Depuis déjà de longues années, en Belgique même, les opposants politiques de Moureaux lui reprochent d’avoir non seulement fermé les yeux sur les dérives communautaristes islamistes à Molenbeek mais même peut-être d’avoir favorisé l’implantation de poches de radicalisation dans sa commune. Pourquoi un laïque, comme Philippe Moureaux, professeur honoraire d’histoire à la très laïque Université Libre de Bruxelles, aurait-il agi de la sorte ? Par idéologie, sans doute… Certains n’hésitent pas à taxer d’islamo-gauchiste, ce politicien, positionné à la gauche du PS, qui se revendique lui-même du marxisme (ce qui est plutôt rare de nos jours au PS) et qui fut un fervent soutien du FLN lors de la guerre d’Algérie. Par opportunisme électoraliste, prétendent certains… Philippe Moureaux aurait, en effet, trouvé chez les Molenbeekois d’origine maghrébine un véritable réservoir de voix, ce qui l’aurait empêché de prendre quelque mesure que ce soit, qui aurait pu être interprétée comme hostile aux musulmans.

 

 

Philippe Moureaux , alors bourgmestre, contemple le marché de Molenbeek de son bureau à la maison communale.

Philippe Moureaux , alors bourgmestre, contemple le marché de Molenbeek de son bureau à la maison communale.

 

 

Sa mise en cause par les médias belges et étrangers, ainsi que par bon nombre de politiciens (y compris au sein de son propre parti) a incité Philippe Moureaux à se justifier dans un livre publié voici quelques semaines : « La Vérité sur Molenbeek ». J’aurais d’ailleurs personnellement préféré que Philippe Moureaux l’ait intitulé : « Ma Vérité sur Molenbeek » !

 

Je voudrais en citer ici deux extraits. Dans ce premier passage, l’auteur défend une approche inclusive et non répressive des musulmans radicalisés :

 

« Ramener ces jeunes, hommes et femmes, à une vision plus humaniste de leur religion demandera des efforts dans les domaines les plus divers et ne réussira pas si notre société accentue son discours islamophobe et pratique une répression aveugle.

 

Pour conclure cette brève analyse de l’importance du religieux, je dirai qu’il joue un rôle non négligeable dans la radicalisation, mais qu’il s’est nourri de notre aveuglement et d’un terreau social qui alimente rancœur, désillusion et haine à l’égard d’une société qui traite les personnes issues de l’immigration comme on traitait les ‘classes dangereuses’ au dix-neuvième siècle et les juifs avant la Deuxième Guerre mondiale. »

 

Plus loin, Philippe Moureaux revient sur les accommodements raisonnables qu’on lui a reprochés et sur ses relations avec les mosquées molenbeekoises :

 

« Mes relations avec ces mosquées vont me conduire à mettre en place une initiative qui, depuis lors, a été suivie par nombre de mes collègues. Je réunis autour de moi au moins une fois par an, les représentants des mosquées avec lesquels j’ai ouvert un dialogue. Mon premier souci est d’obtenir leur collaboration pour éviter des heurts entre populations au moment du ramadan. En effet, les rues des quartiers populaires de la commune étaient en fin de journée le lieu de rassemblements incontrôlés dans une forme d’anarchie négative pour ceux qui ne participaient pas aux achats compulsifs qui se déroulent dans les heures qui précèdent la rupture du jeûne. J’obtiens la collaboration des mosquées à ce sujet. Elles acceptent de faire distribuer des avis à la population, rédigés en français et en néerlandais, avec traduction en arabe et en langue turque. Dans cette circulaire, j’appelle mes concitoyens musulmans à éviter des concentrations qui nuisent à une cohabitation harmonieuse. Avec l’appui de la police, un minimum de discipline s’installe et anticipe les heurts qui avaient pris une tournure inquiétante dans la période précédente.

 

En d’autres circonstances, les mosquées avec lesquelles j’avais créé une relation de confiance m’ont aidé à éviter des soubresauts violents qui auraient pu se développer dans la jeunesse. »

 

Voilà pour Philippe Moureaux…

 

Les accusations des médias étrangers ont également blessé toute la population molenbeekoise et au-delà tous les Bruxellois de confession islamique, qui se sont sentis injustement stigmatisés, fustigés… Les Molenbeekois sont majoritairement musulmans ; une partie de ces musulmans adhèrent à une conception intégriste de leur religion ; mais les terroristes et leurs complices constituent une infime minorité, quelques dizaines d’individus en tout et pour tout…

 

Enfin, les critiques de laxisme et d’angélisme, adressées à la Belgique depuis l’étranger et singulièrement depuis la France, ont affecté une majorité de Belges. Il n’est pas agréable, quand on est un « petit Belge », de recevoir des leçons du grand voisin français… Surtout lorsque ces leçons sont – et nous le savons – en partie justifiées… Nos services de police et de renseignement, ainsi que notre appareil judiciaire sont à la taille du pays et, de surcroît, morcelés par un système fédéral d’une incroyable complexité ! Le fameux mille-feuilles belge…

 

Notre manière de vivre est en cause.

 

Mais ce qui nous fait le plus mal, à nous les Belges, c’est de voir remise en cause notre manière de vivre, libre, insouciante, conviviale… Gaie, comme on dit si souvent chez nous ! Cet art de vivre à la belge qui nous caractérise si profondément et dont nous ne sommes pas prêts à nous départir.

 

C’est précisément ce modus vivendi que visait le Ministre israélien des Transports et du Renseignement, Israël Katz, dans une interview donnée le lendemain des attentats de Bruxelles. Je le cite : « Si en Belgique ils continuent à manger leur chocolat, à profiter de la vie, à se présenter comme de grands libéraux et démocrates et à ne pas prendre en compte qu'une partie des Musulmans qui sont là-bas organisent des actes terroristes, ils ne seront pas capables de se battre contre eux. »

 

Eh oui… Les réactions respectives du gouvernement français (de gauche) après les attentats du 13 novembre et du gouvernement belge (de droite) après les attentats du 22 mars ont été bien différentes.

