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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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11 décembre 2019 3 11 /12 /décembre /2019 20:01

 

 

 

Le 4 novembre 2019 s’est ouvert à la Cour d’Assises de Bruxelles le procès du Rwandais Fabien Neretze accusé de crime de génocide, sur la base de la loi de 1993 dite de compétence universelle. Il s’agit du cinquième procès de génocidaires rwandais à Bruxelles depuis les tragiques événements de 1994.

 

 

 

Fabien Neretze répond aux questions de la Présidente de la Cour d'Assises de Bruxelles sous l'écoute attentive des avocats de la défense et des parties civiles.

Fabien Neretze répond aux questions de la Présidente de la Cour d'Assises de Bruxelles sous l'écoute attentive des avocats de la défense et des parties civiles.

 

 

 

Trois parties civiles se sont constituées contre Neretze. La première est Mme Martine Beckers, sa sœur Claire ayant été assassinée avec son mari Rwandais Tutsi Isaïe Bucyana et leur fille Katia, ainsi que la famille voisine Sissi, le premier jour du génocide, le 9 avril 1994, à Kigali.  Ce serait Fabien Neretze qui aurait averti les milices hutues de leur fuite vers le cantonnement de la MINUAR. La seconde est la fratrie de Mme Godelieve Mpendwanzi et de M. Jacques Rwigenza, respectivement 25 et 23 ans. Ils sont les cinquième et sixième enfants de Joseph Mpendwanzi. En mai 1994, à Mataba dans le Nord-Ouest du Rwanda, Joseph Mpendwanzi, un assistant médical hutu et aussi un cultivateur, était le chef local depuis 1991 du parti MDR (Mouvement Démocratique Républicain), formation démocratique d’opposition au MNRD du président Habyarimana. Il a été tué par les milices Interahamwe qui auraient été dirigée par Fabien Neretze. La troisième partie civile est M. Eugène Udahemuka qui réside au Rwanda.

 

 

 

Madame Martine Beckers avec les portraits de feu son beau-frère Isaïe Bucyana, de sa nièce Katia et de sa sœur Claire tous les trois assassinés par les Interahamwe le 9 avril 1994 à Kigali.

Madame Martine Beckers avec les portraits de feu son beau-frère Isaïe Bucyana, de sa nièce Katia et de sa sœur Claire tous les trois assassinés par les Interahamwe le 9 avril 1994 à Kigali.

 

 

 

Ce procès fleuve voit défiler près de 130 témoins à charge ou à décharge. Bon nombre ont effectué le long voyage pour venir témoigner à Bruxelles. D’autres ont été interrogés à Kigali par visio-conférence. L’interprète infatigable a traduit la plupart des témoignages, bien des témoins ne parlant pas le français. Des témoins qui évoquent des faits qui se sont déroulés il y a un quart de siècle dont ils ont été marqués dans leur chair et dans leur esprit. Après cette tragédie, nul n’est sorti intact. Pour eux, plus rien n’a jamais été comme avant, il y a vingt-cinq ans. Certains sont les derniers survivants de leurs familles. D’autres furent mutilés et ne doivent leur survie que par miracle. D’autres encore ont sombré dans la délinquance. Ainsi, une jeune femme qui était enfant en 1994 a témoigné en visioconférence des atrocités qu’elle a subies. Elle était en tenue de détenue, c’est-à-dire un chemisier rose. Elle n’a pas voulu révéler la raison de son emprisonnement. Après tout, peu importe ! Voilà ce qu’est une victime de cette abomination…

 

Dans la déclaration préliminaire au jury prononcée par les avocats des parties civiles au début du procès, il est dit :

 

