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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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7 août 2015 5 07 /08 /août /2015 15:32

Une nouvelle rubrique sur le blog « Uranopole » en plus des articles d’analyse (parfois jugés trop longs par certains lecteurs) et des « morceaux d’humeur » qui sont des brèves sur l’actualité. Ici, discutons sur des sujets se référant au passé, au présent et à l’avenir qui posent des questions fondamentales. Discussion signifie que les commentaires sont ouverts.

 

Et nos deux premiers sujets de discussion sont la bombe d’Hiroshima et de Nagasaki et une réponse à Laurent Joffrin, le patron de « Libération » qui s’est fendu d’un « papier » sur George Orwell pendant la guerre d’Espagne.

 

Que nos lecteurs se rassurent : le prochain « papier » sera consacré à la suite des analyses sur la situation tragique de la Grèce.

 

PV

 

Première discussion :

 

Y a-t-il une leçon des 6 et 9 août 1945 ?

 

La première question : l’immense massacre d’Hiroshima et de Nagasaki – quelque 200.000 morts, sans compter les blessés et survivants irradiés – a-t-il eu une légitime utilité ?

 

Le mémorial à la mémoire des victimes de la bombe lancée sur Hiroshima

Le mémorial à la mémoire des victimes de la bombe lancée sur Hiroshima

 

La version officielle dit qu’il fallait lancer ces bombes pour faire plier l’état-major militariste japonais qui s’obstinait dans sa résistance à la victorieuse offensive américaine dans le Pacifique. Cela a épargné la vie de plusieurs dizaines de milliers de « boys » qui auraient dû mourir sur le territoire japonais.

 

Des historiens ont conclu tout autre chose : le Japon était exsangue sur le Pacifique et n’aurait tenu encore que quelques jours. Les combats auraient donc lieu sur le sol même de l’empire du Soleil levant. Des contacts diplomatiques auraient déjà été pris pour négocier une reddition – mais pas sans conditions. En effet, si les Japonais pensaient pouvoir résister à une invasion américaine sur leur propre sol, ils craignaient l’entrée en guerre de l’Union Soviétique, car ils n’auraient pas pu tenir sur deux fronts. Aussi, auraient-ils pris l’initiative d’éventuels pourparlers.

 

Donc, la véritable raison du lancement des deux bombes aurait été de montrer au monde et particulièrement à Staline la toute puissance américaine, le sort des armes étant fixé.

 

Le "champignon" de la bombe de Nagasaki qui a éclaté le 9 août 1945 à 11 h 15 locale. Un massacre quelque peu oublié...

Le "champignon" de la bombe de Nagasaki qui a éclaté le 9 août 1945 à 11 h 15 locale. Un massacre quelque peu oublié...

 

Incontestablement, quelle que soit l’hypothèse, l’utilisation des deux premières bombes atomiques a effrayé le monde entier. Personne n’avait imaginé que l’homme puisse façonner une arme d’une telle puissance destructrice et meurtrière. Et, conséquence inéluctable à ce monopole de la détention de l’arme « absolue », plusieurs savants ayant travaillé à la conception et à la fabrication de la bombe, déjà rongés par les remords, ont estimé qu’il était trop dangereux de laisser cette arme entre les mains d’une seule puissance et donnèrent leurs secrets à l’Union Soviétique qui put ainsi construire sa propre bombe et la faire exploser en 1949. La Grande Bretagne lança sa première arme nucléaire en 1952. La course aux armements était lancée.

 

Une nouvelle étape a été franchie dans les années 1960. La France procéda à son premier essai en 1960 en Algérie. La Chine fit de même sur son territoire en 1964. Durant cette période, avec la coopération de la France, Israël s’est doté également de la « bombe ». Mais cela n’a jamais été reconnu officiellement. Et c’est le cas aussi de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Il y avait donc une prolifération des armes nucléaires qui inquiéta l’opinion publique en Europe et au Japon et particulièrement en Belgique où furent organisées les grandes marches antiatomiques.

 

 

Les marches anti-atomiques à Bruxelles dans les années soixante constituèrent une très forte mobilisation.

Les marches anti-atomiques à Bruxelles dans les années soixante constituèrent une très forte mobilisation.

 

Les Etats-Unis s’inquiétèrent également de cette évolution, mais surtout par crainte de ne plus pouvoir assurer leur leadership sur le monde. Ils proposèrent un traité de non prolifération des armes nucléaires destiné à limiter la possession de l’arme nucléaire aux Etats qui la possédaient officiellement avant 1967, à savoir les USA, l’URSS, la Grande Bretagne et la France. Tous ces Etats sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Le traité fut signé le 1er juillet 1968 par ces quatre Etats plus une cinquantaine d’autres. Aujourd’hui, il compte 189 Etats signataires. La Chine populaire qui est rentré au Conseil de sécurité en 1971 a signé le traité, mais ne l’a pas ratifié et trois Etats ont refusé d’adhérer au traité : l’Inde, Israël, le Pakistan. En plus, la Corée du Nord s’est retirée du traité. Tous les quatre possèdent l’arme nucléaire…

 

Un organisme a été fondé par le traité pour assurer le contrôle de son application : l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). Elle a joué un rôle particulièrement important en Iran où l’arme atomique serait clandestinement en construction.

 

Les « partisans » de la dissuasion nucléaire arguent que, sans l’arme atomique, il y aurait eu un troisième conflit mondial avec affrontement ouvert entre les deux grandes puissances d’après-guerre. Cet argument ne tient pas la route. Depuis le début de la guerre froide, c’est-à-dire depuis le 8 mai 1945, s’il y eut des moments de fortes tensions, il n’y eut que deux menaces sérieuses d'utilisation de l’arme nucléaire. La première, lors de la guerre de Corée en 1950. Le général Mc Arthur avait le projet fou lancer plusieurs bombes nucléaires à la frontière séparant la Chine de la Corée du Nord. Truman l’en interdit et le limogea.

 

Douglas Mac Arthur fut un de ces militaires mégalomanes dont le prestige monta à la tête.

Douglas Mac Arthur fut un de ces militaires mégalomanes dont le prestige monta à la tête.

La seconde n'eut rien à voir avec la guerre froide. Elle fut émise par Margaret Thatcher lors de la guerre des Malouines en mai 1982 suite au torpillage du Scheffield par les Argentins au moyen d'un missile français «Exocet». La Première britannique fit avertir le dictateur argentin Videla que s'il poursuivait les torpillages de la flotte britannique, elle userait de l'arme nucléaire.

Margaret Thatcher, ici en visite auprès des troupes britanniques, menaça d'utiliser l'arme nucléaire contre l'Argentine lors de la guerre des Malouines.

Margaret Thatcher, ici en visite auprès des troupes britanniques, menaça d'utiliser l'arme nucléaire contre l'Argentine lors de la guerre des Malouines.

 

Le blocus de Berlin de 1948, la répression de la révolte des ouvriers à Berlin-Est en 1953, l’écrasement en Hongrie en 1956, la crise de Suez, la même année, l’érection du Mur de Berlin en 1961, la guerre du Vietnam de 1964 à 1975, la guerre des Six jours en 1967, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, la guerre du Kippour en 1973, l’invasion de l’Afghanistan en 1979, Solidarnosc en Pologne en 1980, la crise des euromissiles dès 1979 ne connurent pas de sérieuses menaces nucléaires, même si, en deux ou trois cas, fut brandi « l’épouvantail » – surtout du côté américain. Même la crise de Cuba de 1962 qui a été en réalité une partie de bras de fer entre Washington et Moscou qui, à l’époque, a fait très peur, n’a pas vu agiter la menace directe d’utilisation de la bombe, même si certains membres de l’état-major US souhaitaient en faire usage. En cela, on peut remercier feu le président JF Kennedy de leur avoir cloué le bec.

 

 

John Fitzgerald Kennedy en s'opposant à la folie meurtrière de son état-major, a sauvé la paix mondiale.

John Fitzgerald Kennedy en s'opposant à la folie meurtrière de son état-major, a sauvé la paix mondiale.

 

D’autre part, les Soviétiques, s’ils réprimèrent sévèrement à trois reprises des pays satellites, n’ont jamais tenté de franchir la ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest en Europe. Ils n’ont donc jamais constitué une menace sérieuse pour l’Occident. Et il y avait longtemps qu’ils avaient renoncé à la « révolution mondiale ».

 

Un armement énorme

 

La chute de l’URSS eut relativement peu d’effet sur la course aux armements. Si on lit les statistiques publiées par « Libération » du 5 août, la Russie possède 7.260 têtes nucléaires, les Etats-Unis, 7.500, la France 300, la Chine 260, le Royaume Uni 215, le Pakistan entre 100 et 120, l’Inde entre 90 et 210, Israël 80 et la Corée du Nord, 6 à 8. L’Afrique du Sud n’est pas citée. Tout cela est énorme !

 

Une des conséquences de la fin de l’Union Soviétique fut d’endormir l’opinion publique sur la question. En effet, peu de personnes craignaient un affrontement atomique direct entre les deux grandes puissances d’avant 1991.

 

Malgré les négociations américano – russes pour la réduction du stock et de la puissance de leurs arsenaux et malgré les efforts des Nations Unies et les appels des opinions publiques pour contrôler la dissémination des armes nucléaires, peu de résultats probants ont été obtenus : il reste un stock énorme d’ogives nucléaires.

 

Depuis la chute du Mur, on assiste à deux phénomènes. En premier lieu, une certaine anarchie règne à l’Est. L’Ukraine prétend ne plus disposer d’armes nucléaires, mais est-ce exact ? La politique de la Russie en la matière n’est pas très claire. Il est d’ailleurs fort probable que l’annexion de la Crimée est liée entre autres à l’armement atomique qui se trouve à Sébastopol.

 

Deuxièmement, ce sont les tentatives de fabrication clandestine d’armes nucléaires dans des pays comme l’Iran qui sont inquiétantes. On verra ce que donne le récent accord à ce sujet entre les USA et la République islamique. L’Irak de Saddam Hussein avait en son temps lancé un programme, mais Israël l’a stoppé net en faisant bombarder les installations irakiennes. La politique d’Israël est claire à ce sujet : ne pas tolérer la possession d’armes nucléaires par des pays proches. C’est la raison de l’intransigeance et même de la volonté de guerre de Netanyahou avec l’Iran.

 

Il y a encore énormément de pain sur la planche. Nous vivons dans un monde qui n’aura probablement jamais été aussi dangereux tant il est instable et où les déséquilibres sont démesurés. Aucun effort n’est sérieusement fait pour calmer le jeu. Le risque est de voir l’arme nucléaire échapper à tout contrôle. Et là, son utilisation est dans l'ordre des choses possibles.

 

Pierre Galand, qui sait de quoi il parle, lance un appel à une mobilisation pour la fin définitive de la dissuasion nucléaire.

Pierre Galand, qui sait de quoi il parle, lance un appel à une mobilisation pour la fin définitive de la dissuasion nucléaire.

 

Il faut mettre fin à la dissuasion nucléaire qui représente une menace mortelle pour l’humanité et qui est extrêmement coûteuse. Il faut donner plus de pouvoir aux agences spécialisées afin qu’elles puissent exercer un contrôle plus efficace. Elles doivent être placées sous le contrôle direct de l’ONU, via son secrétaire général. Le Conseil de sécurité étant composé de puissances nucléaires risque de tout neutraliser ou de créer un rapport de forces au profit de la plus grande puissance du moment, les Etats-Unis.

 

Dans un appel datant du 4 août dernier à plusieurs personnalités de tous horizons empreintes d’humanisme et qui refusent de s’aligner sur la logique des puissances impériales, Pierre Galand, fondateur du CNAPD (Centre National d’Action pour la Paix et le Développement, actuellement CNCD – Centre National de Coopération du Développement), président du Forum Nord-Sud, ancien sénateur écrit :

 

« Aujourd’hui, l’accord avec l’Iran constituera-t-il un fait nouveau pour endiguer ce risque mortel ? Rappelons que l’arme atomique, dite de dissuasion, est destinée à éradiquer toute forme de vie comme ce fut le cas à Hiroshima et Nagasaki. Cette arme est d’essence inhumaine et sa production ainsi que sa prolifération doivent être condamnés comme acte de barbarie et crime contre l’Humanité.

 

A l’occasion de ce terrible 70ème anniversaire, des propositions sont élaborées en vue de mettre fin à la dissuasion nucléaire et pour qu’aucun pays au monde ne possède d’armes nucléaires. Une étape importante consiste à exercer un contrôle plus que transparent sur ces armements avec l’ONU et ses agences spécialisées. Ensuite, il y a lieu d’interdire toute nouvelle prolifération et modernisation des armes nucléaires et d’accélérer les négociations pour des engagements précis et la vérification du désarmement nucléaire complet sous contrôle international.

 

Il faut que les opinions publiques se remobilisent et je ne peux qu’appuyer les prises de positions adoptées récemment en ce sens par de nombreux responsables religieux, notamment le Conseil Œcuménique des Eglises et le Vatican.

 

Des Etats s’engagent, tel l’Autriche, pour obtenir que les armes nucléaires soit rangées au rang des armes proscrites, à bannir définitivement par la voie légale. La Belgique et l’Union Européenne joueront-elle aussi un rôle en ce sens ? »

 

Ce n’est que par le multilatéralisme que l’on y arrivera. Mais, les grands de ce monde l’accepteront-ils ? C’est pourquoi, il est indispensable de mobiliser les peuples comme cela été fait dans les années soixante et quatre-vingt.

 

Pierre Verhas

 

 

Deuxième discussion :

 

Orwell récupéré ?

 

Le plus grand écrivain du XXe siècle, l’Anglais George Orwell, connu pour son dernier roman intitulé « 1984 », est à nouveau à la mode depuis les affaires Wikileaks et Snowden. Les lecteurs du blog « Uranopole » savent combien cet auteur qui fut aussi un homme de combat et de loyauté, sert de référence.

 

George Orwell sur le front d'Aragon avec les troupes du POUM. Sur cette photographie, figure aussi sa femme Eileen et un de ses amis, Harry Milton, volontaire juif anglais.

George Orwell sur le front d'Aragon avec les troupes du POUM. Sur cette photographie, figure aussi sa femme Eileen et un de ses amis, Harry Milton, volontaire juif anglais.

 

Laurent Joffrin, le directeur du journal « Libération » s’est intéressé à lui dans une rubrique d’été qu’il consacre aux grands écrivains du siècle dernier. Cet article contient plusieurs erreurs factuelles dont certaines peuvent désorienter le lecteur. J’ai profité de cette occasion pour rappeler à un des « phares » de l’intelligentsia parisienne, les véritables enjeux de la démarche de George Orwell et de plusieurs de ses camarades dont quelques-uns payèrent de leur vie, souvent dans les pires conditions, leur combat pour la liberté et l’égalité.

Laurent Joffrin, directeur de "Libération", ferait bien d'être un peu plus rigoureux.

Laurent Joffrin, directeur de "Libération", ferait bien d'être un peu plus rigoureux.

 

On peut lire cet article sous cet URL :

 

http://www.liberation.fr/cahier-ete-2015/2015/07/31/orwell-empreint-d-espagne_1357056

 

Monsieur le Directeur,

 

A la lecture de votre article intitulé « Orwell, empreint d’Espagne » paru dans « Libération » daté du samedi 1er et du dimanche 2 août 2015, je me dois de vous signaler que j’ai découvert plusieurs erreurs factuelles.

 

En premier lieu, c’est un détail, mais Orwell n’a pas vendu de l’argenterie pour payer son voyage vers Barcelone – j’ignore où vous avez trouvé cela, mais cela ne figure pas dans la biographie de référence d’Orwell, celle de Bernard Crick, George Orwell, une vie, dont la traduction française est parue pour la première fois en 1982 chez Balland. Pour partir en Espagne, il fallait passer par une organisation politique qui avait des correspondants en Espagne. Eric Blair essaya d’abord via le parti communiste anglais qui recrutait pour les Brigades internationales, mais il renonça, car les propos qui lui furent tenus critiquaient plus les anarchistes que les fascistes. Il passa ensuite par un petit parti à la gauche des travaillistes, l’ILP (Independant Labour Party) qui était en relation avec le POUM. Il arriva à Barcelone en décembre et fut accueilli par John Mc Nair qui était le représentant de l’ILP auprès du POUM. Il fut incorporé à la milice de ce parti qui s’appelait « bataillon Lénine ».

