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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 22:03

 

 

Nous publions ici une contribution d’Eric Toussaint, président du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde) qui fut chargé d’analyser la dette grecque en 2015 sous le gouvernement Tsipras – Varoufakis par la Présidente du Parlement grec, Zoe Konstantopoulo. Il en sortit un rapport préliminaire qui est une véritable bombe mais que les médias aux ordres étouffèrent.

Eric Toussaint à Athènes avec à sa gauche Zoe Konstantopoulo alors présidente de la Vouli, le Parlement grec

Eric Toussaint à Athènes avec à sa gauche Zoe Konstantopoulo alors présidente de la Vouli, le Parlement grec

 

 

 

La descente en enfer de la Grèce

 

 

Rappelons ce qu’il s’est passé (voir Uranopole http://uranopole.over-blog.com/2015/06/l-exclusion-de-la-grece.html )

 

 

Selon un des rapporteurs, Pascal Saurin (Mediapart – 28 juin 2015) « De grandes institutions qui violent les règles élémentaires de droit, bafouent leurs propres statuts, tolèrent des malversations et des fraudes, de grands responsables politiques et financiers pris en flagrant délit d’infraction et de malversation, et pour finir un peuple grec floué, humilié et spolié, telle est la triste réalité que révèle en pleine lumière le Rapport préliminaire de la Commission pour la Vérité sur la Dette grecque. »

 

 

« La crise de la dette publique grecque est en réalité une crise générée par quelques grandes banques, en particulier françaises et allemandes, qui après avoir privatisé des profits conséquents, ont socialisé une bonne partie de leurs pertes, non moins conséquentes (…). Dans cette escroquerie à grande échelle, le rôle du bonneteur ou manipulateur est tenu par les banques, celui des complices ou « barons » par la Troïka (le Fonds monétaire international, la Banque Centrale Européenne et la Commission européenne), celui des seconds couteaux par les gouvernements des États européens, et enfin celui de la victime par le peuple grec. Le préjudice subi s’élève à 320 milliards d’euros, le montant de la dette grecque. »

 

 

C’est en 2000 que ces banques commencent à déverser d’énormes masses de liquidités sur le marché grec qu’elles estiment plus rémunérateurs que les marchés nationaux. Ainsi, entre 2000 et 2009, les crédits explosent, les prêts aux ménages et les crédits immobiliers sont multipliés par 6, les financements aux entreprises doublent. Tout va très bien jusqu’à ce qu’éclate la crise financière de 2008-2009.

 

 

En Grèce, ce fut comme aux Etats-Unis avec les subprimes, les ménages endettés se retrouvent dans l’incapacité de payer leurs échéances et les banques sont aux abois. C’est alors qu’interviennent les gigantesques plans de soutien aux banques mis en place par la Banque Centrale Européenne pour 5 000 milliards d’euros car, les banquiers se sont empressés de faire supporter leurs pertes par l’Etat grec.

 

 

En 2009 le gouvernement grec trafique les chiffres de la dette grecque pour donner le prétexte au FMI d’intervenir aux côtés de la BCE et de la Commission européenne. La Troïka est constituée.

 

 

Elle commence à imposer au gouvernement grec deux memoranda : financement important de la dette de l’ordre de 110 à 130 milliards d’Euros dont 80 % vont aux banques grecques et européennes. Le tout est accompagné, bien entendu, de mesures d’austérité drastiques :

 

 

licenciements massifs dans la fonction publique, coupes dans les services publics, diminutions des salaires et des pensions, bradage du patrimoine du pays. Cela a bien entendu des conséquences catastrophiques. Pascal Saurin écrit : « En quelques années, le pays perd 25 % de son PIB, voit son taux de chômage tripler pour atteindre 27 % (60 % chez les jeunes et 72 % chez les jeunes femmes), et en lieu et place d’une diminution de la dette publique, on voit celle-ci augmenter jusqu’à 320 milliards d’euros pour représenter 177 % du PIB en juin 2015. Dans ces plans d’austérité imposés à la Grèce, le plus inadmissible est la crise humanitaire qu’ils ont suscitée en frappant indifféremment enfants, personnes âgées, migrants, malades, femmes isolées sans emploi, c’est-à-dire les plus fragiles de la société. »

 

 

On connaît la suite : le référendum refusant le diktat européen suivi du chantage fait à Tsipras en juillet 2015 lors d’un dramatique sommet à Bruxelles. La chute du gouvernement suivi des élections qui reconduiront Alexis Tsipras qui ne pourra que céder aux injonctions de la Troïka.

