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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 21:07

 

Ce qu’on appelle le « printemps Erable » est un mouvement étudiant qui a débuté le 22 mars 2012, qui se poursuit et qui ne faiblit pas. Il se déroule essentiellement à Montréal, suite à un décret du gouvernement québécois de tendance libérale de Jean Charest qui augmente unilatéralement de 75 % le minerval universitaire.

 

En réalité, le projet gouvernemental cherche à transformer l’université selon les critères ultralibéraux : université accessible uniquement aux étudiants qui en ont les moyens, pratique de « l’excellence », c’est-à-dire d’un enseignement élitiste orienté uniquement vers les entreprises, éradication de l’enseignement général, de l’esprit critique. La connaissance est au service de l’entreprise et rien d’autre.

 

Cette revendication purement matérielle s’est vite muée en un mouvement de rejet du néolibéralisme. Les étudiants, avec l’appui de la population, organisèrent des manifestations de grande ampleur, jour et nuit. Le gouvernement Charest prit un décret répressif afin de casser le mouvement, la fameuse loi 78. Cette disposition est un véritable déni de démocratie. Cependant, rien n’y fit : le mouvement continue et s’amplifie.

 

Il est évident qu’aujourd’hui, il s’est transformé en une véritable « insurrection civique » pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon, contre le néolibéralisme. Les syndicats sont interpellés. On verra d’ici peu si le mouvement s’étend à la classe ouvrière et aux classes moyennes québécoises. Si c’est le cas, nous serons sans doute à la veille d’une véritable révolution qui pourra s’étendre au-delà des frontières de la « Belle province ».

 

Pour bien comprendre le mouvement, nous publions ici deux articles. Le premier intitulé «  Un mouvement historique » a été mis en ligne le 8 juillet. Son auteur est Mario Beauchemin, président de la Fédération des enseignants du Québec et le second intitulé «  Pour une grève générale » a été écrit par Olivier Kameid, un auteur de théâtre et metteur en scène canadien d’origine égyptienne. Ces deux analyses aident à mieux comprendre ce mouvement qui fera date dans l’histoire.

 

Pierre Verhas

 

 

 Printemps_Erable_manif_F1.jpg

Manifestation étudiante le 8 juin contre le Grand Prix de F1 de Montrésl. "Notre nudité exprime notre volonté de transparence".

  

Les luttes étudiantes au Québec : 1958-2012

Un mouvement historique

 

Par Mario Beauchemin • Mis en ligne le 08 juillet 2012

 

 

Certes, le Code du travail du Québec ne s’applique pas aux étudiantes et aux étudiants en grève et, en ce sens, ils ne peuvent pas être considérés comme des salariés. Pourtant, comme les 20 000 professeures et professeurs de cégeps, les 45 000 employées et employés de la fonction publique ou les 90 000 enseignantes et enseignants des commissions scolaires, pour ne nommer que ceux-là, les étudiantes et les étudiants constituent une ca­té­gorie so­ciale dont les condi­tions de vie sont lar­ge­ment tri­bu­taires des re­la­tions, sou­vent conflic­tuelles, qu’elle en­tre­tient avec l’État qué­bé­cois. Un rappel his­to­rique n’est pas dénué d’intérêt en plein cœur de la crise que nous tra­ver­sons actuellement.

 

De­puis la prise en charge de l’éducation par l’État au début des an­nées 60, celui-ci en est venu à jouer un rôle dé­ter­mi­nant dans le mode de vie des étu­diantes et étu­diants de l’enseignement su­pé­rieur. Les transferts en na­ture (le fi­nan­ce­ment des frais de sco­la­rité) et en es­pèces (le pro­gramme d’aide fi­nan­cière aux études) sont, en effet, au cœur de la struc­tu­ra­tion de la réalité financière quotidienne d’un nombre im­por­tant d’étudiantes et d’étudiants, comme en té­moignent les sta­tis­tiques et les re­ven­di­ca­tions du mouvement étudiant au cours des cinquante der­nières années.

