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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 20:59

La saga Dexia est donc loin d’être terminée. Tout le monde le savait, mais on ne faisait rien comme si on croyait qu’il ne se passerait rien. Et patatras ! Il faut recapitaliser Dexia pour la troisième fois. La première fois, ce fut en octobre 2008, la deuxième en octobre 2011 et maintenant, il faut une rallonge de 5 à 7 milliards d’Euros. Une bagatelle !

 

Panique à bord ! Les gouvernements belge et français s’étaient engagés à accorder à Dexia une garantie de 90 milliards, dont 54 pour la « petite » Belgique, alors que le gâchis s’est essentiellement déroulé en France.

 

Pour bien comprendre, faisons l’historique.

 

Dexia fut fondée par un haut fonctionnaire français du nom de Pierre Richard (à ne pas confondre avec l’acteur…) bardé de diplômes, cabinetard sous les gouvernements PS, irrésistiblement attiré par les sirènes du privé ; bref, le parfait petit soldat du capitalisme triomphant. Dexia naquit de l’alliance en 1996 du Crédit communal de Belgique (CCB) et du Crédit local de France (CLF). En outre, le CCB et le CLF, bien que devenus banques privées après la liquidation du secteur public de crédit, continuaient à financer les pouvoirs locaux. Une banque privée qui finance des institutions publiques et qui gère l’argent public !

 

Richard voulut transformer sa banque franco-belge en une grande institution financière internationale. Il déclara à l’époque, juste avant l’introduction de l’Euro (le Monde du 6 octobre 2001) : « L’euro sera un tremblement de terre pour les banques. Les établissements de taille moyenne vont disparaître et on va assister à de gigantesques restructurations. »

 

 

 Pierre-Richard.jpg

Pierre Richard : le prototype de l'oligarque converti au capitalisme sauvage

 

 

Il fit racheter par Dexia de petites banques étrangères, notamment en Turquie. De plus, il ajouta au groupe Dexia l’activité de banque commerciale et la gestion d’actifs. Tout cela pour un coût de 8 milliards.  D’autre part, les régions et les municipalités furent « invitées » à souscrire à des produits « structurés », c’est-à-dire des crédits aléatoires purement spéculatifs, ce qu’on appelle des « actifs toxiques ». En Belgique, Dexia alla même jusqu’à promettre des taux de 13 % sur ces fameux actifs. C’était la douce euphorie : Dexia qui pesait 5 milliards d’euros en Bourse en 1996 passa à 17 milliards en octobre 2000. Comme l’écrit Mediapart : « L'alliance de la finance publique et des fortunes cachées dans des pays fiscalement compréhensifs ne choque personne. »  Et le Belge Georges Ugeux, reconnu comme un des meilleurs spécialistes de la finance, avertit : « L'idée maîtresse de marier deux établissements spécialisés dans le financement local, dotés d'une culture forte et reconnue avait un sens. Mais cela a dérapé. Dexia n'a plus pensé que conquête et parts de marché. Quand un banquier commence à croire à son message publicitaire, il y a danger ». Dès lors, rien ne va plus !

 

 Axel_Miller.jpg

Axel Miller : l'as de la finance s'est révélé assez peu efficace.

 

 

Il faut recapitaliser. Ici, la partie belge commence à rechigner. Cela va trop loin. Le Belge Axel Miller est nommé en 2006 pour faire contrepoids à Pierre Richard. Arrive la crise des subprimes en 2008.  Les gouvernements belge et français ont dû puiser 3 milliards d’Euros chacun et donner des garanties pour sauver et puis maintenir Dexia à flot. Pierre Richard – Leterme et Reynders n’en voulaient plus –  et Axel Miller passent à la trappe – Sarkozy voulait sa peau – et sont remplacés par le duo composé du Français Pierre Mariani, proche de Sarkozy, comme administrateur délégué et de l’ancien Premier ministre belge, Jean-Luc Dehaene, nommé Président du Conseil d’administration.

 

 Leterme_Reynders01.jpg

Le tandem Leterme - Reynders n'a pas bien fonctionné. Que d'arrières-pensées !