 

 

Le bataillon "Lénine" du POUM. On remarque George Orwell tout à l'arrière. Il a la plus grande taille !

Le bataillon "Lénine" du POUM. On remarque George Orwell tout à l'arrière. Il a la plus grande taille !

 

Et ici, on arrive à la deuxième erreur factuelle : Orwell (qui s’était engagé sous son vrai nom, Eric Blair) ne reçut pas d’instruction militaire à Barcelone, il fut lui-même instructeur. En effet, il avait une expérience militaire en tant qu’ancien officier de police en Birmanie. Il fut d’ailleurs nommé au grade de cabo ou caporal et commandait douze hommes. Il fut effectivement conduit au front d’Aragon.

 

Son commandant était Georges Kopp qui, troisième erreur factuelle, n’a jamais été secrétaire de Trotski. Orwell, dans Hommage à la Catalogne, prétend qu’il est Belge. C’est faux également. George Kopp était issu d’une famille russe de Saint-Pétersbourg qui s’était réfugiée en Belgique suite à la révolution de 1905. Cependant, il se faisait passer comme Belge, ingénieur et ancien officier de réserve de l’armée belge. Trois mensonges : il était Russe, bien qu’ayant passé toute son enfance à Bruxelles (à l’époque, la naturalisation était quasi impossible en Belgique), il n’était pas ingénieur ; il avait fait deux ans d’études à la faculté polytechnique de l’Université Libre de Bruxelles et puis avait abandonné et enfin, il n’était pas officier de réserve, puisqu’il n’avait pas la nationalité belge ! Pour se faire engager par le POUM – il le fit, parce qu’il était poursuivi en Belgique pour escroquerie et avait fui à Perpignan – il prétendit en outre que comme « ingénieur », il avait fabriqué des munitions pour les Républicains espagnols…

 

 

Georges Kopp, commandant du bataillon Lénine sur le front d'Aragon fut un excellent officier.

Georges Kopp, commandant du bataillon Lénine sur le front d'Aragon fut un excellent officier.

 

Malgré tout, Kopp s’est révélé être un excellent commandant et il était fort apprécié aussi bien de ses hommes que de l’état-major républicain. Orwell et Kopp entretinrent d’ailleurs d’excellentes relations.

 

Ensuite, il ne s’agit pas d’une erreur factuelle à proprement parler, il s’agit de l’omission d’un épisode essentiel du parcours de George Orwell en Espagne, sans lequel il est difficile de comprendre la démarche de George Orwell..

 

Et cette histoire que vous avez passée sous silence, Monsieur le Directeur, je vous la narre ici.

 

Fin avril 1937, Orwell obtint une permission et rejoignit Barcelone. Il trouva une ville transformée, embourgeoisée, mais il ne s’attendit pas à la tragédie qu’il vivra à la fois comme acteur et comme témoin. Le 3 mai 1937, la Guardia civil sous le commandement du gouvernement républicain de Valence attaqua le central téléphonique occupé depuis juillet 1936 par les ouvriers de la CNT, sous prétexte que des communications officielles étaient interceptées. La manœuvre de la garde civile consistait en fait à occuper les immeubles constituant des lieux stratégiques dans la ville. Cela déclencha un mouvement de masse inattendu par les dirigeants politiques et syndicaux et les attaquants : la classe ouvrière de Barcelone se soulevait pour défendre les acquis de son combat et haïssait les gardes civils qu’elle pensait avoir éliminés ! Les dirigeants de la CNT rallièrent ce mouvement avec réticence, d’autres refusèrent même de le suivre. Les chefs du POUM firent également preuve d’attentisme. Ils ne désavouèrent pas la résistance des ouvriers, mais étaient réticents à cautionner un soulèvement contre le gouvernement républicain tant que la guerre contre les fascistes n’était pas gagnée.

 

Barricades montées par les combattants ouvriers à Barcelone en mai 1937 pour stopper la Garde civile derrière laquelle se trouvait le Parti communiste stalinien.

Barricades montées par les combattants ouvriers à Barcelone en mai 1937 pour stopper la Garde civile derrière laquelle se trouvait le Parti communiste stalinien.

 

Au moment de ces événements, Orwell, quant à lui, se trouvait dans à l’hôtel Continental où logeait la petite communauté anglaise qui combattait avec le POUM. Kopp les avait rejoints. Lorsque les combats éclatèrent, il s’agissait de défendre un autre hôtel, le Falcon, où se trouvaient les locaux du POUM. Ils étaient attaqués par la garde civile. Kopp prit le commandement et chercha à éviter une effusion de sang. Il négocia avec les gardes civils dont les forces étaient à peu près égales avec celles du POUM. Il obtint un cessez-le-feu précaire. Mais Orwell fut profondément marqué par ces événements.

 

Le 7 mai, 6.000 gardes civils arrivent de Valence. Le gouvernement républicain de Caballero qui refusait de détruire les conquêtes ouvrières et de rétablir l’Etat bourgeois fut renversé par le gouvernement de Juán Negrin, socialiste manipulé par les Communistes. Les combats firent 400 morts et 1000 blessés.

 

Tout était consommé. Comme l’écrit Edouard Waintrop : « La révolution était dès lors vaincue. Ville éloignée du front, Barcelone s’était révélée être le siège de toutes les contradictions à l’œuvre dans le camp républicain. ». L’autonomie de la Catalogne fut supprimée, les milices démantelées et le POUM dissous. Plusieurs dirigeants révolutionnaires dont Andrès Nin furent arrêtés par la police secrète stalinienne qui sévissait en Espagne.

 

Andrès Nin (en catalan Andreu), dirigeant fondateur du POUM, ancien secrétaire de Trotski, militant syndicaliste international, résista jusqu'au bout aux tourments et tortures du NKVD stalinien.

Andrès Nin (en catalan Andreu), dirigeant fondateur du POUM, ancien secrétaire de Trotski, militant syndicaliste international, résista jusqu'au bout aux tourments et tortures du NKVD stalinien.

 

Cependant, il était impossible pour les Staliniens d’accuser publiquement tous ces dirigeants. Toute la machination stalinienne se serait effondrée. Aussi, tentèrent-ils de leur faire avouer leurs « crimes » comme dans les procès de Moscou. Orwell explique la méthode pernicieuse utilisée par les Staliniens pour emprisonner leurs adversaires : ils demandaient à des policiers subalternes de les arrêter et de les conduire en prison. Comme il subsistait encore un semblant de légalité, les militants étaient relâchés presqu’aussitôt, car un simple policier n’avait pas le droit de procéder à des arrestations sans mandat et sans le commandement d’un officier. À la sortie de la prison, les agents staliniens se saisissaient de ces hommes pour les conduire dans leurs prisons secrètes.

 

Quant à Andrès Nin, il disparut juste après son arrestation. Plusieurs semaines après, le gouvernement républicain désigna un juge d’instruction pour enquêter sur cette inquiétante absence de nouvelles – on soupçonnait la police de l’avoir exécuté. Le chef de la Sûreté, le communiste Antonio Ortega, fut révoqué, mais Nin n’était toujours pas retrouvé. Cette affaire eut un retentissement dans le monde entier : Andrès Nin était une figure du mouvement ouvrier international en tant qu’ancien secrétaire de Trotski en 1920 avant de rompre avec lui, de la CNT et de l’Internationale syndicale rouge.

 

Des intellectuels se mobilisèrent sous l’impulsion de Victor Serge dès juin 1937. Willy Brandt, futur chancelier de l’Allemagne fédérale, alors membre du SAP (Socialistische Arbeiterpartei), parti frère de l’ILP, s’engagea également. Trois délégations internationales se rendirent en Espagne pour enquêter sur la disparition d’Andrès Nin et les accusations portées contre le POUM. Le Premier ministre Negrin refusa de les recevoir, mais les ministres de la Justice et de la Défense acceptèrent de les rencontrer. Ils ne purent que leur avouer leur impuissance. La police était devenue « indépendante » - c’est-à-dire aux ordres du Parti communiste et du NKVD – et avouent : « Nous avons reçu l’aide de la Russie et nous avons dû permettre certains actes qui ne nous plaisent pas. » Les délégations souhaitèrent aussi visiter les prisons de Barcelone. On ne leur montra que la grande prison appelée cyniquement Càrcel modelo où ils virent, dans la cour, quelque 500 prisonniers en rang chantant l’Internationale ! Ils n’eurent évidemment pas accès aux prisons clandestines du NKVD.

 

Le sort d’Andrès Nin fut connu bien plus tard. Il fut encore plus tragique que l’on imaginait. Un ancien dirigeant communiste, Jesus Hernandez ancien ministre du gouvernement de Front populaire de Caballero et puis de Juan Negrin révéla ce qu’il s’était passé. Hernandez se réfugia en URSS en 1939 et fut envoyé en 1942 au Mexique pour réorganiser le parti communiste espagnol en exil. Il ne put se taire et révéla les conditions effroyables dans lesquelles vivaient ses compatriotes en exil en URSS. Il fut exclu du parti communiste soviétique, et sa mère et sa sœur furent gardées en otage et puis déportées dans un camp de concentration. En 1953, Hernandez publia un ouvrage dont le titre français est La Grande Trahison, où il décrivit le rôle du NKVD en Espagne. On y lit que Nin fut livré par la police communiste au chef du NKVD en Espagne, Alexandre Orlov, dit Nikolski. Le dirigeant du POUM fut détenu dans une prison privée à Alcala dans la banlieue madrilène où il fut torturé pour qu’on obtienne des « aveux » analogues à ceux qui ont été extirpés des accusés des procès de Moscou. Ces « aveux » devaient servir à confirmer la thèse stalinienne de collusion entre les fascistes et les « trotskistes ».

 

Mais, c’était sans compter le courage et la force d’Andrès Nin. Il fut torturé au point d’avoir le corps complètement déchiqueté. Nin n’avoua pas. Orlov s’affola, car il était impossible de faire le « procès public » aussi déterminé et dans l’état où il l’avait fait mettre. Il décida aussitôt de la liquidation pure et simple du chef du POUM.

 

Louis Gill dans George Orwell, de la guerre civile espagnole à « 1984 », écrit : « Ayant résisté à la torture et refusé d’« avouer », Nin devenait un redoutable accusateur s’il devait survivre. Comme il était impossible par ailleurs de reconnaître qu’on l’avait assassiné, on inventa la thèse loufoque de son évasion grâce à l’intervention de membres de la Gestapo 39 déguisés en combattants des brigades internationales qui auraient réussi, sans un seul coup de feu, à franchir la « forteresse inexpugnable » de la prison privée où se trouvait Nin pour se rendre jusqu’à lui, et à la franchir de nouveau pour s’enfuir avec lui. C’est le commissaire politique Vittorio Vidali, alias Carlos Contreras, « le plus démoniaque des collaborateurs d’Orlov » comme le décrit Hernández, qui a « achevé » Nin. »

 

À l’occasion d’un hommage international rendu à Nin en 1954, Albert Camus commenta ainsi cette fin tragique dans une lettre adressée à l’ancien dirigeant du POUM, Wilebaldo Solano : « La mort d’Andrés Nin marque un virage dans la tragédie du XXe siècle, qui est le siècle de la révolution trahie. »

 

Orwell rejoignit le front d’Aragon où, comme vous l’écrivez, il fut blessé à la gorge. Plus ou moins bien soigné, il revint à Barcelone où il apprit que Georges Kopp avait été arrêté. Le POUM avait été déclaré illégal. Eileen, l’épouse de George Orwell, l’avertit. Orwell n’en crut rien et ne se considérait pas comme un criminel, bien que sa chambre d’hôtel ait été perquisitionnée et que la police avait emporté tous ses documents, à l’exception des passeports et du carnet de chèques. Eileen dut lui expliquer que ce n’était pas des criminels qu’on arrêtait, mais qu’on installait un régime de terreur !

 

En dépit des risques, George Orwell parvint à voir Kopp en prison qui lui remit une lettre pour l’état-major de l’armée républicaine. Il s’agissait de retrouver les instructions qu’il avait apportées de Valence et qui avait été saisies par la police. Finalement, avec l’aide d’un officier de l’armée, il parvint à récupérer ces documents. Malheureusement, cela ne changea rien au sort de Kopp. Après son retour en Angleterre, Orwell fit pression auprès du monde intellectuel et de la presse pour faire libérer Kopp qui a lui aussi subi les tortures de la GPU.

 

Eileen Blair et George Orwell finirent par fuir. Ils rejoignirent l’Angleterre quelques semaines plus tard après être passé par la France. En conclusion de son merveilleux récit « Hommage à la Catalogne » qu’Orwell eut très difficile à faire éditer, tant les communistes étaient influents dans le monde de l’édition, l’ancien volontaire du bataillon Lénine écrivit : « … Londres, les berges du fleuve boueux, les affiches parlant des matches de cricket et de noces royales, les hommes en chapeau melon, les pigeons de Trafalgar Square – tout cela plongé dans le profond, profond sommeil d’Angleterre, dont parfois j’ai peur que nous nous réveillions qu’arrachés à lui par le rugissement des bombes. » Ce fut rédigé en 1937…

 

Ainsi, voulant compléter, sans doute trop longuement, mais en détail, votre récit, Monsieur le Directeur, j’espère modestement en cette affaire démentir les propos de l’auteur de « 1984 » cités dans votre article : « Tôt dans ma vie, j’ai remarqué qu’aucun événement n’avait jamais été relaté avec exactitude dans les journaux ; mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. J’ai vu l’histoire rédigée non pas conformément à ce qui s’était réellement passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses « lignes de parti ». Ce genre de chose me terrifie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde. »

 

Propos malheureusement toujours en vigueur au regard de la relation des graves événements que nous vivons.

 

Bien cordialement,

 

Pierre Verhas

1180 Bruxelles (Belgique)

 

Bibliographie :

 

Bernard Crick, George Orwell, une vie

 

Louis Gill : De la guerre civile espagnole à 1984

 

George Orwell : Hommage à la Catalogne

 

Edouard Waintrop, Les Anarchistes espagnols (1868 – 1981)

 

Jesus Hernandez, La Grande Trahison

 

Marc Wildemeersch, De man die Belg wilde worden. Georges Kopp, commandant van George Orwell (L’homme qui voulait devenir Belge. Georges Kopp, le commandant de George Orwell

Pierre Verhas, L’imposture de Barcelone (in Révolution prolétarienne, 2013)

 

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Published by pierre verhas
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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 21:11

 

(I) Le plan « B » de Yanis Varoufakis

 

Commençons par là : un acte de guerre a été commis à Bruxelles le 13 juillet. En violation de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et de toutes les règles la régissant, les représentants de 18 Etats membres menés par l’un d’entre eux ont infligé à la Grèce un diktat qui a exigé une capitulation sans condition. Paul Krugman a écrit : « Une reddition substantielle ne suffit pas à l’Allemagne, qui veut un changement de régime et l’humiliation totale –et il existe une faction, au poids politique important, qui entend tout simplement exclure la Grèce de l’Europe, et qui utiliserait volontiers un désastre grec pour mieux mettre en garde les autres membres de l’Union ». Et le principal responsable s’appelle Wolfgang Schäuble, ministre des Finances de la République fédérale d’Allemagne.

 

L’Europe placée sous le joug ordolibéral allemand ne supporte pas l’actuel pouvoir grec. A l’instar de Caton l’Ancien pour Carthage, le mot d’ordre est « Delenda est Syriza ». Et la Grèce est quasi désarmée. Alexis Tsipras fut contraint d’accepter le diktat de la troïka du 13 juillet – faussement intitulé accord, plusieurs parlements devant encore l’examiner. Pourtant, il y avait des moyens de défense dont le fameux plan « B » de Varoufakis qui fait couler tant d’encre.

