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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 21:08

 

Le 11 septembre est décidément une date propice au totalitarisme ultralibéral. 1973, la dictature de Pinochet qui a fait du Chili le laboratoire de l’économie dite de l’offre, 2001, les attentats qui ont permis de déclencher un état de guerre permanent au Moyen Orient dans le plus grand intérêt du complexe militaro-industriel qui est un des principaux lobbies économique et financier dans le monde.

 

Sans doute, ce 11 septembre 2015 signifie pour l’anthropologue belge spécialiste de la finance et analyste indépendant, la fin de sa carrière académique. Paul Jorion est démuni de sa charge professorale à la VUB (l’Université Libre de Bruxelles du rôle linguistique flamand Vrij Universiteit Brussel) parce que son influence de plus en plus grande dans les médias, au niveau du public et même des milieux académiques, commençait à gêner les tenants de la pensée unique derrière lesquels se cachent les grands lobbies financiers.

 

Paul Jorion empêché de s'exprimer par la police de la pensée économique "orthodoxe"

Paul Jorion empêché de s'exprimer par la police de la pensée économique "orthodoxe"

 

En effet, selon l’hebdo financier Trends Tendance : « Paul Jorion a reçu son préavis voici quelques jours. "Trois reproches me sont faits, explique-t-il. Le premier est que je ne parle pas l'anglais correctement. J'ai vécu 23 ans en Angleterre et enseigné à l'université de Cambridge. On ne m'a jamais dit que mon anglais n'était pas correct. Le deuxième est que les étudiants qui travaillent sont laissés à l'abandon. Ils ont pourtant accès aux vidéos et aux résumés de mes cours. Le troisième, ce sont les plaintes incessantes des étudiants. Pourtant, sur trois années, je n'ai pas eu connaissance d'une plainte d'un étudiant."

 

A moins qu'il s'agisse de plaintes « suggérées », procédé typique de la police de la pensée...

 

Pour Paul Jorion ces motifs sont "fantaisistes" et la véritable cause est à chercher ailleurs. "On ne vous dit pas: on n'aime pas la manière dont vous parlez d'économie". Mais pour l'anthropologue et ancien trader belge, c'est bien de cela qu'il s'agit. »

 

Paul Jorion était titulaire de la chaire «Stewardship of Finance» à la VUB. Il fait partie du Haut comité pour l’avenir du secteur financier belge ainsi que du Groupe de réflexion sur l’économie positive dirigé par le Français Jacques Attali, selon son curriculum sur son site. Il a enseigné aux universités de Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique. Paul Jorion a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française et est l’auteur de nombreux ouvrages. Il est en outre chroniqueur au « Monde » et à « l’Echo ».

 

Il s’explique dans cette vidéo. Et les conséquences sont sérieuses pour lui : non seulement il est écarté sur le plan professionnel, mais ses moyens étant réduits, il ne pourra plus s’exprimer comme avant.

 

Cela dure onze minutes, mais cela vaut la peine d'écouter jusqu'au bout.

 

Paul Jorion n’enseignait l’économie non dans une faculté de science économique, mais à la faculté de droit de la VUB. Pour expliquer son licenciement, il se réfère à un article de Laura Raim dans le Monde diplomatique du mois de juillet 2015, intitulé : « Police de la pensée économique à l’Université ». Il n’hésite pas à dire que ce n’est plus de la science que l’on enseigne en la matière, mais on diffuse de la propagande sous le couvert de formules mathématiques dont on assomme les étudiants afin qu’ils ne puissent exercer leur esprit critique.

 

Pour Jorion, la véritable science économique est l’économie politique liée à l’histoire de l’économie et non cette économie mathématique réductrice et basée sur les dogmes du néolibéralisme, comme, par exemple, le « pouvoir autorégulateur » du marché mieux connu sous le nom de « main invisible » d’Adam Smith, ou encore la « rationalité » de l’individu face au marché, rejetant ainsi toute structure sociale.

 

Laura Raim qui parle surtout de la situation française, mais qui est similaire à celle d'autres pays européens dont la Belgique, dont, comme on vient de le voir, la Belgique, explique :

 

Laura Raim : une économiste française « hétérodoxe » qui ne craint pas d'affronter la pensée unique.

Laura Raim : une économiste française « hétérodoxe » qui ne craint pas d'affronter la pensée unique.

 

« Les représentations et préconisations des économistes exercent une forte influence sur les politiques publiques. Or, depuis une vingtaine d’années, les chercheurs hétérodoxes, c’est-à-dire tous ceux qui ne souscrivent pas à l’école néoclassique, soit à peu près un tiers des économistes français, sont exclus des positions-clés de la profession. S’ils parviennent encore à se faire recruter comme maîtres de conférences, le courant majoritaire leur verrouille l’accès au grade supérieur de professeur des universités. (…)

 

Comment en est-on arrivé là ? L’école néoclassique monte en puissance depuis l’avènement de l’économie moderne, à la fin du XIXe siècle, puis reflue dans les années 1930. L’approche de John Maynard Keynes, qui tire les leçons de la Grande Dépression en conférant à l’Etat un rôle central, s’impose alors comme nouvelle orthodoxie économique des politiques publiques. Lorsque le keynésianisme atteint à son tour ses limites face au contexte de stagflation (faible croissance et forte inflation), à la fin des années 1960, la théorie néoclassique revient en force avec les monétaristes et le courant des anticipations rationnelles.

 

Les hétérodoxes actuels émergent au même moment, en opposition à cette résurrection du paradigme néoclassique. Marxistes, postkeynésiens, régulationnistes et conventionnalistes ont en commun d’inscrire leur discipline dans le champ des sciences sociales et de porter une attention particulière aux aspects historiques, juridiques et politiques du fonctionnement de l’économie. Cherchant à décrire la société telle qu’elle existe vraiment, ils s’opposent à une représentation mécaniste et individualiste dans laquelle des agents mus par une rationalité instrumentale interagissent dans des multitudes de marchés.

 

Intégrant au fur et à mesure les critiques hétérodoxes, la théorie néoclassique se polit, admettant que l’information peut être asymétrique et la concurrence imparfaite... Reste que « les néoclassiques ne se sont pas imposés par la force ou la justesse de leurs idées, mais par des stratégies de colonisation institutionnelle », insiste Sophie Jallais, maîtresse de conférence à Paris-I. Dans la plupart des disciplines, pour être recrutés comme maîtres de conférences ou comme professeurs, les candidats doivent être « qualifiés » par le CNU, avant d’être sélectionnés par les « commissions de spécialistes » de chaque université. Mais, jusqu’à l’année dernière, la section d’économie dérogeait à ce principe pour le recrutement des professeurs, qui passait principalement par le concours d’agrégation du supérieur. (…)

 

La situation française reflète ce qui se passe ailleurs. Les universités anglo-saxonnes ne recrutent plus que des professeurs néoclassiques, susceptibles de publier dans les revues bien cotées. Au Royaume-Uni, par exemple, l’ancien bastion keynésien de Cambridge s’est progressivement vidé de tous ses professeurs hétérodoxes. « Le grand épistémologue et historien de la pensée économique Tony Lawson n’a plus le droit de donner des cours d’économie ; il est obligé de donner des cours d’économétrie et de mathématiques », raconte Dany Lang, maître de conférences à Paris-XIII. Après la crise, à l’université de Kingston, quelques postkeynésiens ont essayé de développer un master critique. Ils ont notamment recruté Steve Keen, qui s’était fait renvoyer de sa faculté en Australie alors qu’il était l’un des seuls à avoir anticipé la crise des subprime. Aux Etats-Unis, mis à part à la New School de New York, « l’hétérodoxie a été décimée partout. Il ne reste plus que des postkeynésiens isolés, éparpillés et trouvant souvent refuge dans les facultés de sciences sociales, les business schools ou dans les premiers cycles des petites universités publiques », constate l’économiste américain James Galbraith. (…)

 

Le retour en vogue de Keynes et de Karl Marx que l’on observe dans la presse et dans l’édition n’atteint pourtant pas le monde de la recherche, imperméable à toute remise en cause. Dans sa missive, Tirole s’enorgueillit des « centres d’excellence en économie qui ont émergé en France ces trois dernières décennies » et qui « forment aujourd’hui des économistes que les régulateurs, organismes internationaux et entreprises s’arrachent ». Le fait que ces « centres d’excellence » n’aient pas produit des économistes critiques, susceptibles d’alerter sur les dangers de la financiarisation, ne l’effleure manifestement pas. Droit dans ses bottes, il continue de mépriser souverainement les courants minoritaires, parlant d’eux comme d’un « ensemble hétéroclite en difficulté avec les normes d’évaluation internationalement reconnues », et les rappelle à l’ordre : « Chercher à se soustraire à ce jugement [des pairs] promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme. »

 

Donc nous nous trouvons en matière d’enseignement de l’économie devant

 

1) Un refus d’inscrire l’enseignement de l’économie dans le contexte des sciences sociales et de porter attention aux aspects historiques, juridiques et politiques du fonctionnement de l’économie.

Celle-ci devient une sorte de religion absolue se trouvant au-dessus des hommes et refusant la moindre objection, le moindre regard critique.

 

2) On assiste à une colonisation institutionnelle de l’université qui impose l’économie orthodoxe et rejette toute critique keynésienne et bien entendu, marxiste. Elle empêche ainsi aux économistes hétérodoxes de s’exprimer et encore plus d’enseigner.

 

C’est la police de la pensée au service du Big Brother ultralibéral qu’on a affublé du visage cireux d’Adam Smith.

 

Et il est de notre devoir de permettre à Paul Jorion de pouvoir continuer à diffuser ses idées et sa pensée comme avant.

 

Oui, nous sommes vraiment le 11 septembre.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 13:40

 

Les médias s’en donnent à cœur joie dans la dramatisation et dans l’exagération sur l’afflux vers l’Europe de réfugiés en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient.

 

L’émotion a été à son comble avec la diffusion dans les médias du monde entier de la photographie du cadavre du petit Aylan mort noyé au large de l’île de Kos. Aubaine pour tous les donneurs de leçons et les distributeurs de larmes de crocodile qui s’en sont donnés à cœur joie. Heureusement qu’il y a eu en France un Michel Onfray, un Pascal Bruckner et en Belgique, un Guy Haarscher pour appeler au calme et pour nous mettre en garde sur « la dictature de l’émotion ».

 

Comme l’écrit Henri Goldman sur son blog : « Ni l’émotion compassionnelle ni la démagogie populiste qui se partagent alternativement les faveurs de la parole publique ne nous y aident. »

 

En plus, les médias nous montrent avec complaisance le chaos à travers l’Europe. La Hongrie, bien connue pour être une « démocratie » exemplaire, construit un « mur » de barbelés à sa frontière avec la Serbie, mais les réfugiés réussissent malgré tout à passer et les Hongrois sont bien obligés de les entasser dans des trains et des cars pour qu’ils aillent se faire voir un peu plus à l’Ouest. Et, pour bien montrer l’hospitalité des fachos de Hongrie, une « journaliste » n’a rien trouvé de mieux que de faire des croche-pieds à des réfugiés ou de leur taper dessus !

 

Il est important de souligner que tous les Hongrois ne sont pas derrière le Premier ministre Viktor Orban. Mais, on ne pet que constater la passivité des "autorités" européennes !

Il est important de souligner que tous les Hongrois ne sont pas derrière le Premier ministre Viktor Orban. Mais, on ne pet que constater la passivité des "autorités" européennes !

 

Les sauveteurs italiens le long de la côte libyenne ne savent plus où donner du gilet de sauvetage, mais on oublie que si quelques dizaines de candidats à l’exil meurent noyés dans des conditions atroces, des centaines passent. Certains arrivent à Calais rêvant au paradis de la perfide Albion. Les Français et les Anglais ne savent que faire avec ces quelques centaines de réfugiés bien décidés à franchir le « chunnel » coûte que coûte. C’est la politique du rejet et rien d’autre !

 

Il faut saluer les marins italiens qui n'épargnent pas leurs efforts pour sauver les réfugiés voués à une mort certaine sur leurs frêles esquifs.

Il faut saluer les marins italiens qui n'épargnent pas leurs efforts pour sauver les réfugiés voués à une mort certaine sur leurs frêles esquifs.

 

 

L’affolement est général, particulièrement en Belgique.

 

Un facho plus « humaniste » que des socialos !

 

Il y a un mois, le bourgmestre PS de Tournai rejetait l’éventualité de loger 400 réfugiés dans une caserne désaffectée sous prétexte que leur nombre était susceptible de rompre l’harmonieux équilibre dans sa belle ville. Le bon vieux seuil de tolérance, quoi ! Et le ministre Demotte tout aussi PS, bourgmestre « empêché » de la même ville, en ajoute une couche. Et, qui a décidé de réquisitionner cette caserne pour loger des réfugiés ? Le ministre nationaliste flamand Théo Francken, notoire sympathisant néo-nazi chargé de l’accueil des étrangers au sein du gouvernement belge ! Voilà donc un crypto-facho qui passe pour être un « humaniste » par rapport à des « socialistes » bien « démocrates » réagissant comme de frileux racistes ! Erreur de communication, dira Demotte ! Ben voyons !

 

 

Rudy Demotte peine à se justifier sur sa curieuse position en matière d'accueil des réfugiés.

