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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 10:01

 

Prêtres et Imams intégristes : même combat !

 

 

Voici les propos ahurissants sur la boucherie du 13 novembre au « Bataclan » écrits par un curé français de la mouvance « Mgr Lefebvre » dénommé Hervé Benoît, parus dans une feuille appelée « Riposte catholique » - sans doute une réplique à la tout aussi facho « Riposte laïque »

 

 

« Je vais aller plus loin. Tant pis pour les lecteurs sensibles. Regardez les photos des spectateurs quelques instants avant le drame. Ces pauvres enfants de la génération bobo, en transe extatique, « jeunes, festifs, ouverts, cosmopolites… » comme dit le “quotidien de révérence”. Mais ce sont des morts-vivants. Leurs assassins, ces zombis-haschishin, sont leurs frères siamois. Mais comment ne pas le voir ? C’est tellement évident ! Même déracinement, même amnésie, même infantilisme, même inculture… Les uns se gavaient de valeurs chrétiennes devenues folles : tolérance, relativisme, universalisme, hédonisme… Les autres, de valeurs musulmanes devenues encore plus folles au contact de la modernité : intolérance, dogmatisme, cosmopolitisme de la haine… Les uns portent le maillot du PSG – « Fly Emirates » en effaçant le berceau de Louis XIV, et les autres profitent du même argent pour se faire offrir un costume en bombes. Une minute avant leur mort, les uns et les autres étaient penchés sur leurs smartphones, comme accrochés au sein de leur nourrice. Ce n’est pas le retour du Moyen Âge, contrairement à ce que disent les crétins, c’est la postmodernité dans toute son absurdité. Le drame de l’humanisme athée, qui aime le diable, la mort, la violence, et qui le dit… et qui en meurt ! Le signe de la mort et du chaos ne flotte pas que sur les rues de Paris, un vendredi soir maudit. 130 morts, c’est affreux ! Et 600 morts, c’est quoi ? C’est le chiffre des avortements en France le même jour (Ministère de la Santé – merci Orwell !). Où est l’horreur, la vraie ? »

 

 

Le concert rock au "Bataclan" au moment même où les assassins entament leur "travail"...

Le concert rock au "Bataclan" au moment même où les assassins entament leur "travail"...

 

Ce brûlot est intitulé : « Les aigles (déplumés) de la mort aiment le diable ! » - tout un programme ! L’évêque de son diocèse a réagi, mais on attend de voir si ce « fou de Dieu » catho va être viré de la Sainte mère l’Eglise…

 

En tout cas, la différence entre un cureton à la sauce Benoît et les imams de garage qui « radicalisent » les jeunes musulmans des banlieues et « quartiers » est loin d’être évidente !

 

Les maires Podemos d’Espagne se rebiffent.

 

Les maires de Barcelone, Cadix, Saragosse, La Corogne et autres personnalités espagnoles ont lancé un appel contre la guerre :

 

« Le terrorisme fanatique de Daesh est fonctionnel, il rétroalimente le raciste fanatique en Europe. Dans le même temps, nos gouvernements réduisent les droits sociaux et les libertés fondamentales, alimentent la xénophobie institutionnelle et bombardent aveuglement – bombardements qui se sont révélés inefficaces. Nous nous refusons à participer à ce marchandage entre droits et sécurité. Ici à Paris, en Irak ou en Syrie ce sont les peuples qui payent le prix alors que d’autres font du trafic d’armes sous fond d’intérêts géostratégiques. La haine fanatique de certains ne peut pas justifier de nouvelles haines. Nous nous refusons à être les otages de la haine, de la terreur y de l’intolérance. Ce serait rendre les armes devant le terrorisme. »

 

Ces messieurs dames nous réconcilient avec la politique.

 

Le flegmatique Times n’est pas content.

 

Le très conservateur journal britannique « The Times » n’est pas content de voir Bruxelles en état de siège. Il faut bien avouer que cela tourne au cirque. De samedi 21 au jeudi 26 novembre, l’alerte attentat est au niveau 4 – le plus élevé – ce qui implique la fermeture des lieux publics, des commerces, du métro, etc. avec présence massive de policiers et des militaires dans les rues. Mercredi 25, tout au restant au niveau 4, les écoles et le métro sont partiellement rouverts. Jeudi 26, on passe au niveau 3, mais la police et l’armée restent dans les rues.

 

Les militaires dans Bruxelles. Ils ne peuvent tirer qu'en cas de légitime défense ! Voilà leur seule mission !

Les militaires dans Bruxelles. Ils ne peuvent tirer qu'en cas de légitime défense ! Voilà leur seule mission !

 

Le journaliste du Times écrit ceci le 25 novembre :

 

« C’est très choquant. Et très triste. Un couvre-feu dans le centre d’une de vos villes pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale alors qu’aucune bombe n’a explosé, qu’aucune rafale n’a été tirée, cela abîme vraiment la vitalité du peuple belge. Cela sape le désir des gens de ne pas avoir peur et de continuer à vivre le plus normalement possible. Cette réaction exagérée du gouvernement belge est due à sa volonté de montrer au monde que la Belgique n’est pas un Etat faible. C’est une erreur. C’est disproportionné et cela entache la réputation de la Belgique. »

 

Mais, c’est tout bénéfice pour ceux qui cherchent à restreindre les libertés.

 

L’austérité contre la sécurité

 

Au journal télévisé de 13 heures de la RTBF, le délégué syndical du personnel roulant des chemins de fer est interrogé sur les mesures de sécurité prises pour ses affiliés. Dans la foulée, le syndicaliste révèle que le métro a été fermé parce que les unités de police qui y sont affectées ont été mobilisées pour assurer la sécurité en surface, faute d’effectifs suffisants.

 

D’autre part, aussi bien l’état-major que les syndicats s’inquiètent du maintien de l’alerte maximum, car étant donné ce manque d’effectifs, il est impossible d’assurer la relève. Cela représente un sérieux danger pour les personnels comme pour le public.

 

Austérité et sécurité ne font pas bon ménage. D’ailleurs, avec qui l’austérité pourrait-elle s’accorder ?

 

 

La sécurité contre la liberté

 

 

Dans ce climat d’hystérie sécuritaire, le MR (les libéraux francophones du gouvernement Michel) a déposé le 20 novembre au Parlement une proposition de loi interdisant les piquets de grèves et les barrages sur les routes pendant un mouvement de grève.

 

 

Autant profiter des circonstances pour tenter de faire passer ce brûlot législatif. Nous doutons cependant que les chrétiens flamands de la majorité votent cette proposition telle quelle.

 

 

Il n’empêche : le droit de grève est écorné.

 

 

Une leçon de démocratie

 

 

Dans une tribune à « Libération » du 26 novembre, Dominique de Villepin, l’ancien ministre chiraquien des Affaires étrangères français que nous citions souvent, écrit ceci :

 

 

Dominique de Villepin remet une fois de plus les montres à l'heure.

Dominique de Villepin remet une fois de plus les montres à l'heure.

 

 

« En nous lançant à corps perdu dans la restriction des libertés individuelles ou dans la suspicion généralisée envers l’islam à travers une laïcité de combat traquant barbes et voiles, nous leur donnerions le choix des armes.

 

 

Notre force, c’est notre Etat de droit et c’est la fidélité à nos principes, c’est l’équilibre et la mesure, en utilisant avec fermeté tous les moyens d’enquête et de poursuite de notre Etat, en mobilisant ses forces de sécurité et de défense.

 

Qu’il faille des mesures exceptionnelles pour faire face à l’urgence, je le crois. Mais méfions-nous de l’état d’urgence permanent et de la surenchère sécuritaire qui, je le crains, va dominer notre vie politique pour plusieurs années. On voudra toujours plus de fermeté vis-à-vis des étrangers et on n’obtiendra que le ressentiment. On voudra, de façon préventive, une lutte de plus en plus dure contre la délinquance, notamment dans les banlieues, et on obtiendra la criminalisation d’une frange de la société et l’incitation à la radicalisation. On voudra le contrôle accru de l’expression des religions et on n’obtiendra que la radicalisation de l’islam des caves. Bref, nous serons un pas plus proche de la guerre civile. Et nous aurons renié les libertés mêmes que les terroristes ont voulu attaquer. »

 

Ajoutons qu’on voudra une lutte plus dure contre les mouvements sociaux et on obtiendra la révolte du monde du travail…

 

 

Ce texte vient à point au moment où le gouvernement français informe officiellement le Conseil de l'Europe que, dorénavant, il ne respectera plus tous les termes de la Convention européenne des Droits de l'Homme. 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 17:32

 

Robert Falony, figure de la gauche belge, ancien journaliste au « Peuple », à « la Wallonie », au « Matin », à « l’Eglantine », au « Journal du mardi » avec qui je collabore depuis des années au sein du Club « Osons le socialisme » (http://osons.le.socialisme.over-blog.com/# ) réplique à l’article intitulé « Paris zone de guerre » paru sur « Uranopole ». Il est en outre l’auteur d’un ouvrage de référence : Robert Falony 1914-2014 La véritable histoire du siècle en Belgique et dans le monde Editions Jourdan, Paris, 2014 (www.editionsjourdan.fr) voir « Uranopole » : http://uranopole.over-blog.com/2014/12/robert-falony-1914-2014-la-veritable-histoire-du-siecle-en-belgique-et-dans-le-monde-un-ouvrage-de-reference.html

 

Nos opinions ne divergent pas beaucoup en définitive, mais s’expriment de manière différente. Aussi, je lui réponds par après.

 

Tout débat est sain. Aussi, est-il ouvert à tous les lecteurs du blog « Uranopole ».

 

P.V.

 

 

Les sanglants attentats de Paris du 13 novembre (ici une rescapée du "Bataclan" est évacuée) ont secoué l'opinion et suscité des débats fondamentaux à côté d'exploitations politiciennes éhontées.

Les sanglants attentats de Paris du 13 novembre (ici une rescapée du "Bataclan" est évacuée) ont secoué l'opinion et suscité des débats fondamentaux à côté d'exploitations politiciennes éhontées.

 

 

Pas de vision manichéenne des évènements !

 

 

 

Il m'est impossible de souscrire à la thèse selon laquelle seul le monde "occidental" serait responsable des évènements actuels.

 

 

Oui, en Irak, la guerre anglo-américaine de 2003 a créé, par la destruction de l'Etat irakien, les conditions favorables à l'émergence de Daech avec le concours d'anciens officiers de Saddam Hussein et l'amertume des sunnites. Mais l'Histoire n'a pas commencé là. Bien auparavant, la première guerre du Golfe avait débuté avec l'annexion brutale du Koweit par le dictateur irakien. Lequel avait, tout au long des années 80, conduit une guerre criminelle contre l'Iran, qui a peut être sauvé le régime des mollahs. Une guerre dont les capitales occidentales se sont certes accommodées, mais dont elles ne sont quand même pas responsables.

 

 

Et le terrorisme de style Ben Laden est né en ce début des années 90: de l'indignation de ce pieux et richissime saoudien d'avoir assisté au passage de forces américaines en territoire arabe. Un premier attentat contre le WTC de New York a lieu en 1993. Il y eut ceux de Nairobi et de Dar es Salam. Comme la majorité des victimes étaient africaines, on ne s'en affligea pas trop en Europe. Puis Londres et Madrid. Ben Laden a fini sa vie au Pakistan. Dans l'ignorance des services secrets pakistanais, spécialisés dans le double jeu? Est ce "le monde occidental" qui a inventé le schisme entre sunnites et chiites, que les vils mécréants que nous sommes ont bien le droit de regarder comme une de ces sottises religieuses dont l'Histoire abonde, une obscure querelle sur la succession d'un prophète. (Washington n'existait pas à l'époque...).

 

 

Oui, le "monde occidental" a fait beaucoup de sottises en Afghanistan. Cela ne fait pas des talibans d'héroïques résistants et des démocrates zélés.

 

 

Oui, la partialité du "monde occidental" en faveur d'Israël rend compte de beaucoup d'animosité dans le monde arabe. Mais la plupart des régimes arabes se sont servis de la cause palestinienne, ils ne l'ont pas servie...

 

 

Allons droit au fait: la question du droit ou du devoir d'ingérence face aux situations d'oppression dans le monde divise et continuera de diviser la gauche. Cela a commencé avec la Yougoslavie. Elle divise aussi la droite. Il ne fallait pas voler au secours des rebelles de Benghazi ? Empêcher le déferlement des djihadistes au Mali ? Ceux qui raisonnent ainsi doivent aller au bout de leur raisonnement: jamais d'intervention extérieure, chacun chez soi.

 

 

On rejoint ainsi un polémiste comme Onfray en France. Sans parler du délire manichéen qui dégouline du site Investig.action du sieur M.C. Là, on en est à voir dans les "printemps arabes" la main des Etats-Unis... Les post-staliniens tombés du train de l'Histoire en sont toujours à courir le long de la voie, ne pouvant imaginer un monde autre que binaire…

 

 

Sur Daech et le califat ensuite: non seulement toute comparaison avec les terrorismes très sélectifs de l'ultragauche au siècle dernier est complètement inadéquate, mais encore on se trouve devant un phénomène entièrement nouveau, un terrorisme totalement aveugle dans un esprit de suicide collectif. Il y a là plus d'un point commun avec le nazisme de 1945...

 

 

Ne soyons pas des munichois.

 

 

Robert Falony

 

 

 

Réponse :

 

Continuons à nous écarter de la ligne officielle et sinueuse.

 

 

 

Contrairement à ce que l’on affirme un peu partout, je ne crois pas que la religion soit le véritable moteur des conflits que nous vivons actuellement au Proche Orient et qui se sont étendus par terrorisme interposé à l’Europe occidentale.

 

 

La religion est instrumentalisée et sert à manipuler les populations pratiquantes pour servir de chair à canon. Cela a d’ailleurs toujours été ainsi. Remontons à l’Inquisition, à ce qu’on a appelé les guerres de religion et d’autres exemples foisonnent. Le prétexte de la religion lors d’une guerre a toujours caché les objectifs réels pour lesquels les peuples ne se seraient pas mobilisés. Et c’est le cas aujourd’hui. Daech n’a qu’un très lointain rapport avec l’Islam en dépit des apparences. Le prétendu Etat islamique est l’instrument d’une guerre dont les enjeux sont bien plus importants que les interprétations intégristes de textes religieux surannés.

 

 

À l’heure actuelle, les besoins de consommation en Occident étant en croissance exponentielle et les sources énergétiques se raréfiant, le contrôle de ces dernières est vital pour toutes les puissances industrielles. Et deux d’entre elles sont rivales et se livrent à une guerre par peuples interposés. La Russie veut assurer le contrôle de son flanc Sud pour pouvoir protéger les gazoducs partant de la mer Caspienne. Les Etats-Unis veulent conserver le contrôle des ressources pétrolières de la péninsule arabique et assurer leur approvisionnement par mer et par gazoducs et oléoducs.