 

Yanis Varoufakis amené à s'expliquer.

Yanis Varoufakis amené à s'expliquer.

 

Ce plan ressemble fort à une stratégie de défense en cas de guerre. Le ministre des Finances grec s’attendait à l’échec des futures négociations de Bruxelles après le référendum qui a été ressenti par les dirigeants de la Troïka comme une intolérable provocation. Il savait aussi qu’on aboutirait tôt ou tard au « Grexit ». Rappelez-vous aussi qu’on a reproché aux Grecs de ne pas avoir de plan « B ». Varoufakis en a élaboré un avec des spécialistes de son entourage et même l’aide bénévole de son ami, l’économiste américain James K Galbraith. Mais, c’était trop tard.

 

Un plan de défense

 

Ce plan n’a pas été accepté par Alexis Tsipras qui considère que la Grèce doit rester à tout prix dans la zone Euro.

 

Quel est ce plan ?

 

Depuis l’installation du gouvernement Tsipras à la fin de janvier dernier, les banques grecques ne disposent plus de liquidités suite à la fermeture des robinets par la BCE et cette même BCE refuse de relever l’ELA  qui est le plafond de liquidités avancées par la BCE aux banques, après le 13 juillet. Autrement dit, toutes les opérations de paiement en Grèce sont à la merci du bon vouloir de la banque de Francfort avec le risque de mise en faillite des établissements bancaires grecs.

 

C’est pour permettre aux Grecs de contourner les banques, en cas d’échec des négociations avec Bruxelles, que le ministre grec des Finances a mis au point son plan qui était évidemment secret.

 

Voici comment Varoufakis décrit lui-même son plan dans une communication téléphonique dont le contenu a été publié : « Nous voulions créer, discrètement, des comptes de réserve rattachés à chaque numéro fiscal, et permettre ensuite à chacun d'y accéder facilement avec pour objectif d'offrir un moyen de transférer des fonds du contribuable à des tiers sans passer par la case banque. Dans ce cas, un système de paiement parallèle se serait installé pour mettre la Grèce à l'abri d'une fermeture des établissements bancaires. »

 

Yanis Varoufakis prend l'exemple d'un laboratoire pharmaceutique: « Imaginons que l'État doive un million d'euros à un laboratoire pharmaceutique pour l'achat de médicaments pour le compte de la Sécu. Nous aurions pu immédiatement faire un virement vers le compte de ce laboratoire grâce à son numéro fiscal puis lui y donner accès avec un code pour qu'il l'utilise ensuite comme un mécanisme de paiement parallèle ».

 

Norman Lamont, chancelier de l'échiquier sous Thatcher et Major est un ami de Yanis Varoufakis qui a des relations très éclectiques.

Norman Lamont, chancelier de l'échiquier sous Thatcher et Major est un ami de Yanis Varoufakis qui a des relations très éclectiques.

 

Dans la fameuse conversation téléphonique qui s’est déroulée le 16 juillet – c’est-à-dire après l’adoption par le Parlement grec de « l’accord du 13 juillet » - entre Norman Lamont, ancien chancelier de l’échiquier des gouvernements Thatcher et Major, David Marsh, professeur à l’Université de Canberra et Yanis Varoufakis. Celui-ci explique comment il a procédé.

 

Il décrit d’abord à ses interlocuteurs les difficultés inhérentes à son mandat. Il doit défendre à la fois le peuple grec et les impératifs de l’Union monétaire, ce qui peut engendrer des contradictions et ce qui prouve, en passant, que l’Union européenne est loin d’être élaborée.

 

« La chose est que, je dois l'admettre, nous ne disposions pas d'un mandat pour amener la Grèce à sortir de l'euro. Ce que nous avions c'était un mandat pour négocier une sorte d'arrangement avec l'Eurogroupe, avec la Banque centrale européenne, qui rendrait la situation de la Grèce soutenable au sein de la zone euro. Le mandat est allé un peu plus loin, au moins à mon avis. Je pense que le peuple grec nous avait autorisé à poursuivre énergiquement et vigoureusement la négociation - au point de dire que si nous ne pouvions pas avoir un accord viable, nous devrions envisager de sortir. Le problème était que, une fois que vous êtes à l'intérieur du cadre d'une union monétaire, il est toujours aussi difficile de créer ce genre de dialogue avec le public, ce qui est nécessaire pour préparer les gens à ce qui vient, pour un processus de désengagement de l'union monétaire, tandis que dans le même temps il faut éviter la précipitation d'un effondrement.(…). »

 

David Marsh lui demande alors : « Vous n'aviez évidemment pas de plan B ce qui a plutôt affaibli vos arguments de négociation, parce que les autres avaient très peur que vous sortiez et pourtant vous leur disiez : "Ne vous inquiétez pas on ne va pas sortir". Je pense que seulement dans les deux dernières semaines, vous avez commencé à penser à un plan B (…) Pensez-vous qu'il y a encore une chance, si tout tourne mal, qu'il y ait peut-être un plan B et que le Grexit - dont personne ne veut en Grèce, je comprends bien - puise se produire, même si c'est une chose à laquelle vous n'êtes pas préparé ? »

 

Yanis Varoufakis lui répond par l’affirmative et affirme : « Je pense que cet accord n'est pas viable. Le Dr. Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, est bien décidé à effectuer un Grexit, donc rien n'est terminé. Mais permettez-moi d'être très spécifique et très précis à ce sujet. Le Premier ministre [AlexisTsipras], avant qu'il ne devienne premier ministre et avant que nous ayons gagné l'élection en Janvier, m'avait donné le feu vert pour préparer un plan B. Et j'ai assemblé une équipe très capable, une petite équipe, ce qui était indispensable, parce qu'il fallait garder cela complètement sous le boisseau, pour des raisons évidentes. Et nous avons travaillé depuis la fin Décembre et début Janvier sur la création de ce plan. »

 

Cependant, ce plan est très difficile à mettre en œuvre. Pour le concevoir, Varoufakis avait cinq conseillers, pour le mettre en œuvre, il lui fallait 1.000 personnes. En cela, il n’avait pas l’autorisation.

 

Ensuite, et c’est ici que se trouve la principale difficulté et la source des accusations dont il fait l’objet :

 

« Prenons le cas des premiers moments où les banques sont fermées, les distributeurs automatiques de billets ne fonctionnent plus, et il faut un système de paiement en parallèle - pour garder l'économie en état de marche pendant un peu de temps, pour donner à la population le sentiment que l'Etat est en contrôle et qu'il y a un plan. Voilà ce que nous avions prévu de faire.

 

Il existe un site de l'administration fiscale, comme il y en a un en Grande-Bretagne et partout ailleurs, où les citoyens - les contribuables qui vont sur le site - utilisent leur numéro de dossier fiscal pour transférer des fonds bancaires par Internet depuis leur compte bancaire vers leur compte fiscal, de manière à effectuer des paiements de TVA, d''impôt sur le revenu, etc. Nous avions l'intention de créer, subrepticement, des comptes de réserve attachés à chaque numéro de dossier fiscal, sans rien dire à personne, juste pour avoir ce système fonctionnant en sous-main. Par une simple opération, nous pourrions donner des numéros d'identification personnelle (PIN) aux titulaires d'un numéro de dossier fiscal (les contribuables). Prenez par exemple le cas où l'Etat doit un million [d'euros] à une compagnie pharmaceutique pour des médicaments achetés au nom de la Santé Publique, nous pourrions créer immédiatement un transfert vers le compte de réserve correspondant au dossier fiscal de la société pharmaceutique, et leur fournir un numéro PIN.

 

Ils pourraient utiliser cela comme une sorte de mécanisme de paiement parallèle pour transférer toute somme numérique qu'ils souhaiteraient pour régler un autre titulaire de dossier fiscal à qui ils devaient de l'argent. Ou bien utiliser ce réseau pour effectuer des paiements d'impôts à l'Etat. Cela aurait créé un système bancaire parallèle pendant que les banques étaient fermées à la suite de l'action agressive de la BCE, et ainsi nous donner un peu de répit.

 

Cela a été très bien développé et je pense que cela aurait fait une très grande différence, parce que très bientôt, nous aurions pu l'étendre à des applications sur smartphones et ce serait devenu une fonction d'un système parallèle. Et bien sûr, les sommes pouvaient être libellées en euros, mais instantanément, pouvaient aussi être converties en une nouvelle drachme.

 

Une histoire fascinante

 

Maintenant, permettez-moi de vous raconter, et je pense que c'est une histoire fascinante, les difficultés auxquelles j'ai dû faire face.

 

Le Secrétariat Général des Finances Publiques au sein de mon ministère est contrôlé entièrement et directement par la Troïka. Il n'est pas sous le contrôle de mon ministère, ni sous mon contrôle en tant que ministre. Il est contrôlé par Bruxelles. Le secrétaire général a été nommé effectivement grâce à un processus qui est contrôlé par la Troïka. En fait c'est comme si l'Inland Revenue au Royaume-Uni (ou la Direction Générale des Finances Publiques à Bercy - NDT) était contrôlée par Bruxelles - je suis sûr qu'en entendant cela vous avez les cheveux qui se dressent sur la tête. Ok, ça, c'était le problème numéro un. »

 

Ensuite, et cela relève du « polar » : « Le secrétariat général des systèmes d'information, d'autre part, était contrôlé par moi en tant que ministre. J'ai appelé un bon ami à moi, un ami d'enfance, qui était devenu un professeur d'informatique à l'Université de Columbia aux States. Je lui ai confié cette tâche parce que je lui faisais confiance pour développer le système. À un certain point, une semaine ou deux après que nous ayons emménagé dans le ministère, il m'appelle et me dit : "Tu sais, je contrôle les machines, je contrôle le matériel, mais je ne contrôle pas le logiciel. Le logiciel appartient à la Troïka qui contrôle le Secrétariat Général des Recettes Publiques. Qu'est-ce qu'on fait ?" Donc, nous avons eu une réunion, seulement lui et moi, personne d'autre n'était au courant. Et il a dit, "Ecoute, si je leur demande la permission de commencer la mise en œuvre de ce programme, la troïka saura immédiatement que nous travaillons sur un système parallèle." J'ai dit : "Ce n'est pas possible, nous ne pouvons pas révéler notre jeu pour l'instant." Alors je l'ai autorisé ... Et vous ne pouvez dire cela à personne, c'est quelque chose que nous ne devons pas transmettre. » Voilà donc l’origine du piratage !

 

Et Varoufakis ajoute : « Donc, nous avons décidé de pirater le logiciel de mon propre ministère afin de pouvoir tout mettre en place, de faire simplement un copié-collé du code du site web du ministère sur un grand ordinateur dans son bureau, et de travailler à concevoir et mettre en œuvre ce système de paiement parallèle. Et nous étions prêts à obtenir le feu vert du Premier ministre dès que les banques seraient fermées, afin de nous installer au Secrétariat Général des Recettes Publiques qui n'est pas contrôlé par nous mais par Bruxelles, et de brancher cet ordinateur portable afin d'activer le système. Donc, j'essaye de vous faire comprendre le genre de problèmes institutionnels que nous avons eu, les obstacles institutionnels à la mise en œuvre d'une politique indépendante destinée à atténuer les effets de la fermeture de nos banques par la BCE. »

 

Pourquoi Tsipras s'est-il séparé de Varoufakis ?

Pourquoi Tsipras s'est-il séparé de Varoufakis ?

 

Tout cela, en définitive, ne s’est pas réalisé. Alexis Tsipras a refusé le plan « B » le soir même du référendum, le 5 juillet et Yanis Varoufakis lui a présenté sa démission. Le Premier ministre tenait absolument que l’on n’envisage pas la sortie de la Grèce de la zone Euro. Or, ce plan, s’il était entré en vigueur, aurait pu aisément permettre le passage de l’Euro à la drachme, ce qui aurait sans doute été forcé, si on en croit Jacques Sapir.

 

Selon l’économiste français (dans le nouvelobs.com), « Une source de la Banque centrale européenne, relayée par un article du Financial Times daté du 24 juillet, indique que face à une telle mesure, la BCE aurait dénoncé les réserves réquisitionnées comme de la "fausse monnaie". Cet article contient plusieurs inexactitudes par ailleurs. Mais, ce qui nous intéresse ici est bien la réaction de la BCE face à la réquisition d'une des Banques centrales de la zone euro. En fait, la BCE ne peut pas discriminer entre l'argent en circulation avant la réquisition et la fraction saisie du fait de la réquisition. La seule chose qu'elle puisse techniquement faire c'est d'isoler le pays ayant fait cette réquisition et d'obliger les banques des autres pays de la zone euro de ne pas reconnaître comme valable en tant qu'euro la monnaie circulant dans le pays ayant fait cette réquisition. Notons que c'était déjà en partie ce que la BCE avait imposé à la Grèce. Mais, dans le cas d'une réquisition il était donc possible que la BCE isole totalement le pays ayant réalisé cette réquisition, l'obligeant alors soit à ne plus du tout commercer avec les autres pays de la zone euro, soit à changer de monnaie et de fait à sortir de la zone euro.

 

Autrement dit, la réquisition pourrait conduire très rapidement à une sortie de l'euro. C'est l'opinion que j'ai exprimée dans mes conversations avec des membres du cabinet de Varoufakis. Dans le cas de la Grèce cependant, le gouvernement grec pouvait légitimement dire que les mesures de réquisition, qui auraient été nécessaires pour éviter la destruction du système bancaire grecque, n'étaient que la réponse à l'action illégale de la BCE qui avait mis en péril le système bancaire alors que l'une de ses missions, inscrites dans sa charte, est justement d'assurer le bon fonctionnement de ce système bancaire. Mais, dans les faits, il apparaît clairement que les actions de la BCE ne sont plus contraintes par une quelconque légalité. Cette dernière est devenue un monstre ou plus précisément un tyran qui s'est dégagé de toute règle. »

 

Jacques Sapir, économiste français hétérodoxe partisan de la sortie de l'Euro. Moscovici l'a accusé d'e^tre d'extrême-droite !

Jacques Sapir, économiste français hétérodoxe partisan de la sortie de l'Euro. Moscovici l'a accusé d'e^tre d'extrême-droite !

 

Mais, il y a un autre enjeu qui s’est révélé après le 13 juillet : l’accord peut-il se réaliser ?

 

Schaüble ne veut pas que cet accord se réalise.

 

En outre, l’ex ministre grec dénonce la duplicité de l’accord. Yanis Varoufakis exprime ensuite son inquiétude : « Le FMI vient de publier une analyse de viabilité de la dette, qui déclare de toute évidence et officiellement que la dette grecque est insoutenable et que selon ses propres règles, le FMI ne peut pas participer à un renflouement. Ils ont déjà violé leurs règles à deux reprises pour le faire. Mais je ne pense pas qu'ils vont le faire une troisième fois. Je pense que d'une façon tonitruante ils déclarent ainsi qu'ils ne vont pas le faire une troisième fois. Donc, il y a un danger très grave que le parlement grec, pas en mon nom, mais au nom de la majorité qui a voté la nuit dernière, approuve ces mesures très strictes, ces "réformes" comme ils les appellent (mais ce ne sont rien d'autre que des exercices de coupes réglées, sans beaucoup de réforme…), que donc nous adoptions au Parlement ces actions préalables, comme elles ont été appelées, mais qu'ensuite, au bout du compte, le MES et le FMI ne soient pas en mesure de se coordonner de manière à fournir cet énorme prêt. [L’accord évoquait un prêt de plus de 80 milliards après la mise en place des mesures prévues par « l’accord » du 13 juillet]

 

« Non pas que je souhaite que cet énorme prêt soit fourni (…). Je pense qu'il y a une lutte majeure entre les institutions : le MES, la Commission européenne, le FMI et le Dr Schäuble. Le Dr Schäuble et le FMI ont un intérêt commun, ils ne veulent pas que cette affaire se fasse. Wolfgang m'a dit très clairement qu'il veut un Grexit. Il pense que continuer à "Extend and pretend" ("étendre et faire semblant") est inacceptable. C'est le seul point où lui et moi avons la même vision.

