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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 20:55

Un « clash » a eu lieu hier 30 novembre au Parlement européen. Une réunion était organisée par le président (en fin de mandat) de ce même Parlement, le protestant polonais Jerzy Buzek et le vice-président, l’évêque roumain d’origine Hongroise, Làszló Tökes invitant les organisations « philosophiques et non confessionnelles » à débattre de la mise en œuvre de l’article 17 du Traité de Lisbonne qui organise le dialogue entre les Eglises, les organisations philosophiques et non confessionnelles avec les institutions européennes.

 

 

 

 Jerzy-Buzek.jpg

Le protestant intégriste polonais Jerzy Buzek, Président sortant du Parlement européen

 

 

Le curieux Mgr Tökes

 

Cette réunion convoquée  à la dernière minute, sans ordre du jour, rassembla très peu de monde. En l’absence du président Buzek– il y avait en même temps une séance plénière au Parlement –, le vice-président ouvre la séance. Il commence par une interprétation très subjective de ce fameux article 17 : il distingue le caractère obligatoire du dialogue avec les Eglises du dialogue avec les organisations non confessionnelles reconnues en vertu du droit national. C’est une interprétation discriminatoire. En effet, l’article 17 dispose :

 

1.     L'Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres.

2.      L'Union respecte également le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les organisations philosophiques et non confessionnelles.

3.     Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l'Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations.

 

Autrement dit, l’Union « respecte » le statut des Eglises comme des organisations philosophiques en vertu du droit national, sans distinction entre ces deux catégories. Il y a dans l’esprit de l’évêque Tökes une hiérarchie : les Eglises et les organisations non confessionnelles qui sont « complémentaires ».

 

 laszlo_tokes.jpg

Le curieux Mgr Làszlo Tökes, évêque roumain et vice-président

en fin de mandat du Parlement européen

 

Il poursuit en évoquant le rôle fondamental joué par les Eglises dans « la chute du communisme » qu’il compare à la dictature nazie. En passant, il passe sous silence les nombreux dissidents laïcs  qui ont risqué leur liberté et même donné leur vie pour la libération des pays d’Europe centrale et orientale. Le vice-président conclut en citant l’Evangile selon Matthieu…

 

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Sophie In't Veld, députée libérale hollandaise au Parlement européen

 

La députée hollandaise Sophie In’t Veld, membre de l’ALDE – le groupe libéral du Parlement européen – représentant le parti social libéral Démocratie 66, intervient en protestant de la manière dont cette réunion est organisée et de la non-réponse à ses courriers, ainsi que des propos assimilant le communisme au nazisme.  Tökes l’interrompt, veut lui retirer la parole et prétend ne jamais avoir reçu de courrier. Madame In’t Veld s’insurge d’une telle attitude et de la mauvaise foi du vice-président. Elle décide de ne plus cautionner cette véritable mascarade et de  quitter la réunion. Elle est suivie de quelques personnes représentant l’Association européenne de la Pensée libre, dont l’auteur de ces lignes.

 

Il y a deux leçons à tirer de cet incident d’apparence mineure et interne aux arcanes du Parlement européen.

 

La démocratie bafouée

 

Tout d’abord, l’esprit et la lettre de la démocratie sont bafoués dans les institutions européennes. On remarquera que tous les dirigeants des institutions européennes sont des chrétiens de droite : Barroso à la Commission, Buzek et Tökes au Parlement, Van Rompuy au Conseil. Certes, le Parti populaire européen (chrétien) est de loin le principal groupe politique au Parlement européen et cela reflète la volonté de l’électeur européen, mais on ne peut accepter que des dirigeants profitent de leur position momentanément dominante pour imposer une seule conception du monde dans une Union européenne dont la devise est « Unité dans la diversité ».