 

À l’automne 2010, il y avait 180 436 étudiantes et étudiants inscrits dans les collèges et 275 472 dans les universités au Québec. Les dépenses globales de l’État par étudiant s’élevaient à 12 756 $ au collégial et à 29 242 $ à l’université [1]. En 2009 – 2010, l’aide totale accordée aux étudiantes et aux étudiants en vertu du programme d’aide financière aux études s’élevait à 876,7 millions $. 21,3 % des étudiantes et des étudiants du réseau collégial et 38,9 % de celles et ceux du réseau uni­ver­si­taire bé­né­fi­ciaient d’une aide. Au total, près de 142 000 étudiantes et étudiants ont bénéficié du programme de prêts et bourses [2].

 

 

Printemps_Erable_manif_mars2012.jpg

Le mouvement a débuté par une revendication matérielle. (Ici le 22 mars 2012)

 

 

Mais, et c’est ici que ça compte, ces transferts en nature et en espèces occupent, depuis le début des années 1960, une place centrale dans la structure du revenu des étudiantes et des étudiants. En effet, en moyenne, entre le début des an­nées 1960 et le début des années 2000, le quart du revenu disponible des étudiantes et des étudiants provient de l’aide financière aux études. Ce qui en fait, après les revenus tirés d’un travail rémunéré, la deuxième source de revenus en importance [3]

 

Il n’est donc pas surprenant de constater que les luttes étudiantes, surtout depuis la réforme du programme de prêts et bourses en 1966 sous le gou­ver­ne­ment de l’Union nationale, tournent presque es­sen­tiel­le­ment autour du gel des frais de scolarité et de la bo­ni­fi­ca­tion du pro­gramme d’aide fi­nan­cière aux études.

 

 

Printemps_Erable_manif_22mai2012.jpg

Grande manifestation étudiante et populaire à Montréal, le 22 mai 2012

 

 

Le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois dé­clenche dix grèves gé­né­rales entre 1956 et 2012. Et si les or­ga­ni­sa­tions étu­diantes à l’origine de ces mo­bi­li­sa­tions se sont suc­cédé au cours de cette pé­riode, leurs re­ven­di­ca­tions sont de­meu­rées les mêmes. Ainsi, le mou­ve­ment étu­diant re­ven­dique l’abolition ou le gel des frais de sco­la­rité (1958, 1968, 1974, 1978, 1986, 1990, 1996 et 2012). La bo­ni­fi­ca­tion du pro­gramme des prêts et bourses est aussi au cœur des luttes étu­diantes au cours de cette pé­riode. Le mouvement étudiant réclame entre autres l’instauration d’un présalaire (1956, 1978), la di­mi­nu­tion du montant des prêts au profit d’une aug­men­ta­tion de celui des bourses (1968, 1974, 1978, 1988 et 2005), l’abolition de la contribution parentale et de celle de la conjointe ou du conjoint (1974 et 1978) et, de façon générale, la fin de l’endettement étudiant.

 

À travers leurs moyens d’action, leurs modes d’organisation et leurs re­ven­di­cations, les étudiantes et les étudiants ne visent pas seule­ment un élar­gis­se­ment des droits so­ciaux qui sont rat­ta­chés à leur statut, mais surtout une contestation des normes ré­gis­sant leur existence au cours de cet instant précis de leur vie, car, et on l’a vu, les transferts de l’État en en­sei­gne­ment supérieur jouent un rôle dé­ter­mi­nant sur le mode de vie d’un nombre si­gni­fi­catif d’étudiantes et d’étudiants. Par conséquent, lorsque l’État décide de modifier uni­la­té­ra­le­ment le fi­nan­ce­ment de l’éducation supérieure, par un dégel des frais de sco­la­rité ou par une mo­di­fi­ca­tion du programme d’aide financière aux études, il affecte pro­fon­dé­ment les façons de vivre, comme se loger, se vêtir et se nourrir, des étudiantes et des étudiants.

 

En somme, tout comme les autres groupes sociaux qui négocient leurs conditions de vie avec l’État, les étudiantes et les étudiants forment une catégorie sociale qui défend ses intérêts face à un État qui, trop souvent, définit seul les contours de leurs conditions de vie. Le gou­ver­ne­ment actuel a d’ailleurs tendance à nier certaines de ses res­pon­sa­bi­lités envers l’ensemble de la société québécoise.

