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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 21:53

Une des principales critiques de la droite à l’égard de la gauche porte sur son enfermement idéologique. La gauche serait prisonnière de dogmes qui l’empêcheraient de produire une quelconque idée nouvelle dans tous les domaines. Ce serait l’explication du conservatisme de la gauche.

 

Reconnaissons que cette analyse n’est pas tout à fait fausse. Depuis la Révolution russe de 1917 jusqu’à la chute du Mur de Berlin, le marxisme léninisme a marqué la pensée des partis de gauche en Europe occidentale. Or, la prise du Palais d’hiver en octobre 1917 par les Bolchéviks ne fut qu’un classique coup d’Etat. Lénine, qui était un authentique révolutionnaire, sut rallier à sa cause les Soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats, notamment grâce à l’aide de Trotsky. Le putsch eut dès lors une assise populaire et le contrôle sur l’armée.

 

La « troisième révolution » de Kronstadt

 

Cependant, un autre personnage agissait dans l’ombre : Joseph Staline manœuvra à la centralisation du pouvoir, ce qui revint à écarter les Soviets. D’ailleurs, tout finit en 1921, avant Staline, par l’écrasement dans le sang des marins de Kronstadt. En effet, les habitants de ce port situé au golfe de Finlande avaient décrété la ville « commune libre » se ralliant ainsi aux Soviets. Après la guerre civile, en 1921, la Russie était ruinée après sept ans de conflit. Des grèves se déclenchèrent, notamment à Kronstadt qui était devenue le symbole de la Révolution.

 

 

 

 

 

Cronstadt1917

 

La révolte des marins de Kronstadt en 1921 fut sans doute le moment le plus important de l'histoire du socialisme.

 

 

Ces grèves avaient pour objectif le rétablissement des Soviets, des libertés de réunion, de la presse, d’opinion. Les marins de Kronstadt s’allièrent à ceux de Petrograd. La répression du pouvoir soviétique fut particulièrement sévère. Le 6 mars 1921, les marins élisent un comité révolutionnaire provisoire. Ils envoyèrent un message radio aux « ouvriers du monde entier » libellé comme suit :

 

« Nous sommes partisans du pouvoir des Soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications ; nous n’avons reçu qu’une réponse : la mitraille (...). Camarades ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable (...). À Kronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires (...). »

 

Voici l’analyse du Soviet de Kronstadt : « Il est clair que le parti communiste russe n'est pas le défenseur des travailleurs qu'il prétend être. Les intérêts des travailleurs lui sont étrangers. S'étant emparé du pouvoir, il n'a plus qu'une seule crainte : le perdre et c'est pourquoi il croit que tous les moyens lui sont bons : calomnie, violence, fourberie, assassinat, vengeance sur la famille des rebelles. Ici, à Kronstadt, nous avons posé la première pierre de la troisième révolution qui fera sauter les dernières entraves des masses laborieuses et ouvrira toute grande la voie nouvelle de la créativité socialiste. (…) Sans coup férir, sans qu'une goutte de sang ait été versée, le premier pas a été franchi. Les travailleurs ne veulent pas de sang. Ils ne le verseront que réduits à l'autodéfense. (…) Les ouvriers et les paysans ne cessent d'aller de l'avant, laissant derrière eux l'Assemblée constituante et son régime bourgeois, la dictature communiste, sa Tchéka et son capitalisme d'État. »

 

 

trotsky_leon_03.jpg 

Trotsky n'hésita pas à réprimer dans le sang les marins de Kronstadt. 

 

La seule réponse fut la sanglante répression par l’Armée Rouge commandée par Trotsky. La « troisième révolution » était donc définitivement écrasée. L’URSS était désormais une fausse dénomination : cette « Union » n’était ni « Socialiste », ni « Soviétique ». Ainsi, il est clair que seul le parti communiste centralisé détenait le pouvoir absolu au détriment des Soviets et était le seul gardien de l’idéologie qui n’avait plus rien à voir avec le Socialisme et qui n’évolua qu’en fonction des intérêts des castes se succédaient au pouvoir à Moscou. La moindre critique et toute idée nouvelle étaient désormais châtiées avec la plus grande intransigeance. Et par après, bien des épisodes aussi sanglants eurent lieu réprimés par le stalinisme, aussi bien en Union Soviétique qu’en bien d’autres lieux dans le monde, comme en Espagne, à Berlin, en Hongrie, en Tchécoslovaquie.

 

 

Toujours la même méthode

 

 

Et ce toujours avec la même méthode : le travestissement des faits, l’avilissement de leurs adversaires, le refus de toute négociation et enfin, la répression sanglante. Et aussi, toujours avec ceux qu’on a appelé les compagnons de route : des intellectuels occidentaux aveuglés – ou complices – servant de faire valoir et de diffuseur des mensonges de la propagande.

 

 

Si les communistes staliniens mirent au point cette formidable machine totalitaire usant de toutes les technologies générées au XXe siècle, ils eurent de zélés disciples a priori inattendus. Très vite, les plus ultras du capitalisme comprirent le parti qu’ils pouvaient tirer de cette formidable machine d’ahurissement et de propagande.

