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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 09:40

 

 

 

Le lecteur pardonnera le caractère personnel de ce « papier ». Lorsqu’on se rend en Palestine, surtout en non touriste, on  voit les choses différemment. Le touriste est là pour son loisir et pour faire de clichés-souvenirs. Ce n’est pas ainsi que l’on connaît un pays et encore moins un pays qui vit l’occupation et l’isolement.

 

Les clichés ! Justement, c’est une des plaies de la Palestine. À travers le prisme des médias on a une vue déformée de ce pays et de son peuple. Ainsi, la propagande nous abreuve de clichés destinés à nous détourner de la cause palestinienne.

 

Le premier cliché – et sans doute le plus nuisible : le Palestinien terroriste. Eh bien ! J’ai rencontré pas mal de Palestiniens et de Palestiniennes. Je n’ai pas vu l’ombre d’un terroriste. Encore faut-il s’entendre sur le mot « terroriste », c’est-à-dire le poseur de bombe, le tueur au couteau et même le gamin qualifié de « terroriste » parce qu’il lance des cailloux sur les véhicules de Tsahal.

 

Terroristes ou Résistants ?

 

Bien sûr, il y a des terroristes. Dans toute guerre, il y a du terrorisme. Rappelez-vous le chant des Partisans de Joseph Kessel et Maurice Druon :

 

   Ohé, les tueurs, à la balle et au couteau, tuez vite !

   Ohé, saboteur, attention à ton fardeau, dynamite ! 

 

Ces terroristes, à l’époque, s’appelaient les Résistants !

 

Si on assimile « terrorisme » à Résistance, alors, j’ai vu bon nombre de « terroristes ». Mais des « terroristes » sans armes et sans bombes. Chaque Palestinien est en réalité un Résistant à une occupation qui va bientôt « célébrer » son jubilé. Cette résistance est multiforme. Elle peut être passive. Elle est parfois violente. Elle peut aussi consister à tenter de construire une société palestinienne autonome en réponse à l’occupation et à la colonisation. 

 

En effet, c’est pour nous informer sur un aspect de cette forme de résistance que Rebecca Lejeune et moi-même avons effectué ce voyage. Il s’agissait de nous informer sur la BASR (Bethlehem Arab Society for Rehabilitation), une institution non gouvernementale palestinienne qui s’occupe de soigner, mais aussi de réinsérer les handicapés dans la société. C’est la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant qui nous a commandé un rapport à ce sujet.

 

Aborder la question palestinienne par le handicap semble a priori réducteur. Eh bien, non ! Au contraire, l’étude de la question du handicap nous a permis d’avoir une vision crue et réelle de la situation de cette région.

 

Le handicap est une des principales plaies de la Palestine. On compte entre 200.000 et 480.000 handicapés sur une population de 2.550.000 Palestiniens dits de la rive Ouest (West bank) du Jourdain, c’est-à-dire en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La fourchette importante entre le minimum et le maximum de handicapés est due à la faiblesse de l’outil statistique sur place : les données proviennent des ONG ou de l’Autorité palestinienne et ne sont pas établies sur la base des mêmes critères et en outre sont incomplètes et redondantes. Malgré tout, cette proportion  est très importante : entre 8 % et 20 % de la population totale qui, en outre, connaît une grande pauvreté.

 

Les causes des handicaps sont nombreuses. Il y a bien sûr les causes universelles, mais cette proportion très importante est due aux circonstances géopolitiques propres à la Palestine. La Palestine est un Etat – pour autant qu’on puisse l’appeler ainsi ! – occupé, encerclé et morcelé.

 

Et ce pays entravé a d’énormes difficultés à évoluer. Il est paralysé par une ancestrale société patriarcale. Ainsi, la tradition familiale qui consiste à se marier entre cousins plus ou moins éloignés est la cause du consanguinisme – c’est une pratique courante dans les pays arabes et particulièrement en Palestine, dans une société pauvre où il est vital que le patrimoine si maigre soit-il, reste aux mains de la famille. Et puis, il y a avec l’occupation, le manque de perspectives, une tendance au repli sur soi qui accentue ce phénomène. Cette situation est évidemment une des principales causes des handicaps génétiques à la naissance de nombreux enfants.

