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20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 21:40

Un excellent article vient de paraître dans « Libération » (une fois n’est pas coutume !), intitulé Karl Marx, penseur de la Guadeloupe dont l’auteur est Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie à Fort-de-France,  au sujet de la révolte en Guadeloupe.

Voyons tout d’abord la situation : l’affaire coince, non pas, du côté de la Guadeloupe, mais du côté de Sarkozy. Tout d’abord, il envoie son sous-fifre, Jego, négocier sans mandat pour calmer le jeu. Jego promet des augmentations de salaire. Colère de Sarkozy ! Si on accepte de rehausser les salaires en Guadeloupe, c’est toute la métropole qui va suivre ! Il rappelle Jégo à Paris au grand dam des Guadeloupéens qui se sentent méprisés et abandonnés. Le mouvement social tourne petit à petit à l’insurrection.

 

Il est vrai que la situation en Guadeloupe est intenable. Cette île est entre les mains de quelques dizaines de familles françaises qui détiennent toute l’économie et qui se croient encore au temps « béni » des colonies. La population autochtone vit dans la misère et est surexploitée. Le gouvernement de Pétain le petit s’obstine dans ses réformes en dépit de la crise, réformes qui touchent les plus faibles économiquement, dont bien sûr les habitants des DOM TOM, ces espèces de sous-colonies d’un autre âge. La crise mondiale a frappé ces territoires plus durement qu’en métropole.

 

Mais, en retour, la révolte de Guadeloupe pourrait s’étendre à la France et sans doute dans l’ensemble du monde industrialisé. Voici l’analyse de Pigeard de Gurbert . Il commence par faire un historique, se référant à Karl Marx.


« 
Le capitalisme est né aux Antilles et aux Amériques au XVIe siècle. En 1846 (soit deux ans avant l’abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises), Marx pose l’équation entre l’esclavage, la colonisation et le capitalisme : «Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance.» Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que nous soyons, ici, aujourd’hui, aux avant-postes du surdéveloppement du capitalisme. Il se pourrait bien que la révolte sociale qui secoue les Antilles françaises, ces pays pauvres qui survivent à l’ultrapériphérie de la riche Europe, manifeste les premiers tremblements d’un séisme mondial.



« Par une politique coloniale puis postcoloniale, le capitalisme s’est répandu plus rapidement et plus efficacement ici qu’en métropole, subordonnant ces territoires à leur centre producteur des marchandises et les réduisant à l’état de simples marchés pour écouler ces dernières. Véritables colonies modernes d’hyperconsommation, omnidépendantes de leur centre de tutelle, ces pays se retrouvent logiquement avec un taux de chômage colossal et, pire encore, livrés à des sous-existences privées de sens. La destruction concertée du tissu productif local a placé les existences sous un régime de possibles aliénés.

« Ajoutez à ce désastre le principe d’irresponsabilité politique, vous avez ces pays exsangues, encagés dans «des jours étrangers» (Cesaire), administrés à l’aveugle et de loin, qui font entendre leur révolte. De la colonisation à la globalisation, ces régions ultrapériphériques ont toujours été assujetties à une économie parallèle qui leur interdit «de croître selon le suc de cette terre» (Césaire, encore). C’est cette «pwofitasyon», cette injustice, qui désigne d’abord en créole un abus de pouvoir, qui n’est plus supportable. C’est contre elle que les peuples de Guadeloupe et de Martinique font lien et front.

« C’est indissociablement la violence économique qui est combattue, qui est une force cyclopéenne qui n’a que l’œil du profit privé et à laquelle manque l’œil de l’humain. Cette monstrueuse cécité est une infirmité de naissance du capitalisme, comme le rappelle encore Marx : «La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.» L’actuel tiers-monde n’est lui-même pas une entorse extérieure au système capitaliste mais son pur produit, né de «la colonisation de contrées étrangères qui se transforment en greniers de matières premières pour la mère-patrie.» »

Ce n’est pas très à la mode, certes, mais cette analyse de Marx est prophétique. Il serait temps de s’y pencher sérieusement. On s’apercevra, à la lecture du cahier de revendications du LKP (Lyiannaj Kont Pwofitasyon en gros, lutte contre l’injustice),  le principal syndicat de l’île qu’il ne s’agit pas d’un simple problème social, mais d’une véritable lutte de classes. Une révolution est en gestation. Elle éclatera tôt ou tard en pleine face d’une élite incapable d’apporter une réponse à la crise mondiale.
 

