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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 14:19

 

 

Un homme de bien nous a quittés. Edgard Pisani. Un homme libre, de conviction et de lucidité.

 

 

Edgard Pisani né à Tunis en 1918, d’origine maltaise, donc au départ sujet de Sa Majesté britannique, entama au début de la guerre des études à Sciences Po à Paris tout en gagnant sa croute comme « pion » dans une école parisienne. Il fut un résistant de la première heure après avoir rejoint la France libre du général de Gaulle. Pisani fut arrêté en mars 1944 avec ses parents et d’autres résistants. Il fut envoyé à Mont-Dore en Auvergne comme « otage administratif ». Heureusement pour lui, il ne fut pas identifié pour son activité de résistant : membre d’un réseau radio correspondant avec Londres. Le 7 juin 1944, la Résistance attaqua l’hôtel où il était retenu en otage. Edgard Pisani rejoignit le maquis et arriva clandestinement à Paris le 20 juin.

 

 

Il intègre alors le réseau intitulé « La Nouvelle Administration » destiné à préparer la transition vers la République, le général de Gaulle ayant mis comme priorité de faire fonctionner les institutions républicaines le plus vite possible, une fois la France libérée et le régime de Vichy renversé.

 

 

 

Edgard Pisani entre à la Préfecture de police de Paris le 19 août 1944.

Edgard Pisani entre à la Préfecture de police de Paris le 19 août 1944.

 

 

Pisani prit part le 19 août à la prise de la Préfecture de police de Paris qui déclencha l’insurrection qui devait mener à la libération de la Ville Lumière. Il rejoignit le cabinet de Charles Luizet, gaulliste de la première heure. Luizet dut absolument remplir une mission à l’extérieur et confia la « maison » à Pisani jusqu’à son éventuel retour. Il prit tous les contacts nécessaires, négocia avec les Allemands l’échange de prisonniers allant être fusillés avec des cadavres de soldats allemands. Il négocia ensuite une trêve afin d’éviter un carnage. Son rôle est joué par Michel Piccoli dans le film de René Clément « Paris brûle-t-il ? ». Luizet put enfin revenir à la Préfecture et proposa à Pisani qui avait réussi à « tenir la maison » de devenir son chef de cabinet et il le nomme sous-préfet.

 

 

L’année suivante, il devint directeur adjoint du cabinet du Préfet de police et devint en 1946 directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Il fut ensuite nommé préfet de la Haute Loire. Il avait à peine 28 ans.

 

 

En 1953, Pisani demanda son congé pour se lancer dans l’action politique. Il fut élu sénateur en 1954 sous l’étiquette du Rassemblement des gauches républicaines qui regroupait le parti Radical, l’UDSR de François Mitterrand et diverses formations centristes et même de droite. Il fut réélu en 1955.

 

 

En 1961, de Gaulle l’appelle pour qu’il devienne ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Michel Debré. Pisani conserva ce poste particulièrement exposé jusqu’en 1966 – une longévité exceptionnelle pour un ministre de l’Agriculture en France !

 

 

Il présidera à la modernisation de l’agriculture et sera à l’origine de la fameuse Politique agricole commune européenne. D’autre part, il était indispensable de moderniser l’agriculture française qui était restée comme telle depuis le début du XXe siècle. À l’époque, la priorité – le souvenir de la quasi famine pendant la guerre était encore vivace – était donnée à l’autosuffisance en matière d’alimentation. Il s’agissait donc d’un objectif productiviste. Plus tard – fait rare en politique – Edgard Pisani reconnut qu’il s’était trompé.

 

 

Il dira plus tard :

 

 

« L'agriculture est née de la faim, et de l'agriculture est née la politique. Et je ne suis pas sûr que le monde puisse nourrir le monde.

 

 

J'ai été nommé ministre de l'Agriculture parce que j'avais fait quelques semaines avant un discours que je commençais en disant : je ne connais rien à l'agriculture et je viens vous dire ce qu'un homme qui n'y connaît rien, un citadin, en pense. Six semaines après, je reçois un appel de Michel Debré me proposant le poste pour un regard neuf.

 

 

En me reconduisant à son perron après un long entretien, le général de Gaulle m'a dit : n'oubliez pas, monsieur, que vous n'êtes pas ministre des agriculteurs mais ministre de l'Agriculture. Quelques mois plus tard, je lui ai dit : mais mon général, j'ai essayé d'être ministre de l'Agriculture sans être ministre des agriculteurs, mais je n'y suis pas parvenu. Levant les bras au ciel, il m'a dit : évidemment ! »

 

 

 

Edgard Pisani avec le général de Gaulle en visite à une exploitation agricole

Edgard Pisani avec le général de Gaulle en visite à une exploitation agricole

 

 

 

Evidemment ! Edgard Pisani sut allier l’intérêt de l’Etat à celui des citoyens et donc, en l’occurrence, celui des agriculteurs. Les réformes qu’il mit en œuvre et qui furent fondamentales et même douloureuses furent élaborées en tenant compte le mieux possible de l’intérêt et surtout de la pérennité du monde agricole.

