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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 18:26

 

 

 

Ces 27 et 28 février 2017 marquent le 96e anniversaire de l’écrasement de la révolte des marins de Cronstadt, port de la Baltique à une trentaine de kilomètres de Petrograd.

 

 

2017 est aussi l’année du centenaire de la révolution bolchévique, la « Révolution d’Octobre » de 1917 qui a installé après la prise du Palais d’hiver à Petrograd (appelée par après Leningrad et aujourd’hui Saint-Pétersbourg), le pouvoir des Soviets, c’est-à-dire des comités d’ouvriers, de paysans et de soldats, en réalité celui du parti communiste.

 

 

 

L’impossible prise de pouvoir

 

 

 

La Russie tsariste était en pleine déliquescence. Les troupes du Reich allemand de Guillaume II avançaient dans les plaines de Russie sans rencontrer de réelle résistance. La capitale de l’empire des tsars s’était déplacée à Petrograd. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (25 octobre du calendrier julien encore en vigueur dans l’empire russe), les Bolchéviks s’emparent des centres de décision de la capitale, renversant ainsi la toute nouvelle démocratie dirigée par Alexandre Kerenski. Ils attaquent le Palais d’hiver où siège le gouvernement et s’en emparent sans trop de difficultés. Ils renversent Kerenski et installent leur propre gouvernement dirigé par Lénine. Trotsky est nommé secrétaire aux armées. Les Bolchéviks doivent cependant s’allier aux Socialistes révolutionnaires de gauche bien implantés chez les paysans russes qui formaient la classe sociale la plus importante à l’époque et particulièrement touchée par la guerre.

 

 

 

Le Palais d'hiver à Petrograd

Le Palais d'hiver à Petrograd

 

 

 

Une controverse existe entre les historiens soviétiques et anticommunistes. Pour ces derniers, la prise de pouvoir par les Bolcheviks n’est qu’un coup d’Etat qui a réussi. Ainsi, l’historien juif russe Léon Poliakov écrit dans son ouvrage Les totalitarismes au XXe siècle, Fayard, Paris, 1987 :

 

 

« Jamais une échauffourée de si petite envergure (une dizaine de victimes, d'après les historiens soviétiques) n'a eu des conséquences aussi prodigieuses, et une fois de plus, le sort de la capitale décida de celui du pays tout entier», écrit Léon Poliakov (Les totalitarismes du XXe siècle »

 

 

Pour les Soviétiques, la prise du Palais d’hiver résulte d’un mouvement de masse qui a amené le parti communiste considéré comme le fer de lance de la Révolution à prendre le pouvoir pour les Soviets.

 

 

La réalité semble se situer entre ces deux thèses. Cette prise du pouvoir par les Bolchéviks ne fut possible que grâce à la vaste révolution sociale multiforme qui se déroulait dans l’armée, dans les campagnes – les soldats pour la plupart issus de la classe paysanne désertaient en masse et se ralliaient aux paysans en révolte –, au sein de la classe ouvrière naissante et parmi les diverses nationalités qui composent la Russie.

 

 

L’action des Bolcheviks alla dans le sens des aspirations générales : la paix, la terre aux paysans, le contrôle ouvrier, tout le pouvoir aux Soviets et l’émancipation des nationalités. Mais tout cela fut complexe et confus.

 

 

Comme l’écrit Benedikt Arden dans « le Grand Soir » :

 

 

« … c’est dans la nuit du 7 novembre (25 octobre) que les bolcheviks mirent leur plan à exécution. Bien peu crurent sur le coup à leur chance du succès, mais la faible garde du palais d’hiver (siège du gouvernement provisoire) ainsi que la désorganisation générale des autorités permit une prise de pouvoir sans grande effusion de sang et la mise en place du « Comité militaire révolutionnaire ». À partir de ce moment, le chaos deviendra maximal. Peu de temps après, les menchéviks ainsi que l’aile droite des socialistes-révolutionnaires (S.R.) créèrent le « Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution » en réaction à la prise du pouvoir des bolcheviks. Ces derniers considéraient cette prise de pouvoir comme illégale et craignaient que la constituante ne soit annulée. De plus, ce groupe n’était pas d’accord avec les plans de paix précipitée et voulait continuer la guerre. Enfin, ce qui importe est que seule une partie de S.R. (les S.R. de gauche) soutenait le comité militaire révolutionnaire.

 

La suite est d’une complexité encore accrue et les circonstances qui rendirent les bolcheviks seuls maitres du pouvoir peuvent se résumer ainsi. Le nouveau pouvoir du comité ne tenait littéralement qu’à un fil et se maintenait essentiellement par l’assentiment des prolétaires urbains et des soldats qui avaient soutenu leur prise du pouvoir. De ce point de vu, il fallait impérieusement livrer la marchandise et celle-ci devait commencer par la fin de la guerre. Mais hormis les bolcheviks, peu était enclin à la faire sans victoire militaire chez les alliés de Lénine. De plus, les réactions au pouvoir commençaient à poindre dès les premiers moments de la révolution, alors il était nécessaire de faire un compromis avec les SR de gauche et leur électorat, les paysans. En effet, ces derniers n’étaient pas du tout partisans de la nationalisation des terres, mais bien de leur distribution. C’est pourquoi les bolcheviks acceptèrent de les distribuer, mais ce compromis était envisagé dans la pensée qu’il était nécessaire de fournir les villes en blé. Les réquisitions chez les paysans étaient dans les faits inévitables, mais de cette façon la pilule était plus facile à avaler et maintenait un espoir en l’avenir. »

 

 

 

Lénine n'eut pas facile à imposer le nouveau pouvoir bolchevik.