 

 

Aujourd’hui, la Grèce est exsangue et vit une catastrophe humanitaire sans précédent. La misère est partout, les soins de santé ne sont plus prodigués, des habitants ne mangent plus à leur faim. A cela vient s’ajouter la crise des réfugiés que la Grèce subit de plein fouet.

 

 

Ainsi, la dette impitoyable arme des banques ruine les peuples. Et ce n’est pas nouveau.

 

 

Deux siècles auparavant, le « Libertador » de l’Amérique latine tomba dans le piège de la dette.

 

 

Le site « Le Grand Soir » a publié un article d’Eric Toussaint expliquant comment Simon Bolivar, le « Libertador » de l’Amérique latine est tombé dans le piège de la dette dont il était inconscient.

 

 

Simon Bolivar naquit le 24 juillet 1783 à Caracas au Venezuela. Il est issu d’une famille aristocratique espagnole de grande lignée qui était établie au Venezuela depuis le début de la colonisation de l’Amérique du Sud.

 

 

Il perd ses deux parents alors qu’il n’a pas encore atteint l’âge de dix ans et passe donc sous la garde de plusieurs tuteurs avant d’être finalement placé en interne avec comme professeur d’école Simon Rodriguez qui joua un rôle important dans son éducation car celui-ci adhérait aux idées de Rousseau et il lui apporta une vision philosophique qui lui permit d’ouvrir son esprit et à le guider sur la voie des idées libérales qu’il aura tout au long de sa vie.

 

 

A l’âge de 14 ans sa carrière militaire débute et il obtint le grade de sous-lieutenant deux ans après ses débuts.

 

 

En 1799 il quitte pour la première fois le Venezuela pour l’Europe. Il découvre alors l’Espagne et la France ou il fréquente le milieu intellectuel de nombreux salons et les idées démocratiques et libérales qu’il a acquis se renforcent. Il est témoin de la France Révolutionnaire et est plongé au cœur des idées des Lumières. Il assiste à la création des écrits encyclopédiques par Diderot et d’Alembert.

 

 

Il observe les événements politiques qui touchent le monde et s’intéresse aux idées qui ont menées la Révolution Française et La Guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique.

 

 

Et en1804 il est initié franc-maçon par un autre Vénézuélien Francisco de Miranda á Londres dans la loge les Chevaliers Rationnels. Elle est connue aussi sous le nom de loge Lautarina, en faisant référence á Lautaro, un chef indien chilien, qui s’était élevé contre les espagnols dès 1550.

 

 

En avril 1805 Simon Bolivar se trouve en Italie et il assiste au couronnement de Napoléon Bonaparte et à sa montée au pouvoir.

 

 

Les idées d’indépendance de l’Amérique du Sud s’installent peu à peu dans son esprit.

 

 

En 1808, l’Espagne est envahie par une armée française envoyée par Bonaparte. Cette occupation donne lieu à une terrible guérilla. Elle affaiblira la position de Madrid dans les colonies espagnoles d’Amérique latine.

 

 

En Amérique du Sud deux camps se forment : les royalistes qui veulent rester sous la dépendance de la Monarchie espagnole et les patriotes qui aspirent à l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne.

 

 

En 1810 Simon Bolivar est envoyé à Londres pour trouver un appui mais l’Angleterre reste très prudente.

 

 

 

Francisco de Miranda, général vénézuelien, franc-maçon, débuta les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Il fut surnommé "El Precursor".

Francisco de Miranda, général vénézuelien, franc-maçon, débuta les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Il fut surnommé "El Precursor".