Rudy Demotte peine à se justifier sur sa curieuse position en matière d'accueil des réfugiés.

 

Le bordel à Bruxelles

 

Arrivés dans notre belle capitale de l’Europe, les réfugiés se trouvent confrontés à une administration débordée qui n’a pas les moyens de traiter plus de 250 dossiers par jour alors qu’il arrive quotidiennement quelque 500 réfugiés… Résultat sans doute de l’austérité et des privatisations, mais aussi de l’inertie des politiques, les services publics ne peuvent que désormais afficher leur impuissance.

 

Il y a aussi des élans de générosité à l’égard des réfugiés, savamment entretenus par les mêmes médias, au point que les (vrais) bénévoles responsables sont obligés de crier : N’en donnez plus ! Nous avons beaucoup trop ! Et, en plus, des petits malins volent dans tout ce fourbi les vêtements et les couvertures pour les revendre un peu plus loin aux… mêmes réfugiés !

 

 

D'innombrables lots de vêtements, de couvertures et d'objets divers destinés aux réfugiés provenant de la générosité des "simples" citoyens.

D'innombrables lots de vêtements, de couvertures et d'objets divers destinés aux réfugiés provenant de la générosité des "simples" citoyens.

 

Le comble : comme les réfugiés doivent attendre que l’administration de l’Office des étrangers daigne traiter leurs dossiers, ils campent dans le Parc Maximilien qui se trouve en face. Dare-dare, le très « humaniste » secrétaire d’Etat Francken fait aménager dans des plateaux de bureaux vides du WTC qui se trouve à proximité, quelque 500 lits de camp. Seuls deux dizaines de réfugiés en ont profité. Les autres préfèrent camper en assurant ainsi un minimum d’intimité à leur famille. Et notre « bon Samaritain » de Francken pique sa colère : « Je ne vais quand-même pas leur payer l’hôtel ! ».

Le secrétaire d'Etat à l'immigration, le nationaliste flamand et sympathisant néo-nazi Théo Francken n'a pas attendu pour montrer son vrai visage.

Le secrétaire d'Etat à l'immigration, le nationaliste flamand et sympathisant néo-nazi Théo Francken n'a pas attendu pour montrer son vrai visage.

 

C’est curieux que les millions de réfugiés en Jordanie logent dans des camps où l’on a pu aménager dans les tentes des séparations qui assurent ce minimum d’intimité. Des cloisons, cela ne peut être monté sur les plateaux vides du WTC de Bruxelles en y ajoutant les indispensables sanitaires ?

 

C’est curieux aussi que dans le Parc Maximilien où campent les réfugiés, les ONG ont installé des sanitaires, distribuent des repas chauds, des médecins de Médecins du monde s’occupent d’examiner et de soigner les réfugiés. Toutes ces tâches sont, en principe, du ressort de l’Etat qui est « curieusement » évanescent en l’occurrence. Et cela ne peut pas durer. Si nous vivons une belle arrière-saison, le froid et la pluie viendront sous peu. Alors, il faudra trouver une solution, car cela urge !

 

A proximité du Parc Maximilien se trouvent les tours du WTC où il y a plusieurs plateaux vides. L'Etat et la Croix Rouge y ont mis 500 lits de camp que refusent les réfugiés : il n'y a ni cloison, ni sanitaire. Est-ce ainsi qu'on accueille des femmes, des hommes et des enfants en détresse ?

A proximité du Parc Maximilien se trouvent les tours du WTC où il y a plusieurs plateaux vides. L'Etat et la Croix Rouge y ont mis 500 lits de camp que refusent les réfugiés : il n'y a ni cloison, ni sanitaire. Est-ce ainsi qu'on accueille des femmes, des hommes et des enfants en détresse ?

 

En clair : c’est le bordel !

 

Ce n’est pas le « Camp des saints » !

 

Alors, on se calme ! S’il y a un afflux massif de réfugiés, ce n’est pas le « Camp des saints » comme certains l’ont laissé entendre.

 

Quelle est la réalité ? Et d’abord, entendons-nous sur les mots ! Ce mot de « migrant » qui est utilisé à tout bout de champ est inadéquat et on peut se demander si cet usage n’est pas volontaire.

 

L‘écrivain Eric-Emmanuel Schmitt a posé récemment cette question :

 

« L'avez-vous remarqué ? On ne parle plus d'émigrés ni d'immigrants mais de migrants.

 

Cette amputation des termes me semble lourde de sous-entendus inquiétants... Lorsqu'on évoque un émigré, on le caractérise par le lieu d'où il vient. Lorsqu'on désigne un immigré, on affirme qu'il est d'ici, même s'il vit le jour ailleurs. En revanche, de par son nom, le migrant vient de nulle part et ne va nulle part, sans origine et sans destination, dépourvu de terre de racines et d'espace d'accueil, comme s'il était destiné à errer sans jamais trouver un port où s'arrêter. Nomade forcé et éternel.

 

Ce mot "migrant" est une condamnation.

 

Qui peut se permettre de décider des sorts ? Qui peut s'estimer légitimement propriétaire de la planète ? Lorsqu'on dit "migrant", on dit "circulez, votre place n'est ni ici ni ailleurs ! « Ma seule façon d'accepter ce mot consiste à inventer un autre sens implicite : nous sommes tous des migrants, fils et filles de migrants, voyageurs provisoires sur cette terre qui nous a précédés et qui nous survivra. »

 

Eric-Emmanuel Schmitt aime bien donner leur vrai sens aux mots.

Eric-Emmanuel Schmitt aime bien donner leur vrai sens aux mots.

 

 

Il y a essentiellement deux catégories de personnes venant demander l’asile : les réfugiés et les migrants économiques. On crée – volontairement – la confusion entre les deux. On rejoue à la limite le vieux sketch du douanier de Fernand Reynaud : « Les étrangers qui mangent le pain des Français. » Des formations politiques de toutes sortes entretiennent la peur et la xénophobie qui couve dans la population.

 

Ce célèbre sketch de Fernand Reynaud est une fameuse leçon qu'il faut toujours apprendre !

 

Tout le monde – du moins dans la partie occidentale de l’Europe – semble s’accorder sur l’aide aux réfugiés qui est d’ailleurs réglementée aussi bien par des lois nationales que par le droit international. Par contre, il y a une réelle hostilité à l’égard des migrants économiques.

 

Les choses ne sont évidemment pas aussi simples, d’autant plus qu’il y a des appréhensions contradictoires de la question de la part de différentes catégories sociales.

 

Les classes moyennes élevées sont en général favorables à l’accueil des réfugiés et même, dans une certaine mesure, des migrants économiques au contraire des classes populaires où les rapports avec les populations allochtones, surtout dans les villes, sont déjà très tendus.

 

Les réfugiés, cela peut rapporter gros !

 

Il faut aussi noter l’attitude des patronats allemand et belge. Ils préconisent avec enthousiasme l’accueil des réfugiés et des migrants, car ils y voient un important réservoir de main d’œuvre étant donné le vieillissement de la population dans les deux pays.

 

Dans une carte blanche au Figaro du 4 septembre, le philosophe français, Pascal Bruckner écrivait :

 

« Nous assistons à la superposition d’un double langage très troublant, celui-ci.

 

L’exhortation morale : « accueillez votre prochain » et celui d’un calcul d’épicier : « ça peut rapporter gros ». »

 

C’est incontestablement ce qu’il se passe. Les médias, le monde associatif, les églises se mobilisent pour accueillir ce qu’on s’obstine à appeler les « migrants ». Très bien ! Ils se substituent aux carences de la puissance publique et aux tergiversations dans le microcosme politique. C’est une pression pour une autre vision des choses prenant en compte à la fois le caractère humain et la prise de décision politique à long terme.

 

Mais, Pascal Bruckner ajoute :

 

« On nous fait la promotion d’un altruisme payant, un retour sur générosité, comme il y a un retour sur investissement, alors que l’obligation des leaders européens est de nous dire la vérité, si déplaisante soi-elle.

 

Faute d’intervenir sur l’histoire, l’Europe se contente du rôle de l’infirmière. »

 

Le philosophe français Pascal Bruckner jette une goutte de lucidité sur cet océan d'illusions et de tromperies.

Le philosophe français Pascal Bruckner jette une goutte de lucidité sur cet océan d'illusions et de tromperies.

 

Trois vérités déplaisantes

 

Quelles sont donc ces vérités déplaisantes ?

 

La première : qui a provoqué cette crise des réfugiés et de la migration économique ? C’est précisément la désastreuse et criminelle politique « étrangère » de l’Union européenne, particulièrement de la France, et des Etats-Unis. La complicité entre la gauche sociale libérale et les néoconservateurs américains a engendré cette catastrophe. L’intervention en Irak depuis 1990 et celle en Afghanistan et dans le même Irak après le 11 septembre ont complètement bouleversé le fragile équilibre issu des calamiteux accords Sike Picot de 1916. Le rêve chimérique du « grand Moyen Orient » de Bush où tout serait apaisé et où les grandes compagnies pétrolières pourraient exploiter les hydrocarbures en toute sérénité dans des Etats croupions dirigés par des chefs de tribus corrompus, s’est effondré dans le sang.

 

« Uranopole » va encore se faire traiter de gauchiste, mais cette analyse du journal en ligne « initiative communiste » - organe du PRCF, une dissidence du PCF – parue sur le site « Le Grand soir », est plus que pertinente :

 

« La guerre en Syrie n’est pas un phénomène surnaturel. Cette guerre, comme toutes les guerres, a des causes. La principale est la volonté de puissance et de domination de l’impérialisme américain et européen. Briser les gouvernements, non parce qu’ils ne sont pas assez démocratiques ou trop corrompus, non, sinon nos meilleurs amis de l’Arabie Saoudite ou du Qatar seraient depuis longtemps vitrifiés par nos bombardements humanitaires. Non, l’impérialisme détruit les gouvernements qui ne sont pas suffisamment serviles devant sa volonté, devant son pillage, devant ses ordres.

 

Assad, Hussein ou Kadhafi ne sont pas ou n’étaient ni révolutionnaires, ni démocrates, ni incorruptibles. Mais, à un moment, ils eurent des velléités d’indépendance et de dignité. Cela suffit. Car décidément, non, ce ne sont pas les armes chimiques ou les menaces imaginaires (même Rony Brauman le dit !) contre Benghazi qui ont signé l’arrêt de mort de l’Irakien et du Libyen. De ce point de vue qui pourrait donner des leçons ? Les gouvernements étasuniens qui ont versé des tonnes de napalm et d’agent orange (fabriqué par Monsanto et Dow Chemical) des montagnes de Grèce, aux plaines de Corée et aux rizières du Vietnam....(…)

 

Et qui sont nos amis dans le Proche-Orient ? Les décapiteurs de Ryad, les massacreurs de Bahreïn, les fournisseurs d’argent et d’armes des terroristes du Qatar, le fascisant Erdogan en Turquie ? A qui Hollande livre-t-il des armes en Syrie ? Ce n’est pas aux défenseurs de Kobané, de Damas ou de Palmyre. En revanche il vend des armes à ceux, Arabie Saoudite en tête, qui mettent à feu et à sang le Yémen !

 

Bref l’impérialisme sème les guerres et la mort aux quatre coins de l’univers, divise pour mieux régner, fomente des contre-révolutions, soutient les nazis, soutient Ben-Laden avant de le lâcher, soutient les rebelles syriens et libyens avant de « s’apercevoir » que ce sont des « terroristes », sème la terreur et inonde les cerveaux du monde d’une propagande inouïe dotée de moyens colossaux. »

 

Une objection cependant : on n’a jamais réfléchi sérieusement à une alternative à Hussein, Khadafi et Assad. Evidemment, c'était l'intérêt de l'Occident à l'époque et, comme on n’a aucune politique et qu’on ne connaît rien à la réalité du terrain.

 

La seconde : l’attitude du patronat qui voit une formidable opportunité dans l’afflux de ces réfugiés et de ces migrants.

 

En effet, il s’agit d’un réservoir de main d’œuvre inespéré. Ces réfugiés dont beaucoup sont des travailleurs qualifiés vont être accueillis à bras ouverts par les entreprises. Quelle aubaine ! Ils accepteront toutes les formes de flexibilité et les bas salaires. Ils permettront ainsi de pratiquer en toute légalité le dumping social au détriment des travailleurs en Europe. C’est un « Bolkestein » à l’échelle mondiale qui s’offre ainsi aux employeurs !

 

Cela est extrêmement dangereux et les organisations syndicales devraient dès à présent et d’urgence se pencher sur ce problème. C’est la porte ouverte à tous les abus. Les conséquences sociales risquent d’être catastrophiques pour l’ensemble des travailleurs européens et avoir pour conséquence la disparition du régime de concertation sociale.

 

Ensuite, cette discrimination volontairement établie par le patronat entre les travailleurs réfugiés ou migrants et les travailleurs « locaux » est aussi odieuse que dangereuse. Elle ne pourra que susciter l’affrontement et générer un racisme des plus dangereux qui ne peut que profiter à l’extrême-droite.

