Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
  • Contact

Recherche

13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 15:49

Notre « civilisation » est-elle en train de se suicider ? Depuis une décennie, nous vivons comme s’il n’y avait pas de solution, comme si nous ne pouvions espérer aucun progrès, comme si, au contraire, les choses ne pouvaient qu’aller plus mal. Les attaques du 11 septembre 2001, l’état de guerre permanent qui s’en est suivi, la crise financière des années 2007 – 2008 sont les facettes d’une crise globale de la société. Plus aucun modèle ne fonctionne, personne n’est à même d’en trouver un nouveau. Il n’y a pas de nouvel Adam Smith et de nouveau Karl Marx, car on ne peut plus rien trouver chez les anciens Smith et Marx. La main invisible est une chimère et le monde industriel tel que l’avait décrit Marx n’existe plus dans la mondialisation et la financiarisation qui a fait disparaître la puissance publique et donc la démocratie.

 

 

Dans le supplément « éco-entreprise » du « Monde » daté du 9 octobre 2012 – auparavant il s’agissait du supplément « économie », remarquez le glissement sémantique – l’anthropologue et sociologue belge Paul Jorion y dénonce « le suicide de la finance ».

 

Un parcours atypique 

 

 

Qui est Paul Jorion ?A la lecture de sa présentation dans son blog (http://www.pauljorion.com/blog/) on apprend que Paul Jorion est titulaire de la chaire « Stewardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel. Il est également chroniqueur au Monde-Économie. Il est diplômé en sociologie et en anthropologie sociale (Docteur en Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles). Il a enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique.

 

Paul Jorion a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française. Il a publié un ouvrage en anglais relatif aux répercussions pour les marchés boursiers de la faillite de la compagnie Enron : Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003). Il a publié, La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard 2008), La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008), L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009), Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009) et Le prix (Le Croquant 2010). Ses deux ouvrages les plus récents sont Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011). Son tout dernier livre Misère de la pensée économique vient de paraître chez Fayard.

 

Donc, ce parcours atypique – c’est-à-dire intéressant –fait de Paul Jorion sans doute un des meilleurs spécialistes de l’économie et de la finance, parce qu’il a un regard différent de celui des économistes qui ne voient les lignes de force que dans le cadre étroit des lois de l’économie, alors qu’il convient, afin de mieux appréhender les choses, de les analyser dans un cadre global.

 

Jorion cite Arnold Toynbee : « Les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident. » Paul Valéry affirmait seulement : « Toutes les civilisations sont mortelles. »

 

Paul Jorion montre qu’aujourd’hui la puissance des banques est telle qu’elles arrivent à empêcher l’instauration de tout système de régulation qui serait contraire à leurs intérêts. Ainsi, on peut ajouter que les banques ont plus de pouvoirs que les Etats et même les associations d’Etats comme l’Union européenne et les grands organismes internationaux dont elles ont noyauté les instances dirigeantes.

 

Jorion, après avoir décrit trois exemples d’échecs de tentatives de régulation du système bancaire, analyse : « La logique de ces (…) manœuvres d’obstruction couronnées de succès est facile à saisir : la finance a bénéficié d’un accès aisé à l’argent et utilise celui dont elle dispose pour empêcher qu’on ne la réglemente même si les mesures envisagées visent (…) à empêcher la reproduction d’événements susceptibles d’entraîner un effondrement total. »

 

 La fin du politique

 

Deux réflexions : l’impuissance absolue du pouvoir politique tant national que supranational et aussi des contre pouvoirs comme les syndicats de travailleurs face au système bancaire à qui l’imprudence et l’impudence des politiques ultralibérales des deux décennies 1980 – 1990 ont laissé toute latitude.

 

D’autre part, le premier pouvoir régalien, celui de battre monnaie et donc celui de contrôler la masse monétaire et sa circulation a été cédé aux « marchés », c’est-à-dire aux banques.

 

Un des plus grands scandales financiers, la manipulation des taux du Libor (voir « Uranopole » http://uranopole.over-blog.com/article-l-alea-moral-et-les-banques-108187459.html) qui, en d’autres temps, aurait fait tomber des gouvernements et mis à l’ombre de nombreux banquiers, a été tout de suite étouffé.

