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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 09:57

Savez-vous comment cela se passe aux Etats-Unis pour les personnes qui sont dans l'impossibilité de souscrire à une assurance privée soins de santé ? Le consultant en média et démocratie, ancien consultant de Cigna, une des premières sociétés privées américaines de soins de sante, Wendell Potter le raconte dans le "Monde" daté du 24 novembre 2009 :  comme dans une campagne publicitaire, on organisa une distribution gratuite de soins à des non-assurés. « La queue était interminable. Des gens avaient passé la nuit dans leur véhicule avec leurs mômes pour être sûrs d'être soignés. Je me suis dit : c'est ça, être malade en Amérique ? » 



Wendell Potter, un des plus chauds partisans de
la couverture publique des soins de santé

Potter sait de quoi il parle. Il a vu le système privé de près et en est indigné au point qu'il consacre toute son énergie à la combattre. En effet, selon ses recherches, les USA sont classés 27e pour la mortalité infantile et 28e pour l'espérance de vie. Voilà le brillant résultat de l'assurance privée qui ne songe qu'au profit. Pour les Démocrates progressistes américains et Barack Obama, c'en est assez. Il est plus que temps qu'une couverture publique soins de santé soit mise en place pour apporter la garantie de soins de santé décents pour tous les citoyens américains. Cefut un des thèmes fondamentaux de la campagne présidentielle de Barack Obama.

Un projet de loi est élaboré, mais il se heurte à l'opposition de deux des plus importants lobbies US : celui des assurances privées et celui des laboratoires pharmaceutiques.

Au terme de moult péripéties, le projet de loi de couverture soins de santé, projet essentiel pour le Président Barack Hussein Obama, a franchi le cap de la Chambre US à une très courte majorité (220 voix, la majorité requise étant de 215). Cependant, ce projet n’en est pas sorti intact et il doit encore passer une épreuve bien plus redoutable, celle de son adoption par le Sénat américain.

 

L’opposition de la droite conservatrice américaine, encore très influente et très influencée par les deux lobbies, porte sur deux points.

 

Le premier est l’option publique, à savoir l’intervention étatique dans l’assurance soins de santé. Le projet voté à la Chambre étatsunienne en est une version qui ne concurrencerait que fort peu les assureurs privés.


 
Le Président Obama fête sa première victoire
sur le projet de couverture santé avec ses partisans
à la Chambre US.


Un danger pour la démocratie

 

L’autre aspect de ce projet touche aux laboratoires pharmaceutiques. La version de la Chambre des représentants, pour la première fois, permet aux programmes tels que Medicare de négocier le prix des médicaments, afin d’assurer la transparence et la concurrence entre laboratoires. Cependant, cette disposition va en contrepied d’un un accord conclu entre les leaders du Sénat, la Maison Blanche et les laboratoires pharmaceutiques, en contrepartie de leur soutien à une réforme plus importante. Le projet de loi élaboré par la Commission des Finances du Sénat reprend cette disposition et, le soutien des laboratoires étant en jeu, il est probable qu’elle y reste.

 

On peut déjà conclure un point en l’espèce : on assiste à une sorte de « privatisation » de la démocratie : les laboratoires pharmaceutiques privés sont parties prenantes dans l’élaboration d’une loi. C’est une dérive très dangereuse qui menace d’ailleurs l’Europe. Nous avons eu l’occasion de dénoncer le rôle de plus en plus grand des lobbyistes dans le processus de décisions au niveau de l’Union européenne. C’est un danger considérable qui n’est pas assez mis en évidence.


Mais, en outre, ces lobbies sont très dangereux. Ils rémunèrent des candidats à la Chambre et au Sénat dont ils attendent un soutien efficace pour s'opposer au projet de loi d'Obama. Ainsi, le lobby des assureurs-santé a fait élire des Démocrates dits «blue dogs», c'est-à-dire conservateurs et opposés à une assurance - santé publique. Si le représentant ou Sénateur élu vote malgré tout pour le projet, le lobby peut détruire sa carrière en le déligitimant et en finançant un autre candidat. Comme on approche des élections à mi-mandat qui auront lieu en novembre 2010, plusieurs politiciens sont très sensibles à cet aspect des choses.


