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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 22:43

La Sûreté de l’Etat belge est à nouveau sur la sellette. Il y a deux mois, on apprenait par une « fuite » qu’elle surveillait des parlementaires et même une secrétaire d’Etat qui entretiendraient des relations avec l’église de scientologie. Il y a une dizaine de jours, c’est un ex-dirigeant du parti néo-nazi flamingant « Vlaams Belang » qui « avouait » qu’il avait été une taupe de la Sûreté de l’Etat dans ce parti.

 

 Bart_Debie.jpg

Bart Debie, ancien dirigeant du Vlaams Belang affirme qu'il a été une "taupe" de la Sûreté de l'Etat. Dans quel but ?

 

 

Face à cette cacophonie, plusieurs parlementaires expriment leur inquiétude et interrogent la ministre de la Justice, la néolibérale flamande Annemie Turtelboom qui est responsable de la Sûreté, avoue ne pas être informée !

 

 Annemie.jpg

Annemie Turtelboom, ministre de la Justice, affirme ne pas être informée par la Sûreté de l'Etat qu'elle dirige !

 

 

Deux socialistes, le flamand Renaat Landuyt, juriste éminent et bourgmestre de Bruges et le francophone Philippe Moureaux, ancien ministre de la Justice, réagissent avec virulence. Le premier demande la suppression de la Sûreté de l’Etat, le second exige une profonde réforme de ce service. Il ajoute : « J'en ai été responsable comme ministre de la Justice et je n'ai jamais eu beaucoup de respect pour ces gens-là, qui travaillent le plus souvent sur base de rumeurs et qui se laissent aller à de petits jeux ».

 

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Philippe Moureaux apprécie très diversement la Sûreté de l'Etat et souhaite qu'elle soit profondément réformée.

 

 

Tollé de la droite politique avec en tête l’ineffable Armand De Decker, sénateur bourgmestre d’Uccle, qui fustige Landuyt et Moureaux en les traitant d’hommes « dépassés ».

 

 

 

 

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Armand De Decker, membre du Comité R, Sénateur MR de droite, n'apprécie pas les sorties de Landuyt et de Moureaux.

 

 

Pas si simple !

 

M. De Decker veut-il effacer le passé en parlant de « dépassé » ? Si l’on veut comprendre le problème de ce service public qui a toujours laissé planer une aura de mystère sur sa mission, il nous faut évoquer l’histoire. Commençons par une affaire personnelle dont je me serais volontiers passé.

 

Je suis personnellement concerné.

 

En vue d’effectuer une recherche sur un réseau de résistance belge qui a fonctionné dans le Midi de la France, j’ai été obligé de demander à la Sûreté de l’Etat l’autorisation de consulter un dossier se trouvant au CEGES (Centre belge de Recherche sur la Seconde guerre mondiale). Ce fut une fin de non recevoir se référant à la loi sur la protection de la vie privée. Certes, mes activités militantes antérieures et présentes ne doivent pas entrer dans les « normes » de la Sûreté de l’Etat, mais je trouve assez piquant de se référer à une loi sur la protection de la vie privée pour m’empêcher d’évoquer la lutte et le courage de personnes qui ont agi dans la clandestinité voici plus de soixante années ! Je ne vois en outre pas en quoi les informations que je cherche sont « sensibles ».

 

 

 Lettre_Surete.jpeg

Fac similé de la fin de non recevoir que j'ai reçue de la Sûreté de l'Etat pour une recherche historique.

 

 

En dehors de mon cas personnel, il est clair que la Sûreté de l’Etat se permet de décréter ce qui est « sensible » ou non sans justification aucune auprès de sa hiérarchie, à savoir la ministre de la Justice et le Comité R, comité parlementaire composé de six sénateurs, dont Armand De Decker, chargé de la contrôler. Elle va même jusqu’à refuser de transmettre des « informations » à sa propre ministre de tutelle ! Cela est anormal et pourtant cela s’explique, si l’on remonte au passé.

