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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 18:07

 

 

 

Nous avons commencé cette série d’articles par le « krach 2 », la crise de Dubaï  dont on ne parle plus, nous avons poursuivi par le « krach 3 », la crise grecque et aujourd’hui, le « krach 4 », la crise de l’Euro, cette vraie-fausse monnaie qui subit une crise tout à fait prévisible. Entre temps, vous avez eu l’occasion, cher lecteur, chère lectrice, de lire quelques autres articles sur le sujet.

 

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De Dubaï à                                                               acropole_1262821463-copie-1.jpg

 

L’accord de garantie de 750 milliards d’Euros de dimanche 9 mai est de la poudre aux yeux. Une caricature montre Fillon annoncer à Sarkozy : « Les contribuables et les marchés sont inquiets », et Sarkozy de répondre : « Rassurons les marchés ! ».

 

« Rassurer les marchés » est le seul but de cet accord. D’ailleurs, dans la soirée de dimanche, un haut fonctionnaire européen a déclaré à une TV : « Nous devons arriver vite à un accord, car les marchés ouvrent dans quelques heures ». C’est révélateur de l’état d’esprit de nos « dirigeants » européens.

 Le « coup d’Etat silencieux »                                      à la Grèce, le même processus

 

Le bloggeur français Malakine ( http://horizons.typepad.fr/accueil/2010/04/le-coup-detat-silencieux. html ) a trouvé cette formule pour décrire ce qui se passe. En effet, on assiste à un bras de fer entre deux pouvoirs : le pouvoir politique en plein déclin et le pouvoir financier en grande expansion. Dans cette affaire grecque, le pouvoir financier a gagné et le politique s’apprête à passer sous les fourches caudines. Comme l’écrit le bouillant député européen français Jean-Luc Mélenchon dans « Le Monde » du 11 mai : « Déficit des retraites ou crise de l'euro : tout revient à la question de la prédation croissante que la finance opère au détriment du travail sur la richesse produite. L'appauvrissement des Etats, comme des particuliers, et les dettes qui en résultent n'ont pas d'autre origine ! C'est cette réalité que Jean Peyrelevade couvre d'opprobre : "Démagogie", "mensonge", "réalité travestie" »

 

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Jean-Luc Mélenchon : une gauche lucide

et sans compromission, jusqu'à présent

 

Tout se trouve dans ces quelques mots. D’un côté, un homme politique, comme plusieurs économistes, dénonce la mainmise de la haute finance sur les Etats et le travail et d’un autre, un hobereau du néo-libéralisme fustige le manant en le traitant de menteur.  Notons au passage que Jean Peyrelevade est membre du MoDem de François Bayrou, ancien patron à Suez, condamné en 2006 à 500.000 dollars d’amende pour avoir fait de fausses déclarations à la FED américaine dans le cadre de l’affaire « Executive Life ». Il s’agit d’un affairiste chrétien libéral bon teint. Un homme d’avenir, quoi !

 

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Jean Peyrelevade : le prototype du

politicien arrogant, affairiste et godillot

 

Cependant, la haute finance a été beaucoup plus loin cette fois-ci. Elle a franchi une étape décisive : imposer à l’Union européenne ses desideratas politiques.  

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Si on part de la crise financière de septembre 2008, on sait que pour « sauver » les banques, les Etats de l’Eurozone ont accru considérablement leur dette. A priori, ce n’était pas grave car les taux d’intérêts étaient fort bas et les banques s’étaient engagées à rembourser les aides le plus rapidement possibles. Or, il était évident que cette explosion de l’endettement public aurait de graves conséquences. Même si personne ne s’attendait au Krach de la bulle obligataire si rapidement, cette nouvelle crise n’a rien d’une surprise. Cela fait longtemps que les penseurs du système nous annoncent qu’il faudra tôt ou tard régler la facture de la crise. On y est.

