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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 23:02

Croissez et multipliez

 

Tel est le mot d’ordre que Jésus Christ lança aux apôtres. L’objet de l’Eglise est clair : le prosélytisme. Et l’Eglise catholique, apostolique, romaine comme d’ailleurs toutes les Eglises depuis des siècles, s’occupe en priorité de l’enseignement et de l’éducation afin de faire un maximum d’ouailles. Pour ce faire, elle a élaboré le plus grand et efficace réseau éducatif au monde.

 

Dès sa proclamation d’indépendance, la Belgique fut confrontée à la question de l’enseignement, l’Eglise voulant garder ses prérogatives en la matière. Un compromis a été élaboré où la liberté de l’enseignement fut inscrite dans la Constitution de 1831. Un enseignement catholique, dit libre, fut mis en place. L’Eglise s’appropria l’Université de Louvain  qui avait été rouverte par les Hollandais avec le statut d’établissement d’Etat. En réaction, les libres penseurs fondèrent l’Université libre de Bruxelles. Une cohabitation hostile émailla l’histoire de la Belgique depuis. Le conflit atteignit son paroxysme en 1957 lorsque le Ministre socialiste Collard de l’Instruction publique prôna la fondation de l’école pluraliste. Les catholiques jaloux de leurs privilèges en matière d’enseignement, déclenchèrent une véritable révolte et le gouvernement dut abandonner son projet. Un pacte scolaire s’ensuivit qui fixa les « frontières » entre les deux réseaux d’enseignement, l’officiel et le « libre » et une stricte égalité de traitement plus ou moins respectée. Depuis lors, il n’y eut plus de conflit majeur, mais l’enseignement libre a vu sa puissance s’accroître par la fondation de l’Université de Louvain la Neuve et l’enseignement officiel est affaibli par la crise économique qui provoque des restrictions budgétaires trop fortes.

 

COLLARD_Leo-1.gif

Léo Collard déclencha une tempête

avec son projet d'école pluraliste.

 

L’enseignement libre catholique a réussi à se développer bien plus que son concurrent, même s’il subit aussi la crise. Pour comprendre son principe, il faut se référer à un des dirigeants du pouvoir organisateur qui déclara publiquement que l’objectif de l’enseignement catholique est « d’évangéliser ». Autrement dit, cette communauté éducative n’a pas comme priorité la diffusion du savoir. Cette déclaration est fondamentale est une explication des scandales de pédophilie dont le corps ecclésiastique belge s’est rendu coupable.

 

Il serait stupide de nier la qualité pédagogique d’une partie de l’enseignement libre qui a donné de grands savants comme le chanoine Lemaître et le mathématicien de la Vallée Poussin, des médecins de qualité, des ingénieurs, des écrivains, etc. C’est le système qui est en cause. La tutelle qu’exerce l’Eglise sur ces écoles est sans doute la cause principale des graves dérives pédophiles qui sont mises sur la place publique depuis quelques années.

 

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Louvain la Neuve : une formidable conquête de

l'enseignement catholique

 

On dit que l’Eglise n’est pas une secte. C’est exact. Elle ne répond pas aux critères juridiques établis par des commissions d’enquête parlementaire dans plusieurs pays suite à l’expansion inquiétante du phénomène sectaire dans les sociétés européennes. Elle a cependant dans son organisation un point commun avec les sectes : son enfermement. Ses prêtres ne sortent que pour « évangéliser », c’est-à-dire dans certains cas, enseigner et dans d’autres, faire du prosélytisme.

 

Or, c’est dans les écoles et dans les mouvements de jeunesse catholiques que les cas de pédophilie se sont multipliés de manière telle qu’ils constituent un système. Et ce, depuis longtemps. Il suffit de lire dans la littérature française du XIXe siècle et du début du XXe, les descriptions des relations ambiguës entre des jeunes gens et des prêtres chargés de leur éducation. Tout cela est resté plus ou moins secret à cause de cet enfermement, à cause du refus de traiter de la sexualité, de sa diabolisation, à cause du véritable privilège spirituel de l’Eglise qui a pour conséquence qu’elle est intouchable en tant qu’institution et que ses prêtres ne peuvent être soumis aux lois de la nation dans l’exercice de leur ministère. L’Eglise qui se veut être un moteur spirituel, une force politique et intellectuelle, n’est pas dans la société. Elle s’affirme être au dessus de la société.

