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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 22:19

 

Commençons par une citation : « Cette crise [de l’euro] n’est pas grecque. Il ne s’agit pas davantage d’une crise du Portugal, de l’Irlande, de l’Italie, de l’Espagne, ou d’un des autres pays aujourd’hui sous le feu de l’actualité. Il est vrai que la Grèce a accumulé une dette astronomique qu’elle ne peut entièrement rembourser. Il est également vrai que la société grecque s’est accommodée d’une économie grise et du clientélisme politique pendant de trop nombreuses années. Enfin, personne ne peut nier qu’Athènes ait fraudé à une grande échelle pour intégrer l’euro. Mais cela n’explique pas pourquoi l’euro navigue aujourd’hui dans des eaux troubles.

 

Les Etats-Unis ont une dette publique supérieure à  celle des Etats membres de la zone euro, mais cela ne fait apparemment aucune différence pour la valeur du dollar. Quant au Japon, sa dette publique est la plus élevée du monde. Or, personne ne doute de la solidité du yen. (…) Comment l’expliquer ? La réponse réside dans le fait qu’une autorité solide, un seul gouvernement, une seule Administration soutient le yen et le dollar. (…)

 

La situation est radicalement différente pour l’euro et l’Union européenne. (…) Les chefs d’Etat et de gouvernement des différents pays, France et Allemagne en tête, ont publiquement affiché leurs réticences à se courir les Etats membres en difficulté. Résultat des courses : la confiance en ces pays s’est littéralement effondrée. Ce qui s’est aussitôt traduit par une dégradation de la note de la dette souveraine et une hausse des taux d’intérêt. Il n’est désormais plus inconcevable que certains pays fassent défaut. D’autant plus que l’Union européenne ne dispose d’aucune marge budgétaire, ni de ressources propres lui permettant d’aider les Etats menacés. »

 

 

 Cohn-Bendit_Verhofstadt.jpg

Guy Verhofstadt et Daniel Cohn Bendit : un peu de cohérence, Messieurs !

 

 

Ces propos sont tenus par Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit dans leur livre manifeste « Debout l’Europe » ([1]). Les deux parlementaires européens dans ce plaidoyer pour le fédéralisme, déplorent en outre le manque de discipline budgétaire des Etats membres : la Grèce bien sûr, mais aussi et surtout l’Allemagne et la France qui ont dérogé au pacte de stabilité qui limitait le déficit à 3 % du PIB. Ils disent : soit il fallait changer le pacte en question, soit sanctionner les pays qui ne le respectaient pas.

 

Aussi, affirment-ils, à juste titre, que sans solidarité et sans discipline, pas de pérennisation de la monnaie unique. Très bien ! Mais que ne l’ont-ils dit plus tôt ? Verhofstadt a approuvé le traité de Maastricht sans faire de commentaires sur les dispositions interdisant d’aider un Etat membre en difficulté.

 

Un peu de cohérence, Messieurs !

 

Aujourd’hui, il approuve la BCE qui achète des emprunts des Etats membres alors que les traités qu’il a approuvés, l’interdisent. Verhofstadt était Premier ministre de Belgique lors des négociations sur l’euro et Cohn-Bendit est parlementaire européen depuis suffisamment longtemps et ce dernier s’est tu dans toutes les langues sur ce sujet. Alors, un peu de cohérence, Messieurs !

 

Et puis, il n’y a pas que la dette souveraine. Continuons par une autre citation : « Français et Belges se sont mis d’accord le 8 novembre pour recapitaliser Dexia de 5,5 milliards d’euros, en sus des 6,5 milliards apportés en 2011. Entre ces deux dates, l’Europe a pris la décision d’abandonner définitivement en 2014 le programme européen d’aide aux plus démunis, dont le budget annuel est de 500 millions d’euros. » ([2]) Ainsi s’exprime l’économiste et anthropologue Paul Jorion dans sa chronique au « Monde éco & entreprise ».

 

Dexia : il le faut ! Les pauvres : illégal !

 

La pauvreté prend des proportions inquiétantes. Les gouvernements de l’Union européenne n’hésitent pas à supprimer les maigres crédits destinés à permettre aux exclus de plus en plus nombreux à garder la tête hors de l’eau. Il s’agirait ou bien de dépenses illégales, ou bien de dépenses menaçant le sacro-saint équilibre budgétaire. Illégales ? Mais oui, selon la Cour des comptes allemande, la subvention à la banque alimentaire sur la base des excès agricoles européens est non-conforme. Une menace pour les fragiles équilibres des finances publiques ? Bon sang, mais, c’est bien sûr ! Les dépenses sociales sont par essence nuisibles. Aussi, faut-il les supprimer les unes après les autres quitte à jeter des millions de personnes dans la misère. Et, comble de l’ironie, la fameuse stratégie « Europe 2020 » de l’Union européenne vise à réduire la pauvreté de 20 % !