 

L’occupation, la pauvreté et la religion créent l’exclusion.

 

Le poids de la religion fait qu’on ne peut exprimer sa détresse contre Dieu, aussi la culpabilité du handicap de l’enfant est le plus souvent attribuée à la mère. Son lait à la naissance était mauvais ! L’enfant handicapé devient la honte de la famille et on le cache. Et la situation de la femme est dès lors totalement infériorisée. Le Docteur Souha Mansour – Shehadeh, pédopsychiatre, fille du Docteur Edmund Shehadeh, directeur de la BASR, écrit :

 

« Le bouclage imposé par le gouvernement israélien contribue à resserrer cet étau social : pas de liberté de mouvements, aucun lieu pour échapper au regard de l’autre. Tout se voit, tout se sait, tout se dit.

 

Les femmes se retrouvent, elles, doublement pénalisées. Mises au ban de la société, elles sont indésirables comme épouses si elles présentent une quelconque déficience. Dans la structure patriarcale palestinienne, un homme handicapé a davantage de chance de se marier, surtout s’il est à même de subvenir aux besoins de sa famille. »

 

En outre, si les handicapés sont exclus de la société, les religieux veulent qu’on s’en occupe par la charité. Ainsi, quelle que soit la confession, contrôlent-ils mieux une société en détresse.

 

La pauvreté, la pauvreté partout. De sommaires logements dans les villages exposés à tout vent, à peine meublés, sans sanitaires. Un détail – eh oui ! Un « petit » détail apparemment sans importance – un jeune handicapé moteur qui fait des efforts considérables pour se hisser sur sa chaise roulante est bloqué, car une petite barre métallique au seuil de sa maison de quelques centimètres apposée au sol constitue un obstacle infranchissable pour entrer chez lui ! Il ne peut franchir ce dérisoire obstacle qu’avec l’aide d’une tierce personne, ce qui lui fait perdre ainsi toute autonomie.

 

En plus de la pauvreté et des services médicaux de mauvaise qualité, il y a l’occupation par l’armée israélienne qui entrave l’accès aux soins par les check points et les routes fermées aux ambulances et à l’acheminement des médicaments.

 

Et il y a pire. C’est la politique dite des « os brisés » qui fut inventée par Itzhak Rabin alors chef de l’armée. Lors de la première Intifada contre l’occupation israélienne en Cisjordanie de 1987 à 1993, l’armée israélienne ripostait aux jeunes lanceurs de pierres par des tirs dans les pieds afin de les empêcher définitivement de courir. Et cette pratique se poursuit. Récemment, au camp de réfugiés de Deisheh, un officier israélien a menacé de donner l’ordre de briser les pieds d’un maximum de gens pour qu’ils ne puissent plus se déplacer !

 

 

 

Ramsi, le violoniste de Ramallah, gamin, était un lanceur de pierres. Il a heureusement évité les "os brisés".

Ramsi, le violoniste de Ramallah, gamin, était un lanceur de pierres. Il a heureusement évité les "os brisés".

 

 

 

Au départ, le jeune blessé tire une fierté de sa blessure. C’est sa médaille de la Résistance ! Il est adulé comme un héros, mais, le temps passant, dans l’incapacité de se déplacer, sa vie devient de plus en plus difficile. Comment, par exemple, un Bédouin peut-il se déplacer avec un fauteuil roulant sur le sable ? Comment pourra-t-il reprendre son travail d’artisan ou d’éleveur ? Ainsi, les portes se ferment petit à petit et l’exclusion suit inéluctablement.

 

L’occupation n’épargne personne. Par exemple, un jeune Palestinien atteint de surdité suite à un affrontement avec les forces israéliennes n’a pas entendu les ordres du couvre-feu de Tsahal transmis par haut-parleur au camp de réfugiés de Azzeh, lors de la deuxième Intifada. Il fut abattu au seuil de sa maison.

 

C’est à ces énormes difficultés que tente de répondre la BASR. Et elle le fait par une méthode qui montre son efficacité et qui a été mise au point par son directeur, le Docteur Edmund Shehadeh qui est le premier kinésiste diplômé de Palestine : l’approche holistique. En gros, cette méthode a pour principe : tout est composé de parties et chaque partie est un tout.