Lettre signée par Mario Beauchemin, président de la Fé­dé­ra­tion des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ)

 


[1] MELS, In­di­ca­teurs de l’éducation – édi­tion 2011, MELS, sec­teur des po­li­tiques, de la re­cherche et des sta­tis­tiques, p. 23.

[2] Ibid., p. 46.

[3] Voir : J. Bra­zeau, Les résultats d’une enquête au­près des étu­diants dans les uni­ver­sités de langue française du Québec, Montréal, Dé­par­te­ment de sociologie de l’Université de Mont­réal, 1962 ; Ro­bert Ayotte, Budget de l’étudiant des niveaux collégial et uni­ver­si­taire, Québec, Mi­nis­tère de l’Éducation, di­rec­tion gé­né­rale de la pla­ni­fi­ca­tion, 1970 ; Bu­reau de la sta­tis­tique du Québec,En­quête sur le mode de vie des étu­diants du post-secondaire, Québec, BSQ, 1986; Fé­dé­ra­tion uni­ver­si­taire du Québec, Étude sur les sources et les modes de fi­nan­ce­ment des étu­diants de pre­mier cycle, Québec, FEUQ, 2010.

 

 

Pour une grève générale

 

un vaste bonheur demande à prendre souche
entre une étoile et la minuit des oppresseurs
faudra-t-il écrire au feu pour obtenir enfin
la libération de nos espérances?

 

Gilbert Langevin, Noctuaire, 1967

 

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est la révolte.

 

Albert Camus

 

 

Mes frères étudiants, je vous vois de loin, moi qui ne peux être là avec vous, et je suis si fier de vous que je voulais vous écrire cette lettre, pour vous dire que vous n’êtes pas seuls, que là-bas, de l’autre côté du monde, on parle de vous, on vous regarde, on vous admire, que de la vaste plaine des Flandres à la botte italienne en passant par la France et l’Espagne, il y en a qui vous suivent, et qui ne désirent qu’une seule chose: que vous n’abandonniez jamais.

 

Ce que vous faites aujourd’hui, vous et toutes les forces progressistes qui se sont jointes à vous dans un mouvement social sans précédent, c’est rappeler qu’il y a eu au pays du Québec des hommes et des femmes qui ont eu l’espoir d’un bien commun, l’envie d’un partage équitable des ressources et le désir d’une culture à préserver. Des hommes et des femmes qui se sont battus pour cela. Ce que vous faites aujourd’hui, c’est ce qu’ont fait les jeunesses des pays arabes, pris dans des situations mille fois plus tragiques il est vrai, mais nourries par le même sentiment de frustration: celui de s’être fait usurper la révolution de leurs grands-parents.

 

Je me suis méfié longtemps des rapprochements hasardeux entre les printemps arabes et ce qu’il faut bien appeler désormais notre printemps québécois. J’ai cru, à tort, que les sentiments de la jeunesse égyptienne et québécoise, dont les deux sangs coulent dans mes veines, n’étaient en aucun cas comparables. Je n’aimais pas qu’on use du mot « printemps » pour qualifier les manifestations québécoises des derniers mois: chez nous nul ne marche pour ne pas crever de faim; dans nos prisons ne croupissent pas (encore) des agitateurs emprisonnés à cause d’un usage soi-disant immodéré de leur liberté d’expression. Nous ne sommes pas dans une dictature, mais dans une démocratie dévoyée, usée. Trouée. Mais une démocratie tout de même. Certes perfectible, mais existante – c’est notre plus grand atout, et c’est de cette démocratie qu’il va falloir user dans les mois et les années qui viennent. La situation égyptienne n’a donc rien de semblable à celle du Québec; la misère et la désespérance au pays des Pharaons ne sont pas les nôtres, même au creux des longs hivers blancs. Mais je sais et sens et reconnais maintenant que dans les rues de Montréal comme dans celles du Caire, dans celles de Québec comme dans celles d’Alexandrie, un même sentiment de fureur embrase la jeunesse. Qu’on ne mésestime pas ce sentiment: c’est un feu dont les braises prennent beaucoup de temps à s’éteindre.