 

Comme le dit Jorion : « … une banque a des moyens d’éviter de subir les conséquences économiques de ses délits (…). Si elle est jugée « systémique », c’est-à-dire grosse au point que sa chute obérait le système financier tout entier, elle sera, comme observé depuis cinq ans, automatiquement sauvée par les contribuables en cas d’insolvabilité, et cela au nom de l’intérêt général. »

 

C’est ce qu’il s’est déjà passé, en effet. C’est ce qu’il va se passer avec Dexia dont on peut se demander si elle n’a pas organisé sa faillite en se servant de l’argent public des pouvoirs locaux belge et français. Demain elle se servira chez le contribuable belge. Prenez l’argent là où il se trouve : chez les pauvres ! Et nul pauvre n’osera ni ne pourra s’y opposer à cause du fameux « risque systémique ». Autrement dit, si Dexia chute, tout le système bancaire mondial s’effondre par un effet « domino ». Bien des gens disent : cela ne peut pas continuer comme cela ! Eh bien, non ! « La finance dispose (…) des moyens de neutraliser toute tentative de réduire la nocivité de ses politiques. » ajoute Paul Jorion.

 

L'apoptose

 

Un nouveau et ultime désastre est désormais inéluctable. Ultime ? Sans doute dans l’esprit des « décideurs ». C’est, paraît-il, le phénomène de l’apoptose connu en biologie, c’est-à-dire une sorte de mort cellulaire programmée : la cellule entame son autodestruction parce qu’elle reçoit des signaux lui annonçant la destruction inévitable de l’organisme auquel elle appartient.

 

Pour enrayer cette fatalité, d’aucuns exigent la séparation des activités spéculatives de leur fonction d’organisme de crédit. Non seulement, ils se heurtent au pouvoir absolu du système bancaire d’empêcher toute mesure régulatrice, mais aussi à une économie paralysée. D’ailleurs, le pouvoir absolu des banques avec la financiarisation et la paralysie de l’économie sont liés.

 

 

 Mon principal ennemi est la finance !

 

 

Rappelons-nous. Au début de sa campagne pour être élu Président de la République française, François Hollande a proclamé : « Mon principal ennemi est la finance ! ». Hurlements à droite, scepticisme à gauche. Eh bien, non ! Je suis convaincu que Hollande était sincère. On peut lui reprocher beaucoup de choses, sauf sa lucidité. Le candidat Hollande sait depuis longtemps que la finance menace d’écraser le pouvoir politique et c’est, à mon sens, ce qu’il a voulu exprimer. Mais, personne ne l’a compris ainsi. Et on s’aperçoit qu’aucun dirigeant politique n’est à même de s’opposer à ce nouveau totalitarisme. Qui n’a pas perçu, cinq années auparavant, que Sarkozy en allant s’incliner devant le petit monde de la haute finance au Fouquet’s le soir de son élection, il lui faisait allégeance comme le vassal à son suzerain ? En Allemagne, une Merkel s’obstine dans son « ordolibéralisme » cher à l’establishment financier germanique. En Belgique, Elio Di Rupo donne l’air de planer au dessus de tout. Se rend-il enfin compte que ses pouvoirs s’amenuisent telle une peau de chagrin ? En Grande Bretagne, Cameron ne cache pas qu’il est avant tout au service de la City. Bref, les décideurs politiques ne décident plus rien du tout.

 

 

Le drame est que face à ce phénomène unique dans l’histoire, personne n’a de réponse et nul ne peut se baser sur une référence. Papa Karl Marx, le penseur de la seconde révolution industrielle, n’est d’aucune utilité dans le contexte actuel. Autant a-t-il décrit avec brio la mondialisation, mais c’était la première mondialisation, celle de la seconde révolution industrielle, cependant il ne pouvait avoir connaissance de la mondialisation financière qui est d’une toute autre nature.