Ainsi, ce n'est plus le peuple qui élit ses représentants, mais des lobbies. La démocratie devient la lobbycratie !

Les lobbies agissent aux Etats-Unis et aussi en Europe depuis une trentaine d'années, c'est-à-dire en même temps que le changement de politique qui a mené au régime néolibéral. Ce n'est pas un hasard. Wendell Potter explique : « Depuis trente ans, un trident s'est installé entre certains secteurs d'activité, les lobbies et des groupes de réflexion ultraconservateurs, dont l'assurance-santé privée offre l'exemple type. Ils ont imposé un mode de pensée qui a vacillé avec la crise économique, mais reste très puissant.


Bien avant la victoire de Barack Obama, ils se sont préparés à parer la menace d'une assurance-santé publique concurrente. Les campagnes pour répandre des rumeurs fausses ou délirantes, sur, par exemple, les "escouades de la mort" d'Obama pour éliminer physiquement les vieillards ou les jeunes filles que l'Etat fédéral obligerait d'avorter en cas d'adoption de cette loi, viennent de ces réseaux.


Quand Sarah Palin ou Michèle Bachmann (représentante du Minnesota) [voir plus loin ] lancent ces idées folles, ou lorsqu'un politicien déclare que l'assurance-maladie universelle c'est "le socialisme", je sais par expérience que ces arguments ont été pensés et testés avant d'être lancés.»


Il y avait un autre système

Le système d'assurance privée entre les mains des seules compagnies d'assurances n'a pas toujours existé. Potter rappelle : «
Jusqu'aux années 1970, la couverture médicale aux Etats-Unis était amplement gérée par des réseaux à but non lucratif comme BlueCross BlueShield. Avec l'accession à la présidence de Ronald Reagan (en 1981), une succession de fusions-acquisitions a laminé les assurances non lucratives partout en Amérique. A la fin s'est formé un "cartel" de sept grands assureurs privés.»



Un coût soi disant trop élevé

 

La version adoptée par la Chambre revient à environ 1.200 milliards de dollars sur dix ans, celle du Sénat est estimée à quelques centaines de milliards de moins (environ 900 milliards). Faisons ici un simple calcul : 900 milliards d’USD sur dix ans, c’est 90 milliards par an, soit moins de 30 USD par habitant, par an ! D’autre part, le projet permettrait de faire une économie de 130 milliards de dollars sur dix ans et contribuer à réduire le déficit américain. Le Sénat pourrait au final écarter les aspects considèrés comme les plus coûteux du projet de loi de la Chambre, autrement dit les plus sociaux comme l’obligation pour les employeurs à souscrire une assurance santé à leurs employés, et à en assurer l’application. Les documents de travail du Sénat ne prévoient pas cette obligation.

En revanche, la disposition limitant le financement de l’avortement, ajoutée au projet de la Chambre en fin de parcours, suite à la pression  de Démocrates « pro-vie » n’a pas été adoptée lors du  vote.

 

En plus des aspects économiques du projet, la question fondamentale est de savoir s’il est légitime pour l’Etat d’être un acteur du marché.

 

C’est loin d’être perdu.

 

Une deuxième étape a été franchie le 21 novembre. Les Démocrates ont obtenu 60 % des voix, soit 60 Sénateurs (58 Démocrates et 2 Indépendants), pour pouvoir entamer les débats au Sénat, commençant le 30 novembre et se poursuivant durant trois semaines.




C'est encore possible de franchir le cap du Sénat.
 

Il y a donc fort à parier que les conservateurs exerceront une très forte pression. L'adoption du projet de loi par le Sénat le forcerait ainsi que la Chambre des représentants, qui a adopté son propre texte sur la réforme le 7 novembre, à négocier un compromis. Le Sénat et la Chambre devront ensuite voter ce texte de compromis avant de soumettre la loi à la signature du président Obama pour sa promulgation. Les républicains s'efforceront de prolonger la bataille pour la réforme du système de santé jusqu'à l'année prochaine, usant de la technique dite du « flibustier », c’est-à-dire prononcer des discours interminables  en espérant que la perspective des élections parlementaires de mi-mandat en novembre 2010 amènera les Sénateurs démocrates élus dans des Etats conservateurs à voter contre la réforme.