 

Henri Goldman écrit sur son blog (http://blogs.politique.eu.org/Qu-est-ce-qu-une-politique) :

 

« Sous cet angle, les sommes de plus en plus démentielles qui sont dépensées en dispositifs sophistiqués pour détecter et bloquer les migrants, que d’autres dispositifs finissent toujours par contourner, ne seraient-elles pas mieux utilisées pour financer un accueil digne de ce nom ? Et, à tout prendre, l’intérêt général ne commande-t-il pas d’élargir le marché du travail légal plutôt que de laisser le travail clandestin ronger petit à petit les fondations de notre État social ? Enfin, ne faut-il pas lucidement reconnaître que les flux migratoires, nourris par le flux d’une information mondialisée, ont déjà transformé le visage de nos villes devenues irrévocablement cosmopolites et que ce processus est destiné à s’amplifier ? »

 

Elargir le marché du travail légal ? Oui, mais dans la concertation avec les organisations syndicales. C’est le monde du travail qui a toujours manifesté de la solidarité qui doit décider et non un patronat avide de main d’œuvre à bon marché.

 

La troisième : les chiffres.

 

Ah oui ! On fait dire aux chiffres ce que l’on veut selon sa position. Pour les uns, on est face à une invasion qui va nous noyer et nous ôter à jamais notre chère identité, pour d’autres, il ne faut pas noircir le tableau. Nous sommes certes devant une situation exceptionnelle, mais, bon sang, ce ne sont pas les Huns qui mettent l’Europe à feu et à sang !

 

Qu’en est-il exactement ? Référons-nous aux chiffres. Dans un entretien publié par « l’Obs » de cette semaine entre Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères de Lionel Jospin, et l’Italien Massimo D'Alema, ancien dirigeant du Parti communiste italien, ancien ministre et actuel président du think tank Fondation européenne d’Etudes porgressistes (FEPS), les choses sont mises au point.

 

Massimo D'Alema est un des plus lucides au sein de la gauche européenne.

Massimo D'Alema est un des plus lucides au sein de la gauche européenne.

 

D'Alema observe qu’en Europe, l’immigration nette, c’est-à-dire le solde entre les arrivants et les partants, ne cesse de diminuer.

 

2011 : 700.000

2012 : 600.000

2013 : 539.000

 

En Europe, 33 millions d’habitants sont nés en dehors de l’Union européenne (soit 6,6 % du total de la population de l’UE), alors qu’au Canada, ils sont 20 %, en Suisse, 27 %, en Australie, 27 %.

 

En matière économique, en Italie, les immigrés représentent 11 % du PIB, ils paient 20 % des pensions de retraite.

 

Massimo D'Alema ajoute : « Dans le contexte démographique européen, sans les immigrés, l’Europe perdra 100 millions d’habitants dans les 60 prochaines années, et son système sociale ne sera plus soutenable. »

 

Alors, un seul mot d’ordre : revenons sur Terre et c’est l’occasion ou jamais de donner un sens à nos valeurs fondamentales !

 

 

Pierre Verhas

 

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7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 17:27

On y est en plein dedans ! Dans la martyrologie ! La tragique photo du petit Aylan a fait mille fois le tour du monde. Le drame d'Aylan devait éveiller les consciences occidentales endormies et on peut dire que les médias s'en sont donnés à coeur joie et qu'on a pleuré sur les plateaux de télé.

 

Mais, il y a aussi d'autres bébés, comme cet enfant mort sur une plage à Gaza suite à un bombardement israélien. Avez-vous entendu en parler ? Je ne crois pas. Silence des médias. Cela ne devait pas être le « bon » bébé...

 

Pourtant, ces deux gosses sont morts par la faute des mêmes criminels : ceux qui déclenchent et attisent des conflits sanglants dans ces régions du Moyen Orient pour préserver leurs sordides intérêts et pour imposer leur modèle de «choc des civilisations ». Aylan et le gosse de Gaza sont frères.

 

Tous deux sont frères.Tous deux sont frères.

Tous deux sont frères.

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 14:31
Les cons, ça ose tout...

 

La terrible image du cadavre du bébé kurde syrien qui se prénommait Aylan, retrouvé sur le rivage de la côte turque de la mer Egée a suscité une terrible émotion parfaitement compréhensible.

 

Mais nous avons montré hier l'indécence de BHL plastronnant avec les combattantes kurdes qui luttent contre Daech. Notre autoproclamé philosophe germanopratin remet ça dans ses commentaires sur la tragédie de cet enfant.

 

La France compte heureusement d'authentiques philosophes comme Michel Onfray qui remet BHL à sa place lors d'une interview à BFM TV (vidéo ci-dessus)  en commençant par citer la célébre phrase de Michel Audiard : « Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît ! »

 

Et comme les cons détestent Michel Onfray, eh bien ! j'aime Michel Onfray !

 

 

 

 

 

Et il y a aussi ce dessin significatif de Manuel Escala Gonçalves basé sur le terrible cliché du petit Aylan noyé entouré des vains bavardages de tous les « décideurs » et autres « vedettes » médiatiques.

 

Même Daniel Cohn Bendit qui a été mieux inspiré dans le temps, s'y met en espérant que l'image d'Aylan fasse progresser l'idée européenne. Quand on vous disait que les cons, ça ose tout...

 

 

 

 

 

Dessin de Manuel Escala Gonçalves

Dessin de Manuel Escala Gonçalves

 

Pierre Verhas

 

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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 15:10

La médaille d'or de l'indécence a été attribuée à Monsieur Bernard-Henri Lévy, faux philosophe et authentique imposteur pour s'être fait photographier à la tête d'un peloton de combattantes kurdes qui luttent contre Daech.

 

Bientôt, nous rendrons hommage à ces dames d'un courage exceptionnel qui honorent l'humanité et qui méritent bien mieux que la suffisance d'un escroc.

Nous demandons à Monsieur Noël Godin de préparer un important lot de tartes à la crème à lancer à la tête de ce sinistre individu !

Nous demandons à Monsieur Noël Godin de préparer un important lot de tartes à la crème à lancer à la tête de ce sinistre individu !

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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 21:17

 

Les événements qui ont mené à l’écrasement de la Grèce, les attitudes et les propos des dirigeants de l’Union européenne, le projet de traité commercial transatlantique, la dissolution du processus démocratique, l’incohérence de la réponse à la crise des réfugiés, l’alignement systématique de la politique étrangère sur les intérêts américains sont autant de faits qui détournent du projet européen, l’opinion publique, bon nombre de politiques, d’intellectuels, de syndicalistes, de militants de terrain.

 

Certains à gauche comme à droite pensent que la réponse est le souverainisme. Le plus connu d’entre eux est l’ancien dirigeant de la gauche socialiste française, l’ancien ministre de François Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement. À la gauche de la gauche comme on dit aujourd’hui, l’Union européenne n’a jamais été la tasse de thé, mais depuis la crise grecque, des hommes comme Mélenchon qui avaient toujours soutenu le projet européen, se tournent résolument vers le souverainisme. La social-démocratie devenue la « gauche libérale » soutient la politique européenne et à droite, l’idée européenne passe sans trop de discussions. Bien entendu, l’extrême-droite ne cache pas son hostilité ouverte à l’égard des institutions européennes, tout en ne rejetant pas le néolibéralisme.

 

Jean-Pierre Chevènement est une référence pour la gauche. Ses analyses sont tout à fait pertinentes, mais les solutions qu'il propose sont inadéquates.

Jean-Pierre Chevènement est une référence pour la gauche. Ses analyses sont tout à fait pertinentes, mais les solutions qu'il propose sont inadéquates.

 

L’euroscepticisme mène au fascisme.

 

Dans les autres pays européens, ce qu’on appelle l’ « euroscepticisme » gagne des points. En Grande Bretagne, même si le parti de droite anti-européen UKIP connaît une régression, ses idées touchent une frange importante du parti conservateur au pouvoir. La gauche travailliste qui a le vent en poupe se montre également très critique à l’égard des institutions européennes. En Belgique, l’attitude du parti nationaliste flamand au pouvoir est ambiguë. Au Parlement européen, ses députés sont inscrits au groupe des eurosceptiques et au gouvernement, ses ministres font tout pour tenter de « dribbler » les décisions européennes, notamment en matière de sécurité.

 

Dans les pays scandinaves et dans les pays de l’Est européen, l’extrême-droite progresse de manière inquiétante et se trouve au pouvoir ou aux portes du pouvoir. La Hongrie viole depuis longtemps les principes fondamentaux de l’Union européenne sans que ses dirigeants ne s’en soucient outre mesure. L’extrême-droite est au pouvoir au Danemark et risque d’y arriver en Suède. Cela aussi remet en question les bases de la construction européenne.

 

Bref, l’idée européenne est menacée et la tentation d’un repli sur l’ancien Etat nation est de plus en plus forte. Lisons ce que disait déjà Jean-Pierre Chevènement dans un discours datant du 9 septembre 2001.

 

« La France ne sait plus où elle va. Son destin lui échappe. Les marchés financiers mondiaux en disposent. Notre politique monétaire se décide à Francfort, notre politique économique à Wall Street, nos engagements militaires à Washington. Dans quatre mois, le franc va disparaître. Et nous voici démunis de moyens pour faire droit aux exigences de nos concitoyens. Dans l’euphorie de la mondialisation heureuse, nos gouvernants considéraient la croissance comme garantie pour longtemps par l’essor des nouvelles technologies. Que la conjoncture se retourne, comme aujourd’hui, et nous découvrons la dictature des marchés financiers, les plans sociaux -Moulinex-, les délocalisations industrielles -Flextronics-, le creusement des inégalités, bref le retour à un archéocapitalisme du XIXème siècle !

 

En tous domaines, nos dirigeants ont laissé effacer les repères républicains. Ils ont bradé les valeurs de l’École Publique et découragé en Corse les Républicains. »

 

Cela pour le constat. Incontestablement, il est pertinent sur certains éléments : il n’y a pas eu un transfert de souveraineté de l’Etat nation vers une entité politique supranationale démocratique, mais une dilution de celle-ci dans des organes de décision non démocratiques comme la Commission européenne et la Banque Centrale Européenne.

 

Ce constat est impertinent sur un point essentiel : l’Union européenne est dirigée par un Conseil qui est composé des chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres, Conseil qui rédige les Traités européens et qui assure sa direction politique. Il ne s’agit pas d’un organe supranational mais de vingt-huit gouvernements qui prennent des décisions politiques, dans la plupart des cas, à l’unanimité.

 

Cela signifie qu’il s’établit un rapport de forces où ce sont les pays les plus forts qui emportent la décision. C’est le cas de l’Allemagne aujourd’hui, comme on l’a vu avec la crise grecque.

 

Donc, contrairement à ce qu’affirment les souverainistes, l’Etat nation est encore le décideur dans cet ensemble appelé Union européenne, mais dans un contexte d’affrontement permanent qui avantage le plus fort.

 

Cependant, un élément nouveau s’est inscrit et est passé quasi inaperçu : il y a eu transfert de pouvoirs vers un organisme qui n’est régi par aucun des traités : la troïka. Cet organisme né suite à la crise des dettes souveraines et particulièrement celle de la Grèce, est composé des créanciers qui sont représentés par la BCE, le FMI et la Commission européenne, trois institutions qui ne sont pas issues de la représentation démocratique. Et cette troïka acquiert de plus en plus de pouvoir au fur et à mesure du déroulement des événements au point qu’on se demande si ce n’est pas elle qui dirige l’Union européenne avec, il convient de le souligner, l’appui de l’Allemagne qui y voit d’importants avantages.

 

Le retour à l’Etat nation : une erreur historique

 

Mais, un retour à l’Etat nation consisterait une erreur historique et est tout à fait irréaliste.

 

En effet, il serait stupide d’affirmer qu’en plus d’un demi-siècle d’existence, l’Union européenne n’a rien apporté, n’a pas été jusqu’à la fin du XXe siècle, un facteur de progrès économiques, culturels, d’entente entre les peuples.

 

L’histoire de l’Union européenne a été bien des fois évoquée sur le blog « Uranopole ». L’idée de base en est positive, mais le projet a été vicié. Alors que les premiers partisans de la constitution d’une Europe fédérale voulaient une Europe politique, on a construit une Europe économique où le politique a été relégué au second plan. Cette Europe du « marché commun », comme on l’appelait, était basée sur la pensée libérale, mais il est indéniable qu’elle a permis le développement d’une ère de prospérité sans précédent, car les institutions européennes permettaient encore – avec réticence, certes – les politiques keynésiennes d’investissements publics. C’est après la deuxième crise pétrolière et la montée en puissance du néolibéralisme, notamment grâce à Thatcher, que la Communauté économique européenne a instauré par les traités successifs, allant de celui de l’Acte unique en 1986, en passant par Maastricht en 1992, le Pacte de stabilité et le Traité budgétaire de 2013.

 

Comme l’écrit le souverainiste de gauche Raoul-Marc Jennar : « Traité européen après traité européen, le suffrage universel a été vidé de sa substance. Le vote citoyen ne produit plus aucun effet. Puisque, comme le dit ce gangster placé à la tête de la Commission européenne, « il n’y a pas de vote démocratique contre les traités européens ». Ce qui fut arraché dans la fureur, le sang et les larmes en 1789, 1793, 1848, 1870 et tout au long des luttes politiques et sociales des XIXe et XXe siècles, est systématiquement remis en question au nom de l’Union européenne.

