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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 15:25

Nos lecteurs savent combien nous sommes critiques à l’égard de l’offensive israélienne à Gaza. Rien ne justifie le bombardement de populations civiles et la destruction d’installations vitales pour toute ville comme les points de distribution d’eau, les centrales électriques, les dépôts de carburant, etc. Rien ne justifie un blocus qui empêche un million  de personnes de s’épanouir économiquement. Rien ne justifie une offensive de pareille envergure en réponse à des attaques de roquettes relativement peu meurtrières et sporadiques.

 

Rien ne justifie non plus de céder à la peur et au fanatisme. Pourtant, c’est ce qui vient de se passer à Bruxelles. Le principal institut d’architecture de Bruxelles, l’Institut de la Cambre, vient de céder à une peur diffuse, à la crainte du « politiquement correct » en déprogrammant une exposition consacrée à l’architecture de la ville israélienne de Tel-Aviv qui fête son centième anniversaire. Cette exposition devait se tenir du 15 février au mois d’août 2009 dans les locaux de l’Institut de la Cambre et est organisée par le CIVA (Centre International pour la Ville, l’Architecture et le Paysage). Or, la ville de Tel-Aviv a une très grande importance pour l’architecture mondiale. Le CIVA écrivait en présentation de l’exposition :

 

« Tel-Aviv est née d’un projet d’aménagement urbain et de création architecturale où se mêlent les influences du Mouvement moderne et les caractéristiques géographiques, culturelles et climatiques locales. En juillet 2003, l’Unesco a proclamé que la Ville Blanche de Tel-Aviv représentait le Mouvement moderne et que le tissu urbain et historique unique de Tel-Aviv constituait un site du patrimoine de l’humanité. Par cette inscription, le monde entier a reconnu les qualités architecturales particulières des bâtiments, des rues, des squares et des avenues de Tel-Aviv »

 

En l’espèce, l’exposition n’est pas du tout une manifestation de propagande pro-israélienne. Elle a un caractère scientifique et s’inscrit dans l’étude de l’architecture dans le monde. Mais, comme Tel-Aviv est la deuxième ville israélienne après Jérusalem, les organisateurs ont jugé : "Etant donné les circonstances actuelles du conflit israélo-palestinien, La Cambre Architecture ne souhaite pas s’associer à cette manifestation de quelque manière que ce soit." La Cambre demandait au Civa de réfléchir "au maintien de cette manifestation et de la différer dans le temps dans la mesure où il ne nous semble pas acceptable éthiquement de mettre en valeur l’architecture d’un pays qui, dans le même temps, s’emploie à détruire systématiquement l’infrastructure matérielle d’un voisin, sans parler évidemment des victimes civiles. Il y aurait beaucoup de cynisme à maintenir cette exposition, d’autant que cette manifestation se fait avec l’appui des autorités qui mènent cette politique, laquelle rencontre l’opprobre de la communauté internationale". (...)

 

Quel tissu de lâchetés ! Oser parler d’éthique et de cynisme des autorités alors qu’on avait accepté l’organisation de cette manifestation est en soi cynique. Le radicalisme des autorités israéliennes ne date pas d’hier et les atteintes aux droits de l’homme ne sont pas un fait nouveau. Et puis qu’y a-t-il de commun entre l’histoire d’une ville aujourd’hui centenaire et la politique israélienne actuelle ? Cette justification des organisateurs cache mal deux choses : des prises de position que l’on n’ose exprimer ouvertement et la peur de se faire passer pour « compagnon de route » d’Israël.

 

« Une telle attitude est en fait symptomatique d’une manière parfaitement déraisonnable de disqualifier, y compris dans le domaine de la culture, tout ce qui a trait, en particulier, à Israël. Une réaction aussi incohérente et brutale est inédite. S’agit-il de motifs politiques ? Nous ne nous souvenons pas, et nous nous en réjouissons, que des expositions consacrées à des artistes russes n’aient jamais été annulées pour protester contre la violence en Tchétchénie, comme d’ailleurs en cas d’expos sur des artistes du Congo, Soudan, Sri Lanka, Myanmar, Haïti, ou Cuba malgré la répression des dissidents, sans parler de la Chine. Y a-t-il un traitement d’exception pour Israël et les artistes israéliens ? » écrit Guy Duplat dans La Libre Belgique.

 

Oui, il y a un traitement d’exception pour Israël et ses artistes : il est dicté par la peur !

 

Une partie de la gauche intellectuelle se trouve prise entre deux feux dans le conflit israélo – palestinien. Prendre parti pour Israël équivaut à accepter des méthodes et une politique dénoncées comme néo-colonialistes, brutales, voire racistes. Prendre parti pour les Palestinien comporte le risque de se faire traiter d’antisémite et d’être complice des islamistes du Hamas. Bref, la gauche intellectuelle fait preuve ici, une fois de plus, de son courage habituel : la peur du « qu’en dira-t-on ? ». Aussi se réfugie-t-on courageusement derrière le « politiquement correct ».

 

Ce n’est pas prendre parti qu’il faut faire. On n’est plus dans les périodes où tout était simple comme pendant la guerre du Vietnam où les deux camps étaient bien définis. Le conflit israélo-palestinien est très complexe et comporte tant de paramètres qu’il est impossible de délimiter un camp par rapport à l’autre. D’ailleurs, cela n’aurait aucune utilité.