La plateforme du LKP concerne toute l’organisation sociale de la Guadeloupe. Elle concerne le pouvoir d’achat (c’est là bien sûr que cela achoppe), le logement, l’environnement, les transports, l’éducation, la formation professionnelle, l’emploi et les licenciements, les droits syndicaux et les libertés syndicales, les services publics, l’eau, la santé, la production agricole et la pêche, l’aménagement du territoire et les infrastructures, la culture et un « ARÉTÉ PWOFITASYON ». On y trouve des revendications intéressantes qui ne sont pas uniquement à caractère social. Outre, l’indispensable pouvoir d’achat qui est la priorité pour les Syndicalistes guadeloupéens, un vaste programme de construction de logements sociaux, en matière d’environnement, l’arrêt de l’abus de dissémination de la chlordécone, un pesticide particulièrement toxique et cancérigène qui est utilisé intensivement par les grands propriétaires terriens, la mise en place d’un service public de transports au service de la population et de l’économie locale. Il y a des revendications plus « guadeloupéennes » en matière d’enseignement, d’emplois et dans le domaine de la culture. Cela peut paraître « nationaliste », mais cela est aussi destiné à favoriser la population locale et à interdire l’emploi de semi-esclaves en provenance d’Amérique latine dans les grandes exploitations agricoles. Concernant la politique de l’eau, un service public d’exploitation de l’eau, un prix fixe et transparent de l’eau, modernisation du réseau d’adduction et de distribution d’eau. Le reste de la plateforme consiste en une revendication d’une réelle justice distributive en matière agricole et de préservation de l’économie guadeloupéenne en protégeant notamment les zones agricoles et en faisant participer les Guadeloupéens dans la société des hôtels de luxe. Il serait trop long, ici, de poursuivre cette analyse.

 

Le gouvernement Sarkozy cale sur l’aspect financier car il craint en cédant, de déclencher une tempête dans l’hexagone.  La toute récente reculade de Sarkozy ne résout rien. Les choses vont peut être se calmer pendant quelques temps, le temps de reprendre son souffle car rien n’est résolu car, comme l’ajoute Guillaume Pigeard de Gurbert :

« C’est donc ici que l’aube post-capitaliste se lève, dans la haute nécessité de repenser les conditions d’existence sociales et politiques. Le travail productif comme paradigme de toute activité socialisante s’applique à une part de plus en plus petite d’individus et rejette une masse grandissante de potentialités d’actions non plus seulement dans le non-être intérimaire du chômage mais dans le néant a priori du rebut. Les Indiens caraïbes d’avant la colonisation ne connaissaient que les activités mobiles, créatrices, en un mot ouvertes. Au point que «les Américains n’auraient importé tant de Noirs que parce qu’ils ne pouvaient pas utiliser les Indiens, qui se laissaient plutôt mourir.» (Deleuze-Guattari). Les colons ne cessent pas pour autant de se plaindre des Noirs : «Ils ne savent pas ce qu’est le travail» (idem). Il faut dire que les Noirs se suicidaient en mangeant de la terre, de la chaux et de la cendre, espérant ainsi retourner chez eux post mortem et échapper ainsi à l’enfer de l’esclavage. Le père Labat, ce Bouvard-et-Pécuchet esclavagiste aux Antilles, appelle cela pudiquement la «mélancolie noire». Aussi bien faut-il inverser le diagnostic actuel qui sanctifie la valeur-travail, et, à partir des sociétés caraïbes, actives sans être laborieuses, concevoir positivement nos nouvelles sociétés. »

Jacques Delors (cité par André Gorz) écrivait en 1988 dans La France par l’Europe : «Un homme salarié de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie éveillée ; en 1975, un quart ; et aujourd’hui, moins d’un cinquième. Ces fractures récentes mais profondes devraient se prolonger et induire d’autres logiques de production et d’échange.» Vingt ans après et avec la révolution informatique, c’est encore plus vrai. Les crises successives (crise asiatique, bulle Internet, etc.) puis la crise économique mondiale en cours et que Delors lui-même a contribué à provoquer avec l’Acte unique et le traité de Maastricht, n’est pas une menace pour le système capitaliste lui-même mais un processus de rationalisation globale en même temps qu’une opportunité d’en accélérer le mouvement. Les faillites en cascade permettent une plus grande concentration des capitaux en même temps qu’un meilleur rendement du capital par une diminution considérable et rapide de la masse salariale. Le point de vue violemment unilatéral du capital sur le système évacue le problème d’une nouvelle socialisation indépendante de la valeur-travail et abandonne les peuples à la misère et à cette colère qui a déjà grondé dans les banlieues de l’hexagone qui sont comme ses colonies de l’intérieur.

En ce début de XXIe siècle, il est grand temps de signer ici, ansanm ansanm ("ensemble, ensemble!"), l’acte de décès de ce système mondial de pwofitasyion.

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Published by pierre verhas
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