 

« Nous sommes en guerre. Décrétons l’état d’urgence. Révisons la Constitution en vue d’y prévoir la déchéance de la nationalité pour les terroristes. », du côté français. « Pas de guerre. Pas de pouvoirs spéciaux (ce n’est pas dans notre culture politique). », du côté belge.

 

Alors… La Belgique, royaume des Bisounours ? Bruxelles, patrie du « peace and love » ? Tout le monde, il est beau; tout le monde, il est gentil ?

 

Et si tout cela n’était qu’une façade qui masquait une réalité beaucoup plus dure… Celle d’une ville à deux vitesses… Les beaux quartiers riches d’un côté, avec les exilés fiscaux français, les fonctionnaires européens surpayés, la bourgeoisie belge de souche… Les communes défavorisées de l’autre côté, avec les écoles poubelles, le chômage des jeunes qui dépasse le seuil de 50% et une population d’origine musulmane en butte à d’inacceptables préjugés, frappée par une ségrégation larvée…

 

Bruno Debaix est professeur dans une école secondaire de Bruxelles. Najim Laachraoui, un des kamikazes de Zaventem, fut un de ses élèves. Voici ce que Bruno Debaix en disait, il y a quelques jours, dans le quotidien bruxellois « Le Soir » : « Najim était sympathique, très intelligent. Il réussissait bien à l'école. Il n'avait pas de problème de comportement, et il était sociable avec les autres. Il était intéressé par bien d'autres choses que l'islam. Il apparaissait comme un garçon en colère, parce qu'une partie de son identité, l'identité musulmane, n'était pas bien acceptée. Il vivait notre société comme rejetant une partie de lui-même. Et ça n'a rien d'exceptionnel, beaucoup d'élèves sont comme ça ! C'est normal, lorsqu'on regarde les médias, lorsqu'on écoute les gens, l'islam n'a pas bonne presse. Alors quand on est musulman, on se sent sali par tous ces regards, par tout ce qui se dit sur son identité. Najim, peut-être un peu plus qu'un autre, mais comme beaucoup, était en colère, et donc il était en recherche. »

 

Alors, qu’en est-il ? Les attentats de Paris et ceux de Bruxelles, sont-ils la conséquence d’un excès de tolérance ou d’un manque de tolérance ? C’est la question que je me pose… C’est la question que je te pose, Ahmed.

 

Je t’embrasse.

 

Paul

 

 

Lettre 2 : Ahmed à Paul

 

Fès, le 6 avril 2016

 

Mon cher Paul,

 

Je réponds à ta lettre de la ville de Fès, véritable joyau de la civilisation islamique abritant la plus vieille université du monde et une destination, jadis, particulièrement appréciée par des touristes du monde entier mais aujourd’hui touristiquement meurtrie suite à cette ambiance de terreur voulue par les ennemis de la liberté. Ici les « Panama Papers » ne font pas l’actualité. En revanche, la sortie de la Ministre Laurence Rossignol sur les vêtements islamiques n’est pas passée inaperçue. Plusieurs commentateurs estiment qu’il s’agit d’une intrusion dans la liberté de choix d’une manière de se vêtir. Ici, les islamistes sont sortis gagnants de ce débat s’il y en a eu un et le voile constitue aujourd’hui une pratique largement répandue chez les femmes dans une ambiance d’hypocrisie généralisée. Pire, j’ai même eu droit aux théories de complot contre un Maroc et un islam progressiste et pacifique. J’aurai l’occasion de revenir sur le fossé culturel dans ma prochaine lettre.

 

 

Islam et identité

 

 

Tu as raison de me rappeler toutes ces discussions que nous avons eues sur l’islam et sa place dans notre société. Je t’avais souvent fait l’aveu de ma méfiance, qui pouvait, je l’admets, muter en mépris à l’égard des décisions et surtout des non décisions politiques et sociétales favorables au renforcement de la religiosité des identités. La tolérance et l’humanisme étaient ton maître mot, mon très cher Paul. Tu y es très attaché. Je me rappelle de cet échange que tu as eu avec mon épouse, une vraie Molenbeekoise comme tu le sais, lors duquel tu lui décrivais, avec conviction, l’attitude humaniste que tu réserves aux barbus islamistes que tu croises à Bruxelles, Nadia te secouait sans modération, tentant de t’avertir de toute la haine que ces êtres témoignent à l’égard de nos valeurs. Sans la contrarier, tu restais fidèle à toi-même. Mais aujourd’hui, comme tu le rappelles dans ta lettre, nous sommes face à une nouvelle donne, nous ne sommes pas seuls à discuter et à nous poser des questions sur l’état du « vivre ensemble » dans certains de nos quartiers.

 

Les récentes informations confirment les propos du Président français quant aux activités terroristes dans nos quartiers.

 

Le philosophe Finkielkraut a certainement raison en ce qui concerne une proportion non négligeable des populations de certains quartiers qui vont d’ailleurs au-delà de la commune de Molenbeek, plusieurs arrestations et planques ayant été localisées à Anderlecht, Forest, Etterbeek, Laeken, Bruxelles-ville, et nos deux communes Schaerbeek et Neder-over-Hembeek. Toutefois, je me veux optimiste quant à notre capacité à en réduire la portée mais à condition d’oser enfin admettre les véritables enjeux et de trancher dans le bon sens, j’aurai l’occasion de revenir dessus.

 

Quant à Eric Zemmour, sa grande culture et sa connaissance de l’histoire de France sont gâchées par un racisme primaire contre tout ce qui n’est pas suffisamment français à ses yeux, ses propos sur Molenbeek relèvent au mieux de la mauvaise plaisanterie, au pire d’un complexe de supériorité napoléonien, dommage !