 

La seule position crédible est de réellement militer pour la paix. Alain Gresh, le directeur adjoint du « Monde diplomatique », qu’on ne peut soupçonner de « pro-sionisme », écrivait ce texte intitulé « Les bases d’une solidarité avec la Palestine », destiné au mouvement Attac :

« Même si l’on pense qu’il n’existe pas de “peuple juif ”, même si l’on croit que l’installation des juifs en Palestine s’inscrit dans le mouvement de colonisation, désormais Israël existe et il forme une société vivante et dynamique. Il est un État reconnu par la communauté internationale, par les Nations unies. On peut penser que l’entreprise sioniste fut une entreprise en large partie coloniale, et donc injuste – et même non légitime – et reconnaître les « faits accomplis ». D’autres exemples dans l’histoire, des États-Unis, au Canada ou en Australie en témoignent. L’installation des colons dans ces territoires a souvent abouti à des expulsions, voire des génocides [l’expression « génocide » est excessive !], mais personne ne met en cause le droit à l’existence de ces États (en revanche, on peut, comme cela a été obtenu en Australie et au Canada, revendiquer une reconnaissance des torts faits aux autochtones).

D’autre part, il faut reconnaître que l’immense majorité du peuple israélien se réclame du sionisme, quelle que soit la définition donnée de ce terme. La ligne de démarcation dans ce pays passe entre ceux qui acceptent un État palestinien indépendant et ceux qui refusent une telle éventualité. Dans les deux camps existent des sionistes. En résumé, je ne pense pas que le mouvement antimondialisation libérale doive prendre position sur ce débat sionisme-antisionisme. C’est un débat idéologique mais aussi un facteur de division, qui nuit à l’objectif essentiel : rassembler une majorité de l’opinion en faveur de la création d’un État palestinien indépendant, au côté de l’État d’Israël. » (cité par Henri Goldman dans son blog : http://blogs.politique.eu.org/henrigoldman/index.html )


C’est cette position-là qu’il faut défendre. La paix ne passera que par la reconnaissance des deux parties et donc des relations normales, comme des échanges culturels avec y compris des expositions d’architecture, par exemple.

Cela, la gauche européenne a les moyens de le faire, mais pour cela il lui faut une qualité qui lui manque : le courage.

Pour terminer, voici quelques éléments sur cette architecture de Tel-Aviv si dangereuse qu’on n’ose la montrer.

Tel-Aviv fut fondée en 1909 et s’est développée comme une ville métropolitaine sous le mandat britannique en Palestine. La ville blanche fut construite à partir du début des années 1930 et jusqu’aux années 1950, selon le plan d’urbanisme de sir Patrick Geddes, reflétant les principes de l’urbanisme organique moderne. Les bâtiments furent conçus par des architectes qui avaient immigré après avoir été formés dans divers pays d’Europe et y avoir exercé leur profession. Dans ce lieu et ce nouveau contexte culturel, ils réalisèrent un ensemble exceptionnel d’architecture du mouvement moderne.

Quelles sont les justifications d'inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO ?

Critère (ii) : La ville blanche de Tel-Aviv est la synthèse d’une valeur exceptionnelle des diverses tendances du mouvement moderne en matière d’architecture et d’urbanisme au début du XXe siècle. Ces influences ont été adaptées aux conditions culturelles et climatiques du lieu, de même qu’intégrées aux traditions locales.

Critère (iv) : La ville nouvelle de Tel-Aviv est un exemple remarquable d’urbanisme et d’architecture des villes nouvelles du début du XXe siècle, adapté aux exigences d’un contexte culturel et géographique particulier.

Enfin, il y a un style architectural nouveau, d’inspiration socialiste en réponse au très bourgeois Art Déco, le Bauhaus.

Quand le Bauhaus doit quitter l’Allemagne nazie en 1933, plusieurs des étudiants juifs (et un professeur, Erich Mendelsohn, qui ne restera pas) émigrent alors en Palestine. C’est l’époque de l’expansion du foyer juif, Tel-Aviv est en plein boom, les juifs allemands peuvent jusqu’à la guerre importer des matériaux de construction d’Allemagne (persiennes, carrelages qu’on retrouve ici ou là, parfois avec une svastika effacée) : plus de 4000 immeubles vont être construits dans le style international, celui du Bauhaus, en quelques années. Ce style est assez en phase avec l’idéologie ’socialiste’ de certains des colons juifs de l’époque, plus que le bourgeois Art Déco.


Ce n’est pas toujours ici un style des plus puristes, il s’accommode parfois de palmettes, de décors orientalisants ou d’ajouts Art Déco, mais cet ensemble architectural unique est néanmoins très reconnaissable.
Une évolution marquante du style Bauhaus ici est une tendance à des formes plus rondes, plus douces et féminines, des immeubles qu’on a pu comparer à des bateaux

Beaucoup d’immeubles sont en assez piteux état, environ 400 seulement (soit 10%) ont été correctement rénovés. La plupart ont profondément modifié les balcons (toit en tôle ondulée, par exemple) et les terrasses (initialement des espaces collectifs, avec buanderie et pergola, souvent privatisés et vendues comme penthouses). Mais on retrouve encore la pureté des lignes droites, le fonctionnalisme, l’orthogonalité des balcons ouverts et des cages d’escalier vitrées.

Il est par contre assez curieux que l’influence du Bauhaus en Israël se soit limitée à l’architecture, alors que le mouvement allemand était multidisciplinaire; mais ici, semble-t-il, ni concepteurs de textiles, ni fabricants de vitraux, ni photographes, ni peintres ou sculpteurs dignes de figurer au palmarès de ce mouvement, seulement des bâtisseurs.

On peut se demander en quoi ce mouvement architectural est lié au conflit actuel ?

Une école de bâtisseurs qui ferme sa porte à d’autres bâtisseurs, la quintessence de  la lâcheté. La Cambre vaut bien mieux que cela ! Elle doit se redresser.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by pierre verhas
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