 

Dans un geste de concession envers les démocrates conservateurs, Harry Reid présentera un projet de loi qui prévoit une clause de désengagement pour les Etats ne souhaitant pas prendre part à ce volet de la réforme. Or, cela représente un danger majeur : dans certains Etats, un seul assureur domine le marché local, fisant sans concurrence les conditions d'accès aux soins et leur remboursement. En laissant cette faculté aux Etats de choisir entre le monopole de l'assurance privée interdisant la couverture publique et l'introduction de celle-ci, les assurances privées pourront continuer à abuser de leur monopole en toute tranquillité.

Autre grande différence, le projet du Sénat financerait le tout par un impôt sur les assureurs qui proposent des polices très onéreuses. Dans la version de la Chambre, le financement dérive principalement d'une hausse de l'impôt sur le revenu des gens les plus aisés. Cette différence sera l'un des principaux obstacles à surmonter lorsque le Sénat aura voté sa propre version et que les négociateurs des deux chambres devront rédiger la version définitive du projet. (Los Angeles Times, 9 novembre 2009)

 

C’est donc loin d’être gagné, mais rien n’est perdu.

 

Quid de l’opinion publique ?

 

L’opinion publique américaine est très peu politisée et ne comprend guère les enjeux fondamentaux de la société étatsunienne.

 

Le Courrier international  analyse ainsi la situation de cette opinion. Du temps de la campagne d'Obama, le ras-le-bol populaire vis-à-vis de George W. Bush était interprété comme un désir de changement. Aujourd'hui, à en croire les sondages, beaucoup d'électeurs indépendants se demandent si Obama a apporté les transformations qu'ils réclamaient. Il y a un an, le coût croissant de l'assurance santé était l'une des principales préoccupations des électeurs. Maintenant, avec un taux de chômage à deux chiffres, c'est l'emploi qui les inquiète au premier chef.  Le « Yes, we can ! » semble bien oublié… sauf par le Président Obama.

 

La violente contre offensive conservatrice

 
La foule qui s’est réunie à Washington, près du Capitole, le 5 novembre dernier, avait répondu à l’appel du député républicain Michele Bachmann. Elle accuse Barack Obama d'être un socialiste et elle est devenue la coqueluche des militants de droite, qui se pressent en foule à ses apparitions publiques.  L’hebdomadaire « The Observer » du 19 novembre 2009 la décrit ainsi : « A 53 ans, elle est l'égérie du Tea Party Movement, qui a mené une campagne féroce contre la réforme du système de santé, le plan de relance de l'économie et la loi sur le changement climatique. Elle est devenue l'une des personnalités politiques qui font le plus parler d'elles aux Etats-Unis et apparaît fréquemment sur Fox News, la chaîne d'information continue proche des conservateurs. Elle appartient à une vague de conservatisme "au féminin" de plus en plus visible et qui ne cesse de gonfler depuis l'élection d'Obama. On y trouve des commentatrices connues, comme Michelle Malkin et Ann Coulter, dont l'aversion pour les gens de gauche est encore montée d'un cran ces derniers mois. Et, bien entendu, Sarah Palin, qui reste une figure incontournable du paysage politique et médiatique et vient d'entamer une tournée de promotion pour vendre son autobiographie. Le livre [Going rogue] a déclenché la frénésie des médias et est déjà un best-seller.