 

Un passé à la fois prestigieux et très lourd

 

Le réseau de résistance que j’évoquais est à l’origine de la constitution de la Sûreté de l’Etat. En effet, en juin 1940, la Belgique et le Nord de la France étaient occupés par les Allemands. Le gouvernement belge s’était exilé à Londres et la partie restée « libre » de la France était gouvernée par le régime pétainiste de Vichy. Auparavant, il y eut un profond désaccord entre le roi Léopold III qui décida de rester en Belgique et le gouvernement qui voulait continuer la guerre avec les Anglais.

 

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Hubert Pierlot, Premier ministre du gouvernement belge à Londres, se méfiait de la Sécurité militaire. Il fut le fondateur de la Sûreté de l'Etat comme organisme civil.

 

 

Le gouvernement de Londres dirigé par le Premier ministre Hubert Pierlot se méfait des éléments de l’armée et de leur service de renseignement qui avaient rejoint l’Angleterre, car il les soupçonnait d’être restés fidèles au roi. Aussi, décida-t-il de fonder un réseau de renseignement civil dirigé par des magistrats qui est à l’origine de l’actuelle Sûreté de l’Etat. Cet organisme s’est considérablement développé à Londres pendant la Seconde guerre mondiale. En Europe occupée, il s’appuya sur plusieurs réseaux de Résistance qui envoyaient des informations « sensibles » à Londres. Ces renseignements ont été indispensables aux Alliés occidentaux pour préparer la contre offensive contre l’Allemagne hitlérienne. Ajoutons que de nombreux résistants ont payé de leur vie ces activités d’espionnage. Nombre d’entre eux furent déportés sous le régime abominable « Nacht und Nebel » dans des camps de concentration. Peu en revinrent. ([1])

 

 Armee_secrete.jpg

Ecusson de l'Armée secrète qui a payé un lourd tribut à son action de Résistance.

 

 

Il y avait donc une collaboration étroite entre le gouvernement Pierlot et les Britanniques. C’était évidemment eux qui exploitaient les renseignements recueillis par les réseaux belges de Résistance qui étaient traités par la Sûreté belge. En 1942, les Anglais franchirent une étape nouvelle : celle de la Résistance armée. « À partir de l’été 1942, le SOE britannique entreprit d’aménager des dépôts de munitions et d’entraîner une armée secrète. Les Anglais mettaient à disposition des équipements radio et des appareils pour transporter hommes et matériel et supervisaient depuis Londres les questions logistiques ainsi que la formation et le débriefing des agents qui étaient envoyés clandestinement derrière les lignes ennemies. Outre les opérations de sabotage dirigées contre l’occupant allemand, l’armée secrète belge collectait également des informations que des agents transmettaient à Londres par radio, courriers ou microfilms. Si l’impact de ce réseau de résistance fut finalement marginal, la stratégie employée fut un véritable modèle du genre. » ([2]) En effet, l’Armée secrète composée essentiellement de militaires restés en Belgique occupée jouit d’un grand prestige encore aujourd’hui. La plupart de ses membres ont payé très cher leur engagement par la torture, la déportation, des exécutions sommaires. L’Armée secrète fut donc en Belgique le premier réseau dit Stay behind.

 

Stay behind

 

Stay behind signifie rester et éventuellement opérer à l’arrière des lignes ennemies. L’Armée secrète en Belgique opéra durant toute l’occupation. Elle portait à l’origine le nom d’Armée de Belgique. Elle fut un des plus importants réseaux : l’Armée de Belgique avait divisé le territoire en cinq zones. Elle compta environ 4.000 membres. Elle paya un lourd tribut : 657 de ses membres dont huit femmes furent exécutés par les Allemands, 2.195 sont morts en déportation, parmi lesquels 52 femmes. Son action consista en sabotages, actions de guérillas, parachutages et aussi… opérations anti-destruction pour ne pas entraver la progression des Alliés.