« Nous devons donc vous dire, au moment où ce procès commence, que ce génocide dure encore.  Il façonne malheureusement la société rwandaise d’aujourd’hui, et il le fera sans doute pendant plusieurs générations.  Lorsque l’on parcourt aujourd’hui les collines du Rwanda, pour s’imprégner de l’âme et de la vitalité de son peuple et de la silhouette de ses collines, l’on est surpris d’avoir aussi à écarter à chaque pas le grand linceul qui couvre le pays.   Des témoins viendront vous le dire, parce que ces témoins sont pour l’essentiel des rescapés, des femmes et des hommes qui parfois sont les seuls survivants de familles de cinquante ou de cent personnes.  La plupart des témoins que vous verrez défiler ici, ont vécu ce génocide.  Vivre un génocide, cela signifie des choses concrètes.  Cela signifie que l’on a vu ses enfants être sous ses yeux, humiliés, violés, abattus, découpés à la machette ; cela signifie avoir été laissés pour mort, parfois enterrés dans un charnier, y être demeuré des heures ou des jours et s’en être échappé lorsque le silence était retombé après les derniers râles des mourants et que les tueurs s’en soient allés vers d’autres exploits.  Ce silence insupportable des charniers … »

 

Vingt-cinq ans après ! Comment les témoins dont la majorité sont des victimes survivantes du génocide peuvent-ils apporter un témoignage fiable ? Le temps efface la mémoire et pourtant, plusieurs d’entre eux sont étonnamment précis, ce qui constituera une aide majeure au jury qui va devoir bientôt trancher. Pourquoi une telle précision après cette longue période ? Sans doute, ces victimes veulent éradiquer le terrible traumatisme qui les ronge en parlant et en contribuant ainsi à l’éclosion de la vérité devant un tribunal qui n’est pas de leur pays mais qu’ils reconnaissent. Cependant, qu’ils soient à charge ou à décharge, bien des témoignages sont contradictoires ou donnent des versions différentes d’un même fait.

 

Ainsi, le massacre de Claire Beckers, de son mari Isaïe Bucyana et de sa fille Katia avec des membres de la famille Sissi alors qu’ils s’apprêtaient à rejoindre les troupes de la MINUAR qui n’ont pas voulu se déplacer, alors qu’elles se trouvaient à 500 m, au lieu de susciter la compassion unanime de la Cour, fait l’objet de controverses entre la défense de Neretze et les parties civiles, la défense – et c’est son droit – relevant les contradictions entre les témoignages jusqu’au moindre détail. Un des avocats de la défense, Me Flamme, se montre particulièrement agressif, ce qui ajoute à la tension entre la Cour, les parties civiles et la défense. L’autre défenseur, Me Jean-Pierre Jacques, est plus réfléchi et n’hésite pas à manifester de l’empathie à l’égard des victimes de cette tragédie. Sont-ce deux tempéraments différents ou est-ce la stratégie du « gentil policier et du méchant policier » ? Qui sait ?

 

Pourtant, tout est tragiquement clair. Claire Beckers établie à Kigali dans le quartier de Nyamirambo depuis 17 ans avait épousé un Rwandais Tutsi, Isaïe Bucyana, un ingénieur en construction Ils eurent trois enfants : Katia, vingt ans en 1994, Laurent, dégoûté des injustices faites aux Tutsis, avait rejoint le FPR et Céline vivait à Bruxelles chez Martine. De sérieux troubles secouaient le Rwanda dès 1992, en conséquence, Isaïe Bucyana décida de laisser son métier qui nécessitait de nombreux et longs déplacements pour rester à Kigali auprès de son épouse et de ses enfants afin de les protéger. Il ouvrit une glacière nommée la « Sorbetière » qui était la seule de Kigali et qui fut connue de tous. Un de leurs voisins n’est autre que l’accusé Fabien Neretze.

 

Fabien Neretze, hutu, est ingénieur agronome. Il a d’abord été haut fonctionnaire au ministère de l’agriculture. Ensuite, il a été nommé directeur d’un organisme important l’OCIR-café, l’Office qui réglementait la production, la vente et l’exportation de café au Rwanda, une des principales ressources du pays, dont il sera viré en 1991. Il prétend qu’il a démissionné parce que les accords d’Arusha avaient introduit le multipartisme au Rwanda.  Son licenciement est en réalité dû à la corruption dont il était coutumier et après l'introduction du multipartisme, le Premier ministre qui était membre d'un autre parti que celui du Président, exigea la mise à l'écart de quatre dignitaires du régime, dont Fabien Neretze qui étaient connus pour de graves faits de corruption. Mais on offrit à Neretze une planque où il pouvait librement s'occuper de ses affaires. En effet, l’oncle de l’épouse de Neretze n’était autre que le médecin privé du président Habyarimana qui a d’ailleurs été tué en même temps que lui. Cela explique pas mal de choses…

 

Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais hutu Habyarimana, au pouvoir depuis 1973 suite à un coup d’Etat militaire, est abattu. Dès le lendemain, les massacres de Tutsis et de Hutus dits « modérés » commencent à Kigali. Dès le lendemain, ce qu’il faudra bien appeler un génocide, commence.