 

Le commentaire du ministre israélien est insultant et j’estime que la meilleure réponse à une insulte est l’indifférence.

 

L’analyse la plus intéressante est, à mon humble avis, celle de Gilles Kepel qui pointe le danger d’une identité où la composante religieuse prime sur tout et efface tout autre référentiel participant à cette œuvre complexe qu’est l’identité. Amin Maalouf écrit dans son excellent livre « Les identités meurtrières » : « Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne ». Les penseurs et leaders de l’islam politique ne sont pas du tout du même avis et estiment que la religion fait l’identité, le reste relève du détail. Je ne peux m’empêcher de rappeler ici l’analyse de Tariq Ramadan au sujet de la compatibilité entre le fait d’être musulman et le fait d’être français, l’idéologue de l’islam politique livre une analyse qui ne laisse aucune place à l’ambigüité : « musulman, c’est une conception de la vie, c’est le sens de ma vie et le sens de ma mort, c’est au-delà de tout, français, c’est ma situation géographique, et ma situation géographique, elle ne peut pas avoir raison de ma vie et du sens que je donne à ma vie ».

 

 

 

Tariq Ramadan : une analyse qui ne laisse aucune place à l'ambigüité...

Tariq Ramadan : une analyse qui ne laisse aucune place à l'ambigüité...

 

 

Ce que Gilles Kepel constate est le résultat de cette islamisation à outrance de l’identité exacerbée par un discours victimaire, un ressenti de rejet, une géopolitique qui n’est pas à la portée de tous. Le tout constitue un cocktail favorable aux pires complexes d’infériorité conduisant certains aux incompréhensibles comportements antisociaux comme ceux de protéger un terroriste ou de tolérer voire d’encourager une activité criminelle (le trafic de drogue, le blanchiment d’argent, les fraudes sociales, voire la prostitution) puisque les auteurs sont avant tout et après tout des musulmans et que c’est la seule chose qui compte dans un contexte de guerre contre les anti-islam. Inutile d’expliquer le lien avec les propos de Tariq Ramadan.

 

 

Revoilà Philippe Moureaux !

 

 

Pour autant, il n’est pas question de laisser penser que chaque musulman est automatiquement sujet à cette chaîne qui mène vers l’intolérance, voire la haine de l’autre. Mais force est de constater qu’il est temps de s’inquiéter du succès de l’idéologie opposant l’islam au reste du monde auprès de certains concitoyens dans nos quartiers. Ta lettre met suffisamment en évidence les parcours et séjours de plusieurs terroristes dans la commune de Molenbeek ; tous ces séjours ont nécessité des complicités, c’est une évidence qu’il convient de s’avouer.

 

Philippe Moureaux a, à mes yeux, fauté, et il est loin d’être le seul, par un mélange composé d’une part, d’un idéalisme de gauche digne des révolutionnaires cubains et d’autre part, d’une confusion entre laxisme et tolérance. L’électoralisme auquel sont soumis tous les politiques a, sans doute, renforcé la dangerosité de ce mélange. Ce que je reproche le plus à Philippe Moureaux est sa participation à la division et ses propos et actions défavorables au vivre ensemble.

 

D’un côté, il justifie la haine qui fait de lui, et malgré lui, je l’espère, un allié incontestable des idéologues de l’islam politique. Les extraits de son livre « Ma vérité sur Molenbeek » cités dans ta lettre incluent de bons exemples :

 

- Lorsque Philippe Moureaux accorde une telle gravité aux discours islamophobes et prétend que la société belge pratique une répression aveugle à l’égard des citoyens de confession musulmane, il émet un message particulièrement semblable à ceux véhiculées par les ennemis de la liberté visant, dans un premier temps, à favoriser le repli sur soi et dans un second temps, à amener certains vers la haine de l’autre, forcément Belge, Français, Néerlandais non musulman.

 

- Lorsque Philippe Moureaux décide de traduire en arabe des textes émanant d’une autorité, il participe à l’alimentation de cette illusion, très chère aux idéologues de l’islam politique, que le citoyen musulman a le droit que l’on s’adresse à lui dans la langue de sa religion. Pire, il donne aux revendications visant à une adaptation de la société aux identités religieuses une certaine légitimité et un incontestable succès. Par la même occasion, l’effort d’intégration s’en trouve inversé. Une erreur impardonnable, à mes yeux.

 

- Lorsque Philippe Moureaux estime que la société traite les personnes issues de l’immigration comme on traitait les « classes dangereuses » au dix-neuvième siècle et les juifs avant la Deuxième Guerre mondiale, il verse dans la démagogie et alimente les pires complexes.

 

D’un autre côté Philippe Moureaux, en prétendant, je le cite :« les mamans seraient venus m’avertir de ce qui se préparaient », véhicule l’idée selon laquelle les familles et proches des terroristes seraient impliquées et discrédite le message de ne pas mettre tout le monde dans le même sac que de nombreux citoyens tentent de faire passer.

 

 

La frontière vers le radicalisme n’est pas très étanche.

 

 

Ces attitudes, actions, décisions, déclarations et non décisions ont ouvert une voie aux idéologues de l’islam politique répandant un conservatisme religieux contraire aux principes du vivre ensemble. La frontière vers le radicalisme n’est pas très étanche. Le cheminement est particulièrement facilité par un appel à la logique : quand on se dit musulman(e), il n’est pas logique de sortir dévoilée, il n’est pas logique de manger dans des lieux où on sert de l’alcool et du porc, il n’est pas logique de serrer la main des femmes ou des hommes en fonction de son propre sexe, il n’est pas logique de ne pas s’émouvoir du sort des centaines de milliers d’enfants palestiniens, irakiens et syriens en conséquence des agressions des croisés. Cette même émotion mutera en haine avec une facilité déconcertante, du moins chez certains. La logique, cet outil que les sciences mathématiques nous offrent, est instrumentalisée par les ennemis de la science, voilà ce qui devrait faire réfléchir sur la capacité de nos ennemis à utiliser nos propres outils et principes, y compris celui de la tolérance, contre nos valeurs. Il est temps de se réveiller !

