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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 10:37

 

 

 

Il y a une question qu’on ne pose jamais : pourquoi le néolibéralisme a-t-il besoin de moyens totalitaires pour s’imposer ? Le libéralisme dont il se prétend issu n’est-il au contraire la quintessence de la démocratie ?

 

 

On peut trouver la réponse dans le splendide ouvrage d’Aude Lancelin, Le monde libre, éd. Les Liens qui libèrent, Paris, 2016. Cet ouvrage, à la fois pamphlet et roman à clés, a reçu le prestigieux prix Renaudot.

 

 

 

 

Aude Lancelin n'est pas du genre à se coucher devant ses détracteurs.

Aude Lancelin n'est pas du genre à se coucher devant ses détracteurs.

 

 

 

Aude Lancelin est une journaliste de gauche, compagne de Frédéric Lordon, le philosophe économiste animateur le mouvement « Nuit debout » l’année dernière. Elle a travaillé longtemps à l’hebdomadaire de la gauche bourgeoise (ou « caviar », comme on voudra) « l’Obs », anciennement le « Nouvel Observateur » et à l’origine « France observateur » qui était l’hebdo français anticolonialiste durant la guerre d’Algérie. Dans son ouvrage, Aude Lancelin explique par quels procédés abjects les fondateurs du Nouvel Observateur ont mis la main sur France Observateur. Cela commençait bien !

 

 

Aude Lancelin a été directrice adjointe de la rédaction de « l’Obs » de 2014 à 2016. La situation financière de l’hebdomadaire est loin d’être brillante à ce moment.

 

 

Ce n’est pas étonnant : d’organe prétendument de gauche, il est passé à une position « ni gauche, ni droite », obligeant chaque nouveau plumitif à signer une charte de soutien à la « social-démocratie ». En clair, si vous êtes un minimum à gauche de la ligne éditoriale du journal, c’est la porte… Par contre, être plus à droite n’est pas nécessairement interdit.

 

 

En plus, l’Obs, Organe quasi officiel du catastrophique quinquennat de François Hollande, l’Obs est tombé dans la pente glissante qui le conduira sans doute au dépôt de bilan. En effet, le public n’aime pas des journaux qui n’ont pas une ligne claire, tout simplement.

 

 

Comme l’écrit Jean Stern dans « Mediapart » le 1er novembre 2016 :

 

 

« En trois ans, la diffusion, par abonnements et en kiosque, a reculé de plus de 25%. Le site web a reculé de la troisième place des sites d’information en France à la neuvième. Le supplément Obsession a disparu, l’autre supplément TéléObs n’est plus diffusé en kiosque. Rue89, l’un des pionniers du web éditorial, racheté fin 2011, vit ses derniers instants. Comme dans bien d’autres titres, la réduction des coûts et le sous-investissement dans les rédactions ont tenu lieu de politique. À ces erreurs stratégiques, il faut ajouter les errements politiques du journal entre un soutien à François Hollande qui frise le pathétique et des clins d’œil appuyés à Emmanuel Macron »

 

 

En mai 2016, Aude Lancelin est virée pour motifs idéologiques. Elle était « trop à gauche » et on n’appréciait guère sa vie de couple avec Frédéric Lordon.

 

 

 

Frédéric Lordon, philosophe et économiste, compagnon d'Aude Lancelin n'est pas très bien en cour dans les milieux de la gauche bourgeoise.

Frédéric Lordon, philosophe et économiste, compagnon d'Aude Lancelin n'est pas très bien en cour dans les milieux de la gauche bourgeoise.

 

 

 

Un journal se voulant « progressiste » qui use des arguments les plus abjects et sexistes pour liquider une de ses principales journalistes, il faut le faire !

 

 

Ce sont les actionnaires de l’Obs qui ont eu sa peau. Le premier d’entre eux est Xavier Niel, personnage sulfureux, voire interlope, ayant connu les charmes d’un séjour à la Santé pour « proxénétisme aggravé », inventeur du « Minitel rose », fondateur de Free, disposant d’une firme installée à la Silicon Valley et propriétaire du « Monde » et de « l’Obs » associé à Pierre Bergé et Mathieu Pigasse au niveau d’une holding dénommée « le monde libre », d’où le titre ironique du bouquin, titre auquel on peut donner d’autres significations, comme la défense du « monde libre », c’est-à-dire l’Occident démocratique...