 

Rien de collectif

 

Aussi, un handicapé n’est pas soigné seulement pour son handicap. Il n’est pas seul : il fait partie d’une famille qui doit pouvoir le reprendre en main. Cela implique un aspect éducatif pour lui et sa famille. Il faut aussi éduquer ses proches à l’accepter en tant que tel pour contribuer à sa réadaptation et à lui permettre de vivre son handicap. Ainsi, malgré les pratiques ancestrales, la famille reste la seule structure adéquate pour aider l’handicapé à se réhabiliter.

 

En effet, dans une société où toute sécurité sociale est absente, c’est la famille qui constitue la protection sociale. Dans cette société traditionnelle et patriarcale, le groupe prévaut sur l’individu. La famille est donc la seule entité qui puisse aider les plus démunis et qui gère les conflits.

 

On le voit : la Palestine n’est pas un Etat, car rien n’est collectif au-delà de la structure familiale.

 

C’est donc un défi de taille que s’est lancé la BASR dans cette société palestinienne aux mœurs ancestrale où l’handicapé est ainsi rejeté. Et, dans quelques cas, trop rares, certes, cela réussit. Et en tentant de sortir ainsi – et par nécessité – des Palestiniens de leurs préjugés, cela devient un fantastique apport pour leur libération. D’ailleurs, son patron, le Docteur Edmund Shehadeh en est parfaitement conscient : il souhaite ardemment que la Palestine se dote d’un système de sécurité sociale.

 

En plus de l’approche holistique, la BASR est décentralisée. Si son centre hospitalier par ailleurs très moderne et bien équipé, se trouve à Beit Jala, un quartier à l’Ouest de Bethlehem, de nombreux centres communautaires sont répartis dans les deux districts du Sud de la Cisjordanie, Bethlehem et Hébron, et il y en a même un dans le camp de réfugiés de Deisheh au Sud de Bethlehem.

 

 

 

Devant le site de la BASR à Beit Jala, l'auteur entouré de Mohammed à sa droite et de Mayy à sa gauche, deux assistants sociaux aussi efficaces que généreux (photographie Rebecca Lejeune)

Devant le site de la BASR à Beit Jala, l'auteur entouré de Mohammed à sa droite et de Mayy à sa gauche, deux assistants sociaux aussi efficaces que généreux (photographie Rebecca Lejeune)

 

 

 

Et c’est très efficace. Ces centres sélectionnent le type d’aide dont ont besoin les handicapés et pratiquent l’inclusion par l’éducation. Plusieurs centres ont des écoles où les enfants valides comme handicapés reçoivent un enseignement fondamental de qualité. Tout cela marche même si le manque de moyens ne permet pas toujours d’avoir des structures adaptées à des handicaps spécifiques comme l’autisme, par exemple.

 

Le Docteur Shehadeh nous a raconté comment il procède. Dans un village, il a ouvert une plaine de jeux pour enfants handicapés animée par des moniteurs. Les enfants de la rue souhaitaient pouvoir jouer sur cette plaine. Mais la règle était que c’étaient les enfants handicapés qui choisissaient de les admettre ou non. Ensuite, le succès aidant, il put ouvrir un jardin d’enfants avec des puéricultrices professionnelles. Et cela a permis indirectement aux mères des enfants handicapés profitant du jardin de les sortir de leur maison et de se libérer elles-mêmes pour aller travailler et donc s’épanouir et aussi améliorer l’ordinaire. Voilà un exemple typique de l’efficacité de l’approche holistique.

 

Non à la charité, oui à l’émancipation

 

La BASR ne peut compter que sur elle-même. La Palestine est aujourd’hui un pays dépourvu de toute structure étatique. L’Autorité palestinienne est une fiction. Elle n’a en réalité aucune autonomie. Cela n’empêche pas la BASR de prendre en charge plus de 50.000 handicapés sur toute la Palestine (la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza).