 

Wolfgang Schäuble est le maître du jeu.

Wolfgang Schäuble est le maître du jeu.

 

Je suis d'accord avec lui, mais pour des raisons complètement différentes, bien sûr. Le FMI ne veut pas d'un accord, car il ne veut pas avoir à violer à nouveau sa charte et fournir de nouveaux prêts à un pays dont la dette n'est pas soutenable. La commission veut vraiment que cet accord se fasse, Merkel veut que cet accord se fasse, de sorte que ce qui s'est passé au cours des cinq derniers mois est maintenant projeté dans le très court terme - sauf que c'est artificiel, à cause de cette absence totale de coordination entre les créanciers. »

 

Après la Grèce, la France ?

 

Denis Marsh pose alors une question fondamentale : la France suivra-t-elle après la Grèce ? Autrement dit, le nouveau mémorandum que tous considèrent comme inapplicable, n’est-il pas en définitive destiné à provoquer le Grexit – ce qui est la volonté affichée de Wolfgang Schäuble – pour ensuite mettre la France sous tutelle de la Troïka ?

 

DM : « Cela me semble très frappant, je dois dire, Yanis. Et la France ? Vous avez déclaré officiellement que vous pensez que l'enjeu de tout cela, c'est la France et que M. Schäuble se sert de vous comme une sorte de pion essentiel dans un jeu d'échecs beaucoup plus grand dont la France fait partie. Maintenant, je sais que la Grèce n'est certainement pas dans une position très saine, mais pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de la situation de la France dans tout cela ? »

 

Yanis Varoufakis ayant participé jusqu'à début juillet à toutes les négociations, sait de quoi il parle : « Les Français sont terrifiés. Ils sont terrifiés parce qu'ils savent que, s'ils réduisent leur déficit budgétaire aux niveaux que demande Berlin, le gouvernement parisien tombera certainement. Il leur est absolument impossible politiquement de mettre en place le type d'austérité qui est exigé d'eux par Berlin. Et quand je dis par Berlin, je veux dire par Berlin, je ne veux pas dire par Bruxelles, je veux dire par Berlin. Alors ils essaient de gagner du temps. C'est ce qu'ils font, comme vous le savez, depuis quelques années. Ils essaient de gagner du temps en repoussant le moment où ils devront réduire leur déficit en dessous de 3,5%, 3%, selon les critères de Maastricht et le pacte de stabilité et de croissance. Et en même temps, Wolfgang Schäuble a un plan. J'ai écrit un article aujourd'hui pour Die Zeit, un article assez complet et je pense contestataire, dans lequel j'ai expliqué le plan de M. Schäuble. C'est un moment agréable dans la vie d'un homme quand on n'a pas besoin de théoriser, car tout ce que j'ai eu à faire, ça a été de transmettre le plan comme le Dr Schäuble me l'a décrit. Et la façon dont il me l'a décrit est très simple.

 

Il croit que la zone euro n'est pas durable telle qu'elle est. Il croit qu'il doit y avoir des transferts fiscaux, un certain degré d'union politique. Il croit que, pour que l'union politique fonctionne sans fédération, sans la légitimité qu'un Parlement fédéral régulièrement élu peut accorder à un exécutif, il faut l'imposer d'une manière très disciplinaire. Et il m'a dit explicitement que le Grexit, une sortie de la Grèce, va lui fournir un pouvoir de négociation suffisant, un pouvoir de terreur suffisant, pour imposer aux Français ce à quoi Paris résiste. Et qu'est ce que c'est ? C'est un certain degré de transfert des pouvoirs de décisions budgétaires de Paris vers Bruxelles. »

 

Ainsi, le maître du jeu est Schäuble et non Merkel. Il veut une union politique dont l’exécutif se situera à Bruxelles et sera entre les mains de l’Allemagne, afin d’imposer l’ordolibéralisme à la seconde puissance européenne. Les autres Etats membres, en plus des satellites traditionnels de l’Allemagne, ne pourront que s’y accrocher.

 

Et la BCE dans tout cela ?

 

Norman Lamont lui demande quel est le rôle de la BCE et ce qu’il en pense.

 

Yanis Varoufakis ne cache pas une grande estime à l’égard de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Mais, il dénonce le rôle éminemment politique de cette institution alors que, selon les traités européens, la politique monétaire doit être séparée de la politique budgétaire, ce qui est loin d’être le cas.

 

 

Mario Draghi a une tout autre vision des choses que Wolfgange Schäuble.

Mario Draghi a une tout autre vision des choses que Wolfgange Schäuble.

 

« Mario Draghi s'est comporté aussi bien qu'il le pouvait et il essayé de rester en dehors de cette gadoue, la gadoue politique, et c'est impressionnant. Je l'ai toujours tenu en haute estime. Encore plus maintenant, l'ayant côtoyé au cours de ces six derniers mois.

 

Cela dit, la Banque centrale européenne est configurée de telle manière qu'elle est si hautement politique qu'il est impossible qu'elle ne soit pas politique. N'oubliez pas que la BCE - la Banque centrale de Grèce, parce que c'est bien ce qu'est la BCE : c'est la banque centrale de chacun de nos Etats membres - La Banque centrale de Grèce est un créancier de l'Etat grec. Et par conséquent, c'est le prêteur en dernier ressort, soi-disant, et l'exécuteur de l'austérité budgétaire. Cela viole immédiatement la distinction supposée entre la politique budgétaire et monétaire. Cela met Draghi dans une position où, en agissant comme un créancier lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, il devait nous discipliner, il devait effectivement nous asphyxier suffisamment afin de céder aux exigences des créanciers - tout en gardant nos banques ouvertes. Dieu lui-même n'aurait pas pu faire cela d'une manière non-politique. »

 

Ensuite, le député grec explique que la BCE tient la clé du problème.

 

« La BCE est en train d'augmenter l'ELA [Emergency Liquidity Assistance] de 900 millions afin de donner un peu plus de liquidités pour les distributeurs automatiques, qui ont été complètement bloqués jusqu'à maintenant. La question de l'assouplissement quantitatif est, je pense, cruciale. Si la Grèce ne fait pas partie des bénéficiaires des mesures d'assouplissement quantitatif au cours des prochains mois, alors c'est fini - il n'y a absolument aucun moyen que la Grèce puisse rester dans la zone euro. Mais pour que cela ait un sens, nous devons tout d'abord restructurer la dette grecque. L'idée du gouvernement allemand - que nous devons d'abord réussir un programme qui ne peut pas réussir, et qu'ensuite nous aurons la restructuration de la dette - annule effectivement toute notion d'assouplissement quantitatif. »

 

La BCE a refusé de relever l’ELA. Dès lors, les banques grecques seront à court terme à court de liquidités avec toutes les conséquences dramatiques pour le peuple grec et l’économie du pays.

 

Yanis Varoufakis est sous le coup d’éventuelles poursuites pour haute trahison à la demande de députés de droite. La Troïka ne supporte pas qu’on lui résiste. Vae victis !

 

Des députés grecs se sont indignés et ont lancé une pétition de soutien à Varoufakis.

 

« Selon les chaînes de télévision, celui ou celle qui défend une solution hors euro devrait être traité comme appartenant à une organisation criminelle ou comme ayant commis un délit spécifique (delictum sui generis) qu’aucune loi écrite ne mentionne encore à ce jour.

 

La liberté d’expression et d’opinion, l’exercice même de politique gouvernementale, en dehors des limites de l’euro, sont présentés comme quasiment crimes de haute trahison, au moment même où c’est l’inverse qui se passe dans la réalité : le pays est écrasé et humilié, justement au nom du dogme du maintien dans l’euro.

 

Le summum de cette cabale sont les poursuites pénales ourdies à l’égard de Yanis Varoufakis, voire même des velléités de le soumettre à examen… par la Commission d’Enquête parlementaire sur les Responsabilités de l’imposition des Mémorandums, pour la seule raison qu’il a explicitement mentionné qu’il avait un certain plan B (encore qu’il s’agissait d’un plan à mettre initialement en place dans le cadre même de l’euro) et qu’il a tenté de organiser son éventuelle application. Tout cela revient à dire que l’ancien ministre encourt le risque de poursuites pour avoir accompli son devoir.

 

Il s’agit bien d’une évidente tentative de criminalisation de la liberté de parole, de l’action politique, voire de l’exercice gouvernemental de l’ancien ministre compétent en matière, répondant probablement aux injonctions des créanciers. Au-delà de ça, l’objectif de telles tentatives est de créer le bouclier de protection pour une subordination totale à la troïka d’autorités telles le Secrétariat Général des Recettes Publiques. Ces tentatives de criminalisation doivent s’arrêter ici, pour que les nuages du totalitarisme soient empêchés de confluer autour de nous. »

 

Toutes les pièces du drame sont en place. Il suffit désormais de pousser sur le bouton.

 

Il est minuit Docteur Schäuble !

 

 

Pierre Verhas

 

IIe partie : Il est minuit Docteur Schäuble ! L’Europe sous tutelle allemande

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Published by pierre verhas
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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 20:02

 

La Grèce n’est ni la Belgique, ni les Pays Bas, ni la France et encore moins l’Allemagne. Or, on cherche à lui imposer des règles qui ne peuvent être appliquées que dans des pays industrialisés développés. Et ces pays ont eux-mêmes des difficultés à les suivre.

 

Les dispositions des traités de Maastricht et du TSCG, ou « traité budgétaire », ont un objectif politique : réduire l’Etat à sa plus simple expression au nom d’une chimérique construction européenne qui se substituerait aux Etats-nations. Cette « construction » exclut les peuples et implique une sévère austérité démantelant en premier lieu l’Etat providence, visant à « libéraliser le marché du travail » pour mieux pratiquer le dumping social, privatise les services publics et impose le libre échange sans aucune restriction au détriment des productions locales.

 

Si les pays d’Europe occidentale, fondateurs de la Communauté économique européenne devenue par après Union européenne ont connu après la guerre un développement économique et social sans précédent dans l’histoire, les pays d’Europe centrale et orientale ayant appartenu à l’ancien bloc soviétique et les pays méditerranéens, à l’exception de l’Italie, sont restés à la traîne.

 

C’est le cas de la Grèce qui est entrée dans le « club » européen en 1981 par la petite porte et a intégré presque clandestinement l’Union économique et monétaire en 2002. Et, au nom d’une égalité mal comprise, sans doute par ignorance, la Grèce a été considérée comme un partenaire à part entière de la zone Euro. Grave erreur ou volonté cachée ?

 

On a parlé colonisation ? On est en plein dedans !

 

Dans une tribune à « Mediapart », Dominique de Villepin qui fut un piètre Premier ministre français, mais un excellent ministre des Affaires étrangères doublé d’un diplomate de talent, écrit :

 

Dominique de Villepin a une vision claire de la situation européenne suite à la crise grecque.

Dominique de Villepin a une vision claire de la situation européenne suite à la crise grecque.

 

« L’Europe a cru pouvoir faire table rase de son histoire. Mais, aujourd’hui, avec la crise grecque, c’est l’Histoire qui lui saute à la figure

 

On ne peut rien comprendre à la crise grecque en pensant que la Grèce, c’est au fond une petite Allemagne, mais une Allemagne mal gérée.

 

L’Histoire de la Grèce, ce n’est pas la démocratie athénienne, les tragédies de Sophocle et le Parthénon, tout le folklore repris dans les articles de presse qui titrent paresseusement sur la « tragédie grecque ».

 

C’est au fond l’histoire d’une colonie ottomane soumise pendant trois siècles, devenue au XIXe siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale une quasi colonie britannique. Et comme partout, la colonisation crée un effondrement des élites d’un pays, coupées du peuple qui les considère comme vendues à l’étranger. En résulte un climat de division permanente, depuis la guerre civile larvée de 1945-46 jusqu’au régime des colonels. Comme partout, la colonisation crée une faiblesse profonde, une illégitimité de l’Etat, parce que l’Etat c’est toujours l’occupant. En résulte évidemment un pays sans cadastre, qui ne paye pas d’impôts, avec une armée hypertrophiée et une Eglise qui seule est le ciment identitaire historique. C’est une Irlande qui ne s’est pas libérée elle-même.

 

L’histoire de la Grèce, c’est l’histoire d’un pays des Balkans, pas très différent de ses voisins albanais, bulgares, macédoniens, avec une économie incapable de se libérer des vestiges du féodalisme, gouvernée par des clans, armateurs, grands propriétaires fonciers, dignitaires politiques. Des clans qui ne changent pas, quel que soit le régime politique, et qui préservent leurs propres intérêts. On fait mine de rendre l’industrie grecque compétitive, mais l’industrie grecque, c’est 10% du PIB grec – quand en Allemagne ce sont 30%.

 

La Grèce est donc un pays qui, depuis toujours, dépend de l’arrivée de devises de l’extérieur, par les touristes, par ses travailleurs immigrés dans les années 50 et 60, par les fonds structurels européens dans les années 80, par la dette dans les années 90 et 2000. En somme, rien n’a changé. Le problème de la Grèce, c’est sa balance des paiements. Elle doit s’inventer une économie. Cela prend du temps. »

 

En bon chrétien, Villepin oublie de signaler le poids de l’Eglise orthodoxe…

 

S’inventer une économie, souhaite l’ancien Premier ministre ?

Evidemment, c’est la meilleure voie pour résoudre la question grecque. Cependant, tant que les structures sociales ne seront pas profondément bouleversées, cela ne marchera pas. Aussi, est-il apparemment curieux de voir les dirigeants de l’Eurozone préférer les vieux partis traditionnels qui sont des piliers de ce système archaïque, à Syriza dont la raison d’être est le changement… Apparemment, bien sûr, parce qu’avec les « anciens », on reste entre « personnes connues » pour reprendre l’expression de Juncker avant les élections du 25 janvier. Et entre personnes connues, cela signifie celles qui se plient aux règles de l’Union économique et monétaire (UEM).

 

Rien n’a été réellement fait pour permettre à la Grèce d’intégrer normalement l’UEM. Depuis le traficotage des comptes grecs jusqu’au diktat du 13 juillet. On connaît la suite : plans d’aide destinés avant tout à sauver les banques françaises et allemandes qui avaient investi en masse dans les titres de la dette grecque, suivis d’un endettement encore plus fort de la Grèce. On inventa la troïka qui imposa deux mémorandums à Athènes contenant de drastiques mesures d’austérité qui appauvrirent considérablement la population grecque et particulièrement les classes moyennes. Ces mesures étaient accompagnées de privatisations qui ressemblaient plus à du pillage qu’à une soi-disant politique de redressement des finances publiques.

 

Au Sommet des 12-13 juillet, les « Européens » écrasèrent littéralement Tsipras avec un « accord » qui ressemble plus à un diktat. Ce n’était pas Munich, comme on l’a dit, c’était Versailles ! De cela est sorti un troisième « mémorandum » bien plus sévère que les deux précédents.

 

 

Alexis Tsipras a dû capituler devant le diktat européen, mais l'enjeu était la survie de la Grèce.

Alexis Tsipras a dû capituler devant le diktat européen, mais l'enjeu était la survie de la Grèce.

 

Une disposition dont on parle peu et qui est pourtant fondamentale, est la privatisation de l’énergie. En effet, différentes sources évoquent la découverte ou la forte probabilité de la présence de très importantes réserves de gaz naturel dans le Sud du Péloponnèse et même le long du littoral grec. Derrière toutes ces mesures, les transnationales ne chercheraient-elles pas à s’approprier ce pactole ?

 

On a parlé de colonisation. On est en plein dedans !

 

Des erreurs qui coûtent cher

 

De sérieuses erreurs ont été commises par Tsipras et Varoufakis. La première d’entre elles : ils ne font pas partie du « club ». Les dirigeants européens et ceux de la Troïka les considèrent comme des ennemis à anéantir. Et c’est ce qu’ils ont fait.