 

 

 Paul_Jorion.jpg

Paul Jorion a le mérite de l'audace ! Bien nécessaire, aujourd'hui.

 

 

Jorion explique qu’on ne peut faire autrement. Le fameux risque systémique est là ! Si on n’aide pas Dexia, c’est la catastrophe. Il ajoute cependant : « Si l’affirmation 5,5 milliards pour Dexia, c’est indispensable ; 500 millions pour les plus démunis à l’échelle européenne, c’est impensable semble aujourd’hui aller de soi, il arrivera bientôt qu’iront également de soi 5,5 milliards indispensables pour la banque Trucmuche ou pour la banque Duschnock, tandis que 500 millions seront impensables pour les classes de rattrapage, pour la médecine préventive ou pour l’aide aux handicapés… la liste est longue ! »

 

Génocide

 

 

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Lagarde, Junker et Rehm : les trois têtes de la sinistre "troïka"

 

 

Et l’auteur prend un exemple : « S’agit-il là d’hypothèses ? Hélas non : la « troïka » (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) impose aujourd’hui à la Grèce – prétendument en notre nom à tous – de telles mesures dont on a pu constater dans les pays où elles ont été mises en vigueur au cours des soixante dernières années qu’elles ont fait baisser le niveau d’éducation ainsi que l’espérance de vie. » Jorion se réfère aux mesures imposées dans des pays du Tiers-monde par le FMI et la Banque mondiale. C’est ce qui est imposé à la Grèce, c’est ce que l’Espagne tente de refuser. Cette politique revient à programmer des massacres de masse à terme ! Cela porte un nom : génocide !

 

Vers la fin du capitalisme ?

 

C’est donc à un choix de société que nous sommes confrontés. Jorion espère encore pouvoir le faire prévaloir dans le cadre du système capitaliste, mais il ajoute : « si tant est qu’une telle condition doive être remplie impérativement. » Cette réserve est fondamentale ! C’est, à ma connaissance, la première fois qu’un économiste en vue en vient à envisager que puisse exister un autre système que le capitalisme.

 

Et Paul Jorion prône tout simplement le défaut. Ce n’est en rien inimaginable puisqu’il est pratiqué depuis longtemps. La période « vertueuse » que nous vivons depuis la crise financière où les Etats, de gré ou de force, honorent leurs dettes, est une exception. Et l’économiste anthropologue avance un argument imparable : « L’opprobre qui couvre la nation qui se déclare en défaut sur sa dette constitue le seul obstacle à ce remède pourtant très habituel. Le cas de Dexia souligne toutefois qu’il est temps d’y penser sérieusement, pas seulement pour la Grèce mais pour l’ensemble des pays membres de la zone euro, aucun d’entre eux ne se portant à moyen terme significativement mieux que la zone hellène. » Et Jorion propose un défaut simultané accompagné d’une mutualisation instantanée de la dette. Cela vaut mieux qu’une sorte d’effet domino où les défauts se succéderont d’un pays à l’autre, provoquant ainsi le chaos.

 

Il conclut : « … le capitalisme – en tout cas sous aucun des visages qu’il a pris au cours des 750 dernières années – ne constitue pas un candidat sérieux [à devenir un système robuste de prévention de l’éternel retour du défaut sur la dette souveraine]. » Il faut un nouveau Bretton Woods pour offrir une seconde chance au projet d’une économie mondiale pacifiée. Utopique ? Sans doute, mais il apparaît que le défaut est la seule solution.

 

La récession et l’austérité pour sauver le « système » ?

 

On peut d’ailleurs se poser la question. L’immobilisme et la récession provoquée par les mesures d’austérité aux conséquences catastrophiques, ne sont-ils pas mis en œuvre pour maintenir coûte que coûte un système capitaliste à la dérive. Le défaut qui est pourtant prôné depuis le début de la crise financière peut être légitime dans une large mesure. A-t-on fait un audit de la dette, comme le réclament depuis des années des associations comme ATTAC ? Une large partie de la dette n’est-elle pas illégitime ? Aujourd’hui, sans doute, va-t-on être contraint de répondre à ces questions. Mais le système a attendu l’inéluctable, comme la condamnée qui au pied de l’échafaud supplie le bourreau de lui accorder quelques instants encore.

 

Les marches sont hautes.

