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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 13:51

  

Je ne suis pas un fanatique de la langue française considérée par certains comme intouchable et immuable. Toute langue évolue avec son temps. Elle enrichit son vocabulaire de termes étrangers qui peuvent l’enrichir et la moderniser. Elle a un double objet : préserver et illustrer une culture propre à ses locuteurs et s’épanouir dans le monde par son rayonnement.

Mais la domination culturelle anglo-saxonne qui ne relève pas uniquement de la puissance étatsunienne, est un projet politique. Il consiste à imposer un seul modèle culturel tout en infériorisant les autres avant de les éliminer. Le véhicule linguistique de cette culture est l’anglo-saxon qui n’a plus grand’ chose à voir avec la langue de Shakespeare tant il l’a appauvrie.

Le pire est la complicité des médias francophones où des présentateurs prennent la liberté d’aligner les mots de la langue française dans le sens de leur équivalent en anglo-saxon. C’est ce qu’on appelle l’anglicisme. Ce serait drôle si cela ne devenait systématique, au point que le français « s’anglosaxonise » progressivement aussi bien dans la langue écrite que dans la langue parlée.

L’exemple cité ici par Jean-Louis Legalery, angliciste français, est symptomatique de cette dérive. Et cette dérive n’est autre que la culture mondialisée qui cherche à conquérir le « marché » culturel et ce, avec l’appui des grand médias qui, bien sûr, vivent du bon vouloir publicitaire des multinationales, mais aussi sont révélateurs de l’évolution culturelle des « élites » sensées défendre notre culture et faire barrage à cette offensive. Bien au contraire, elle ouvre tout grand les vannes. Juste pour voir, sans doute !

 

Pierre Verhas

 

 

Jusqu’à des temps proches, dans la langue française, juste, adjectif ou adverbe selon le contexte, était cantonné dans des emplois et fonctions restreints et bien délimités. En tant qu’adjectif il peut signifier : 1) équitable, impartial, intègre ; 2) correct, honnête, loyal, et par extension, fondé, légitime ; 3) adéquat, approprié, convenable, exact – incidemment les anglicistes appartenant aux générations d’après-guerre ont tous eu près d’eux, à un moment ou à un autre, Le mot juste de Lionel Guierre (1) - ; 4) (à propos de vêtements ou de chaussures) étroit, court. Dans sa fonction adverbiale juste a trois sens : 1) avec justesse, exactitude – il est généralement placé après un verbe, ex : parler juste, tomber juste - ; 2) exactement, précisément – et, dans ce cas, juste devient groupe circonstanciel, ex : la balle est passée juste au-dessus de sa tête - ; 3) d’une manière trop stricte, en quantité  à peine suffisante, ex : il fut tout juste rassasié. Ce sont, là, les recensions faites aussi bien par le TLFI(2) que par le Grand Robert (3) de la langue française.

 

Mais, depuis quelque temps déjà, une acception nouvelle et très « branchée » de juste a émergé, dans la langue parlée essentiellement, héritée de la fonction adverbiale du mot anglais just. Il s’agit donc d’un anglicisme – un de plus – mais dont le moins que l’on puisse dire est que sa traversée de la Manche (ou de l’Atlantique, bien sûr, il ne faut jamais oublier les cousins du nouveau monde...) a été chaotique et faite sans médicament préventif, car il arrive de ce côté-ci en mauvais état et en remplacement de la locution adverbiale tout simplement, un peu loin de ce qu’il est initialement. Entendu pour vous, lors de deux émissions de télévision consacrées au cinéma à propos de Sandra Bullock dans Gravity : « elle est juste incroyable », « Sandra Bullock est juste formidable (4) ». Or si just peut être adjectif et adverbe en anglais, sa fonction adverbiale le limite à modifier le sens d’un verbe ou d'un autre adverbe et non d’un adjectif. Tout le monde a en mémoire le refrain publicitaire d’un célèbre équipementier sportif, just do it, dans lequel just est clairement dans sa fonction adverbiale, en position préalable à un verbe.

 

Or si l’on se réfère à l’OALD (5), puisqu’il s’agit de toute évidence du détournement d’un anglicisme, l’entrée principale de just est celle d’un adverbe, l’usage de l’adjectif ayant tendance à tomber en désuétude dans la mesure où fair le remplace très souvent qu’il s’agisse du registre de langue soutenue ou familière. L’adjectif just a trois sens : 1) that most people consider to be morally fair and reasonable ; 2) référence est faite à l’adjectif substantivé, the just : people who are just ; 3) appropriate in a particular situation. On notera incidemment que la fonction adjectivale de just est limitée au sens juridique, a just decision, alors que a fair decision aura une connotation morale. Donc pour en revenir à l’adverbe just qui nous intéresse au plus haut point, a quatorze sens possibles, que l’on ne va pas détailler pour ne pas fatiguer les non-anglicistes. On retiendra les deux plus fréquents : 1) adverbe de manière, synonyme de exactly ; 2) adverbe de temps, ex : the clock struck six just as I arrived.

 

Une autre « bible » linguistique the LGSWE (6) nous confirme que les occurrences de just appartiennent exclusivement au registre du langage parlé, qu’il s’agisse de l’anglais britannique ou de l’anglais américain, et sont très rares dans la langue écrite académique. Dans ce domaine le sens de l’adverbe just a une action soit restrictive, soit complémentaire de l’action ou de l’intensité de l’échange (ex: I just want to show you the tape I bought, je veux simplement vous montrer la cassette que j’ai achetée). Dans tous les cas just complète toujours et uniquement le sens d’un verbe, parfois à l’impératif (Just keep your mouth shut, Contente toi de la fermer), mais jamais d’un adjectif. La transposition actuelle est donc puissamment farfelue et inappropriée dans la langue d’arrivée (pour reprendre des termes de la traduction) par rapport à la langue de départ, et, bien qu’une langue évolue toujours par la tradition et la pratique populaires, on serait vraiment tenté de dire : Just stop talking such nonsense, please!

 

Jean-Louis Legalery

 

 (1)    Guierre, L. 1959, Le mot juste, The right word, Paris : Vuibert.

(2)    Le Trésor de la Langue Française Informatisé, http://atilf.atilf.fr/

(3)    Société du Nouveau Littré, 1974, Le Robert, Tome III, p-894, Paris : Le Robert.

(4)    Le chroniqueur qui s’est fendu de cette mâle déclaration s’est aussi rendu coupable d’un intéressant lapsus, qui montre que ses pensées étaient plus tournées vers la chimie que vers la physique en général et la gravité en particulier, puisqu’il a parlé de Sandra Buttock au lieu de Bullock. Pour information buttocks, en anglais, signifie les fesses, que la célèbre SB montre généreusement pendant les deux heures qu’elle passe à tourner dans le vide, soit en combinaison de cosmonaute, soit en sous-vêtements dans une capsule…

(5)    Oxford Advanced Learner’s Dictionary, 2005, 7th edition, London : O.U.P., p-839.

(6)    Douglas Biber, Stig Johansson, Geoffrey Leech, Susan Conrad, Edward Finegan. 1999, The Longman Grammar of Spoken and Written English, Harlow : Pearson.

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Published by pierre verhas
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