 

Cependant, après la Libération, si l’Armée secrète fut dissoute, le réseau Stay behind survécut. Le communisme soviétique se substitua comme ennemi au nazisme allemand. Le cas belge est assez particulier. Le gouvernement Pierlot revenu en Belgique dans les fourgons de l’armée britannique associa le Parti communiste au gouvernement. En effet, si sa représentation parlementaire était faible, les communistes avaient constitué le plus important réseau de Résistance en Belgique, le Front de l’Indépendance (FI). Il représentait une force importante et populaire d’autant plus que les Résistants n’avaient pas encore été désarmés. Or, un des premiers soucis du nouveau gouvernement fut de désarmer les Résistants qui représentaient un danger pour le pouvoir. Beaucoup de Résistants ne l’entendirent pas de cette oreille d’autant plus qu’en septembre 1944, l’ensemble du territoire n’était pas encore libéré et l’on craignait une contre-offensive allemande – qui eut effectivement lieu en décembre 1944, la fameuse offensive Von Rundstedt en Ardennes – mais tout fut mis en œuvre pour ôter à la Résistance son poids politique.

 

Stay behind joua son rôle en cette affaire. Il travailla au niveau de la propagande, notamment filmée, qui donnait des informations parcellaires et présentaient les faits de la Résistance comme ayant été des actes héroïques, mais qui appartenaient désormais au passé. Voulant rétablir le régime d’avant-guerre, le gouvernement Pierlot dès sa proclamation à Bruxelles le 8 septembre 1944 rejeta la Résistance pour faire place aux piliers traditionnels que sont les partis, les syndicats, les organisations sociales. D’ailleurs, Londres avait tout prévu.  La Résistance intérieure devait être muselée et surtout désarmée En effet, le gouvernement Pierlot applique la politique dite de « containment » qui vise dans un premier temps à encadrer les forces armées de la Résistance et ensuite à les dénigrer. Tout cela fut fait avec l’aide aussi efficace que clandestine de Stay behind.

 

Le 18 novembre 1944, le gouvernement décréta la dissolution des groupes de la Résistance comme le Front de l’Indépendance, le Groupe G, l’Armée secrète, le Mouvement national Belge, le Groupe Fidelio, etc. Cela provoqua l’indignation de plusieurs d’entre eux, ainsi que des ministres communistes dont deux démissionnèrent avec en plus Fernand Demany qui était ministre sans portefeuille, justement chargé de la Résistance. Si plusieurs groupes acceptèrent d’être désarmés, pour d’autres et pas seulement pour les communistes, et aussi pour une large partie de l’opinion publique et en particulier de la classe ouvrière, le rôle de la Résistance n’était pas terminé. Pierlot prit peur et menaça de faire appel aux forces américaines et anglaises si l’ordre n’était pas rétabli. Le porte-parole de ces armées brandit la même menace. Cela ne découragea pas Fernand Demany qui organisa une marche armée de Résistants pour renverser le gouvernement, le 25 novembre 1944. Celle-ci fut stoppée par les chars canadiens !

 

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Fernand Demany mena la manifestation des Résistants du 25 novembre 1944 réprimée par les chars canadiens.

 

C’en fut fini de la résistance de la Résistance ! La Belgique reprit progressivement son « business as usual ». Les communistes restèrent au gouvernement jusqu’en 1946. Et, par après, le jeu politique traditionnel reprit.

 

La guerre froide

 

Le départ des communistes du gouvernement belge ne fut pas le seul fait du jeu politique interne à la Belgique. Après la conférence de Potsdam, la guerre froide avait commencé et les Américains ne tolérèrent pas que des partis communistes participent à des gouvernements dans des pays sous leur zone d’influence. En effet, dans quatre pays d’Europe occidentale de l’immédiat après-guerre, les communistes étaient au gouvernement : la Belgique, la France, l’Italie et la Tchécoslovaquie ([3]). Tout fut fait pour expulser les communistes. Ils quittèrent le pouvoir en France, en Belgique et en Italie en 1946 et 1947. La situation en Tchécoslovaquie fut différente, car les communistes étaient très populaires et restèrent au gouvernement, malgré les pressions occidentales, jusqu’au fameux coup de Prague de 1948, où les Soviétiques assurèrent leur mainmise sur ce pays.