 

 

Dès lors, Israël « tête avancée » de l’Occident contribue à protéger les routes maritimes des Etatsuniens et des Européens. C’est la raison de l’impunité de l’Etat hébreu malgré ses nombreux viols des règles internationales. L’Afghanistan, la Syrie et la Turquie voient passer les oléoducs et gazoducs sur leur territoire et sont donc des enjeux vitaux dans cette configuration géopolitique. L’ennemi désigné est l’Iran et non Daech, car le régime des mollahs pourrait constituer une menace pour la navigation dans le Golfe. En outre, les monarchies féodales pétrolières redoutent une attaque de leur part.

 

 

Tout le reste coule de source (si l’on ose dire…) !

 

 

Alors, pourquoi s’inscrire dans cette logique de guerre ? Guerre qui, comme l’écrit Robert Falony, ne date pas de 2003, mais en réalité depuis l’agression de l’Irak de Saddam – appuyée par les Américains – contre l’Iran de Khomeiny en 1980. Cette guerre était d’ailleurs motivée par les mêmes enjeux.

 

 

D’autre part, il est exact que la problématique du droit d’ingérence fait débat. Il implique de soumettre la souveraineté d’une nation ou d’un peuple à des principes considérés comme supérieurs. C’est un ancien ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, qui est à l’origine de cette notion. Ces principes sont définis par la déclaration universelle des droits de l’homme de1948. Cependant, il n’existe aucun organe supranational indépendant des grandes puissances – en dehors du Conseil de sécurité de l’ONU – qui définisse les limites de ce droit d’ingérence.

 

 

Les rebelles de Benghazi ? On sait pertinemment qu’il ne s’agissait pas de la population de Benghazi qui se serait soulevée spontanément contre la dictature de Khadafi mais d’une partie de l’élite qui le servait et qui a utilisé ces gens pour renverser le tyran pour prendre sa place. Un de ses dirigeants était d’ailleurs l’ancien ministre de la Justice du « guide » responsable de meurtres d’Etat, de tortures et de détentions arbitraires. On sait aussi que le Conseil de sécurité a autorisé l’ingérence en donnant un mandat bien délimité, à savoir la protection de la population de Benghazi et non le renversement du dictateur et de son régime.

 

 

Alors, au-delà des grands principes, force est de constater que cette ingérence a des conséquences sanguinaires et catastrophiques et qu’elle n’a apporté aucune amélioration au sort de peuple libyen. Quant à Benghazi, elle est aujourd’hui aux mains des islamistes, la terreur y règne au point que l’ambassadeur des Etats-Unis y a été assassiné !

 

 

Le Mali ? Il s’agit d’une intervention française sans mandat de l’ONU dans une des ancienne colonies françaises. Typique de la « Francafrique » que Hollande avait promis d’éradiquer. Et puis, il suffit de lire une carte géologique pour se rendre compte ce pays de l’Afrique subsaharienne est détenteur de richesses en uranium et en or qui attirent toutes les convoitises. Et cela intéresse la transnationale française Areva. Une déferlante islamiste ? Certes, ce pays est menacé, mais qui se trouve derrière AQMI sinon d’autres puissants intérêts financiers ?

 

 

Alors, des interventions extérieures ? Oui si elles servent une politique bien définie et qu’elles ne soient pas basées sur des circonstances ponctuelles comme ce fut le cas en Libye et comme ce l’est au Mali où la France y est enlisée.

 

 

Depuis le 11 septembre 2001, le soi-disant « Occident » a déclaré la guerre contre le terrorisme. Qu’est-ce que le terrorisme sinon une stratégie ? Fait-on la guerre à une stratégie ? Et comme le répète l’ancien ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin : Avant le 11 septembre, il y avait un foyer de terrorisme, l’Afghanistan. Aujourd’hui, il y en a une quinzaine répartis dans tout le Moyen Orient.

 

 

Nous faisons fausse route et dans la population, on commence à s’en convaincre. Ainsi, en Belgique, les mesures de sécurité qui paralysent l’économie de Bruxelles depuis quatre jours n’ont donné aucun résultat probant. On arrête dimanche soir, en mettant la capitale de l’Europe en état de siège, 16 personnes et on en relâche 15 le lendemain ! Et on s’indigne que la presse internationale se gausse des Belges. On maintient une « alerte » de niveau 4 à Bruxelles en fermant écoles et métros depuis samedi 21 novembre. On maintient le même niveau mercredi 25, mais avec écoles et métros ouverts ! Allez comprendre !

 

 

Cela a un caractère surréaliste, mais cet épisode fait partie d’un ensemble que l’on ne saisit pas bien, parce que les médias ne sont pas indépendants et ne peuvent dès lors se livrer à des analyses sérieuses de ce conflit pour éclairer l’opinion publique. Et ceux qui ont l’audace de s’écarter de la ligne – plus que sinueuse, certes – dictée aux médias font l’objet de l’opprobre « unanime ». Sans tomber dans les excès de Michel Collon qui ne fait guère l’objet d’attaques du monde médiatique – sert-il d’alibi ?, on s’aperçoit qu’un Michel Onfray, par exemple, en sait quelque-chose.

 

 

Eh bien, continuons à nous en écarter par nos analyses ! Et cela n’est pas une attitude de « munichois ».

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 15:02

par Marie-Jean Sauret

 

Marie-Jean Sauret est psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l'université Toulouse Jean-Jaurès

Marie-Jean Sauret, psychanaliste et professeur à l'Université de Toulouse a une vision des choses particulièrement fine et courageuse.

Marie-Jean Sauret, psychanaliste et professeur à l'Université de Toulouse a une vision des choses particulièrement fine et courageuse.

 

Nous reproduisons ici la remarquable analyse de M. Marie-Jean Sauret, psychanalyste et professeur à l’Université de Toulouse Jean Jaurès, publiée sur le blog de notre ami Bernard Gensane (http://bernard-gensane.over-blog.com/ ).

 

L’émotion commençant à s’estomper, les observateurs que nous sommes toutes et tous sont inquiets. François Hollande et Manuel Valls, profitant du traumatisme provoqué par les attentats de Paris, présentent en urgence un projet de Patriot Act à la française.

 

En urgence ? Manifestement, ce projet était dans les cartons à l’Elysée ou à Matignon depuis longtemps. Voyons le calendrier : vendredi 13 novembre, les attentats meurtriers de Paris et de Saint-Denis, le soir même, François Hollande annonce la convocation du Congrès (Assemblée nationale et Sénat réunis) à Versailles pour le lundi 15. Dans son discours devant les représentants français, le président annonce une révision de la Constitution et une nouvelle loi sécuritaire.

 

Qu’on ne vienne pas nous raconter que ce projet a été élaboré en un week-end ! « On » attendait l’occasion de la présenter, car il ne serait certainement pas passé comme « une lettre à la Poste ». Et la boucherie de Paris est le prétexte idéal.

 

Cependant, des voix autorisée, comme celle de l’ancien Garde des Sceaux Robert Badinter, s’élèvent et dénoncent la dérive sécuritaire. L’Etat d’urgence qui avait été décrété par de Gaulle lors de la guerre d’Algérie, ne se justifie pas en l’occurrence actuelle. L’arsenal législatif français permet de prendre toutes les mesures nécessaires pour répondre efficacement aux menaces. D’ailleurs, l’opération policière de Saint-Denis, le 18 novembre, l’a démontré. Alors, pour quelles raisons veut-on renforcer le dispositif sécuritaire au point de fortement restreindre les libertés ?

 

La véritable raison ne serait-elle pas de prendre Daech comme prétexte pour mieux réprimer les mouvements sociaux qui se durcissent en France, surtout depuis la loi du banquier Macron ?

 

En définitive, les dirigeants français montrent qu’ils craignent plus l’arrachage de chemise à Air France que les bombes de Daech.

 

La réflexion du professeur Sauret est essentielle en ce sens qu’elle cerne les véritables causes de ces tragédies et nous montre comment ne pas tomber dans les pièges tendus par les médias officiels qui surfent sur l’émotion populaire.

 

D’ailleurs, le jour où l’on comprendra que la classe dirigeante cherche avant tout à se protéger au détriment du peuple qui est juste bon à encaisser les balles des kalachnikovs des djihadistes, et à empêcher ce même peuple de réagir face aux injustices qu’elle leur impose et à la misère dans laquelle elle le jette.

 

Les communistes d’antan traitaient les socialistes de « social-traîtres ». Les socialistes français d’aujourd’hui correspondent hélas de plus en plus à cette injure.

 

Pierre Verhas

 

Non, l’islamisme radical n’est pas la raison première du terrorisme, et son éradication n’est pas la solution miracle : un peu comme si les pompiers confrontés à un incendie se contentaient d’enlever du brasier le briquet du pyromane. Sans remonter aux croisades et à la cohabitation médiévale avec les musulmans finalement ratée (malgré « l’enrichissement » réciproque) en Europe, à s’en tenir à l’histoire moderne, tout témoigne d’une politique conduite par nos pays dans le seul souci de leurs intérêts « impérialistes » : la guerre d’Algérie, le soutien aux moudjahidin afghans (assassins d’instituteurs, maltraitant des femmes), contre le gouvernement laïque, l’instrumentation de l’Irak contre l’Iran, sa manipulation avec le Koweït, le mensonge sur les armes de destruction massive pour détruire Saddam Hussein (pas un saint), et maîtriser la région, le soutien aux royaumes totalitaires de la région du Moyen-Orient, la guerre à la Libye et l’assassinat de Kadhafi (pour le faire taire ?), jusqu’au calcul sordide de laisser l’« État islamique » (mal nommé) régler son compte à Bachar Al Assad, abandonnant entre deux feux la résistance née de la révolution du printemps arabe… Et il faudrait évoquer les retournements d’alliances : hier soutenant le tyran, aujourd’hui le dénonçant pour la même tyrannie en fonction des alliances et sans doute de l’opportunité de se partager les richesses de la région, et la vente d’armes à tous les camps. Le pire est sans doute de laisser s’éterniser le conflit israélo-palestinien dont les Palestiniens paient le plus lourd tribut, un peu comme si nous étions assurés d’un déséquilibre perpétuel et d’un motif tout trouvé d’intervention chez les voisins que ce conflit inquiète légitimement… Le tableau est à peaufiner (Rwanda, Mali, Tchad, Niger, République centrafricaine…).

 

Les attentats de Paris constituent un crime atroce et il convient de sortir de la logique qui amènera inéluctablement à leur répétition, plus terrible encore. Depuis des années, les mesures de sécurité ne cessent d’augmenter : forces de police, contrôles, portiques de sécurité, agences de surveillance privées, administration de plus en plus exigeante, mobilisation de l’armée, développement des services secrets, lois autorisant le contrôle et l’espionnage des particuliers, juridictions d’exception, collaborations internationales (pas toujours en confiance), autres mesures parfois aux limites de la démocratie ou franchement liberticides, et maintenant couvre-feu et état d’urgence. Elles n’ont jamais évité la survenue d’un crime de masse, d’autant plus important qu’il a dû s’élever au-dessus du mur de sécurité dressé pour protéger les citoyens : en nous proposant d’élever le mur encore plus haut, on crée les conditions pour des crimes encore plus odieux.

 

Abdelhamid Abaaoud, présumé cerveau des carnages de Paris et de Saint-Denis, tué lors de l'opération policière de Saint-Denis : un paumé ? Non un homme poussé aux crimes les plus abominables par le fanatisme et les frustrations.

Abdelhamid Abaaoud, présumé cerveau des carnages de Paris et de Saint-Denis, tué lors de l'opération policière de Saint-Denis : un paumé ? Non un homme poussé aux crimes les plus abominables par le fanatisme et les frustrations.

 

Non, malgré le nombre de morts, ce crime n’est pas le plus important que notre monde ait connu : le bombardement atomique délibéré des populations civiles d’Hiroshima et de Nagasaki, pour s’en tenir à celui-là, reste, espérons pour longtemps, une figure d’horreur difficilement égalable ! Mais c’était chez les « autres », et nous la pensions justifiée par la guerre ! Nous sommes d’un monde où il n’y a pas de place pour l’autre, le différent. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à regarder comment sont traités les migrants – bien sûr aujourd’hui soupçonnés de receler les terroristes infiltrés, dont il faudrait mettre les suspects en camp de concentration. Sans compter que nous avons connu trois heures de guérilla urbaine (avec un cortège de morts et de blessures), quand d’autres vivent sous les bombes (y compris les nôtres). Le tri entre les réfugiés de guerre, invités à repartir une fois la paix revenue (jamais ?), et les réfugiés économiques, invités à aller mourir ailleurs que sur notre paillasson, révèle cette incapacité à penser l’altérité autrement que comme un danger à combattre : si nous ne sommes pas capables d’accueillir convenablement l’altérité là où elle se voit, il n’est pas étonnant qu’elle soit maltraitée là où elle est moins soupçonnée : cf. l’augmentation des violences à l’endroit des enfants et des femmes (ce n’est qu’un exemple !), et, finalement, le mépris de ce qui fait l’altérité de chacun (l’art, le handicap, la vieillesse…). C’est la démocratie à terme qui est menacée au nom d’un politiquement correct qui voudrait prendre l’allure d’un « tous unis ».

 

Nagasaki : des milliers de civils carbonisés et irradiés

Nagasaki : des milliers de civils carbonisés et irradiés

 

« Tous unis » pour quoi ? Pour que nous ne changions rien à la logique délétère qui voit le capitalisme accumuler de plus en plus en plus d’argent, les pauvres devenir de plus en plus en plus pauvres ? Six millions de morts de faim par an (une Shoah annuelle), un million pour ne pas avoir accès au vaccin contre les pneumopathies parce que vendu trop cher (pourtant amorti), et autant de morts pour bien d’autres vaccins et médicaments, à quoi il faut ajouter les victimes des maladies de l’eau, les maladies infantiles non soignées de par le monde, l’écrasement des peuples par les politiques d’austérité supposées sauver les banques et assurer les profits des spéculateurs, et finalement toutes les victimes du capitalisme (suicides, accidents du travail, management jusqu’au burn-out, etc.) : le voilà le plus grand crime contre l’humanité ! L’épisode des chemises d’Air France est éclairant de ce point de vue : il démontre que les serviteurs du discours capitaliste, médias, justice (et finalement beaucoup d’entre nous), considèrent spontanément qu’il y a une violence légitime du système qui nous enrôle, et une violence illégitime de ceux qui défendent leur vie.

 

Une Shoah annuelle : la faim dans le monde

Une Shoah annuelle : la faim dans le monde

 

Ce système ravale l’individu à sa valeur marchande, disqualifiant tous les idéaux nécessaires à donner un sens à leur existence que le calcul économique ne saurait fournir. Nos politiques ne ressortent les idéaux que pour tenter de maintenir la cohésion des peuples qu’ils régissent autour de ceux qui en profitent. Le nouveau maître, véritable religion des temps modernes, est cette « économystification » à laquelle les mêmes politiques ont fait allégeance. Rien d’étonnant à ce que certains cherchent alors des valeurs dans des formes capables de rivaliser avec ce scientisme (tout s’expliquerait par un calcul en dernière instance économique) : ils les trouvent dans des religions d’allure paranoïaque, et il n’y a pas que l’islamisme radical à s’offrir comme (fausse) solution. L’« État islamique » n’est que le reflet de notre monde, une maladie terrible et à combattre. La montée de l’extrême droite dans tous nos pays (et d’autres intégrismes religieux : christianisme, bouddhisme, judaïsme et d’autres sont dans la course) démontre que nous sommes largement contaminés : il ne suffira pas d’éradiquer les terroristes islamistes. Il convient de rendre impossibles les paranoïas religieuses et fascisantes.