Toutes ces femmes expriment un mécontentement conservateur de plus en plus prégnant et, selon certains spécialistes, de plus en plus radical. Les républicains ont été chassés de la Maison-Blanche et du Congrès. Le parti devient de plus en plus "blanc" et "sudiste" à mesure que les changements dans la démographie nationale donnent le pouvoir à d'autres régions et minorités. Beaucoup d'Américains souffrent également de la récession. C'est là un tableau bien sombre, qui rend beaucoup d'électeurs sensibles aux propos de ces agitatrices talentueuses. Pour de nombreux critiques, des personnes comme Michele Bachmann et Sarah Palin mettent un visage féminin séduisant sur un courant politique nauséabond. »

La foule qui s'est réunie à Washington, le 5 novembre, avait répondu à l'appel de Michele Bachmann. Sur Fox News et dans ses communiqués de presse, elle avait demandé aux militants de droite de débarquer à Washington et d'envahir les couloirs du Congrès pour exiger que leurs représentants bloquent la réforme du système de santé. Des milliers de gens ont accouru à ce grand rassemblement en scandant "Nous voulons Michele !" Mais le vilain visage de certains de ces conservateurs était bien visible parmi les manifestants. L'un d'eux portait un masque de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants, serrant dans les mains des poignées de fœtus sanglants. Un autre brandissait une photo de cadavres de Juifs entassés dans le camp de concentration de Dachau. "Soins de santé national-socialistes", disait la légende.



La députée Michele Bachmann, l'égérie des néo-
conservateurs. Une future Présidente ?

Plus tard, Michele Bachmann a condamné ceux qui avaient fait référence à l'Holocauste. Mais il suffit de jeter un bref coup d'œil sur sa carrière pour voir que cette étoile montante est une habituée des propos extrémistes. En octobre 2008, elle a traité d'antiaméricains certains de ses pairs au Congrès. Elle a accusé Obama d'avoir des idées socialistes. Elle a réglé son compte au réchauffement climatique en déclarant : "le dioxyde de carbone n'est pas un gaz nocif mais inoffensif". Et elle a alimenté la crainte d'une réaction violente contre Obama en affirmant que "faire une révolution de temps en temps est une bonne chose". Elle est aussi extrêmement conservatrice sur les questions sociales, farouchement opposée à l'avortement et au mariage homosexuel, et elle est profondément religieuse. Elle se dit "folle de Jésus".

Sarah Palin et Michele Bachmann ont remplacé la voix suave des sénateurs grisonnants de Washington par les voyelles traînantes du Midwest et l'accent nasillard de l'Alaska. Elles ont connu une ascension rapide, avec des carrières bâties loin de Washington et en portant leur étiquette d'outsider avec fierté. Elles ont donné au conservatisme un look de soccer mom de banlieue [surnom des mères qui accompagnent leurs enfants à l'entraînement de foot]. C'est sans doute là que réside une grande partie de l'attrait de Mme Bachmann. Elle est née dans l'Iowa, puis sa famille a déménagé pour le Minnesota, où elle a appris ce que cela signifie de se serrer la ceinture pour arriver à la fin du mois. Mais elle a fini par "réussir". Son mari et elle dirigent aujourd'hui une petite clinique psychiatrique et sont parents de cinq enfants. La légende veut que sa carrière politique ait commencé lorsqu'elle a pris la parole lors d'un meeting du Parti républicain local et reproché au sénateur de son Etat d'avoir viré à gauche.

Mais Michele Bachmann et Sarah Palin sont plus que des personnages politiques. Les deux femmes sont devenues les égéries d'un mouvement social massif. Elles ont inspiré des lignes de tee-shirts, de tasses à café et même des poupées à leur image que leurs fans s'arrachent. Ce mouvement est apparu pour la première fois pendant les meetings du candidat républicain John McCain après qu'il a choisi Sarah Palin comme colistière. Ce choix avait électrisé une campagne qui ne parvenait pas à décoller. Des milliers de gens ont soudain afflué aux meetings républicains. Mais ils venaient pour Sarah Palin, pas pour John McCain. Le cocktail "palinien" de sagesse fruste, mélangé à un patriotisme à outrance et des positions inébranlables, a représenté une fraîcheur que recherchaient les conservateurs. Le tout associé à un conservatisme sans complexes ainsi que la propension à dire sans détour ce qu'elle pense des démocrates.

Ces femmes sont dangereuses mais nous ne pensons pas qu’elles réussiront à bloquer la route de Barack Obama.