 

Les messages provenant de la France quant à l’inefficacité de nos services ne sont pas nouveaux, la Belgique a toujours été considérée comme étant une plaque tournante du radicalisme et l’Allemagne comme un pays offrant des conditions favorables aux activités mafieuses participant au financement des mouvements radicaux et extrémistes. Il semblerait qu’il s’agisse de choix stratégiques. Mais, je dois t’avouer que je ne me sens pas suffisamment apte à analyser ou commenter davantage ce sujet.

 

Mon très cher Paul, tu préfères parler d’inclusion au lieu d’intégration. Cela témoigne à mes yeux de ton altruisme.

 

Mais je me dois de t’avertir qu’essayer d’inclure les ennemis de la liberté, c’est commettre une imprudence, une naïveté voire une erreur impardonnable. Il est important de saisir les enjeux et les volontés de l’autre avant de lui réserver une quelconque attitude. A mes yeux, la plus grande erreur commise depuis des décennies est celle d’avoir cru sans modération à l’universalisme de nos valeurs, la chute du mur de Berlin a accentué cette croyance ! Je réserve mon analyse de ce point à notre prochaine correspondance.

 

Je t’embrasse.

 

 

Ahmed

 

 

Lettre 3 : Paul à Ahmed

 

 

Bruxelles, le 17 avril 2016

 

 

Mon cher Ahmed,

 

 

J’ai pris plusieurs jours à te répondre… Plusieurs jours pendant lesquels j’ai eu l’occasion de lire et de relire ta lettre de Fès… Plusieurs jours pendant lesquels j’ai pu réfléchir aux reproches que tu m’adresses : idéalisme, imprudence, naïveté,…

 

Pourtant, je ne crois pas confondre laxisme et tolérance.

 

Le laxisme, notre pays en a sans doute fait preuve en matière de sécurité. Nos services de renseignement sont à la taille de notre petite Belgique. La réforme de notre police – réforme entreprise suite à l’affaire Dutroux – révèle déjà certaines failles. Et notre justice manque cruellement de moyens… Les causes de ces phénomènes sont nombreuses, et toi et moi ne les connaissons que trop bien :

 

- L’Etat fédéral se vide petit à petit de sa substance au profit des entités fédérées sans que celles-ci ne prennent véritablement toute la mesure de leurs responsabilités nouvelles…

 

- Dès lors, le sens de l’Etat se délite et avec lui, le sens de l’intérêt général. C’est vrai dans beaucoup d’autres pays européens mais le cas de la Belgique est sans doute particulier à cet égard, avec un impact perceptible sur l’exercice des fonctions régaliennes de l’Etat.

 

- Les structures étatiques sont lourdes et les processus décisionnels sont complexes dans ce que nombre d’analystes appellent le « mille-feuilles belge ». À Bruxelles, la lutte contre le terrorisme est du ressort de la police fédérale et de la police locale ; cette dernière est constituée de 6 zones de police pour la seule agglomération bruxelloise (env. 1 million d’habitants)… 6 zones autonomes et bien mal coordonnées…

 

- Enfin, pour des raisons électoralistes que tu as justement rappelées dans ta lettre, certains bourgmestres bruxellois (par ailleurs, également chefs de zones de police) se sont abstenus de prendre les mesures requises pour combattre certains trafics (drogues, armes,…) et autres réseaux de criminalité.

 

Je partage ton point de vue à ce sujet, ces formes de laxisme sont inacceptables. La sécurité est un droit de nos concitoyens et l’assurer est le premier devoir de nos gouvernants. Sans sécurité, la liberté ne peut pas s’exercer ; la loi du plus fort se substitue à l’égalité ; la violence, l’angoisse et la haine empêchent toute fraternité.

 

Mais cette question n’est pas notre sujet, me semble-t-il… Quoique…

 

Ce rejet du laxisme quand il s’agit de faire appliquer les lois de l’Etat de droit, les principes de la démocratie… Ce rejet du laxisme me permet de fixer une limite, la limite fondamentale de cette tolérance qui constitue un des piliers de ma pensée humaniste éclairée par les Lumières (Locke et Voltaire, en particulier)… Cette tolérance que je défends au nom de mes valeurs… Cette tolérance que j’appelle de mes vœux au nom de l’efficience, de l’efficacité… La tolérance comme mode efficient et efficace de résolution pacifique des conflits.

 

 

Les inévitables conflits

 

 

Dans toute société, les conflits sont inévitables. En tyrannie, les conflits sont niés par le pouvoir. En anarchie, les conflits sont réglés par les lois de la jungle et conduisent à cette violence, cette insécurité que je viens de dénoncer. Seule la civilisation a pour vocation de résoudre les conflits par des voies pacifiques. Il y a dès lors pour moi une évidente congruence, une indispensable consubstantialité entre tolérance et civilisation.

 

Mais revenons à nos moutons… Non pas ceux qu’on égorge le jour de l’aïd-al-kabir… Mais reparlons de ces terroristes qui sont, en réalité, tout sauf des moutons…

 

Et là, il me semble que ta lettre pourrait être mal interprétée par certains lecteurs malveillants.

 

Le thème de notre échange épistolaire est « tolérance et terrorisme »… Et non, « tolérance et islam »…

 

Permets-moi à ce sujet de t’énoncer quelques-unes de mes convictions :

 

- Toute personne de culture musulmane n’est pas nécessairement religieuse. - Tout croyant et pratiquant musulman n’est pas nécessairement un intégriste ou un salafiste.

