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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 22:24

Un mien ami m’a rappelé il y a peu qui était André Pieyre de Mandiargues, cet écrivain, poète, romancier, dramaturge né en 1909 à Paris et y décédé en 1991 et qui a marqué la génération d’après-guerre. Un roman de l’auteur, La Marge, l’a marqué. Je ne l’ai toujours pas lu. À l’écouter, je me disais que j’avais encore raté une occasion.

 

 

La Margeretrace l’histoire d’un homme, Sigismond, qui part à Barcelone, à la place d’un cousin, en mission de représentant de commerce. Il y apprend le suicide de sa compagne. Effondré, il n’a d’autres recours que de se mettre en marge où il vit un parcours initiatique en errant dans le quartier des prostituées de la capitale catalane. Mais, c’est aussi la dictature franquiste et Mandiargues affuble l’abominable dictateur du surnom de « furhoncle » qui est la contraction de « führer » et de « furoncle », cette infection purulente et douloureuse suppurant sur le derme.

 

 

L’auteur décrit l’ambiance de ce régime où la peur et la pauvreté forment un ménage sans avenir. L’auteur écrit : «  Beaucoup ont perdu la fierté, mais sous leurs vêtements misérables, dans leurs corps chétifs, ils sont distingués par une spéciale noblesse que l’on reconnaît avec un peu d’attention et quelque habitude et qui est celle de la défaite. La grâce des vaincus les habite. Avec moins d’évidence, à cause d’une verdeur qui tient au muscle, à l’estomac, et au sexe, elle habite aussi leurs cadets, qui ont grandi sous la loi du furhoncle, et dont il est reconnaissable qu’ils marchent, courent, dansent, boivent, se cognent ou s’étreignent comme s’ils vivaient en état provisoire d’évasion, dans le bonheur fiévreux de la liberté provisoire ». L’état provisoire d’évasion, la consolation des gens sans espoir.

 

 

Franco, le furhoncle, a fini par mourir. L’Espagne est devenue une démocratie, certes quelque peu surveillée. La liberté a été retrouvée, des avancées que l’on croyait impossibles comme la dépénalisation de l’IVG, se sont menées sans trop de heurts. La crise financière de 2008 et la crise immobilière espagnole stoppèrent net ce mouvement vers le progrès et plus de liberté. Un gouvernement conservateur a été mis en place. Il a commencé par une sévère politique d’austérité appuyée par la Commission européenne et le FMI. Les droits sociaux ont été bafoués. Et comme cela ne suffisait pas, ce pouvoir s’attaque au droit à l’avortement. Il programme une terrible marche arrière. Les nombreux mouvements de protestation en Espagne et aussi dans les pays de l’Union européenne semblent rester lettre morte jusqu’à présent.

 


 FPS_avortement02.jpg

Le 24 janvier dernier à Bruxelles, les Femmes Prévoyantes Socialistes à la tête de la manifestation de protestation contre la loi d'interdiction de l'avortement en Espagne qui est partie de l'ambassade d'Espagne pour se rendre à l'esplanade du siège bruxellois du Parlement européen. Plus sympathique que les braillards réactionnaires à Paris et à Madrid !


 

Mais, il y a aussi des mouvements de masse favorables à ce retour en arrière et qui le clament haut et fort. Ils rassemblent la frange la plus conservatrice de la société ibérique. Des catholiques intégristes aux nostalgiques du franquisme. Comme le disait un analyste politique, le PPE au pouvoir (parti populaire espagnol incorporé au groupe PPE – parti populaire européen – d’obédience chrétienne) est un parti de droite qui a intégré l’extrême-droite.

 

 

Et l’Espagne n’est pas seule ! En Italie, les IVG deviennent de plus en plus difficiles à cause de la clause de « conscience » de gynécologues pour refuser de pratiquer des avortements. En Belgique, plusieurs médecins font aussi état de l’objection de conscience pour éluder cet acte. Mais, l’Eglise attaque également. C’est ainsi que pour faire pression sur des parlementaires, Mgr Léonard, l’archevêque de Bruxelles-Malines, a décrété une journée de prière et de jeûne. 