Vers une loi de fortune

« C'est une réussite historique, mais je ne suis pas certain qu'elle soit en phase avec l'opinion publique », affirme Vin Weber, stratège républicain, à propos du vote de la Chambre. « Ils s'y sont attaqués à un moment où ils pensaient que nous entrions dans une nouvelle ère progressiste pour la politique américaine. Mais le public a changé d'attitude en ce qui concerne la fiscalité, les dépenses et le volume des déficits au cours des huit ou neuf derniers mois ». Ou plutôt suite à la crise financière. Il semble de plus en plus probable que l’adoption finale de la loi sur l’assurance maladie n’interviendra pas avant 2010, même si les dirigeants démocrates espèrent encore faire passer cette réforme en 2009. « C'est vraiment dommage que le président soit obligé de consacrer tout son temps à rassembler en urgence les votes de son propre parti, se lamente Jim Manley, porte-parole d'Harry Reid, chef de file de la majorité au Sénat. Mais je suis sincèrement persuadé que le vote de la Chambre va nous donner un élan dont le sénateur Reid va profiter quand il débattra du projet avec ses collègues ».

 

Vers un renouveau de la société américaine ?

 

Le New York Times du 8 octobre 2009 explique : Les Européens ne comprennent pas pourquoi les Américains ne reconnaissent pas que la couverture santé universelle est un élément fondamental auquel tout citoyen d’un pays développé devrait avoir droit. En fait, le fond du débat n’a rien à voir avec la santé. On ne peut pas nier le fait que le système de santé américain coûte cher et qu’il y a beaucoup de gaspillage. Des dizaines de millions de personnes ne sont pas assurées par un système qui engloutit malgré tout une part plus importante de la production nationale que dans n’importe quel autre pays riche. Dès lors, la mutualisation des risques constitue la meilleure façon de forger une société plus saine. Les Européens n’ont aucun problème avec cet engagement moral. En revanche, quand un Américain entend « mutualisation des risques », il pense immédiatement « quelqu’un veut profiter de mon travail ». Dans la plupart des pays européens, les liens sociaux sont assez importants pour qu’un contrat social profitable pour tous puisse être établi. Aux Etats-Unis, c’est différent. On craint toujours que le voisin ne reçoive plus que ‘sa part’ du gâteau. Les sociétés européennes modernes considèrent que l’individualisme sans entraves comporte plus de risques que la solidarité. Les Américains, nés dans la révolte contre l’Europe, se définissent depuis toujours par opposition aux modèles du Vieux Continent et idéalisent leur individualisme acharné en le considérant comme un garde-fou. Cela n’a rien à voir avec la santé, mais bien plutôt avec les mythes fondateurs de la nation et ses rapports à l’argent. Ce sont des éléments sur lesquels la logique a peu de prise, mais lorsqu’il est question de vie ou de mort, la mythologie doit céder la place à la réalité et le profit, au bien-être.

Les conservateurs affirment que la protection sociale mine l’éthique du travail et affaiblit la fibre morale. Si les chômeurs bénéficient de trop d’avantages, les gens choisiront de rester à la maison plutôt que d’aller travailler. Mais il est absurde d’appliquer cet argument aux soins de santé. Le fait de garantir une couverture santé universelle ne peut inciter personne à contracter une méningite. C’est pourtant ce que les républicains font lorsqu’ils agitent le spectre d’une « médecine socialisée ». Ils sous-entendent que les soins de santé offerts par le gouvernement pourraient nuire à la liberté d’initiative des Américains. Certains démocrates, sous la pression de compagnies d’assurance et de laboratoires pharmaceutiques, gobent eux aussi cet argument.

 

En fait, il y a fort à parier que si le projet est adopté, une grande majorité de l’opinion l’accueillera favorablement au vu des avantages qu’il comporte pour chacun. Cependant, l’Américain moyen est tellement conservateur et individualiste qu’il craint par-dessus tout le changement, surtout s’il vient de la puissance publique. Il y a néanmoins un aspect qu’on oublie : les 30 millions d’Américains ne bénéficiant d’aucune couverture soins de santé. Cependant, si la notion de charité est très développée aux USA, celle de solidarité est inexistante.