 

La seconde fut non pas le référendum du 5 juillet mais le fait que Tsipras voulait, quoi qu’il arrive, maintenir la Grèce dans l’Euro. Dès lors, il était devant un dilemme : ou bien le « Grexit » que plusieurs « Européens » voulaient lui imposer, mais maintenir le mandat que le peuple grec lui a donné le 5 juillet tout en voulant rester dans l’UEM, c’est-à-dire en acceptant l’application la plus stricte des règles imposées par le traité de Lisbonne et le traité budgétaire ne pouvait que l’écraser. D’autre part, Alexis Tsipras partait avec un handicap de taille : la BCE, dès la victoire de Syriza et encore une fois le lendemain du référendum, a asséché les banques grecques. Il n’y avait plus de liquidités disponibles. C’était la paralysie la plus totale.

 

Mais, posons-nous la question : Alexis Tsipras pouvait-il faire autrement ?

 

Sortir de l’Euro : une aventure

 

Ceux qui proclament qu’il faut sortir de l’Euro, parce qu’ils considèrent que cette monnaie impose de par ses règles l’austérité permanente, oublient deux aspects fondamentaux : comme l’écrit Villepin, « Le coût d’une sortie de l’euro serait économiquement effarant pour une Grèce qui importe tout ce qu’elle consomme et serait politiquement calamiteux pour une zone euro qui reviendrait trente ans en arrière au Serpent Monétaire Européen, ni assez souple, ni assez rigide et conduisant à la concurrence de tous contre tous par la désinflation compétitive. » Il en serait de même pour les autres Etats membres de l’UEM.

 

D’autre part, une réforme de l’Euro, telle qu’on pourrait le souhaiter, à savoir une harmonisation fiscale accompagnée d’un gouvernement économique européen – à la condition qu’il soit démocratique – ne peut être possible avec la majorité actuelle en Union européenne. La Commission est dominée par les conservateurs et le Parlement européen par le PPE (droite conservatrice où la CSU allemande fait la pluie et le beau temps) « allié » au groupe social-démocrate dominé par le SPD allemand. Le président de cette assemblée, le social-démocrate Martin Schultz a prouvé à plusieurs reprises qu’il suit le doigt sur la couture du pantalon les diktats du tandem Merkel-Schläube.

 

Les incohérences de la gauche radicale

 

Il ne faut pas rêver d’un changement profond par la voie parlementaire ou par les négociations intra-européennes. Ce sera par une autre voie que l’on pourra y arriver, mais certainement pas avec la gauche radicale actuelle qui a prouvé son incohérence et ses divisions dans la crise grecque. Syriza est divisée depuis le 13 juillet – c’était l’objectif des « Européens » - mais reste majoritairement solidaire avec la politique de Tsipras, Podemos a montré ses faiblesses également : au lieu d’analyser la situation en Grèce devant le peuple espagnol, ce fut le silence et par conséquent une perte de confiance. Le Front de gauche Mélenchon – PCF est toujours aussi incohérent. Seul, le PTB (Belge) maintient une position solidaire, mais aussi prudente.

 

Jean-Luc Mélenchon manque totalement de cohérence dans la question grecque.

Jean-Luc Mélenchon manque totalement de cohérence dans la question grecque.

 

Un exemple révélateur. Personne ne s’est posé la question sur la dichotomie entre l’opinion grecque et les radicaux de Syriza : les Grecs ont accepté l’accord du 13 juillet à une écrasante majorité parlementaire comme populaire et ont approuvé Tsipras. D’ailleurs, la majorité des parlementaires de Syriza reste encore fidèle à Tsipras. Même Varoufakis qui avait voté contre l’accord, a accepté ses modalités lors du deuxième vote. Il s’en est d’ailleurs expliqué.

 

En conclusion, ce qu’on appelle la « gauche de la gauche » ne représente pas une alternative sérieuse. En cela, elle a raté une chance historique.

 

Aussi, si dans certains cénacles, il est de bon ton d’appeler à la fin de l’Euro, cela relève d’un manque d’analyse des rapports de force géopolitiques au sein de l’Europe. C’est tout simplement appeler à l’aventure même si la critique de cette monnaie est parfaitement justifiée.

 

De graves atteintes aux droits de l’homme

 

Le traitement qui a été infligé à la Grèce est injustifiable. Il relève d’une volonté d’une victoire totale, d’obliger à la capitulation sans condition, comme si ce pays devait expier les pires crimes. Villepin ajoute : « L’histoire récente de la Grèce, c’est l’histoire de la plus grande punition d’un pays en temps de paix. Il n’y a guère d’exemple d’un pays développé subissant, sans guerre, une telle chute de son revenu -25% depuis 2009. Un chômage des jeunes de 60%, c’est à dire une génération sacrifiée. Peut-on imaginer la rancœur qui s’installe pour des décennies dans ce pays, cultivant le ressentiment et le sentiment d’être victime de l’histoire ? La morale de l’histoire grecque, c’est bien : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Les grands pays ne payent pas les dettes quand elles sont écrasantes. Les Allemands en premier – ni en 1919, ni en 1945 puisque les dettes ont été remises en 1953. Et la France n’a cessé de dissoudre ses dettes par la planche à billets du temps du franc. Nous ne sommes pas les mieux placés pour donner des leçons à la Grèce, y compris dans notre histoire récente. »

 

Villepin, en homme de droite, oublie aussi que cette volonté de punir est aussi et avant tout celle d’éliminer Syriza à tout prix, car cette formation est gênante et ne correspond pas au schéma européen.

 

Eric Toussaint avec - à sa gauche - Zoe Konstantopoulo, présidente du Parlement grec, la Vouli

Eric Toussaint avec - à sa gauche - Zoe Konstantopoulo, présidente du Parlement grec, la Vouli

 

Eric Toussaint dans son rapport préliminaire au Parlement grec, la Vouli, sur la dette grecque a démontré les graves atteintes aux droits de l’homme de la part de la Troïka. Cette politique est criminelle et mérite elle des sanctions. Nous évoquerons cela très bientôt.

 

Mais pour attraper des criminels, les incantations sont inutiles. Il faut aussi une stratégie.

 

 

Pierre Verhas

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21 juillet 2015 2 21 /07 /juillet /2015 17:09

 

Tout est relatif.

 

Nos brillants politiques, économistes et chroniqueurs néolibéraux n’arrêtent pas de nous bassiner les oreilles sur l’importance de la dette grecque par rapport au PIB de ce pays. C’est vrai, c’est énorme. Mais, comme toujours, on fait dire aux chiffres ce qu’on a envie qu’ils disent.

 

Et on s’aperçoit que Yanis Varoufakis a raison : la dette est impayable et la Grèce est insolvable. Mais, elle n’est pas la seule !

Il a souvent vu juste, Yanis Varoufakis. Ils n'aiment pas ça au Berlaymont et à la BCE... (Ici à la Vouli pour signifier son nom à l'accord du 13 juillet)

Il a souvent vu juste, Yanis Varoufakis. Ils n'aiment pas ça au Berlaymont et à la BCE... (Ici à la Vouli pour signifier son nom à l'accord du 13 juillet)

 

Aussi, voyons les chiffres d’une autre manière. Voici des données issues d’un site intitulé « Compteur de la dette publique mondiale et par pays »

 

(http://science-economique.com/concepts-economiques/finance/deficit-dette/compteur-de-la-dette-publique-mondiale-et-par-pays-692 ).

 

Prenons à ce jour la dette de quelques pays de l’Eurozone. Commençons par la Grèce :

 

Dette publique totale : 249. 643.169.399 dollars

Dette publique par habitant : 22.689, 69 dollars

Population : 11.350.928 habitants

Dette publique / PIB : 148,9 %

 

Ensuite, l’Allemagne :

 

Dette publique totale : 2.793.062.841.530 dollars

Dette publique par habitant : 34.202, 08 dollars

Population : 81.776.393 habitants

Dette publique / PIB : 85,3 %

 

La France :

 

Dette publique totale : 2.490.614.754.098 dollars

Dette publique par habitant : 38.652, 30 dollars

Population : 64.389.398 habitants

Dette publique / PIB : 100 %

 

La Belgique :

 

Dette publique totale : 484.354.644.809 dollars

Dette publique par habitant : 45.377, 51 dollars

Population : 10.852.786 habitants

Dette publique / PIB : 109,02 %

 

L’Italie :

 

Dette publique totale : 2.350.024.043.716 dollars

Dette publique par habitant : 38.260, 36 dollars

Population : 61.534.754 habitants

Dette publique / PIB : 122,3 %

 

L’Espagne :

 

 

Dette publique totale : 1.110.256.830.601 dollars

Dette publique par habitant : 23.751, 02 dollars

Population : 46.732.896 habitants

Dette publique / PIB : 88,3 %

 

Le Portugal :

 

Dette publique totale : 288.772.677.596 dollars

Dette publique par habitant : 27.032, 10 dollars

Population : 10.827.322 habitants

Dette publique / PIB : 153.6 %

 

La Slovaquie :

 

Dette publique totale : 52.212.589.306 dollars

Dette publique par habitant : 9700, 85 dollars

Population : 5.294.322 habitants

Dette publique / PIB : 49,4 %

 

A la lecture de ces chiffres, on observe que la dette par habitant de la Grèce est inférieure à celle de tous les autres pays à l’exception de la Slovaquie qui est le seul Etat membre de la zone Euro à répondre aux critères des traités et qui est aussi un des plus pauvres du continent.

 

Pour la dette publique par rapport au PIB, paramètre qui est le plus souvent utilisé, le Portugal (153,6 %) « dépasse » la Grèce (148,9 %). Chaque habitant du Portugal a une dette de 27.032, 10 dollars pour 22.689, 69 dollars par habitant de la Grèce. On peut se demander dès lors pourquoi les Etats membres de l’Union économique et monétaire (UEM) s’acharnent sur la Grèce et ne semblent guère se soucier du Portugal.

 

La France et la Belgique ont toutes deux une dette / PIB supérieure à 100 % et par habitant bien supérieure à celle de la Grèce.

 

On pourrait extrapoler autant qu’on voudra. Que conclure à ce stade ?

 

1) La dette en valeur absolue représente un montant énorme pour chaque pays de l’UEM, pas seulement pour la Grèce ;

2) La dette par habitant est largement supérieure dans les pays « riches » de l’Eurozone.

 

Il est clair que la question de la dette se pose pour l’ensemble de l’UEM et qu’il est non seulement odieux mais aussi contreproductif de se focaliser sur un seul pays. L’UEM sera menacée tant qu’elle ne règlera pas globalement la question de la dette en envisageant une mutualisation de celle-ci.

 

Mais le lobby bancaire le voudra-t-il ?

 

Rectification

 

A la demande de mon ami Alan, un paragraphe de son intervention a été rajouté à l’article précédent sur « Uranopole » daté du 17 juillet : « Grèce : l’accord du 13 juillet et l’avenir de l’Europe » Il tient à insister sur l’indispensable réveil du caractère social de l’Union européenne.

 

http://uranopole.over-blog.com/2015/07/grece-l-accord-du-13-juillet-et-l-avenir-de-l-europe.html

 

Romano Prodi

 

L’ancien président de la Commission européenne (1999 – 2004), l’Italien Romano Prodi a accordé une interview au « Monde » daté du 21 juillet où il analyse la crise de l’Union européenne après le 13 juillet. Tout d’abord, il constate : « elles [les conditions imposées à la Grèce] ont été imposées de la pire manière qui soit. On a transformé un petit problème en un énorme problème. Si on avait fait preuve de bonne volonté dans un contexte de solidarité qui prévalait autrefois, tout aurait été plus facile. La confiance qui doit être à la base des relations entre les pays européens a été anéantie. Nous avons évité le pire, mais nous avons créé le mal. » Je dirais plutôt que c’est le mal qui a créé le pire…

 

Romano Prodi, président de la Commission européenne de 1999 à 2004, a une position critique nuancée.

Romano Prodi, président de la Commission européenne de 1999 à 2004, a une position critique nuancée.

 

Ensuite, il rejoint l’analyse de Varoufakis : « Tout le monde sait depuis longtemps que la Grèce ne pourra pas rembourser la totalité de sa dette. Réduction forte, abaissement des taux d’intérêt ou allongement des durées de prêt ? Au fond, cela ne fait pas une grande différence pratique. Mais quand un malade est dans un état grave, il faut mieux agir de façon chirurgicale. » On se demande vraiment pourquoi on a jeté l’ancien ministre grec des finances comme un malpropre…

 

L’ancien président avertit ensuite : « Quand nous avons décidé de lancer l’euro, puis d’aller de l’avant avec la Constitution, rejetée par les Français et les Hollandais [en 2005], nous étions tous d’accord pour dire que cette construction reposait sur deux piliers : le pilier monétaire et le pilier économique et fiscal. Malheureusement, seul le premier pilier a été érigé. Donc, l’Europe est un pain à moitié cuit. Le pain mal cuit est difficile à mastiquer, à avaler… Les citoyens européens ne peuvent pas se sentir protégés dans une Europe à moitié achevée. Restent deux solutions : ou bien nous finissons la cuisson, c’est-à-dire que l’Europe se dote d’une politique économique et fiscale, ou bien d’autres crises surgiront. Elles peuvent venir aussi bien de l’Allemagne que de la France, de l’Italie ou de l’Espagne. »

 

On sait très bien que le pilier fiscal – remarquez que Prodi « oublie » le pilier social – est inacceptable pour les néolibéraux qui font la pluie et le beau temps dans les institutions européennes.

 

Le professeur Prodi veut démontrer : « Dans un entretien au Monde [en octobre 2002], j’avais déclaré que le pacte de stabilité était stupide. Parce qu’il y a des années où il faut avoir des budgets excédentaires et d’autres où il faut faire du déficit. Treize ans plus tard, c’est encore plus évident : il est stupide, car il n’est qu’une norme arithmétique. A partir du moment où l’on a empêché la Commission de gérer le pacte de stabilité et où l’on a choisi la voie des égoïsmes nationaux, on a ouvert la voie à la crise grecque et à mille autres problèmes dans l’avenir. » On peut douter que la Commission aurait été plus efficace. Une gestion technocratique ne fait qu’empirer les choses, mais il est évident que l’ordolibéralisme allemand et l’intergouvernementalité – ou plutôt la non-Europe – sont les causes premières de cette crise.

 

Appel pour une Europe fédérale

 

Justement, les fédéralistes européens fustigent cette « non-Europe » et lancent un appel pour la construction d’une Europe fédérale.

 

Sur le fond, ils ont raison. Ils le font depuis 1945 ! Mais, on doute que la classe dirigeante les écoute. Ils recevront tout juste un baiser de ce gentil Jean-Claude Juncker…

 

Les établissements scientifiques fédéraux belges menacés

 

J’ai lancé sur mon compte Facebook un appel pour les institutions scientifiques fédérales (les musées royaux, la bibliothèque royale, l’observatoire, l’institut météorologique, l’institut des sciences naturelles, etc.) qui font l’objet de coupes budgétaires drastiques par le gouvernement libéral – extrême-droite de Charles Michel. Par deux fois, le conclave budgétaire s’attaque par haine de la recherche scientifique publique et par nationalisme flamand à ces établissements de réputation internationale.

 

Observatoire royal de Belgique et Institut royal météorologique, deux établissements scientifiques fédéraux menacés par l'extrême-droite flamande

Observatoire royal de Belgique et Institut royal météorologique, deux établissements scientifiques fédéraux menacés par l'extrême-droite flamande

 

Certes, cet appel est insuffisant. Il faut une mobilisation de masse. En espérant qu’il y aura une prise de conscience. Nous nous y attellerons à la rentrée.

 

Lorsqu’on attaque la science, les ténèbres s’abattent sur le monde.

 

Menaces sur les établissements scientifiques fédéraux

 

Les établissements scientifiques fédéraux (ils sont 11 dont les musées royaux, la bibliothèque royale, l’institut des sciences naturelles, l’observatoire, l’IRM, l’Institut d’aéronomie spatiale, etc.) qui ont déjà subi en 2014 des coupes budgétaires drastiques, sont à nouveau visés par le conclave budgétaire du gouvernement Michel qui se déroule maintenant.