 

 

Ce duo marche mal. Comme l’écrit Mediapart : « La nouvelle direction, codétenue par le Belge Jean-Luc Dehaene et le Français Pierre Mariani, n'a eu, tout ce temps, que le rôle de syndic de faillite, chargé d'éteindre en douceur toutes les dérives du passé. Comme toutes les autres banques, comme les Etats européens, elle a cherché à s'acheter du temps. Les marchés boursiers, longtemps aveugles sur l'état de santé réelle de la banque, ne s'y sont pas trompés. Depuis 2008, l'action Dexia n'a jamais dépassé les 5 euros. » Aujourd’hui, elle est à… 18 centimes d’Euro !

 

 

 

 Dehaene_Mariani.jpg

Jean-Luc Dehaene et Pierre Mariani : un curieux syndic de faillite

 

 

Vient la crise des dettes souveraines. Elle permet de s’apercevoir que la crise bancaire n’est toujours pas terminée. Tout cela a fini par inquiéter les dirigeants européens. Aussi, ont-ils décidé de faire un audit de la situation des banques en juillet 2011. La Commission européenne a imposé ce qu’on a appelé les « stress tests », c’est-à-dire un test de solvabilité, à toutes les banques de la zone Euro. Le résultat est risible. Il ne manque que 2,5 milliards d’euros répartis entre neuf banques européennes pour leur permettre de faire face à une situation économique plus grave. Dexia, bien entendu, a passé ce « grand oral » haut la main : avec un ratio de plus de 11% de fonds propres, elle paraissait même être une des mieux capitalisées du système bancaire européen. Sinistre plaisanterie ! On peut même se poser la question de l’honnêteté et de l’objectivité de cette mascarade.

 

La facture est là.

 

Cependant, la facture est là. Dexia est insolvable. « Libération » dénonce le 17 septembre 2011 la pratique des prêts à risques aux collectivités locales. Dexia n’a en rien freiné ses recours à des produits « dérivés » ou « actifs toxiques. Dès lors, comme le dénonce ATTAC France, le problème central est le devenir de ces actifs toxiques de Dexia.  Alors, où va-t-on ? C’est le démantèlement de Dexia qui est à l’ordre du jour. Le gouvernement français essaye de refiler Dexia France à la Banque postale et à la Caisse de dépôt et de consignation de reprendre les actifs. Celles-ci refusent. Du côté belge, il a été décidé de nationaliser Dexia banque pour fonder Belfius qu’on risque bientôt d’appeler Belfaillite ! Bref, on en revient à l’ancien Crédit communal de Belgique…

 

 

 Belfius.jpg

Belfius ou "Belfaillite" ? Finalement une séparation banque - actifs toxiques à condition de se débarrasser des dettes envers Dexia.

 

 

Quant aux actifs toxiques, c’est la bouteille à encre. L’idée est de les séparer des actifs « sains » et de les mettre dans une « bad bank ». Dexia s’est débarrassé d’une partie de ces « pommes pourries » après 2008, mais en a ajouté d’autres en achetant, entre autres des obligations d’Etat grecques en grande quantité, puisqu’elles assuraient un rendement plus important que les autres. Autrement dit, que ce soit avec les produits dérivés ou les titres de dettes souveraines, Dexia a poursuivi sa stratégie spéculative envers et contre tout. Le Belge De Bock est nommé à la tête de Dexia. Il était un des patrons de Fortis lors de la retentissante faillite de 2008… Dexia, en outre, a vendu à perte ses quelques actifs encore valables. Cela sent la panique à plein nez, malgré l’accord intervenu en octobre 2011 !

 

Et maintenant : passez à la caisse !

 

Alors, aujourd’hui ?

 

Le monde politico-financier ne veut en aucun cas entendre parler de la séparation des activités spéculatives de celles de crédit au sein des banques. Pourtant, c’est ce qu’il s’est passé en réalité avec Dexia en Belgique. L’activité bancaire n’appartient plus à Dexia, elle a été nationalisée par l’Etat belge sous le nom de Belfius. Cependant, cette « nouvelle » banque est dès le départ endettée de 6 milliards d’Euros à l’égard de Dexia.

 

Et puis, on a laissé le temps s’écouler. On n’a plus parlé de Dexia. Il y avait d’autres priorités. Cependant, la situation n’a cessé de se dégrader. Comme toujours, la facture arrive à un moment donné. Et elle est salée ! Dexia a besoin d’une recapitalisation de 5 à 7 milliards d’Euros, sinon c’est la banqueroute.

 

Nouveau round de négociations entre Belges et Français. La recapitalisation pose déjà de sérieux problèmes budgétaires, surtout depuis le Pacte budgétaire européen. La Belgique peine à trouver à réduire son budget de quelque 6 milliards. Et voici que tombe le pavé Dexia dans la mare !

