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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 11:32

 

Le lecteur pardonnera la longueur de cet article. Afin de bien comprendre la difficulté de ce dossier qui entraîne tout un peuple qui n’a comme choix que l’exil, ou demeurer sous le joug d’une armée d’occupation, il faut en faire l’historique et comprendre les enjeux géopolitiques et économiques du conflit du Sahara occidental.

 

Le jeudi 7 octobre, la régionale de Bruxelles des Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS) présentait une exposition de photographies sur les camps de réfugiés Sahraouis dans le désert du Sud de l’Algérie. Cette manifestation était animée par Dominic Brumagne, animateur de FAM (Formation Action Militante). En effet, chaque été, les FPS reçoivent une vingtaine d’adolescents vivant dans ces camps pour leur permettre d’avoir un autre regard sur le monde, de passer les mois chauds dans de bonnes conditions et, dans certains cas, pour leur prodiguer certains soins médicaux qu’ils ne peuvent avoir sur place.

 

En 2009, les FPS ont donné un appareil de photos jetable à chacun des enfants avec pour « mission » de photographier leur « quotidien » dans ces camps de réfugiés qui sont leur seule maison. En été 2010, ils rapportèrent les appareils photos et la section de Jette des FPS s’est chargée de faire développer les films. Les enfants purent ainsi voir les photos qu’ils avaient prises et il leur fut demandé d’attribuer à chacune une légende. Ce sont ces photographies qui font l’objet de l’exposition.

 

L’inauguration eut lieu en présence de Madame Mariem Salma, députée au Parlement sahraouis en exil et de Monsieur Salek Abderrahman, représentant du Front Polisario pour la Belgique et le Luxembourg. Après avoir regardé les œuvres photographiques des jeunes réfugiés,  Madame Salma et Monsieur Abderrahman ont exposé, à l’occasion d’un débat informel, la situation dramatique des réfugiés et les perspectives d’avenir pour leur pays, le Sahara occidental.

 

Remontons le temps. Le Sahara occidental est un territoire de 267.000 km2 situé au Sud-est du Maroc et à l’Est de la Mauritanie. Il a en plus une frontière de quelque 40 km avec l’Algérie. Il fut de 1884 à 1975 une colonie espagnole. En 1973, des Sahraouis indépendantistes fondent le Front Polisario qui signifie Front Populaire de Libération de Saguia el-Hamra et du Rio de Oro, il est issu d’un mouvement plus ancien fondé en 1967, le Front de libération du Sahara. Le Front Polisario est parvenu à fédérer les différents courants au sein du mouvement autonomiste, ce qui lui permit d’entamer une lutte plus efficace contre le colonialisme de l’Espagne franquiste. En 1975, le régime fasciste espagnol affaibli est contraint de promettre non pas l’indépendance, mais l’autodétermination du Sahara occidental.  Ce fut fait à l’occasion du traité de Madrid signé par l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie. Cet accord contenait les germes d’une guerre qui est loin d’être terminée aujourd’hui, le Maroc et la Mauritanie se partageant le territoire du Sahara occidental qui leur fut donnés par l’Espagne.

 

Marche « verte » ou « rouge » ?

 

Le 6 novembre 1975, le roi Hassan II du Maroc organise une « marche verte » à laquelle participent 300.000 Marocains afin d’occuper le Sahara occidental, les Espagnols encore présents fermant les yeux. Ce fut en réalité une expédition sanglante. Il y eut des massacres et des pillages sans que la « communauté » internationale ne lève le petit doigt. C’est pourquoi les Sahraouis qualifient cette « marche » de rouge, rouge  du sang de leur peuple. Pendant ce temps, la Mauritanie occupe le Sud du territoire.

Le Front Polisario rentre dès lors en lutte armée. Il emporte des succès militaires surtout sur les Mauritaniens. Dans la portion de territoire qu’il occupe, à l’Est du Sahara occidental, le Polisario proclame la République Arabe Démocratique Sahraouie.  En 1979, déstabilisée par cette défaite, la Mauritanie abandonne ses prétentions. Le Maroc, lui, poursuit et amplifie l’occupation de la plus grande partie du territoire su Sahara occidental.