 

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Buzek, Barroso, Van Rompuy : le trio très chrétien intégriste dirigeant l'Union européenne (Photographie Commission européenne)

 

On s’aperçoit aussi que les représentants de certains pays d’Europe de l’Est n’ont aucune notion et encore moins la tradition de la vie parlementaire : un président d’assemblée ne peut interdire à une députée de s’exprimer. Il est clair qu’au niveau du Parlement européen, certains membres souhaitent museler des idées qui ne vont pas dans leur sens. C’est une tendance dangereuse qui, espérons-le, sera combattue par le nouveau Président et son équipe qui succédera à Buzek, le socialiste allemand, chef du groupe socialiste et démocrate, Martin Schultz.

 

L’article 17 ne fonctionne pas.

 

Deuxièmement, l’article 17 du Traité de Lisbonne est jusqu’à présent une coquille vide. Il y a eu certes « dialogue », mais non régulier. Il ne fait l’objet d’aucun agenda et n’est pas concrètement organisé, même s’il y a eu des rencontres informelles ci et là, comme hier matin entre Buzek, Barroso et Van Rompuy d’une part, et une petite vingtaine de représentants des organisations « philosophiques et non confessionnelles » (PNC) sur le thème des « printemps arabes ».

 

 

Il y a une ambigüité au départ. Introduire dans le « dialogue » les Eglises et les organisations PNC revient à assimiler celles-ci à des Eglises. Dans l’esprit des auteurs du Traité, il y a une confusion entre « non confessionnel » et « non croyant ». Or, on peut très bien être croyant et « non confessionnel », c’est-à-dire n’appartenir à aucune Eglise. En cela les PNC se retrouvent déforcées. Et c’est sans doute cela le but : les minoriser par rapport aux Eglises qui veulent que leurs principes figurent en bonne place dans les préambules des Traités. Les organisations PNC vont-elles exiger quelque-chose d’équivalent ? Ce serait fondamentalement en contradiction avec leurs objectifs.

 

C’est pourquoi le petit incident d’hier montre que l’article 17 ne fonctionne pas et ne pourra sans doute jamais fonctionner. Il y a trop de confusions. On n’arrive  pas à définir le « dialogue » : quel est son ordre du jour ? Quid du suivi ? Le dialogue se limite-t-il à la Commission ou s’établit-il en plus avec le Conseil et le Parlement ? Toutes questions restées sans réponses. On peut même se demander si les PNC ne servent en définitive de faire valoir à l’exécutif européen pour décider ce qu’elle souhaite : servir les buts des Eglises qui font la pluie et le beau temps dans les couloirs des institutions européennes.

 

Revenons à Sophie In’t Veld. Elle dirige the European Parliament Platform for Secularism in Politics, mal traduite en français par « Plateforme du Parlement européen pour la laïcité en politique ».

 

Laïcité et sécularisation

 

Les Français et dans une moindre mesure les Belges, ont une conception bien spécifique de la « laïcité ». La laïcité à la française s’est développée dans un contexte conflictuel entre l’Eglise catholique et ce qu’on appelle les libres penseurs. Ce conflit a abouti à la fameuse loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cette loi assure la liberté des cultes, mais ne reconnaît pas de religion, contrairement à la Belgique où certains cultes sont reconnus et aidés financièrement par l’Etat. La séparation en Belgique se manifeste surtout dans l’enseignement avec des réseaux dits officiels et des réseaux dits libres confessionnels ou non confessionnels. Cependant, il existe depuis longtemps une guerre larvée entre l’Eglise et les libres penseurs en matière d’enseignement. Ce conflit s’est calmé suite au Pacte scolaire adopté en 1959 qui fixe l’égalité de traitement entre les réseaux ainsi que leur financement. C’est donc dans une paix relative que coexistent « laïcité » et Eglise catholique.

 

L’autre conception émane des pays protestants et particulièrement de la Grande Bretagne : il s’agit du sécularisme. La sécularisation peut être entendue, d'après le Larousse, comme le passage de certaines valeurs du domaine du sacré dans le domaine du profane et notamment avec l'exercice par l'État de fonctions précédemment réservées au clergé (état civil, assistance publique, enseignement). Il ne s’agit donc pas d’un affrontement entre l’Eglise et le pouvoir politique, il s’agit d’une transformation de la société où, progressivement, l’Eglise se cantonne à sa fonction de culte et n’intervient en rien dans des fonctions de gestion administrative des personnes et laisse à l’Etat le soin d’organiser l’enseignement public.