 

Un sac de nœuds que la Commission européenne veut démêler.

 

De plus, on oublie trop souvent que cette recapitalisation, si elle a lieu, ne fait que retarder l’échéance : en effet, elle n’a rien à voir avec la garantie accordée par les Etats français et belges. Donc, cette épée de Damoclès qui amènerait cette fois à la ruine de l’Etat belge et à de sérieuses difficultés pour les Français, est toujours présente.

 

 Berlaymont-Building-1.jpg

Est-ce de la Commission européenne que viendra le salut ?

 

 

Les négociations sont en cours. On en ignore le résultat. Mais il y a la Commission européenne qui s’invite. Obsédée par son dogme, elle se demande si l’aide des Etats français et belge au groupe Dexia ne fausse pas la concurrence. En effet, l’accord d’octobre 2011, c’est-à-dire la garantie de 90 milliards, est conditionné à l’approbation de la Commission. Or, celle-ci souhaiterait réduire ce montant faramineux et exige que le prix de cette garantie ne soit pas trop bon marché. Or, pour Dexia, pas question d’une rémunération trop élevée de ladite garantie ! Ici, la Commission joue un rôle très positif : elle met un solide frein à cette garantie qui, si elle devait se réaliser, mettrait la France et spécialement la Belgique devant de grandes difficultés. Un accroissement de 54 milliards de la dette publique lui serait catastrophique. Enfin, la France de son côté est confrontée aux crédits toxiques de 12 milliards d’Euros accordés aux communes de l’Hexagone. Ces dernières – et elles ont raison ! – refusent de rembourser. Aussi, ces crédits sont déposés dans une filiale de Dexia créée à cet effet, DexMA. Elle doit être cédée à deux établissements publics français : la Banque postale et la Caisse des dépôts. Dexia, pour arranger cela, veut octroyer de nouveaux prêts aux communes. Nouveau « Niet » de la Commission ! Dexia n’est plus une banque et il lui est interdit d’accorder des prêts.  Ce salmigondis est une des principales causes de la demande de recapitalisation.  

 

Et pour couronner le tout, la France et la Belgique se disputent sur la répartition de cette recapitalisation.

 

Les curieux arguments des économistes

 

Le quotidien économique belge « l’Echo » (l’équivalent du Français « Les Echos » et du Flamand « De Tijd ») interroge les économistes  sur cet énième épisode de l’affaire Dexia sur sa recapitalisation. Comme par hasard, il y en a quatre qui en sont partisans et un opposant (bien que l’opposant est accompagné d’anonymes…). Drôle de conception de l’équilibre ! Parmi les « pour », on trouve Etienne de Callataÿ, l’économiste en chef de la banque Degroof. Il considère que si la recapitalisation n’est pas décidée, il va falloir activer une bonne partie de la garantie. Mais il conclut : « C’est toute la difficulté de ces transactions financières : on ne sait pas qui est exposé à quoi. Et on ne peut pas dire que l’on a progressé dans la transparence depuis la crise de 2008. »

 

 

 de_callatay.jpg

de Callataÿ n'est pas très sûr de son analyse !

 

 

Cela signifie acheter un chat dans un sac ! On ne sait pas ce qu’on injecte et, en plus, on ignore s’il ne faudra pas recommencer. Un autre économiste, Roland Gillet, professeur à la Sorbonne et à l’ULB estime qu’une recapitalisation diminue le risque de recourir à la garantie. Il va même jusqu’à faire un pari : « Pourquoi acter des pertes sur une large part du portefeuille qui ne posera pas de problèmes à terme. » Après avoir constaté 12 milliards de produits toxiques structurés aux collectivités locales, dans le portefeuille de Dexia, il ajoute : « Les autres sont fortement décotés aujourd’hui en valeur de marché, mais si on les conserve jusqu’à l’échéance, la probabilité qu’il y ait un véritable problème reste relativement faible. » M. Gillet croit-il ce qu’il dit ? Si oui, il devrait se reconvertir en bookmaker ! Et il ajoute : « Pour la Belgique, c’est évidemment particulièrement crucial, parce que les montants en jeu représentent un poids beaucoup plus important pour nos finances publiques que pour celles de la France. » On observe que les économistes du système sont pour le moins perplexes. Alors, pourquoi s’obstiner à poursuivre cette folie ?