 

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Image de la crise en Grèce : angoisse devant

un bureau de change

 

Le cas Grec n’a rien d’un cas isolé. Le système financier a pris le plus faible pour commencer son attaque. Les explications folkloriques du style « comptes trafiqués » (avec l’aide de Goldman Sachs, on l’oublie assez vite) ne sont que poudre aux yeux par rapport à l’ampleur du problème. Aujourd’hui, tous les Etats se retrouvent dans une situation d’insolvabilité potentielle. Compte tenu des maigres perspectives de croissance dans les anciens pays industrialisés, et des besoins sociaux qui ne cessent d’augmenter (chômage de masse, soutien aux secteurs en difficultés, dépenses de santé, retraites, vieillissement …) suite à la politique menée sous la pression de la haute finance de limitation des salaires au profit d’augmentations importantes du capital. Mélenchon écrit : « Ce partage injuste de la richesse est stable depuis vingt ans (…). C'est précisément parce que la révolution néolibérale a permis pendant tout ce temps au capital d'accroître sa ponction sur les salariés à mesure qu'ils produisaient davantage et moins cher ! Car le décrochage est bien plus fort : en 1982, salariés et chômeurs représentaient 84 % de la population active et se partageaient 66,5 % de la richesse, selon les chiffres de la Commission européenne ; ils constituent aujourd'hui 92 % des actifs, mais ne perçoivent plus que 57 % des richesses. Non seulement la part des travailleurs s'est réduite, mais elle est divisée entre davantage de salariés !

 

Cet appauvrissement du travail est odieux, car, depuis 1982, la richesse créée par actif a augmenté de 30 %. Ces fabuleux gains de productivité réalisés par les travailleurs ont été largement accaparés par le capital : dans les années 1980, 2 points de PIB par an étaient redistribués aux salariés ; depuis les années 1990, le ratio est tombé à 0,7 point de PIB par an ! »

 

Les Etats sont tous devenus structurellement déficitaires. Pour prendre l’exemple de la France, on estimait à environs 3% le taux de croissance nécessaire pour assurer l’équilibre des finances publiques. Désormais la croissance potentielle est estimée entre 0.8 et 1.5 %. Cela veut dire qu’il sera impossible de revenir à l’équilibre sans de drastiques mesures de restrictions imposées par le monde de la finance. Or, ces politiques de restrictions créent la déflation en baissant la consommation des ménages et en empêchant les Etats d’accroître leurs recettes. L’effet réel sera : un accroissement des déficits publics et de l’endettement… au plus grand profit des banques !

 

En soi, il s’agit déjà d’un défi historique pour tous les Etats qui devront trouver les moyens soit de renouer avec une croissance soutenue en modifiant substantiellement leur modèle économique, soit de réduire drastiquement le périmètre de leur Etat providence, soit probablement les deux. Mais si on ajoute la pression des marchés financiers, l’équation devient franchement impossible. De plus, il ne faut pas oublier que l’Europe connaît une désindustrialisation de plus en plus importante par les nombreuses fermetures d’usines et les délocalisations qui l’empêchent de retrouver un taux de croissance suffisant pour retrouver l’équilibre financier nécessaire. Les Etats européens sont donc pieds et poings liés, sont devenus incapables de toute politique, l’Etat-Providence se délitera par un accroissement dramatique du chômage et de la pauvreté.

 

L’insolvabilité des Etats conduira les marchés à revoir à la hausse les taux d’intérêts des fonds qu'ils prêtent, ce qui va accroître les dépenses des Etats via la majoration du paiement des intérêts  et réduire leurs ressources fiscales via la contraction de l’économie induite par la rigueur. L’intervention des marchés financiers en tant que « régulateur » du bon niveau de la dette publique est donc le plus sûr moyen de transformer rapidement une situation d’insolvabilité virtuelle en banqueroute réelle !

 

« Apocalypse now » n’est plus une fiction !

