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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 21:55
C’est le titre d’une chanson allemande reprise du chant militariste américain « les bérets verts » à la gloire des commandos spéciaux au Vietnam.

 

Elle est interprétée par Heidi Brühl, une chanteuse et actrice allemande des années soixante qui participa au concours « Eurovision » et figura plusieurs fois au « hit parade ».

 

 

heidi_bruhl.jpg 

Heidi Brühl, célèbre actrice et chanteuse
allemande des années soixante

 

 

Voici l’URL où on peut écouter cette chanson :

 

http://www.youtube.com/watch?v=KLQg-Mv9Hfg&feature=player_detailpage

 

En voici le texte en allemand et la traduction (libre) en français.

 


Irgendwo im fremden Land
ziehen sie durch Stein und Sand
fern von zu Haus und vogelfrei
100 Mann und er ist dabei

 

100 Mann und ein Befehl
und ein Weg, den keiner will
tagein tagaus, wer weiß wohin
verbranntes Land und was ist der Sinn?

 

Ganz allein in dunkler Nacht
hast Du oft daran gedacht,
daß weit von hier der Vollmond scheint
und weit von hier ein Mädchen weint

 

Und die Welt ist doch so schön.
Könnt ich Dich noch einmal seh'n.
Nun trennt uns schon ein langes Jahr,
weil ein Befehl unser Schicksal war.

 

Wahllos schlägt das Schicksal zu.
Heute er und morgen Du
Ich hör' von fern die Krähen schrei'n
im Morgenrot, warum muß das sein?


 

Quelque part sur une terre étrangère

Vous passez à travers la roche et le

sable.

Loin de chez vous et hors la loi,

Cent hommes, et il est parmi eux.

 

Cent hommes et un ordre

Et un chemin que peu souhaitent.

Jour après jour,

Qui sait où.

Terre brûlée,
Mais quel en est le sens ?

 

 

Tout seul dans la nuit sombre

Tu y as souvent pensé

Que loin d’ici brille la pleine lune

Et loin d’ici, une fille pleurait.

 

Et le monde est pourtant si beau

Pourrai-je te voir encore une fois ?

Maintenant une belle et longue année nous sépare

Parce qu'un ordre a été notre destin.

 

Le destin frappe au hasard

Aujourd'hui lui et toi demain

Au loin j’entends les cris des corbeaux

A l'aube. Pourquoi doit-il en être ainsi ?      


 

 

Cette version allemande est au contraire un hymne à l’absurdité de la guerre. « Hundert mann und ein befehl » (cent hommes et un ordre) s’inscrit dans l’état d’esprit de la jeunesse de République fédérale d’Allemagne des années 1960. Cette jeune génération née après la chute de 1945 et qui a vécu les conséquences du plus atroce conflit de l’histoire : la modernité de la nouvelle Allemagne ne cautérisa pas les plaies ouvertes par l’ancienne. L’état d’esprit des jeunes était un mélange de remords et de haine à l’égard de leurs parents qui avaient « fait cela », de l’irrésistible besoin d’une vie nouvelle et du poids d’une histoire non assumée, d'exigence de justice sociale et de radicalité politique. C’est ainsi que l’extrême-gauche eut un grand succès auprès des jeunes universitaires et moins du côté de la classe ouvrière qu’elle prétendait vouloir épanouir. En outre, l’Allemagne fut divisée et nul Allemand ne l’accepta jamais au fond de son cœur. Du terrorisme au fatalisme, ainsi balança la génération de l’après-guerre en République fédérale allemande.

 

Ce chant la représente bien. La guerre amène à commettre des atrocités sur ordre. Ordre dont on prétend ne pas connaître la raison. Le soldat est donc conduit à exécuter des actes qu’il ne comprend pas, dont il pressent cependant leur absurdité et leur nuisance. Mais comment réagir ? George Orwell aborda cette question au début de l’essai intitulé Le lion et la licorne qu’il écrivit en 1940, en plein blitz.

 

« Tandis que j’écris ces lignes, des être humains on ne peut plus civilisés parcourent le ciel au-dessus de moi, essayant de me tuer.