 

Le 7 avril, Claire Beckers fait part de son inquiétude à sa sœur Martine à Bruxelles qui lui demande comment l’aider. Ils pourraient tenter de passer la frontière pour rejoindre ensuite la Belgique, mais elle héberge deux enfants de la famille de son mari, Régine et Emmanuel qui n’ont pas de passeport. Donc, il est impossible de partir.

 

Le soir même, la maison est attaquée par des Interahamwe, les milices de jeunes à la solde du parti au pouvoir. Isaïe, qu’ils recherchent, se réfugie dans le « magasin », une pièce dans laquelle on stocke les réserves de nourriture. Leur foyer est pillé, la violence fait rage.
En partant, la soldatesque, furieuse de n’avoir trouvé Isaïe, accuse les Belges de l’assassinat du Président. La porte de la maison est cassée. La famille se réfugie chez les Sissi,

 

Le 9 avril 1994, c’est le massacre des familles Bucyana-Beckers, Sissi et Gakwaya, toutes trois d’origine tutsi. Se sentant gravement menacées – Claire Beckers avait fait part de ses craintes au téléphone à sa sœur Martine à Bruxelles – les trois familles se sont regroupées dans la parcelle de terrain de la famille Sissi afin de rejoindre le cantonnement de la MINUAR composé de soldats belges. Deux camions militaires arrivent. Le premier était chargé de soldats de l’armée rwandaise et le second d’Interahamwe.

 

Qu’est-ce que les Interahamwe ? Les parties civiles en ont donné une définition.

 

« … la milice Interahamwe, créée par le parti du Président de la République de l’époque, Monsieur Juvénal Habyarimana. Il en sera beaucoup question au cours de ce procès ; cette milice fut créée dès l’année 1992. Au départ, elle apparaissait comme la jeunesse de ce parti politique, le MRND [le parti du président] ; Puis, elle fut chargée de ses basses œuvres. Spécialement, de créer, par ses exactions, un climat de terreur dans le pays, tout au long des années 1992 et 1993, jusque 1994. Elle sera entraînée au maniement des armes dans les camps militaires ; Elle finit, pendant le génocide lui-même, par constituer le prolongement des forces armées rwandaises sur chaque colline, dans chaque quartier ; elles agiront en parfaite coordination avec l’armée ; ce sont elles qui organiseront les barrières omniprésentes sur toutes les routes et sur tous les chemins et sentiers du Rwanda, rendant toute circulation impossible pour les Tutsis, qui y étaient arrêtés, torturés, violés, puis atrocement massacrés ; ce sont elles qui poursuivront chaque fuyard dans les forêts, dans les marais ; ce sont elles qui massacreront dans les églises les Tutsis qui croiront y avoir trouvé refuge ; et qui appelleront l’armée lorsque les fugitifs opposeront une trop forte résistance. »

 

 

 

Les Interahamwe, une milice d'une violence extrême entretenue par le régime hutu extrémiste

Les Interahamwe, une milice d'une violence extrême entretenue par le régime hutu extrémiste

 

 

 

Les membres des trois familles sont roués de coups par les Interahamwe, puis sont emmenés à l’arrière de la maison Sissi. Les militaires ouvrent alors le feu. Dix personnes sont tuées dont Claire Beckers, son mari Isaïe Bucyana et leur fille Katia qui avait été violée au préalable. Une onzième personne qui a réussi à échapper au carnage, est abattue en tentant de franchir un barrage. Une jeune fille de 14 ans, blessée, survivra, ainsi que la grand-mère de la famille Sissi qui sera épargnée par les militaires. Régine et Emmanuel doivent leur vie sauve, car ils se trouvaient derrière le dos des adultes et la force des balles était insuffisante pour les atteindre. Ils passèrent ainsi plusieurs heures sous les corps avant de tenter de rejoindre un voisin du nom de Abadala. Celui-ci refusa de leur ouvrir la porte. Ils passèrent la nuit dans le WC du jardin et le lendemain matin, Régine et Emmanuel frappèrent à nouveau à la porte d'Abdala qui leur ouvrit et les hébergea. Les génocidaires les recherchaient et eux aussi frappèrent chez Abdala qui eut le courage de bluffer en leur disant qu'ils pouvaient fouiller toute la maison et qu'ils ne trouveraient rien. Les génocidaires n'insistèrent pas. Ainsi, Régine et Emmanuel furent sauvés.

