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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 15:45

Angela Davis ; vous connaissez ? Bien sûr, pour un vieux paletot soixante-huitard, c’est la référence à la fois de la lutte des classes, du féminisme, de l’antiracisme. Une femme noire américaine qui a payé son militantisme de sa liberté. Elle est aussi une image : la Noire à la coiffure afro. Certains pensent aujourd’hui qu’elle est rangée des affaires. Qu’est-ce qu’ils se gourent !

 

Angela Davis ne se démobilise jamais.

 

 

 

angela_davis.jpg

 La grande Angela Davis était et est toujours une référence.

 

Pensez, une femme noire née dans l’Etat le plus raciste des USA, l’Alabama, en 1944, qui a subi les pires humiliations et discriminations dès son adolescence, qui, après avoir fui l’Alabama où elle n’avait aucun avenir, termine son éducation à New York dans une école privée de Greenwich Village qui propose une forme d’éducation égalitaire. Angela adhère au marxisme-léninisme dans un pays encore gangréné par le maccarthysme. Elle a choisi la lutte pour la libération plutôt que l’intégration. Elle sera en désaccord avec Martin Luther King à ce sujet. Après avoir voyagé en Europe, elle retourne aux Etats-Unis où elle se retrouve, par son radicalisme, dans une position minoritaire au sein du mouvement Noir d’émancipation civique.

 

 

Elle  est mêlée à une affaire de prise d’otages en vue de libérer des Noirs où Jonathan Jackson, le frère de George, le dirigeant des Blacks Panters, a été tué, ainsi qu’un juge. Angela Davis eut à ce moment le « privilège » d’être la femme la plus recherchée des Etats-Unis. Elle est arrêtée après quelques semaines de cavale et emprisonnée pendant seize mois à New York. Après une grève de la faim, ses conditions d’incarcération  sont améliorées, mais en 1971, l’Etat de Californie la poursuit pour meurtre, kidnapping et conspiration. Angela Davis est finalement libérée en 1972, suite à des pressions internationales dont celles de Jean-Paul Sartre. Elle décroche une chaire de professeur dans une Université californienne. Elle n’a cessé de militer depuis contre le racisme, dans le mouvement féministe et plus tard contre la guerre en Irak, ainsi que contre le système carcéral américain.

 

 

Un épouvantable projet de société

 

 

C’est pour traiter de cette dernière question qu’Angela Davis a accordé une interview au journal « Libération » de ce 21 mars 2013. Son analyse est très intéressante en ce sens qu’elle décrit à travers ce système carcéral un épouvantable projet de société conçu par les néolibéraux et qui est en train de se mettre en place.

 

 angela_davis01.jpg

Pour Angela Davis, la question des prisons reste centrale.

 

À la question : « Vous militez pour l’abolition des prisons. En quoi la question des prisons est-elle centrale ? », Angela Davis répond :

 

 « Il y a environ 2,5 millions de personnes derrière les barreaux aux Etats-Unis. Cela représente 25 % de la population carcérale mondiale. Pourtant, la population des Etats-Unis ne représente que 5 % de la population mondiale. Les Etats-Unis sont un « Etat prison ». Les prisons sont des complexes industriels. La disproportion des personnes de couleur en prison est à souligner.

 

C’est une politique de gestion, c’est comme ça qu’on traite le problème de la surpopulation de surplus. Il s’agit d’une population qui ne peut trouver sa place dans le dispositif actuel. Il n’y a pas assez de travail, le système d’éducation a été totalement démantelé, la santé est privatisée, confiée aux multinationales, et tous ces changements sont dus au système de capitalisme global. Alors que fait-on des laissés pour compte ?

 

On détruit les services sociaux là où ils existaient. Nous avons des citoyens qui ne peuvent pas trouver de moyens de survie dans ce système ? Nous avons une solution : nous les mettons en prison. Et cette politique ne se pratique plus seulement aux Etats-Unis, elle s’étend progressivement aux autres pays.

 

En Europe, en Amérique latine, en Afrique, les pays ont été encouragés à suivre l’exemple américain, et à construire des prisons pour gérer cette population. Les Banques mondiales, le FMI, refusent que les Etats investissent dans l’éducation ou dans les services sociaux, mais ils encouragent à construire des prisons. »

 

 

Est-ce exagéré ?