 

 

Rien de nouveau sous le Soleil, en définitive.

 

 

Souvenez-vous. Quand les affairistes ont commencé à vouloir prendre en mains les grands organes de presse, ils avaient tous juré, la bouche en cœur, qu’ils n’interviendraient jamais dans le contenu et les choix rédactionnels. Et on a été assez naïf pour les croire !

 

 

Les grands titres de la presse française sont désormais sous la coupe du CAC 40. Les puissances de l’argent dominent la presse et le management y domine au détriment de l’indépendance journalistique et de la qualité rédactionnelle.

 

 

Il semblerait en plus que François Hollande himself se soit intéressé au cas d’Aude Lancelin et aurait également exercé de douces pressions auprès des dirigeants de l’Obs. C’est sans doute ce qu’on appelle un acte de « président normal »…

 

 

 

François Hollande passait, paraît-il, 30 % de son temps avec les journalistes. Et il s'occupait même de leur carrière. Une présidence normale, quoi !

François Hollande passait, paraît-il, 30 % de son temps avec les journalistes. Et il s'occupait même de leur carrière. Une présidence normale, quoi !

 

 

 

Il est vrai qu’Aude Lancelin gênait, parce que, manifestement, elle ne correspondait pas au profil requis pour être une bonne journaliste bien néolibérale. Et puis, elle n’hésitait pas à titiller l’establishment intello bobo parisien et son seul maître après Dieu, Bernard-Henri Lévy. C’est elle qui avait mis en lumière l’affaire « Botul » où le pseudo-philosophe se prit les pieds dans le tapis en transcrivant et « analysant » sans avoir vérifié un canular au sujet du philosophe allemand Kant. Dans un style caustique, elle décrit les efforts désespérés de certains journaux, parmi les plus prestigieux, pour sauver la réputation de BHL après cette bourde rocambolesque…

 

 

Mais on ne s’attaque pas impunément à la statue du commandeur ! La pécheresse fut fustigée, malmenée, méprisée. Ce fut le début de sa descente aux enfers.

 

 

 

On ne s'attaque pas impunément à la statue du commandeur BHL...

On ne s'attaque pas impunément à la statue du commandeur BHL...

 

 

 

Et on en revient à la question du début sur les moyens totalitaires. Aude Lancelin est lucide. Elle détecte comme moyen la double pensée. Cette double pensée dénoncée par George Orwell a été clairement définie par Jean-Claude Michéa dans un ouvrage intitulé justement La double pensée (Ed. Flammarion, champs essais, Paris, 2008). Il écrit :

 

 

« Il [le terme double pensée] désigne le mode de fonctionnement psychologique très particulier qui soutient l’exercice de la pensée totalitaire (Orwell s’est naturellement beaucoup inspiré des intellectuels staliniens de son époque). Cette étonnante gymnastique mentale – essentiellement fondée sur le mensonge à soi-même –permet à ceux qui maitrisent le principe de pouvoir penser en même temps deux propositions logiquement incompatibles : par exemple- nous dit Orwell – « répudier la morale alors qu’on se réclame de la morale. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est le gardien de la démocratie »(1984). »

 

 

Michéa ajoute : « Il m’a semblé que ce second sens du mot « double pensée » s’appliquait à merveille au régime mental de la nouvelle intelligentsia de gauche. »

 

 

On tombe exactement dans la catégorie que décrit Aude Lancelin dans « le monde libre ». Observons en outre que les chantres du néolibéralisme proviennent pour beaucoup de l’extrême-gauche soixante-huitarde, pratiquement d’anciens trotskistes comme Kessler qui fut l’idéologue du MEDEF et d’ex-maoïstes comme feu Glucksmann père et BHL. Ils ont été donc bien formés aux techniques totalitaires qu’ils mettent aujourd’hui au service des ultralibéraux.

 

 

En concluant sur la situation au sein de l’Obs, qu’elle appelle « l’Obsolète », Lancelin met en évidence l’évolution dangereuse de l’hebdo de la bien pensance.

 

 

« Lorsqu’un système atteint un tel degré d’imposture, les tensions deviennent extrêmes au sein du personnel chargé d’assurer sa maintenance quotidienne. (…) Or les mots de la politique en étaient venus, au sein des élites dirigeantes du pays, à désigner l’exact contraire du sens que l’usage ordinaire ou l’histoire entière leur accordait. »

 

 

Que voilà un langage orwellien !