 

Le trône et le phosphate

 

Plusieurs raisons poussent le Maroc à poursuivre cette violente occupation. Le régime chérifien est à la merci d’une déstabilisation, aussi voit-il dans cette guerre un excellent moyen de se refaire une aura auprès du peuple marocain. En poussant la fibre nationaliste, le trône désarme les partis de gauche qui sont mal à l’aise dans cette question et il éloigne l’armée vers le Sud, armée ainsi légitimée mais qui pourrait constituer un danger mortel pour la monarchie de Rabat, comme ce fut le cas lors du putsch de 1971. Durant la décennie 1970 – 80, le Maroc refuse de céder un pouce du territoire Sahraoui. En 1981, sous la pression de l’ONU, Hassan II accepte le principe d’un référendum sur l’autodétermination, tout en proposant aux chefs tribaux de faire allégeance. La guérilla menée par le Front Polisario est de plus en plus menaçante. L’armée se livre alors à une répression sanglante. Les pires exactions sont commises : massacres, disparitions de prisonniers, assassinats d’hommes et de femmes jetés d’hélicoptères, etc. Le Front Polisario est repoussé vers l’Est, dans le désert. Un mur est construit pour « protéger » les territoires habités et surtout les gisements de phosphates du Sahara occidental qui permettent ainsi au Maroc d’être le troisième producteur mondial (les deux premiers étant les Etats-Unis et la Chine). Le Maroc est également autorisé à faire des recherches pétrolières en ce territoire. En d’autres termes, la monarchie chérifienne peut en toute impunité piller les ressources du Sahara occidental et se livrer à toutes les exactions à l’égard d’une population martyrisée.

Mohammed VI n’a rien à craindre non plus de la part des défenseurs occidentaux des Droits de l’Homme. Pas un mot d’un tonitruant philosophe germanopratin et de ses sbires. Il est vrai que lorsqu’on possède une riad au Maroc, on est forcément tenu à un certain « devoir de réserve »… Encore une fois, les Droits de l’Homme sensés être universels, sont à géométrie variable.

 

Le mur de la honte et la République en exil

 

Le mur (appelé aussi « de la honte » par les Sahraouis), le plus long avant la grande muraille de Chine, isole complètement l’Ouest du Sahara occidental. Le Front Polisario se divise : des Sahraouis de Tindouf rallient le Maroc, répondant ainsi à l’appel du roi « à rejoindre la patrie clémente et miséricordieuse ». Plus de 160.000 Sahraouis fuient vers l’Est et se réfugient dans le désert au Sud de l’Algérie, dans la région de Tindouf. Des camps rudimentaires sont construits. Ces hommes, ces femmes, ces enfants sont désormais dépendants de l’aide humanitaire pour leur survie.

Cependant, le Front Polisario y organise la République Arabe Sahraouie avec un gouvernement, un Parlement, un pouvoir judiciaire. Ce parlement compte 53 députés dont 18 femmes. Il est élu au suffrage universel et les camps sont organisés administrativement en provinces, départements, etc. Cette organisation assure la cohérence de la population réfugiée et permet de mieux organiser l’aide humanitaire. Ce pouvoir, bien sûr, ne dispose d’aucun moyen propre. Il vit de l’aide humanitaire, particulièrement de celle de l’Algérie, mais aussi de plusieurs ONG sur place, dont Oxfam Belgique qui est présente depuis 1976. e gouvernement assure essentiellement l’éducation et la santé. Des dispensaires existent dans tous les camps et il y a une certaine scolarité. Les jeunes Sahraouis qui en ont les capacités, sont admis dans les Universités algériennes.

 

 

 AFRIQUE-SaharaOccidental-01-01

 

Carte du Sahara occidental. A l'Ouest, l'Océan Atlantique (pêche), au Nord, le Maroc, au Nord-Est l'Algérie et à l'Est et au Sud, la Mauritanie. La flèche verte montre la direction de la marche "verte", la zone jaune striée de vert est la partie occupée par l'armée marocaine et colonisée. La ligne rouge grenat représente le mur de séparation, ou "mur de la honte", la partie verte est la zone occupée par le Front Polisario. On voit près de la frontière entre l'Algérie et le Sahara occidental, Tindouf et les camps de réfugiés Sahraouis. 