 

Dans la réalité, elle ne reconnaît pas l’Etat. Elle a sa propre justice basée sur le droit canon qui est imposé par Rome. D’ailleurs, dans l’histoire, chaque fois que l’Eglise a dû s’incliner devant les règles publiques, les pouvoirs politiques ont dû l’imposer. Ce fut le cas par exemple de Napoléon qui imposa les règles de gestion des biens de l’Eglise en 1814, règles toujours en vigueur. Ce fut le cas en France avec la fameuse loi de 1905 qui fixa le principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Loi remise en question par l’actuel président français. La Belgique qui a été dirigée pendant pratiquement toute son histoire par le parti catholique, n’a pas réussi à placer l’Etat au-dessus de l’Eglise. La faiblesse de l’Etat en l’occurrence est une explication.

 

Depuis deux décennies, et surtout depuis l’affaire Dutroux, l’opinion publique mondiale est sensibilisée par la pédophilie qui était considérée auparavant comme une déviance coupable, certes, mais non majeure. Des affaires d’abus sexuels sur des mineurs de la part de prêtres catholiques sont dénoncées un peu partout. Cela provoque une gêne considérable pour l’Eglise catholique dont la haute hiérarchie voit dans ses affaires à rebondissements un danger majeur. Tout d’abord, on tenta d’étouffer en dépit de la révolte de l’opinion, du peu de cas fait aux victimes et surtout, de la protection des coupables.

 

Un exemple : la Justice des Etats-Unis a réagi rapidement face aux accusations de pédophilie contre le clergé catholique américain depuis 1990. Des prélats et des prêtres ont été auditionnés. Benoît XVI a dû réagir fermement en « nettoyant » la hiérarchie de l’Eglise américaine. On va comprendre pourquoi il a agi ainsi, alors qu’il a été bien plus passif en d’autres cas.

Deux documents, le « Crimen sollicitationis » et le « De delictis gravioribus » déclenchent la citation en justice, en février 2005, du cardinal Ratzinger, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi en charge des procédures ecclésiastiques à propos des prêtres pédophiles. Citation faite devant la cour du district du comté d'Harris (Texas) aux motifs d'« obstruction à la justice ».

En effet, selon l'accusation, le texte émanant de la congrégation pour la doctrine pour la foi favoriserait la protection de prêtres impliqués aux Etats-Unis dans des cas de violence et d'abus sexuels sur des mineurs. En février 2005, la cour de justice américaine précitée fait partir un ordre de comparution à l'adresse du préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Josef Ratzinger. Toujours la protection !

Trois mois après, Josef Ratzinger est élu pape. Ses conseillers juridiques aux Etats-Unis s'adressent alors au département d'Etat américain pour demander l'immunité diplomatique en sa faveur. L'administration Bush, ce n’est évidemment pas surprenant, répond favorablement à cette demande. Toute l’affaire qui a pourtant déclenché un scandale majeur aux USA, est donc étouffée.

 

benoit_XVI.jpg

 

Benoît XVI défend l'Eglise contre tout le monde.