 

 

Comme l’écrit Madame In’t Veld : « Avec l’apparition des États-nations, la séparation de l’Église et de l’État est devenue une réalité. Dans les années soixante, nous nous sommes définitivement affranchis de l’étouffante ingérence de l’Église. Nous évoluons depuis lors dans une société moderne et séculière, dans laquelle la religion est une question strictement personnelle. Affaire réglée. Ou pas ?

 

 

La liberté de culte est l’une des libertés fondamentales de notre démocratie. Au cours des siècles passés, le peuple était automatiquement considéré comme adhérant à la confession du souverain du moment, et nombre de personnes ont été persécutées pour leurs croyances. Ce n’est heureusement plus le cas. Une séparation rigoureuse entre Église et État est une condition sine qua non pour garantir une véritable liberté de culte. »

 

 

Feu l’académicien et politologue français Réné Rémond écrivait : « La liberté de conscience est un des éléments de l'entente entre les membres de l'Union européenne : elle fait partie, au même titre que la séparation des pouvoirs, l'indépendance de la justice ou le contrôle de la constitutionnalité, du corpus qui définit l'état de droit et donne sens au vouloir vivre en commun des peuples d'Europe ». Mais est-ce encore le cas ?

 

 

 

Rene_remond.jpg 

Feu René Rémond s'intéressait à la question de la liberté de conscience.

 

La fin du communisme…

 

La fin du XXe siècle connut deux événements majeurs qui transformèrent fondamentalement l’Europe : la chute du communisme et l’expansion du culte musulman.

 

 berlin007.jpg

 La chute du Mur renforça l'influence de l'Eglise.

 

Dans la plupart des anciennes « démocraties populaires », l’Eglise joue un rôle politique majeur. C’est le cas dans les pays baltes, en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Bulgarie, dans une moindre mesure en Tchéquie et en Slovaquie qui sont plus « sécularisées ». Il est évident que ces pays ont contribué à renforcer le lobby religieux au sein des institutions européennes. Ce n’est pas un hasard si Mgr Tökes est vice-président du Parlement, heureusement en fin de mandat.

 

 … et le culte musulman

 

Le culte musulman, de son côté, réclamant à juste titre de pouvoir disposer de lieux de culte appropriés, se tourne vers la puissance publique pour en assurer leur financement. Sur les plans politique et social, il est évident que les « imams de garage » et les mosquées financées par des gouvernements wahhabites représentent un danger. Il faut des mosquées dans les « quartiers » mais qui ne soient pas construites avec les deniers saoudiens ou provenant des émirats. Aussi, pour assurer un financement public, il faudra forcément déroger aux lois de séparation ou fixant la place des cultes dans la société. Mais, cela ne doit évidemment pas servir de prétexte aux partisans d’un pouvoir religieux à définitivement abroger ces lois. D’autre part, des conflits existent entre les prescrits religieux musulmans et les lois séculières dont le plus spectaculaire fut la polémique sur le port du voile. En dehors d’aspects secondaires comme la nourriture, il y a surtout la place de la femme dans le monde musulman.

 

 

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La mosquée de Créteil près de Paris récemment inaugurée : seul l'argent public

permet de financer la construction de lieux du culte musulman.