 

 

Et l’auteure analyse :

 

 

« Ainsi le partage entre la droite et la gauche avait perdu toute substance, tant une même uniformité libérale et autoritaire régnait désormais d’un bord à l’autre. Et la merveille de l’opération, sa touche de perversion ultime, c’était que ceux-là même qui avaient mis tout en œuvre pour en arriver là n’hésitaient pas à s’en lamenter avec une sincérité qui ne semblait pas feinte. « Oui, la gauche peut mourir… » alertait par exemple le Premier ministre qui se vantait de penser à l’unisson d’Alain Finkielkraut, icône de la droite. »

 

 

Hélàs oui, Tony Blair en Grande Bretagne, Manuel Valls en France et en Belgique, dans une moindre mesure sans doute, Elio Di Rupo ont contribué à la démolition du « modèle social » au plus grand profit des maîtres d’œuvre du néolibéralisme qui n’ont pratiquement plus d’obstacles à franchir pour élaborer leur projet.

 

 

Ainsi, la démarche de la double pensée a contribué à la destruction définitive de la société de cogestion qui avait été mise sur pied après la Seconde guerre mondiale en Europe occidentale.

 

 

D’ailleurs, en ce qui concerne l’Obs, Aude Lancelin ne se faisait plus d’illusions.

 

 

« A l’image de la gauche qui était alors au pouvoir, le journal de Jean Joël (le surnom qu’elle donne à Jean Daniel) avait bien sûr de longue date fait ses adieux à la social-démocratie, c’est-à-dire à toute volonté de protéger la société des effets destructeurs des marchés. »

 

 

Pierre Bourdieu définissait ainsi le néolibéralisme :

 

 

« Le néolibéralisme reprend les plus vieilles idées du patronat, sous un message chic et moderne. C’est une « révolution » conservatrice qui veut imposer un retour à une forme de capitalisme sauvage et cynique, qui organise l’insécurité et la précarité, qui se réclame du progrès mais qui glorifie l’archaïque loi du plus fort. »

 

 

Et quand Aude Lancelin reçut le prix Renaudot, ce fut un maelstöm ! La réaction de la direction de l’Obs fut d’une virulence telle qu’elle cautionna en définitive certains propos parfois excessifs de l’auteure.

 

 

Jean Daniel se dévoile par le titre de son édito vengeur : « Les folles dérives de la rancœur ». Symptomatique de la démarche totalitaire : faire passer pour folle celle qui ose critiquer ! Les staliniens soviétiques enfermaient les opposants dans des asiles psychiatriques. Ici, il s’agit d’écarter la dissidente de la « conforme » sphère intellectuelle.

 

 

 

Jean Daniel, 96 ans, ancien de la 2e DB, journaliste, fondateur du Nouvel Observateur qui se voulait être la conscience de la gauche. Mais, une gauche qui s'est laissée absorber par les lois du marché.

Jean Daniel, 96 ans, ancien de la 2e DB, journaliste, fondateur du Nouvel Observateur qui se voulait être la conscience de la gauche. Mais, une gauche qui s'est laissée absorber par les lois du marché.

 

 

 

Et surtout, il ne faut pas argumenter. Le patriarche écarte toute velléité de la sorte :

 

 

« Devant ce genre de livre pamphlétaire et outrancier, on se demande toujours si on doit réagir ou laisser passer. En parler le met en valeur, ne rien dire donne l’air de baisser la tête et d’encaisser. S’il ne s’agissait que de moi, j’aurais gardé le silence sur mon mépris ou mon indifférence. Mais il s’agit du journal et de tout ce qu’ont fait avec nous, avec moi, de merveilleuses équipes. Notre fidélité à la gauche, à ses débats, à ses défaillances et à ses gloires constitue des souvenirs que l’on ne peut ni trahir ni injurier. »

 

 

Oh ! Quelle tristesse ! Mais enfin, pourquoi ne pas répondre par l’argument au lieu de marmonner des lamentations ?

 

 

Et Aude Lancelin n’a pas à se plaindre ! Elle était directrice adjointe ! Mais on se demande vraiment pourquoi elle fut nommée :

 

 

« Il reste surtout que, dans la mesure où elle est une idéologue, avant d’être une journaliste, elle pouvait se sentir à l’étroit dans un milieu de liberté de pensée. »

 

 

Se réclamer de la libre pensée pour justifier une mesure stalinienne comme le licenciement pour motif politique, est un bel exemple de double pensée !