 

 

 

Au sein de la Société patriotique, qui était un club politique révolutionnaire, Bolivar seconde les efforts du général Francisco de Miranda pour décider le Congrès réuni en 1811 à proclamer l’indépendance du Venezuela, celui-ci le déclare indépendant le 5 juillet 1811. Le 13 aout 1811 commence la carrière militaire de Bolivar avec la victoire des troupes de Francisco de Miranda contre les rebelles. Bolivar se retrouve aux commandes de Puerto Cabello mais il en perd le contrôle après la trahison d’un des officiers et Puerto Cabello se retrouve aux mains des royalistes.

 

 

Bolivar s’exile à Carthagène et le 15 décembre 1812 il publie un manifeste ou il exprime sa volonté d’unir tous les pays d’Amérique du Sud et trace un programme d’action pour mener à bien la victoire en tirant la leçon de ses échecs.

 

 

Le 16 janvier 1813 le Congrès de Carthagène adopte le principe d’une guerre d’extermination visant les espagnols et les Canariens. En février 1813 il prend la ville de Cucuta à la tête d’une petite armée et se voit nommer Général de division.

 

 

En mai 1813 il attaque de nouveau le Venezuela et parvient à en libérer la partie ouest.

 

 

Il s’empare de Merida le 7 aout 1813 et entre triomphant à Caracas. A la suite de cet évènement il se verra nommé Libertador.

 

 

 

Statue équestre de Simon Bolivar, El Libertador

Statue équestre de Simon Bolivar, El Libertador

 

 

 

En 1814, les royalistes gagnent la bataille à la Puerta Bolivar et les Républicains doivent quitter Caracas, par la suite ils connaitront d’autres défaites et Bolivar perd son autorité sur ses propres compagnons d’armes.

 

 

Etant donné que le pays est profondément divisé et à cause de l’hostilité qui y règne, il est contraint à l’exil et quitte le Venezuela.

 

 

Il s’en va alors en Nouvelle Grenade puis, en mai 1815, il se rend en Jamaïque d’où il tente d’obtenir le soutien des anglais. Il n’en obtient pas d’aide. En revanche le président de la République d’Haïti, Alexandre Pétion, lui donne asile et lui fournit le matériel pour reprendre sa campagne de libération.

 

 

Pétion exige de Simon Bolivar l’abolition de l’esclavage dans les territoires libérés de la tutelle espagnole. Bolivar décrète l’abolition de l’esclavagisme le 2 juin 1816 à Capurano.

 

 

A la fin de l’année 1816, une victoire lui permet de retourner au Venezuela et à la fin de 1817 il reprend la guerre contre les royalistes.

 

 

Il conçoit un plan audacieux le 7 juillet 1819 qui est de traverser la plaine vénézuélienne pour déboucher sur la Nouvelle-Grenade. C’est une réussite et il prend la ville de Bogota.

 

 

En 1821 un nouvel Etat voit le jour, c’est celui de la Grande-Colombie qui comprend les actuels Venezuela, Colombie, Panama et Equateur. Il en sera élu président.

 

 

Le 24 juin 1821 il remporte une victoire décisive à Carabobo qui assure l’indépendance du Venezuela. Puis, le 7 aout 1824, il libère le Pérou avec l’argentin José de San Martin.

 

 

À la libération des colonies du nord du continent sud-américain, c’est à Simon Bolívar que revient leur organisation. Il se retrouve président des trois républiques de Grande-Colombie, du Pérou et de la Bolivie.

 

 

Mais c’est le début du déclin politique de Bolívar car le congrès qu'il réunit à Panamá en 1826 pour regrouper tous les États latino-américains est un échec, il ne parvient pas a imposer sa conception politique et se fait proclamer dictateur. Il ne parvient pas à conserver l’unité de ces pays.

 

 

En 1828 il est victime d’un attentat auquel il échappe de justesse et ses dernières tentatives pour sauver la Nouvelle République échouent. Malade et épuisé, il renonce à la présidence.

 

 

Simon Bolivar décédera le 17 décembre 1830 en Colombie.