 

 

Mais c’est en France que le conservatisme se montre le plus virulent.

 

 

Les manifestations contre Hollande le 14 juillet, les jacqueries des bonnets rouges bretons, l’affaire Dieudonné ont attisé les tensions déjà exacerbées par le chômage endémique et la précarité qui s’étend. Et cela s’accélère ! À trois reprises depuis le début 2014, la France réactionnaire, la France antisémite, la France raciste, la France intégriste, la France de Pétain et de Maurras, cette France répugnante que d’aucuns pensaient à jamais enterrée, a battu les pavés de Paris et de plusieurs métropoles françaises !  La première fois, ce fut très violent. Ensuite, cela s’est calmé, mais les démonstrations furent à chaque fois massives. Le cycle provocation répression était une fois de plus enclenché.

 


 manif-pour-tous.jpg

La "Manif pour tous" à Paris dimanche 2 février. Nettement moins sympathique. Pas content ? Nous non plus !

 

Le cri « Dehors les Juifs ! » plus jamais entendu depuis la Libération, comme l’a rappelé Robert Badinter, témoigne d’une déliquescence de l’opinion, que la France n’a connue que lors de toutes ses graves crises : l’Ordre moral est né après la terrible défaite de 1871 et l’écrasement de la Commune de Paris, l’affaire Dreyfus fut exacerbée dans un climat de grave crise sociale et de répression du mouvement ouvrier. Après la tentative de prise de pouvoir fasciste en février 1934 consécutive de la grande crise de 1929, le Front populaire eut la force de rétablir la démocratie. Cependant, la débâcle de 1940 amena la « révolution nationale » de Pétain, avec son cortège de décrets d’interdiction et de persécution des Juifs, des Francs-maçons, des Communistes, des Résistants pour aboutir à l’abomination du Vel d’Hiv’ en 1943. En 1958, suite à la guerre d’Algérie, s’il n’y avait eu l’autorité et le prestige de Charles de Gaulle, la République aurait été à nouveau ébranlée.

 

 

En réalité, le furhoncle en sommeil se nourrit pour se réveiller de la faiblesse du corps politique et social.

 

 

Aujourd’hui, les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’interminable crise financière provoque un chômage jamais atteint, la pauvreté prend des proportions catastrophiques et personne n’offre une alternative crédible. Ainsi, le mouvement réactionnaire ressuscite parfois encouragé par le pouvoir en place, comme en Espagne. Il revendique essentiellement un retour au rigorisme moral sous la tutelle de l’Eglise, tandis que le pouvoir installe la rigueur de l’austérité. Il n’est donc guère étonnant que le gouvernement Rajoy dépose ces temps-ci son projet d’interdiction de l’IVG. Rigorisme moral et rigueur économique, ou régressions morale et sociale font bon ménage.

 

 

Il restait une seule carte à la gauche de gouvernement : sa capacité à mettre en œuvre des réformes sociétales. Aujourd’hui, elle l’a perdue.

 

 

Il était d’ailleurs illusoire de dissocier le social du sociétal, comme le souhaite la frange « bobo » de la gauche de pouvoir. On ne bâtit pas une société égalitaire et sans discrimination sur un corps social décharné.