 

Une Révolution volée

 

 

Oui, comme les Égyptiens se sont fait usurper leur révolution de 1952, comme les Tunisiens se sont fait déposséder des acquis de leur lutte pour l’indépendance, je crois qu’on nous a volé notre Révolution tranquille. Je crois que les droits si chèrement acquis lors de cette période féconde sont reniés jusque dans leur fondement, que si le gouvernement québécois n’avait pas senti un vaste mouvement populaire favorable au rappel des 50 ans de cette Révolution, il ne l’aurait pas même commémoré. Ayant participé parfois de près à plusieurs événements soulignant l’anniversaire de cette Révolution, je peux affirmer sans avoir peur de me tromper que le Parti libéral du Québec, mené par un ancien conservateur qui n’a jamais renié ses appartenances politiques premières, rejette l’héritage de Lesage au grand complet, pourfend les réalisations de l’équipe du tonnerre et tend à se distancer le plus possible de l’idéologie de George-Émile Lapalme, lequel reste le grand artisan de l’État moderne québécois. Rappelons-nous que dans un premier temps, le Parti libéral de Jean Charest s’est fait un honneur de couper court à toute glorification de ce qui fut, n’en déplaise aux détracteurs et autres esprits chagrins, une formidable entreprise de libération. Pire, soutenant à grand renfort de publicités les cycles de discussions sur les remises en cause de la Révolution tranquille dont l’aboutissement fut l’élection du Parti québécois en 1976, le Parti libéral actuel délégua ses hérauts de par la province pour répandre la bonne nouvelle des partenariats public-privé et autres chimères du néolibéralisme.

 

Parmi ces porte-étendards, l’ancienne ministre des Finances Monique Jérôme-Forget fut sans nul doute la plus ardente pasionaria du démembrement des acquis. Le titre de l’une ses conférences prononcée en décembre 2010: « La Révolution tranquille: un héritage épuisé et paralysant ». Difficile d’être plus clair. Puis, dans sa plus fidèle tradition de récupération politique, ce gouvernement sans scrupule, à l’affût de la montée en popularité du cycle des commémorations de ladite Révolution, changea son discours officiel, emboîtant le pas dans le souvenir plus mortifère que festif, offrant médailles et bons mots, si ce ne sont stèles et urnes funéraires, aux grands artisans des années 1960. Une hypocrisie qui ne fut pourtant pas décriée publiquement; seuls quelques-uns manifestant leur profond malaise. Parmi eux, Gilles Vigneault, dans un geste d’un courage et d’une probité exemplaires, qui refusa de se rendre à la cérémonie. Recevoir une médaille pour travail accompli, pourquoi pas, mais comment la recevoir des mains de ceux qui mettent le feu à tout ce que vous avez tenté de bâtir?

Non, ce n’est certes pas chez Jean Lesage qu’il faut aller chercher les sources de ce Parti qui n’a plus rien de libéral sinon la pensée économique, mais bien chez Louis-Alexandre Taschereau. Jean Charest passera à l’Histoire comme l’équivalent de ce que fut cet ancien premier ministre honni, tache honteuse dans notre histoire pourtant chargée de dirigeants médiocres: un long règne libéral – 16 ans dans le cas de Taschereau – dominé par la corruption, l’agenouillement devant les cartels financiers (Taschereau est l’un des premiers à avoir bradé nos richesses forestières, minières et hydrauliques à des investisseurs américains) et surtout par son refus de doter la province de mesures de sécurité sociales dignes de ce nom. Taschereau eut une fin de règne misérable, à l’image de son bilan: à la suite de révélations scandaleuses sur la corruption de son parti, il fut démis de ses fonctions. La voie était pavée pour Maurice

Duplessis, qui se fit le chantre de l’assainissement des finances publiques.

 

 

Nous ne sommes pas dans une nouvelle Grande Noirceur, nous sommes au crépuscule, juste avant la grande nuit, ou si vous préférez à l’orée de la forêt. Le chemin est tout pavé pour que nous plongions tête la première dans de nouvelles sombres années: celles-ci ont débuté depuis maintenant six ans à Ottawa, et l’on ne peut pas dire que notre gouvernement, à Québec, fait preuve d’une grande résistance. Si le Parti libéral de notre province a exprimé parfois un inconfort d’apparence vis-à-vis le gouvernement de Stephen Harper, prônant notre caractère distinct, pansant quelques blessures, quelques coupures, le fond reste le même, implacable, violent, désespérant: de Sussex Drive à la rue des Braves, deux conservateurs règlent les destinées de notre peuple. Y voir autre chose relève de l’aveuglement.