Lénine n'eut pas facile à imposer le nouveau pouvoir bolchevik.

 

 

 

 

La dictature

 

 

On note donc une divergence fondamentale parmi les révolutionnaires : les Socialistes révolutionnaires s’opposaient à la nationalisation des terres, mais voulaient leur distribution aux paysans. Lénine a dû céder pour les raisons exposées ci-dessus. Mais, sentant la fragilité de son pouvoir, il installa aussitôt la dictature. La presse « bourgeoise » est interdite, la police politique, la Tcheka, est fondée le 7 décembre et toute grève est interdite le 20. Il fallait à tout prix éviter une insurrection des Soviets de paysans et de soldats au nom desquels les Bolchéviks prétendaient agir…

 

Mais la priorité était d’assurer la paix. L’armée russe en pleine déroute ne combattait plus depuis juillet 1917. Le 26 octobre – soit le lendemain de la prise du Palais d’hiver – Krilenko, le nouveau commandant de l’armée russe, fait parvenir aux Allemands et aux Autrichiens une demande d’armistice qui est aussitôt acceptée. Le 30 novembre, le gouvernement bolchévik demande aux Empires centraux d’entamer des négociations pour assurer une paix sans annexion de territoires ni indemnités. Le 21 février 1918, ce sera la paix de Brest Litovsk, mais Trotski qui dirigeait les négociations, espérait une insurrection en Allemagne qui échoua et a dû céder l’Ukraine et les pays baltes qui avaient été conquis par les Allemands.

 

 

 

Léon Trotsky négocia la paix de Brest Litovsk qui fut humiliante pour la Russie.

Léon Trotsky négocia la paix de Brest Litovsk qui fut humiliante pour la Russie.

 

 

 

Cette paix humiliante ne fut pas du goût de tout le monde. Les socialistes révolutionnaires quittent le gouvernement.

 

C’est à ce moment là que les tsaristes déclenchent la guerre civile sous la direction du général Korlinov. On appellera les insurgés les « Blancs ». Cela provoqua une union des Soviets en faveur du pouvoir léniniste. La guerre civile débutait et il fallait à tout prix sauver la révolution.

 

 

La guerre civile

 

 

Trotsky prit la tête de l’armée rouge et parvint à contenir les armées blanches qui étaient en outre aidées par des unités de l’armée française. Finalement, les Bolchéviks l’emportèrent en 1921. La guerre civile fit 5 millions de morts. Plus que la guerre 14-18 ! Le pays était ruiné et la famine sévissait partout.

Lénine, dès lors, instaura la fameuse NEP (Nouvelle Politique Economique) qui réinstaura la notion de profit et une partie de secteur privé et de liberté du commerce. En plus de la NEP, la dictature fut renforcée.

Ainsi, si le pouvoir bolchevik fut sauvé, on ne peut en dire autant de la Révolution. Et c’est Cronstadt qui marqua la fin de l’espoir d’un réel pouvoir paysan et ouvrier.

 

 

 

La révolte des marins de Cronstadt marqua la fin des espoirs révolutionnaires en Russie.

La révolte des marins de Cronstadt marqua la fin des espoirs révolutionnaires en Russie.

 

 

 

Voici ce qu’écrit Vingtras, alias le réalisateur scénariste et historien français Jean André Chérasse, sur son blog hébergé par Mediapart :

 

« Il y a quatre-vingt-seize ans, un port de la Baltique allait être le théâtre d'une tragédie qui allait non seulement endeuiller tout le XXe siècle, mais qui allait hypothéquer lourdement l'existence et le développement d'une des plus belles idées humaines : le communisme.

 

En parallèle avec les événements révolutionnaires d'octobre 1917 à Petrograd, les habitants d'une base navale sur la mer Baltique, s'étaient insurgés et avaient créé une "commune libre", autonome, pratiquant une forme de démocratie directe...à l'instar des Communeux parisiens, quarante-six ans plus tôt.

 

Mais les Bolcheviques et leur « bureaucratie rouge » ne supportant pas cette enclave libertaire, exercèrent à Cronstadt les rigueurs imbéciles de la « dictature du prolétariat » : ils subjuguèrent les soviets d'ouvriers, de paysans et de soldats, multiplièrent les exécutions sommaires, et réquisitionnèrent les récoltes au risque d'affamer la population...

 

L'équipage d'un cuirassé à quai, le Petropavlosk, protesta contre cette répression absurde, réclama le respect de la liberté d'expression, le droit pour les paysans et les artisans de travailler librement à la seule condition de ne pas employer de salariés, etc...