 

 

Les propos d’Angela Davis sont-ils exagérés ? Non. Si on prend la Belgique, la surpopulation carcérale est un mal endémique. Les « autorités » ont pour seule réponse : on va construire de nouvelles prisons ! Et, on en a édifié. Résultat : la surpopulation n’a pas diminué et ces « nouvelles » maisons d’arrêt sont très vite saturées. De plus, rien n’est fait pour améliorer le sort parfois abominable des détenus. Le personnel pénitentiaire est insuffisant et mal équipé. Tout cela pour quelles raisons ? La priorité est à l’efficacité, ce qui implique la marginalisation ou l’exclusion de ceux qui ne contribuent pas à cette fameuse efficacité. Et la prison est « idéale » pour cela : les détenus n’ont plus de contacts avec la société et surtout, ils ne peuvent y jouer un rôle.

 

 

 

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 Le modèle carcéral convient parfaitement au projet de société néolibéral.

 

 

La majorité des détenus sont des « prévenus » ou des « inculpés » (on dit en France des « mis en examen ») qui attendent parfois plusieurs mois avant d’être jugés, souvent pour des petits délits. Alors que d’après la loi, la détention préventive est l’exception, pour des récidivistes, des personnes susceptibles d’être dangereuses, ou encore pouvant entraver l’enquête ; elle est devenue la règle. Autrement dit, on met en « boîte » des délinquants mineurs, fort souvent des paumés et des rejetés de la société. Ainsi, ils ne « dérangent » pas pendant un bon bout de temps.

 

 

Bien sûr, on prétend multiplier les solutions alternatives comme le bracelet électronique ou la condamnation à des travaux d’intérêt général. Ce ne sont que de piètres alternatives à la prison. Le condamné est laissé à son propre sort et rien de sérieux n’est mis en œuvre pour ce qu’on appelle en « pc » sa « réinsertion ». Ce serait cependant un facteur fondamental de lutte contre l’insécurité et de reconstitution du tissu social. Mais le souhaite-t-on vraiment ? A lire les propos d’Angela Davis, il est permis d’en douter.

 

 

La prison est l’instrument de l’épouvantable projet de société.

 

 

Angela Davis a compris – elle l’a vécu ! – que la prison est l’instrument d’un projet de société qui est en train de se mettre en place. En définitive, la prison n’aura plus sa fonction initiale – détenir des condamnés pour purger leurs peines – pour se transformer en un « espace » où seront enfermés les marginaux délictueux ou non qui dérangent la société ultralibérale.

 

 

Ainsi, la base même du droit s’effrite. Les détentions sans jugement se multiplieront dans cet objectif d’épuration de la société. Angela Davis l’analyse ainsi : tous les moyens de progressions sociales sont soit supprimés, soit privatisés. Ainsi, l’enseignement devient une marchandise par la privatisation des écoles même fondamentales. Les populations déshéritées sont désormais privées de tout système éducatif. De même pour les services sociaux : le système de solidarité ayant été mis en place en Europe depuis la fin du XIXe siècle qui a abouti à la sécurité sociale est en voie de démantèlement. On passe de la solidarité à l’assistance, ce qui constitue une régression majeure.

 

 

En effet, les mécanismes de sécurité sociale aussi imparfaits soient-ils ont permis d’éradiquer des fléaux majeurs comme la pauvreté endémique et d’apporter de considérables progrès en matière de santé, par exemple. Aujourd’hui, la « philosophie » est de transformer la santé en une marchandise entre les mains des lobbies pharmaceutiques et hospitaliers privés dans le seul but de profit ; ce qui revient à retirer le droit à la santé à une large part de la population. 

 

 

Angela Davis nous fait bien comprendre que les multinationales aidées par la Banque mondiale et le FMI font en sorte d’interdire aux Etats d’avoir une autre politique que celle de démanteler et de privatiser les services publics, les services sociaux et tous les organismes de solidarité. Depuis le traité de Maastricht qui a mis un terme à la politique keynésienne, la Commission et la Cour de Justice européennes font de même.

 

 

Aussi, la question est posée : va-t-on accepter  cet épouvantable projet de société ?

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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commentaires

Bernard Gensane 02/04/2013 15:24

Elle était hier chez Denisot de Canal +. De la porcelaine dans un magasin d'éléphants.

Merci pour ton bel article.

Bernard Gensane 22/03/2013 17:42

très intéressant !