 

Une immense régression démocratique et sociale est à l’œuvre. Il nous faut l’arrêter. Par tous les moyens. Il y va de la survie d’un modèle de société, d’une vision humaniste du vivre ensemble. »

 

Raoul-Marc Jennar : lui aussi une analyse pertinente mais des solutions inadéquates

Raoul-Marc Jennar : lui aussi une analyse pertinente mais des solutions inadéquates

 

C’est tout à fait exact, mais la solution proposée est une lourde erreur stratégique. Jennar écrit : « Il faut mettre fin à l’Union européenne. En commençant par la quitter, car sans la France, et les pays qui s’empresseront de la suivre, elle ne survivra pas. Il faut que s’écroulent les institutions de nos malheurs nouveaux : la Commission européenne, la Cour de Justice de l’UE, la Banque Centrale de l’UE. Elles sont les instruments du pouvoir de l’oligarchie. Ce sont des Bastilles, symboles de l’absolutisme technocratique de l’UE et il faut leur réserver le sort de celle renversée en 1789.

 

Alors, mais alors seulement, il sera possible de construire, avec les peuples qui le souhaitent et qui l’auront exprimé, une union des peuples d’Europe vraiment solidaire et fraternelle. »

 

C’est équivalent du raisonnement marxiste qui voulait instaurer la dictature du prolétariat pour éliminer la bourgeoisie et ainsi construire une réelle démocratie. On a vu ce que cela a donné !

 

Revenir à l’Etat-nation en quittant l’Union européenne est non seulement impossible, mais complètement absurde. En admettant même qu’une majorité dans un Etat membre se dégage pour le retrait de l’Union européenne, ce sera quasi impossible à réaliser. Il faudrait revoir toutes les réglementations, la plupart des contrats, rétablir les droits de douane, rompre une série d’accords bilatéraux dans plusieurs domaines essentiels à l’économie et à la vie sociale. Cela aurait un coût énorme, d’autant plus qu’il faudrait rétablir une monnaie nationale.

 

Un « front » souverainiste ? Pas question !

 

Une tendance se fait jour chez les souverainistes de gauche en France. Ils cherchent à constituer un rassemblement avec les souverainistes de droite. Or, il s’agit de l’archéo-gaulliste Dupont-Aignant et du… Front national. On en arrive à ce que des militants de gauche soient dans un tel état de désarroi qu’ils en arrivent à tenter de s’allier avec l’extrême-droite ! Jean-Pierre Chevènement n’a jusqu’à présent pas été aussi loin, mais il « copine » avec Dupont-Aignant qui, lui, « copine » avec Marine Le Pen.

 

L’économiste Jacques Sapir, lui, a été bien plus loin. Il propose la constitution d’un « Front » qui regrouperait tous les souverainistes jusqu’au Front national !. Finis donc la priorité à la démocratie et le rejet de tout racisme et de tout fascisme !

 

Jacques Sapir finira par donner raison à Moscovici qui le considère comme d'extrême-droite !

Jacques Sapir finira par donner raison à Moscovici qui le considère comme d'extrême-droite !

 

Voici un extrait de l’excellente analyse de Sébastien Crépel parue sur le site du « Grand Soir » : « Jacques Sapir pousse la provocation jusqu’à invoquer pour son « front » l’exemple du Conseil national de la Résistance (CNR), qui rassemblait « des communistes aux militants de l’Action française » (AF). À cela près que le CNR – dans lequel l’AF, ralliée à Pétain, n’a jamais siégé, à la différence du PCF – unissait des sensibilités politiques diverses dont étaient précisément exclus les ancêtres idéologiques du FN, dans un but commun : chasser le fascisme, et appliquer un important programme démocratique, économique et social approuvé par ses composantes.

 

C’est toute la différence avec la focalisation unique sur la « sortie de l’euro », qui n’est pas en soi un projet politique de progrès. Non seulement elle n’en est pas une garantie, mais elle peut être la première pierre de son exact contraire. Jacques Sapir lui-même l’admet, en reconnaissant que « des politiques néfastes pour les économies peuvent être mises en œuvre hors de l’euro ». C’est précisément ce qui interdit tout « front » commun avec le FN, qui ne se distingue en rien des programmes d’austérité européens, allant jusqu’à reprendre dans son programme « l’obligation d’un déficit structurel égal à zéro ».

 

Du point de vue même d’un partisan de la sortie de l’euro comme Frédéric Lordon, qui cloue au pilori les « invraisemblables alliances avec l’extrême droite » de Jacques Sapir, ce dernier dessert en fait la cause qu’il prétend servir. Pour l’Économiste atterré, non seulement la « faute » de Sapir est « inexcusable », mais elle est un leurre complet : le FN est « aussi ce par quoi l’euro se maintient », par le rôle d’épouvantail qu’il joue pour « le parti eurolibéral »... Dans ce contexte, le « front » proposé par Sapir ne peut qu’alimenter l’entreprise de discrédit qui consiste, pour les tenants de l’Europe actuelle, à tirer un trait d’égalité entre FN et Front de gauche. »

 

Ajoutons un autre point et il a son importance : les souverainistes de gauche seraient minoritaires dans un tel « Front » étant donné le poids du FN et finiraient par servir de caution électorale au parti de Marine Le Pen !

 

La mise en garde de Paul Jorion

 

Et il y a une autre raison, plus fondamentale, celle-là : l’économiste belge Paul Jorion l’explique.

 

 

Pense-t-on sérieusement pouvoir lutter à l’échelle d’un Etat nation, fût-il la France, contre ces entreprises transnationales (ETN) qui contrôlent 70 % de l’économie mondiale ?

 

La réponse est qu’on le veuille ou non, au minimum européenne. Je ne peux suivre Raoul-Marc Jennar et les autres souverainistes quand ils affirment qu’il est impossible de réformer l’Union européenne.

 

Aux lobbies des ETN, répondons par notre propre lobbying !

 

Et pourtant, il y a moyen. Ce moyen, c’est celui des ETN : le lobbying. Ce sont leurs lobbies qui ont pénétré les institutions européennes. Eh bien ! Faisons de même !

 

Un lobby existe et fonctionne depuis des années, mais il est bien trop frileux : c’est la CES (la Confédération Européenne des Syndicats). N’est-il pas possible que les organisations syndicales dans les différents Etats-membres s’organisent pour donner une réelle efficacité à la CES en programmant de réels mouvements sociaux à travers l’Europe et pas seulement ces rachitiques manifestations à Bruxelles, regroupant des délégués des différents pays et qui font le pied de grue pendant une heure ou deux devant les bâtiments de la Commission européenne ou ceux du Parlement ? N’est-il pas possible de faire une réelle pression pour organiser une réelle concertation avec la Commission et le Conseil lorsqu’un projet touche aux droits sociaux ?

 

Ne peut-on constituer des lobbies pour faire pression sur les groupes politiques du Parlement européen afin de tenter de rectifier la politique ultralibérale de ces institutions.

 

Dans un article de Cédric Durand des « économistes atterrés » - publié entre autres par « Uranopole »  (http://uranopole.over-blog.com/2015/08/la-fin-de-l-europe.html ), l’auteur proposait un début de stratégie politique. Il écrivait : « La dynamique de développement combiné et inégal dans la périphérie européenne souligne la nécessité pour la gauche de passer d’une lutte défensive contre l’austérité à un ordre du jour positif délimitant des alternatives systémiques. L’expérience grecque démontre que, sur ce chemin, il n’y a pas d’autre choix que la rupture avec les institutions européennes néolibérales et la reconquête de la souveraineté démocratique sur les monnaies nationales.

 

Il y a là cependant une difficulté de taille. Les populations exténuées par la crise sont réticentes à supporter les coûts transitoires de la rupture, même si elles peuvent être convaincues des avantages qu’elle procurerait à plus long terme. Formuler des propositions politiques garantissant un filet de sécurité au cours de cette transition sera essentiel pour faciliter de nouvelles victoires électorales, à commencer par les élections en Espagne cet automne. Podemos et ses alliés des mouvements sociaux y ont une opportunité significative de l’emporter. »

 

Je reste cependant convaincu qu’une alternative systémique ne passe pas par la rupture avec les institutions européennes, mais par leur réforme en profondeur par l’intérieur, ce qui n’interdit pas, bien entendu, comme le dit Cédric Durand, de faciliter sur le terrain de nouvelles victoires électorales.

 

On peut s’attendre à ce que l’élite européenne soit impitoyable, prévoyait Cédric Durand. C’est évident et elle l’a déjà démontré, mais utilisons les mêmes armes qu’elle et notamment le lobbying.

 

Voilà donc une idée à creuser. D’autres peuvent s’y ajouter. Mais ne répondons pas à l’abominable TINA par une marche arrière ou par… un autre TINA !

 

 

Pierre Verhas

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 11:32

 

La saga Uber qui a commencé en Europe au début de l’année dernière et qui déclenche des polémiques de plus en plus violentes – de graves émeutes ont eu lieu à Paris le 25 juin dernier – met en évidence un phénomène économique, social, commercial et culturel inédit.

 

Donc, on sait que la société californienne Uber qui s’est installée à Bruxelles et à Paris en février 2014 organise le transport rémunéré de personnes au moyen de ce qu’on appelle les VTC (Voitures de Transport avec Chauffeur). On escompte qu’un transport rémunéré de personnes sur trois est assuré par un chauffeur lié à Uber. Cela représente évidemment une sévère concurrence au transport traditionnel par taxis.

 

En effet, il s’agit d’un système quasi clandestin. Les chauffeurs sont des particuliers qui utilisent leur propre véhicule et qui ne disposent pas de licence de transports de personnes. Le client appelle une voiture via son smartphone au moyen d’une application mise au point par la firme Uber. Le prix de la course est un forfait qui est bien moins cher qu’une course avec un taxi. Le chauffeur touche 70 % du forfait et remet le solde à Uber.

 

Bien entendu, il n’y a ni impôt, ni sécurité sociale, ni frais de licence, ni d’assurance pour cette activité. Donc, ni le chauffeur, ni son client ne sont couverts en cas d’accident. Il y a juste une convention entre Uber et ses chauffeurs « indépendants » via une société hollandaise du nom de Rasier. On nage donc en pleine illégalité.

 

En Belgique, deux ministres ont fait preuve en avril dernier une attitude ambiguë à l’égard de ce phénomène : le vice-premier ministre Alexander De Croo, figure de proue de l’Open VLD (parti libéral flamand très thatchérien) et le socialiste flamand Pascal Smet, ministre des transports de la Région bruxelloise, qui est connu pour céder aux sirènes de l’ultralibéralisme.

 

Les sirènes de l’ultralibéralisme

 

De Croo a déclaré triomphalement à New York lors d’une visite officielle qu’il pouvait assurer que Bruxelles « capitale de l’Europe » serait la première ville du Vieux continent à légaliser Uber. Pascal Smet a déposé un projet de décret et a fait à peu près la même déclaration : « Bruxelles sera la première ville européenne à légaliser entièrement l’alternative au service de taxi, Uber ». Puis, devant le tollé des chauffeurs de taxi, il a rectifié. Smet a précisé que son plan prévoit notamment « qu’un cadre légal soit prévu pour les services novateurs tels qu’Uber afin d’empêcher le dumping social, mais qu’en échange les garanties nécessaires sur le plan de la sécurité, des assurances et de la protection sociale des chauffeurs seront exigées. »

 

Alexander De Croo, le très libéral vice-premier ministre, s'est quelque peu emmêlé les pinceaux avec Uber.

Alexander De Croo, le très libéral vice-premier ministre, s'est quelque peu emmêlé les pinceaux avec Uber.

 

Donc, au lieu de faire un plan transports en concertation avec tous les acteurs, avec une vision politique de la mobilité à Bruxelles, l’intention est simplement de légaliser une entreprise – bien entendu « innovante », qui n’a pas hésité à frauder le fisc et la sécurité sociale, à précariser ses prestataires de services et à enfreindre ouvertement la loi sur le transport rémunéré des personnes pour s’imposer sur le marché à Bruxelles.

 

Un tribunal a cependant sévèrement condamné le 4 mai 2015 un chauffeur d’Uber pour infraction à la réglementation en question. Son véhicule a été confisqué. Une trentaine d’autres affaires similaires seraient en suspens. On peut comprendre ce jugement, mais pourquoi seul le chauffeur et non la société Uber a-t-il été poursuivi ?

 

Les chauffeurs de taxis commencent à réagir violemment. Ils ont piégé un chauffeur d’Uber en lui tendant un guet-apens, heureusement sans conséquences graves. Il est clair que la valse hésitation des politiques en la matière ne fait rien pour détendre l’atmosphère.

 

Par après, le 22 juin, l’Union Belge des Transports dépendant de la FGTB (syndicat socialiste belge) a déposé plainte. L’UBT constate que les chauffeurs travaillant pour Uber sont occupés via une convention de travail, et considère que ceux-ci doivent donc être considérés comme des travailleurs de la société. Dans sa plainte, l’UBT se réfère au non-respect de la législation sociale portant sur les travailleurs dans le secteur des services de taxi.

 

«Nous sommes d’avis que les chauffeurs d’Uber sont des travailleurs. Le tribunal de police de Bruxelles a également déjà jugé que les chauffeurs d’Uber offrent un service de taxi et qu’ils doivent donc respecter les règlements du secteur des taxis», a déclaré Frank Moreels, le secrétaire fédéral de la FGTB-Transport et logistique.