 

 

L’historienne Danielle Tartakowsky livre une intéressante analyse dans « Libération » du 5 février. « Ce qui est nouveau, c’est effectivement la force de l’expression de cette France [catholique conservatrice]. Une réalité qui a pris une forme spectaculaire avec des démonstrations indéniablement de masse orchestrée par la Manif pour tous. L’autre fait marquant, c’est l’absence de riposte de la gauche : son silence et sa très grande difficulté à occuper le terrain. Quand je dis gauche, je parle de formes à construire, à inventer, et non pas de la gauche institutionnelle telle qu’elle existe. La manifestation des ligues factieuses, le 6 février 1934, a eu pour conséquence d’engager le processus du Front populaire et les droites ne sont plus descendues dans la rue jusqu’au 30 mai 1968. Mais, à gauche, on n’a jamais eu de mouvements de masse sans que les organisations syndicales y jouent un rôle majeur. »

 

 

Le vide laissé par ce que Madame Tartakowsky appelle la « gauche institutionnelle » a été comblé par cette droite réactionnaire. Tout simplement parce que la gauche a perdu sa substance. En pliant devant les diktats néolibéraux, elle s’est séparée des organisations ouvrières, du monde du travail. Aussi, il y a belle lurette que les syndicalistes ne collaborent plus avec la gauche de pouvoir. En Belgique, il y a encore des liens organiques mais de plus en plus ténus entre les syndicats et la gauche politique.

 

 

Ainsi, des réformes sociétales sont impossibles à réaliser sans l’appui des organisations syndicales, du monde du travail. Voilà la grande erreur de la gauche de gouvernement et de sa « base » bobo.

 

 

Le pire : Hollande, très vite, a cédé à la rue. Par peur ? Comme si ces réformes ne lui plaisaient pas au fond de lui-même ? Déjà, lors du débat sur le mariage gay, il a voulu introduire une clause de conscience pour les maires ne voulant pas marier des homosexuels. Il dut reculer, là aussi.

 

 

Cela aura de sérieuses conséquences. Non seulement, tous les projets de réforme du statut de la famille, une éventuelle révision de l’interdiction de l’euthanasie sont reportés – autrement dit enterrés – en outre, loin de calmer le jeu pour soi-disant se consacrer exclusivement à cette fameuse courbe du chômage qui s’obstine à ne pas s’inverser, la mouvance réactionnaire s’est renforcée et reste plus que jamais déterminée à inverser l’ordre des choses quitte à acculer le pouvoir à la démission. Ludovine de la Rochère (la bien nommée !) , la présidente de la Manif pour tous a averti : « Si le gouvernement espère calmer l’inquiétude profonde qui habite les familles et la société en se contentant de repousser l’examen d’un projet de loi. Il commet une erreur. »

 

 

Si on n’y prend garde, toute nouvelle avancée en matière éthique pourrait être exclue pour longtemps et l’application des lois existantes notamment concernant l’avortement entravée, comme cela se passe avec « l’objection de conscience » de certains gynécologues, sans compter les pressions sur d’autres.

 

 

Le furhoncle suppure à nouveau. Et à travers le temps, il prend plusieurs formes. Aujourd’hui, ce n’est plus le vieux dictateur reclus dans son palais, mais un système complexe et inaccessible qui s’installe petit à petit en attisant la force exacerbée des préjugés, l’individualisme qui laisse la place à la somme des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général, en démantelant les solidarités au profit d’une société atomisée, sans défenses, sous le joug  d’une élite mondialisée aux manettes des grands organismes supranationaux et des plus puissantes multinationales qui imposent leur seule loi, leur unique modèle culturel.

 

 

Ah oui ! C’est un ami qui m’a ouvert les yeux sur cette nocive et dégoûtante infection qui l’inquiète autant sinon plus que moi. Qui est –il ? Un « infâme » syndicaliste gauchiste ? Non, un banquier.

 

 

 

Pierre Verhas

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Published by pierre verhas
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commentaires

Theijs, Robert 07/02/2014 12:02

Excellent article,j'ai cependant une petite remarque, les instances syndicales ont aussi tendance au BOBO, ils nagent dans le même bocal que les politiques, couroi de transmission oblige. Dans tout
prolétaire il y à un bourgeois qui sommeille, surtout lorsque il veut plonger dans le bocal.
Bob