 

Pour cela, il faut encore sortir du discours capitaliste, effacer la raison de la raison de ces attentats. Et rendre aux sujets, y compris à celui que tentait la religion folle, la possibilité de contribuer autrement à la construction du vivre-ensemble que nous souhaitons : l’énergie du migrant qui risque délibérément sa vie pour offrir un avenir meilleur à ses proches, l’énergie du terroriste qui se fait exploser préférant mourir que laisser l’« autre » vivre, pourraient rejoindre l’énergie de ceux qui témoignent dans les deux cas de leur solidarité pour éponger les dégâts. Il y a là les ressources dont nous pourrions disposer si nous savions éviter le gâchis criminel... Et nous devons inventer comment l’éviter.

 

Marie-Jean Sauret

 

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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 15:44

 

Je ne peux partager – une fois n’est pas coutume – les conclusions d’Henri Goldman dans son commentaire paru sur son blog (http://blogs.politique.eu.org/Les-Brigades-rouges-de-l-islam ) et dans la Libre Belgique du 18 novembre sur la tragédie de Paris. Il y établit un parallèle entre le terrorisme « rouge » des années de plomb (1970 -80) en Allemagne, en Italie, en France, en Espagne et en Belgique et celui des « djihadistes » de Daesh.

Une des nombreuses victimes évacuée par les services de secours. Quand se posera-t-on la vraie question : pourquoi ?

Une des nombreuses victimes évacuée par les services de secours. Quand se posera-t-on la vraie question : pourquoi ?

 

Certes, il estime à juste titre que les attentats du 11 septembre 2001, de Casablanca, de Madrid, de Londres, de Paris, de Bali n’ont rien de comparables avec le terrorisme « rouge » d’antan. Cependant, il écrit :

 

« À l’heure où les musulmans d’Europe se préparent une nouvelle fois à devoir se justifier pour ce qu’ils n’ont pas fait il est grand temps d’acter que tous ceux qui lisent le Coran n’y lisent pas la même chose. Ceux qu’on nomme « djihadistes » sont à l’islam ce que les Brigades rouges, les assassins « marxistes-léninistes » du Sentier lumineux péruvien ou les Khmers rouges génocidaires – et pourtant formés à Paris – étaient à la gauche démocratique. Ceux-là avaient rompu le cordon ombilical qui les rattachait à la grande tradition du socialisme de masse. Leur dérive sectaire les avait rendus insensible aux aspirations de celles et ceux dont ils s’étaient autoproclamés les porte-paroles. Au moment où il ne fait décidément pas bon de s’appeler Mohamed ou Fatima, de porter une barbe ou un foulard, est-il si difficile d’admettre que les musulmans d’aujourd’hui ne sont pas plus responsables des assassins qui parlent la langue de l’islam que les syndicalistes de naguère ne l’étaient d’autres assassins qui parlaient la langue du socialisme ? »

 

C’est vrai. On ne peut rendre les communautés musulmanes responsables des massacres et il faudra être très vigilant face aux réactions racistes et islamophobes exploitées politiquement par l’extrême-droite qui ne manqueront pas de se manifester dans les jours qui viennent.

 

Cependant, on ne peut comparer les deux formes de terrorisme. Umberto Eco évoquait ainsi l’action des groupes armés d’extrême-gauche : « Le terrorisme frappe la périphérie de nos sociétés ». Il avait raison. Ces actes, certes autant spectaculaires que meurtriers, restaient malgré tout marginaux.

 

Tout autre est le Djihad. Nous sommes ici devant des actes de guerre. Et cette guerre a débuté le 11 septembre 2001. Elle oppose « l’Occident » - c’est-à-dire les Etats-Unis et les puissances de l’OTAN ainsi que leurs « alliés » au Proche Orient – à ce que le président George Walker Bush a appelé « l’axe du mal », à savoir l’Irak et l’Iran. Le but proclamé de cette guerre étant la « lutte contre le terrorisme ».

 

Le cortège de 4 x 4 Toyota symbolise Daech. Comment a-t-il pu les acquérir sans une puissante complicité extérieure ?

Le cortège de 4 x 4 Toyota symbolise Daech. Comment a-t-il pu les acquérir sans une puissante complicité extérieure ?

 

Cette guerre se justifie est au niveau de la propagande par le concept historiquement faux de « choc des civilisations ». Son objectif réel est le contrôle des ressources en hydrocarbure du Moyen Orient et d’assurer une présence politique et militaire occidentale au Sud de la Russie pour achever son encerclement. Il est cependant intéressant de lire le « background » théorique qui mena à cette guerre :

 

« Cette thèse d’un « choc des civilisations » est développée par la suite par Samuel P. Huntington en 1993 dans la revue Foreign Affairs. Huntington y suggère que la source fondamentale de conflit n’est désormais ni idéologique ni économique mais culturelle, et qu’un choc des civilisations entre l’Islam et l’Occident dominera l’ère post-guerre froide. Sur la base de cette vision binaire des relations internationales, les défenseurs de la théorie de l’« affrontement » considèrent que l’islam politique a remplacé le communisme en tant que menace stratégique principale des intérêts américains. » (Mediapart : Pierre Pucot ,Syrie Irak, erreurs américaine, faillite internationale, 19 juin 2014)

 

George Walker Bush est l'instigateur du cataclysme au Moyen Orient avec la complicité de son vice-président Dick Cheney (à l'arrière-plan à gauche).

George Walker Bush est l'instigateur du cataclysme au Moyen Orient avec la complicité de son vice-président Dick Cheney (à l'arrière-plan à gauche).

 

Le premier coupable désigné du « 11 septembre » fut l’Afghanistan où Ben Laden était supposé se cacher, puis ce fut l’Irak. Le motif invoqué pour ce dernier fut la détention et la menace d’usage d’armes dites de destructions massives. Rarement, on connut mensonge d’Etat plus éhonté.

 

A l’exception de la France, de la Belgique et de quelques autres pays européens, en mars 2003, les Etats-Unis et la Grande Bretagne lancèrent, avec une coalition hétéroclite, une offensive contre l’Irak visant à éliminer le régime de Saddam Hussein. Cette attaque a mené au renversement du parti Baas et à l’exécution de Saddam, mais a surtout provoqué la destruction de l’Irak, de son patrimoine et une immense pagaille dans ce pays multireligieux et multiethnique. Cela en outre mené à la déstabilisation de l’ensemble de la région.

 

D’autre part, les Etats-Unis et l’OTAN ont envahi l’Afghanistan sous prétexte de vaincre les islamistes Taliban qu’ils n’ont jamais réussi à neutraliser. Jusqu’à ce qu’on a appelé les « printemps arabes », la guerre « contre le terrorisme » restait confinée au Pakistan et à l’Afghanistan jusqu’en 2010.

 

La révolte dite des printemps arabes de 2011 fut une surprise. Au départ, il ne s’agissait pas d’un mouvement à caractère religieux. En Tunisie où il a débuté, le soulèvement populaire s’est déclenché pour des raisons économiques et sociales, tout en luttant pour l’instauration d’un régime démocratique à l’occidentale. Le « printemps » s’est répandu dans quasi tout le monde arabe et a pratiquement échoué partout. De mouvement social, il s’est transformé en révolte religieuse, notamment en Egypte où les insurgés ont été noyautés par les Frères musulmans.

 

Le sacrifice du jeune Tunisien Mohammed Bouazizi apporta un immense espoir de libération des peuples arabes. Les religieux n'ont cependant pas manqué de récupérer les printemps arabes et les transformer en cauchemar.

Le sacrifice du jeune Tunisien Mohammed Bouazizi apporta un immense espoir de libération des peuples arabes. Les religieux n'ont cependant pas manqué de récupérer les printemps arabes et les transformer en cauchemar.

 

En Libye, il s’est agi essentiellement d’un soulèvement d’une partie de l’élite s’appuyant sur les différences ethniques entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Cette élite qui collaborait avec le régime de feu Kadhafi fut soutenue par la France qui obtint de l’ONU l’autorisation d’une intervention internationale qui a renversé l’ancien dictateur. Les conséquences ne se firent pas attendre : la pagaille s’est installée et est toujours là et Daech en a profité pour durablement s’installer dans ce qu’il subsiste de la Libye.

 

Une révolte s’est déclenchée en Syrie. L’Occident a commencé par soutenir les rebelles syriens, puis les a lâchés au profit de Daech.

 

L’histoire s’est figée.

 

D’où vient Daesh ? Beaucoup d’encre a coulé pour en expliquer la genèse. Le meilleur ouvrage, à notre connaissance, est celui de Pierre-Jean Luizard aux éditions La Découverte, Le piège Daech L’Etat islamique ou le retour de l’histoire.

 

On avait parlé en ce début de XXIe siècle de fin de l’histoire, il eût mieux valu dire que l’histoire s’est figée. En effet, tout était bloqué au Moyen Orient. Les Etats issus des accords Sykes Picot de 1916 commençaient leur inéluctable déclin. L’Irak n’était plus qu’une fiction. La Syrie échappait au contrôle du pouvoir baasiste du clan El Assad. Le conflit israélo-palestinien était gelé suite à l’assassinat de Rabin et à l’échec des accords d’Oslo. Les monarchies pétrolières, par crainte de l’Iran, effectuaient de folles dépenses en armements dans le plus grand intérêt des complexes militaro-industriels américain, anglais et franco-allemand.

 

En Irak, les Américains qui y sont arrivés dans l’ignorance totale de l’histoire et des structures de ce pays et y ont créé le chaos. Ils se sont appuyés sur la majorité chiite et sur les Kurdes délaissant la minorité sunnite dont était issus Saddam Hussein et ses partisans. De nombreux attentats eurent lieu contre les chiites. Le gouvernement chiite de Bagdad, fantoche des Américains, exerça en représailles une répression féroce contre les sunnites en 2013-14.

 

D’autre part, le secrétaire d’Etat à la Défense de Bush, le sinistre Donald Rumsfeld, ne trouva rien de mieux que de dissoudre l’armée et l’administration irakiennes après l’invasion américaine. Cela déclencha l’anarchie et les cadres de l’armée de Saddam étaient dès lors disponibles pour fonder une nouvelle armée contre l’envahisseur étatsunien.

 

Un enfer sur terre

 

Voici ce qu’écrit le journaliste américain Chris Floyd le 14 novembre sur le site Information clearing house : « Nous, l’Occident, avons renversé Saddam par la violence. Nous avons renversé Kadhafi par la violence. Nous essayons de renverser Assad par la violence. Tous des régimes durs – mais de loin moins draconien que nos alliés saoudiens, et d’autres tyrannies dans le monde. Quel a été le résultat de ces interventions ? Un enfer sur terre, qui s’étend et est plus virulent d’année en années.

 

Bachar el Assad l'homme à abattre, mais qui convient à pas mal de monde.

Bachar el Assad l'homme à abattre, mais qui convient à pas mal de monde.

 

Sans le crime américain de guerre agressive contre l’Irak – qui, selon les mesures utilisées par les gouvernements occidentaux eux-mêmes, a laissé plus d’un million de morts innocents –il n’y aurait pas d’ISIS, pas « d’al-Qaeda en Irak. » Sans le financement et l’armement saoudiens et occidentaux d’un amalgame de groupes sunnites extrémistes dans tout le Moyen-Orient, utilisés par procuration pour attaquer l’Iran et ses alliés, il n’y aurait pas d’ISIS. Remontons un peu plus haut dans le temps. Sans la création directe, extensive et délibérée par les Etats-Unis et son allié saoudien d’un mouvement mondial d’extrémistes sunnites armés pendant les administrations de Carter et de Reagan (afin d’attirer les Soviets dans un bourbier en Afghanistan), il n’y aurait pas eu de « Guerre contre le terreur » - et pas d’attaques terroristes à Paris cette nuit.

 

Une fois de plus tâchons d’être aussi clair que possible : le monde infernal dans lequel on vit aujourd’hui est le résultat de politiques délibérées et d’actions entreprises par les Etats-Unis et ses alliés pendant les décennies écoulées. C’est Washington qui a dirigé/ou soutenu l’étouffement de la résistance politique laïque dans tout le Moyen-Orient, afin de mettre au pas des dirigeants récalcitrants comme Nasser et soutenir des dictateurs corrompus et brutaux, qui favoriseraient le programme US de domination politique et d’exploitation de ressources.

 

L’histoire publique du dernier demi siècle est très claire à cet égard. En retournant encore davantage en arrière, au renversement du gouvernement démocratique d’Iran en 1953, les Etats-Unis ont poussé délibérément et consciemment, les groupes sectaires les plus extrêmes afin de miner une résistance laïque plus large à leur programme de domination. »

 

La confessionalisation

 

C’est ainsi que le conflit se confessionnalisa, notamment avec l’aide de l’Arabie Saoudite et du Qatar qui voulaient à tout prix neutraliser l’Iran chiite qu’ils considèrent comme un danger mortel. Ils aidèrent massivement la résistance au pouvoir chiite d’Irak. C’est ainsi qu’est né l’Etat islamique en Irak sans que les Américains qui commençaient leur retrait puissent réagir.

 

Mais, l’Etat islamique en Irak et au Levant (c’était son nom) s’est surtout « épanoui » en Syrie, parce que la structure de la Syrie est différente. Pierre-Jean Louizard explique la complexité de la question : « Dans un contexte multiethnique et multiconfessionnel au Levant et à la Mésopotamie, la différence structurelle de l’espace syrien (…) est qu’au lieu de trois grandes communautés, comme en Irak, coexistent un nombre beaucoup plus élevés de minorités face à une grande majorité arabe sunnite (69 % et 6 % de Kurdes également sunnites). En comparaison avec l’Irak, les communautés non sunnites et non musulmanes sont donc plus diversifiées, plus dispersées, de plus petite taille et peuplent souvent les régions frontalières d’anciens vilayets (entités administratives ottomanes) ou le littoral méditerranéen. »

 

C’est bien entendu sur ces minorités que s’appuie le régime bassiste de Bachar El Assad. Cela explique – en dehors de l’aspect religieux – les persécutions de ces minorités, particulièrement les chrétiennes, par Daech aussi bien au Nord de l’Irak qu’en Syrie. Les Occidentaux n’ont absolument rien compris à la complexité du Moyen Orient – « l’Orient compliqué » selon la fameuse parole de Charles de Gaulle – et n’envisagent les choses que dans un esprit colonial alimenté par le fantasme du « choc des civilisations ». En outre, l’aveuglement occidental a permis l’expansion du wahhabisme issu d’Arabie Saoudite dans tout le Moyen Orient et même dans les communautés musulmanes d’Europe.

 

Les conséquences actuelles en sont le délitement des Etats irakiens et syriens, le Liban menacé, l’installation de Daech en Libye et dans le Sinaï égyptien. Et les attentats de plus en plus meurtriers en Europe sont aussi le fruit de la lâche stupidité de nos dirigeants dans cette guerre contre le terrorisme.