 

 

 

Le cuirassé Petropavlosk amarré au port de Cronstadt d'où partit la révolte.

Le cuirassé Petropavlosk amarré au port de Cronstadt d'où partit la révolte.

 

 

 

Le leader de la contestation, Petrichenko, alla même jusqu'à appeler de ses vœux une troisième révolution après celles de 1905 et 1917. Et cette résolution fut adoptée non seulement par l'équipage d'un autre cuirassé, le Sébastopol, mais validée au cours d'un meeting dans la ville qui réunit une bonne dizaine de milliers de personnes.

 

Un comité révolutionnaire élit un « collectif » pour gérer Cronstadt. Cette « nébuleuse anarchiste » dirigera le port avec bonheur... pendant seize jours, car à Moscou, le pouvoir bolchevique a pris la funeste décision d'envoyer l'Armée rouge pour mater la révolte. Elle sera noyée dans le sang par le futur maréchal Toukhatchevski.

 

 

 

Les marins de Cronstadt

Les marins de Cronstadt

 

 

 

Cette erreur fatale du nouveau pouvoir soviétique allait avoir des conséquences irréparables sur le destin du communisme russe car, malgré la mise en œuvre de la NEP (nouvelle politique économique) relançant l'initiative paysanne, la bureaucratie prit le pouvoir au détriment de la réflexion et de l'action politiques faisant le lit du pouvoir personnel et du stalinisme.

 

Cette chape de plomb a recouvert de son sarcophage grisâtre une des plus belles idées de l'émancipation humaine.

 

Le 27 février est donc un jour de deuil pour la gauche. »

 

 

Non, ce n’est pas une erreur.

 

 

Chérasse - Vingtras écrit donc qu’il s’agit d’une « erreur fatale du nouveau pouvoir soviétique ». Non, ce n’est pas une erreur. Au contraire, le nouveau pouvoir ne pouvait tolérer une insurrection révolutionnaire en son sein. Il fallait écraser à tout prix la « Commune libre » de Cronstadt. Elle représentait pour les Bolchéviks un danger mortel. Et c’est Trotsky qui s’en chargea avec zèle. Il est curieux que les trotskistes en Europe esquivent cet aspect de la carrière de leur idole…

 

Les débuts du pouvoir léniniste et la guerre civile n’ont fait qu’instaurer le pouvoir totalitaire d’une oligarchie qui allait régner sans partages sur la Russie pendant septante quatre ans et quarante quatre ans sur l’Europe centrale. La Russie d’aujourd’hui est toujours sous le joug d’une oligarchie dont certains membres sont les héritiers de la précédente.

 

Leur force fut l’extraordinaire maîtrise de la propagande qui réussit pendant des années à faire illusion sur la classe ouvrière dans le monde et particulièrement en Europe. On ne pouvait toucher à la « patrie du socialisme ». On connaît ces épisodes pitoyables où des intellectuels occidentaux furent invités et reçus comme des princes à Moscou et ne tarirent pas d’éloges sur le pouvoir communiste soviétique. On se rappelle la terrible parole de Jean-Paul Sartre après l’écrasement de l’insurrection hongroise en 1956 : « Il ne faut pas désespérer Billancourt ! ». C’est-à-dire évitons de dire la vérité aux ouvriers. Ils pourraient se poser des questions et prendre exemple sur les marins de Cronstadt.

 

Et aujourd’hui, cette maîtrise de la propagande est entre les mains des « libéraux libertariens » qui usent des mêmes techniques que leurs prédécesseurs communistes bolchéviks, techniques bien plus sophistiquées grâce aux innovations technologiques, tout cela dans l’intérêt d’une oligarchie qui tient les leviers de l’économie mondiale.

 

La Commune de Paris de 1871, la Commune libre de Cronstadt de 1921, le pouvoir ouvrier à Barcelone de 1937, toutes tentatives d’instaurer une vraie révolution démocratique et sociale, un réel pouvoir du peuple sans intermédiaires aussi inutiles que nuisibles, toutes tentatives écrasées par les pouvoirs bourgeois, bolchéviks et fascistes.

 

Jean Chérasse a raison : c’est un triste anniversaire pour la gauche, mais surtout pour les peuples.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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commentaires

lombet 28/02/2017 10:18

Bonjour,
Et que dire de la suite qui s'avéra être une des plus heureuses. Les vingt millions de morts de la guerre civile qui s'en suivit, la dizaine de million de mort par famine en Ukraine suit à la confiscation des récoltes par Staline, les millions de morts et torturé dans les goulags ( les camps inventés par Lénine), la vingtaine de million de tués suite au erreurs dans la conduite de la guerre par Staline, la soixantaine de million de mort par faim suite à la famine organisée en Chine par Mao suite au grand bond en avant, les millions de déportés dans les camps, les deux à trois millions de mort de la révolution culturelle, la moitié de la population du Cambodge massacrée par Pol Pot, la famine et l'internement dans les camps par de la population nord coréenne par la bande des Kim au pouvoir depuis plus de septante ans.