 

Par ces nouvelles économies, ces institutions qui font la réputation scientifique et culturelle de la Belgique au niveau mondial, sont menacées dans leur existence.

 

En novembre 2014, 1600 chercheurs belges et étrangers, dont des professeurs de Princeton, Harvard, Oxford et d'autres universités réputées d'Europe et des États-Unis, ont exprimé dans une pétition adressée à la secrétaire d'État à la Politique scientifique, Elke Sleurs (N-VA), leur préoccupation au sujet des coupes budgétaires annoncées pour les établissements scientifiques fédéraux. Ils avaient déjà attiré l’attention des autorités « belges » sur les risques pour leur existence même que font prendre ces graves restrictions budgétaires.

 

En juillet 2015, le gouvernement en remet une couche. Cette deuxième offensive contre ces institutions qui ont le tort de rester fédérales peut leur être fatale.

 

Au nom des idéaux de progrès et de développement, une mobilisation est indispensable sur le plan politique, l’appel des chercheurs n’ayant rien donné.

 

Pierre Verhas

Auteur de l’histoire de l’Observatoire royal de Belgique (Académie royale de Belgique, 2014)

 

« Uranopole » prend quelques congés.

 

Pas de posts sur « Uranopole » avant la semaine prochaine. Quelque congé bien mérité ! Enfin, c’est nous qui le disons.

 

 

Pierre Verhas

 

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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 09:29

 

Le Parlement grec, comme prévu, a adopté le couteau sur la gorge ou le revolver sur la tempe (au choix…) l’accord de Bruxelles du 13 juillet au prix de la rupture de la majorité gouvernementale et de contestations sociales dans le pays.

 

Faisons cependant une pause avant de poursuivre la saga grecque. Un ami dont je ne citerai pas le nom – appelons-le Alan – mais qui se reconnaîtra, m’a envoyé une intéressante analyse qui mérite une réplique. Yanis Varoufakis a lui aussi fait une sorte de bilan de son ministère, ainsi qu’une analyse des accords du 13 juillet. Les économistes dénoncent un plan qu’ils jugent irréaliste. Enfin, décryptons l’interview dans le Soir du 15 juillet, d’un eurocrate de haut niveau, Mario Telò, professeur à l’ULB, ancien de l’Institut européen de la même Université et professeur à la LUISS (Université libre des Sciences sociales à Rome).

 

Qu’ils sont agaçants ces prêcheurs de l’Europe libérale quand ils vous toisent avec le regard supérieur et le sourire entendu, vous prenant comme des minus habens parce que vous vous obstinez à ne pas comprendre les évidences qu’ils vous assènent !

 

C’est cela le coup d’Etat !

 

Ce qu’il s’est passé au Conseil européen des 12 et 13 juillet ? Rien que du classique. Il ne s’agit que de négociations « institutionnalisées » au sein des Conseils (l’Eurogroupe et le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement) « soutenus par la Commission et la BCE ». M. Telò oublie de préciser que le FMI qui était présent.

 

Mario Telò, professeur à l'ULB et à l'Université libre des Sciences sociales à Rome, ancien de l'Institut européen de l'ULB défend bec et ongle les institutions européennes.

Mario Telò, professeur à l'ULB et à l'Université libre des Sciences sociales à Rome, ancien de l'Institut européen de l'ULB défend bec et ongle les institutions européennes.

 

Premier aveu : l’autorité politique, c’est officiellement le Conseil européen. La Commission n’est là que comme gardienne des traités et a un droit de proposition. Elle n’intervient pas – selon lesdits traités – dans le processus de décision. Cela, c’est la théorie. En réalité, comme déjà écrit dans les articles précédents, c’est le Conseil plus la Troïka (BCE, FMI, Commission) qui ont pris ensemble la décision politique. Mario Telò n’y voit là aucune violation des traités.

 

Au-delà du juridisme, cette procédure « nouvelle » pose un problème politique fondamental : des institutions administratives et financières interviennent dans le processus politique, voire y sont dominantes. On ne dispose que de témoignages parcellaires, mais ce ne serait pas une surprise. Or, ni la BCE, ni la Commission ne peuvent participer à la décision politique. Et encore moins le FMI qui est une organisation mondiale et non européenne.

 

C’est cela le coup d’Etat ! Et il ne sera pas sans conséquences.

 

Vient ensuite le sophisme. Sur ce qui s’est passé, M. Telò dit que l’UE est « une énorme machine à négocier » - cela, on s’en est aperçu ! – et que le résultat a été atteint non par un diktat de Merkel ou des pourparlers franco-allemands mais par un accord multilatéral.

 

Comme si, dans cette négociation, les rapports de force s’étaient neutralisés. Or, toutes les relations diffusées sur ce Conseil sont unanimes : l’accord a été imposé par une coalition entre l’Allemagne et ses « satellites » avec en plus les Pays Bas, l’Espagne, le Portugal et l’Italie. La Belgique a logiquement suivi l’Allemagne. Hollande qui souhaitait un compromis a été isolé, même s’il crie victoire.

 

Hollande est resté le « premier secrétaire ».

 

Au sujet du président français, on a l’impression qu’il est resté le premier secrétaire du PS français à vouloir à tout prix chercher la synthèse entre les différentes opinions émises. Or, il est sans doute, de par sa culture politique, incapable de comprendre qu’on ne peut faire la synthèse entre des conceptions de la société diamétralement opposées. Il faut faire un choix ! Et, dans son choix, il a toujours cédé à celui qu’il a appelé très imprudemment son principal ennemi : la finance.

 

Et en termes de « synthèse », Alexis Tsipras a parfaitement compris ce que cela signifie !

 

François Hollande tente-t-il de consoler ou d'écraser Alexis Tsipras ?

François Hollande tente-t-il de consoler ou d'écraser Alexis Tsipras ?

 

Dans les institutions européennes, le rapport de forces dans un système intergouvernemental se joue de facto entre les pays les plus importants, les autres s’accrochant au plus fort selon leurs intérêts.

 

Dans les faits, le professeur Telò pense que l’Allemagne a cédé sur beaucoup de points, comme « le possible » allongement de l’échéance de la dette grecque – il n’y a aucun accord là-dessus – et le troisième plan d’aide à la Grèce « à concurrence de 82-87 milliards malgré les difficultés pour les pays créditeurs ». Il ne précise pas que cette « aide » ne peut être accordée à la Grèce qu’après avoir effectué une série impressionnante de réformes en un minimum de temps. Il ne s’agit donc pas d’une aide, mais d’un prêt assorti des conditions extrêmement drastiques qui sont dénoncées par tous. Enfin, pour François Hollande et Mario Telò, c’est « la victoire de l’Europe de la solidarité ». Et Telò ajoute que « cette solidarité relance l’Euro comme projet politique. » Tout dépend ce qu’on entend par solidarité…

 

Le président français a ajouté : « L’objectif était de faire en sorte que la zone euro puisse être préservée dans son intégrité, dans son unité, dans sa solidarité ». En clair, c’est l’Euro qu’il fallait sauver et non la Grèce en dépit de la terrible crise humanitaire qu’elle vit.

 

Le pouvoir politique européen est exercé par la finance.

 

En effet, il y a un aspect politique fondamental. Et on rejoint ici les propos de mon ami Alan. Il écrit (en anglais) :

 

« This is the point at which “power politics” have come into play.

 

“Alexis Tsipras believes the existing deal is a disaster and says he has a democratic mandate to demand changes. And this exposes democracy's limits within the European Union. The German finance minister Wolfgang Schaeuble says: "Elections change nothing. There are rules".

 

The president of the European Commission Jean-Claude Juncker said "there can be no democratic choice against the European treaties. One cannot exit the euro without leaving the EU".”

 

We now know clearly that the electorate of a participating state in the Eurozone cannot elect a government that does not want to apply the rules of that zone. It cannot apply an economic policy that goes against the common policy of the zone. In 2012 the newly-elected French President, François Hollande, immediately realised that he could not honour his election pledge of opposing the “balanced budget” “règle d’or” being introduced at that time. He quickly realised that the “balance of power” inside the Eurozone was favourable to the group of countries that wanted to impose this rule.

 

In 2015 we have had another similar lesson. The Greek electorate twice voted in favour of a political party that opposed the economic policy that had been agreed by the member states of the Eurozone. The Greek government tried to negotiate with the other member states of the Eurozone but, even with its electoral support, it could not convince its partners inside to change their stances.

 

Where does POWER come into this analysis? “POLITICAL POWER” is the ability to force the other party to act as one wishes. “Political Power” is exercised by using two instruments, namely finance and/or military force. Inside the European Union in general and the Eurozone in particular, “political power” is only exercised by using finance. It is the ability to give or refuse financial aide.

 

Et Alan tire une première conclusion :

 

« The current Greek crisis is an important lesson and eye-opener for the citizens of the European Union. Those who had illusions now see clearly how the Eurozone functions. The rules will most probably be applied much more strictly in the future. Those member states, such as Finland, Germany and The Netherlands, that have the financial power to give or refuse aide have now decided to exercise that power. Politically, they have chosen to make a statement. Even after the Greek electorate voted in favour of the political stance of its government, the other member states did not budge in their refusal to accept the policy for which the Greek electorate had voted. Knowing that the Greek banks were closed and that finance was drying up inside Greece they waited until the uncomfortable facts on the ground forced the Greek government to accept what it and the Greek electorate had just rejected. Mr. Tzipras’s political legitimacy was no match for real “political power”. »

 

Ainsi, tout en n’émettant pas de jugement de valeur, Alan démontre que les règles régissant la monnaie unique relèvent d’une seule politique définie par les traités dont l’arme est la finance et des élections ou la volonté de changement émise par un gouvernement n’y changeront rien.

 

Enfin, Alan écrit en prônant une autre conception de l'économie plus axée sur l'intérêt général, tenant compte du facteur social :

 

« With this lesson in mind, how should the electorates of other Eurozone and EU countries react? In the “realpolitics” of the Eurozone, the European Union and the world they have to arm their states with finance. They have to work hard in order to produce the goods and services that sell in today’s and tomorrow’s markets. This means producing the best quality goods and services so that they are “competitive”. This will generate the tax revenues for their state so that these institutions can provide the public services that the citizens need and want and, at the same time, ensure strong public finances that provide political power. That is what “realpolitics” means today. »

 

Politique ou idéologique ?

 

Dès lors, le professeur Mario Telò a raison quand il parle de l’Euro comme instrument politique. Mais, ici, on confond « politique » et « idéologique ». Remarquons au passage qu’il n’utilise jamais le mot de « démocratie ».

 

Mais, cette rigueur tant louée est en réalité une formidable escroquerie.

 

Dans une interview publiée par La Libre Belgique et Libération ce 15 juillet, Joseph Stiglitz met les points sur les i : « C’est une question de gouvernance politique. Mais, elle n’existe pas ou, plutôt, elle ne sert aujourd’hui qu’une idéologie et la logique des seuls intérêts financiers, une alliance qui n’a jamais fait bon ménage. Le monde de la finance et les banquiers, les plus grands avocats du laissez-faire économique, ont pourtant prié pour que les Etats volent à leur secours en les arrosant de centaines de milliards de dollars pour les sauver du naufrage. Et ce sont les mêmes qui ont multiplié le lobbying pour que le plan d’aide à la Grèce soit le plus sévère possible. L’hypocrisie, là encore, est générale. »

 

Joseph Stiglitz est particulièrement remonté contre l'Allemagne de Merkel et de Schläube.

Joseph Stiglitz est particulièrement remonté contre l'Allemagne de Merkel et de Schläube.

 

Et là, on touche le fond du problème. Yanis Varoufakis dans l’analyse de son action comme ministre des Finances grec avait parfaitement compris que l’enjeu était idéologique. Ou bien, on s’agrippait au dogmatisme monétariste qui prévaut au sein de la zone Euro depuis la création de l’Union économique et monétaire et de la monnaie unique, ou bien, on y ajoutait un zeste de mesures keynésiennes destinées à la relance de l’économie grecque paralysée depuis cinq années par les fameux « mémoranda », l’accord du 13 juillet n’étant en définitive qu’un troisième « mémorandum », mais bien pire que les précédents. On a voulu punir ces méchants Grecs qui refusent de s’agenouiller devant les idoles de la pensée ultralibérale.

 

L’ex-ministre des Finances grec note en outre : l'Eurogroupe n'est pas un lieu de débat, mais un cénacle où l'on prend des décisions, coûte que coûte. Comme s'il était impossible de combiner expertise économique et prise de décision efficace. Comme si tout débat d'idées n'avait pas sa place à Bruxelles.

 

Forcément, les traités depuis Maastricht sont imprégnés par l’idéologie monétariste et tout débat à ce sujet est dès lors sans objet. Ou bien, on applique à la lettre le catéchisme néolibéral ou, l’on se retire dans les ténèbres extérieures.

 

Le viol de la démocratie

 

Et comme on vient de le voir, on a aussi violé la démocratie. Les règles régissant l’Union économique et monétaire étant supérieures à la volonté des peuples, il n’a été tenu aucun compte du référendum du 5 juillet. Stiglitz précise : « Certes, la politique de la zone Euro n’a jamais été un projet très démocratique. La plupart des Etats-membres n’ont pas cherché l’approbation des citoyens pour remettre la souveraineté monétaire de la zone entre les mains de la BCE. Mais au moins, il y avait une vision commune, une forme d’entraide et de solidarité. Cette vision-là est révolue. » Ajoutons que l’entraide et la solidarité évoquées par Joseph Stiglitz ont été dès le départ proscrites par les dispositions du traité de Maastricht, puisqu’il est interdit à la BCE d’apporter une aide à un Etat en difficulté. Tout doit se faire par l’intermédiaire des banques. Et on sait depuis la dénonciation faite il y a trois ans dans « le Monde » par Michel Rocard et Pierre Larrouturou que les prêts accordés par la BCE aux banques privées sont à des taux ridiculement bas par rapport à ceux des emprunts que les Etats sont contraints de leur contracter.

 

Bref, les propos tenus par Juncker – « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités » - s’appliquent à la lettre dans les décisions prises par le Conseil européen. C’est la concrétisation juridique et politique du « TINA » thatchérien !

 

En outre, cela vole bas entre économistes. L'équipe d'économistes gravitant autour de Merkel n'hésite pas à qualifier Krugman et Stiglitz de « paléo-keynésiens ». Là aussi, le débat n'est pas de mise !

 

Mais beaucoup s’accordent pour dire que cette folie ne peut durer. Le plan du 13 juillet est inapplicable. Et l’on se pose la question si, derrière ces excès, sachant pertinemment que cela ne marchera pas, ne se cache pas la volonté de procéder in fine au Grexit prétextant que la Grèce est décidément incapable de se sauver en dépit de l’aide accordée.

 

Les apprentis-sorciers ne pensant et n’agissant que dans leur carcan idéologique risquent dès lors de provoquer un cataclysme qui pourrait à terme entraîner la fin de l’Union européenne avec toutes les conséquences sociales, économiques, politiques et géopolitiques.

 

Pierre Verhas

 

Prochain article : Grèce : les conséquences géopolitiques

 

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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 14:47

 

« L’accord » arraché au sommet des chefs d’Etat de la zone Euro ce lundi 13 juillet à l’heure du laitier à Bruxelles marque la fin de l’illusion européenne.

 

Aujourd’hui, on voit qu’il n’y a pas – et qu’il n’y a sans doute jamais eu – de solidarité européenne. Seul, l’intérêt des créanciers – c’est-à-dire des banques – compte. Et ne nous faisons pas d’illusion. La Grèce ne sera pas le seul pays à subir une terrible humiliation comme celle de lundi. Les autres pays endettés de l’Union européenne suivront sous peu.