Anna Quindlen : la critique trop facile des
intellectuel(le)s


L’écrivaine et journaliste new yorkaise
Anna Quindlen a débuté sa carrière au New York Post, en 1974, avant de rejoindre The New York Times, en 1977, d’abord en tant que journaliste et puis comme chroniqueuse. En 1995, elle abandonne un temps sa carrière de journaliste pour se consacrer à l’écriture. Elle est l’auteure de plusieurs essais et de cinq romans, dont trois – Contrecœur, et L’enfant sourira peut-être – ont été traduits en français. Elle collabore depuis 1999 à l’hebdomadaire Newsweek. Elle fait l’analyse suivante :


« 
Barack Obama s’est engagé à effectuer ces grands projets, avec célérité et détermination, il s’y est engagé sans la moindre ambiguïté, et les électeurs l’ont cru sur parole il y a un an. A ceux qui rêvaient d’une politique progressiste qui changerait les règles du jeu pour les laissés-pour-compte il a promis de bien faire. Pour l’heure, il a surtout fait de la gestion politique.

C’est sur la question du système de santé universel que le fossé entre ce qui devrait être et ce qui sera vraiment est le plus abyssal, et les limites du pouvoir présidentiel les plus visibles. Il est foncièrement déprimant de voir les chantres de l’exception américaine jurer en se frappant la poitrine que nos concitoyens n’ont pas besoin d’un système que trouvent efficace quasiment tous les autres pays développés. Alors que des élus prennent la pose et cherchent à gagner du temps, des familles se retrouvent acculées à la banqueroute par leurs dépenses de santé et contraintes de renoncer à des soins qu’elles n’ont pas les moyens de ­s’offrir. Les statistiques sur l’état de santé des Américains, de l’espérance de vie à la mortalité infantile, restent déplorables. Et, parce que nous avons ce fameux système de pouvoirs et de contre-pouvoirs, dans lequel le mouvement ne se produit le plus souvent que lentement et de façon sporadique, on risque fort de répondre à l’urgence d’une réforme de fond par une loi de fortune, ni assez profonde ni suffisamment large, qui peut-être un jour cédera la place à un autre dispositif moins mauvais et, à terme, à une loi véritablement bonne. On est bien loin de la réforme de la santé défendue par Obama pendant la campagne. Certes, les campagnes ne font pas de bons creusets dans lesquels fondre l’avenir. Elles appellent aux grandes aspirations, quand la gestion des affaires publiques est un processus lent et laborieux. »


USA Today, le plus important quotidien américain, conclut le 8 octobre 2009 : « Si les Américains veulent que leur président ressemble davantage au Barack Obama qu’ils ont élu, ils devraient sans doute commencer par se comporter davantage en électeurs qui ont voté pour lui et qui, une fois déjà, ont incontestablement contraint l’establishment politique à aller là où il ne voulait pas aller. »


Un changement fondamental

 

Comme beaucoup d’analystes américains le pensent, le projet de couverture santé d’Obama, s’il est adopté, ouvrira une nouvelle page dans le livre de l’histoire de la société américaine. Pour la première fois, même s’il est imparfait, un mécanisme de solidarité collective existera aux Etats-Unis. C’est un changement fondamental. C’est une brèche dans l’ultra conservatisme US et une première décision politique majeure qui ira à l’encontre de la vague néolibérale depuis une trentaine d’années.


Cependant, la menace demeurera, les lobbies ne déposeront pas les armes. Wendell Potter explique : «
S'ils voient qu'elle sera adoptée, ils feront tout pour dépouiller l'option publique de son intérêt. Ils chercheront à obtenir que les Etats puissent décider chacun séparément de s'y soustraire, pour pouvoir, ensuite, faire pression en ce sens à l'intérieur de chaque Etat. Quelle que soit la loi adoptée, il faudra qu'elle ne constitue qu'un début. Il y aura encore tant à faire à l'avenir pour mieux couvrir les besoins sanitaires des Américains et réduire le coût général de la santé.»

 

Si le projet d’Obama, même imparfaitement retoqué, aboutit, cela aura cependant d’importantes conséquences en Europe, car cela contraindra les gouvernements européens à prendre enfin une autre orientation et peut-être cela contribuera à redonner l’espoir au monde du travail. 

 

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Published by pierre verhas
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