 

 

Et lorsque Jean Charest, sur le mode de l’humour, l’humour non pas du fou du roi mais du roi devenu fou d’arrogance, de mépris et de cynisme, lorsque Jean Charest, en plein Salon du Nord, comme l’on dit Salon de l’auto, comme l’on dit Salon des produits spoliés et vendus à rabais, propose d’exiler les manifestants « dans le Nord autant que possible », il reprend les thèmes cette fois-ci non pas de Taschereau, mais de Duplessis, celui qui poussa Borduas à s’exiler, « dans les Europes autant que possible », celui qui dit aussi un jour afin de contrer l’idée d’un enseignement pour tous: « L’éducation c’est comme l’alcool, certains ne la supportent pas. »

 

 

 

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Les Mexicains expriment leur solidarité avec les étudiants de Montréal. Qu'attendent les Européens ?

 

 

Jean Charest sait-il à quel point, ce jour-là, le monde s’offusqua de cette saillie? Les journaux belges, français, italiens, britanniques, pour ne nommer qu’eux, en furent soufflés: un tel mépris et surtout une telle inconscience leur étaient stupéfiants. Après plus de 70 jours de grève, une telle phrase relevait-t-elle du suicide politique? Au pays du bipartisme à la britannique, où l’on peut décréter des élections quand bon nous semble, tout paraît être possible, surtout quand l’opposition, à peine relevée d’une guerre fratricide, se reconstruit péniblement.

 

 

Les 3 grands temps de ce printemps

 

 

Ce printemps a connu trois dates majeures – elles n’ont pas toutes eu le même impact public, et encore moins le même impact médiatique – mais qu’importe: elles ont existé et demeurent dans les esprits. Au petit jeu des chiffres d’estimation de foule, les sociétés sont éternellement perdantes: un esprit neuf peut souffler sur les têtes de huit personnes, et on oublie trop souvent que la première édition de Refus global fut vendue à une cinquantaine d’exemplaires… Ces trois dates: 22 mars, 7 avril, 22 avril; les trois événements: la plus grande manifestation étudiante dans l’histoire du Québec; une nuit blanche de discours d’intellectuels du pays se mobilisant autour de la question de ce que nous sommes et des élans de liberté qui, malgré tout, malgré notre mal-être récurrent, malgré notre survie fragile car perpétuellement menacée, malgré notre fatigue culturelle jamais guérie, surgissent épisodiquement; le grand rassemblement des forces progressistes de la province, ralliées autour de la défense du bien commun, en particulier de nos ressources naturelles, mais aussi culturelles.

 

 

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Il y a à la fois un côté festif et de défi dans ces manifestations (ici le 22 mai 2012)

 

 

 

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 La confrontation reste encore pacifique, malgré la loi 78.

 

  

Je ne veux pas faire l’impasse sur l’espoir ressenti, sur le sentiment festif qui jaillit ça et là, sur l’humour formidable des pancartes des manifestants, rappelant les très riches et belles heures de mai 68, mais au-delà de la bonne conduite de mes compatriotes – honte au gouvernement de parler de violence, à la suite d’exactions commises par des éléments incontrôlés, comme d’habitude, honte au gouvernement de traiter la CLASSE ([1]) comme on traita le FLQ ([2]) – je décèle un sentiment de fureur comme je n’en ai jamais perçu chez nous. Bien canalisée, la fureur, c’est celle de vivre: elle est le moteur des plus belles réalisations humaines. Réprimée, méprisée, ignorée, elle trace les chemins tortueux vers les versants noirs de notre âme – la fureur peut aussi mener aux glissements politiques les plus honteux de l’Histoire.