 

Contrairement à d’autres institutions, la BASR ne vit pas de la charité. Structurellement et financièrement, elle dépend du Patriarcat du rite latin de Jérusalem – l’Eglise catholique – dont le Patriarche est depuis peu un Palestinien. Mais, le Docteur Shehadeh fait en sorte d’être le plus autonome possible. Sa devise est « No charity, empowerment » qu’on peut traduire par « Non à la charité, oui à l’émancipation ». La BASR est financée par le Patriarcat, par des dons et des aides internationales, notamment par la Fédération Wallonie – Bruxelles via un de ses organismes, l’APEFE (Association pour la Promotion du Français à l’Etranger). L’école provinciale de kinésithérapie de Tournai y envoie régulièrement des stagiaires. Quant aux patients, ils paient leurs soins selon leurs moyens et s’ils sont sans ressources, les soins sont gratuits et de la même qualité.

 

 

 

 

 

L'auteur écoute l'exposé du Docteur Shehadeh qui nous explique l'historique, la méthode, les résultats et les projets de la BASR (photographie Rebecca Lejeune)

L'auteur écoute l'exposé du Docteur Shehadeh qui nous explique l'historique, la méthode, les résultats et les projets de la BASR (photographie Rebecca Lejeune)

 

 

 

Edmund Shehadeh se méfie des associations caritatives. « Elles sont très fortes pour collecter de l’argent, mais le redistribuent difficilement ! » Et c’est exact. Nous en avons été témoins suite à la visite que nous avons effectuée auprès d’une autre association.

 

En plus, la BASR ne peut en aucun cas compter sur l’Autorité palestinienne.

 

« La mauvaise gestion et le manque de ressources financières d’une autorité palestinienne, tributaire des fonds internationaux et des accords avec les autorités israéliennes sur les taxes, aggravent la situation et démotivent la population, menacée par un sentiment d’impuissance. À quoi bon faire du lobbying autour de lois non appliquées et non applicables ? A quoi sert-il de débattre des réaménagements des trottoirs et des routes alors que l’argent manque pour entreprendre certains travaux ? » écrit le Docteur Souha Mansour – Shehadeh.

 

En effet, si les Palestiniens à la fois par nécessité et par dignité, sont très propres et veillent à être bien vêtus, la rue est dans un état de saleté épouvantable par manque d’entretien et carence des services de voirie, les travaux entamés demeurent inachevés, les pannes d’électricité et les coupures de distribution d’eau sont fréquentes et d’une durée parfois interminable. En Palestine, on comprend ce que signifie l’absence de services publics. Et dire qu’en Europe, des voix s’élèvent pour les supprimer !

 

Ensuite il y a un autre aspect dénoncé par Madame Sahour – Shehadeh :

 

« Des tensions internes et une montée de formes d’extrémisme mettent en péril le sentiment d’unité nationale et celui de défendre une cause juste face à un oppresseur. Elles risquent de miner les bases mêmes de la résilience collective, de fragiliser la solidarité, qui faisait la fierté de tous, et de générer une société individualiste. »

 

Ainsi, on s’aperçoit de la montée insidieuse de l’islamisme. Certes, il y a – surtout de la part des femmes – une résistance évidente rien que dans leur manière de se vêtir. Le voile est porté avec coquetterie et elles n’hésitent pas à afficher leur féminité. Encore un cliché qui saute !

 

Par exemple, nous avons été guidés par Mayy, une assistante sociale de la BASR qui travaille dans un centre communautaire. Elle est musulmane et tout au long de notre parcours, elle nous a tenus des propos dont l’humanisme rendrait jalouses nos bonnes progressistes européennes !

 

Mais, ces tensions qui durent depuis des générations, avec en plus la montée de l’islamisme font fuir les élites palestiniennes, constituant progressivement une véritable diaspora aussi bien dans le monde occidental que dans les pays du Golfe, mais vidant la Palestine de sa substance. C’est une nouvelle et terrible menace pour l’avenir de la Palestine. Tragique ironie de l’histoire !

 

La BASR est une institution, aujourd’hui cinquantenaire, basée sur l’espoir. En dépit des nuées menaçantes qui assombrissent l’avenir du peuple palestinien, une centaine de Palestiniennes et de Palestiniens de toutes confessions réussissent dans les pires conditions, en ne comptant que sur eux-mêmes, à faire tourner un espace de solidarité efficace et performant.

 

Ici, alors que nous bénéficions d’une sécurité sociale certes menacée par l’ultralibéralisme, pourquoi n’en serions-nous pas capables ? Ces femmes et ces hommes nous montrent la voie.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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