 

La reconnaissance virtuelle

 

L’objectif du Maroc est de faire inscrire le conflit avec le Sahara occidental dans une logique de politique intérieure et ainsi lui retirer son caractère international. L’ONU tente alors de débloquer la situation en proposant aux deux parties un plan de paix prévoyant un référendum sur l’autodétermination. La situation reste bloquée car l’ONU considère le Sahara occidental comme une entité autonome mais non comme un Etat indépendant. Cependant l’ONU impose en 1988 un plan de paix entre le Maroc et le Front Polisario prévoyant un cessez-le-feu et un référendum d’autodétermination. Hassan II accepte de l’organiser en 1992. Cette consultation n’a jamais eu lieu car il fut impossible d’avoir un accord sur la composition du corps électoral. Mais la véritable raison est que le résultat de ce référendum consacrerait la victoire franche et définitive de l’un des deux protagonistes du conflit. Le Front Polisario serait sans aucun doute le vainqueur de ce scrutin. Or, le Maroc considère que le Sahara occidental, au nom de ses « droits historiques » est partie intégrante de son territoire.

 

La tension Maroc – Algérie

 

Dès le départ, l’Algérie, le puissant voisin ennemi – ami du Maroc, a soutenu les Sahraouis. Le régime chérifien n’a pas réagi à ce soutien tablant sur un affaiblissement de son voisin lors de la guerre civile des années 1990. En 1998, Abdelaziz Bouteflika est élu pour la première fois président de la République algérienne. Il maintient, en dépit de l’espoir des Marocains, son appui aux Sahraouis et la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique  (RASD). En 2004, c’est autour de l’Afrique du Sud de reconnaître la RASD. Cela a pour conséquence, non seulement un plus grand rapprochement entre les deux voisins, mais aussi un isolement de Rabat. La RASD fait désormais partie de l’Union des Etats Africains tout en n’étant pas reconnue par toutes les nations d’Afrique.

 

Le conflit a un effet sérieux sur l’économie du Maghreb. En 1989 est fondée l’Union du Maghreb arabe regroupant le Maroc, la Mauritanie, l’Algérie, la Tunisie et la Lybie. Cette Union est destinée à créer une zone de libre échange entre ces cinq pays, dans l’idée de constituer la puissance économique du Grand Maghreb. Avec le conflit du Sahara occidental et la mésentente entre le Maroc et l’Algérie, cette Union est mort née. Cela a un coût social et économique considérable pour ces pays. Le « coût du non – Maghreb » concerne des secteurs essentiels comme l’énergie, les banques, les transports, l’agroalimentaire, l’éducation, la culture, le tourisme. Le commerce entre les Etats d’Afrique du Nord représente 1,3 % de leurs échanges extérieurs. C’est le taux le plus bas du monde ! Les conséquences en sont catastrophiques. Si la population peu âgée du Maghreb dispose d’une qualification qui a beaucoup augmenté depuis les indépendances et si les taux de naissance et de mortalité sont devenus beaucoup plus faibles, 50 % des jeunes sont sans emplois. « Remédier à ce déferlement exigerait, pendant deux décennies, un rythme de croissance plus élevé que celui de la Chine » (Francis Ghiles, Le « non-Maghreb coûte cher au Maghreb », le Monde diplomatique, janvier 2010). Or, les frontières fermées coûtent à ces pays la perte de deux points de croissance. Et des milliers de jeunes s’en vont chercher en Europe, souvent au péril de leur vie, une vie qu’ils croient meilleure et plus active.

 

Voilà ce que peut indirectement provoquer un conflit où par avidité et orgueil national, un peuple entier est martyrisé.

 

Les Etats-Unis et la France

 

Les « puissances » jouent un rôle négatif en l’espèce. Les Etats-Unis montrent une grande prudence en cette question. D’un côté, ils soutiennent le Maroc comme pays « ami » de l’occident – ils avaient accepté l’occupation du Sahara occidental par le Maroc en 1975, en raison de la « guerre froide –, mais d’un autre, l’Algérie leur est un puissant allié dans la « lutte contre le terrorisme ». Donc, Washington a toutes les cartes en main pour « persuader » les parties prenantes au conflit saharien de parvenir à un accord viable et durable mais rien ne bouge.

 

La France, quant à elle, a une attitude beaucoup plus négative. Jacques Chirac et puis Nicolas Sarkozy soutiennent ouvertement la position marocaine sur ce dossier. Il est vrai que la France a de puissants intérêts économiques au Maroc, bien plus qu’en Algérie. Elle est en concurrence avec les Etats-Unis qui cherchent à créer une vaste zone de libre échange avec l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Tout cela rappelle les pires moments de l’ère coloniale !  Par l’intermédiaire de James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat américain au moment de la guerre du Golfe, nommé représentant spécial de l’ONU, propose en 2003 un plan quinquennal d’un statut de semi-autonomie du Sahara occidental en attendant l’organisation d’un référendum sur la question de l’indépendance. L’Algérie et le Front Polisario ont accepté ce plan, évidemment rejeté par le Maroc.