 

La lutte doit devenir générale

 

 

Il faut continuer à manifester. Pacifiquement cela va sans dire. Mais ne perdons pas notre fureur. Ne restons pas poli. Nous n’avons pas envie d’être calme et de discuter sereinement. Nous n’avons plus la patience de nous asseoir auprès de Line Beauchamp pour nous faire semoncer: c’est à elle que nous avons envie de donner une leçon. Vous n’êtes pas nos maîtres, les nôtres sont dans la rue, ils manifestent à nos côtés. Vous n’êtes plus nos représentants: qui ose se reconnaître en vous? Qui ose se draper de fierté à la simple évocation de vos noms? Qui ose ne pas reconnaître l’abus de pouvoir, le patronage, la corruption, la mise à sac de nos acquis, la grande braderie nationale? Un ou deux éditorialistes inféodés, quelques magnats de l’entreprise privée? Et encore, sitôt le dos tourné, ceux-ci vous méprisent encore plus que nous vous rejetons, car ils ne vous font même pas l’honneur de leur sincérité. Valets obséquieux du pouvoir, ils courtiseront les nouveaux conquérants dans les ruines de votre défaite, ils les courtisent déjà, ils les ont toujours courtisés, que ceux-ci portent la soutane ou le veston-cravate.

 

 

Quebec_manif_syndicale.jpg

Le mouvement va-t-il s'étendre vers le monde du travail ?

 

  

Et les pires dans tout ce carnaval éhonté d’une élite décadente, celle qui n’en finit plus de s’enferrer aux rênes du pouvoir, préférant couler avec le navire plutôt que de passer le gouvernail, sont ceux des combats de jadis qui prônent à présent des calculs de pertes et profits entre le gouvernement et les associations étudiantes. Louis Bernard et sa proposition de couper la poire en deux en étalant la hausse, François Legault et sa gestion de commis-épicier, et tous les courbe-l’échine du carré vert ou jaune ou allez savoir, quelle infamie! Où en est-on lorsqu’on se retourne contre toute la jeunesse de son pays? Sont-ils rendus si cupides pour les mépriser autant, sont-ils si agonisants qu’ils prennent peur devant tout geste vital ?

 

Voit-on réellement ce qui se joue ici? Frères étudiants qui après moi étudiez, vous ne faites pas que vous battre contre la hausse des frais de scolarité! Vous vous battez pour notre dignité, pour nous dire que cette fois ça suffit, pour dire « Charest dégage », pour défendre cette idée qu’il y a encore des batailles à mener en notre beau pays et que celles-ci demandent courage et détermination. Le poids qui vous incombe est imposant: un abandon, une défaite, signifierait bien plus qu’une hausse des frais de scolarité. Les conséquences d’un éventuel échec de notre printemps serait incalculables: cela voudrait dire qu’au Québec, on peut descendre dans la rue par centaines de milliers, rejeter majoritairement le parti au pouvoir, rallier les étudiants, les professeurs, les syndicats, les artistes, les intellectuels, les aînés, les laissés-pour-compte, sans que rien ne bouge. La morosité qui s’ensuivrait serait comparable à celle qui découla des deux référendums, laissant un pays exsangue, déchiré en deux. Alors une seule solution: non pas la démission de Line Beauchamp, simple porte-voix d’un parti et d’un système grugé par des années de déliquescence. Non pas uniquement le gel des frais de scolarité, ce qui de toute manière a peu de chances d’arriver avec le gouvernement en place. Non pas les négociations interminables qui font le jeu des dirigeants, permettant l’essoufflement de la révolte. Mais la démission de Jean Charest et la tenue d’élections dans les délais les plus brefs. Nous ne pouvons pas attendre que le Parti libéral choisisse une date selon le calendrier de l’opportunisme politique pour déclencher de telles élections; il est des moments dans la vie d’un peuple où le temps presse et où l’appel de la population doit faire office de loi.