 

Neretze est accusé d’être à l’origine de ce massacre, car il aurait averti les militaires et les Interahamwe locaux de la tentative de fuite des trois familles. En effet, sa maison était voisine de celle des Sissi. C’est ici qu’au cours du procès, l’on s’aperçoit que les témoignages divergent et sont parfois contradictoires.

 

Un témoin a affirmé que l’employé de maison de l’accusé était présent avec les Interahamwe au moment du crime. Un autre a déclaré avoir vu l’accusé observer les préparatifs de départ des victimes et désigner aux militaires la maison des Sissi. Un autre témoin encore a déclaré que Fabien Neretze était craint dans le quartier et qu’il dirigeait des Interahamwe. Et encore une autre personne a affirmé que, selon elle, seuls deux individus ont pu donner l’alerte aux militaires, soit Fabien Neretze, voisin direct des Sissi, soit le major Evariste Nyampame, dont la parcelle donne sur la façade arrière de la maison des Sissi.

 

L’accusé nie formellement avoir dénoncé ses voisins, affirmant que la famille Sissi et la sienne étaient très proches. Il a également précisé que sa famille elle-même avait été la cible d’attaques à Kigali, fin mars 1994.

 

Un autre crime dont est accusé Fabien Neretze est le meurtre de Joseph Mpendwanzi qui est évoqué par plusieurs témoins. Mais d’abord, comment cela s’est-il déroulé ? Joseph Mpendwanzi, hutu, est né en 1937 et est assistant médical à Mataba, avec rang de médecin, village natal de Fabien Neretze dans la préfecture de Ruhengeri . Il a été accusé en 1980 d’avoir participé à une tentative de coup d’Etat et fut emprisonné à plusieurs reprises avec interdiction d’exercer son métier, puis assigné à résidence. Comme il possédait de nombreuses terres, il parvint à subvenir aux besoins de sa famille. Il fonda même une entreprise agricole rentable. Il avait en outre fondé à Ndusu une coopérative exploitant de la chaux qui est indispensable pour engraisser les champs au Rwanda. Sa réussite provoqua la jalousie de l’élite locale. En plus, bien qu’interdit de prodiguer des soins, il aida plusieurs femmes à accoucher et soigna des malades chez eux. Aussi était-il fort apprécié à Mataba. Après l’avènement du multipartisme en 1991, suite aux accords d’Arusha, Joseph Mpendwanzi adhéra à un nouveau parti d’opposition, le Mouvement Démocratique Républicain (MDR) dont il devint le chef local. Le régime les redoutait. En effet, dès le début du génocide d’avril-juillet 1994, les membres du MDR furent les premiers à être traqués.

 

 

 

Carte de la région de Mataba au Nord-Ouest du Rwanda,  non loin du lac Kivu et de la frontière zaïroise (aujourd'hui RDC)

Carte de la région de Mataba au Nord-Ouest du Rwanda, non loin du lac Kivu et de la frontière zaïroise (aujourd'hui RDC)

 

 

 

Le 16 avril 1994, Fabien Neretze quitte Kigali avec sa famille pour rejoindre sa maison à Mataba. Plusieurs témoins affirment qu’il y aurait créé et entretenu une milice Interahamwe qui se livra à de nombreux massacres de Tutsis et de Hutus dits « modérés ». Le nombre de victimes est indéterminé, l’identité de la plupart des victimes étant inconnue, sauf deux d’entre elles : Anastase Nzamwita, un ancien employé de l’OCIR-café dont l’accusé était directeur. Il a été battu à mort par les Interahamwe et jeté dans la rivière Nyabarongo qui forme la limite méridionale de Mataba. La seconde victime est Joseph Mpendwazi.