 

En Belgique, les cas dénoncés se multiplient. Le cardinal Danneels, prélat de Belgique, connaît des difficultés avec la Justice pour être accusé d’avoir couvert un prêtre pédophile, l’abbé Vanderlyn, en 1996. Lors du mariage du prince Philippe, héritier du trône de Belgique, en 1999, des téléspectateurs reconnaissent dans le chef des choristes lors de la cérémonie religieuse, un prêtre pédophile qui sera d’ailleurs condamné en Justice puis réhabilité par l’Eglise. Le cardinal Danneels a toujours nié avoir couvert des abus sexuels sur des mineurs commis par des prêtres et a même considéré que ces accusations étaient absurdes. Le journal français Libération écrit le 3 mars 1997 : « Les enquêteurs semblent, eux, convaincus que le prêtre a fait l'objet de protections. Avec cette affaire, c'est plus généralement le comportement de l'Eglise catholique qui est mis en question. Jusqu'alors préservée des scandales, au même titre que le roi des Belges, l'Eglise semble manier deux discours. Elle a certes su, après le début de l'affaire Dutroux, condamner les déviances de certains membres du clergé. L'année dernière, le cardinal a d'ailleurs demandé pardon, à la télévision, à toutes les victimes des prêtres déviants. » Il y a un vent de panique à Malines. Danneels fait ouvrir une ligne téléphonique pour l’écoute des victimes. Le délégué aux droits de l’enfant de l’époque, Claude Lelièvre, réplique que cette ligne existe déjà dans son institution dépendant de la Communauté française de Belgique.

 

Danneels.jpg

 

Godfried Danneels n'a pas fait la lumière

sur cette question majeure.

 

En 2010, le cardinal Godfried Danneels laisse la place au très contesté Mgr André Léonard, évêque de Namur. Entre temps, comme dans d’autres pays, de nombreuses plaintes pour des abus sexuels commis par des prêtres sont déposées. Danneels fonde au sein de l’Eglise une «  Commission pour le traitement des plaintes pour abus sexuels commis dans le cadre d’une relation pastorale ». Cette commission porte le nom d’Andriaenssens, son président. En réalité, elle est chargée de traiter les plaintes des victimes afin de les indemniser et surtout d’éviter qu’elles aillent ester en Justice. Si l’Eglise envisage des indemnisations, elle ne fait rien pour que les abuseurs soient punis. De là à penser qu’elle les protège, il n’y a qu’un pas. La question prend une toute autre proportion en avril 2010. L’évêque de Bruges, un haut prélat, est convaincu d’abus sexuels sur mineurs. Il est contraint à la démission. Le tout frais émoulu archevêque de Bruxelles Malines est quant à lui obligé de réagir fermement. En dehors de déclarations musclées, rien de concret. Comme si on voulait laisser passer l’orage.

Cependant, le système est évidemment déstabilisé dès lors que le secret soigneusement enfoui remonte à la surface. Par un effet de miroir, les dérives affectives et sexuelles des uns déstabilisent les autres, alors même qu'ils ne sauraient raisonnablement être accusés des mêmes turpitudes. En réalité, l'équilibre du système -aujourd'hui de plus en plus fragilisé- repose sur un déni réciproque et secrètement complice. Personne n'a intérêt à lever le lièvre.

 

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André Joseph Mutien Léonard est bien ennuyé !

 

Toute institution tend à se protéger elle-même, à se couvrir, à éviter le discrédit. Les hommes d'Eglise ne font pas exception à la règle. Mais ce qui choque, c'est le contraste entre la prétention d'être au-dessus du sort commun des hommes en assénant à l'humanité entière des leçons de morale, et la réalité effective.

 

Toutes ces tergiversations, ces dénégations, ces « protections », une opinion publique de plus en plus révoltée, des victimes laissées pour compte ou subissant des pressions, un réel sentiment d’impunité font que la Justice belge a décidé de frapper un grand coup. Jeudi 24 juin, une perquisition a été organisée au sein même de l’épiscopat. Des documents, des ordinateurs sont saisis. On a même ouvert des tombes d’anciens prélats qui venaient d’être rénovées. Horresco referens !

 

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Des perquisitions qui font du bruit !