 

Et n’accusons pas Alexis Tsipras. On a parlé de capitulation, on l’a traité de traître. Non seulement, il subit la violence de ses « partenaires » européens, mais en outre, les « purs et durs » de la gauche européenne tranquillement installés dans leurs fauteuils jouent les Fouquier-Tinville.

 

Angela Merkel en conversation avec Martin Schultz, le Président du Parlement européen. A l'arrière paln (de dos) le "tweeter" Charles Michel, François Hollande, Jean-Claude Juncker et Alexis Tsipras juste avant l'ouverture du Sommet du 13 juillet.

Angela Merkel en conversation avec Martin Schultz, le Président du Parlement européen. A l'arrière paln (de dos) le "tweeter" Charles Michel, François Hollande, Jean-Claude Juncker et Alexis Tsipras juste avant l'ouverture du Sommet du 13 juillet.

 

Voici ce qu’en dit un militant grec, Alex Andreou : « Nous nous excusons devant les marxistes du monde entier que la Grèce refuse de commettre son suicide rituel pour faire avancer la cause. Vous, vous avez souffert depuis votre canapé. (…) Comme ça vous est facile d'être idéologiquement purs quand vous ne risquez rien. Quand vous n'affrontez pas de pénuries, l'effondrement de la cohésion sociale, les conflits sociaux, la vie et la mort. Comme c'est facile de demander un accord qui clairement ne serait jamais accepté par le moindre des États-membres. Comme sont faciles les décisions braves quand votre peau n'est pas en jeu, quand vous ne comptez pas, comme je le fais, les dernières 24 doses du médicament qui empêche votre mère d'avoir une attaque. »

 

Le jusqu’auboutisme de la gauche radicale est insupportable, inefficace et fait le jeu de l’adversaire. Le marché que Tsipras avait en main : ou passer sous les fourches caudines de la Troïka, car ce fut elle qui était présente avec les chefs d’Etat, ou jeter la Grèce dans une misère encore pire qu’aujourd’hui.

 

Les dés étaient pipés au départ.

 

Un Grexit aurait signifié la ruine totale du pays des Hellènes. L’ancien ministre des Finances Yanis Varoufakis l’a récemment démontré sur son blog : « Le drame financier de la Grèce a dominé les titres depuis cinq ans pour une raison : le refus entêté de nos créanciers de permettre un allégement indispensable de la dette. Mais, en dépit du bon sens, contre le verdict du FMI et contre les pratiques quotidiennes des banquiers face à des débiteurs stressés, pourquoi résistent-ils à une restructuration de la dette ? La réponse ne peut pas être trouvée dans l’économie parce qu’elle réside au fond dans le labyrinthe politique de l’Europe.

 

Yanis Varoufakis avec son successeur Euclide Tsakalotos

Yanis Varoufakis avec son successeur Euclide Tsakalotos

 

En 2010, l’état grec est devenu insolvable. Deux options cohérentes avec l’adhésion dans la zone euro se sont présentées : la raisonnable, que tout banquier décent recommanderait – la restructuration de la dette et la réforme de l’économie ; et l’option toxique – l’extension de nouveaux prêts à une entité ruinée, en faisant semblant de croire qu’elle demeure solvable.

 

L’Europe officielle a choisi la deuxième option, laissant des banques françaises et allemandes exposées à la dette publique grecque, sans se préoccuper de la viabilité socio-économique de la Grèce. Une restructuration de dette aurait impliqué des pertes pour les banquiers sur leurs titres de dette grecque. Evitant soigneusement d’avouer aux parlements que les contribuables devraient à nouveau payer pour les banques au moyen de nouveaux prêts insoutenables , les fonctionnaires de l’UE ont présenté l’insolvabilité de l’état grec comme un problème de liquidités et ont justifié le « plan de sauvetage » comme un cas de « solidarité » avec les Grecs.

 

Pour encadrer le transfert cynique des pertes privées irrémédiables sur les épaules des contribuables comme un exercice « de qui aime bien châtie bien » , une austérité record a été imposée à la Grèce, dont le revenu national – à partir duquel les nouvelles et vieilles dettes devaient être remboursées – a, en retour, diminué de plus d’un quart. Les connaissances mathématiques d’un enfant de huit ans suffiraient pour savoir que ce processus ne pouvait pas bien se terminer. »

 

En définitive, l’accord du 13 juillet ne fait que renforcer violemment cette politique au détriment du peuple grec. Mais un Grexit aurait été encore pire, malgré les propos de certains gauchistes qui, curieusement, rejoignent certains néolibéraux comme Luc Coene en l’occurrence (voir l’Echo du 14 juillet). Varoufakis raconte : « La menace de Grexit a eu des hauts et des bas dans l’histoire. En 2010, elle a mis une peur de tous les diables dans le cœur et l’esprit des financiers puisque leurs banques étaient bourrées de dette grecque. Même en 2012, quand le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, a décidé que le prix du Grexit était un « investissement » intéressant, comme moyen de discipliner la France, cette perspective a continué à flanquer une trouille bleue à presque tout le monde.

 

Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand dont l'intransigeance empêche tout compromis.

Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand dont l'intransigeance empêche tout compromis.

 

Lorsque Syriza est arrivé au pouvoir en janvier dernier et comme pour confirmer ce que nous affirmions, c’est à dire que les « sauvetages » n’avaient rien à voir avec le fait de sauver la Grèce (et tout à voir avec le ring fencing de l’Europe septentrionale (NDT – ring fencing : préserver les activités de banques commerciales des fluctuations de marchés et des risques financiers spécifiques aux banques d’investissement) ), une grande majorité dans l’Eurogroupe – sous la tutelle de Schäuble – avait adopté le Grexit comme sa solution préférée ou comme arme de choix contre notre gouvernement.

 

Les Grecs, à juste titre, tremblent à la pensée de leur expulsion de l’union monétaire. Sortir de la monnaie commune, ce n’est pas comme si on sectionnait un tendon important, comme la Grande-Bretagne l’a fait en 1992, illustré par ce célèbre épisode où Norman Lamont l’a annoncé en chantant sous la douche, le matin où la sterling a quitté le mécanisme de taux de change (ERM) européen. Hélas, la Grèce n’a pas de devise relié avec avec l’euro par un tendon que l’on peut couper. Elle a l’euro – une devise étrangère complètement administrée par un créancier hostile à la restructuration de la dette non viable de notre nation.

 

Pour sortir, nous devrions créer une nouvelle devise à partir de cette rupture. Dans l’Irak occupé, l’introduction d’un nouveau papier-monnaie a pris presque une année, environ 20 Boeing 747s, la mobilisation de la puissance des militaires américains, trois sociétés d’imprimerie et des centaines de camions. Faute d’un tel soutien, le Grexit serait l’équivalent de l’annonce d’une grande dévaluation plus de 18 mois à l’avance : le meilleur moyen pour liquider tout le stock de capital grec et le transférer à l’étranger par tous les moyens disponibles.

 

Avec le Grexit renforçant la BCE grâce aux retraits massifs induits, nos tentatives de remettre la restructuration de dette sur la table de négociation sont tombées dans de sourdes oreilles. Maintes et maintes fois on nous a dit que c’était une affaire pour un futur non défini qui suivrait l’achèvement réussi du « programme » – un prodigieux remake de « Catch-22″ (film de Guerre parodique), puisque le « programme » ne pourrait jamais réussir sans une restructuration de dette. »

 

Certes, dans la perspective du Grexit, l’ancien ministre des Finances a proposé de créer provisoirement une monnaie « intermédiaire » appelée IOU, comme il l’écrit plus haut, mais cette idée a été vite enterrée. Alexis Tsipras l’a clairement dit dans son discours au Parlement européen : « Si mon objectif avait été de mener la Grèce hors de l’euro, je n’aurais pas, immédiatement après la fin du scrutin, fait les déclarations que j’ai faites et interprété le résultat du référendum, non comme un mandat pour rompre avec l’Europe, mais comme un mandat pour renforcer nos efforts de négociation afin de parvenir à un meilleur accord ».

 

Alexis Tsipras avec le président du Conseil européen Donald Tusk, à sa gauche le ministre grec des Finances Euclide Tsakalotos.

Alexis Tsipras avec le président du Conseil européen Donald Tusk, à sa gauche le ministre grec des Finances Euclide Tsakalotos.

 

Cette déclaration confirme ce qui a été dit pendant la courte campagne référendaire : le résultat du référendum a un but spécifique, à savoir la négociation. Et, contrairement à ce que pense l’extrême-gauche, c’est le mandat que le peuple grec a donné à Tsipras en votant « non » au référendum.

 

L’erreur du Premier ministre grec a été de penser que ses « partenaires » européens tiendraient compte de l’expression du peuple de Grèce. Le piège s’est donc refermé.

 

Peu de biscuits dans la corbeille

 

Alexis Tsipras a donc repris les propositions de l’Eurogroupe du 26 juin (et non du 25…) comme base de discussion pour la réunion de l’Eurogroupe du 11 juillet. Le Sommet prévu dimanche 12 d’abord pour les 28 Etats-membres, a été limité aux 19 Etats de la zone Euro. Il a duré 17 heures et on sait ce qu’il en est advenu.

 

Le Premier grec a pensé qu’il suffirait de revenir avec les propositions du 26 juin et qu’il arrivait renforcé par le référendum du 5 juillet. Première erreur. Il n’avait pas de biscuits dans sa corbeille.

 

La Grèce, pour en sortir, a besoin d’un prêt considérable – environ 85 milliards d’Euros. Pour l’accorder, les chefs d’Etat ont exigé de nouvelles conditions encore plus drastiques que les précédentes. Comme l’écrit Ludovic Lamant, le correspondant de Mediapart à Bruxelles : « Soit il [Tsipras] accepte, renie une bonne partie de ses promesses, se met en danger politiquement. L'affaire risque de provoquer une nouvelle crise politique à Athènes cette semaine. Mais au moins, le Grexit est évité – pour un temps. Soit il s'y oppose, claque la porte du sommet, et les banques grecques dès lundi sont menacées d'effondrement, en l'absence du signal politique des dirigeants de la zone euro nécessaire au déblocage d'un nouveau plan d'aide. »

 

Le pistolet sur la tempe

 

En réalité, de sommet de la « dernière chance » en sommet de la « dernière chance », les Européens les plus durs, en particulier les Allemands, cherchaient le pourrissement. Ils montrent par là que depuis le 25 janvier – l’arrivée au pouvoir de Syriza à Athènes – il n’y a jamais eu de véritables négociations. C’était diktat sur diktat à prendre ou à laisser avec la perspective d’une exclusion de la Grèce de la zone Euro.

 

Ludovic Lamant ajoute : « En une nuit, celui qui a été élu avec 36 % des voix en janvier dernier, encore renforcé par la victoire du 'non' au référendum (61 % des suffrages) en juillet, a dû consentir de nouvelles concessions majeures, sous la pression du Grexit. Tsipras avait promis aux citoyens grecs qu'un 'non' au référendum le renforcerait dans la négociation à Bruxelles. Mais c'est l'inverse qui s'est produit. Les créanciers sont allés jusqu'à définir le contenu d'une loi et fixer le jour de son adoption au parlement. » Et, à la fin de cette terrible nuit, Tsipras a dit : « Le reste des propositions, c'est OK, mais pas vraiment OK... Disons qu'avec un pistolet sur votre tempe, vous diriez aussi OK à tout. »

 

Un coup d’Etat européen

 

Quand on lit le texte de « l’accord », ou plutôt du nouveau « mémorandum », tous les principes fondamentaux ont été violés. D’ailleurs, la réaction de l’économiste et prix Nobel américain Paul Krugman est édifiante : « Même si vous prenez Tsipras pour une andouille incompétente, même si vous souhaitez ardemment écarter Syriza, son parti, du pouvoir, et même si vous êtes favorable à la perspective d'éjecter ces Grecs agaçants hors de la zone euro, même dans ce cas-là la liste des demandes de l'Eurogroupe est de la pure folie », s'indigne Paul Krugman dans le New York Times.

 

Paul Krugman est particulièrement indigné par l'accord proposé à la Grèce.

Paul Krugman est particulièrement indigné par l'accord proposé à la Grèce.

 

Le Nobel d'économie ne cache pas son accord avec le hashtag #thisisacoup lancé par des internautes pour dénoncer un coup d'Etat de l'Allemagne contre la Grèce. Les efforts demandés à Athènes « dépassent la sévérité, ils recèlent un esprit de vengeance, la destruction totale de la souveraineté nationale et effacent tout espoir de soulagement ».

 

On assiste à « une grotesque trahison de tout ce que prétend être le projet européen. » Pour Krugman, « l'argumentation économique est devenue presque secondaire. Durant les deux dernières semaines, nous avons tout simplement constaté qu'être membre de la zone euro signifie que votre économie peut être détruite si vous sortez des rangs. »

 

Et d'asséner : « Le projet européen vient de subir un coup terrible voire fatal. Et quoique vous pensiez de Syriza ou de la Grèce, ce ne sont pas les Grecs qui ont porté ce coup. »

 

L’Union européenne a sa première colonie.

 

Le paquet de mesures contenu dans l’accord du 13 juillet revient à coloniser la Grèce. Désormais, elle perd toute souveraineté. Et c’est là le piège de l’Euro. Les règles imposées depuis Maastricht jusqu’au TSCG impliquent qu’un Etat qui en dévierait, serait mis sous la tutelle de l’Union européenne. Cela n’est d’ailleurs pas nouveau pour la Grèce, puisqu’elle est déjà soumise depuis trois ans aux diktats de la fameuse Troïka.

 

Tout d’abord, ni le gouvernement, ni le parlement grec n’ont un pouvoir d’initiative. L’accord leur donne un délai exceptionnellement court pour adopter une série de réformes fondamentales.

 

Mercredi 15 juillet : un texte de loi qui contient certaines « actions prioritaires » chères aux créanciers. Parmi les dispositions attendues, un nivellement des systèmes de TVA (y compris une hausse de la TVA pour les îles, a priori) et une réforme du système de retraite, soit deux des sujets les plus sensibles sur lesquels les négociations s'étaient crispées depuis cinq mois.

 

L’application complète du TSCG. Donc des coupes budgétaires automatiques en cas de dépassement.

 

Lundi 20 juillet : Réformer et « dépolitiser » l’administration avec l’aide de la Commission européenne.

 

Mercredi 22 juillet : une réforme du code judiciaire afin d’accélérer les procédures et réduire les coûts.

 

En même temps, des parlements nationaux – dont le Bundestag – doivent se prononcer sur le principe d’une nouvelle aide.

 

Il faudra aussi que Tsipras fasse annuler toutes les mesures prises par le gouvernement et la majorité actuelle qui visaient à supprimer celles de la Troïka. Ce point sera très dur à obtenir pour Tsipras : il oblige le Parlement à se désavouer !

 

« Si tous ces signaux sont au vert, rien n'est encore réglé : de véritables négociations vont s'ouvrir pour négocier le détail d'un « mémorandum » – ce sera le troisième depuis le début de la crise grecque. Une liste de réformes est déjà identifiée. L'enveloppe globale sera comprise entre 82 et 86 milliards d'euros, à débloquer sur trois ans, jusqu'en 2018 ».

 

Vient ensuite le train des privatisations qui doivent être achevées en 2018. Il est prévu un fonds pour les recettes issues des privatisations qui devait – initialement – être installé au Luxembourg et géré par des fonctionnaires européens de la BEI basée aussi dans ce paradis fiscal cher au président de la Commission européenne. Tsipras a obtenu que ce fonds soit installé en Grèce et géré par des fonctionnaires grecs. En outre, il est prévu 50 milliards pour ce Fonds, alors que les privatisations rapporteraient au maximum 17 milliards. Ce Fonds serait destiné à rembourser les créanciers et pour une petite partie (2 milliards !) à des investissements dans le pays.

 

Enfin, le FMI dont les Grecs ne voulaient plus entendre parler, reste bien accroché au système, les Européens en ayant fait une condition préalable.