 

 

En 1966, il fut nommé ministre de l’Equipement au gouvernement de Georges Pompidou. En 1967, il démissionna avec fracas. En effet, il n’accepta un gouvernement par ordonnance. Il s’en expliqua devant la Représentation nationale en déclarant au Premier ministre: « Ce faisant,  j’ai le sentiment d’être plus fidèle que vous à l’homme que j’ai soutenu depuis la Résistance. » Aujourd’hui, peu d’hommes de pouvoir auraient le courage d’agir ainsi.

 

 

La flamme de la Résistance semble bien éteinte au sein des élites qui prétendent nous gouverner…

 

 

Pisani entame alors sa traversée du désert – ce qui ne l’empêcha pas de soutenir le mouvement des étudiants et des ouvriers de mai 1968 – jusqu’en 1979 où il est réélu sénateur sous l’étiquette « gauche démocratique ». Si Edgard Pisani fut incontestablement un homme d’idées et d’action, il n’était guère fin stratège politique : il choisit en adhérant au PS en 1974 de soutenir Michel Rocard au lieu de François Mitterrand. En 1981, il fut nommé Commissaire européen chargé du développement. Il y resta jusqu’en 1983 et il prit, grâce à cette fonction, la mesure de la question vitale du Tiers-monde.

 

 

En 1984, il est nommé Commissaire chargé de rétablir la paix en Nouvelle Calédonie. Il arrive au « caillou » dans les pires conditions. Le conflit avec les Kanaks avait fait de nombreuses victimes et les deux frères du leader du FLNKS Jean-Marie Tjibaou avaient été tués. Malgré cela, Pisani parvint à établir une relation de confiance avec le dirigeant kanak. Il prononce un discours à Nouméa où pour la première fois l’indépendance est évoquée. Mais les troubles reprirent de plus belle et des personnalités Kanaks sont assassinées par des colons. Le Commissaire rejoint à nouveau Tjibaou et raconte : « Il me fallait l’accord des Kanaks et j’ai engagé des négociations avec Jean-Marie Tjibaou. Il m’invite alors dans sa tribu de Hienghène, où on déjeune à trois à table devant 60 à 70 personnes assises par terre. Tjibaou voulait une discussion en présence des siens. L’échange terminé, il me demande de le suivre. Il marche devant moi, silencieux, pendant une dizaine de minutes puis s’arrête devant un énorme séquoia. Sans se retourner, presque au garde-à-vous, la tête inclinée, il me dit : Devant mes ancêtres, je vous réponds oui. Puis, sans un mot de plus, nous retournons vers le présent. »

 

 

Edgard Pisani retourne à Paris quatre mois plus tard et propose à Mitterrand un régime transitoire avant un scrutin sur l’autodétermination qui devrait avoir lieu au plus tard en juin 1987. Mais il était quasi impossible de convaincre les deux parties et le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius lâcha Edgard Pisani. Il fut nommé ministre de la Nouvelle Calédonie – ce qui était un piège – mais réussit néanmoins en dépit des difficultés à imposer des réformes qui conduisirent à un autre type de relations entre kanaks et colons caldoches.

 

 

Il finit par quitter le ministère et fut nommé en 1988 directeur de l’Institut du Monde Arabe, mais ce mandat tourna mal et il fut « renvoyé » en 1995 par Jacques Chirac.

 

 

Pisani consacra le reste de ses jours à diffuser ses idées. Il publia plusieurs ouvrages dont « L’Utopie comme méthode » La « nouvelle donne » planétaire, la mondialisation frénétique dans laquelle nous nous sentons précipités, rendent absolument nécessaire que nous réinventons l’utopie « poétique » ou « idéaliste », mais lucide et agissante. L’utopie comme méthode, c'est-à-dire comme volonté. C’est « le » et la Politique qu’il s’agit, en somme, de réhabiliter.

 

 

 

 

Edgard Pisani consacra le restant de sa vie à tenter de convaincre.

Edgard Pisani consacra le restant de sa vie à tenter de convaincre.

 

 

Il publie un autre ouvrage intitulé « Le vieil homme et la Terre » où il évoque une crise sans précédent qui affecte aujourd'hui les rapports que l'homme entretient avec l'une des plus anciennes de ses activités : l'agriculture. Au-delà, c'est une certaine façon d'habiter la planète - et de se nourrir - qu'il s'agit de réinventer. À vouloir forcer la terre, nous prenons le risque de la détruire. À mondialiser imprudemment les marchés agricoles, nous mettons en péril les cultures paysannes spécifiques. À industrialiser trop systématiquement le travail agricole, sur toute la planète, nous chassons les paysans vers les villes, le déracinement, le sous-emploi.

 

Pisani émet huit propositions concrètes pour sortir de notre aveuglement. Au passage, il revient sans complexe sur la politique productiviste dont il fut, jadis, un acteur. Elle n'est plus de mise.

 

 

Une crise sans précédent affecte aujourd'hui les rapports que l'homme entretient avec l'une des plus anciennes de ses activités : l'agriculture. Au-delà, c'est une certaine façon d'habiter la planète - et de se nourrir - qu'il s'agit de réinventer. À vouloir forcer la terre, nous prenons le risque de la détruire. À mondialiser imprudemment les marchés agricoles, nous mettons en péril les cultures paysannes spécifiques. À industrialiser trop systématiquement le travail agricole, sur toute la planète, nous chassons les paysans vers les villes, le déracinement, le sous-emploi.