 

 

Deux siècles et les mêmes erreurs tragiques.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Simon Bolivar dans le labyrinthe de la dette

 

 

Eric TOUSSAINT

 

 

Dès le début de la lutte pour l’indépendance, Simon Bolivar, comme d’autres dirigeants indépendantistes, s’est lancé dans une politique d’endettement interne (qui a finalement bénéficié aux classes dominantes locales) et d’endettement externe auprès de la Grande Bretagne et de ses banquiers. Afin de pouvoir emprunter à l’étranger, il a mis en gage une partie des richesses de la nation et il a concédé des accords de libre échange à la Grande Bretagne. La plus grande partie des sommes empruntées n’est jamais parvenue en Amérique latine car les banquiers de Londres prélevaient des commissions énormes, des taux d’intérêt réels abusifs et vendaient les titres nettement en-dessous de leur valeur faciale. Certains des chargés de mission latino-américains mandatés par les leaders indépendantistes ont également prélevé d’importantes commissions à la source quand ils n’ont pas purement et simplement volé une partie des sommes empruntées. Pour le reste, une autre partie importante des sommes empruntées a directement servi à l’achat d’armes et d’équipement militaire à des prix prohibitifs aux commerçants britanniques. Sur ce qui est parvenu en Amérique latine, à savoir une partie mineure des sommes empruntées, des montants importants ont été détournés par des membres des nouvelles autorités, des chefs militaires et des classes dominantes locales. Une série de citations de Simon Bolivar accompagnées de commentaires de Luis Britto indiquent clairement que le Libertador a pris peu à peu conscience du piège de la dette dans lequel lui et les nouveaux États indépendants étaient tombés. Simon Bolivar n’a pas cherché à s’enrichir personnellement en profitant de ses fonctions de chef d’État, ce qui n’est pas le cas de nombreux dirigeants arrivés au pouvoir grâce aux luttes d’indépendance.

 

 

 

Simon Bolivar ne se rendit pas compte du piège que les banques anglaises refermaient sur lui.

Simon Bolivar ne se rendit pas compte du piège que les banques anglaises refermaient sur lui.

 

 

 

Un endettement externe dans des termes très favorables pour la Grande Bretagne

 

 

En novembre 1817, Simon Bolivar délègue un envoyé spécial à Londres afin d’obtenir du financement extérieur à crédit. Dans la lettre d’accréditation qu’il rédige, il lui confère d’énormes pouvoirs : « Et afin qu’il propose, négocie, adapte, conclue et signe au nom et sous l’autorité de la République du Venezuela tout pacte, convention et traité fondé sur le principe de sa reconnaissance, comme État libre et indépendant, et de lui apporter soutien et protection, en stipulant à cet effet toutes les conditions nécessaires pour indemniser la Grande Bretagne pour ses généreux sacrifices et lui apporter les preuves les plus positives et solennelles d’une noble gratitude et d’une parfaite réciprocité de services et de sentiments » (Luis Britto, p. 395). Luis Britto |2| fait le commentaire suivant : « L’accréditation est conçue en des termes très larges : il est possible de convenir de « quelque condition nécessaire ». « Le mandataire comme les prêteurs en useront avec la plus grande liberté » (Britto p. 395). Au début les dettes contractées doivent exclusivement servir à l’effort de guerre.

 

 

Se référant à la création de la Grand Colombie (Venezuela, Colombie, Panama, Équateur) en 1819, Britto note : « Cette intégration entraîne l’amalgame des dettes contractées par chacun des corps politiques. Ainsi, l’article 8 de cette Constitution stipule clairement : ”Sont reconnues solidairement comme dette nationale de la Colombie les dettes que les deux peuples ont contractées séparément ; et tous les biens de la République sont garants de leur règlement” ». Britto poursuit : « Non seulement les dettes sont constitutionnellement consolidées : de par la Loi fondamentale, tous les biens publics du corps politique naissant sont mis en garantie. Hélas, cette opération ne s’effectue pas avec la transparence que l’on aurait pu souhaiter, car les registres des opérations étaient incomplets et confus. »

 

 

Rosa Luxembourg, près d’un siècle plus tard, considérait que ces emprunts, bien que nécessaires, avaient constitué un instrument de subordination des jeunes États en création : « Ces emprunts sont indispensables à l’émancipation des jeunes États capitalistes ascendants et en même temps, ils constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale » |3|. De mon côté, j’ai analysé le lien entre la politique d’endettement et les accords de libre-échange dans la première moitié du 19e siècle en Amérique latine dans « La dette et le libre-échange comme instruments de subordination de l’Amérique latine depuis l’indépendance »