 

Le politique étant désormais dans l’impossibilité d’agir, il y a vide du pouvoir et celui-ci sera repris par la haute finance par l’intermédiaire de ses représentants. Ainsi, la proposition de Barroso de mettre sous tutelle de la Commission européenne et d’ECOFIN les budgets nationaux au nom du respect absolu du Pacte de stabilité, ce traité kafkaïen inapplicable, en fait partie. Quelles conséquences cela aura-t-il ? En premier lieu, les Etats membres ne seront plus maîtres de leur propre politique – ce sont les budgets qui donnent à l’Etat les moyens d’exécuter sa politique –, deuxièmement, le déficit démocratique est énorme puisque les Parlements seront obligés d’accepter les diktats d’ECOFIN et de la Commission. Les Etats seront placés sous tutelle. Cela s’appelle tout simplement la fin du politique !

 

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Le bonheur de Barroso : il a

atteint son objectif de démantèlement

des Etats membres.

 

L’économiste français Frédéric Lordon tire les conclusions avec lucidité : « C’est donc peut-être, dans ce chaos, une époque qui s’apprête à se refermer. Une époque dont le symptôme aura été le surendettement généralisé. Le paradoxe veut que ce soit un symptôme parfaitement libéral, là où le libéralisme se targue d’être le discours même de la vertu. Car tous les surendettements dérivent de la déréglementation générale. Le surendettement privé est le produit de la compression des revenus entraînée par la flexibilisation du marché du travail, la concurrence et la contrainte actionnariale. Le surendettement bancaire vient des joies de l’effet levier, quand il s’agit de pousser toujours plus haut la rentabilité financière des paris spéculatifs. Le surendettement public est l’expression de l’idéologie de la défiscalisation – et accessoirement des déséquilibres conjoncturels que l’instabilité d’un système de marché libéralisé ne cesse de recréer. »

 

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Frédéric Lordon : un des rares économistes à

avoir le courage de ne pas être dans la "ligne".

 

C’est donc une véritable révolution que nous vivons. La fin du politique signifie à terme l’effondrement de tout l’édifice issu des Lumières et de la Révolution française et aussi la disparition du Pacte social issu de la guerre qui a fondé la sécurité sociale en Belgique et le programme du Conseil national de la Résistance en France qui a instauré les principes de base de la solidarité sociale non seulement par ce qu’on appelle l’Etat-providence, mais aussi par l’épanouissement des services publics considérés à l’époque comme facteurs de progrès social et économique. Ce modèle s’est étendu aux autres pays d’Europe occidentale comme l’Allemagne et l’Italie. On l’a d’ailleurs appelé à tort ou à raison « Le modèle rhénan ».

 

La fin de l’idée européenne

 

L’idée d’une union européenne née des atrocités de la dernière guerre mondiale s’est aussi écroulée. Des politiques chrétiens comme Schuman, Monnet, Gasperi et sociaux démocrates comme le Belge Spaak ont cru sans doute naïvement dans les années 1950, laissons-leur ce crédit, que l’union des économies des Etats membres entraînerait l’union politique. Funeste illusion ou innommable supercherie, qui sait ? L’union politique n’a jamais connu un semblant de réalisation, les Etats membres restant jaloux de leurs prérogatives. L’union économique a changé de nature avec le Traité de Maastricht. Non seulement, il fonde l’union monétaire avec, à terme, l’Euro, mais il soustrait aussi des pans entiers de la décision économique du contrôle politique. L’Union européenne n’est toujours pas une union politique et ne le sera sans doute jamais, mais elle a détruit le pouvoir politique, c’est-à-dire la petite parcelle de pouvoir qui restait aux peuples d’Europe, qu’on ose encore appeler « démocratie ». Elle est devenue le bras séculier de la dictature des marchés. C’est elle qui impose les privatisations des services publics, c’est elle qui interdit aux Etats d’aider les entreprises en difficulté (sauf les banques…), c’est elle qui empêche toute politique économique, qui a la mainmise sur la recherche, c’est elle qui a libéralisé l’agriculture en supprimant une large part des subventions et en instaurant le libre échange des produits alimentaires, c’est elle qui recommande de réduire les dépenses sociales et qui bientôt l’imposera. C’est elle aussi qui a élargi sa zone d’influence aux pays d’Europe de l’Est en les maintenant dans la pauvreté, l’objectif final étant de construire une vaste zone de libre échange euro-américaine qui s’étendra jusqu’à la Turquie.