 

Enfin, il ne faut pas oublier le rôle de la Turquie qui, tout en faisant partie avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, de la coalition occidentale contre Daech, aide financièrement et militairement l’Etat islamique, notamment dans sa lutte contre les Kurdes. Depuis sa triomphale réélection, Erdogan se montre encore plus arrogant. Des signes de plus en plus nombreux d’un soutien turc à Daech se font jour, dont le plus spectaculaire fut l’hostilité manifestée le 17 novembre par le public turc lors du match amical de football Turquie – Grèce à Istanbul.

 

Recep Tayyip Erdogan se veut être le calife des califes.

Recep Tayyip Erdogan se veut être le calife des califes.

 

La riposte française amenant aux bombardements intensifs de Raqa, capitale de Daech en Syrie montre son inefficacité. Aucune réponse actuelle n’est adéquate. Et on le sait pertinemment.

 

Comme le répète Dominique de Villepin à chacune de ses interventions, la guerre contre le terrorisme est une guerre sans fin. Elle ne peut pas s’arrêter. Et elle est menée par les Américains, non pas pour protéger le territoire et le peuple américain, mais parce que c’est tout profit pour le complexe militaro-industriel.

 

A l’aveuglement, nous avons ajouté le déshonneur.

 

Voici l’analyse impitoyable du professeur Jean-François Bayart dans « Libération » du 15 novembre, qui complète et renforce les arguments avancés par de Villepin.

 

« Les origines de ce 13 novembre sont aussi à chercher du côté de la politique étrangère de l’Europe et de la France ces quarante dernières années. La démission de l’Europe sur la question palestinienne, l’occasion manquée avec la Turquie que l’on aurait pu si facilement arrimer à l’UE, l’alliance de la France avec les pétromonarchies… sont autant d’erreurs qui n’ont fait qu’aggraver le désastre et nourrir rancœur et radicalisation au Proche-Orient.

 

Au-delà de la polémique électoralement intéressée, et assez indigne, sur les mesures de sécurité prises, ou mal prises, par le gouvernement, la classe politique, les médias, l’opinion elle-même devraient s’interroger sur leurs responsabilités de longue durée dans le désastre que nous vivons. Celui-ci est le fruit vénéneux d’un enchaînement d’erreurs que nous avons commises depuis au moins les années 1970, et que nous avons démocratiquement validées dans les urnes à intervalles réguliers.

 

La démission de l’Europe sur la question palestinienne, dès lors que sa diplomatie commençait là où s’arrêtaient les intérêts israéliens, a installé le sentiment d’un « deux poids deux mesures », propice à l’instrumentalisation et à la radicalisation de la rancœur antioccidentale, voire antichrétienne et antisémite. L’alliance stratégique que la France a nouée avec les pétromonarchies conservatrices du Golfe, notamment pour des raisons mercantiles, a compromis la crédibilité de son attachement à la démocratie – et ce d’autant plus que dans le même temps elle classait comme organisation terroriste le Hamas palestinien, au lendemain de sa victoire électorale incontestée.

 

Pis, par ce partenariat, la France a cautionné, depuis les années 1980, une propagande salafiste forte de ses pétrodollars, à un moment où le démantèlement de l’aide publique au développement, dans un contexte néolibéral d’ajustement structurel, paupérisait les populations, affaiblissait l’Etat séculariste et ouvrait une voie royale à l’islamo-Welfare dans les domaines de la santé et de l’éducation en Afrique et au Moyen-Orient.

 

Son alliance avec les pétromonarchies arabes a aussi conduit la France à appuyer diplomatiquement et militairement la guerre d’agression de l’Irak contre l’Iran (1980-1988) et à ostraciser ce dernier, alors qu’il représente, avec la Turquie, le seul môle de stabilité étatique de la région, qui détient l’une des clefs de la résolution de la plupart de ses conflits, comme nous le découvrons aujourd’hui au Liban et en Syrie.

 

La même désinvolture a présidé à la politique de la France à l’égard d’Ankara. Au lieu d’arrimer la Turquie à la construction européenne, Paris l’a snobée, au risque de perdre toute influence auprès d’elle, de favoriser sa « poutinisation » et de l’abandonner à ses liaisons dangereuses avec des mouvements djihadistes.

 

Non sans cynisme, la France a joué pendant des décennies la carte de l’autoritarisme en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Irak en y voyant un gage de stabilité, en s’accommodant de la polarisation ethno-confessionnelle sur laquelle reposaient souvent ces régimes, en espérant que les peuples se résigneraient éternellement au despotisme que l’on estimait congénital en terre d’islam, et en laissant à celui-ci le monopole de la dissidence, rendant ainsi les successions autoritaires inévitablement chaotiques. Une cocotte-minute qui explose, ce n’est jamais beau à voir.

 

Après avoir conforté les dictatures, la France s’est lancée avec puérilité dans l’aventure démocratique sans voir à quel point les sociétés avaient été meurtries par des décennies d’assujettissement, et en sous-estimant la froide détermination des détenteurs du pouvoir.

 

Puis, pour résoudre d’un bombardement magique les problèmes qu’elle avait contribué à envenimer au fil des ans, elle est à son tour entrée en guerre en suscitant de nouvelles inimitiés sans avoir les moyens de s’en préserver.

 

Les situations inextricables de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie, de la Libye ne sont que la résultante de ces erreurs de calcul, ou de ces calculs à courte vue. Sans doute annoncent-elles ce que nous réserve la restauration autoritaire en Algérie (dès 1991) et en Egypte (en 2014). A l’aveuglement et aux inconséquences, nous avons ajouté le déshonneur par le traitement que nous avons réservé aux réfugiés qui fuyaient les guerres que nous (ou nos alliés) avions déclenchées, en Libye et en Irak, et les autoritarismes que nous avions soutenus. »

 

Daech est un monstre que nous avons engendré.

 

Daesh est un monstre que nous avons engendré. Il est né des frustrations des peuples arabo-musulmans du Proche Orient. Ce n’est pas l’Islam le problème, c’est le drapeau de l’Islam qui est brandi par ces gens comme l’étendard d’une illusoire et sanglante conquête.

 

Dans cette guerre, comme dans les précédentes, depuis la Yougoslavie, les Occidentaux ont pris parti pour celui qui, en définitive, n’était pas leur ennemi et ils persistent dans cette erreur en appuyant les monarchies pétrolières et en se pliant aux quatre volontés d’Erdogan qui rêve lui aussi d’un califat dominé par la Turquie.

 

Et puis, vient presqu’immédiatement la dérive sécuritaire. Les attentats ont eu lieu le 13 novembre, le président Hollande convoque le Congrès à Versailles le 16 novembre et propose une révision de la Constitution pour donner à l’Etat des pouvoirs d’exception et donc restreindre les libertés.

 

Il est impossible, en si peu de temps, de préparer une révision constitutionnelle. Aussi, on peut raisonnablement supposer qu’on attendait l’occasion pour la présenter. Merci Daech ! Et que vise cette révision vers plus de pouvoir sécuritaire à l’exécutif sinon des moyens accrus de répression des mouvements sociaux qui ne manqueront pas de se déclencher ?

 

La chemise arrachée à Air France aura fait très peur à ces messieurs !

 

Combien faudra-t-il de victimes pour enfin comprendre ?

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

PS. L’hédonisme est-il une bonne réponse ?

 

Le « New York Times » écrivait au lendemain des attentats de Paris :

 

« La France incarne tout ce que les fanatiques religieux du monde détestent : profiter de la vie sur terre par une multitude de petites voies : une tasse parfumée de café avec un croissant au beurre le matin, de belles femmes en robe courte souriant librement dans la rue, l’odeur du pain chaud, une bouteille de vin partagée avec des amis, des enfants qui jouent dans le jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en un quelconque Dieu, ne pas s’inquiéter des calories, flirter, fumer et avoir une sexualité sans être forcément marié, prendre des vacances, pouvoir lire n’importe quel livre, aller à l’école gratuitement, jouer, rire, revendiquer, se moquer des prêtres comme des politiciens, laisser l’inquiétude sur l’après-vie aux morts. Aucun pays ne vit mieux sur terre que les Français. »

 

A chacun et à chacune d’en juger !

 

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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 22:19

 

Réflexion d’Edgar Morin

 

Le sociologue nonagénaire n’a pas perdu son acerbe sens critique. Dans un débat avec Jean Daniel paru dans le numéro de l’Obs du 22 octobre, il décrit le vrai clivage de la société en France, qui est aussi celui qui sévit dans l’ensemble de l’Europe.

Edgar Morin toujours aussi acerbe

Edgar Morin toujours aussi acerbe

 

 

E.M. - Quand on pense à la manière dont les sans-papiers avaient malgré tout été soutenus non seulement par des intellectuels, mais par toute une partie de la population, l'évolution est frappante. A mon avis, elle est liée à la régression profonde du présent. Nous assistons à une vichysation rampante, qui n'est évidemment pas née de rien. Il y a TOUJOURS eu deux France qui se sont combattues, dès l'affaire Dreyfus, la loi Combes, la laïcité. La France républicaine l'avait emporté. La deuxième France, qui était à l'époque monarchiste, aristocratique, ultraréactionnaire, est restée en partie raciste, farouchement nationaliste. Et dans la crise profonde, à la fois économique, de civilisation, je dirais même "anthropologique", c'est celle-ci qui progresse, alors qu'il y a dépérissement du peuple de gauche. Et il n'est pas étonnant de voir certains intellectuels, aujourd'hui, changer de credo.

 

Nul acquis n'est irréversible, y-compris la démocratie.

 

Et ce qui ne se régénère pas dégénère. Ce ne sont ni les vitupérations, ni les imprécations, ni les dénonciations permanentes qui peuvent agir contre le Front National. Tant qu'on n'aura pas formulé une voie nouvelle, une nouvelle espérance, il sera irrésistible.

 

Le PS et le FN

 

Justement dans cette redoutable perspective, quelle réponse apporte le PS français appelé aussi le parti « solferinien » du nom de la rue où se trouve son siège à Paris ?

 

Les pontes de Solferino redoutent avec raison la Bérézina. Ils pourraient perdre toutes les régions qu’ils dirigent au profit du… Front national !

 

Pour ces messieurs dames, une défaite aux régionales signifierait la fin du pouvoir à court terme. Et là, ce serait la catastrophe ! En effet, il n’est pas question de faire quelque-chose du pouvoir, mais d’avoir le pouvoir. Alors, on est prêt à toutes les compromissions.

 

Aussi, que fera le PS qui prévoit une défaite cuisante ?

 

Sera-ce le Front républicain : c’est-à-dire se désister au deuxième tour en faveur du candidat centriste ou sarkozyste, ou même fusionner avec lui ?

 

Sera-ce le maintien du candidat socialiste au deuxième tour contre la droite « démocratique » au risque de faire élire un FN ? Ou encore appeler à l’abstention avec le même risque ?

 

Manifestement, les édiles « socialistes » sont divisés à ce sujet.

 

On peut se poser la question : Hollande usera-t-il de la même stratégie que son prédécesseur, François Mitterrand ? Feu le président socialiste avait restauré la proportionnelle en 1986 pour affaiblir la droite au profit du FN, afin d’être plus fort lors de la cohabitation.

 

Le jeu serait encore plus dangereux, car on s’aperçoit que dans plusieurs régions, la droite « démocratique » est fort proche du Front national. Il arrive que des candidats FN passent chez les « Républicains » et l’inverse. En PACA, le choix de l’électeur sera Estrosi ou Marion Maréchal (nous voilà !) Le Pen. On se demande quelle est la différence entre le vieux droitier et la blonde facho…

 

Marion Maréchel (nous voilà !) Le Pen : il n'y a pas beaucoup de différences avec son concurrent Estrosi.

Marion Maréchel (nous voilà !) Le Pen : il n'y a pas beaucoup de différences avec son concurrent Estrosi.

 

Manuel Valls a beau hurler : « Nous ne laisserons pas une seule région au FN ! » Il n’est plus maître du jeu.

 

Cela dit, l’électorat du FN représente jusqu'à présent un maximum de 18 %. Dès lors, il y a peu de chance qu’il puisse emporter une région, même là où il est fort comme dans le Nord Pas de Calais ou en PACA.

 

Le vrai danger se trouve dans l’ultra-droitisation des candidats LR. Sarkozy a poussé à cela au lieu de chercher au centre. Il est vrai qu’il traîne tellement de casseroles qu’il doit absolument engranger une victoire s’il veut que sa carrière politique ne passe pas par la case prison.

 

Quant au PS, sa déliquescence est inéluctable. Il y a trois ans, le journaliste Jean-François Kahn a proposé la dissolution du PS. Pour que la gauche ait un avenir en France, il a sans doute raison.

 

Vous allez voter pour Hillary ?

 

Déjà, la gauche libérale et la droite bobo européennes se mobilisent pour souhaiter ardemment l’élection d’Hillary Clinton à la présidence des Etats-Unis.

 

Hillary Clinton à la sortie de l'Elysée, montrait bien à Hollande qu'elle est la patronne !

Hillary Clinton à la sortie de l'Elysée, montrait bien à Hollande qu'elle est la patronne !

 

Une femme à la tête de la « plus grande démocratie du monde » après un Noir, quel progrès ! Oui mais, quelle femme ?

 

Une journaliste américaine, Diana Johnstone, vient de publier un ouvrage intitulé « Hillary Clinton : la reine du chaos » (éd. Delga, Paris, 2015). Elle a présenté son livre à la radio RT France. Voici un extrait de son interview. A lire ceci, l’avenir n’est pas rose si Madame Clinton se retrouve à la Maison Blanche en novembre 2016.

Diana Johnstone pousse son analyse jusqu'au bout.

Diana Johnstone pousse son analyse jusqu'au bout.

 

RT France : Dans votre livre, vous étudiez plusieurs interventions américaines dont les guerres en Irak et en Libye. A quel point le scénario syrien ressemble-t-il aux autres guerres menées par les Etats-Unis ?

 

Diana Johnstone : Depuis la guerre du Kosovo contre la Serbie en 1999, on voit des variations du même scénario : en Irak, en Libye et maintenant en Syrie. Sous un prétexte ou un autre, les faiseurs d’opinion occidentaux proclament un état d’urgence dans le pays ciblé, dû aux agissements d’un «dictateur» qui «doit partir». En Syrie, comme en Libye et au Kosovo, l’OTAN soutient militairement un groupe de rebelles sans trop se préoccuper de ses antécédents criminels ou de ses objectifs réels, en présentant ses membres comme des «victimes» qui souhaitent installer «la démocratie». Après des bombardements humanitaires, le pays ainsi «sauvé» sombre dans le chaos.

 

RT France : Est-ce une guerre gagnée pour les Etats-Unis ?

 

D.J. : La caractéristique principale de ces guerres menées par les Etats-Unis est qu’elles ne sont ni gagnées ni perdues, dans le sens que l’on atteint jamais «la démocratie» proclamée comme objectif. On casse une société, produisant un désordre ingérable dont l’un des résultats est de provoquer des flots de réfugiés qui déferlent aujourd’hui sur l’Europe. C’est vrai, même pour la première guerre de la série. Sait-on que le deuxième plus grand nombre de demandeurs d’asile en Europe depuis des mois sont les Albanais du Kosovo, qui fuient leur pays «libéré» par l’OTAN ?