 

Il n’y a pas d’autres alternatives, notre salut à tous est là; étudiants comme personnes âgées, syndicats comme patrons, artisans comme intellectuels. Le règne de notre Taschereau moderne doit prendre fin; la sortie doit lui être indiquée; si la justice ne peut s’en charger la rue doit s’en emparer. C’est le fil conducteur des trois grands temps du printemps; la conclusion incontournable; la lame de fond. Ne décevons pas ceux qui nous regardent avec admiration. Ne décevons pas nos enfants à venir; ce sont eux qui récolteront les fruits de la bataille. Ne nous décevons pas nous-mêmes: nous valons plus que « cela », cet assujettissement aux intérêts privés, cette aliénation au profit des profiteurs, cette mise à genoux devant un pouvoir devenu aveugle. Nous valons plus que 1625 dollars par année. Nous valons tout l’or du monde et cet or, nous ne le vendrons jamais.

 

Cette si belle phrase que vous avez tous vue sur des pancartes: « Ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à changer le monde que vous devez empêcher les jeunes de réussir à leur tour. » Ne laissons pas le fardeau de la révolte peser sur les épaules des seuls étudiants: que ceux-ci soient nos guides, mais que nous soyons à leurs côtés.

J’appelle donc tous mes compatriotes, ceux qui ont à cœur leur jeunesse, je veux dire la leur passée, celle à venir et celle qui manifeste, ceux qui ont à cœur le futur de leur nation, quelle que soit leur allégeance, à descendre dans la rue afin non seulement d’appuyer les revendications des étudiants québécois, mais de demander la reddition du premier ministre. Le temps du changement est venu; « enough is enough ». Être patient, c’est aussi être malade; il nous faut sortir de ce corridor sans fin d’urgence d’hôpital qu’est devenu le gouvernement de Jean Charest.

 

La grève générale jusqu’à la démission de notre premier ministre et le déclenchement des élections: la seule issue au printemps québécois, afin que refleurissent les arbres, dans les vergers de notre pays, et que nos enfants puissent, à nouveau, cueillir leurs fruits.

Publication originale: http://trahir.wordpress.com/2012/05/29/kameid-grev/

i

 

 

Olivier Kemeid est auteur, metteur en scène, directeur artistique de la compagnie Trois Tristes Tigres et ancien directeur artistique d’Espace Libre (2006-2010). Ses pièces ont été jouées dans de nombreux théâtres à Montréal, dont Moi, dans les ruines rouges du siècle au Théâtre d’Aujourd’hui la saison dernière, dans le cadre de sa résidence d’écriture. Sa pièce L’Énéide, d’après Virgile (2007) a été traduite en anglais, en allemand et en hongrois. Elle a été lue ou jouée en France (Festival d’Avignon 2008), en Allemagne, en Hongrie, en Belgique et aux Etats-Unis. La saison 2012-2013 sera fructueuse pour l’auteur car cinq de ses pièces seront jouées ici et à l’étranger : The Aeneid à New York dans le off-Broadway (m. en sc. Kay Matchullat) ; Œdipe, une version toute personnelle d’Œdipe Roi de Sophocle, au Théâtre du Parc à Bruxelles (m. en sc. José Besprosvany) ; Celles d’en haut, au Théâtre du Rêve à Atlanta (m. en sc. Olivier Coyette) ; Survivre, dans un théâtre montréalais et enfin Furieux et désespérés au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une mise en scène de l’auteur. Olivier Kemeid est également membre du comité de rédaction de la revue Liberté.



[1] La CLASSE (Coalition large de l’Action de Solidarité Syndicale Étudainte) est une coalition temporaire créée autour de l’ASSÉ afin de lutter contre la hausse des frais de scolarité et de coordonner la grève générale illimitée qui aura lieu durant l’hiver 2012. Le but de cette coalition est donc d’ouvrir les structures de l’ASSÉ à des associations étudiantes non-membres afin de construire un mouvement large et combattif afin de bloquer la hausse.

[2] FLQ – Front de Libération du Québec. Organisation indépendantiste québecoise.

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Published by pierre verhas
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commentaires

Clovis Simard,phD 07/12/2012 19:19

Un arrêt brusque de l'aliénation politique(confusion et matérialité)

clovis simard 06/11/2012 13:53

Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.23 - THÉORÈME GOMERY. - La loi de la corruption.

clovis simard 11/09/2012 14:09

Blog(fermaton.over-blog.com),No-27. - MÉTÉO FERMATON. - L'Hivers et le Printemps au Québec-Canada(2012-2013).