 

- Tout salafiste n’est pas nécessairement un djihadiste. Il existe des salafistes piétistes, si je ne m’abuse…

 

- Tout djihadiste n’est pas nécessairement un combattant en Syrie.

 

- Et même… Il faut oser le dire… Tout combattant en Syrie n’est pas nécessairement un terroriste.

 

L’arrestation des individus présumés responsables des attentats de Bruxelles et de Paris (Salah Abdeslam, Mohamed Abrini et les autres) est très éclairante à cet égard. Nous avons ainsi pu apprendre que la plupart de ces terroristes étaient d’abord et avant tout des petites frappes, des caïds impliqués dans divers trafics, vols avec violence, etc. Au départ, peu d’entre eux fréquentaient la mosquée. Leur éducation et leur conscience religieuses étaient particulièrement limitées. Certains d’entre eux buvaient de l’alcool et prenaient du bon temps avec des petites amies bien peu voilées.

 

 

 

Salah Abdeslam : pas aussi religieux qu'il le prétend...

Salah Abdeslam : pas aussi religieux qu'il le prétend...

 

 

Bref, ils faisaient partie d’une jeunesse désœuvrée, abandonnée en marge d’une société qui a échoué à les inclure. Ici encore, les causes sont multiples :

 

- L’école ne réussit plus à émanciper. Au contraire, elle accentue les inégalités sociales plutôt que les gommer dans un creuset méritocratique.

 

- L’ascenseur social est en panne et l’escalier de service est dans un état pitoyable. Résultat : à Molenbeek, près de deux jeunes sur trois sont au chômage.

 

- Les institutions, la politique, les politiques – on en a parlé – n’offrent plus de valeurs dans lesquels nos jeunes se reconnaissent et laissent toute une génération déboussolée.

 

- Enfin… N’ayons pas peur des mots… Le racisme et la xénophobie ordinaires sont encore trop présents dans notre petit royaume. Ose me dire, Ahmed, que tu n’en as jamais été toi-même victime. Toi qui, pourtant, as effectué de brillantes études universitaires, toi qui es réviseur d’entreprises, toi qui es enseignant dans une école de commerce bruxelloise… Ose me dire que tu n’as jamais fait l’objet de méfiance ou – pire encore – de condescendance parce que tu ne t’appelles ni Pierre, Paul ou Jacques, ni Kurt, Koen ou Bart.

 

 

« Le choc des civilisations »

 

 

Je n’accepte pas la critique d’imprudence ou de naïveté lorsque je défends l’inclusion de tous dans une société plurielle, diverse et tolérante, mais aussi reliante et solidaire. Il s’agit pour moi – je le répète – d’une question de valeurs mais aussi d’une question d’efficacité sociale.

 

Oui, tu le sais… Je récuse la théorie énoncée par Samuel Huntington dans « Le Choc des civilisations » ; cette théorie qui a servi de base idéologique à la guerre contre le terrorisme menée par l’administration Bush. Ce n’est pas au travers de cette grille d’analyse que j’envisage le vivre-ensemble laïque dans une société démocratique.

 

J’ai déjà eu l’occasion de l’exprimer dans un autre contexte : à mes yeux, la laïcité est à la fois le respect des différences et la neutralité de la chose publique à l’égard de ces différences (ethniques, culturelles, convictionnelles, sexuelles, etc.), et en même temps la création d’un espace d’échanges, d’entraide, d’interactions et de collaborations… Parce que vivre ensemble, c’est bien… Mais travailler ensemble, c’est mieux… C’est par le travail en commun que nous pouvons construire une véritable société fraternelle…

 

Ma vision de l’inclusion est-elle utopique ? Pour ma part, je suis convaincu qu’il s’agit là d’une vision particulièrement pragmatique et la base d’un plan d’action indispensable. Une étude de l’Observatoire des Religions et de la Laïcité de l’Université Libre de Bruxelles nous montre que dans notre capitale, les catholiques représentent 40% de la population et les musulmans, 26%. Cependant, seuls 12% des Bruxellois sont des catholiques pratiquants, contre 19% de musulmans qui fréquentent régulièrement la mosquée. En d’autres termes, sur base de la pratique religieuse, l’islam est d’ores et déjà le culte le plus important à Bruxelles.

 

Alors, Ahmed… Allons-nous encore longtemps nous interroger sur la compatibilité de l’islam avec notre système démocratique ? Allons-nous encore longtemps tergiverser sur la question du port du voile : où l’interdire, où l’autoriser, à partir de quel âge, quel type de voile ? Allons-nous encore longtemps demeurer dans le discours ségrégant le « nous » (les blancs blonds Belges de souche, les Paul V…) des « autres » (les allochtones, arabo-musulmans, turcs ou maghrébins, les Ahmed I…) ? N’est-ce pas la meilleure manière de radicaliser nos concitoyens bruxellois de confession musulmane ?

 

Dois-je te rappeler, mon très cher Ahmed, les conclusions de ce rapport de la Brookings Institution, un prestigieux centre d'études américain, publié en mars de cette année ? Ses deux auteurs, William McCants et Christopher Meserole, y écrivent notamment que « aussi bizarre que cela puisse paraître, quatre des cinq pays enregistrant les plus forts taux de radicalisation dans le monde sont francophones, dont les deux premiers en Europe. » Il s’agit de la Belgique et de la France.

 

Les deux auteurs disent avoir étudié le contexte d'origine des étrangers ayant basculé dans le djihadisme, pour aboutir à cette conclusion « surprenante » : le premier facteur n'est pas qu'ils viennent d'un pays riche ou non ou d'un pays éduqué ou non ; le premier facteur n'est pas non plus qu'ils soient eux-mêmes riches ou non, qu'ils aient un bon accès à l'internet ou pas. Le premier facteur est, selon eux, qu'ils proviennent d'un pays francophone ou qui a eu le français comme langue nationale. L'explication qu'ils avancent se résume en trois mots : la « culture politique française ».