 

Toujours les mêmes domaines

 

De toute manière, quelle que soit la religion, comme le rappelle Madame In’t Veld, les conflits entre la société civile et le religieux portent toujours sur les mêmes thèmes : « Le « clash » entre les prescriptions religieuses et les lois séculières apparaît de façon assez unilatérale dans les domaines du droit familial, de la sexualité et de la procréation. Des conflits fondamentaux éclatent rarement à propos, par exemple, de la politique en matière de transports ou de la politique industrielle. Il s’agit des droits de la femme, des droits homosexuels, des droits reproductifs et des soins de santé (tels que la contraception, l’avortement, le préservatif ou la FIV). La liberté d’expression est également l’un des thèmes, généralement sous la forme de lois érigées contre le blasphème. La liberté de culte est souvent perçue comme un droit collectif d’une religion en vue de se soustraire à la loi, en particulier aux droits fondamentaux européens. »

 

Elle ajoute : « Dans le cas de la législation en matière d’asile et d’immigration, les lobbys religieux œuvrent en faveur d’une définition conservatrice de la « famille » au profit du « regroupement familial », ou contre la reconnaissance de l’homosexualité comme base d’une demande d’asile.

 

La lutte contre le VIH/sida ou la diminution de la mortalité maternelle à l’accouchement constituent également la cible des lobbys religieux, qui tentent d’imposer leur propre morale sexuelle, telle que l’interdiction du préservatif. »

 

La crainte de la députée hollandaise porte en définitive sur l’apparition d’un pendant européen du « Religious Right » américain, étant donné la place de plus en plus grande de la religion dans la sphère politique européenne. Ainsi, par exemple, sous la pression des lobbys religieux, la Commission n’a pas osé mettre sur la table une directive sanctionnant la discrimination contre les homosexuels. Tout aussi grave, si on se réfère au « Religious Right » américain (ou droite religieuse), il y a une non reconnaissance de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La droite religieuse prétexte que la Constitution américaine ne définit pas cette séparation. Dès lors, elle n’existe pas ! On pourrait arriver à un type de raisonnement similaire de la part des conservateurs et de l’extrême droite en Europe. Se rappelle-t-on la fameuse parole de Sarkozy au sujet du rôle prépondérant du curé sur celui de l’instituteur ?

 

Une autre stratégie

 

Par la place supérieure du religieux dans la sphère politique européenne, les libertés fondamentales sont menacées, là aussi (voir article précédent sur le blog « Uranopole » http://uranopole.over-blog.com/article-la-democratie-en-danger-90521307.html), la démocratie est en danger. Les personnes, les associations, les organisations attachées à ces valeurs essentielles doivent oublier leurs vaines divergences sur la conception de la laïcité et adopter une stratégie de lutte contre ce péril. Ce n’est certes pas en se rendant en ordre dispersé au « dialogue » qu’on y arrivera, c’est en faisant valoir nos priorités auprès des dirigeants et en informant le plus largement possible le public.

 

Au Parlement européen, deux femmes sont le fer de lance de ce combat : la libérale hollandaise Sophie In’t Veld et la socialiste belge Véronique De Keyser.

 

 

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Sophie In't Veld à la droite de Véronique De Keyser : deux femmes fers de lance du combat pour la démocratie et la liberté (Colloque organisé par Véronique De Keyser sur le "dialogue" prévu à l'article 17 au Parlement européen le 7 novembre 2011)

 

 

Deux femmes, comme par hasard…

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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commentaires

L'enfoiré 06/12/2011 08:33

En annexe un très vieil article que j'avais intitulé "Laïc, c'est le hic"

pierre verhas 06/12/2011 10:38



Merci beaucoup. Cela démontre qu'il n'y a rien de nouveau sous le Soleil.



Pascal Pelletan 06/12/2011 00:43

En un mot comme en mille : bravo.
Je découvre votre blog via LGS, et en fais immédiatement mon favori.
L'article "la démocratie en danger" est tout à fait remarquable, les autres ne déméritent pas.
La vidéo que vous nous invitez à visionner l'est tout autant. Ce soir, c'est jour de fête, grâce à vous.
Du fond du cœur et de l'esprit, merci.
Vive internet ! vive LGS !.. et vive Pierre Verhas !

pierre verhas 06/12/2011 10:41



Je vous remercie de vos commentaires plus qu'élogieux.


Il est indispensable de poursuivre et de renforcer la lutte contre cette société abominable que le capital nous "construit". Je n'hésite pas à écrire qu'il y va de la survie de l'humanité.


Et il faut aussi être convaincu que c'est possible.