 

Ils n’éprouvent aucune animosité envers moi en tant qu’individu, pas plus que moi envers eux. Ils « ne font que leur devoir », comme on dit. La plupart d’entre eux, j’en suis sûr, sont des hommes doux et respectueux des lois, qui pas une seconde ne songeraient, dans la vie courante, à assassiner leur prochain. Mais si l’un d’entre eux arrive à me réduire en charpie avec une bombe bien placée, il n’en perdra pas pour autant le sommeil. Il sert son pays, ce qui l’absout automatiquement de tout péché. »

 

 

 

 bombardiers_heinkel.jpg

Ils bombardaient sans animosité...

 

 

On peut être assuré que tous les commandants et tous les hommes servant dans des bombardiers, dans l’artillerie, dans des chars d’assaut, sur de navires de guerre éprouvent le même sentiment jusqu’aujourd’hui et l’éprouveront encore demain. Le fait de combattre pour une idée que l’on vous a inculquée comme étant supérieure dispense de respecter les lois les plus élémentaires de vie en commun à l’égard de celui qui est désigné comme ennemi.

 

Sans cette mise en parenthèse des lois, au nom d’un idéal supérieur, toute guerre serait impossible. Orwell était un homme qui a vécu la guerre et qui savait de quoi il s’agissait, d’abord en Espagne dans les rangs du POUM et puis en Angleterre dès 1940. Les jeunes Allemands des années soixante avaient une image tronquée de la guerre, ils la réduisent à son aspect atroce, mais c'est insuffisant pour expliquer le phénomène historique qu’elle représente. S’ils étaient attachés à la culture allemande, ils éprouvaient un sentiment patriotique très mélangé. Ils portaient en eux, et sans doute malgré eux, le poids insupportable du nazisme. Il n’est pas surprenant que le pacifisme fut aussi puissant en Allemagne. La jeunesse ne voulait plus être le jouet de conflits dont elle n’approuvait ni les moyens ni les enjeux.

 

Aussi, cette chanson « Hundert mann und ein befehl » relève d’une fausse vision du soldat en guerre, même si beaucoup d’entre eux ont sans doute – surtout lors de la débâcle allemande – éprouvé un sentiment de honte et de révolte à l’égard de leurs « chefs ». Le soldat obéit aux ordres, même les plus cruels, car il est conditionné à accepter sans restriction l’idéal collectif pour lequel il est censé combattre.

 

Aujourd’hui, les soldats de la Bundeswehr mobilisé en Afghanistan dans une guerre incompréhensible chantent « Hundert mann und ein befehl », mélange de fatalisme et de moral « au dessous des chaussettes ».

 

 

 bundeswehr_afghanistan.jpg

La Bundeswehr en Afghanistan : le moral dans les chaussettes...

 

 

Le fatalisme est le sens cette chanson : le fatalisme de la guerre, de ses atrocités, d’un destin non maîtrisé. Le fatalisme est la pire des choses : l’homme subit et renonce à toute action. C’est d’ailleurs symptomatique de cette génération et de la génération dite « 68 » en général. Sa révolte est avant tout hédoniste. Elle ne prétend pas bouleverser les grands rapports de force qui mènent la société. Elle refuse la guerre, non seulement celle que l’on pourrait lui imposer, mais toute guerre, même celle menée pour la défense contre un agresseur. Donc, elle irait jusqu'à accepter de perdre sa liberté. La vraie mais vaine révolte est venue d’une infime partie de la génération « 68 » en Allemagne, en Italie et dans une moindre mesure en France : elle a malheureusement versé dans le terrorisme aveugle, parfois manipulé de l’extérieur et servi les ennemis qu’elle prétendait combattre, en pensant qu’en le renforçant, on pourrait plus aisément le déposer ! Fallacieuse vision des choses ! En définitive, le terrorisme est un des multiples visages du fatalisme : détruire sans la volonté de reconstruire.

 

 

 arcelor_mittal_lutte.jpg

Les travailleurs d'Arcelor Mittal Liège en lutte : le fatalisme, cela suffit !

 

« Le fatalisme, cela suffit ! » Voilà le cri récent d’un ouvrier d’Arcelor Mittal. Il arrive un moment où l’homme refuse de subir. C’est à ce moment là que la résistance naît et se développe. On le sent : un peu partout, après le fatalisme,  la résistance apparaît sous plusieurs formes. Est-ce sans doute là le signe de la gestation d’un monde nouveau ? Monde nouveau qui prendra la place de l’ancien qui, par fatalisme, a laissé s’installer l’injustice. Nul ordre désormais, on peut l’espérer, n’empêchera ces hommes et ces femmes de prendre leur destin en mains.

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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