 

« L'approche française de la laïcité est plus incisive que l'approche britannique. La France et la Belgique, par exemple, sont les deux seuls pays européens à bannir le voile dans les écoles publiques », notent McCants et Meserole.

 

Les deux chercheurs affirment se fonder sur les nombres de djihadistes rapportés à la population musulmane des pays observés. Ainsi, disent-ils, « par habitant musulman, la Belgique produit nettement plus de combattants étrangers que le Royaume-Uni ou l'Arabie Saoudite. »

 

Ils insistent également sur un important sous-facteur : la corrélation entre les taux d'urbanisation et de chômage chez les jeunes. Quand le taux d'urbanisation est de 60 à 80%, avec une proportion de jeunes désœuvrés de 10 à 30%, alors apparaît une poussée de l'extrémisme sunnite. Or ces cas de figure s'observent surtout dans des pays francophones, assurent-ils.

 

Résultat, certaines banlieues françaises, Molenbeek ou Ben Guerdane (en Tunisie) génèrent proportionnellement un nombre « extrêmement important » de candidats au jihad, constatent-ils : « Lorsqu'il existe de fortes proportions de jeunes sans emploi, certains d'entre eux sont voués à la délinquance. S'ils vivent dans des grandes villes, ils ont davantage d'occasions de rencontrer des gens ayant embrassé une doctrine radicale. Et quand ces villes sont dans des pays francophones ayant une conception virulente de la laïcité, alors l'extrémisme sunnite apparaît plus séduisant. »

 

 

La voie de l’inclusion

 

 

Ahmed, n’est-il pas temps de tenter sérieusement la voie de l’inclusion ?

 

Bien sûr, une coalition militaire doit éliminer cette monstruosité qu’est l’Etat Islamique, véritable berceau du terrorisme djihadiste. Bien sûr, nous devons renforcer nos capacités de police, de renseignement et notre appareil judiciaire pour neutraliser les individus et organisations terroristes.

 

Mais l’action est aussi sociale : à l’école, dans les médias, sur la scène culturelle. L’action est aussi socio-économique : notre système de sécurité sociale est certes généreux mais ne parvient pas suffisamment à intégrer économiquement les jeunes issus de milieux défavorisés. L’action est enfin politique car il est urgent de redonner force et vigueur à un grand dessein collectif mobilisateur de toutes les forces vives de notre nation.

 

Je t’embrasse.

 

Paul

 

 

 

Lettre 4 : Ahmed à Paul

 

 

 

Bruxelles, le 21 avril 2016

 

 

Mon très cher Paul,

 

De retour à Bruxelles, j’ai lu avec grand intérêt ta réponse et je souhaiterais en premier lieu te prier d’accepter mes excuses si je t’ai heurté ou blessé. Il va sans dire que là ne se situe aucunement mon intention. Mais j’aime cette qualité d’affronter les idées des amis sans forcément avoir peur de bousculer ou de contrarier. Et mon cher Paul, la lecture de ta seconde lettre m’encourage à rester déterminé à user de toutes mes capacités afin de t’éclairer encore davantage sur les conséquences dangereuses que revêt l’imprudence de ne pas oser voir clair dans l’instrumentalisation de cette valeur de tolérance qui nous est si chère ! Cette fois je fais le choix de creuser dans mes expériences et celles de personnes qui me sont proches afin de te rapprocher de la réalité des choses.

 

Sur la question sécuritaire et celle de l’organisation du pouvoir en Belgique, je l’admets, ce n’est pas le souci de l’efficacité qui semble primer. Ceci relève, à mon humble avis, d’un autre débat en lien avec l’évolution de la Belgique en tant que telle. Pour le sujet qui nous touche aujourd’hui, celui des actes terroristes, je me garde de toute critique hâtive du fait que l’expérience a montré que même dans les pays que l’on prend souvent pour des modèles, chaque acte terroriste a été suivi systématiquement de critiques à l’égard de l’appareil sécuritaire, rappelle-toi :

 

- les analyses critiques qui ont suivi les attentats du 11/9 et qui pointaient les incohérences liées à des présumées rivalités entre le FBI et la CIA ;

 

- les incompréhensions et jugements sévères à l’égard des services français suites aux actes terroristes des Merah, Koulibaly et autres Kouachi du fait que tous été identifiés en tant que tels et connus des services français.

 

J’ai eu l’occasion de m’entretenir plusieurs fois avec un proche qui dirige depuis sa création la police scientifique d’un pays ami. Aujourd’hui, proche de l’âge de la retraite, il maintient son discours : le meilleur instrument reste le renseignement mais il a aussi ses limites ! Riche de son expérience, il m’expliquait récemment de façon caricaturale que si on mettait tout le monde sur écoute et qu’à chaque fois que l’on identifie un message de type « mort à l’Amérique », il faudra un corps de police équivalent à la population de la Chine pour creuser à fond tous les messages interceptés ! Le problème est que les reproches virulents, les blâmes, les diatribes voire la haine contre les Occidentaux sont devenus trop courants dans beaucoup trop de milieux ! Et la tolérance aveugle n’est pas étrangère à cette évolution.

 

Nous avons ignoré les multiples pseudo ASBL qui sous couvert de promouvoir l’enseignement de la langue arabe, de la langue turque et/ou des cours de religion extra scolaires, ont surtout véhiculé et alimenté des idées haineuses à l’égard de l’Occident et de ses valeurs de démocratie, de fraternité, d’égalité et de liberté. Ces initiatives ont bénéficié de cette tolérance que je n’ai pas peur de qualifier de coupable. Cette tolérance coupable a même pénétré nos écoles où il est arrivé que l’on tolère que des jeunes filles soient dispensées des cours de natation, que l’on valide des excuses- bidons visant à priver des jeunes filles de voyages scolaires, que des absences, y compris d’enseignants, à l’occasion de fêtes religieuses, ne soient pas sanctionnées et que la viande servie lors des fêtes d’école soit halal pour tout le monde.