 

 

Les nouvelles élites profitent de la dette interne et refusent de payer les impôts

 

 

Le Consul anglais, sir Robert Ker Porter, mentionne les conversations avec Simon Bolivar dans son journal et à la date du mercredi 15 février 1827, il observe que : « Bolivar reconnaît l’existence d’une dette interne de 71 millions de dollars, en monnaie-papier, devant être payée par le gouvernement. Des centaines d’individus ont spéculé intensément et de façon usuraire la plupart du temps sur les bons, les rachetant à des gens dans le besoin à 5%, 25% et 60%, et on m’informe, cela paraît incroyable, que presqu’aucun fonctionnaire ne conserve d’argent liquide, car tout part dans cette spéculation immorale et anti patriotique : le vice-président Santander (m’apprend-on) possède pour deux millions de ces bons, qu’il a vraisemblablement achetés pour 200 000 dollars » (voir Britto, op. cit. p. 378). Luis Britto fait le commentaire suivant : « ces agioteurs sont à leur tour étroitement liés à de nombreux officiers et hommes politiques républicains, qui se font de grosses fortunes aux dépens du sang de leurs troupes » (p. 380). Et il ajoute : « la seule annonce de mesures fiscales rigoureuses fait peur à des fonctionnaires comme l’Intendant Cristobal Mendoz, qui démissionne intempestivement » (p. 380).

 

 

La dette nationale va nous opprimer

 

 

Les mots utilisés par Simon Bolivar dans une lettre envoyée le 14 juin 1823 au Vice-président Francisco Paula de Santander (celui dont parle le consul anglais dans ses notes de 1827) sont percutants : « Enfin, nous ferons tout, mais la dette nationale va nous opprimer. » Et se référant aux membres des classes dominantes locales et des nouveaux pouvoirs : « La dette publique engendre un chaos d’horreurs, de calamités et de crimes et Monsieur Zea est le génie du mal, et Mendez, le génie de l’erreur et la Colombie est une victime dont ces vautours dépècent les viscères : ils ont dévoré à l’avance la sueur du peuple colombien ; ils ont détruit notre crédit moral, et nous n’avons reçu en échange que de maigres soutiens. Quelle que soit la décision que l’on prenne en ce qui concerne cette dette, ce sera horrible : si nous la reconnaissons, nous cessons d’exister, et si nous ne le faisons pas… cette nation sera l’objet de l’opprobre » (Britto, p. 405). On voit clairement que Simon Bolivar qui a pris conscience du piège de la dette rejette la perspective de la répudiation.

 

 

Deux mois plus tard, Simon Bolivar écrit à nouveau au Vice-président Santander au sujet de la dette et se réfère à la situation des nouvelles autorités du Pérou : « Le gouvernement de Riva Agüero est le gouvernement d’un Catilina associé à celui d’un Chaos ; vous ne pouvez imaginer pires canailles ni pires voleurs que ceux que le Pérou a à sa tête. Ils ont mangé six millions de pesos de prêts, de façon scandaleuse. Riva Agüero, Santa Cruz et le Ministre de la guerre ont volé à eux seuls 700 000 pesos, seulement en contrats passés pour l’équipement et l’embarquement de troupes. Le Congrès a demandé des comptes et il a été traité comme le Divan de Constantinople. La façon dont s’est conduit Riva Agüero est proprement infâme. Et le pire, c’est qu’entre Espagnols et patriotes, ils ont fait mourir le Pérou à force de pillages répétés. Ce pays est le plus cher du monde et il n’y a plus un maravedi pour l’entretenir » (in Britto, p. 406)

 

 

Simon Bolivar acculé par les créanciers est disposé à leur céder des biens publics. En 1825, il propose de payer la dette en cédant une partie des mines du Pérou qui ont été laissées à l’abandon au cours de la guerre d’indépendance (voir Britto p. 408 et svtes) ; en 1827, il essaye de développer la culture du tabac de qualité afin de la vendre en Grande Bretagne de manière à pouvoir payer la dette (Britto, p. 378-382) ; en 1830, il propose de vendre aux créanciers des terres publiques en friche (Britto, p. 415-416).