 

L’UBT dénonce aussi la poursuite des activités de la société Uber en Belgique malgré une condamnation par le tribunal de Commerce de Bruxelles.

 

Les chauffeurs concernés par la plainte ont signé une convention avec une entreprise néerlandaise, Rasier. Cette convention fait référence à plusieurs reprises au fait que l’entreprise Uber met ses clients en contact avec les chauffeurs (conventionnés) via son application. Pour l’UBT, cette convention doit être considérée dès lors comme un contrat de travail, « les chauffeurs recevant une indemnité sur une base hebdomadaire ».

 

« Il s’agit de travail au noir, parce qu’on ne paie pas de cotisations sociales. Dans les médias, des chauffeurs d’Uber ont déjà fait savoir qu’ils cesseront leurs activités s’ils doivent payer des cotisations de sécurité sociale et des impôts ».

 

Donc, on est en position d’attente. Smet va-t-il déposer son projet d’ordonnance pour légaliser Uber, alors qu’il a été contraint de déposer plainte lui aussi contre le transporteur américain ? Les chauffeurs de taxis traditionnels vont-ils réagir ? Bref, cela sent le pourrissement. On verra à la rentrée si les tribunaux vont traiter les dossiers déposés à l’instruction contre Uber.

 

Pascal Smet, ministre bruxellois de la mobilité est  un de ces socialistes sensibles aux sirènes de l'ultralibéralisme

Pascal Smet, ministre bruxellois de la mobilité est un de ces socialistes sensibles aux sirènes de l'ultralibéralisme

 

En France, l’affaire a pris une vilaine tournure avec les émeutes de ce jeudi 25 juin. On observe que le gouvernement français a été totalement désarmé devant ces troubles qui ont paralysé Paris toute la journée, sans compter les voitures renversées et incendiées. En outre, après avoir confisqué des voitures de chauffeurs « Uber » et fait prendre des arrêts préfectoraux interdisant les activités d’Uber à Paris, il lance un très mauvais signal : cassez tout et on vous aidera ! La faiblesse du politique en France comme en Belgique est un problème majeur.

L'affaire Uber a déclenché des émeutes à Paris. Le gouvernement de Manuel Valls a cédé sous la pression de la rue.

L'affaire Uber a déclenché des émeutes à Paris. Le gouvernement de Manuel Valls a cédé sous la pression de la rue.

 

Uber a donc été interdit et ses dirigeants arrêtés. Cela promet un fameux procès.

 

À Bruxelles, Uber a décidé de cesser provisoirement ses activités. On verra la suite.

 

L’uberisation

 

En plus de la faiblesse évidente des « autorités », Uber est la première manifestation d’un nouveau modèle économique qui mène à la précarisation des travailleurs. Un néologisme circule sur la toile pour qualifier ce phénomène : « l’uberisation ».

 

En effet, il n’y a pas que le secteur des transports de personnes qui est touché. Pratiquement tous les domaines des services risquent de subir l’ubérisation.

 

Que signifie donc ce néologisme barbare, dans tous les sens du terme ? C’est par l’intermédiaire de la révolution numérique, un formidable transfert du travail vers le capital. L’origine de ce mot est simplement due au caractère spectaculaire des pratiques de la transnationale californienne.

 

Dans le cas d’Uber, selon l’économiste Evariste Lefeuvre, « Le capital détenu par la personne dont le revenu (et non le salaire) dépend de sa capacité à exploiter le réseau offert par les grandes entreprises présente un coup de portage, d’assurance et d’amortissement qu’il doit lui-même assumer – même en cas de baisse d’activité ». En clair, le chauffeur partenaire d’Uber doit investir sa voiture, son amortissement et son assurance. Ajoutons cependant que dans la situation actuelle, le chauffeur « Uber » ne peut être assuré puisqu’il ne répond pas aux critères légaux pour le transport rémunéré de personnes.

 

Mais, on voit ici la méthode : tous les investissements et les risques sont sous la responsabilité du chauffeur, Uber ne mettant à disposition que son réseau et prenant 30 % de la rémunération du chauffeur. Donc, il y a à la fois transfert du travail vers le capital et précarisation du travailleur.

 

L’exploitation et l’arnaque

 

Cependant, Uber n’est pas la seule société à user de cette technique. Le même Evariste Lefeuvre ajoute : « La forte chute du prix des nouvelles technologies a entrainé une polarisation du marché du travail avec une disparition des quelques taches automatisables qui avaient échappé aux délocalisations. Il existe bien sûr de très nombreux emplois exempts du risque de remplacement par les robots, mais la vague technologique actuelle est sans nul doute un enjeu majeur pour le salariat « classique ».

 

A cela s’ajoute l’économie du partage, une notion fourre-tout qui regroupe tout un ensemble d’activités parallèles, rendues possibles grâce aux technologies digitales de l’information, mais qui ne reposent pas toutes sur le même socle ou modèle économique. On peut en effet difficilement comparer VRBO/Airbnb - sites d’échanges de maisons ou appartements qui donne à la résidence principale un rendement effectif (location temporaire) quand ce dernier était pour l’essentiel implicite (économie de loyer, plus-value potentielle à la revente) – à UBER par exemple, qui introduit un nouvel acteur dans un métier soumis à forte protection règlementaire. » (AGEFI – juin 2015)

 

Cela a pour effet de concurrencer des métiers fortement réglementés comme le transport par taxis et l’hôtellerie, mettant d’ailleurs ces secteurs en danger.

 

Une autre caractéristique notée par Lefeuvre, c’est « l’absence de capital physique - usine, infrastructures, immobilisations en tout genre - détenu à leur actif. » En effet, Uber considère ses chauffeurs comme des contractants individuels qui prennent à leur charge le financement des véhicules et les assurances. Airbnb ne s’occupe pas du risque d’exploitation et de dégradation du loueur d’appartement.

 

Cela ne s’appelle pas du partage. Cela porte un autre nom : l’exploitation, ou l’arnaque, comme on voudra. Si cela est « innovant », Monsieur Smet…

 

Cependant, face à la contestation, même aux Etats-Unis, dans l’Etat de Californie, Uber pose problème et des procès sont en cours. La direction de la transnationale qui ne voulait rien entendre, a reculé et va elle-même demander que l’on procède à une régulation du marché des transports rémunérés de personnes !

 

Reculer pour mieux sauter ?

 

Tout le monde est touché.

 

Le vaste domaine des services est quasi partout touché par l’uberisation. C’est le cas entre autres du secteur du livre. En effet, un autre géant transnational s’impose sur ce marché : Amazon.

 

Amazon pratique la globalisation de ce secteur très segmenté. Au niveau du livre, il pratique l’édition, l’impression et la distribution d’un même produit. Ainsi, sont menacés les éditeurs, les imprimeurs et les libraires. De plus, Amazon prend en main l’édition numérique à des prix ridiculement bas.

 

Un auteur rédige un manuscrit. Il paye à Amazon quelques dizaines d’Euros pour qu’Amazon en fasse une édition numérique, c’est-à-dire un « e-book ». Amazon en assure la diffusion. Les internautes intéressés achètent l’e-book en question et Amazon paye à l’auteur un pourcentage sur la vente. Si le même auteur souhaite imprimer son manuscrit, Amazon en publie très peu d’exemplaires aux frais de l’auteur (cinq, en général) et en assure la vente. L’auteur touche un pourcentage sur ladite vente et commande un nouveau lot, et ainsi de suite.

 

Par ce biais des écrivains ont pu publier des ouvrages à succès, cela bien entendu au détriment du circuit classique de l’édition à la vente en librairie. On devine aisément les graves préjudices provoqués par Amazon.

 

D’autre part, Amazon assure la vente par commande numérique de tous les ouvrages édités dans le monde. La transnationale pratique des prix plus bas que les librairies classiques. La menace est telle que la Fnac a décidé de diversifier ses ventes en s’ouvrant au secteur de… l’électroménager ! Mais on voit difficilement un libraire exposer à la vente des lessiveuses à côté de ses rayons de livres…

 

Cela dit, en plus du risque de fermetures de nombreuses maisons d’édition, d’imprimeries, de librairies avec des milliers de pertes d’emplois, Amazon est connu pour pratiquer une politique de « ressources humaines » particulièrement agressive. Plusieurs témoignages ont montré que les conditions de travail des travailleurs d’Amazon peuvent être assimilées à de l’esclavage.

 

L’uberisation concerne tous les secteurs. Ainsi, le marché du droit.

 

La mise en place de solutions numériques, disponibles à tout moment et à moindre coût, va permettre de rendre le droit plus accessible. Concrètement, les innovations qui incarnent ce processus « d’uberisation » sont de trois ordres : de nouvelles solutions logicielles basées sur des algorithmes de génération documentaire, des outils sémantiques permettant de proposer des solutions juridiques directement à partir des requêtes web des utilisateurs, et toutes les innovations liées au « big data » et appliquées au droit.

 

Dans tous les cas, l’utilisateur est placé au centre. En réalité, comme pour les taxis Uber, l’utilisateur fait tout lui-même. Il effectue par la voie numérique de manière sécurisée, un certain nombre de démarches juridiques et administratives. Par exemple : la création d’entreprise, le recrutement de salariés, le recouvrement de factures impayées, la protection des marques, etc.

 

La migration vers des solutions mobiles, la généralisation de la signature électronique, et la numérisation des procédures administratives et judiciaires vont accentuer cette tendance. Il est aujourd’hui tout à fait possible d’envisager une automatisation et une numérisation de la grande majorité des démarches juridiques et administratives simples concernant les petites entreprises et les particuliers.

 

Un autre secteur est celui des banques.

 

Deux spécialistes de la finance ont écrit dans « Le Monde » du 29 avril dernier : « On peut imaginer les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autre fintech [contraction de sociétés financières et technologiques] prendre position sur des évolutions du business model bancaire et financier, en séduisant l’opinion par une approche nouvelle. Google peut offrir – c’est-à-dire rendre gratuits – de nombreux services bancaires puisqu’elle vendra les informations consommateurs recueillies. »

 

La tendance est déjà là : les paiements bancaires via Internet, les distributeurs automatiques de billets (avant qu’ils ne disparaissent pour laisser totalement la place à la monnaie électronique), les consultations de conseillers financiers via e-mails, etc.

 

La fin du salariat

 

Comme le déclare le publicitaire Maurice Lévy dans le Financial Times : « Tout le monde commence à craindre de se faire uberiser. C’est l’idée qu’on se réveille soudainement en découvrant que son activité historique a disparu. »

 

Nous vivons une vraie révolution : la disparition du salariat. Depuis des années, le secteur secondaire perd des millions d’emplois. Le secteur tertiaire, par l’uberisation, ou la généralisation du numérique, va connaître une saignée de dizaines de millions d’emplois dans les années à venir.

 

Nous assistons à une déstructuration sociale par la disparition de plusieurs professions au profit d’algorithmes. D’après une étude effectuée par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michel A. Osborne intitulée The Future of Employment parue en 2013, 47 % des emplois américains auront disparu d’ici 2030. Cela va du démarcheur téléphonique aux arbitres sportifs, en passant par les boulangers, les conducteurs de bus, les ouvriers du bâtiment, les serveurs et barmen, les marins et j’en passe.

 

Colmater une fuite d’eau dans une maison qui va subir un tsunami

 

Jacques Attali ne manques jamais d'avertir d'une catastrophe qu'il considère comme pouvant générer un progrès.

Jacques Attali ne manques jamais d'avertir d'une catastrophe qu'il considère comme pouvant générer un progrès.

 

 

Lisons en conclusion cet extrait d’une interview de Jacques Attali au Journal du dimanche du 28 juin 2015 :

 

Les taxis sont-ils l'activité la plus touchée par ce que l'on appelle l' « ubérisation » de l'économie ?

 

Les taxis ne sont que l'avant-garde. À moyen terme, toute l'industrie automobile va être touchée par l'autoguidage permanent. On le voit déjà aux États-Unis et bientôt en Chine. Demain, nos voitures circuleront en permanence sans pilote. L' ubérisation » est une anecdote dans la robotisation. On essaie de colmater une fuite d'eau dans une maison qui va subir un tsunami. La logique derrière ces systèmes, c'est de satisfaire avant tout le consommateur, et comme 100% des électeurs sont des consommateurs, ils sont favorisés face aux travailleurs qui pèsent beaucoup moins politiquement.

 

Quels autres secteurs sont promis à une telle évolution?

 

L'éducation, la santé, la surveillance, le tourisme – voyez Airbnb – les conseils juridiques, les librairies… une foultitude d'activités. Même les services publics, même la police sera, est déjà, concernée. La mise en commun des services, des espaces et des savoirs est irréversible.

 

L'«ubérisation» crée du pouvoir d'achat mais détruit des emplois.

 

Elle libère surtout du temps. Au lieu de conduire vous pourrez lire, regarder des émissions ou travailler dans une voiture qui ne sera plus votre propriété. On produira beaucoup moins de voitures, puisqu'elles rouleront sans cesse en partage, ce qui réglera, au passage, le problème de leur impact sur le climat. Cela libérera à terme 1.000 milliards d'euros de pouvoir d'achat, pour consommer d'autres services, gratuits ou payants. Essentiellement des services de connaissance et de santé, prédictifs dans les deux cas.

 

Quels types d'emplois? De l'auto-entrepreneuriat, du chacun pour soi ?