 

Neretze était bien connu à Mataba et estimé comme un bienfaiteur. En effet, il a financé la construction en 1989 de l’école secondaire ACEDI-Mataba et celle d’un centre médical. Ses sources de financement restent encore mystérieuses. Par exemple, on l’accuse d’avoir détourné 2,5 millions de francs rwandais de l’OCIR-café. Néanmoins, Neretze était considéré comme « seigneur en ses terres », selon une enquêtrice belge. C'est ainsi qu'il avait autorité sur tout, étant le « patriarche ».

 

À la fin avril, une réunion est organisée à l’école de Mataba où la population est convoquée. Elle est présidée par le nouveau Préfet, aujourd’hui décédé, le sous-préfet Busengo condamné à la prison à perpétuité et qui a témoigné par visio-conférence au procès, le bourgmestre de Ndusu dont dépendait la municipalité de Mataba, une autre personne non identifiée et Fabien Neretze. À cette réunion, selon plusieurs témoins, il fut question de sécurité alors qu’on entendait des coups de feu à l’extérieur. Selon de nombreux témoins, les fonctionnaires et Neretze encouragent les habitants à dénoncer les « Inyenzi » (cafards) qui sont cachés et à démolir les maisons de ceux qui ont été tués aux premiers jours du génocide. D’après un autre témoin, il a été donné ensuite comme instruction d’effacer les marques sur les maisons des Tutsis qui n’avaient pas été détruites. En effet, les Interahamwe avaient semé la terreur. Ils forçaient les habitants à s’enfermer dans leurs habitations et « marquaient » les maisons des Tutsis. Par après, les militaires passaient et emmenaient tous les Tutsis vers la rivière Nyabarongo où ils étaient abattus à coups de fusil et jetés dans l’eau. L’accusé Neretze et le sous-préfet Busengo entendu en visio-conférence contestent cette version des faits et que l’objet de cette réunion était d’inciter les habitants à assurer leur propre sécurité contre les infiltrations d’éléments du FPR… Toujours le même argument de défense : les massacres sont le fait du FPR et non des milices du régime ! On peut noter une anecdote : à la fin de son audition, Busengo a demandé à la présidente de la Cour la faveur de saluer Neretze ! Celle-ci a bien sûr refusé et a garanti au témoin que Neretze était bien vivant !

 

 

 

L'école de Mataba où eut lieu la réunion entre les officiels "génocidaires" et la population locale, sans doute fin avril 1994.

L'école de Mataba où eut lieu la réunion entre les officiels "génocidaires" et la population locale, sans doute fin avril 1994.

 

 

 

Quant à l’école, elle était gardée jour et nuit par une équipe de gardiens qui fut « renforcée » par d’autres gardiens qui seraient en réalité des Interahamwe armés selon plusieurs témoins et qui étaient à l’école secondaire. Sur ces faits, il y a confusion entre les déclarations de plusieurs témoins. Cependant, quelles que soient les versions, tous les témoins mettent Fabien Neretze au centre de cette affaire.

 

On peut se poser cette question : l’école de Mataba ne servait-elle pas de base aux génocidaires ? Une école devenue la base de criminels ! Quel terrible symbole !

 

L’autre crime dont Fabien Neretze est accusé est le meurtre de Joseph Mpendwazi. Comme à l’accoutumée, l’accusé conteste toute implication dans ce crime. Il a notamment déclaré que certains des témoins qui l'accusent lui sont inconnus. Voyons les faits.

 

Godelieve Mpendwazi reçoit à Bruxelles des nouvelles de son père le 8 mai 1994. Des militaires sont arrivés au marché pour le capturer, mais il a pu fuir. Joseph Mpendwanzi s’enfuit vers la rivière Nyabarongo. Des paysans l’y ont vu mais ne l’ont pas dénoncé. Il reste caché, chez un voisin, sur la colline faisant face à la maison familiale, jusqu’au 19 juin 1994. Ce jour-là, une voisine vient prévenir Jacques qu’un homme encadré par des Interahamwe est venu sur la colline et qu’une femme a montré l’endroit où est caché son père. Paniqué et impuissant, Jacques observe la scène depuis sa maison : deux hommes grimpent la colline, entrent dans la maison où son père est caché et ressortent après 10 minutes avec son père, habillé en rouge-bordeaux.