 

 

Simon Bolivar menace de dénoncer publiquement devant le peuple l’abominable système de la dette

 

 

Le 22 juillet 1825, Simon Bolivar écrit à Hipólito Unanue, président du conseil du gouvernement du Pérou : « Les maîtres des mines, les maîtres des Andes d’argent et d’or, cherchent à se faire prêter des millions pour mal payer leur petite troupe et leur misérable administration. Que l’on dise tout cela au peuple et que l’on dénonce fortement nos abus et notre ineptie, pour qu’il ne soit pas dit que le gouvernement protège l’abominable système qui nous ruine. Que l’on dénonce, dis-je, dans la « Gazette du Gouvernement » nos abus ; et que l’on y présente des tableaux qui blessent l’imagination des citoyens » (Britto, p. 408).

 

 

En décembre 1830, Simon Bolivar décède à Santa Marta (sur la côte caraïbe de la Colombie) alors que la Grande Colombie est déchirée et qu’il a été abandonné par les classes dominantes de la région. Il est prouvé qu’il n’a jamais cherché à s’enrichir personnellement en profitant de ses fonctions de chef d’État, ce qui n’est pas le cas de nombreux dirigeants arrivés au pouvoir grâce aux luttes d’indépendance.

 

 

Eric Toussaint

 

 

Remerciements à Lucile Daumas qui a traduit en français les citations en espagnol.

 

 

[1] Simón Bolívar, né le 24 juillet 1783 à Caracas au Venezuela, et mort le 17 décembre 1830 à Santa Marta en Colombie, est un général et homme politique vénézuélien. II est une figure emblématique, avec l’Argentin José de San Martín et le Chilien Bernardo O’Higgins, de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud dès 1813. Il participa de manière décisive à l’indépendance des actuels Bolivie, Colombie, Équateur, Panama, Pérou et Venezuela. Bolívar participa également à la création de la Grande Colombie, dont il souhaitait qu’elle devînt une grande confédération politique et militaire regroupant l’ensemble de l’Amérique latine, et dont il fut le premier Président.

 

 

Le titre honorifique de « Libertador » lui fut d’abord accordé par le Cabildo de Mérida (Venezuela), puis ratifié à Caracas (1813), et reste aujourd’hui encore associé à son nom. Bolívar rencontra tant d’obstacles pour mener à bien ses projets qu’il en arriva à s’appeler lui-même « l’homme des difficultés », dans une lettre adressée au général Francisco de Paula Santander en 1825.

 

 

En tant que figure majeure de l’histoire universelle, Bolívar est aujourd’hui une icône politique et militaire dans de nombreux pays d’Amérique latine et dans le monde, qui ont donné son nom à un très grand nombre de places, de rues ou de parcs. Son nom est aussi celui d’un État du Venezuela, d’un département de la Colombie et surtout d’un pays, la Bolivie. On retrouve des statues à son effigie dans la plupart des grandes villes d’Amérique hispanophone, mais aussi à New York, Lisbonne, Paris, Londres, Bruxelles, Le Caire, Tokyo, Québec, Ottawa, Alger, Madrid, Téhéran, Barcelone, Moscou et Bucarest Extrait de Wikipedia

 

 

[2] Luis Britto Garcia est un homme de lettres, dramaturge, historien et essayiste vénézuélien, né à Caracas le 9 octobre 1940. En 2010, il a publié en espagnol un ouvrage consacré à Sion Bolivar : El pensamiento del Libertador - Economía y Sociedad, BCV, Caracas, 2010 http://blog.chavez.org.ve/temas/lib... En mai 2012, Luis Britto Garcia a été nommé Conseiller de la présidence, par le président Hugo Chávez, au Conseil d’État vénézuélien. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Luis_...

 

 

[3] Rosa Luxembourg. 1913. L’accumulation du capital, Maspero, Paris, 1969, Vol. II, p. 89.

 

 

 

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Published by pierre verhas
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