 

 

On est parti d’une idée folle : la croissance illimitée, comme si les ressources étaient inépuisables. On a cru à l’infini dans un monde fini. C’est une absurdité qui est apparue dès la crise pétrolière, c’est-à-dire il y a quarante ans ! Et pendant ce temps là, rien n’a été fondamentalement modifié dans la structure économique, l’objectif restant toujours la croissance. On en a fait une véritable religion. C’est la croissance qui apportait la richesse et qui permettait d’accroître le niveau de vie et d’assurer ainsi une plus juste redistribution. Cela a marché un temps, puis on s’est aperçu des limites de la croissance. Aujourd’hui – et la financiarisation y contribue largement – la croissance est derrière nous. La récession a commencé et nous sommes incapables de nous y adapter.

 

 

Nous arrivons à un moment où les ressources naturelles commencent à se tarir. On atteint les fameux pics pétroliers. Ce n’est pas un hasard si les pays qui possèdent les principales réserves d’hydrocarbures cherchent à déstabiliser leurs principaux clients : l’Occident, la Chine, l’Inde subissent le terrorisme islamiste financé par les royaumes de la péninsule arabique ([1]). La surexploitation de certaines ressources végétales comme le bois et les bois précieux, l’agriculture intensive ont non seulement d’importantes conséquences sur l’environnement, mais accélèrent la raréfaction des ressources.

 

 

La fin de la croissance

 

 

On vit dans l’absurdité la plus totale en poursuivant un système basé sur la conception de la croissance datant de la seconde révolution industrielle. Ainsi, par exemple, on met sur le marché des automobiles aptes à atteindre des vitesses de 200 km par heure et plus, alors que la vitesse autorisée est limitée sur les routes à moins de la moitié de cette capacité et il est impossible de dépasser deux dixièmes de cette vitesse dans les villes. Dans un autre domaine, est-il vraiment nécessaire d’inonder le marché avec des modèles d’ordinateurs de toutes sortes aux capacités beaucoup trop grandes pour un usage personnel ou en petite entreprise ? Et aussi de renouveler régulièrement ce parc d’ordinateurs au nom de nouvelles performances aussi illusoires qu’inutiles ? Les exemples de ce genre sont légions.

 

 

Comment s’en sortir ? Les rapports de forces ont été profondément bouleversés. Donc, il faut les changer. Pour en revenir à son dernier ouvrage Misère de la pensée économique, Paul Jorion écrit en conclusion : « Il est possible d’émerger de ce cauchemar auto infligé en rapportant plutôt les dépenses d’une nation pouvant déboucher sur un déficit annuel et alimentant sa dette cumulée, à ses rentrées. Mais dire « rentrées » signifie parler « impôts » rappelle inévitablement que (…) les classes dirigeantes de nos nations sont toujours tentées d’y échapper en tout ou en partie, raison pour laquelle il est de loin préférable de parler « croissance », quelles que soient les libertés qui doivent être prises, en l’occurrence, avec la logique, les mathématiques et le bon sens en général. » Belles illusions !

 

 

Dans un film qui date déjà, intitulé « cent jours à Palerme » et qui retrace le combat dramatique et inégal du général Carlo Alberto Dalla Chiesa contre le mafia, un ouvrier lui demande : « Vous êtes venu ici pour faire la révolution ? ». Le général répondit : « Non, pour mettre les choses en ordre ! ».

 

 

Alors, qu’attendons-nous ?

 

 

Pierre Verhas

 

 



[1] Même si on peut, à juste titre, considérer que cette menace terroriste est très exagérée, c’est son effet médiatique qui est important et non son impact matériel réel. Le terrorisme, c’est peut-être cynique de l’écrire, fait bien moins de victimes que les accidents de la route !

Partager cet article

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article

commentaires

JP.Rougier 23/01/2013 14:46

Effectivement cette course à la croissance pour fabriquer de l'argent virtuel (et infini), en engloutissant des ressources naturelles (et réelles) finies. Et tout cela pour le seul profit de 1% de
la population mondiale riche quand un quart du monde est sous le seuil de pauvreté.
Le monde vit comme si le 22éme siècle était la ligne d'arrivée... vivement l'apoptose.