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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 14:09

Cette année 2012 voit commémorer le bicentenaire de la naissance d’un des plus grands romanciers anglais, Charles Dickens (1812 – 1870). Dickens est un vrai Londonien qui vécut quasi toute sa vie dans la capitale britannique à laquelle il fut intimement attaché. Il naquit à Portsmouth dans le Hampshire en 1812 et trois ans plus tard, sa famille s’installa à Londres puis à Chatham en 1817. Les Dickens revinrent à Londres en 1822. Ainsi, Charles y vécut le reste de son enfance et puis son adolescence où il connut la pauvreté et la précarité.

 

Contrairement à d’autres écrivains du XIXe siècle qui décrivirent la société dans laquelle ils vivaient, Dickens avait un lien organique avec la métropole anglaise. Ainsi, Balzac était un provincial qui peignit admirablement la société parisienne de son époque. Il en montra l’évolution sociale de la classe dirigeante qui se divisa entre une aristocratie restauratrice de l’ancien régime et une synthèse entre la bourgeoisie mercantile et industrielle et l’aristocratie orléaniste. Zola, bien que né à Paris, ne fut point un enfant de la capitale française. L’auteur des Rougon-Macquart  qui mit admirablement en évidence la terrible condition sociale de son époque à Paris, n’y avait pas non plus cet attachement profond. Tout comme on sent bien que Germinal ne fut pas écrit par un homme du « Ch’nord ».  

 

 

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Charles Dickens fit sans doute à son corps défendant une description sociale sans concessions

 

 

Aussi, bien que Balzac et Zola aient tous deux marqué la mémoire sociale de leur époque dans le Paris où ils vécurent, ils n’eurent pas ce même lien intime, comme Dickens, avec leur cité. Cela se marque dans leurs œuvres respectives.

 

 

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Honoré de Balzac dépeint la société française de la première moitié du XIXe siècle.

 

 

 

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Emile Zola décrivit l'épouvantable condition sociale de la classe ouvrière.

 

 

Charles Dickens vécut l’industrialisation frénétique de Londres. Ses descriptions sont uniques, ce qui fait écrire à Philippe Lançon : « Charles Dickens est le génie dont Londres est la lampe. » Il fut sans doute le premier écrivain à décrire l’épouvantable condition sociale du peuple de Londres, que ce soit dans les cellules de prison ou dans les taudis où étaient parqués les miséreux – on dit aujourd’hui les « précarisés » - crève-la-faim, à la merci des huissiers et d’une police débonnaire.

 

 

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George Orwell fit une critique amicale, mais sans complaisance de Charles Dickens.

 

 

George Orwell, après son retour d’Espagne, écrivit un essai sur Charles Dickens qu’il rédigea sur un lit d’hôpital en 1938. Orwell avait développé une conscience politique aiguë depuis le « Quai de Wigan » et la guerre d’Espagne dont il rapporta un récit – reportage qu’il considéra à juste titre comme son meilleur ouvrage : « Hommage à la Catalogne ».

Dans son essai sur Dickens, Orwell compare la pauvreté à l'acné et une réponse individuelle morale comme un placebo inefficace, parce que Dickens n'a aucun moyen systématique de la compréhension de la pauvreté et l'injustice:

« Dickens en tout cas n’a jamais imaginé que vous puissiez guérir les boutons en les coupant. Dans chaque page de son œuvre, on peut voir une prise de conscience d’un malaise de  la société à sa racine. C'est quand on demande: «Quelle racine ? »  que l'on commence à saisir sa position. La vérité est que la critique de Dickens de la société est presque exclusivement morale, d’'où résulte l'absence totale de toute suggestion constructive dans son travail. »

Pour Orwell,  la charité n'est pas la solution. Charité se présente comme un remède à la pauvreté et l'injustice tout en remarquant que la vanité domine : le bienfaiteur devient l’élément central en lieu et place des gens dans le besoin. Dans son essai « Why socialists don’t believe in fun ? », Orwell raconte cette anecdote significative : Dickens traite de la fête de Noël par deux fois : dans un chapitre de The Pickwick Papers et dans A Christmas Carol. Cette dernière histoire a été lue à Lénine sur son lit de mort et selon sa femme, il a trouvé sa «sentimentalité bourgeoise» tout à fait intolérable. Or, dans un sens, Lénine avait raison: mais s'il avait été en meilleure santé, il aurait peut-être remarqué que l'histoire a d'intéressantes implications sociologiques. C’est ce qu’Orwell tente de décrire dans son essai sur Charles Dickens.

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Un roman lu par Lénine !