 

« Comme ce tapis, ici, dans la salle d’audience », dira-t-il à la Cour. Neretse est présent. Ils descendent vers le pont qui surplombe la rivière et Jacques perd son père de vue.

 

La suite des événements, Godelieve et Jacques la tiennent de leur petit-frère Jean-Paul présent près du pont. Leur père est ligoté les mains derrière le dos, humilié, battu. Neretze se réjouit : « Ton jour est venu. On a capturé le Grand Inyenzi, le chef FPR local ».

 

On charge Joseph à l’arrière de la camionnette, on lui jette des sacs de pommes de terre sur le dos et il est emmené au camp militaire, d’où il ne reviendra pas.

 

L’audition de Godelieve et Jacques est aussi l’occasion de confronter la version des faits de Neretse à celle des principaux concernés. Il prétend, par exemple, avoir financé les études d’Emmanuel, le fils aîné de la famille Mpendwanzi. Jacques le conteste formellement : « Emmanuel n’a jamais été à l’école de Mataba et de toute façon, à l’époque où il a fait ses études, l’école n’existait pas encore ».

 

Godelieve et Jacques terminent leur audition en réclamant la justice pour leur père qui a sauvé beaucoup de vies au Rwanda. Ils insistent sur le fait que Fabien Neretse n’est pas n’importe qui. En raison de ses moyens, c’est un homme influent dans sa région, aujourd’hui encore.

 

Ajoutons que si Neretze n’est pas « n’importe qui », Joseph Mpendwanzi fut un homme de qualité. Un de ces hommes dont l’Afrique a un besoin vital, à la place de ces chefs de guerre qui prennent et se maintiennent au pouvoir par la violence et la corruption au plus grand profit des sociétés transnationales qui pillent sans vergogne les ressources en métaux rares en exploitant des esclaves dont bon nombre sont des enfants dans la région des Grands Lacs. Mais, c’est sans doute rêver.

 

Neretze ne nie pas avoir conduit son pick-up pour chercher et ramener Joseph Mpendwanzi. Il prétend qu’il en a été contraint par les militaires à son corps défendant…

 

Nous en resterons là. Bien des témoignages mériteraient d’être rapportés comme celui de cette infirmière du centre de santé de Mataba traquée par les Interahamwe et les militaires, qui a réussi à fuir avec son enfant, mais son mari n’a pu suivre. Il a été tué. Elle s’est d’abord réfugiée au centre de santé, que les miliciens ont fouillé peu après. Elle s’est échappée en se cachant dans une bananeraie et puis dans un caféier et enfin a réussi à traverser en pirogue la rivière Nyabarongo. Quelques jours plus tard, elle décida de revenir au centre de santé où elle pensait se trouver en sécurité. Elle retraversa la rivière sur une civière se faisant ainsi passer pour une malade et put ainsi se cacher en son lieu de travail.

 

Aujourd’hui, les derniers témoins ont été entendus. Place aux plaidoiries des parties civiles, au réquisitoire du Procureur fédéral et aux plaidoiries de la défense. Ensuite, ce sera, après les dernières répliques, au jury à prononcer son verdict.

 

Le poids de la preuve

 

Celui qui fut le premier juge d’instruction belge à enquêter au Rwanda sur le génocide, Damien Vandermeersch, a écrit un ouvrage remarquable sur le génocide rwandais : « Comment devient-on génocidaire ? » GRIP, Bruxelles, réédition 2019.

 

Il écrit : « En jugeant des auteurs de tels actes, la justice remet l’accent sur la responsabilité individuelle face au crime collectif. »

 

 

 

Le juge Damien Vandermeersch aujourd'hui avocat général près de la Cour de cassation a enquêté au Rwanda juste après le génocide.

Le juge Damien Vandermeersch aujourd'hui avocat général près de la Cour de cassation a enquêté au Rwanda juste après le génocide.