 

Par après, Stay Behind se scinda en deux : une branche militaire, le SDRA 8 (Service de Renseignement et d’Action) et une branche civile, la STC/Mob (Section Training Communication and Mobilisation). Cette dernière dépendait directement de la Sûreté de l’Etat et était composée de techniciens radios. Le recrutement se faisait dans les milieux catholiques conservateurs et dans les cercles anticommunistes. La STC/Mob « avait pour mission de collecter des renseignements susceptibles d’être utiles au gouvernement dans le contexte d’une occupation ennemie. La section avait aussi la tâche d’organiser des itinéraires sécurisés pour l’évacuation des membres du gouvernement et d’autres personnalités occupant des fonctions officielles. » En gros, il reprenait la structure double de l’Armée secrète qui avait fait ses preuves durant l’occupation. Bref, tout se passait comme si la Belgique était toujours en état de guerre et placée sous la menace d’une occupation étrangère.

 

C’est cette mentalité à la limite de la paranoïa qui a présidé à ces services de renseignement. Il y avait une sorte d’obsession d’une menace extérieure grave et de la présence d’un ennemi intérieur. Et cela est demeuré jusqu’à aujourd’hui.

 

C’est en 1971, soit quelque vingt-six ans après la fin de la Seconde guerre mondiale qu’un comité « Interservices » fut créé afin de coordonner les deux services qui seront également placés sous le contrôle de l’OTAN.

 

L’assassinat de Julien Lahaut

 

Revenons à 1950. L’affaire royale est à son paroxysme. Le retour du roi Léopold III de son exil autrichien et la reprise de ses fonctions après près de dix années « d’impossibilité de régner » sont fortement contestés par les anciens Résistants, l’ensemble de la gauche belge, ainsi que par les libéraux laïques. Le roi, par contre, bénéficie du soutien de l’Eglise et du parti catholique, ainsi que des éléments de droite. Un gouvernement homogène social-chrétien commet la grossière erreur d’organiser une consultation populaire, pensant qu’une large majorité des Belges souhaitait la remontée sur le trône de Léopold III. Cette consultation donne effectivement une majorité favorable au roi, mais l’analyse de ce scrutin montre une profonde division de l’opinion publique dans les trois régions du pays : la Wallonie est fortement anti-léopoldiste, Bruxelles donne une faible majorité au roi et la Flandre plébiscite le souverain. Dès lors, la tension est à son comble. Pour la première fois dans son histoire, la Belgique se trouve sous la menace d’une guerre civile.

 

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Léopold III et son épouse, Liliane Baels, n'accepta jamais le régime démocratique belge.

 

 

Les milieux de droite n’avaient pas attendu 1950 pour réagir. D’après l’historien Etienne Verhoeyen, des éléments prirent contact avec un officier supérieur américain du nom de Parker, sans doute un dirigeant de la CIA  dès 1948 et souhaitèrent renforcer Stay Behind  afin de préparer une résistance anticommuniste et d’organiser une campagne de restauration léopoldiste. Cela eut d’importantes conséquences par après.

 

Au terme d’une répression féroce, il y eut quatre ouvriers tués par la fusillade de la gendarmerie à Grâce Berleur (l’ancien nom de Grâce Hollogne près de Liège) le 30 juillet 1950. La gauche wallonne organisa une marche sur Bruxelles. Le Premier ministre catholique Duvieusart prit peur. Il n’y avait plus qu’une issue pour éviter l’insurrection : l’abdication du roi Léopold III.