 

RT France : Quel est donc l’objectif de ces guerres ?

 

D.J. : Le véritable objectif de ces guerres n’est que négatif. Il ne s’agit pas de créer des démocraties et de défendre les droits de l’homme, mais de détruire un pays qui ne correspondrait pas aux impératifs de l’hégémonie américaine.

 

En 2003, la France a eu le courage, applaudie par la plupart des pays du monde, de refuser la guerre américaine qui a détruit l’Irak, guerre qui a fait le lit du soi-disant «Etat Islamique». Malheureusement, la campagne américaine de dénigrement de la France semble avoir terrifié Paris et incité les dirigeants qui ont succédé à Chirac à rentrer dans le rang.

 

RT France : Le désaccord entre la Russie et les Etats-Unis sur le dossier syrien dure depuis déjà plus de trois ans. Pourquoi est-ce que la position russe de soutenir el-Assad au nom de la lutte contre l’EI n’est pas prise en considération par l’Occident ? Est-ce que les Etats-Unis et la Russie peuvent trouver à un consensus ?

 

D.J. : L’accord sur les armes chimiques syriennes a donné la preuve que la coopération entre les Etats-Unis et la Russie pourrait bien fonctionner, et qu’elle pourrait être la base d’un accord pour sauver la Syrie du chaos qui la détruit. C’est pour cela que le «Parti de la Guerre» à Washington a tout de suite mis le paquet pour diaboliser Vladimir Poutine et bloquer le chemin de la paix. Si j’ai écrit un livre sur Hillary Clinton, c’est parce qu’elle est la candidate préférée de ce Parti de la Guerre qui traverse les partis politiques Démocrate et Républicain et qui dirige en coulisses la politique étrangère américaine. Là où le Président Obama hésite parfois, Hillary Clinton se montre empressée, par exemple pour armer les rebelles syriens soi-disant «modérés» contre el-Assad. Aux Etats-Unis, on commence à reconnaître à quel point cette femme est dangereuse, mais en France, on ne le comprend pas du tout. Mon livre l’explique.

 

RT France : Vous avez également écrit que les Etats-Unis exploitent la nostalgie anti-communiste et antirusse présentant Vladimir Poutine comme la «dernière incarnation du mal». Est-ce que cela fonctionne toujours ?

 

D.J. : C’est moins une nostalgie qu’une habitude. On voit maintenant que le communisme a largement servi de prétexte pour être hostile à Moscou durant la Guerre froide. Le complexe militaro-industriel, dont je décris le rôle fondamental, a besoin d’ennemis pour se justifier. Il ne suffit pas de détruire de temps à autre un petit pays, il faut un adversaire de taille pour justifier les budgets faramineux du Pentagone. Puis, il y a l’objectif stratégique défini par Zbigniew Brzezinski, de tenir séparées la Russie et l’Europe occidentale, pour mieux dominer les deux.

 

RT France : Est-ce que cela profite aux Etats-Unis ?

 

D.J. : Demander si cela profite aux Etats-Unis suppose que la politique étrangère soit plus rationnelle qu’elle ne l’est. Regardez un peu le Congrès des Etats-Unis, où l’ignorance dispute la mauvaise foi. Le pouvoir de l’argent a corrompu le système politique américain, et notamment sa capacité à penser. Malheureusement, les Européens semblent toujours croire qu’il y a un bon pilote dans l’avion.

 

RT France : Selon vous Hilary Clinton personnifie «l’orgueil et l’exceptionnalisme américains». En quoi est-ce que c’est mal ?

 

D.J. : Tous les pays sont exceptionnels, et je voudrais qu’ils le restent dans un monde riche de diversité, au lieu d’être obligés de se calquer sur un seul modèle, tel que l’impose la globalisation à l’américaine. Mais l’exceptionnalisme américain est très spécial, car il ne se borne pas à la célébration des qualités du pays, qui sont réelles, mais aspire à faire la loi dans le monde entier. Il s’agit de l’idée selon laquelle les Etats-Unis sont le centre de vertu dans le monde, d’origine peut-être divine, et qui sont donc appelés à répandre cette vertu sur la planète, non pas par l’exemple, ce qui serait intéressant, mais par les armes. Cette conviction leur permet de ne voir les millions de morts, de blessés, de vies ruinées résultant de leurs guerres que comme des accidents regrettables d’une entreprise innocente et bien intentionnée. Et cet orgueil est accompagné par une peur maladive de «l’autre», que ce soient les «communistes», ou les «terroristes», vus comme les forces du Mal vouées à la destruction du centre du Bien. En cela, les Etats-Unis ressemblent beaucoup à leur protégé Israël. En passant, la candidature de Hillary Clinton est soutenue par le milliardaire israélien Haim Saban qui déclare sans gêne qu’il mettra autant de dollars qu’il le faut pour la faire élire à la présidence.

 

RT France : Est-elle capable de remporter l’élection présidentielle ?

 

D.J. : Elle est non seulement capable de remporter l’élection présidentielle de 2016, mais, depuis des mois elle est donnée comme la gagnante sûre et certaine. Sa campagne est très bien financée, ce qui compte avant tout dans les élections américaines. Le parti républicain en face n’offre qu’un spectacle pathétique de clowns minables. Son seul challenger démocrate jusqu’à présent, le vieux Sénateur du Vermont, Bernie Sanders, était peu connu et est considéré comme trop à gauche pour être pris au sérieux. Mais on vit dans un monde changeant et tout peut changer.

 

Museler les organisations syndicales ?

 

La dernière journée de mobilisation du Front commun syndical en Belgique a donné lieu à des incidents, somme toute, assez courants. L’autoroute à Liège a été bloquée et il y a eu des dégâts. Le gouvernement nationaliste libéral de Charles Michel a poussé des cris d’orfraie. Les syndicats sont devenus le principal danger pour la démocratie en Belgique !

 

L'autorute E40 près de Liège a été bloquée par des syndicalistes de la FGTB lors de la journée d'action du 19 octobre.

L'autorute E40 près de Liège a été bloquée par des syndicalistes de la FGTB lors de la journée d'action du 19 octobre.

 

Tout d’abord, un hôpital a déposé plainte contre les militants syndicalistes qui ont bloqué l’autoroute pour avoir empêché un chirurgien d’arriver à temps pour opérer une patiente. Cette journée d’action était annoncée. La direction de cet établissement aurait pu prévoir un renforcement de son équipe médicale ! Elle fait porter la responsabilité de ses carences sur les grévistes.

 

Il est clair que l’on veut faire porter le chapeau de ce drame à la FGTB. De là à ce que l’on dise qu’il s’agit d’une organisation criminelle, il n’y a qu’un pas que d’aucuns sont prêts à franchir.

 

Le comble, ce fut la leader socialiste bruxelloise Laurette Onkelinx qui fustigea le comportement des syndicalistes ! L’image du PS devient de plus en plus floue !

 

Alors, on revient avec de vieux projets. Les libéraux francophones du MR ont déposé une proposition de loi garantissant la « liberté du travail » qui consiste en réalité à interdire les piquets de grève. Autrement dit, si ce texte est adopté, il n’y aura plus de grève !

 

Plus fort, les nationalistes flamands de la NV-A proposent eux que les syndicats aient obligatoirement la personnalité juridique. Cela signifie que les syndicats seront soumis à un contrôle étatique et que les fonds de grève seront fiscalisés. C’est là aussi la fin du droit de grève et... de la liberté d'association !

 

Derrière cela, se trouve le patronat le plus agressif du VOKA, grand soutien de la NV-A.

 

De là à ce que ces nostalgiques réintroduisent le corporatisme…

 

Jan Jambon aime marquer !

 

Le ministre de l’Intérieur belge, le nationaliste flamand NV-A, Jan Jambon propose que les réfugiés portent un badge lorsqu’ils se déplacent sur la voie publique. Marqués comme du bétail, les migrants !

 

Jan Jambon montre son vrai visage : la répression et la discrimination comme au bon vieux temps...

Jan Jambon montre son vrai visage : la répression et la discrimination comme au bon vieux temps...

 

Cela ne vous rappelle rien ? L’étoile jaune pendant l’occupation, par exemple ?

 

Si cette mesure est adoptée, dorénavant, la Belgique aura réinstauré la discrimination selon les origines. Qui a dit que le libéralisme est démocratique ?

 

La fin de Schengen

 

La Hongrie avait déjà construit sa « barrière » à sa frontière avec la Serbie pour « contrôler » le flux des réfugiés. Cela ne menaçait pas les accords de Schengen qui assurent la liberté de circulation des personnes dans l’espace éponyme, puisque la Serbie ne fait pas partie de l’Union européenne et n’a pas signé les accords en question.

 

Voici l’Autriche qui construit une barrière à sa frontière avec la Slovénie. Là, c’est autre chose ! Les deux pays sont membres de l’Union européennes et signataires des accords Schengen.

 

Si le Conseil et la Commission laissent faire cela. C’est la fin de Schengen. On rétablira le contrôle aux frontières. Belle régression !

 

Mais, rassurez-vous, la libre circulation des capitaux n’est pas concernée !

 

 

Pierre Verhas

 

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22 octobre 2015 4 22 /10 /octobre /2015 09:29

 

Bernard Gensane

22 octobre 2015

 

Décidément, notre ami Bernard Gensane est en forme ! Après avoir publié qur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com) un billet sur Peter Sutherland, voici qu’il livre aujourd’hui une analyse sur le mot « ouvrier » qui disparaît (volontairement ?) du vocabulaire courant. On le remplace, entre autres, par « collaborateur ». Autant « ouvrier » est chargé de dignité, autant « collaborateur » rappelle les pires souvenirs et est mensonger : un collaborateur est l’égal du « collaborant ». Ce qui n’est évidemment pas le cas dans une entreprise où le patron est le seul maître après le dieu Banque. Et puis, il y aussi l'expression «collaboration de classe» qui a aussi une connotation péjorative, celle de trahison.

 

Bernard est linguiste et donc, il étudie l’étymologie de ce beau mot et fait une analyse comparée de son sens dans les autres langues.

 

Bien sûr, cette petite étude vaut pour la France, mais on peut être convaincu qu’elle est valable pour la Belgique. Ici, on distingue les ouvriers et les employés comme « travailleurs manuels et intellectuels ».

 

Le régime social des deux catégories n’est pas identique, mais ces différences ont tendance à s’estomper. Ainsi, le patronat a obtenu d’aligner les préavis de licenciement des employés sur ceux moins avantageux des ouvriers. Mais l’essentiel n’est pas là.

 

La fermeture de nombreuses industries en Europe, la mécanisation de l’agriculture, les « nouvelles technologies » font disparaître de nombreux métiers. C’est toute une culture qui meurt. Et cette culture est avant tout portée par les ouvriers, par la classe ouvrière.

 

La « classe ouvrière » ! Quelle expression ringarde ! C’est de l’archéo-marxisme doublé de stalinisme, n’est-ce pas ? Pourtant, c’est cette classe ouvrière qui a marqué l’histoire du XXe siècle en Europe et aux Etats-Unis et qui marquera sans doute celle du XXIe siècle dans l’ensemble du Tiers-monde. Nous évoquerons bientôt l’épouvantable condition ouvrière dans les usines chinoises fabriquant des composants électroniques pour les grandes transnationales du secteur (Apple, Microsoft, Nokia, Sony, Amazon, etc.).

 

L’ouvrier n’est pas mort. Et, comme l’écrivaient il y a plus d’un siècle les philosophes socialistes, l’ouvrier est porteur d’avenir. Il détient l’avenir du monde, car il possède, lui seul, les moyens de lutter contre les nouvelles et terribles entreprises d’exploitation de l’homme par l’homme qui utilisent comme armes les nouvelles technologies.

 

L’outil a changé. L’objectif reste identique.

 

 

Pierre Verhas

 

N'oublions pas le rôle essentiel des femmes dans la lutte pour une condition ouvrière digne de ce nom.

N'oublions pas le rôle essentiel des femmes dans la lutte pour une condition ouvrière digne de ce nom.

 

Depuis combien d’années n’ai-je pas entendu quelqu’un me dire : « je suis ouvrier », « nous, les ouvriers », « la classe ouvrière », « en tant que fils d’ouvrier » ? En revanche, les « assistants », les « collaborateurs », les « techniciens » (surtout « techniciennes ») de surface, les « agents » pullulent.

 

Le mot « ouvrier » vient du latin operarius, celui qui fait, qui travaille avec ses mains. Dès le XIIe siècle, le mot possède la valeur qu’il a aujourd’hui et qu’il conservera pendant des siècles : « personne louant ses services moyennant un salaire et effectuant un travail manuel ». En anglais, le mot work vient d’un vocable de l’indo-européen puis du proto-germanique signifiant « œuvre, travail ». En allemand, arbeit (le travail, arbeiter = travailleur) vient du proto germanique arbaidiz signifiant « labeur » ou « souffrance ». Au moyen âge, la société connaît trois ordres : ceux qui prient (les oratores), ceux qui se battent (les bellatores) et ceux qui travaillent (les laboratores). Le verbe latin laborare signifie à la fois labourer et travailler. Pour 90% de la population active, le labeur se confond avec le labour. Jusqu’au XVIIIe siècle, ouvrier est synonyme d’artisan, voire d’artiste. Avec la Révolution industrielle apparaissent ouvrier agricole, ouvrier d’usine. L’expression jour ouvrier (XVe siècle) deviendra jour ouvré (XVIIe siècle). Ouvrier peut être utilisé comme adjectif, comme dans l’expression cheville ouvrière (articulation centrale, par extension élément clé d’un ensemble). On connaît également les abeilles ouvrières, et bien sûr la classe ouvrière, dénommée également prolétariat.

 

La définition aujourd’hui la plus communément admise du mot « ouvrier » est « une personne qui loue ses services dans le cadre d’un travail artisanal, industriel ou agricole en échange d’un salaire. Cette définition restreint le statut du salariat au travail manuel. Elle exclut donc les employés de bureau et, semble-t-il, les caissières de supermarché. En France, l’effectif ouvrier a atteint son maximum vers 1970 (40% des emplois), époque de forte mobilisation quand le duo infernal Pompidou/Marcellin avait fort à faire. Nous en sommes aujourd’hui à environ 24%.

 

On peut se demander si ne pas se qualifier d’ouvrier signifie intérioriser une construction sociale des professions. Être un ouvrier revient-il à se dévaloriser ? En particulier dans une société où les divers modes d’expression de la classe ouvrière, les syndicats en particulier, deviennent de moins en moins audibles, quand ils ne jouent pas carrément le jeu de la collaboration de classe.

 

La reproduction sociale, repérée dès le début des années soixante, est de plus en plus forte, ce qui pousse de nombreux jeunes issus de la classe ouvrière à opter pour une autre représentation d’eux-mêmes. Dans ce cas, ces jeunes sont, comme disait Bourdieu, vus par « les yeux des autres ».