 

Le statut d'intermittent du spectacle va devenir la norme. Pour éviter que cela soit la jungle, il faudra une bonne régulation fondée sur une bonne éthique. Dans moins d'un siècle, le salariat ne sera plus la forme dominante de l'emploi. Nous serons tous employeurs de nous-même. Tous en situation de choisir notre vie si le droit nous protège, ou de redevenir esclaves précaires si le non-droit reste la règle.

 

Cette révolution technologique qui attaque toutes les citadelles économiques n'est-elle pas plus puissante qu'un 1789 ?

 

C'est plutôt un 1455, aussi fort que l'invention de l'imprimerie. À l'époque, on pensait qu'elle allait imposer le pouvoir de l'Église romaine et de l'Empire germanique, du catholicisme et du latin. En réalité, elle a contribué au développement de l'esprit critique et sonné le glas du latin. Il se peut que la révolution que nous vivons conduise à la fin de l'anglais et à une économie beaucoup plus bariolée, si nous sommes capables, nous Européens, d'éviter de nous faire voler notre substance créative par les grandes bases de données américaines et chinoises.

 

Laissons à Jacques Attali cette qualité : il sait nous avertir ! A nous d’apporter la réponse… Le débat ne fait que commencer.

 

 

 

Pierre Verhas

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 20:59

Les leçons d'une révolution... manquée, comme d'habitude !

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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 20:43

 

La crise grecque et la déferlante des migrants sont sans doute le signal de l’effondrement du projet hybride que constitue l’Union européenne. Nous avons démontré dans des articles précédents que l’Europe ne fonctionnait plus selon un projet commun entre quelques Etats, mais dans un système où l’Etat le plus fort est dominant. En l’occurrence, depuis l’instauration de la monnaie unique, l’Allemagne.

 

Il est désormais illusoire de penser à l’instauration d’une autorité politique supranationale. Celle-ci a laissé la place à la nation la plus forte en accord et dans l’intérêt des plus puissants lobbies financiers et industriels.

 

La fameuse « troïka » qui a été instaurée pour « résoudre » les problèmes de la dette souveraine des Etats les plus faibles de l’Union : l’Irlande, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, bien sûr, la Grèce et sous peu la France est dotée de pouvoirs exorbitants alors qu’elle n’a aucune légitimité politique. Elle n’est pas même Européenne puisqu’une de ses composantes – le FMI – est internationale. Les Etats qui sont censés participer à la décision européenne dans le cadre du Conseil ne sont que des marionnettes où seul l’un d’entre eux décide en phase avec la « troïka ».

 

Remontons le temps. Depuis la crise financière de 2008, tout a été bouleversé. La tranquille « intégration » libérale de l’Union européenne s’est transformée en une gigantesque crise de la dette souveraine aggravée par les rigidités de la « monnaie unique ». Et ce sont les peuples en subissent les conséquences : chômage, misère, délitement social.

 

Malgré cela, tout allait cahin-caha. Ce n’était – comme d’habitude – que les esprits chagrins, c’est-à-dire les populistes et les eurosceptiques regroupés entre les deux extrêmes – droite et gauche – qui tiraient la sonnette d’alarme avec quelques économistes « paléokeynésiens » comme les Américains Stiglitz et Krugman, le Français Jacques Sapir, les Belges Paul Jorion et Paul De Grauwe qui n’adhéraient pas aux vertus de la politique de l’offre qui, depuis des années, avait fait « ses preuves. » Un peu plus de chômage ? Ne vous tracassez pas, demain pleuvront les emplois. De la misère ? Voyons ! C’est ce coûteux « Etat providence » qui contraint les gens à l’assistanat. Des délocalisations ? Allons ! Une chance de nous moderniser, de rattraper le train de la croissance.

 

Ce n’est plus « demain, on rase gratis. ». C’est « demain, on tond au prix fort »

 

Or, rien ne marche. Aucune des prévisions ne s’est réalisée. La zone Euro n’a cessé de connaître un ralentissement de la croissance qui maintenant, atteint la récession ; alors que les autres pays de l’Union européenne s’en sortent honorablement.

 

La soi disant convergence promise par les zélateurs de l’Euro, a provoqué en réalité l’éclatement. Les critères imposés par Maastricht, puis par le Pacte de stabilité, enfin par le TSCG, sont intenables. C’est l’austérité imposée de force sans qu’il soit possible d’y changer quoi que ce soit. En effet, pour Jean-Claude Juncker, il n’y a pas de démocratie en dehors des Traités.

 

Et les chiffres sont là : partout dans la zone Euro, le PIB a régressé, le chômage n’a cessé d’augmenter, l’Europe perd des parts de marché dans le monde, l’écart entre les ressources des plus riches et celles des plus pauvres connaît une croissance exponentielle. Jamais, dans l’histoire, un projet politique n’a connu un si dramatique échec.

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Le projet était vicié au départ. D’un côté, il était présenté comme étant l’union des peuples d’Europe au-delà de la nation, afin de mettre un terme définitif aux conflits qui ont ensanglanté le continent depuis des temps immémoriaux et qui ont atteint leur paroxysme au XXe siècle. De l’autre, il était en réalité un projet politique bien précis qui consistait à renforcer le capitalisme sur tout le territoire européen en muselant les nations.

 

C’est en confisquant l’idée d’union des peuples que l’Union européenne a engendré un monstre.

 

Pierre Mendès-France, en 1957, suite à l’adoption du Traité de Rome qui est à l’origine de l’actuelle Union européenne, avait vu le danger.

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

Varufakis a dit dans une interview dans la livraison de « l’Obs » du 13/8. « Pour la Grèce, il n’aura servi à rien. Il n’a pas aidé le gouvernement. Il n’a pas non plus aidé le peuple qui a voté "Non". Le peuple a été abandonné et trahi. Et pourtant, à cette occasion, les peuples européens ont vu qu’il pouvait y avoir des citoyens fiers qui refusaient les chantages et ne se faisaient pas manipuler par leurs médias. Les Grecs ont montré l’exemple aux autres peuples européens. Mais le leadership politique grec, moi y compris, n’a pas su capter cette résistance populaire et la transformer en une force pour mettre fin à l’autoritarisme et l’absurdité du système. »

 

Nous publions ici un article de l’économiste français Cédric Durand reproduit sur le site du « Grand Soir » intitulé « La fin de l’Europe ». Il montre que nous sommes arrivés à un tournant historique. Le piège se referme sur l’Union européenne.

 

Aujourd’hui, on évoque une fois de plus l’aspect économique et financier. Par après, nous nous pencherons sur l’aspect humain avec ce qu’on appelle la « crise des migrants ».

 

Au désastre qui se prépare, la seule réponse ne pourra que venir des peuples, mais sont-ils prêts ?

 

Pierre Verhas

 

Pierre Mendès-France avait une vision similaire à celle de Yanis Varoufakis, cinquante ans auparavant.Pierre Mendès-France avait une vision similaire à celle de Yanis Varoufakis, cinquante ans auparavant.

Pierre Mendès-France avait une vision similaire à celle de Yanis Varoufakis, cinquante ans auparavant.

 

Cédric Durand est économiste à l'université Paris-13 et enseigne à l'EHESS. Membre des Economistes atterrés et du comité de rédaction de Contretemps-web, il est l'auteur du livre "Le capital fictif" (Les Prairies ordinaires, 2014), et a coordonné l'ouvrage "En finir avec l'Europe" (La Fabrique, 2013). Dans un récent article, publié en anglais sur le site Jacobin, il montre que la crise en Grèce s'inscrit dans un mouvement de désintégration du projet européen. Nous en proposons une version française. Cette traduction vient d'être publiée par le site Contretemps.

 

Du point de vue européen, l’effondrement financier de 2008 ne fut que le prologue d’une crise continentale généralisée. La débâcle financière de fabrication états-unienne a déclenché une chaîne complexe d’événements inattendus à travers le Vieux Continent, contaminant toutes les sphères de la vie sociale et débouchant sur un paysage radicalement nouveau, en proie aux turbulences politiques et économiques.

 

Comme le déclarait il y a quelques mois Ada Colau, la maire nouvellement élue de Barcelone à la tête d’une coalition inspirée des Indignés : « De cette crise, personne ne sortira comme avant. Ce qui nous attend, c’est, au choix, un horizon féodal, avec une augmentation brutale des inégalités, une concentration sans précédent des richesses, de nouvelles formes de précarité pour la majorité des citoyens. Ou alors, une révolution démocratique, où des milliers de personnes s’engagent, pour changer la fin du film ».

Ada Colau, la nouvelle maire "Podemos" de Barcelone

Ada Colau, la nouvelle maire "Podemos" de Barcelone

 

Nous sommes très probablement arrivés à ce tournant historique. La très large victoire du Non au référendum grec du 5 juillet est une des plus claires indications de la volonté des classes populaires de mettre un terme à des décennies d’intégration européenne néolibérale. Cette réouverture de ce qu’Auguste Blanqui appelait le « chapitre des bifurcations » participe de mouvements tectoniques qui secouent un continent tombé dans une spirale de rancune et de ressentiments jamais vue depuis le milieu du siècle dernier.

 

Une grande entreprise politique en faillite

 

Il y a quinze ans, le succès du lancement de la monnaie unique a alimenté une vague d’europhorie à travers le continent. La Stratégie de Lisbonne de 2000 promettait de faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité et d’une plus grande cohésion sociale. » Les enthousiastes dépeignaient l’Union comme « un phare de lumière dans un monde troublé ». Marcel Gauchet et Jürgen Habermas faisaient valoir que la nouvelle formule européenne – en termes de gouvernance démocratique supranationale et d’Etat-providence – était destinée à servir de « modèle pour les nations du monde ».

 

Les prévisions des jours européistes ne se sont jamais matérialisées. Au contraire : rétrospectivement, la séquence toute entière apparaît comme une histoire d’échecs ininterrompus. Les performances de la zone euro en termes de croissance économiques ont été largement en deçà de celles de toutes les autres régions, avant et après la crise, et le virage austéritaire de 2010 a produit une magnifique débâcle économique. Le PIB n’a toujours pas retrouvé son niveau de fin 2007, ce qui en fait l’une des pires crises économiques de l’histoire récente – surpassée seulement par la catastrophique restauration capitaliste russe des années 1990.

 

L’OCDE a concédé un aveu sans détour de l’inadéquation de la gestion économique pendant cette période en illustrant le contraste entre les prévisions de croissance et la trajectoire effective de la zone euro. Le redémarrage, annoncé à de multiples reprises, ne s’est jamais matérialisé.

 

Prévisions du PIB de la zone euro et trajectoire effective (OCDE, 2014)

Prévisions du PIB de la zone euro et trajectoire effective (OCDE, 2014)

 

Le chômage atteint des sommets : en 2014, ce sont 44 millions de personnes qui sont privées d’emploi ou sous-employées au sein de l’Union européenne. Ce fléau est non seulement un douloureux drame personnel pour les travailleurs concernés et leurs familles, mais aussi une illustration spectaculaire de l’irrationalité de notre organisation sociale qui se solde par un gaspillage économique gigantesque, gâchis d’autant plus considérable que les travailleurs européens sont parmi les plus productifs au monde.

 

Le mythe de la convergence intra-européenne s’est également écroulé. Au cours des cinq dernières années, le rapprochement en trompe l’œil des niveaux socioéconomiques s’est évanoui, réinstallant avec une ardeur redoublée la hiérarchie économique entre le noyau européen allemand et les périphéries. Le PIB par habitant de l’Italie est aujourd’hui plus faible qu’il n’était en 1999. D’autres pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont submergés par la désespérance sociale, avec des segments entiers de la population dans l’impossibilité de satisfaire à leurs besoins essentiels.

 

L’ironie de l’histoire est que toute cette souffrance fut vaine. Les ratios dette/PIB ont augmenté en dépit des sévères mesures d’austérité, enfermant les pays périphériques et leurs classes laborieuses dans un cycle sans fin de servitude pour dette vis-à-vis des marchés financiers et des institutions et des pays créanciers. Dans le même temps, les déséquilibres commerciaux persistent au sein de la zone euro, et la coordination plus étroite des prescriptions néolibérales au niveau de l’UE n’offre aucun mécanisme capable de s’attaquer aux problèmes sous-jacents de développement inégal.

 

Un césarisme bureaucratique dysfonctionnel

 

Les vents contraires de la dépression économique ont transformé la gouvernance européenne en une machine de guerre de classe. Le grand bond en avant de l’intégration au cours des dernières années a réduit quasiment à néant la capacité des parlements nationaux à exercer un rôle actif sur la politique économique.

 

Durcissement des règles, supervision bureaucratique par la Commission et les gouvernements centraux, mise en place d’organes technocratiques indépendants contrôlant la politique budgétaire et élargissement des compétences de la Banque centrale européenne (BCE) ont réduit l’action des gouvernements à la mise en œuvre du vieux « consensus de Washington » : rigueur budgétaire, privatisation et libéralisation.

 

Les mesures d’austérité antipopulaires et les réformes du marché du travail ont suscité dans les pays du Sud des mobilisations sociales d’une ampleur sans précédent depuis des décennies, avec plusieurs grèves générales et des phases quasi-insurrectionnelles en Espagne et en Grèce. Lorsque la détermination des gouvernements nationaux s’est affaiblie, le centre européen a eu recours à une poussée d’autoritarisme : des coups de force bureaucratiques ont évincé plusieurs premiers ministres, tandis que la BCE, dirigée par l’ancien vice-président de Goldman Sachs, Mario Draghi, soumettait explicitement les dirigeants récalcitrants à un chantage à la liquidité.