Pour le futur auteur de « 1984 », Dickens est un écrivain que tout le monde veut s’approprier. Pourtant, en dépit d’un manque d’analyse qu’il lui reproche, Dickens eut, pour Orwell, un rôle éminemment positif : « C’est le visage d’un homme qui ne cesse de combattre quelque chose, mais qui se bat au grand jour, sans peur, c’est le visage d’un homme animé d’une colère généreuse – en d’autres termes d’un libéral du XIXe siècle, une intelligence libre, un type d’individu exécré par toutes les petites orthodoxies malodorantes qui se disputent aujourd’hui le contrôle de nos esprits. » Bref ! Un type bien dans le langage orwellien.

 

Cela n’empêche Orwell de procéder à une sévère analyse critique de l’œuvre de l’auteur de David Copperfield. 

 

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Fac-similé de l'édition de Poche de David Copperfield

 

 

Dickens n’était pas un écrivain « prolétarien », ni un écrivain  « révolutionnaire ». Orwell estime : « Quoi qu’ait pu dire Dickens, ce n’était pas en tout cas un sauveur d’âme, un tapinois, un de ces imbéciles bien intentionnés qui croient que le monde serait parfait pour qu’on amende quelques articles de loi et qu’on supprime certaines anomalies. »

 

Pour Orwell, l’inspiration générale de Charles Dickens serait plutôt pro-capitaliste en ce sens qu’il pousse les capitalistes à être moins durs et répugne à la révolte des travailleurs. Quel saisissant parallèle avec notre époque où nous voyons les dirigeants socialistes – libéraux qui prétendent pouvoir édulcorer le capitalisme et  exhortent les travailleurs et les masses précarisées à rester tranquilles…

 

Il y eut en effet chez Dickens une première période qu’on peut qualifier  d’optimiste où il voyait de « bons riches » comme M. Pickwick. Il considérait que la gentillesse individuelle était le remède à tous les maux. Son héros, Pickwick, est un riche marchand qui caresse la tête des enfants, qui est bon pour ses employés et qui augmente régulièrement leur rémunération.

 

Par après, dans les années 1850, Charles Dickens semble perdre ses illusions tout en poursuivant le mythe du « bon riche » qui se transforme en rentier et qui, selon Orwell, n’a plus de responsabilité directe à l’égard de ses employés. Dickens comprend « à cette époque à quel point les individus bien intentionnés étaient désarmés dans une société corrompue. »

 

Un reproche d’Orwell est de ne pas se pencher sur ce qu’il considère comme un scandale manifeste de l’époque : le travail des enfants. Or, tout au long de son œuvre, Dickens a décrit l’enfance. Lui-même, dès l’âge de douze ans, suite à l’endettement de son père, a dû travailler jusqu’à la lie dans une usine de polissage de bottes. À ce sujet, l’auteur d'Oliver Twist ne s’indigne pas dans son œuvre. Il l’évoque dans David Copperfield et plus tard dans son autobiographie. Sans doute, fut-il animé par une pudeur ou une honte où il répugnait à ce qu’on s’apitoie sur son sort ? Il n’en parla même pas à sa femme. Orwell ajoute : « Naturellement, il [Dickens] a raison de dire qu’un enfant doué ne devrait pas passer dix heures par jour à coller des étiquettes sur des bouteilles, mais ce qu’il ne dit pas, c’est qu’aucun enfant ne devrait être condamné à subir pareil sort, et rien n’indique que telle est effectivement son opinion. »

 

Dickens n’envisage pas qu’on puisse changer la société et il a un mépris profond pour la politique et ne croit pas qu’on puisse sortir quelque-chose de bon du Parlement. Il considère ensuite le syndicalisme comme un racket. Dickens déteste le trade unionisme naissant. Comme l’écrit George Orwell : « Dickens voudrait que les travailleurs soient correctement traités, mais rien n’indique qu’il voudrait les voir prendre leur destin en main et, surtout pas, recourir pour cela à la violence. »

 

L’écrivain a horreur de la violence et il aborde la Révolution française dans un sens étroit : celui d’une émeute. Il en décrit une dans son roman Barnaby Rudge une émeute où la populace fait preuve d’une bestialité monstrueuse. Il s’agit des Gordon Riots du nom de leur instigateur Lord George Gordon (1751 – 1793) qui furent un mouvement religieux fanatique antipapiste en 1780 où il y eut des scènes de pillage particulièrement violentes. Comme le fait remarquer Orwell, Dickens était obsédé par la violence et redoutait des émeutes. Or, de son vivant, il n’y en n’eut guère en Angleterre. Cependant, « Il faut garder à l’esprit qu’à l’époque où Dickens écrivait, la « canaille » londonienne était encore une réalité. (Aujourd’hui, il n’y a plus de canaille, il n’y a qu’un troupeau.). Les salaires de misère s’ajoutant à la croissance démographique et à l’exode rural, avait créé un gigantesque et redoutable « slum proletariat », et il fallut attendre le début de la seconde moitié du XIXe siècle pour qu’apparaisse une force de police digne de ce nom. »