 

La puissance du parti communiste étant devenu dérisoire, la parole ouvrière autonome est devenue inaudible. Pour ce qui est du journal L’Humanité, la mention du lien avec le parti a été supprimée en 1999. Le quotidien est soutenu financièrement par TF1 et Lagardère.

 

Depuis quarante ans, l’Assemblée nationale compte entre zéro et deux ouvriers dans ses rangs.

 

25% des ouvriers ont moins de trente ans. Un ouvrier sur deux travaille dans le secteur tertiaire. Les gros bataillons des grandes entreprises industrielles ont disparu. Le mirage de l’appartenance aux « classes moyennes » (concept anglo-saxon) est de plus en plus tentant. Mais rêver d’échapper au prolétariat parce qu’on est titulaire d’un Bac Pro et enfiler les petits bouleaux et les CDD nourrit une forme durable de schizophrénie.

 

 

Bernard Gensane

 

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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 21:50

 

Bernard GENSANE

20 octobre 2015

 

Notre ami Bernard Gensane vient de publier sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/) et sur le blog « Le Grand Soir » un excellent billet sur un personnage méconnu et pourtant un des plus puissants d’Europe : Peter Sutherland.

 

Il décrit le parcours de cet homme d’origine irlandaise qui a une influence considérable sur la politique de l’Union européenne qui s’inscrit dans le cadre de la mondialisation néolibérale.

 

Un petit bémol, cependant : Bernard conclut en pensant qu’il faut conserver l’homogénéité interne des nations européennes. En cela, nous sommes en désaccord. La seule réponse à la mondialisation néolibérale est une alternative mondiale elle aussi. On combat l’ennemi à son échelle et il est illusoire de penser qu’on pourra le vaincre en rétablissant l’Etat nation d’antan.

 

Et il n’y a pas que moi qui le pense. Sylvain Laurens écrit en conclusion de son excellent ouvrage Les courtiers du capitalisme Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles (Marseille, éd. Agone, 2015) écrit : « Seule une entreprise politique plurinationale et se donnant pour objet la remise en cause de la structure même du champ de l’eurocratie pourrait défaire ce qui a été agencé au fil des décennies. » Et cette stratégie n’empêche nullement la préservation et l’illustration de notre culture qui s’enrichit aussi de celle de l’Autre.

 

Pierre Verhas

 

Peter Sutherland un des hommes les plus influents dans le monde

Peter Sutherland un des hommes les plus influents dans le monde

 

Il est l’un des hommes les plus influents de l’Union européenne. À côté de lui, Hollande, c’est du pipi de chat. Il est proche de la retraite, mais gageons qu’il sera remplacé par un clone aussi dingue que lui de la mondialisation libérale, du capitalisme financier le plus débridé. Selon lui, ne pas accepter cette mondialisation est une stupidité politique et économique, et aussi « une attitude moralement indéfendable ».

 

Comme tout bon dirigeant « européen » de haut niveau qui se respecte (voir Mario Draghi, Mario Monti, Lucas Papademos), Sutherlan a passé vingt ans à la tête de la banque Goldman Sachs. Là, comme dans les instances européennes, il a œuvré, dans la discrétion ou en pleine lumière, au profit de l’oligarchie capitaliste mondiale. Lire à ce sujet La Banque : Comment Goldman Sachs dirige le monde de Marc Roche.

 

À l’origine, Sutherland est avocat. Dans son pays, une Irlande que l’on peut considérer comme l’un des laboratoires préférés de la déréglementation à tout crin, il est nommé procureur général (Attorney General of Ireland), en d’autres termes le premier conseiller du gouvernement en matière juridique. En 2011, il propose – et finit par imposer – au gouvernement irlandais des réductions budgétaires de 3 milliards d’euros.

 

Sa fiche Wikipédia nous dit tout de sa carrière d’homme d’affaires : « Peter Sutherland, né le 25 avril 1946 à Foxrock dans le comté de Dun Laoghaire-Rathdown, est une personnalité des affaires et un homme politique irlandais. Il est président de l’European Policy Centre, de Goldman Sachs International (depuis 1995), la présidé BP (British Petroleum) (1997-2009), et aussi la section Europe de la Commission Trilatérale (2001-2010) [poste auquel il fut remplacé par Jean-Claude Trichet, dont le CV est presque aussi impressionnant puisqu’ils appartiennent aux mêmes cercles d’influence] Il est aussi directeur non exécutif de la Royal Bank of Scotland. » Il sera en outre l’un des dirigeants du plus important site de vente en ligne à destination des entreprises, le chinois Alibaba (153 milliards de dollars de chiffre d’affaires). Sutherland fut assurément un dirigeant efficace : à la fin de son mandat à la tête de BP, la société faisait 42 millions de livres de bénéfices par jour. Par ailleurs, ce membre influent du groupe Bilderberg (v) aura été le représentant honoraire pour l’Union européenne du Transatlantic Policy Network.

 

Sutherland préside également la London School of Economics, à l’origine une école socialisante (quand on pense qu’elle fut fondée par les époux Webb et George-Bernard Shaw et qu’elle fut en pointe lors de la contestation de mai 68 !), aujourd’hui parangon de la pensée libérale. Et il est représentant spécial de l’ONU pour les migrations internationales et le développement. À ce titre, il est très favorable à l’arrivée d’immigrés (lui, l’Irlandais qui appartient à un peuple d’émigrés) constituant des bataillons industriels de réserve. Il s’est exprimé sur ce sujet devant une commission parlementaire de la Chambre des Lords en 2012 : « L’immigration représente une dynamique cruciale pour la croissance économique. La population autochtone vieillissante de l’Allemagne ou des Etats sud-européens est l’argument clé en faveur du développement de sociétés multiculturelles (…). Les Etats doivent être plus ouverts, tout comme le Royaume Uni l’a démontré. (…) Les Etats-Unis ou l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont des sociétés de migrants, ils peuvent donc accueillir plus facilement des populations différentes d’elles-mêmes ». L’objectif politique étant, par le biais du multiculturalisme, « la destruction de l’homogénéité interne des nations européennes ». Pour les grandes entreprises mondialisées, les coutumes, les nations, les traditions culturelles diverses, les frontières, les structures sociales ne doivent pas faire obstacle au commerce.

 

Sutherland n’a que 69 ans. Il a vaincu un cancer glorieusement. Il peut encore sévir un bon moment.

 

 

Bernard Gensane

 

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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 14:55

 

En un siècle, le monde, comme le dit la chanson, a changé de face. Nous vivons une « révolution permanente » pour reprendre l’expression de Trotski, mais pas dans le sens qu’il lui avait donné.

 

Pendant la majeure partie du XXe siècle, une bataille idéologique faisait rage. Les communistes, les fascistes, les héritiers des Lumières voulaient anéantir l’ancien ordre mondial pour en établir un nouveau. Lénine, Staline et Mao ont tenté de démanteler les structures de la société humaine et de construire grâce à la science un monde meilleur.

 

Voilà ce qu’écrit l’historien israélien Yuval Harari – jeune historien né en 1976 en Israël de parents libanais qui a fait son doctorat à l’Université d’Oxford. Il s’est spécialisé dans la synthèse historique. Il dit : « Les très grandes questions historiques m’ont toujours intéressé, dit-il. Par exemple, sommes-nous plus heureux que nos ancêtres ? Pourquoi les hommes ont-ils dominé les femmes dans la plupart des sociétés ? Des questions auxquelles vous ne pouvez répondre si vous ne vous penchez que sur certains aspects du sujet. » Son ouvrage le plus célèbre – le pendant du livre de Stephen Hawking « Une brève histoire du temps » - s’intitule en français : « Sapiens Une brève histoire de l’humanité » (Albin Michel, 2015). Il a été traduit en 20 langues.

 

Yuval Harari se pose sans doute la question shakespearienne en étudiant l'histoire de l'Homo Sapiens.

Yuval Harari se pose sans doute la question shakespearienne en étudiant l'histoire de l'Homo Sapiens.

 

Créer une nouvelle race d’hommes.

 

Harari poursuit : Hitler et ses sbires ont utilisé des méthodes encore plus impitoyables au service de projets encore plus ambitieux. Celui des nazis était de créer une nouvelle race d’hommes au lieu de simplement construire une nouvelle société. Ils voulaient modifier la biologie humaine, accélérer l’évolution et créer des surhommes.

Adolf Hitler avait une ambition démentielle : créer une surhumanité en écrasant l'humanité existante. L'objectif des entreprises transnationales n'en est pas si éloigné.

Adolf Hitler avait une ambition démentielle : créer une surhumanité en écrasant l'humanité existante. L'objectif des entreprises transnationales n'en est pas si éloigné.

 

Les progressistes étaient à peine moins ambitieux. Défenseurs des idées des Lumières, ils espéraient recréer le paradis sur Terre grâce à l’instruction pour tous et au progrès technologique. Ils ont renversé les structures hiérarchiques datant de plusieurs siècles et donné du pouvoir aux femmes, aux minorités et à la jeunesse.

 

Les familles et les communautés étaient les piliers de la société depuis la naissance de l’homo sapiens. Avec les progressistes, l’individu est mis au centre. Il est libéré de ses parents, de ses voisins et même de la nation et de l’Etat.

 

Moins agressifs que ceux des communistes ou des fascistes, les idéaux progressistes ont pour point commun d’avoir créé un Etat Léviathan.

 

Et pour les progressistes, ce fut une réussite en relativement peu de temps : un siècle. Ils ont fondé un système d’enseignement, de santé et de couvertures sociales qui coexiste avec un système économique de libre entreprise.

 

Une élite sans ambitions

 

Mais tout cela est menacé aujourd’hui. Les dirigeants politiques, les responsables de l’enseignement, les patrons de l’économie manquent d’ambitions au profit d’un projet mondialisé élaboré par les entreprises transnationales dont le premier objectif est le démantèlement de l’Etat. Ce sont les transnationales qui ont récupéré les grandes ambitions délaissées par les politiques.

 

Inutile d’aller à la Maison blanche, au 10 Downing street, à l’Elysée ou au Kremlin pour les trouver. Il faut aller voir les apprentis sorciers de la Silicon Valley et les argentiers de Wall Street et de la City.

 

Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Uber – ce qu’on appelle les GAFA – ont entre leurs mains des pouvoirs inégalés que jamais personne, ni aucune structure n’a eus depuis le début de l’humanité. Et tout cela se fait sans contrôle.

 

D’ailleurs, qui pourrait les contrôler ?

 

Intelligence ou conscience ?

 

La vraie question qui se pose aujourd’hui : qui l’emportera ? L’intelligence ou la conscience ? Dans le monde progressiste jusqu’à la fin du XXe siècle, intelligence et conscience étaient liées dans pratiquement tous les domaines. C’était considéré comme une évidence.

 

Aujourd’hui en ce début de XXIe siècle, en économie, l’intelligence est primordiale et la conscience n’a guère d’importance.

 

Dans une interview à la Libre Belgique du 17 octobre, l’économiste libéral Bruno Colmant déclare : « Le choc provoqué par la révolution numérique est majeur. Tout d’abord, il va toucher essentiellement le secteur tertiaire, qui constitue 70 % de notre économie. Ce secteur intègre beaucoup de tâches d’intermédiation et répétitives, soit celles qui vont être de plus en plus remplacées par des outils numériques. D’autre part, cette nouvelle économie numérique est de nature plus décentralisée. Que ce soit Uber ou le Bitcoin, on se retrouve dans des logiques et des structures où chaque agent économique se comporte comme un indépendant. Cela signifie un changement dans le rapport à l’Etat. Un indépendant contribue moins à l’Etat, tout en acceptant de moins recevoir de cet Etat. On sort d’une société fondée sur des accords collectifs pour entrer dans un modèle typiquement anglo-saxon et, je dirais même, dans un monde protestant. »

 

L'économiste Bruno Colmant semble s'enthousiasmer pour la révolution numérique.

L'économiste Bruno Colmant semble s'enthousiasmer pour la révolution numérique.

 

Certes – et nous le voyons avec Uber – les structures sont bouleversées. Mais affirmer que « chaque agent économique se comporte comme un indépendant » demande un minimum d’examen. Qu’entend-on par « indépendant » ? Il s’agit en fait d’une nouvelle forme d’exploitation de l’homme par l’homme bien plus dangereuse que les précédentes, car le soi-disant indépendant ne sait plus à quoi se référer. Prenons le cas des « taxis » Uber. Que fait un chauffeur indépendant ? Il s’inscrit chez Uber et reçoit la fameuse application Uber qui consiste en un central téléphonique de taxis « numérique ». Une commande lui arrive via l’application. Il va chercher le client et le conduit à destination comme n’importe quel autre taxi. Celui-ci paye un prix fixé par Uber et le chauffeur reçoit 20 % de la recette. Tout cela sans taxes ni charges sociales.

 

En réalité, le chauffeur « indépendant » court tous les risques : son capital, c’est sa voiture qu’il a investi lui-même. L’essence, l’entretien, les assurances sont à sa charge. Et encore, dans le cadre de la législation actuelle, il ne peut prendre une assurance professionnelle, puisqu’il ne rentre pas dans le cadre légal du transport rémunéré des personnes. Donc, c’est le chauffeur qui court tous les risques. On ose appeler cela « l’économie partagée ». Il s’agit en réalité d’un contrat léonin où Uber se contente de vendre son application et d’encaisser la majeure partie des recettes de ses chauffeurs abonnés, sans investissements ni risques de sa part.

 

Système révolutionnaire

 

D’autre part, un système comme Uber est aussi révolutionnaire puisqu’il viole délibérément les lois du pays où il s’installe. Et c’est volontaire : il s’agit de lois de protections et ce type de législation gêne très fort les transnationales qui veulent les éradiquer dans tous les domaines. Ainsi, le fameux TTIP (Traité Transatlantique pour l’Investissement et le Partenariat) poursuit le même objectif : rendre caduques toutes les lois de protections du commerce, des services et de la production au nom du sacro-saint libre échange et du dogme de la « concurrence libre et non faussée ». Là aussi, c’est léonin, puisque une entreprise transnationale aura plus de pouvoir qu’un Etat par le système de tribunaux privés.

 

A la question : Où les Etats seront discrédités au profit des grandes entreprises technologiques ? Colmant répond : « Les Etats vont en effet se retrouver de plus en plus écartelés entre des engagements collectifs qu’ils doivent honorer et des sources de prélèvement sur les richesses qui s’émiettent de plus en plus. »

 

C’est parfaitement exact. Et c’est aussi une raison essentielle pour que l’on construise une structure démocratique et étatique européenne à la place de l’Union européenne actuelle, instrument du néolibéralisme. Un retour à l’Etat-nation signifiera l’impuissance et la défaite avec ses conséquences inéluctables.

 

Nous assistons donc à une déstructuration sociale par la disparition de plusieurs professions au profit d’algorithmes. D’après une étude effectuée par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michel A. Osborne intitulée The Future of Employment parue en 2013, 47 % des emplois américains auront disparu d’ici 2030. Cela va du démarcheur téléphonique aux arbitres sportifs, en passant par les boulangers, les conducteurs de bus, les ouvriers du bâtiment, les serveurs et barmen, les marins et j’en passe.