 

 

En attendant, le fondateur de l’hebdo de la « gauche » bourgeoise n’a comme justification que le licenciement d’Aude Lancelin est intervenu lorsqu’il était hospitalisé. Peut-être, mais pas une critique sur la pression des actionnaires qui ont, d’après lui, sauvé le journal. Autrement dit, il est mieux de s’asservir que se saborder !

 

 

Cette affaire montre combien la liberté de la presse est une fiction. Elle s’est pliée à la loi du marché. Il n’est plus question d’émettre la moindre critique à l’égard des institutions à son service, comme les institutions européennes.

 

 

Il est désormais de bon ton – non pas interdit – de suivre la ligne tracée par l’idéologie du tout marché. Et surtout, il convient de fustiger toute critique par la méthode stalinienne du rejet : est « populiste » tout qui est opposé à la politique de la Commission européenne ou aux mesures ultralibérales. Penser que l’Etat, via le peuple, ou le peuple lui-même devrait avoir son mot à dire, est faire preuve de « souverainisme ».

 

 

Auparavant, si on voulait vous exclure, vous étiez traité de « fasciste », aujourd’hui, on a le choix entre « populisme » et « souverainisme » !

 

 

Cela a deux conséquences.

 

 

La première, la confusion. « Populisme » est un mot ambigu. Il évoque le peuple. Le peuple serait-il donc à exclure ? On n’ose pas le dire ouvertement, bien sûr. Mais, c’est bien la preuve qu’on prétend « aimer » le peuple, mais on se cache bien d’avouer qu’on déteste l’odeur du peuple.

 

 

La seconde : assimiler « populisme » et « fascisme » est abject. Des fascistes sévissent toujours. Mais on leur adjoint toutes celles et tous ceux qui ne sont pas dans la sinueuse ligne de la double pensée. Et il paraît qu’il ne faut pas faire d’amalgame !

 

 

En tout cas, quelle belle manière de laisser ainsi le champ libre aux vrais fascistes « dédiabolisés » qui risquent de faire un tabac aux prochaines élections en France, mais aussi ailleurs.

 

 

Bon ! Restons-en là… Tout cela prouve que la gauche est dans un état de déliquescence tel qu’elle est en voie de disparition. Ses dirigeants et ses clercs ont fait fausse route. Ils n’ont rien voulu voir, entendre, penser. C’est cela l’imposture permanente.

 

 

D’autres doivent prendre la relève et tracer d’autres chemins et le « monde libre » d’Aude Lancelin a sans doute donné le signal de départ.

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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Published by pierre verhas
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commentaires

François Boulanger 03/03/2017 15:11

Bonjour,
Je voudrais connaitre la source de la citation de Pierre Bourdieu sur le néolibéralisme
("Le néolibéralisme reprend les plus vieilles idées du patronat, ...")
Merci

pierre verhas 05/03/2017 14:20

Désolé de vous décevoir, mais je l'ai extraite d'un article dans "Libération" qui n'en cite pas l'origine.

Bernard Gensane 09/01/2017 07:53

Aude Lancelin explique par quels procédés abjects les fondateurs du Nouvel Observateur ont mis la main sur France Observateur.
Tu peux en dire un peu plus ?

Pierre Verhas 09/01/2017 09:39

Elle ne donne pas beaucoup de détails, mais décrit la manière dont cela s'est passé. Voici un extrait :

"Le séducteur de l'Express [Jean-Jacques Servan Schreiber] qui, pas davantage que lui [Jean Daniel], ne connaissait de bornes à ses désirs d'affirmation, avait fini par le prendre en grippe. Quoique convaincu de ses qualités hors normes, il le poussa vers la sortie. (...) C'est ainsi que le prodige venu de Blida, l'andalouse, en Algérie, tout gonflé de son importance, s'était retrouvé, avec quelques autres transfuges, à faire main basse sur la petite équipe puritaine de France Observateur, qu'il ne tarderait pas à vider entièrement de sa substance pour refonder sur ses vestiges un tout nouveau journal complètement à sa main. Un personnage [Claude Perdriel] avait aidé le quadragénaire mégalomane dans ce rapt de l'organe même de toute la gauche intellectuelle."