 

 

Le lien évident entre terrorisme et islam

 

 

Si le sujet est « tolérance et terrorisme », il faudra admettre que la scène du terrorisme est quasi-monopolisée depuis une vingtaine d’années par des terroristes se déclarant agissant au nom de l’Islam ; et comme si cela ne suffisait pas, un état islamique est né adoptant une seule règle : terroriser toutes celles et ceux qui ne partagent pas sa vision vide de toute considération de l’humain !

 

Tout en respectant tes convictions et estimant ta prudence, je me dois de t’avertir du lien évident et avéré entre le terrorisme aujourd’hui et l’islam, au moins celui dont se déclarent les terroristes. Si certains des terroristes récemment arrêtés ont un passé de délinquants, je me garde d’une généralisation hâtive. Le complexe et la haine peuvent pénétrer bien des esprits insoupçonnés et contaminer des cerveaux bien intelligents. Plusieurs des kamikazes du 11 septembre avaient achevé brillamment des parcours universitaires. Comme tu le rappelles dans ta première lettre, Najim Laachraoui, un des terroristes de l’aéroport de Bruxelles, était étudiant à la prestigieuse école polytechnique de l’Université Libre de Bruxelles. Salah Abdeslam disposait d’un casier judiciaire vierge qui lui a permis d’intégrer la STIB, la société de transport urbain à Bruxelles, en qualité de technicien de maintenance des trams. Mais tu as raison de pointer la jeunesse désœuvrée de certains quartiers de Bruxelles. Je ne me sens pas du tout légitime de commenter ce phénomène mais les multiples échanges que j’ai eu avec ma femme riche d’un parcours d’élève d’une dizaine d’années et d’une expérience de professeur pendant une quinzaine d’années dans une école de Molenbeek à discrimination positive équivalente aux écoles en ZEP en France m’ont convaincu que le principal problème se situe au niveau des parents ou des principes véhiculés à l’intérieur des familles. Les exemples et cas dramatiques sont multiples. Attendre de l’école de corriger ou contrecarrer les messages, les attitudes, les principes, les règles contraires à nos valeurs véhiculées à l’intérieur des familles relèvent d’une confusion des rôles et d’une aberration. Par rapport à ce phénomène et dans ce contexte de méfiance défavorables aux réfugiés, je souhaiterais souligner que ce sont habituellement et fréquemment les parents des élèves primo-arrivants, souvent en situation irrégulière et disposant de moyens financiers extrêmement limités qui ont l’attitude la plus exemplaire.

 

Tu as aussi raison de pointer le racisme et puisque tu m’interroges, je t’avoue que j’en ai déjà été victime et que cela m’a même été avoué. Mais mon expérience de vie m’a aidé à ne pas personnaliser ce phénomène et de le considérer comme étant un mal inhérent à l’humanité dans toute son entièreté. J’ai en effet vu l’attitude que l’on réserve aux minorités au Vietnam, constaté la hiérarchisation de la société civile sénégalaise en fonction de castes, entendu des propos suffisants sur les indigènes sud-américains, lu à propos des droits ou plutôt des non- droits des réfugiés palestiniens au Liban, vu le racisme des Marocains à l’égard des Subsahariens, discuté avec des Allemands qui ne supportent pas les Polonais ou les Russes et je t’épargne les racismes ravageurs de tout sens de l’humanité que j’ai rencontrés dans l’Afrique des grands-lacs ! Le plus important est de mettre les racistes en illégalité et ceci me semble atteint dans nos pays. Mais malgré cela, je suis d’accord avec toi et j’ajouterai que le côté ravageur du racisme réside dans son efficacité redoutable à amplifier les pires complexes et alimenter à une vitesse d’éclairs une haine semée par une idéologie destructrice !

 

J’estime que tu es cohérent lorsque tu récuses la théorie du « Choc des civilisations ». De même, il me semble totalement évident que la guerre de Bush en Irak a été une erreur fondamentale et que cette erreur continue à avoir des effets sur nos sociétés. Mais n’ayant pas lu les écrits de Samuel Huntington, je ne me sens pas en mesure d’en dire plus. Toutefois je ne clôture pas entièrement le sujet. Comme je l’ai écrit dans ma première lettre, je tiens à t’éclairer sur le fossé culturel grandissant qui frappe nos sociétés, divise les citoyens, empêche le vivre ensemble et constitue un ingrédient important du terrorisme qui nous frappe. Je fais le choix de citer une expérience récente dans une école à Bruxelles : une maman décide de rencontrer le directeur de l’école où sa jeune fille de 12 ans est scolarisée, elle est scandalisée par la découverte d’une lettre d’amour adressée par un jeune garçon de l’école à sa fille. Le directeur prend le temps d’écouter la maman, lit la lettre est se réjouit de découvrir un texte plein d’amour, de respect et d’admiration pour la jeune fille et ce sans la moindre erreur d’orthographe ou de grammaire. Le directeur qualifie le texte de mignon et s’emploie à raisonner la maman en mettant en relief le respect et les bons sentiments que la lettre incarne. Il s’efforce d’expliquer à la maman que sa fille doit se sentir heureuse et flattée même si elle ne partage pas les sentiments de son camarade et qu’in fine, c’est une très belle histoire entre deux jeunes gens qui grandissent. Mal lui en a pris. La maman est encore plus scandalisée, exige des sanctions et incendie le directeur en rappelant que ce type d’écart est totalement contraire à son éducation et à sa culture. La culture, nous y voilà mon très Cher Paul. Tu as cité Locke et Voltaire, je fais le choix de citer Pascal « La culture est une seconde nature ».

 

 

Dépasser sa culture n’est ni la volonté ni à la portée de tous.