 

 

roland_gillet.jpg 

Le professeur Roland Gillet est pour le moins perplexe.

 

 

Mille milliards d’Euros !

 

Contre cette thèse style TINA (There Is No Alternative), l’avocat et économiste Robert Witterwufghe se demande : « Pourquoi injecter des milliards dans une structure largement déficitaire qui n’est plus qu’une bad bank ? Quand on recapitalise une entreprise, c’est parce qu’on estime qu’elle a un avenir. Il est aberrant de procéder à une telle opération sans pouvoir la justifier de manière détaillée et rationnelle. » Un économiste « anonyme », lui, propose d’évaluer ce que coûterait une faillite de Dexia, car nul ne dispose de données fiables à ce sujet. Ce qui n’empêche pas un autre membre de cette corporation, Georges Hübner, diplômé d’HEC, professeur à l’Université de Liège d’affirmer dans « Le Soir » pour justifier le danger de la faillite que les prêts effectués par Dexia ont été « swappés », c’est-à-dire exportés sur des marchés dérivés et que les contreparties de Dexia sur le marché s’élèveraient à près de mille milliards d’Euros !

 

 

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Georges Hübner : l'économiste de l'ULg est apocalyptique !

 

 

Un énorme risque

 

Alors, que faire ? Eric Toussaint, le Président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde, estime que la dette de Dexia s’élève au 31 décembre 2011 à 411 milliards. Il suggère de supprimer cette garantie qu’il considère d’ailleurs comme illégale. Il a déposé avec l’association ATTAC un recours au Conseil d’Etat contre l’arrêté royal accordant cette garantie. Il ne manque pas d’arguments. Toussaint souhaite qu’on prononce une fois pour toutes la faillite de Dexia et que les administrateurs rendent des comptes. D’autre part, il considère que les autorités belges chargées du contrôle – l’Autorité des services et marchés financiers, la Banque nationale et le Ministre des Finances de l’époque, Reynders – ont failli à leur mission et doivent aussi rendre des comptes.

 

 

 Eric_Toussaint.jpg

Eric Toussaint, Président du CADTM, a une solution.

Mais il a peu de chance d'être écouté.

 

 

À moins d’obtenir gain de cause au Conseil d’Etat, Eric Toussaint a peu de chances d’être entendu. Dès lors, la France et la Belgique courent un énorme risque.

 

Pour conclure, observons que les gouvernements s’occupent plus de sauver une économie financière défaillante que de maintenir une économie réelle atteinte par les délocalisations.

 

Les milliers de travailleurs et leurs familles de Ford Genk, de Duferco, d’Arcelor Mittal en France et en Belgique, de Carsid et d’autres entreprises pèsent moins que le sort de quelques oligarques de la politique et de la finance.

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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commentaires

Daniel Fuld 09/01/2013 23:36

J'attends avec impatience l'ouverture de négociations fiscales bilatérales, France/Belgique, souhaitées par François Hollande.
J'ose espérer que le dossier Dexia sera mis à l'ordre du jour.
A ce jour, le gouvernement français ne s'est pas manifesté...on se demande pourquoi...

Pierre 04/11/2012 14:51

Le problème commence plutôt. En 1996 avec la privatisation du Crédit Communal. Le premier ministre est Dehaene, le ministre des finances Maystadt et le ministre du budget Herman Van Rompuy. Et les
socialistes ont accepté cette privatisation… En fait, on avait 4 banques nationales qui ne marchaient pas si mal. Elles auraient pu être regroupées. Le Crédit communal, la CGER (privatisation de
1993 à 1998 groupe Fortis), les CCP (reprise en 1999 par Fortis/Bpost), la SNCI (reprise par la CGER en 1997, pendant la privatisation de la CGER)1.
Ces banques ne marchaient pas mal. Bien sûr elles ne faisaient pas de gros bénéfices mais le CVP les a privatisées on ne sait pas très bien pourquoi. Le PS a accepté ces privatisations, alors que
les syndicats, en particulier la FGTB, s’y opposaient … Cette idéologie de privatisation des banques, promulgée par dehaene persiste au sein du parti catholique. Assez récemment, quand Fortis a été
nationalisée, c’est Milquet qui a déclaré que ce n’était pas la fonction de l’état d’avoir des banques alors que Magnette optait pour une banque nationalisée qui mettrait l’éthique au centre de ses
préoccupations. Fortis a été vendue à BNP Paribas…