 

 

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Funérailles à Grâce Berleur des quatre travailleurs assassinés par la gendarmerie.

 

 

Le 11 août 1950, le fils aîné de Léopold III, le Prince Baudouin, prête le serment constitutionnel devant les Chambres réunies. Un député communiste cria : « Vive la République ! ». On attribua son cri à Julien Lahaut, le président du Parti communiste. Sept jours plus tard, le 18, Julien Lahaut est assassiné devant son domicile à Seraing.

 

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Julien Lahaut, homme de tous les combats pour la Justice, fut assassiné le 18 août 1950.

 

 

Ce crime déclencha un profond mouvement d’indignation en Belgique. Ce pays n’est pas habitué à des assassinats politiques et Lahaut jouissait d’un énorme prestige dans l’opinion bien au-delà des milieux communistes. Il était député communiste de Liège en 1940. Il avait organisé la manifestation des 100.000 en mai 1941 contre Degrelle. Il fut arrêté par les Allemands le 22 juin 1941, le jour du déclenchement de l’offensive allemande contre l’URSS. Il fut torturé au Fort de Huy, puis condamné à mort et déporté à Mauthausen d’où il fut libéré le 28 avril 1945. Lahaut reprit son siège de député où il poursuivit son combat politique.

 

Cet assassinat ne fut jamais résolu. Plusieurs observateurs virent la main de Stay Behind derrière ce forfait. En effet, Lahaut faisait peur aux milieux réactionnaires. Le cri « Vive la République ! » avait profondément choqué la droite conservatrice. Aussi, tout fut sans doute fait pour entraver l’enquête qui fut classée sans suites en 1972.

 

En 2008, le Sénat de Belgique se pencha sur la question et par une résolution, confia au CEGES le soin de reprendre l’enquête, non pas policière, mais historique pour savoir ce qu’il s’était réellement passé. Un budget de 150.000 Euros pour ce faire fut voté et ajouté à celui du département de la Politique scientifique. Suite à des pressions – sans doute du Palais royal ? – la ministre libérale Sabine Laruelle supprima ce crédit, sous prétexte d’économies budgétaires. En réaction, la députée européenne socialiste de Liège, Véronique De Keyser lança une souscription publique pour assurer le financement de la première partie de l’étude historique sur cet assassinat. Elle réussit à rassembler 40.000 Euros de dons de citoyens et de quelques communes. Les premiers résultats furent rendus publics le 9 mars 2012 et ils sont édifiants ! Si on lit le compte-rendu qu’en a fait le journaliste Christian Laporte dans La Libre Belgique :

 

 

 

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Véronique De Keyser présentant le 9 mars 2012 au CEGES les auteurs (à sa droite) du rapport intermédiaire sur l'assassinat de Julein Lahaut

 