 

L’affaire ébranle toute l’Eglise jusqu’au Vatican. Benoît XVI réagit dimanche 27 juin comme n’importe quel justiciable prompt à dénoncer les abus des magistrats et des policiers, ces perquisitions effectuées "avec certaines modalités surprenantes et déplorables" par la police belge dans des locaux de l'épiscopat local, dans le cadre d'une enquête sur la pédophilie dans ce pays. « Je désire vous exprimer, cher Frère dans l'Épiscopat, ainsi qu'à tous les Évêques de Belgique, ma proximité et ma solidarité en ce moment de tristesse, dans lequel, avec certaines modalités surprenantes et déplorables, des perquisitions ont été menées y compris dans la cathédrale de Malines et dans les locaux où l'Épiscopat belge était réuni en Session plénière », écrit le pape dans un message en français adressé au chef des évêques belges, l'archevêque André-Joseph Mutien Léonard.

Autre conséquence, plus sérieuse celle-là, la commission Andriaenssens démissionne collectivement. Son président est longuement entendu par les enquêteurs qui cherchent à savoir si cette commission n’a pas voulu étouffer des plaintes et couvrir des coupables. Ses déclarations à la sortie de son interrogatoire, sont claires : surtout que les victimes ne déposent pas plainte ! Il n’est donc pas question que la société civile s’en mêle. C’est une affaire interne à l’Eglise, point barre !

 

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Adriaenssens : circulez, il n'y a rien à voir !

 

Le plus effarant est ce que rapporte le journaliste du « Soir » Marc Metdepenningen le 26 juin : « l’ex-magistrate Godelieve Haselberghe et les membres de la première Commission »avaient pris, en toute discrétion, la décision de démissionner de leurs fonctions en février 2009, constatant que l’Eglise, en dépit, nous dit-elle, de « cette initiative généreuse et sincère que constitua la création de la Commission » refusa d’assumer les conséquences de ses constats et recommandations : essentiellement l’indemnisation des victimes. « J’étais face aux victimes, j’ai écrit 7 ou 8 fois aux prélats sans recevoir de réponse. J’ai découvert l’envers de la façade qu’entendait montrer l’Eglise ». Le point de rupture et sa décision de démissionner : les questions financières, l’indemnisation des victimes. Dans un document adressé à l’évêque de Tournai Mgr Harpigny, révélé naguère par Michel Bouffioux dans « Paris-Match », et dont nous répète le contenu Mme Haselberghe, elle constatait : « Il nous a été dit (par l’Eglise) que par le fait de la prononciation des vœux de « chasteté, pauvreté, obéissance », les prêtres et les religieux appartiennent à une caste supérieure à celle dans laquelle se trouvent ceux qui n’ont pas prononcé ces vœux et que ceux qui se trouvent dans une caste supérieure ne sont nullement soumis au paiement d’indemnités ». Et un autre rapport interne à la Commission ajoutait : « Dès qu’il sera connu que l’Eglise dédommage les victimes, il y aura un énorme afflux de plaintes. Les statistiques révèlent que pas moins de trente enfants peuvent être approchés par un religieux ou un séculier ; ce nombre peut même s’élever à soixante enfants. Il y a un risque de faillite de l’Eglise, avec comme conséquences la faillite d’œuvres caritatives. La Commission a fait observer qu’un fonds financier pourrait être créé. La réponse a été qu’un tel fonds à créer entre les différentes congrégations ne verrait jamais le jour : jamais les ordres financièrement plus riches n’accepteraient de verser une contribution plus élevée qu’un ordre financièrement moins pourvu ».

 

Quand on se souvient que Sarkozy avait osé déclarer au début de son quinquennat que le curé a un rôle plus important que l’instituteur. L’Eglise peut compter sur l’appui du « bras séculier » dans certains pays et estimer que la loi de Dieu, c’est-à-dire la sienne, est supérieure à la loi des hommes.

 

 

Dans ce débat, que deviennent les victimes ? Quand punira-t-on les coupables ? Quand la société civile aura-t-elle le courage d’imposer la loi qui est celle du peuple et de faire comprendre aux hiérarques ecclésiastiques qu’ils n’appartiennent pas à une caste supérieure et qu’ils sont soumis au principe d’égalité entre les citoyens, d’égalité devant la loi ?

 

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Published by pierre verhas
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