 

La révolution industrielle du XIXe siècle a eu pour conséquence la création d’une toute nouvelles classe ouvrière urbaine – qui a dépeuplé les campagnes – le XXIe siècle pourrait voir – du moins dans le monde développé – la naissance d’une nouvelle classe pléthorique composée d’individus économiquement inutiles.

 

Il faudra donc de nouveaux modèles économiques et sociaux bien plus ambitieux que ceux de Marx, de Lénine, de Mao, de Rousseau ou de Keynes.

 

Les habits anciens de feu le Président Mao commencent à s'éffilocher.

Les habits anciens de feu le Président Mao commencent à s'éffilocher.

 

Le point faible est de croire à une nouvelle société d’abondance dans laquelle il n’y a plus de producteurs, mais uniquement des consommateurs. Les producteurs se trouvent dans le Tiers-monde et pourraient se soulever. En plus, on ne tient nul compte des impératifs écologiques, des inégalités et de la concentration du capital.

 

Nous assistons donc en notre temps à deux phénomènes : ce que j’appelle l’« orwellisation », c’est-à-dire l’extension de la surveillance totale et à l’« uberisation », c’est-à-dire la suppression des métiers qui permettent à l’homme d’utiliser ses outils à sa guise par l’extension de ce qu’on appelle faussement l’économie du partage.

 

Il s’agit de deux faces d’une révolution que nous sommes en train de vivre sans bien nous en rendre compte : la révolution numérique. Toute notre vie et celle de nos descendants en seront bouleversées La structure de la société risque de s’effondrer au profit d’une atomisation des relations sociales tuant toute solidarité et instaurant la loi du plus fort.

 

Yuval Harari ajoute : « En tant qu’historien, je ne suis pas en mesure de juger si un tel projet est réalisable. Toutefois, je sais que les accomplissements des hommes sont rarement à la hauteur de leurs espoirs. Même s’ils n’y sont pas arrivés, les communistes ont marqué le XXe siècle par leur volonté de vaincre les inégalités entre les hommes. Notre siècle sera peut-être caractérisé par la tentative d’améliorer l’être humain et de braver la mort, même si cela est un peu prématuré. Les mentalités ont changé. Au revoir l’égalité, bonjour l’immortalité. »

 

Et Harari avertit : « Il est dangereux d’associer des technologies qui permettent de contrôler la vie et la mort à des politiques mégalomaniaques, mais il serait encore plus dangereux de faire l’autruche. »

 

Les hommes politiques sont-ils véritablement responsables ? Ils refusent de se projeter dans l’avenir. Le même Harari pose la question : « Si les hommes politiques ne veulent pas assumer la responsabilité de planifier l’avenir, quelqu’un d’autre le fera. Ainsi, il se pourrait que les décisions les plus importantes de l’histoire de l’humanité soient prises par un minuscule groupe d’ingénieurs et d’hommes d’affaires, tandis que les hommes politiques seront occupés à débattre sur les quotas d’immigration et sur l’Euro. »

 

Big Brother n’est pas mort. Il a de multiples visages et il vous regarde toujours.

 

Cependant un point fondamental et passé sous silence : ce projet est au seul service de l’oligarchie mondialisée et ne donne même pas l’illusion d’un progrès pour l’immense partie de l’humanité méprisée, exploitée et délaissée. Un tel déséquilibre n’est pas tenable en dépit des colossaux les moyens concentrés entre quelques mains.

 

Et la Résistance s’organise peu à peu.

 

 

Pierre Verhas

 

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 22:04

 

Raoul-Marc Jennar est une figure attachante. Il est un militant infatigable de l’altermondialisme après avoir été militant wallon, membre de plusieurs cabinets ministériels. Il a été quelques temps militant du NPA puis du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon.

 

Jennar fut également très actif pour un « non de gauche » au Traité constitutionnel européen lors du référendum français de 2005. Aujourd’hui, il mène une campagne infatigable contre l’adoption du traité commercial transatlantique (le TAFTA ou TTIP).

 

Sans être opposé à l’idée européenne, Raoul-Marc Jennar s’est toujours méfié des institutions européennes. Depuis la crise grecque, il va plus loin : il préconise de quitter purement et simplement l’Union européenne qu’il estime gangrénée par le néolibéralisme et non réformable, pour construire une Europe sur de nouvelles bases. Et il n’est pas le seul.

 

Raoul-Marc Jennar : une personnalité de gauche attanchante qui se trompe au sujet de l'avenir de l'Europe.

Raoul-Marc Jennar : une personnalité de gauche attanchante qui se trompe au sujet de l'avenir de l'Europe.

 

Au sein de la gauche radicale, plusieurs voix s’élèvent pour en finir avec l’Euro d’abord et avec l’Union européenne ensuite. En outre – et c’est le cas de Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de gauche – ce serait l’Allemagne qui serait la seule responsable de la crise européenne. C’est excessif. Si, comme nous l’avons déjà écrit, l’Allemagne a réussi à imposer son leadership et sa politique ordolibérale, c’est évidemment parce qu’elle est l’Etat-membre le plus puissant, mais aussi parce que les 27 autres ont accepté ou même approuvent sa politique.

Jean-Luc Mélenchon met trop souvent ses sentiments au-dessus de l'analyse.

Jean-Luc Mélenchon met trop souvent ses sentiments au-dessus de l'analyse.

 

Le début du racisme

 

Yanis Varoufakis est d’ailleurs très sévère à l’égard de Mélenchon en l’occurrence : « Croire qu'il y a un 'type' psychologique allemand, c'est le début du racisme. Je ne suis pas du tout d'accord avec Mélenchon sur ce point et je lui ai dit à la Fête de l'Huma. C'est une pensée faible, surtout. Car la zone euro a été construite non pas par un gouvernement allemand, mais par une coalition d'élites françaises, allemandes, grecques, et tous sont également responsables de sa désastreuse architecture. »

Yanis Varoufakis a pris du recul, a une analyse et un projet.

Yanis Varoufakis a pris du recul, a une analyse et un projet.

 

En effet, ce souhait d’un retour à l’Etat nation est une forme de repli sur soi, quoi qu’en disent ses partisans. Et le repli sur soi engendre inéluctablement le racisme.

 

Et puis, il ne faut pas oublier un élément essentiel qui va bien au-delà des Etats : le poids des transnationales dont les plus puissantes, d’après Paul Jorion, sont une cinquantaine de banques et puis les oligopoles industriels et commerciaux qui contrôlent 70 % de l’économie mondiale.

 

Ce débat a commencé avec la crise grecque qui est la première qui oppose un Etat-membre à l’ensemble de ceux qui constituent l’Union européenne. Nous avons suffisamment évoqué cette crise sur le blog « Uranopole » tout en considérant qu’une sortie de l’Euro et de l’Union européenne serait une fatale erreur pour un pays confronté avec les agressions de la Troïka qui, ne l’oublions pas, ne sévit pas qu’en Grèce.

 

On ne répond pas à une agression par la fuite, mais en organisant la Résistance.

 

La majorité des Grecs ne voulait pas sortir de l’Euro. Certes, il y a une contradiction : rester dans l’Euro signifie se soumettre aux diktats de la troïka, c’est-à-dire accepter le 3e mémorandum, ce que ne veut pas cette même majorité.

 

Les trois paradoxes de l’Union européenne

 

Dans une interview au journal financier belge « l’Echo » datant du 3 septembre, Yanis Varoufakis analyse les conséquences du diktat du 13 juillet et les relations entre la Grèce et l’UE :

 

« Il y a un paradoxe monumental au cœur de l’Union européenne. Celui-ci se décline en trois parties. D’abord, c’est la première fois de l’histoire de l’humanité que des créanciers imposent des conditions qui, de fait, les assurent de ne jamais revoir leur argent. Deuxièmement, il y a en Grèce un peuple qui veut, dans sa grande majorité, absolument rester dans la zone Euro, mais qui en même temps rejette de manière tout aussi absolue les conditions qui lui sont imposées pour cela. Au même moment, en Allemagne, dont le gouvernement est responsable des conditions imposées à la Grèce, vous avez une grande majorité qui veut que la Grèce reste dans la zone Euro mais en appliquant les termes de l’accord. Troisièmement, cet accord, et le programme qui va avec, est tellement aberrant que même s’il était mis en application par Dieu lui-même aidé de ses Archanges, il ne pourrait pas réussir. Ces trois parties du paradoxe sont tellement intimement liées qu’elles ne peuvent être résolues qu’ensemble. Le système grec ne peut résoudre ce puzzle à lui tout seul. Tôt ou tard, il devra être résolu à travers les institutions européennes tant pour la Grèce que pour l’Europe. »

 

On se trouve donc devant un blocage général. Comment en sortir ? Varoufakis constate tout en mettant en garde contre la dérive des institutions et particulièrement de l’Eurogroupe dont il a vécu l’amère expérience : « La plus grande économie mondiale ne peut pas être gouvernée par une équipe digne du Moyen-âge et un Eurogroupe qui se réunit, délibère et décide sans publier même un compte rendu et sans avoir à rendre des comptes à quiconque ! Les citoyens européens n’ont même pas le moyen de savoir ce qui se dit à ces réunions ! En plus, au-delà du déficit démocratique évident, ce type de procédé fait que les décisions prises sont mauvaises et économiquement catastrophiques et font que l’UE est aujourd’hui le grand malade de l’économie mondiale. »

 

Raoul-Marc Jennar réplique : « On regrettera toutefois qu’il écarte d’emblée, au nom du danger nationaliste et du risque de fragmentation de l’Europe, toute idée de construire une autre union des peuples d’Europe rendue possible seulement par la dénonciation des traités européens et de leur interprétation extensive par la Cour de Justice de l’Union européenne. Comme si les politiques de l’Union européenne et les institutions conçues pour les mettre en œuvre ne constituaient pas aujourd’hui le plus grand danger de la renaissance du nationalisme et de l’opposition des peuples d’Europe entre eux. Le dogme de la concurrence qui met en compétition les peuples de l’UE, l’impossibilité inscrite dans les traités de toute harmonisation fiscale et sociale qui en est le corollaire, l’impuissance des peuples à encore décider de leur destin, tout cela fournit aux extrêmes-droites nationalistes et identitaires des arguments décisifs bien plus menaçants pour la cohésion de l’Europe.

 

Le discours de Varoufakis représente dès lors une tentation dangereuse parce qu’il entretient, une fois de plus, l’illusion qu’une autre UE est possible. Comme son crédit médiatique est grand, il capte l’attention de ceux qui, à gauche, entretiennent la confusion des esprits et brouillent à dessein leur message sur l’UE. Il retarde d’autant la prise de conscience à gauche de la nécessité de sortir de l’UE, non pas comme une fin en soi, mais comme le seul moyen de construire l’indispensable union des peuples qui le souhaiteront ; une union où, en lieu et place de la concurrence, la souveraineté populaire sera le principe moteur. »

 

Que propose Varoufakis ?

 

« Réunir tous les citoyens européens qui se sentent concernés par ces phénomènes au-delà de leurs appartenances politiques et de l’idéologie de chacun, créer des débats et des discussions et un vrai réseau. Son but sera d’étudier et de trouver des moyens de démocratiser la zone euro : c’est une nécessité absolue. Une fois que des positions consensuelles seront trouvées, comment cela pourrait s’exprimer politiquement pays par pays. »

 

L’ancien ministre grec des finances ne veut pas créer au départ un nouveau parti politique. Il explique : « Mon idée est de procéder de manière inverse : créer d’abord un courant de pensée et d’action paneuropéen et ensuite mettre en place des partis au niveau national, mais dont l’agenda politique est européen. On n’en est pas encore là aujourd’hui… »

 

Cette idée rejoint celle de contre lobbying qui a été proposée ici même. (http://uranopole.over-blog.com/2015/09/l-impasse-souverainiste.html)

 

Le déclin de la social-démocratie

 

On peut parfaitement concevoir une Union européenne débarrassée de ces traités politiques. Certes, il faut une majorité pour cela : c’est loin d’être le cas aujourd’hui. La gauche divisée est considérablement affaiblie. La social-démocratie s’est ralliée sans gloire à la politique ultralibérale arguant du fameux TINA thatchérien et laissant accroire que son rôle consisterait à adoucir les mesures antisociales qui accompagnent cette politique et à se battre pour maintenir l’Etat social. Auparavant, elle parlait de construire « l’Europe sociale ». C’est un mensonge éhonté, tout comme celui de François Hollande lors de la campagne électorale de 2012 qui a osé proclamer que son « ennemi est la finance ».

 

 

François Hollande n'arrête pas de pratiquer le double langage.

François Hollande n'arrête pas de pratiquer le double langage.

 

La social-démocratie qui n’a cessé de décliner depuis la chute du Mur de Berlin est hypnotisée par la majorité conservatrice de plus en plus forte et, pour se consoler, renonçant à toute politique sociale, s’est lancée dans le « sociétal » avec des réformes – certes utiles, mais que ne changent en rien le rapport de force – sur les questions éthiques. Fascinée par le pouvoir, la social-démocratie ne peut qu’accentuer son ambigüité. Elle devra bien constater un jour qu’elle ne répond plus aux aspirations de la société.

 

Dès lors, le « peuple de gauche », ce qu’il subsiste de la classe ouvrière, les laissés pour compte de plus en plus nombreux sont en plein désarroi : ils n’ont pas de relais dignes de ce nom. Soit ils s’abstiennent, soit ils se tournent vers l’extrême-droite – c’est en effet dans les fiefs traditionnels de la gauche ouvrière que le Front national est le mieux implanté – et une minorité vers la gauche de la gauche.

 

Certes, cela bouge dans la « gauche de la gauche ». Podemos en Espagne change son discours au préalable anti Union européenne. Au Portugal, la gauche radicale a obtenu près de 10 % des voix aux dernières élections législatives, alors que le parti social-démocrate est laminé au profit des conservateurs. Cette nouvelle gauche portugaise est intéressante : elle allie le discours radical à une analyse cohérente et à un refus de la fuite en avant vers l’anti-européisme.

 

Va-t-on mobiliser les masses contre l’UE ?

 

Un démantèlement de l’Union européenne implique inéluctablement un retour à l’Etat nation. La question est : certes, les institutions européennes – et cela se comprend – ne sont pas populaires. Mais va-t-on mobiliser les masses pour démanteler l’Union européenne et ses nuisibles traités ?

 

Rien n’est moins sûr. Les accords de Schengen qui permettent la libre circulation à travers le territoire de l’Union européenne et même au-delà sont incontestablement populaires, notamment auprès des jeunes. Les programmes Erasmus sont recherchés par la plupart des étudiants universitaires à travers l’Europe.

 

Même l’Euro est populaire. Ne plus devoir changer aux frontières des différents Etats-membres est un avantage incontestable. Cela permet d’avoir une comparaison des prix et ainsi de faire pression contre les excès.

 

L’Europe est rentrée dans notre culture et elle y restera. Certes, il n’y a pas la même conception de la construction européenne partout. Les derniers événements avec les réfugiés ont montré le fossé qui sépare les pays de l’ancienne Mitteleuropa des Etats d’Europe occidentale. Certes, il faudra lutter contre les institutions européennes qui installent progressivement un dangereux système totalitaire.