 

Dans aucun autre cas la confrontation n’est apparue avec autant de clarté qu’en Grèce. Dans une déclaration de mi-juin 2015, l’économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, écrivait avec une franchise déconcertante : « Par le jeu de la démocratie, les citoyens grecs ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas de certaines réformes. Nous estimons que ces réformes sont nécessaires. » En opposant explicitement les choix démocratiques et les exigences bureaucratiques néolibérales, Blanchard répétait tout simplement le mantra des dirigeants européens selon lequel il n’y a pas d’alternative au statu quo.

 

Les discussions avec la Grèce sont donc un processus formel visant à vaincre politiquement les forces de gauche au pouvoir dans ce pays afin d’enterrer toute perspective de changement politique significatif à travers le continent. On ne saurait expliquer autrement l’inflexibilité des créanciers malgré le franchissement par Tsipras de toutes les lignes rouges de Syriza en termes de réforme des retraites, de politique fiscale, de privatisations et de libéralisation du marché. Cette attitude punitive était claire comme de l’eau de roche à la fin juin, lorsque la BCE a activement poussé à une panique bancaire en mettant en garde contre une « crise incontrôlable », puis en plafonnant ses prêts d’urgence au secteur bancaire, ce qui a entraîné la fermeture des banques, la limitation des retraits et l’établissement d’un contrôle des capitaux.

 

Cependant, la rigidité vis-à-vis du gouvernement grec n’est pas seulement l’effet d’une volonté politique néolibérale éhontée. Elle révèle un problème de faible manœuvrabilité du navire politique européen due, pour l’essentiel, à la taille et à la complexité juridique de l’UE. Fondamentalement, la gouvernance de l’UE est la douloureuse sédimentation de difficiles compromis interétatiques à travers des règles dont le contournement est délicat et toujours acrobatique. Les capacités de décisions à l’échelon européen sont en conséquence extrêmement encadrées et attachées aux équilibres politiques antérieurs, ce qui rend presque impossible toute initiative radicale.

 

En outre, la bureaucratie européenne est minuscule, avec environ trente mille fonctionnaires et un budget de moins de 1% du PIB de l’UE. Sa seule et unique force politique résulte d’une accumulation de règles et de procédures que l’élite européenne tient à préserver scrupuleusement, même si cela aboutit à une gestion systématiquement chaotique des péripéties qui se sont multipliées ces dernières années.

 

A un niveau plus profond, le manque de manœuvrabilité de l’UE est le produit paradoxal des écrasantes victoires du capital transnational et financier au cours des décennies précédentes. Ces victoires ont abouti à l’établissement d’institutions proto-étatiques européennes focalisées principalement sur les intérêts fondamentaux du capital – concurrence, marché et monnaie – tandis que le travail et les problèmes sociaux sont réduits symétriquement à de simples variables d’ajustement.

 

Par conséquent, si le proto-État européen est fort dans la promotion des intérêts immédiats d’un bloc de pouvoir conduit par la finance, il lui manque le versant consensuel de l’hégémonie, celui qui est indispensable pour faire tenir ensemble la diversité des sociétés et des couches sociales en période de turbulences.

 

Des forces centrifuges

 

Les échecs économiques et sociaux en cascade combinés à une manœuvrabilité politique limitée érodent l’attrait pour le projet européen et réactivent des forces centrifuges à travers le continent.

 

L’Europe est l’un des paysages politiques les plus complexes au monde. Ce mélange idiosyncratique d’héritages forts et contradictoires des traditions libérales, fascistes et communistes, d’une gouvernance étatique à plusieurs niveaux, de légitimités démocratiques concurrentes, de mouvements sociaux dynamiques et de liens géopolitiques contradictoires, est une fois encore en ébullition.

 

Dans un tel contexte, et quel qu’en soit le devenir, le bouleversement politique en Grèce est déjà un marqueur dans l’histoire du continent. Ce pays, qui au début des années 1980 témoignait de la capacité de l’Europe à offrir un solide point d’ancrage dans la démocratie libérale et la stabilité socio-économique à un régime post-autoritaire, est devenu le symbole de l’échec et de la désunion.

 

La tentative de Syriza d’échapper à la cage d’acier néolibérale n’a eu d’autres réponses que des manœuvres de sabotage et des vitupérations de la part des autres gouvernements et des institutions européennes, ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la rupture, deux issues négatives du point de vue de l’attractivité de l’UE.

 

Le renforcement des forces centrifuges apparaît également comme la conséquence du déclin de l’attrait de Bruxelles. La Grande-Bretagne, qui a succombé de longue date aux sirènes atlantistes, réclame un revirement substantiel de l’intégration, menaçant de quitter le navire. A la frontière orientale de l’Union, la désillusion vis-à-vis de l’intégration européenne laisse un champ libre aux forces nationalistes, bien que celles-ci soient animées de sentiments contradictoires vis-à-vis de l’assurance géopolitique retrouvée de la Russie.

 

Au sein même du cœur historique de l’Europe, un désarroi croissant se fait sentir. Il favorise bien sûr la montée de partis d’extrême droite comme le Front National en France, mais laisse aussi libre cours à des discours racistes dans les médias dominants. Le récent texte de Berthold Seewald dans le principal journal conservateur allemand, Die Welt, mobilisant des arguments ethniques pour écarter la Grèce de l’UE en est une illustration abjecte. Rappelant le contexte de la guerre d’indépendance grecque des années 1820, il affirme que, à cette période, « la représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. (...) C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences ».

 

Dans le même temps, des signes de découragement parmi les dirigeants traditionnels abondent. Réduits à des calculs compliqués et privés de toute source d’inspiration politique, l’Europe n’alimente rien d’autre que l’acrimonie.

 

Le manque de solidarité a fait une nouvelle fois surface lorsque les chefs des gouvernements ont discuté de la crise des migrants. Alors que des milliers de personnes souhaitant rejoindre l’Europe meurent en Méditerranée, la réponse des dirigeants européens a été de manière tristement révélatrice focalisée sur des attaques militaires. Et lors des discussions sur la répartition des demandeurs d’asile entre les pays, c’est l’égoïsme qui s’est imposé, conduisant Matteo Renzi, la pâlissante jeune étoile italienne du centre-gauche européen, à lancer : « Si c’est votre idée de l’Europe, vous pouvez la garder. »

Matteo Renzi a-t-il vraiment les moyens de se fâcher ?

Matteo Renzi a-t-il vraiment les moyens de se fâcher ?

 

Les récents scrutins en Espagne et au Royaume-Uni confirment que la déception envers l’Europe se réfracte dans l’espace national par une diminution des votes pour l’« extrême centre ». Que leurs convergences idéologiques se traduisent ou non par des alliances nationales, l’aile droite et l’aile gauche du centre sont étroitement unies dans une grande coalition européenne permanente.

 

Ce sont les partis prétendument sociaux-démocrates qui paient le prix fort dans cette érosion ; comme leurs positions traditionnelles sur les questions socio-économiques se sont fondues dans le dogme néolibéral, elles ont progressivement ôté à leur électorat toute raison de voter pour eux, celui-ci se réfugiant dans l’abstention ou se détournant vers de nouveaux types de mouvements politiques.

 

A gauche, l’émergence de nouveaux mouvements politiques dans différents pays est liée à la fois à des facteurs structurels tels que l’intensité de l’austérité et aux coordonnées nationales du champ politique. Mais au-delà de leurs destinées politiques à court terme, aucun de ces mouvements ne pourra différer longtemps les discussions sur des points stratégiques essentiels.

 

Deux ans avant de devenir ministre des Finances de la Grèce, dans ses « Confessions of an Erratic Marxist », Yanis Varoufakis endossait la mission de sauver le capitalisme européen de lui-même. La bataille de Grèce a montré que cela risquait d’être plus difficile qu’il ne l’avait prévu.

 

La dynamique de développement combiné et inégal dans la périphérie européenne souligne la nécessité pour la gauche de passer d’une lutte défensive contre l’austérité à un ordre du jour positif délimitant des alternatives systémiques. L’expérience grecque démontre que, sur ce chemin, il n’y a pas d’autre choix que la rupture avec les institutions européennes néolibérales et la reconquête de la souveraineté démocratique sur les monnaies nationales.

 

Il y a là cependant une difficulté de taille. Les populations exténuées par la crise sont réticentes à supporter les coûts transitoires de la rupture, même si elles peuvent être convaincues des avantages qu’elle procurerait à plus long terme. Formuler des propositions politiques garantissant un filet de sécurité au cours de cette transition sera essentiel pour faciliter de nouvelles victoires électorales, à commencer par les élections en Espagne cet automne. Podemos et ses alliés des mouvements sociaux y ont une opportunité significative de l’emporter.

 

Comme l’expérience de la Grèce l’a montré, on peut s’attendre à ce que l’élite européenne ne soit rien moins qu’impitoyable. Un membre de la direction de Podemos me le déclarait récemment : « Vous feriez mieux d’être préparé. »

 

Cedric Durand

 

 

Source : https://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-syriza-euro-austerity-debt/

 

Traduction : Ananda Cotentin.

 

http://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-syriza-euro-austerity-debt/

 

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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 15:33

 

(II) L’Europe sous tutelle allemande

 

Dès le début, l’Union européenne a été dirigée par les plus grands pays la composant. Dans les années cinquante et soixante, ce fut la France qui y fit la pluie et le beau temps, souvent de manière négative – même si c’était parfois avec raison – comme le refus en 1956 de la Communauté européenne de défense, la politique de la chaise vide de de Gaulle, le « non » à l’entrée de la Grande Bretagne dans la Communauté européenne.

 

Après son adhésion en 1973, la Grande Bretagne, tout en gardant ses distances, imposa ses vues : refus du fédéralisme, libéralisation de l’économie, etc. Ensuite, il n’y eut plus de grands bouleversements avant 1989, si ce n’est l’élargissement aux pays méditerranéens : Grèce, Espagne et Portugal.

 

La chute du Mur de Berlin donna une nouvelle impulsion à l’Union européenne. Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, mit en œuvre le marché unique qu’on appelait à l’époque « l’Europe 1992 » qui consista à transformer la Communauté économique européenne en une vaste zone de libre échange comme le voulaient les Britanniques.

 

La chute du Mur de Berlin eut d'énormes conséquences dans l'évolution de l'Union européenne.

La chute du Mur de Berlin eut d'énormes conséquences dans l'évolution de l'Union européenne.

 

Mais la chute du Mur, ce fut aussi la réunification allemande, ou plutôt l’absorption par la RFA (Allemagne de l’Ouest) des länders de la RDA (Allemagne de l’Est). Non seulement, les Etats membres de la CEE ont largement contribué à son financement, mais en plus, l’Allemagne ne fut plus, comme on l’appelait avec condescendance le « géant économique et le nain politique », elle devint un géant politique et économique !

 

François Mitterrand affaibli à Maastricht

 

On s’en aperçut très vite lors des négociations sur le traité de Maastricht qui fut signé en 1992. François Mitterrand, alors président de la France, était politiquement affaibli. Il a commis l’erreur de tenter de freiner la réunification allemande au lieu de l’accompagner en proposant certaines règles qui auraient pu contrebalancer la toute nouvelle puissance de l’Allemagne. C’eût été possible d’autant plus qu’il entretenait d’excellentes relations avec le chancelier Kohl.

 

François Mitterrand et Helmut Kohl entretinrent d'excellentes relations juqu'à la réunification allemande.

François Mitterrand et Helmut Kohl entretinrent d'excellentes relations juqu'à la réunification allemande.

 

Le terrain était donc libre pour le chancelier allemand qui parvint à imposer les vues ordolibérales dans l’Union monétaire. L’Euro a été conçu sur la base de règles fixées par cette idéologie politique. Depuis lors, l’Allemagne est devenue le seul maître du jeu européen du fait que l’Europe est tout sauf fédérale. Elle est dirigée par le Conseil qui est l’assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres. C’est ce qu’on appelle l’intergouvernementalité où, bien entendu, c’est l’Etat le plus fort – en l’occurrence l’Allemagne – qui dicte sa loi.

 

En outre, et c’est la principale critique dont la monnaie unique fait l’objet : c'est la première fois qu'une unification monétaire précède l'unification politique, fiscale et sociale. Dès lors, l’économique se substitue désormais au politique au sein de l’Union européenne.

 

L’ordolibéralisme ou un libéralisme d’Etat

 

Mais, qu’est-ce que ce fameux ordolibéralisme ?