 

 

 

En effet, toute la difficulté de ce procès est : le génocide est un crime collectif décidé et organisé par avance. Or, la Justice juge des individus et non des groupes. L’accusé est-il le seul responsable du génocide ? Evidemment non, mais il est accusé d’y avoir pris une part active soit en incitant au crime, soit en y participant. Et pour Damien Vandermeersch, c’est « Une démarche essentielle dans une société où tout le monde se considère comme un simple maillon d’une machine, une société où nombre de crimes ont pour toile de fond l’anonymat et la banalisation des comportements. » C’est ce que dénonça Hannah Arendt dans son ouvrage reportage « Eichmann à Jérusalem » (Gallimard, 2002) en évoquant « la banalité du mal ». Ce qui lui fut d’ailleurs abondamment reproché !

 

Me Hirsch, avocate de Martine Beckers proclame : « En Droit, le jury n'a pas à juger de la qualfication de génocide mais d'une série de crimes commis par Fabien Neretse. » Il s'agit donc bien de juger un individu fut-il Neretse ou une quelconque autre personne. 

 

 

Mais, le jury en ce procès aura une lourde tâche : culpabilité ou acquittement de Fabien Neretse ? Nous l’avons vu : l’ensemble des témoignages est accablant pour l’accusé. Il est d’ailleurs recherché dans son pays pour crime de génocide. Il a d’ailleurs été condamné par les GACACA (prononcer « Gatchatcha ») qui sont des tribunaux locaux où toute la population participe l’ensemble de la population. En effet, après la prise de pouvoir par le FPR de Kagame, la machine judiciaire rwandaise était en décomposition. C’est ainsi que l’on a rétabli provisoirement ces tribunaux coutumiers qui ont d’ailleurs été dissous par après. Il est évident, bien entendu, que ces juridictions sont arbitraires et ne peuvent garantir une Justice digne de ce nom.

 

Mais, et c’est dramatique, il n’y a que fort peu de preuves formelles établissant la culpabilité de Fabien Neretse.

 

La charge de la preuve incombe à l’accusation, le poids de la preuve est supporté par le jury. Et il semble bien léger au regard des témoignages, certes contradictoires et imprécis dans bien des cas, mais globalement accablants pour l’accusé aussi bien à Nyamirambo qu’à Mataba.

 

Peut-on juger sans preuves ? Non, bien sûr. Pourtant, les jurés doivent exprimer leur conviction en âme et conscience. Comme l’a écrit Stefan Zweig, « Nul n’échappe à sa conscience ». Et leur verdict ne suffit pas. Ils sont tenus à le motiver.

 

Et il y a un autre aspect comme l’écrit Damien Vandermeersch :

 

« Si le verdict est « coupable », les faits sont qualifiés et imputés à l’accusé. La justice joue un rôle indispensable en identifiant des criminels de droit international humanitaire ; car reconnaître quelqu’un coupable, c’est aussi reconnaître « officiellement » les victimes. Enfin un soulagement à travers cette vérité affirmée et partagée publiquement, vérité qui contribue à replacer les repères perdus et qui constitue par ailleurs la première étape d’un processus de mémoire. »

 

La responsabilité des jurés est énorme. Celle de la Justice belge aussi, car si ce procès qui aura duré un mois et demi sans compter les longs et nombreux devoirs d’enquête préalable, aboutit à un non-lieu, ce sera terrible. Jacques Mpendwanzi, le fils de Joseph assassiné par les génocidaires, partie civile avec sa sœur Godelieve, a dit à la Cour : « Ça fait 25 ans qu’on souffre … il nous manque beaucoup … il s’est sacrifié pour nous … On demande simplement la justice ! S’il est innocent, il doit être innocenté, s’il est coupable, il doit être condamné. C’est vous qui décidez ! »

 

Oui, la Justice est interpellée ! Il n’y a plus qu’à attendre le verdict. Pourvu qu’il accorde à Jacques, Godelieve, Martine et à tant d’autres la possibilité d’entamer le processus de mémoire.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Sources :

 

Evelyne Guzy, Mélanie Moraes et Florence Evrard qui ont écrit plusieurs compte-rendus pour le Groupe de soutien aux parties civiles, reportage de Pierre Verhas, « Comment devient-on génocidaire ? » par Damien Vandermeersch.

 

 

 

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