 

À nouveau, un parallèle avec l’époque actuelle. À la simple évocation de la Révolution française dans les discours politiques – notamment ceux de Jean-Luc Mélenchon – se déclenche une panique dans les milieux intellectuels et du patronat : on en revient à la Terreur ! C’est à cela que se réduit la Révolution de 1789. De Michel Onfray à Laurence Parisot, on sonne l’hallali. 

 

 

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Quelle mouche a piqué Michel Onfray ?

 

 

Un autre parallèle plus sérieux : le développement de ce que Marx appelait avec mépris le lumpenproletariat et Orwell le « slum proletariat » prend aujourd’hui une ampleur inégalée. La société duale générée par l’ultralibéralisme engendre ce phénomène et l’on peut s’attendre à un accroissement des violences urbaines dans toutes les cités européennes et américaines.

 

Orwell, de son côté, analyse la vision de la Révolution française par Dickens. Dans A Tale of two Cities, Dickens comprend que la Révolution française était inéluctable, mais il n’évoque que le règne de la Terreur, celui où le couteau de la guillotine ruisselle de sang. Orwell écrit : « Il nous rappelle constamment que, tandis que Monseigneur paresse dans son lit avec quatre laquais en livrée pour lui apporter son chocolat alors que la famine fait rage dans les campagnes, un arbre pousse dans la forêt qui fournira bientôt les planches de l’échafaud. » Ainsi, Dickens admet le caractère inéluctable de la Révolution. « En d’autres termes, ajoute Orwell, les aristocrates français avaient creusé leur propre tombe. Mais il n’y a ici aucune sensibilité à ce qu’on appelle la nécessité historique.(…) Si le mauvais aristocrate avait tourné une nouvelle page dans le livre de sa vie, il n’y aurait pas eu de révolution, pas de jacquerie, pas de guillotine – et tout aurait été d’autant mieux. » Orwell constate : « Du point de vue « révolutionnaire », la lutte des classes est l’élément moteur du progrès, et de ce fait l’aristocrate qui dépouille le paysan et le pousse à la révolte joue un rôle nécessaire, au même titre que le jacobin qui guillotine ledit aristocrate. Il n’y a chez Dickens pas une seule ligne qui puisse être interprétée dans ce sens. Pour Dickens, la Révolution n’est qu’un monstre engendré par la tyrannie, un monstre qui finit toujours par dévorer ceux qui s’en sont faits l’instrument. »

 

Notons que sur ce tout dernier point, Charles Dickens a raison. Les révolutions dévorent toujours leurs propres enfants. Comme dit Orwell : « Les thuriféraires de n’importe quelle révolution tentent généralement d’en minimiser les atrocités. Dickens a, lui, tendance à les exagérer – et d’un point de vue strictement historique, il les exagère sans l’ombre d’un doute. »

 

Orwell situa aussi Dickens sur le plan sociologique. Charles Dickens était un puritain anglais. Il appartenait à une classe de commerçants qui commençaient à s’enrichir. C’était une classe urbaine, méprisée et ignorée jusqu’alors. Elle est devenu omnipuissante. C’est donc une classe dépourvue de tout scrupule, de tout sens public, cynique, cupide et profondément individualiste. Elle se veut irresponsable – ce que Dickens n’était pas – et elle avait un profond mépris de l’Etat qu’elle considérait comme superflu et nuisible. Dickens, tout en y appartenant, méprisait cette classe, tout comme il vomissait la populace.

 

Cependant, il eut l’éminent mérite d’avoir, par une littérature vivante et accessible, décrit la situation sociale avec une grande honnêteté. C’est pourquoi, deux-cents années après sa naissance, il est toujours lu. D’autant plus que ses descriptions sont d’une actualité brûlante. C’est cela son immense intérêt et George Orwell l’avait compris ainsi.

 

 

Pierre Verhas

 

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commentaires

Bernard Gensane 05/04/2012

L'orwellien de toujours que je suis te remercie pour ce très judicieux article sur Orwell et Dickens.

Dans ma thèse, j'ai un peu écrit sur cet essai. Tu vas à
http://berlemon.net/ressources_gb/orwell2.htm
et je te parle même de Vermeer for the same price...

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