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Robert Schuman et Jean Monnet, les "pères" de

l'Europe : naïveté ou duplicité ?

 

Tout va dans le même sens : l’Union agit pour le seul intérêt du Capital en mettant les Etats membres sous tutelle, la dernière trouvaille étant, comme on l’a vu, le contrôle préalable des budgets nationaux.

En cela, l’idée européenne est morte car même l’union économique préconisée par les « pères fondateurs » a disparu. Il faut dire qu’ils n’avaient pas prévu la mondialisation (que Marx avait vue déjà en 1848…). Nous payons très cher ce manque de lucidité.

 

Que faire ?

 

Il est dramatique de constater que les politiques, les intellectuels, les syndicalistes les plus critiques n’apportent aucune réponse crédible et à long terme. Ils posent un bon diagnostic mais ne prescrivent aucun remède. Les altermondialistes disent qu’un « autre monde est possible ». Certainement, mais lequel ? Ils sont bien incapables de le définir. Ce n’est pas la fameuse taxe Tobin qui est utopique, qui va changer quoi que ce soit.

 

Le problème est que le politique ne peut agir qu’au niveau des Etats, alors que le champ d’action du financier est mondial. Laissons encore une fois la parole à Lordon : « Entre temps les opinions publiques européennes, grecque mise à part, sont étonnamment calmes – peut-être parce que « ça » n’a pas encore mordu assez profond. Mais « ça » ne va pas tarder à faire mal. Le passage de la douleur à la révolte n’a rien d’automatique, mais rien non plus d’impossible. On saura sous peu de l’insurrection ou du coup de sang des États eux-mêmes (c’est-à-dire de l’explosion d’une crise de dette souveraine généralisée dans la zone euro) lequel des deux scénarios coupe le fil avant l’autre. Le « peu » de « sous peu » ne se comptant pas forcément en jours, mais éventuellement en trimestres. C’est bien pourquoi les benêts de « la crise est finie » s’y laissent prendre à tous les coups : ils ont oublié qu’entre le krach de 1929 et le pire de la Grande Dépression, il a fallu quatre ans de décomposition… Comme on l’a laissé entendre, si le coup de chaud grec d’aujourd’hui vient à se détendre, ce sera une détente toute temporaire, en attente des douloureux constats d’insolvabilité (produite par des plans absurdes de restauration de la solvabilité). On se donnerait rendez-vous d’ici douze ou dix-huit mois. Mais le problème des dettes souveraines est maintenant bien installé dans le paysage mental des opérateurs de la finance et il n’est pas près d’en sortir. On peut donc aussi leur faire confiance pour hâter les échéances… »

 

Frédéric Lordon oublie qu’une révolte efficace ne peut qu’être organisée. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. La gauche politique est en plein déclin, les organisations syndicales sont divisées. Certains rétorqueront que les pays sud-américains les plus avancés montent une alternative. Certes et elle semble efficace, mais ce sont des Etats qui ne sont pas sous le carcan d’une organisation supranationale. En Europe, il ne faut plus compter sur aucun Etat.

 

Il n’y a qu’une possibilité, mais elle est à long terme : la Résistance. Au préalable, elle sera désorganisée, chevrotante, mais avec le temps, elle peut s’étendre et s’organiser pour représenter une réelle alternative pour construire un nouvel ordre politique et social, car rien ne sera plus jamais comme avant.

 

 

 

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Published by pierre verhas
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