 

En 2007, le congrès du Polisario a exigé le départ de la MINUSRO (la Mission des Nations Unies aux Sahara Occidental), mais l’exécutif du Front a décidé de n’exercer aucune pression en ce sens. En 2011, il y aura un nouveau congrès et si rien  n’a bougé, il y a fort à parier que la position du Front se radicalisera et que le cessez-le-feu  datant de 1991 et surveillé par la MINUSRO sera caduc et que les armes reparleront.

 

Ce sont surtout les jeunes générations qui ont recours à la résistance pacifique active et ont réussi à alerter la communauté internationale sur les violations des Droits de l’Homme. Une militante Aminatou Haidar  a fait une grève de la faim en novembre 2009 en Espagne, le Maroc lui interdisant de revenir au Sahara occidental. Elle acheva son action fin décembre 2009 et fut admise à rentrer en son pays. Cette action a sensibilisé l’opinion internationale sur la question des Droits de l’Homme dans ce pays et Christopher Ross, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU a demandé le 28 janvier dernier d’inclure la surveillance du respect des Droits de l’Homme dans la MINURSO.

 

Une autre vision de la diplomatie et de… la politique

 

Il est temps que l’on éradique des relations entre les peuples, le néo-colonialisme dont le Maroc, la France et, dans une moindre mesure, les Etats-Unis, font preuve dans ce conflit.

 

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est fondamental. On ne peut violer les Droits de l’Homme au nom d’une occupation injuste et sans justification sinon géopolitique. Les Sahraouis doivent avoir leur autodétermination et disposer de leurs ressources. C’est l’intérêt de tous !

 

Le phosphate du Sahara occidental ne vaut pas  la violation permanente des Droits de l’Homme et aussi le blocage d’un projet aussi important que l’Union du Maghreb arabe qui, seul, pourrait provoquer le boom économique indispensable au développement de cette région et à l’amélioration du sort des peuples qui l’habitent.

 

En Belgique, la gauche ne bouge pas, de peur sans doute de se mettre à dos l’importante communauté marocaine. La politique de l’autruche n’est certes pas la bonne. Il faut avoir le courage de débattre et de dire que nos principes fondamentaux excluent que l’on ne tienne compte des Droits de l’Homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il est d’ailleurs de l’intérêt du peuple marocain de trouver un accord en la matière et de tenir compte de la volonté d’indépendance du Sahara occidental.

 

Vingt ans d’exil, cela suffit, disent les jeunes Sahraouis ! Les graves violations des Droits de l’Homme doivent être punies. Le pillage des ressources (le phosphate et la pêche) doit cesser. Les Sahraouis ont droit à l’indépendance s’ils le désirent.

 

En tout cas, Madame la Députée Salma et Monsieur Abderrahman nous ont donné une fameuse leçon. Voilà un peuple qui a réussi à organiser en exil un régime démocratique et égalitaire. Par ses traditions de peuple nomade, la femme joue un rôle majeur dans la société, tous sont de fidèles Musulmans tolérants, sans intégrisme.

 

Par l’immobilisme, le sang risque de couler à nouveau. Et cette fois, nul ne pourra ignorer les responsabilités. On peut l’éviter. Il suffit d’un minimum de courage.

 

 

Pierre VERHAS

 

 

Sources :

 

- Yahia H. Zoubir, Le conflit du Sahara occidental enjeux régionaux et internationaux, CERI CNRS, Sciences Po., Paris, mars 2010

 

- Catherine Graciet, Sahara occidental : les enjeux du conflit, Cybercopie, mars 2004

 

- Kadija Finan, L'inextricable conflit du Sahara occidental, le Monde Diplomatique, janvier 2008

 

- Francis Ghiles, le "non-Maghreb" coûte cher au Maghreb, le Monde diplomatique, janvier 2010

 

- Le film "La République en exil" qui fut projeté lors de l'exposition. Il retrace l'histoire du Sahara occidental et montre la vie dans les camps de réfugiés, avec des interviews des exilés et du président du Front Polisario.

 

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Published by pierre verhas
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