 

 

Prenons l’actualité récente. Dans les analyses – ou plutôt disons les conclusions sur commande – des économistes qui prônent l’austérité, apparaissent depuis quelques temps de sérieuses erreurs de calcul, d’omissions ou de déformations de données, voire de falsifications qui remettent en question les soi-disant effets bénéfiques à moyen terme de l’austérité imposée aux Etats membres de la zone Euro depuis la crise grecque.

 

 

La nouvelle dogmatique

 

 

Les économistes de la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne) qui ont travaillé à mettre au point les politiques d’austérité imposées par l’Union européenne suite aux pressions allemandes, ont affirmé haut et clair : « Au-delà d’un endettement dépassant les 90 % du PIB, les pays endettés ne peuvent connaître qu’un effondrement de leur croissance, l’essentiel de leurs ressources étant mobilisé pour rembourser la dette »  

 

 

Cet acte de foi résonne comme un dogme auprès des gouvernements de toute l’Union. Il semblait donc établi qu’au-delà d’un certain niveau d’endettement, la  croissance s’effondrait et la faillite était au bout du chemin, quelles que soient les circonstances historiques, politiques ou géographiques. Cette thèse fut publiée en 2010 dans un ouvrage qui devint vite un best seller : « This time is different » dont les auteurs, Carmen Reinhart et Ken Rogoff, sont deux historiens économistes.

 

 

 

Kenneth_Rogoff.jpg

 Kenneth Rogoff : un adversaire acharné de Joseph Stiglitz

 

 

Quelle aubaine pour les néolibéraux. La démonstration est du pain bénit. Les keynésiens sont définitivement à terre ! Comme l’écrit Martine Orange dans Mediapart : « En moins de trois mois, l’axiome de Reinhart et Rogoff devint un dogme pour les politiques de droite : point de salut pour un pays endetté à plus de 90 %. Avec son dogmatisme désormais bien connu, la Commission européenne reprit en urgence cette nouvelle doxa et l’inscrivit dans les tables de la loi aux côtés du fameux 3 % (de déficit public). » Au passage, quand on s’aperçoit que Kenneth Rogoff est le principal adversaire de l’économiste keynésien, prix Nobel, Joseph Stiglitz, on n’est guère surpris.

 

Le festival des erreurs

 

Mais il y a un hic. Les calculs qui ont permis d’aboutir à ce modèle, sont faux. Et ce sont Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin, trois économistes de la même université que celle de Rogoff, le prestigieux MIT, qui ont démonté la thèse de leur confrère. Et, au départ, leur objectif était de reprendre la démonstration de Reinhart et Rogoff. Ils ont simplement repris les chiffres publiés dans l’ouvrage. Celle-ci était impossible à partir de ces données. Ils ont demandé aux deux auteurs de leur donner les chiffres bruts sur lesquels ils avaient travaillé. Patatras ! Sur cette base, les travaux des auteurs de « This time is different » étaient truffés d’erreurs !

 

Il y eut d’abord des erreurs par omissions. Il n’a pas été tenu compte de la croissance de la Nouvelle Zélande qui a une dette de l’ordre de 90 % et a connu pendant quatre années une croissance de 2,6 % par an ! Un rêve pour les Européens ! Ensuite, il y a des erreurs dans la pondération qui, selon Hendon, Ash et Pollin, donnent un écart en ce qui concerne la croissance de l’ordre de deux points ! Une paille !

 

La réaction ? Bon ! Il y a une petite erreur due à l’utilisation du logiciel Excel, mais Reinhart et Rogoff maintiennent leur thèse envers et contre tout. Et très vite, ils bénéficient du soutien de tous leurs collègues néolibéraux. Et en lisant le site d’informations ultralibéral « Atlantico », on a un splendide spécimen de la novlangue propre aux idéologues.

 

A la question : En quoi l’erreur de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff justifierait-elle les théories de Keynes ? Nicolas Goetzmann (économiste et conseiller financier) répond : « En rien. Mais les économistes qui ont découvert l’erreur elle-même sont Keynésiens eux-mêmes. La découverte d’une erreur chez le voisin ne permet pas de justifier sa propre théorie. La seule chose qui a été mise en avant est l’invalidité du seuil de 90% d’endettement qui provoquerait la récession.

 

Ensuite, et plus insidieusement Rogoff & Reinhart ont dénoncé l’interprétation abusive de leurs travaux qui consistait à évoquer un lien de causalité entre fort endettement et récession. Ils acceptent « l’association » des deux, mais pas le lien de causalité. La conclusion de la Tribune qui vise à valider la relance keynésienne est absurde. Ce n’est pas parce que le lien de causalité entre endettement et récession est rompu que plus d’endettement veut dire plus de croissance. C’est une extrapolation gratuite et sans fondement. De plus, même les néo-keynésiens admettent que dans un système monétaire comme le nôtre, la relance budgétaire est neutre, son effet est de 0. C’est que nous avons vécu en Europe : après la relance des années 2009 et 2010, la BCE est venue en contrer les effets en 2011. »

 

Cela vaut la peine de se pencher sur ce morceau de duplicité. D’abord, être keynésien implique que l’on est malhonnête dans la dénonciation de « l’erreur ». Vient ensuite la déformation : la soi-disant interprétation abusive du lien de causalité entre endettement et récession. Les critiques de Rogoff et Reinhart ont montré au contraire qu’il était possible de connaître une croissance en même temps qu’un fort endettement. Et la conclusion qui est faussement attribuée aux trois critiques n’a rien à voir avec le sujet.