 

Un terrible aveu de faiblesse

 

Mais, peut-on penser sérieusement qu’en revenant à l’Etat nation, on construirait une « autre » Europe sous prétexte qu’il est impossible de réformer les institutions européennes ?

 

Ce serait un terrible aveu de faiblesse ! Ce serait admettre qu’on est désormais incapable de créer un rapport de force !

 

Et, en outre, un Jacques Sapir a déjà franchi le premier pas, ce serait nous allier à nos pires ennemis : l’extrême-droite populiste, nationaliste ! Est-on prêt à payer ce prix ?

 

Ce serait, après la capitulation de la social-démocratie face au néolibéralisme, une reddition sans condition au nationalisme que la gauche par essence universaliste a toujours combattu.

 

Et la sortie de l’Euro ?

 

D’aucuns disent qu’à défaut de sortir de l’Union européenne, il faut se retirer de l’Euro. C’est là aussi une grave erreur. Yanis Varoufakis répond dans l’Obs du 8 octobre. Et il sait de quoi il parle :

 

« C’est une question intéressante pour la zone euro dans son ensemble. Le problème, c’est qu'on ne peut pas envisager sérieusement une éventuelle sortie d’un pays de la zone euro. Car dès que la discussion commence, le mécanisme est enclenché et aussitôt les banques du pays concerné s’écroulent. Par conséquent, il est tout simplement impossible d’avoir un plan B opérationnel. Il ne peut être que théorique. Nos études sur la question, comme celles de la BCE d’ailleurs, n’était confiées qu’à 5-6 personnes pour rester discrètes. Pour qu’un tel plan soit opérationnel, il faudrait que près d’un millier d’experts se coordonnent. Cela ne pourrait plus rester secret, et provoquerait donc une panique bancaire, avec une sortie de l’euro à la clé… »

 

Et il ajoute en évoquant les débuts du gouvernement Syriza jusqu’au funeste 13 juillet :

 

« Si on avait voulu quitter l’Euro avec Tsipras, il aurait fallu recréer une drachme pour dévaluer. Cela aurait été un suicide pur et simple. Exactement la même chose que d’annoncer une dévaluation un an à l’avance, car créer une nouvelle monnaie, cela prend un an. Imaginez Jacques Delors, lorsqu’il était ministre des Finances, annonçant : « Mes chers concitoyens, voilà, dans un an le franc va être dévalué de 30 % à 40 %. » Tout le monde aurait exfiltré son argent. La France aurait été foutue. Les dévaluations ne fonctionnent que lorsqu’elles sont imposées en moins de vingt-quatre heures. »

 

Et il conclut au sujet du chantage d’exclusion de l’Eurozone fait à la Grèce :

 

« Si j’avais été Tsipras et que l’on m’ait dit : « Ou tu signes, ou l’on vous jette dehors de l’Euro. », je leur aurais répondu : « Eh bien, faites-le. » Je sais exactement ce que cela aurait coûté, mais je l’aurais fait quand-même et pour deux raisons. Tout d’abord parce qu’ils ne l’auraient pas fait ! Ils ne souhaitaient pas que la Grèce sorte de l’Euro en réalité. Deuxièmement, parce que, même s’ils l’avaient fait, c’est eux qui auraient été maudits par nous. Le paradoxe, c’est que pour stopper la fragmentation de l’Euro, il aurait fallu commencer par cesser de la craindre. »

 

Ajoutons qu’une exclusion d’un pays de l’Eurozone est interdite par les traités. Aussi, les dirigeants de l’UE se seraient mis en porte-à-faux.

 

Le fléau : la peur

 

Ce que raconte l’ancien ministre grec des finances, avec le recul de quelques mois, montre combien la peur a joué en cette affaire.

 

Il était évidemment impossible pour les pays qui pratiquent des politiques drastiques d’austérité d’accepter qu’un seul Etat-membre sorte de ce carcan. Varoufakis cite l’exemple de la Lettonie. Son Premier ministre avait peur d’être renversé si la Grèce l’emportait, son peuple n’aurait jamais admis qu’il cède après avoir pratiqué une telle ponction que 25 % des Lettons en âge de travailler ont quitté le pays. Le second pays est la France qui a une peur bleue de voir l’Allemagne lui imposer la troïka, car sa situation est catastrophique, ce qui explique sans doute le cafouillage politique du tandem Hollande-Valls à la merci du banquier Macron.

 

Varoufakis avoue que les hésitations grecques – le référendum du 5 juillet avec la victoire du « non » et la capitulation du 13 juillet – ont fait beaucoup de tort à la gauche.

 

« Nous leur avons fait beaucoup de mal. Podemos est désormais très endommagé à cause de nous. Mais tout est lié : une des raisons pour lesquelles l’Europe officielle était absolument décidée à nous écraser, c’était la montée de Podemos. Les sociaux-démocrates en Allemagne et ailleurs craignaient notre succès. Si on avait réussi à faire repartir l’économie grecque, ils auraient fini comme le Pasok, à 4 %. Donc, ils devaient nous détruire, et ils l’ont fait. »

 

Aujourd’hui, Podemos a rectifié le tir. Podemos a emporté les municipales et possède des « fiefs » en Espagne. C’est évidemment un signal que tout n’est pas perdu.

 

La Lettonie a peur, la France a peur. Et comme l’a bien expliqué, Yanis Varoufakis, cette peur s’exprime au sein de l’Eurogroupe où se prennent les décisions. Le Conseil et la Commission ne faisant qu’entériner. À partir du moment où la peur l’emporte, il est impossible de construire un projet. Et c’est ce qu’il s’est passé : l’Europe cafouille parce qu’elle a peur. Elle a peur de l’effondrement de l’Euro, elle a peur des réfugiés, elle a peur de la guerre.

 

Et c’est la chance de la gauche européenne qu’appelle Varoufakis de ses vœux : elle seule peut réenchanter le projet européen en allant au-delà de la peur.

 

Le souverainisme est une fuite en avant dictée aussi par la peur. Il ne pourrait conduire qu’à la catastrophe. Et le rêve légitime de souveraineté du peuple serait définitivement fracassé.

 

Le peuple s’entend au-dessus des frontières et sa souveraineté ne pourra s’exercer que si elle les dépasse.

 

Il était illusoire de penser que la Grèce, elle seule, aurait pu défier la Troïka. Une nation n’est rien face aux forces supranationales. Tsipras a choisi la capitulation, Varoufakis opte pour un mouvement populaire européen à long terme au-dessus des frontières.

 

 

Pierre Verhas

 

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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 09:20

 

Ce 7 octobre, le Front commun syndical (FGTB – CSC – CGSLB), les trois syndicats traditionnels belges, a appelé à manifester contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral – extrême-droite flamande de Charles Michel. Disons que ce fut un succès, mais sans plus. Sans doute 100.000 manifestants, mais on ne peut pas objectivement parler d’une mobilisation massive.

 

Le comble fut la présence des dirigeants du PS avec comme slogan « des solutions plus justes sont possibles » qui a été caricaturé par un facétieux : « La journée du cœur qui saigne. » Allusion à son président (à vie ?) Elio Di Rupo, ancien Premier ministre, qui a osé dire, il y a quelques mois, que son cœur saignait depuis que le gouvernement Michel a pris des mesures d’exclusion du chômage. Or, c’est sous son gouvernement que ces mesures ont été décidées et préparées ! Et il vient en plus de déclarer à une association patronale que la paix sociale garantit les investissements en Belgique !

 

Les Socialistes francophones belges manifestent avec le mot d'ordre ambigü : "Des solutions plus justes sont possibles."

Les Socialistes francophones belges manifestent avec le mot d'ordre ambigü : "Des solutions plus justes sont possibles."

Slogan piraté sur les réseaux sociaux par un facétieux qui rappelle "le coeur qui saigne" d'Elio Di Rupo.

Slogan piraté sur les réseaux sociaux par un facétieux qui rappelle "le coeur qui saigne" d'Elio Di Rupo.

 

Comment dès lors veut-il, en tant que chef de l’opposition, être crédible ? Le PS est en pleine déliquescence : il perd ses militants, les sondages successifs lui sont défavorables, il n’a pratiquement plus de base. Le grand parti des travailleurs se transforme inéluctablement en un petit lobby de technocrates.

 

Résultat : la gauche se trouve affaiblie par l’effondrement de sa principale force politique. Et ce n’est pas le succès incontestable du PTB qui changera fondamentalement la donne.

 

Quant aux organisations syndicales, – et particulièrement la FGTB – ont-elles raison de poursuivre cette stratégie de grands rassemblements « promenades » pour exprimer la colère des travailleurs face à l’austérité ? Non.

 

Ce moyen de pression, certes spectaculaire, est insuffisant. La mobilisation classique ne fonctionne plus. Dans les entreprises privées, les travailleurs sont tellement encadrés qu’ils n’osent plus faire grève. Seuls certains services publics, comme les transports publics et la Poste, parviennent à mobiliser. Et encore, les arrêts de travail n’ont pas été suivis par l’ensemble des travailleurs : le courrier a été distribué dans certains endroits, des bus, des trains et des trams roulaient. Et puis, qui manifeste ? Des délégués syndicaux, quelques agents des services publics, des militants politiques. Incontestablement, ce n’est pas la base qui descend dans la rue.

 

Et quand on écoute les discours des leaders syndicaux, c’est toujours la même rengaine : « Nous restons mobilisés ! Nous ferons céder le gouvernement ! ». Cela n’est pas crédible.

 

Le syndicalisme « classique » est menacé d’effondrement. Sa base est encore là par la force de l’habitude et par la peur du chômage. Mais elle ne se mobilise plus avec des mots d’ordre qui « viennent d’en haut ». Rappelons-nous : il y a quelques mois, ce furent les délégués d’entreprises qui s’opposèrent à un mot d’ordre de grève venant de l’état-major. C’était un premier avertissement qui n’a manifestement pas été entendu par la direction syndicale.

 

Pour réellement combattre les politiques ultralibérales, il faut d’urgence une autre stratégie. En premier lieu, il convient de redonner la voix à la base et ensuite, un réel mouvement n’aura d’effet que s’il dépasse les frontières. L’offensive ultralibérale est internationale. C’est internationalement – en commençant par l’Union européenne – qu’on a une chance de la stopper, sinon la freiner.

 

Et nous avons un exemple « près de chez nous » comme on dit : le conflit à Air France.

 

Ce 6 octobre, s’est tenu comité d’entreprise à la compagnie Air France où la direction a annoncé un nouveau plan social avec à la clé 2.900 emplois passant à la trappe. Les pilotes, de leur côté, refusent de faire « un effort ». Vieux classique, cherchant un bouc émissaire, la direction les rend responsables de la quasi faillite de l’entreprise. Mais les autres travailleurs ne sont pas dupes. Ils savent très bien que le gouvernement Valls cherche à vendre Air France. Aussi, en général, un plan social est toujours le bienvenu pour un éventuel repreneur – suivez mon regard vers les Emirats pétroliers – qui peut espérer acheter l’entreprise à un moindre coût.

 

Mais des négociations avec un directeur général dénommé Alexandre de Jougnac placé là par Sarkozy et maintenu par Hollande, connu pour être proche de l’extrême-droite, qui en plus souhaite rétablir le travail des enfants, ne peuvent qu’être compromises.

 

Alexandre de Jougnac, PDG d'Air France, souhaite rétablir le travail des enfants !

Alexandre de Jougnac, PDG d'Air France, souhaite rétablir le travail des enfants !

 

Et évidemment, cela s’est mal terminé : deux cadres supérieurs ont été molestés à la sortie du comité d’entreprise par des travailleurs en colère. Enfin, les dégâts sont mineurs : quelques vêtements déchirés, sans plus et un DRH obligé de sauter une clôture torse nu, sa chemise lui ayant été arrachée. Mais – et c’est cela qui est impardonnable – ils ont subi une humiliation dont ils auront difficile à se remettre.

 

Le DRH d'Air France malmené, a perdu sa chemise !

Le DRH d'Air France malmené, a perdu sa chemise !

 

Du coup, Manuel Valls, le Premier ministre « socialiste » de Hollande a traité ces travailleurs de « voyous » et il a appelé à prendre les plus sévères sanctions judiciaires pour ces « violences ». Le président français lui-même a dénoncé lesdites « violences ».

 

Violences ? Bien sûr, déchirer les vêtements d’un quidam n’est pas de première douceur. Mais la violence réelle n’est-elle pas de jeter près de 3.000 personnes dans la misère ? En plus, ces dirigeants affichent leur total mépris à l’égard de cette « valetaille » taillable et corvéable à merci.

 

En l’occurrence, la Justice est rapide : les travailleurs filmés lors de l’échauffourée ont été reconnus et seront incessamment convoqués. Cette vélocité est à mettre en parallèle avec la lenteur du pouvoir judiciaire dans la résolution des affaires financières.

 

Et, pire, des responsables politiques qui se réclament de l’héritage de Jean Jaurès rampent devant un patronat arrogant, méprisant, incapable de faire son boulot, à la totale merci de la finance. L’indécence est devenue la règle en ce bas monde !

 

Cette double pensée engendre la révolte et il est d’ailleurs étonnant qu’elle n’ait pas été plus violente.

 

Il faut considérer ces incidents comme un sérieux avertissement. Ces plans sociaux successifs, ces restructurations, la fameuse flexibilité, les mesures antisociales de la loi Macron sont autant de coups portés à la classe des travailleurs.

 

La révolte, si elle peut se comprendre, n’est cependant pas une stratégie.

 

Lisons la réaction du Wall Street Journal aux incidents d’Air France, rapportée par le Courrier international.

 

« Les syndicats ont une large part de responsabilité dans cette situation : ils défendent une réglementation contraire à la croissance, qui limite les heures de travail hebdomadaires, oblige les sociétés qui licencient à verser de lourdes indemnités, dissuade les investissements à l’étranger et ne sauvegarde pas l’emploi.

 

Ceux qui sont réfractaires aux réformes, en particulier à gauche, pensent pouvoir préserver le statu quo par des règles qui entravent les licenciements et contrecarrent la concurrence. Or, le véritable enjeu réside dans la capacité des économies à rebondir face aux changements inévitables et créer des nouveaux débouchés pour les salariés qui restent sur le carreau… »

 

Ce texte a le mérite de la clarté. Décortiquons-le.

 

Les responsables des faillites des entreprises : les syndicats, donc les travailleurs.

 

La réglementation « contraire à la croissance », c’est le fameux code du travail tant décrié qui contient la traduction juridique de toutes les conquêtes sociales depuis les débuts du mouvement ouvrier. En clair, c’est cela que l’on veut démanteler pour en revenir à un quasi servage, mais high tech, celui-là.

 

Quant aux « débouchés pour les salariés qui restent sur le carreau », suivez mon regard vers Uber…

 

Il est clair que l’échauffourée à Air France est surmédiatisée dans l’objectif de dénigrer les organisations de travailleurs. A eux de ne pas se laisser piéger !

 

La dignité vaut plus que mille chemises !

 

 

Pierre Verhas

 

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