« Manu Gérard [un des historiens auteurs du rapport] l’a montré vendredi en donnant des précisions intéressantes sur le « modus operandi » de l’agression mais il a surtout pu mettre la main sur un drôle de rapport daté du 31 août 1950 sur l’Activité du Réseau pendant le mois d’août 1950. Le « Réseau » ? A l’évidence un groupement de personnes redoutant l’invasion de l’Europe par l’URSS réuni autour de certains responsables de la Brufina et de la Banque de Bruxelles. Et dont un personnage-clé fut André Moyen, agent de renseignement et d’action qui traverse notre Histoire de la Seconde Guerre jusqu’à l’indépendance du Congo. Personnage devenu fantasque aux yeux de confrères spécialisés dans l’info judiciaire dans les dernières années de sa vie, il semblait pourtant très bien informé dans cette note dont il s’avère qu’elle fut transmise à l’ancien ministre de l’Intérieur Albert De Vleeschauwer (rentré récemment dans l’actualité par une biographie de Bert Govaerts) mais aussi transmise à d’autres personnalités comme le chef de la Sûreté militaire de l’époque. Le plus étonnant est que deux semaines à peine après l’attentat de Seraing, André Moyen y évoque « une exécution » de Lahaut par « un groupe apolitique et même antipolitique, patriote et désintéressé qui n’avait cru d’abord entrer en lice qu’après l’invasion soviétique. C’est une sorte de synarchie qui a ses gens jusque dans les enceintes les plus fermées et, pour le cas Lahaut, jusque dans les enquêteurs ». Le texte dont Manu Gérard n’entend à ce stade tirer aucune conclusion est très interpellant. D’autant plus que Moyen aida au même moment De Vleeschauwer craignant un attentat anti léopoldiste à se réfugier en France mais en outre, le 12 septembre 1950, le gouvernement Pholien décida d’écarter les communistes des services publics. Se greffent aussi là-dessus les agissements d’un Bloc anticommuniste belge qui avait l’intention de commettre des attentats contre les leaders du PCB. Un petit monde où se croisent diverses personnalités guidées par une proximité idéologique. Manu Gérard veut coucher ces hypothèses sur papier mais il y a presque une certitude : le président du PCB n’a pas été abattu pour avoir crié « vive la République ». Le projet de l’abattre était déjà dans les cartons sinon dans les esprits. » Donc, il est évident que ces groupes ultra royalistes et anticommunistes avaient des relations étroites avec la Sûreté militaire, donc le SDRA 8. D’autre part, les historiens du CEGES ont établi que ces milieux étaient en contact étroit avec un officier supérieur américain à Paris.

Si on connaît les assassins de Lahaut, les trois frères Devillé, famille originaire de Halle, un quatrième a été « négligé » par les enquêteurs : un certain Goossens connu pour militer dans les milieux léopoldistes et qui a dû être le chef du commando des tueurs.

Ici encore, Stay behind n’est manifestement pas loin. On aura sans doute l’occasion d’en savoir plus dans quelques mois, puisque le ministre socialiste de la Politique scientifique, Paul Magnette, a débloqué un crédit de 320.000 Euros pour que le CEGES puisse poursuivre ses investigations.

 

Vers Gladio

 

Les années soixante virent monter en Europe occidentale un large mouvement opposé aux guerres coloniales et aussi contre les armes nucléaires et plus tard contre la guerre américaine au Vietnam. Les années qui suivirent les contestations étudiantes de 1968 connurent une radicalisation de l’extrême-gauche, surtout en Allemagne, en Italie et en France.

 

Des groupes radicaux adeptes de la violence armée s’attaquent à des cibles symboliques surtout en Allemagne et en Italie. Leur objectif est d’impressionner la population et de déstabiliser les régimes en place. Si les Brigades rouges et la Fraction armée rouge – groupe Baader Meinhof ont mené des campagnes sanguinaires, elles n’atteignaient pas – et sans doute ne visaient pas – les centres névralgiques du pouvoir en place, ce qui a fait dire à Umberto Eco : « Le terrorisme frappe la périphérie de la société ». L’assassinat du patron des patrons allemands n’a rien changé à la politique économique et sociale de la RFA. Par contre, l’exécution du Premier ministre Aldo Moro, le 9 mai 1978 a eu des conséquences politiques  importantes : elle a mis fin au processus de « compromis historique » entre la démocratie chrétienne italienne et le parti communiste dont Moro était le maître d’œuvre avec le secrétaire général du Parti communiste italien Enrico Berlinguer.

 

 

 

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Aldo Moro entre les mains des "Brigades rouges" exécuté le 9 mai 1978. Une gigantesque manipulation ?

  

Ce compromis ne plaisait ni aux Soviétiques, ni aux Américains. C’est à partir de l’assassinat d’Aldo Moro que l’on commence à parler de Gladio.

 

Gladio (le glaive en Italien) est le bras armé de Stay Behind. Le juge Rosario Priore qui a traité le dossier Aldo Moro et plus tard celui de la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II, a soutenu que les Brigades rouges avaient reçu le soutien logistique de la STASI (les services secrets est-allemands) manipulés par Gladio. Cela n’a jamais pu être prouvé, mais cette hypothèse est plausible. Pourquoi ?