 

Et on dit tout et son contraire ! Simone Wapler, conseiller financier, explique : « La barre des 90 % est cependant très symbolique. D’abord il s’agit d’un pourcentage d’endettement en fonction du PIB ce qui n’a pas grande signification. Un État ne possède pas le PIB d’un pays, il lève des impôts. Il vaudrait donc mieux regarder la dette d’un État exprimée en fonction des rentrées fiscales. Ensuite, il est important de savoir qui détient la dette. Les citoyens, comme au Japon ou bien des investisseurs institutionnels étrangers comme en France ou encore la Banque centrale comme aux États-Unis ? Bref le seuil de 90 % est sans grande importance. Ce qui importe est le sens de la variation : plus la dette grossit, plus un pays sape son dynamisme. »

 

Sans doute, mais alors pourquoi cette dogmatique des chiffres du FMI et de l’Union européenne : ne pas dépasser la barre fatidique des 90 % d’endettement et des 3 % de déficit ? Pourquoi Madame Wapler ne réclame-t-elle pas plus de souplesse de la part des autorités monétaires et européennes ?

 

En tout cas, voilà un solide coup de canif dans la dogmatique de l’austérité. Mais, bien évidemment, pas question de le reconnaître. Il faut envers et contre tout poursuivre le même chemin.

 

Toujours la même méthode (bis)

 

Et ici, comme aux débuts de la dictature soviétique, il y a travestissement volontaire des faits, l’avilissement des contradicteurs, le refus de toute négociation. On n’en est pas encore à la répression sanglante, mais les contre-pouvoirs sont muselés et toute alternative est exclue.

 

Il y a eu peu avant une autre erreur. Au FMI, cette fois-là. Ce fut dans l’évaluation de l’effet multiplicateur des mesures budgétaires. Le FMI annonça que cet effet était de l’ordre de 0,5 %, alors qu’il se situe entre 0,9 et 1,7%. En clair, lorsque l’Etat réduit sa dépense d’un euro, cela entraîne une baisse de l’activité économique entre 90 centimes et 1,7 Euro. Cela n’est pas négligeable.

 

Mais une relance est impossible pour nos économistes ultralibéraux. Simone Wapler, toujours dans « Atlantico » déclare péremptoire : « Mais ce que nous appelons « croissance » n’est en réalité qu’une somme de dépenses dont une part substantielle est financée à crédit. Donc plus les dépenses augmentent, plus il y a de « croissance ». Imaginez un ménage qui comptabiliserait comme des revenus ses crédits à la consommation. Le jour où sa banque lui coupe ses crédits ses revenus baissent. 

 

Les plans de relance keynésiens ne fonctionnent pas car la consommation n’a jamais créé de richesse. La consommation n’est que le reflet de la richesse à condition que cette consommation soit financée par de l’argent réellement gagné et non redistribué. » Circulez ! Il n’y a rien à voir !

 

Trois dogmes tombent.

 

Mais voilà trois dogmes qui tombent : les 3 % de déficit, les 90 % d’endettement et le coefficient budgétaire erroné. Pensez-vous que l’on en tiendra compte ? Va-t-on remettre tout à plat et voir ce qui peut nous sortir de ce « merdier » ? Bien sûr que non ! Le Commissaire européen à l’économie, le Finlandais Olli Rehn, refuse de reconnaître ces erreurs et prône la poursuite de la politique d’austérité.

 

 

 

christine-lagarde.jpg 

 La sévère Christine Lagarde a sifflé la fin de la récréation ! 

 

 

Après cela, il y eut un certain flottement. Barroso  a exprimé des doutes, le FMI qui se posait la question de la relance, même le Premier ministre néerlandais, Karl Rutte, pourtant ami d’Angela Merkel, demande que l’on change de cap. Et last but not least, en visite en Europe en avril, le secrétaire d’Etat américain au Trésor, Jacob Lew, invite les Européens à donner du lest à l’austérité.

 

 

 

 

jose-manuel-barroso.jpg 

 Jose Manuel Barroso fut-il saisi par le doute ? 

 

 

Mais tout de suite, c’est le rappel à l’ordre. Christine Lagarde avertit qu’il n’est pas question de relâcher l’effort budgétaire. Olli Rehn tape du poing sur la table et Barroso rentre dans les rangs.

 

L’idéologie tue les idées, car elles ne parviennent à s’exprimer. Ces dirigeants entre les mains de la haute finance ne veulent rien entendre. Ils ne se rendent pas compte qu’ils jettent l’Europe et une grande partie du monde dans la misère et qu’ils ouvrent un boulevard à l’aventure totalitaire.

 

Pourtant, des idées, il y en a. Et il faudra bien avoir le courage de les mettre sur la table.

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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