 

 

 

En octobre 2009, le journal en ligne « Mediapart » rapporte une conférence que donna Edgard Pisani en Basse Normandie où il évoqua entre autres la crise du lait. Il s’adressa directement aux producteurs présents en ces termes :

 

 

 

« Votre image s'est dégradée Quelle image donnez-vous aux chômeurs qui n'ont pas de quoi nourrir leurs enfants en déversant les milliers d'hectolitres dans la nature. Vous avez obtenu des subventions qui vont vous permettre d'inonder des pays qui n'auront toujours pas les moyens de produire eux même. Le problème est réglé ponctuellement .... Qu'allez-vous faire l'année prochaine ? ».

 

 

Il dira ensuite dans sa leçon inaugurale à l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers en 2009 :

 

 

« La population rurale évolue de telle sorte que le territoire national français risque d’être marqué par de grandes taches noires, les agglomérations, et de vastes terres blanches, les terres sans hommes. (…) Peut-on accepter que, sous le prétexte de commodité, on détruise la forêt amazonienne comme on est en train de le faire ? Pouvons-nous laisser à nos enfants une nature à ce point abîmée qu’elle n’aura plus aucune chance de produire de la nourriture et de l’énergie, alors que les humains seront plus nombreux ? »

 

 

Edgard Pisani avait acquis de par son expérience une vision universelle des problèmes fondamentaux de l’humanité. Il agissait toujours en fonction du progrès de l’humanité et prenait en compte toutes les idées intéressantes. C’est ainsi qu’il vit l’écologie de manière positive, mais considéra que celle-ci n’était pas suffisante pour régler les affaires du monde.

 

 

Edgard Pisani se méfiait du libéralisme ambiant qui ne pouvait, selon lui, être supporté par les marchés agricoles.

 

« L'OMC s'ingénie à organiser l'alimentation comme l'automobile. Ce n'est pas à ses yeux l'organisme susceptible de résoudre la faim dans le monde. Il redoute les décisions qui seront prises lors du prochain cycle de DOHA dont l'objectif est de maintenir le libre échange des produits agricoles au niveau mondial » 

 

 

La philosophie actuelle, dit-il, peut se résumer à :

 

« Libre pour gagner, réguler pour ne pas perdre ».

 

 

 Alors, comment en sortir ?

 

 

Pour nourrir l'humanité il faut une volonté politique considérable à l'échelle mondiale.

 

 

L'avenir doit se construire avec des exploitations familiales et vivrières (la terre est faite pour produire de quoi nourrir les hommes).

 

 

« La crise, dont on sortira dans 3 ou 4 ans, laissera sur le bord du chemin de nombreux chômeurs. Ceci devrait être, dès à présent, une préoccupation majeure Or seules les exploitations de taille familiales fournissent plus d'emploi. Elles permettent également un plus grand respect de la nature. » 

 

 

Il conviendrait est que soit créé un conseil de la sécurité alimentaire au sein de l'ONU sur le modèle du conseil de sécurité militaire. Sa mission fixer les règles, éviter les désordres. Il rappelle qu'aujourd'hui la mission des Nations Unies est d'éviter les conflits militaires alors que la faim dans le monde provoque plus de morts que les conflits.

 

 

La FAO – l’organisation spécialisée des Nations Unies chargée de l’agriculture et de l’alimentation – « ne produit que des statistiques et n'a aucun pouvoir d'intervention pour éviter les désordres. » 

 

 

A l'échelle de la planète il préconise l'organisation de grandes régions (Chine, Europe, Amérique du nord, Amérique du sud, Russie ...) à l'exception de l'Afrique qui n'a pas de capacité de production ni l'autorité nécessaire. Il y aurait la libre circulation des produits alimentaires à l'intérieur de chaque région entourée d'une barrière de protection. 

 

 

Les échanges entre ces grandes régions, la pacification entre elles se feraient sous l'autorité de cette instance créée au sein des Nations unies.

 

 

Pour l'Afrique, Pisani voit la distribution de parcelles de terre scindées en deux et attribuée en deux temps. Une première parcelle destinée à la culture pour une alimentation familiale et de proximité. Après 3 ou 4 ans, en fonction de résultats probants, l'attribution d'une seconde parcelle permettrait au cultivateur africain de s'introduire sur le marché.

 

 

Il affirme alors avec force sa croyance : seul l'homme peut sauver l'homme. Une politique ne peut réussir que lorsqu'elle s'appuie sur une approbation des populations.

 

 

Laissons la conclusion à Jean-Pierre Chevènement qui sut en une phrase définir Edgard Pisani, ce Résistant gaulliste de la première heure, ce socialiste, ce grand républicain, ce citoyen de la France, de l’Europe et du monde.

 

« L’Universalisme qui fait corps avec l’exigence républicaine aura ainsi marqué la vie d’Edgard Pisani tout au long de son existence. »

 

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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