 

 

De ma propre expérience, j’ai tiré cette conclusion : dépasser sa culture nécessite un travail fastidieux, exige une mise à nu et ne peut se réaliser que si on est prêt à accepter sans transiger des ruptures et de vraies douleurs émotionnelles. Crois-moi mon Cher Paul, ce n’est ni la volonté de tous ni à la portée de chacun. Toi qui as une expérience de vie dans le Moyen-Orient, penses-tu vraiment que l’inclusion qui t’est tellement chère peut s’appliquer à tous ? Penses-tu que l’on peut inclure de gens qui estiment que la loi de dieu prime, que la femme est inférieure à l’homme comme la parole de dieu le précise à multiples reprises, que les homosexuels doivent être tués, que la maçonnerie est l’œuvre de Satan, ennemi de dieu, que la religion n’est pas une voie pour la spiritualité mais des textes de base pour réglementer les rapports au sein de nos sociétés, ce qui est autorisé, ce qui est interdit et codifier nos lois ? Permets-moi de te dire le mot utopique trouve ici toute sa légitimité !

 

Je reviens sur mon exemple et te précise que l’école dont il est question se situe au nord de Bruxelles, la maman en question est voilée, le directeur n’a pas cédé à ses menaces et a pris le temps de se renseigner sur le romantisme dans la culture arabe. Dans une autre école, il aurait pu céder par fatigue ou par tolérance à l’égard d’une culture issue d’une civilisation et que nous devons de respecter au nom de nos propres principes du respect de la liberté des autres !

 

Oui, mon cher Paul, cette tolérance qui a fini par renforcer le fossé culturel et a contribué à la construction d’un mur invisible mais tellement puissant au sein de nos sociétés ! De ce mur, tombent, parfois, des pierres pour s’exploser et tuer au milieu des foules, dans nos métros, aéroports, terrasses et rédactions. Le terrorisme n’est rien d’autre qu’une expression ultime et violente d’une intolérance, intolérance à l’égard d’une culture, d’un système politique, d’un système juridique ou de valeurs sociétales. Le passé nous offre suffisamment d’exemples : les extrémistes de droite, de gauche, les anarchistes et autres intolérants. En pratiquant une tolérance sans limites, nous avons fini par mettre en péril le premier principe inhérent à la tolérance : on ne peut tolérer ce qui met en cause la tolérance elle-même.

 

Oui, mon Cher Paul, je pense qu’il y a un lien entre la pratique d’une tolérance aveugle, parfois par intéressement politique, et le terrorisme.

 

Je reviens à nouveau à mon exemple pour achever ma pensée, la jeune fille porte déjà en elle les germes du complexe que le fossé culturel va davantage nourrir, on lui interdit le droit d’être aimée, elle assimilera le message de sa différence, dans quelques années elle portera le voile et son cœur sera plein de mauvais sentiments à l’égard de l’occident et tout ce qui le représente parce que d’ici là les conflits au Proche-Orient continueront à amplifier les complexes, la perception attisée d’un racisme généralisé contre les musulmans n’aura pas diminuée et le mur invisible continuera à monter.

 

 

L’Occident est visé dans son entièreté.

 

 

L’étude de McCants et Meserole mérite certainement d’être lue. Si le lien entre d’une part, nos valeurs culturelles et politiques et d’autre part, le radicalisme djihadiste est intéressant à examiner, il me semble que cantonner l’analyse du phénomène du terrorisme islamiste à cela relève d’un manque de rigueur intellectuelle. L’Occident est visé dans son entièreté, il y a 15 ans, l’Amérique a été frappée et avec elle des symboles forts de la liberté et de la démocratie. Il y a 12 ans, des explosifs déposés dans des trains à Madrid par des islamistes marocains ont tué près de deux cents personnes et blessé près de deux mille autres. Il y a 11 ans, c’est le métro londonien qui a été visé : 56 morts et 700 blessés. En 2002, ce sont les touristes australiens qui sont visés à Bali : 202 morts et 209 blessés. Tout récemment, les Etats-Unis ont été à nouveau frappés suite à la tuerie à San Bernardino. Et je nous épargne les nombreux projets terroristes déjoués et les suspects arrêtés dans plusieurs pays. Mais je peux parfaitement imaginer une hiérarchisation dans le temps des cibles en fonction d’une conjoncture propre aux terroristes ! La guerre au Mali a probablement placé la France en haut de la liste ces dernières années. Mais mon Cher Paul, je ne peux m’empêcher de souligner qu’au moment où le débat sur la question est nourri en France, on préfère une attitude de « surtout pas de vagues » dans beaucoup de pays ! Je me rappelle qu’au moment où la France vivait un débat sur le port des signes religieux à l’école, en Belgique, on a préféré ne pas se mêler et souffler à l’oreille des directeurs d’école « réglez cela en interne mais ne faites pas parler de vous ». Tu sais autant que moi que le voile n’est pas plus toléré dans les autres pays occidentaux qu’en France !

 

Enfin, mon très cher Paul, Je suis d’accord avec toi, nous devons proposer des pistes de solution et ne pas se limiter à pointer des difficultés et des échecs. Je nous invite tous à rester vigilants, à nourrir la réflexion, à élaborer des idées et à formuler des suggestions concrètes en vue d’affaiblir les ennemis de la liberté et de réduire ce fossé culturel qui n’a pas à exister au sein de nos propres sociétés ! J’adhère entièrement à tes propositions de renforcer la culture, l’école et l’action sociale et le tutorat professionnel. Je plaiderais aussi pour des messages forts, bien étudiés et ciblés sur la capacité et la volonté de nos sociétés d’inclure celles et ceux qui adhèrent aux valeurs d’égalité, de fraternité et de liberté.

 

Je ne peux conclure sans t’avouer l’admiration que j’ai pour ta capacité à défendre tes nobles valeurs !

 

Je t’embrasse.

 

 

Ahmed

 

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Published by pierre verhas
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