 

Cette forme de libéralisme qui date des années 1930. Son fondateur se nomme Walter Eucken (1891 – 1950) originaire d’Iéna, fils de Rudolph Eucken qui fut prix Nobel de littérature. Après la Première guerre mondiale, il travailla à l’Université de Fribourg comme historien de l’économie. C’est là qu’il fonda ce qu’on a appelé l’école de Fribourg. C’est là que fut inventé avec son équipe, le concept d’ordolibéralisme. Eucken le définit comme suit (source : Monde diplomatique août 2015) : « L’Etat doit consciemment construire les structures, le cadre institutionnel, l’ordre par lequel l’économie fonctionne. Mais, il ne doit pas diriger le processus économique lui-même. »

 

Walter Eucken le père de l'ordolibéralisme

Walter Eucken le père de l'ordolibéralisme

 

Cette idée va à l’encontre du libéralisme anglo-saxon qui considère le marché et la propriété privée comme faisant partie de la nature. Pour l’ordolibéralisme, l’Etat doit créer l’environnement favorable au développement économique, comme l’incitation à l’épargne et des lois favorisant l’accès à la propriété privée. De plus, l’ordre concurrentiel doit fonctionner de la manière aussi automatique que possible. L’objectif de l’ordolibéralisme est la stabilité. Et c’est ici que l’on voit apparaître le concept monétaire.

 

Le libéralisme anglo-saxon laisse au contraire la totale liberté au marché, selon la fameuse métaphore de la « main invisible » d’Adam Smith. L’Etat ne doit en rien s’occuper du marché, ni même en assurer la protection. À la limite, il faut le supprimer, comme le souhaitent les « libertariens ».

 

L’Union européenne est donc partagée entre ces deux concepts. Cependant, au vu du poids grandissant de l’Allemagne, c’est l’ordolibéralisme qui prend le dessus. Le point commun entre les deux étant une opposition féroce à toute solution de type keynésien.

 

Ludwig Ehrart, le fondateur du modèle économique allemand

 

Un des disciples de l’école de Fribourg dans les années 1930 fut Ludwig Ehrart. Juste après la guerre, il fut le directeur de l’administration économique de la zone occupée par les Etats-Unis. Ensuite, il devint ministre d’Adenauer de 1946 à 1963 et chancelier de 1963 à 1966. Son rôle fut considérable. Très lié au patronat industriel, Ehrart mit sur pied comme ministre, puis comme chancelier, le modèle économique allemand.

 

Ludwig Ehrart qui fut chancelier allemand mit sur pied le fameux modèle allemand imprégné d'ordolibéralisme.

Ludwig Ehrart qui fut chancelier allemand mit sur pied le fameux modèle allemand imprégné d'ordolibéralisme.

 

Il mit sur pied l’ouverture au libre échange international, la priorité des industriels allemands étant l’exportation, la libération des prix. Il créa le Deutsche Mark, procéda à de nombreuses privatisations et favorisa la stagnation salariale. Cependant, sous la pression des syndicats et d’Adenauer, il dut accepter la cogestion dans les entreprises. Cependant, il resta opposé à toute politique de plein emploi qui irait à l’encontre de la priorité absolue à la stabilité monétaire.

 

Pour ce faire, Ludwig Ehrart instaura en 1957 l’indépendance de la Bundesbank et fit voter une loi d’interdiction de la limitation à la concurrence.

 

Observons que tous les principes qui guideront l’Union monétaire dans le traité de Maastricht étaient déjà en vigueur en Allemagne de l’Ouest dès 1957.

 

Cette politique n’a quasi pas changé et elle s’est étendue à l’ensemble de l’Union européenne depuis le traité de Maastricht. Et Wolfgang Schäuble ne fait que l’appliquer, mais il profite de la crise grecque pour la renforcer, car, comme l’a bien détecté Yanis Varoufakis, il est le seul ministre de l’Eurogroupe à avoir une vision à long terme.

 

Qui est Wolfgang Schäuble ?

 

Né à Fribourg en 1942, Wolfgang Schäuble fit des études de sciences politiques à l’Université de Fribourg, puis de Hambourg. C’est un rigoriste. Il appartient à l’Eglise évangélique allemande. Il entra très jeune dans le mouvement chrétien démocrate. Il prend la tête des jeunesses chrétiennes allemande en 1969. Il est élu député au Bundestag en 1972 et le restera. Schäuble est remarqué par Helmut Kohl qui le prend sous son aile. Il est nommé ministre fédéral en 1984 et le restera jusqu’en 1989.

 

Wolfgang Schäuble est un disciple de l'école de Fribourg.

Wolfgang Schäuble est un disciple de l'école de Fribourg.

 

Cette année-là, il devient ministre de l’Intérieur et fut chargé par Kohl de négocier la réunification allemande. Plus tard, Wolfgang Schäuble a voulu appliquer à la Grèce, lors du sommet du 12-13 juillet, les méthodes qu’il a utilisées pour la réunification notamment en imposant un Fonds pour la privatisation.

 

Devenu président de la CDU en 1989, son ascension politique fut stoppée en 2000. En effet, Schäuble fut soupçonné d’encaisser du groupe italien Ferrero et du groupe sidérurgique Thyssen des fonds secrets destinés à la CDU en Suisse et d’avoir empoché des commissions de ce fait. Il avoua devant une commission d’enquête parlementaire et perdit alors toute chance de devenir chancelier.

 

En octobre 1990, Wolfgang Schäuble fut victime d’un attentat commis par un déséquilibré, qui lui paralysa les deux membres inférieurs.

 

Stasi 2.0

 

Il retourna au gouvernement en 2005 comme ministre de l’Intérieur de la première « grande coalition » de la chancelière Angela Merkel. Schäuble a fait preuve d’une violence extrême à l’égard des terroristes : il préconisa de légaliser des « exécutions extrajudiciaires de terroristes », de traquer toute personne susceptible de « sympathiser » avec des terroristes, d’ouvrir un camp de détention semblable à Guantanamo. Cela lui valut le surnom de « Stasi 2.0 » !

 

En octobre 2009, il devint ministre des Finances d’une coalition « noire jaune », chrétienne, libérale. Il le resta lors de la grande coalition (CDU – SPD) issue des dernières élections fédérales de septembre 2013. On connaît la suite.

 

L’élargissement mène à l’Europe allemande.

 

Dès la fin de l’URSS en 1991, sous l’impulsion à la fois des USA qui voulaient agrandir la zone d’influence de l’OTAN et de l’Allemagne qui souhaitait créer un hinterland pour mieux assurer son leadership en Europe, l’Union européenne s’est élargie « à marche forcée ». Tous les pays de l’ancien bloc soviétique sont rentrés dans le « club » européen en quelques années.

 

Sans remettre en question le principe de l’élargissement, plusieurs personnes se sont demandé si on ne brûlait pas les étapes, s’il n’aurait pas fallu, avant l’adhésion pure et simple de ces Etats à peine libérés du joug soviétique, leur assurer un certain développement pour ne pas avoir un déséquilibre entre l’Ouest et l’Est de l’Union. Rien n’y fit.

 

Au passage, la fameuse directive Bolkestein sur la libre circulation des travailleurs en Europe légalisait le dumping social. En outre, l’élargissement engendra le phénomène de délocalisation de nombreuses entreprises industrielles vers les pays de l’Est, engendrant une hausse considérable du chômage dans la partie occidentale de l’Europe.

 

L’élargissement servit avant tout les intérêts de l’Allemagne. Elle lui permit de créer un hinterland composé de la Pologne, de la Slovaquie, de la Finlande et des pays Baltes. Ces pays forment une sorte de mini-Europe allemande, car ils intègrent les règles fixées par l’Allemagne. Notons par ailleurs que c’est une vieille idée de l’impérialisme allemand : construire une Europe avec de petites entités autour de l’Allemagne.

 

Cette Europe ne se construit pas par intégration, mais par exclusion. La première étape est déjà largement entamée : c’est l’éviction de la Grèce, d’abord de l’Union économique et monétaire (UEM). Et l’instrument de cette exclusion s’appelle Troïka. Par après, sous l’impulsion de Schäuble, la Troïka s’occupera de la France, de l’Italie et de l’Espagne.

 

Le projet d’Angela Merkiavel

 

C’est le sociologue allemand Ulrich Beck, décédé le 1er janvier 2015, qui, dans son dernier essai traduit en français sous le titre : « Non à l’Europe allemande » (Ed. Autrement, Paris, 2015), a analysé ce processus. Il écrit : « La nouvelle puissance allemande en Europe ne repose pas comme jadis sur l'emploi de la violence en dernier recours. Elle n'a pas besoin d'armes pour imposer sa propre volonté à d'autres États. (…) Cette nouvelle puissance qui se fonde sur l'économie a beaucoup plus de marge de manœuvre ; nul besoin d'envahir le pays, elle y est omniprésente. »

 

Le sociologue allemand Ulrich Beck, analyste sans complaisance, nous quitta le 1er janvier 2015.

Le sociologue allemand Ulrich Beck, analyste sans complaisance, nous quitta le 1er janvier 2015.

 

Et Beck analyse la politique d’Angela Merkel. « L'ascension de l'Allemagne devenue puissance hégémonique européenne est ainsi poussée et masquée à la fois. C'est une astuce propre à Angela Merkel mais qui est digne de Machiavel » Il la surnomme d’ailleurs Merkiavel.

 

Ludovic Lamant, le correspondant de « Mediapart » à Bruxelles écrit le 4 janvier dernier : « Beck décrit Merkel comme une chancelière sans colonne vertébrale, qui aurait fait de l'hésitation perpétuelle la marque de sa politique, qui se refuserait à trancher entre des lignes eurosceptiques ou radicalement pro-européennes face à la crise. « L'hésitation comme tactique d'apprivoisement, c'est la méthode Merkiavel », résume-t-il. « Il est possible de faire aujourd'hui l'exact contraire de ce que l'on a annoncé hier si cela multiplie ses chances de gagner la prochaine élection nationale. »

 

Angela Merkel surnommée "Merkiavel" par Ulrich Beck

Angela Merkel surnommée "Merkiavel" par Ulrich Beck

 

« L'ascension de l'Allemagne devenue puissance hégémonique européenne est ainsi poussée et masquée à la fois. C'est une astuce propre à Angela Merkel mais qui est digne de Machiavel », juge Beck. Pour lui, l'objectif numéro un de la chancelière est d'être réélue par les Allemands. Si bien que toutes les mesures prises pour sauver l'euro doivent d'abord être compatibles avec les intérêts allemands. »

 

L’Union schäublienne

 

Cette « “Europe allemande” n'est pas le résultat d'un plan élaboré en secret au moyen de la tactique et de la ruse. Elle s'est réalisée plutôt – en tout cas au début – de façon involontaire et planifiée ». Mais les conséquences sont énormes : « elle universalise la précarité » et l'absence de solidarité sur le continent, imposant des « plans de rééducation » aux pays du Sud, en matière « d'épargne et de responsabilité ». « On a adopté de façon irréfléchie envers les pays endettés et leur mauvaise gestion économique la même arrogance et le même air de supériorité qu'avaient eu les Wessis (Allemands de l'Ouest) envers les Allemands de l'Est. »

 

Ici, Beck oublie le rôle de Wolfgang Schäuble. Merkel est une femme politique animée par le pragmatisme et tout en voulant assurer le leadership de l’Allemagne, tente le compromis jusqu’à une certaine limite. Schäuble est un idéologue, pur produit de l’école ordolibérale allemande de Fribourg. Mais, il est vrai que ce plan n’a rien de secret, comme l’a d’ailleurs rapporté Varoufakis : l’argentier allemand lui avait clairement exposé sa volonté.

 

L’Union « Schäublienne » rassemble des Etats qui acceptent et pratiquent l’ordolibéralisme. Celui-ci est accompagné d’une sorte de morale bien protestante qui décrète que l’épargne est une vertu et la dette une faute. Mais cela s’accompagne d’une régression sociale, notamment par la flexibilisation généralisée de l’emploi.

 

Il y a en plus une méfiance à l’égard de la démocratie consultative, car indirectement, elle donne la parole au peuple qui pourrait remettre en question la pérennité de la société libérale et de ses règles.

 

A bien y réfléchir, c’est exactement ce qu’il s’est passé avec le référendum grec du 5 juillet et souvenons-nous des paroles du président Juncker : « Il n’y a pas de démocratie en dehors des Traités européens. »

 

En 1967, il y avait les tanks. En 2015, il y avait les banques.

 

Le projet consiste aussi à retirer à l’Etat ses fonctions productrices, c’est-à-dire les services publics, et ses fonctions régulatrices, autrement dit l’Etat social.

 

Il faut constitutionnaliser l’austérité budgétaire par la fameuse « règle d’or », confier la gestion de la monnaie à une institution indépendante.

 

Afin de réaliser ce plan, Schäuble a une arme : orienter les pays ne répondant pas aux critères vers l’exit, afin de construire ce que Varoufakis appelle « une Eurozone disciplinaire ». Et dans une interview accordée au quotidien El Pais, l’ancien ministre grec des Finances ajoute : « «Il n'est pas facile pour un architecte de bâtir un bâtiment solide, mais il est facile de construire un bâtiment qui va s'effondrer [...] [Le troisième plan d'aide, actuellement discuté à Athènes] est prévu pour échouer, car reconnaissons-le : Wolfgang Schaüble n'a pas envie d'un accord qui fonctionne

 

«Le plan de Schaüble est de mettre la troïka partout : à Madrid, mais surtout à... Paris ! Paris, c'est le gros lot. C'est la destination finale de la troïka. Le Grexit est utilisé pour créer la peur nécessaire pour forcer Paris, Rome et Madrid à acquiescer

 

«En 1967, il y avait les tanks [des colonels]. En 2015, il y avait les banques

 

Si les peuples veulent retrouver leur primauté, il n’y a qu’une solution : la Résistance.

 

 

Pierre Verhas

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Published by pierre verhas
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