 

 

 rosario_priore.jpg

Rosario Priore fait partie de ces juges italiens qui affichent leur indépendance. Il est convaincu du rôle majeur de Gladio dans la "stratégie de la tension".

 

 

L’extrême-droite italienne, Gladio et la fameuse loge maçonnique P2 ont mis en place en Italie ce qu’on a appelé la « stratégie de la tension » avec l’appui extérieur de la CIA. L’objectif de cette stratégie était d’empêcher en manipulant aussi bien les groupuscules terroristes d’extrême-gauche que d’extrême-droite toute venue au pouvoir en Italie de la gauche même social-démocrate.

Pour le juge Priore, la stratégie de la tension doit donc être comprise non pas en regard de la Guerre froide mais dans un contexte de conflits larvés entre les puissances occidentales autour de la Méditerranée et du Proche-Orient.

«Nous avons été en guerre sans que les simples citoyens le sachent», affirme Rosario Priore, qui souligne notamment que « l’hégémonie sur la Méditerranée et le contrôle des sources énergétiques ont placé l’Italie en collision avec l’axe américano-britannique qui n’a pas supporté son rapport privilégié avec la Libye ».

Alors que l’on n’a jamais retrouvé les commanditaires de l’attentat de la piazza Fontana, qui à Milan, le 12 décembre 1969, fit 16 morts et enclencha une escalade dans la répression policière et les violences des groupes armés, ce qui fut le signal du début des «années de plomb».

Ainsi, tout cela fait partie d’un colossal jeu géopolitique dans lequel des pays européens comme l’Italie et la Belgique, places éminemment stratégiques en Europe, sont de simples pions manipulés par les grandes puissances et particulièrement les Etats-Unis, l’Union soviétique commençant à entamer son déclin et le Moyen-Orient  s’invitant suite à la crise pétrolière et au conflit israélo-palestinien.

 

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Eisenhower avait pourtant averti le monde en 1960.

 

 

La Sûreté de l’Etat belge emberlificotée dans Stay Behind et Gladio est dès lors un simple instrument utilisé par des forces plus puissantes que des Etats, forces qui ont été dénoncées dès 1960 par le Président des Etats-Unis en personne, lors de son dernier discours à la nation américaine, Dwight David Eisenhower.

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 



[1] C’est justement sur un de ces réseaux, le Réseau Sabot, que je travaille en vue d’une commémoration en France. Il s’agit d’un réseau qui s’est constitué dans le Midi de la France, en zone non occupée,  afin d’envoyer des renseignements à Londres. Le Réseau Sabot est considéré comme à l’origine des activités du nouvel organisme gouvernemental de renseignements à l’origine de l’actuelle Sûreté de l’Etat belge. Le dossier que je souhaite consulter doit passer par l’autorisation de la Sûreté. Or, ce dossier appelé le « Fonds de la Sûreté de l’Etat » dont une partie est publique et figure sur la « toile », contient en ce qui concerne le Réseau Sabot les dossiers personnels de ses membres. C’est justement cela dont j’ai besoin pour préparer ces commémorations. Aussi la raison de cette interdiction m’échappe et est une entrave à la recherche. Les protagonistes sont décédés depuis longtemps et mon objectif est justement de les honorer. En outre, l’inventaire du « Fonds de la Sûreté de l’Etat » figure lui aussi sur la « toile »… Allez comprendre !

[2] Danièle Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN, (traduit de l’anglais), Ed Demi Lune, 2011.

[3] La Tchécoslovaquie bien que libérée et occupée par l’Armée Rouge avait reconstitué une démocratie parlementaire. Le gouvernement comprenait les communistes qui étaient très populaires auprès de la classe ouvrière et de la paysannerie.

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Published by pierre verhas
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