 

En attendant, la société est bloquée. Les budgets d’austérité s’accumulent rendant les Etats exsangues, la désindustrialisation de l’Europe occidentale, le dumping social, la chute des revenus du travail, le chômage, l’inflation, la précarité prennent des proportions inégalées. Même les grands pays sont atteints. La situation de la France inquiète l’ensemble de l’Europe. Ne croyons pas que l’Allemagne est en si bonne posture. Et en plus, le système de décision politique est en pleine déliquescence. Il ne faut pas se réjouir de l’implosion de l’UMP en France, de la crise politique permanente en Belgique, de la faiblesse de la plupart des gouvernements de l’Union européenne. Tout cela contribue à l’affaiblissement. Tous ne mouraient pas, mais tous en étaient atteints chanta le poète.

 

 

 jeunes.gif

Les jeunes en Europe : l'exil est-il le seul choix pour les meilleurs ?

 

 

 

Peu d'espoir est donné aux jeunes en Europe, si ce n’est l’exil pour les plus qualifiés. Les marches de l’escalier social sont hautes, trop hautes. Et pourtant !

 

Le remède de cheval

 

Le « remède de cheval » proposé par Jorion est un élément essentiel de solution. Cependant, la Commission européenne et les gouvernements viennent encore de montrer leur faiblesse, sinon leur connivence avec les banques, entre autres sur la question de la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires dans le cadre de la préparation de l’Union bancaire. Et un pays comme la France refuse carrément de le faire. Selon Mediapart  « en octobre, la Commission préconise de placer dans des entités séparées mais toujours contrôlées par la même holding bancaire les activités les plus risquées comme les activités sur les dérivés pour les clients financiers, les activités de tenue de marché, les participations dans les hedge funds ou les prêts qui leur sont consentis, les investissements en capital-risque. » Grossomodo, la France anticipe les propositions de la Commission et s’apprête à faire de même, c’est-à-dire une séparation allégée contrôlée par les banques. Ainsi,  « Les banques pourront continuer toutes les activités qui servent au financement de l’économie », a assuré Pierre Moscovici. Mais elles devront placer dans des filiales spécialisées « les activités de marché qui ne sont pas nécessaires au financement de l’économie ». Certaines pratiques jugées trop risquées seront même interdites comme le trading à haute fréquence ou les dérivés sur les matières premières agricoles.

 

 

Le politique a encore une fois cédé !

 

 

 

Pierre_Moscovici.jpg

 Pierre Moscovici, ministre français des Finances : le politique a encore une fois cédé !

 

 

Cela semble rigoureux. Mais cela pourrait n’être qu’un effet d’optique. Car tout est dans la définition de ce qui est « utile au financement de l’économie ». Avant le discours du ministre des finances, le monde bancaire avait commencé à donner ses définitions. À l’entendre, toutes les activités de marché ou presque – à l’exception de prises de participations dans les hedge funds – sont utiles à l’économie. Autrement dit, quasi rien de changé. Les banques pourront continuer à spéculer sans aucun contrôle.

 

Le politique a donc encore une fois cédé ! Mais, l’échéance s’approche et, là, tout pourra sans doute changer. Est-ce possible ? On ne peut pas faire autrement. C’est cela le « remède de cheval ».

 

Pierre Verhas

 

 



[1]COHN-BENDIT VERHOFSTADT, Debout l’Europe, Actes Sud, André Versaille éditeur, septembre 2012.

[2] JORION Paul, Le choix du défaut, « Le Monde Eco & Entreprise », 20 novembre 2012.

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Published by pierre verhas
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commentaires

Rue Goudouly 23/11/2012 05:38

La dette a été payée par l'ensemble des pays, et nous payons les intérêts des intérêts. Le système mis en place ne peut profiter qu'aux banques. De plus les citoyen-nes doivent se prendre en
charge.
Il est urgent d'appliquer quelques règles qui vont contre le système ambiant :

- moratoire sur le paiement des intérêts de la dette
- prêt à taux o% directement aux États
- toute entreprise fermée ou abandonnée devra être cédée à l’État et surtout pas démantelée
- pas de distribution de dividendes plus que les bénéfices après impôt

Voilà quelques éléments, au delà de ce que Paul Jorion propose d'une manière macroéconomique qui doivent pouvoir changer la donne.
Étonnant que Jorion finisse par concevoir que le système soit en bout de course et qu'il faille en changer...long cheminement.
Dominique

pierre verhas 23/11/2012 13:51



Cela ne m'étonne pas. Jorion est un homme réfléchi et qui a la capacité de se remettre en question. C'est rare et doit être donc noté.