 

C’est l’indignation générale

 

Nous avons vu la réaction de Paul Krugman face à ce plan. « C'est la dictature d'une idéologie », ajoutait, de son côté, l'eurodéputé Ecolo Philippe Lamberts, dimanche soir, avant la conclusion de l'accord. L'élu estime que l'Europe était en train de mettre « la démocratie grecque sous tutelle comme pourraient le faire les pires régimes colonialistes ». En Espagne, où le suivi du feuilleton grec passionne, les leaders « indignés » d'Ada Colau, la maire de Barcelone, à Pablo Iglesias, sont montés au créneau pour dénoncer ce « coup » dès dimanche soir.

 

L'eurodéputé Ecolo Philippe Lamberts est plus que critique à l'égard de l'accord du 13 juillet.

L'eurodéputé Ecolo Philippe Lamberts est plus que critique à l'égard de l'accord du 13 juillet.

 

Même certains fonctionnaires européens de premier plan ont réagi, comme l'ex-commissaire européen à l'emploi et aux affaires sociales sous Barroso II, le social-démocrate hongrois Laszlo Andor qui a exprimé dimanche soir son indignation sans détour, évoquant « l'arrogance, le cynisme et l'incompétence » de ceux qui évoquent un Grexit provisoire.

 

Le pire pouvoir

 

Nul ne sait ce qu’il va se produire. Il y aura probablement une crise politique en Grèce. Une grande partie des députés Syriza ne pourront voter ce plan. Tsipras devra donc s’appuyer sur l’opposition de droite et social-démocrate.

 

Enfin, on peut se poser une question fondamentale : ce plan marchera-t-il mieux que les autres ? Rien n’est moins sûr. Comme le rappelle l’économiste Paul De Grauwe, cinq ans d’austérité en Grèce, c’est cinq ans de récession. Cela va donc être pire.

 

La Grèce est désormais colonisée par les transnationales et les banques essentiellement allemandes. Cette colonisation a un seul objectif : instaurer une dictature ultralibérale, en Grèce d’abord, dans toute l’Europe ensuite.

 

Peu importe la dette pour les dirigeants européens. Depuis le début, cette question n’a jamais été sérieusement posée dans les négociations. La réalité est la volonté d’écraser un Etat pour mettre à la place le plus dangereux pouvoir qui existe : celui de la finance.

 

Mais, ces Messieurs dames ne doivent pas crier victoire trop tôt. Ce plan est tellement déséquilibré qu’il peut s’effondrer de lui-même. François Leclerc qui collabore au blog de Paul Jorion écrit ce 14 juillet : « Ils ne croient tellement pas à leur plan qu’ils ne sont pas prêts à y mettre un sou de plus. Et ils en sont à étudier des bricolages qui posent des problèmes juridiques, ne sont pas suffisants, ou rencontrent des vétos. 12 milliards d’euros sont recherchés et ne sont pas trouvés ! La prochaine grosse échéance de la Grèce est dans six jours, envers la BCE, et un défaut entrainerait la suppression des liquidités d’urgence et l’effondrement immédiat des banques, suivi d’une sortie de la zone euro en catastrophe.

 

Wolfgang Schäuble et ses alliés, notamment finlandais, jouent la montre et pourraient créer un fait accompli. Le ministre allemand a proposé que des IOU (I Owe You = je vous dois) soient émis par le gouvernement grec pour compléter ce qui manquera du bricolage s’il est trouvé. Il continue de savonner la planche et a déjà annoncé qu’il va falloir renforcer l’union monétaire… à sa manière. » Il s’obstine dans le Grexit, le vieux renard teuton !

 

Des réactions peuvent venir d’autres pays qui ne veulent en aucun cas subir le même sort que la Grèce. Et puis, que feront les voisins de l’Union européenne, comme la Russie, par exemple.

 

En Europe, si l’on s’obstine un mouvement de résistance peut surgir d’un moment à l’autre et c’est même à espérer.

 

 

Pierre Verhas

 

Prochain article : L’accord du 13 juillet et l’avenir de l’Europe

 

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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 09:22

 

C’est un raz de marée de « non » au référendum du 5 juillet. Toutes les régions grecques ont voté majoritairement contre le plan de l’Union européenne du 25 juin.

 

Le choix était entre la peur et la résistance aux diktats de la Troïka qui jettent les Grecs et particulièrement les plus démunis dans la pire des pauvretés, qui empêchent son gouvernement d’agir en fonction des intérêts du peuple et non en fonction de ceux des seuls « créanciers ». C’est la résistance qu’il l’a emportée et largement ! Plus de 61 % ! C’est un « non » franc et massif. Du jamais vu !

Alexis Tsipras peut savourer son triomphe !

Alexis Tsipras peut savourer son triomphe !

 

Cependant, toutes les forces de la réaction étaient rassemblées pour le « oui » : les télévisions privées, on a fait venir un animateur vedette des médias français, la presse était déchaînée et même l’Eglise orthodoxe qui soutenait Syriza depuis le 25 janvier, s’est ralliée au camp du « oui ». Et n’oublions pas les médias européens qui ont fait un terrible agitprop. Et, last but not least, Juncker et Schultz qui se sont mêlés directement d’une campagne d’un pays souverain ! Mal leur en prit, d’ailleurs !

Juncker ne montrera plus son "affectueux" paternalisme devant les médias.

Juncker ne montrera plus son "affectueux" paternalisme devant les médias.

 

Les médias ont en effet joué un rôle scandaleux. Tous, sans exception, se sont mobilisés pour le « oui ». Les pires assertions ont été lancées. De faux sondages ont été effectués. Tout a été fait pour faire peur aux Grecs, mais aussi aux Européens. Le « non » serait un tsunami qui emporterait l’Europe, notre liberté et notre bien-être.

 

Les moralistes

 

Mais cela ne suffit pas. On fait la morale aux vilains Grecs assimilés à la cigale de La Fontaine.

 

Paul De Grauwe pense avec bon sens qu’il « est inutile de poursuivre les mesures d’austérité si elles n’atteignent pas leur objectif. N'est-ce pas absurde ? » Il y a pourtant bien une logique sous cette apparente absurdité mais une logique irrationnelle d'un point de vue économique, une logique qui relève d'une dimension morale : il faut punir les fautifs. « L'idée de base, c'est qu'une punition est nécessaire : si on ne punit pas, ils ne vont pas se réformer... Ça devient presque religieux. C'est cette dimension morale, moralisante, qui crée les conditions politiques dans lesquelles toute cette politique d'austérité peut émerger. Et c'est aussi une situation qui rend un accord très difficile ».

 

Paul De Grauwe, professeur à la London Scholl of Economics dénonce les "moralisateurs".

Paul De Grauwe, professeur à la London Scholl of Economics dénonce les "moralisateurs".

 

Et on va plus loin : la Grèce représente un danger pour l’Europe et pas seulement sur le plan financier ! Les propos des « sages » de l’Europe comme Jacques Delors, le président de la Commission européenne qui a fondé le marché unique et qui a mis Maastricht sur les fonts baptismaux, Pascal Lamy, l’ancien patron de l’OMC et Antonio Vitorino, ancien commissaire européen portugais, tous trois catalogués sociaux-démocrates, sont révélateurs de leur vision étriquée de l’Union européenne.

 

La Grèce demeurera un problème européen quel que soit le résultat du référendum de dimanche et ce problème n'est pas seulement économique et financier mais aussi géopolitique, estiment-ils dans une tribune publiée ce week-end dans la presse européenne. Pour les trois dirigeants de l'Institut Jacques Delors, « Penser que notre Europe doit considérer la crise grecque que sous l'angle des conséquences économiques et financières d'une sortie de la Grèce de l'union monétaire serait une erreur.

 

Jacques Delors considère que la Grèce est un danger géopolitique.

Jacques Delors considère que la Grèce est un danger géopolitique.

 

« Il s'agit d'appréhender l'évolution de la Grèce dans une perspective géopolitique, comme un problème européen et qui le demeurera », écrivent- ils. Il conviendrait de ne pas regarder la Grèce avec les seules lunettes du Fonds monétaire international mais aussi avec celles de l'Organisation des nations unies. « C'est-à-dire comme un pays appartenant à des Balkans dont l'instabilité n'a guère besoin d'être encouragée en ces temps de guerre en Ukraine et en Syrie et de défi terroriste, sans oublier la crise migratoire. »

 

Voilà donc la Grèce considérée comme un danger majeur dans tous les domaines ! Ces propos sont clairs. L’élite européenne veut se débarrasser de la Grèce. Il est vrai qu’elle correspond de moins en moins au « modèle libéral » et qu’elle se « désoccidentalise » de plus en plus.

 

La débâcle des médiacrates

 

Les médiacrates (néologisme volontaire), eux aussi, se sont surpassés. La palme de la déclaration la plus abjecte revient à l’affairiste Alain Minc : « Si les Grecs votent non et sortent de l’Euro, et donc inventent une monnaie hyper-dévaluée, l’État grec, enfin ce qui tient lieu d’État parce que c’est déjà un État un peu faiblard, va s’effondrer. Alors on va avoir une espèce de Libye de religion chrétienne orthodoxe, à un endroit qui est un endroit stratégique. » Cela rejoint nos vieux « sages ».

 

Et nous avons évoqué BHL, Leparmentier (Le « Monde »). Leurs tweets valent leur pesant d’or, pardon d’Euros.

 

BHL

 

 

Les twwets de BHL sont à mourir de rire ! Au secours le Gloupier !

Les twwets de BHL sont à mourir de rire ! Au secours le Gloupier !

Leparmentier

 

 

Voilà un grand prévisionniste. Il devrait se recycler dans la météo...

Voilà un grand prévisionniste. Il devrait se recycler dans la météo...

 

Eh bien ! Cela n’a pas marché, le peuple grec a surmonté la peur qu’on lui inculquait. Il a choisi l’honneur ! Il n’a pas cédé aux sirènes de la panique. Il a montré qu’il est le seul et le vrai souverain !

 

Oui, nous avons fêté cela. Oui, ce référendum est historique. La Grèce n’a pas été écrasée. Certes, ses puissants adversaires pourraient n’en faire qu’une bouchée, mais en ce cas, ils devraient user de la violence – hypothèse qui a d’ailleurs été envisagée. Mais cela aurait des conséquences internationales incalculables et l’idée européenne s’effondrerait.

 

La grande surprise : la démission de Yanis Varoufakis

 

Contrairement à ce que disent ses partisans, il y avait manifestement un froid entre Alexis Tsipras, le politique, l’homme du terrain et Yanis Varoufakis, le militant, l’homme d’idées. Il y a quelques semaines, Le Premier ministre grec avait demandé à son ministre des Finances de faire un pas de côté dans les négociations avec l’Eurogroupe où, manifestement, il détonnait. Son style plaisait à l’opinion publique, son langage franc et sans détour donnait de l’air frais, mais cela ne faisait pas avancer le schmilblick. Ici, il faut bien le reconnaître. Il y a urgence et Tsipras doit mettre tous les atouts de son côté. Cela dit, on peut être convaincu qu’on entendra parler de Yanis Varoufakis sous peu. Et son successeur qui a certes un autre style est, paraît-il, encore plus dur que lui.

 

Les relations entre Tsipras et Varoufakis n'étaient plus au beau fixe.

Les relations entre Tsipras et Varoufakis n'étaient plus au beau fixe.

 

Le bras de fer

 

Après la victoire du « non », ce sera un terrible bras de fer avec les dirigeants de l’Union européenne. Ils ne supportent pas ce qui est sans doute leur plus grande défaite. Ils ont réussi à rattraper les référendums français, hollandais, danois sur les différents traités européens. Ici, ils ont cherché l’affrontement. Ils l’ont et ils ne lâcheront pas. Et il y a deux options : de vraies négociations sans le chantage des créanciers, ou bien le « Grexit », voire l’expulsion de l’Union européenne.

Alain Juppé annonce la couleur : le Grexit.

Alain Juppé annonce la couleur : le Grexit.

 

Un exemple : Alain Juppé, probable successeur de François Hollande, y est allé de sa sortie :

 

« Le peuple grec a choisi. Il a dit non au plan que lui proposait la zone euro », écrit l'ancien Premier ministre Les Républicains sur son blog. « C'est son droit souverain et nous devons le respecter. Il faut maintenant tirer les conséquences de cette situation. »

 

La « Grèce n'est plus en mesure aujourd'hui d'assumer les disciplines de la zone euro », poursuit le maire de Bordeaux. « Chercher à l'y maintenir à tout prix, par des arrangements de circonstance, fragiliserait l'ensemble du système ».

 

« Nous devons l'aider à organiser sa sortie, sans drame. Ce qui ne veut pas dire qu'elle doit aussi sortir de l'Union. Elle doit, si elle le souhaite, y garder sa place comme les autres Etats membres qui n'ont pas intégré la zone euro. »

 

Et Juppé n’est pas le seul : les courtiers en Bourse, eux aussi, se préparent au scénario du « Grexit ». Et bien des responsables politiques européens l’envisagent sérieusement. Ce serait, dans l’état actuel des choses, une catastrophe pour la Grèce qui se répercuterait sur toute l’Europe.

 

Au lieu du « Grexit », n’est-ce pas à l’Euro à se réformer ? En effet, la sortie de la Grèce entraînera inéluctablement le départ volontaire ou non d’autres pays de l’Eurozone avec le rsique d’une crise monétaire sans précédent. C’est cela que Piketty appelle « jouer à l’apprenti sorcier ».

 

Réformer l’Euro. C’est indispensable si l’on ne veut pas un « Eurexit » qui suivrait le « Grexit ». Dès le départ, en 1992, lors du Traité de Maastricht, les normes imposées par l’Allemagne et la France avec ce pacte entre François Mitterrand qui avait depuis longtemps renoncé au socialisme et Helmut Kohl qui devait payer la réunification allemande, et qui ont été renforcée ensuite par le Pacte de stabilité et puis par le TSCG, sont beaucoup trop strictes. En outre, elles n’ont pas comme seul objectif la création d’une force un équilibre « salutaire », quasi impossible à atteindre, mais leur but réel est d’affaiblir la puissance publique au profit de la finance. Ce n’est plus économique, c’est politique. C’est l’ordolibéralisme de Friedrich Hayek, un des pères du néolibéralisme.

 

Après le référendum, deux attitudes sont possibles : un assouplissement des Européens et du FMI ou un durcissement par le « Grexit ».

 

Le « Grexit » signifierait l’effondrement de la zone Euro par un effet domino. Même la France et la Belgique connaissent un endettement allant au-delà des 100 % de la richesse nationale. Et il ne faut pas oublier l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, le Danemark. Avec huit pays en difficulté, la zone Euro est intenable et les dogmatismes allemand, hollandais et finlandais n’y changeront rien.

 

L’Euro n’a jamais été une vraie monnaie. Une monnaie ne peut qu’être régentée par une autorité politique supérieure, ce qui n’est pas le cas. La BCE est une institution privée qui agit dans l’intérêt des grandes institutions financières transnationales et non dans celui des Etats-membres de la zone Euro. Et, on l’a vu lors de la crise grecque, elle interfère dans le champ politique, en dépit des interdictions prévues par les Traités.

 

D’autre part, dans un continent aussi diversifié que l’Europe, la monnaie unique n’est tenable que si elle tient compte des disparités économiques des différents Etats-membres. Avec les normes imposées (les fameux 3 % suivis de la « règle d’or » et les 60 % de dette), chaque pays supporte différemment ce régime. Aucun Etat de la zone Euro, même l’Allemagne, ne répond réellement à ces normes.

 

Paul Jorion est un ardent partisan du "non" grec.

Paul Jorion est un ardent partisan du "non" grec.

 

Paul Jorion a écrit sur son blog dimanche soir : « Si l’euro devait s’effondrer devant l’expression démocratique, c’est qu’il n’aurait jamais été rien de plus que ce que ses maîtres ont voulu qu’il soit : un outil à l’usage exclusif des « marchés », et il mériterait le sort qu’il subirait alors. »

 

Quelles réformes en Grèce ?

 

La Grèce devra se réformer, mais c’est à elle à le faire selon des critères qu’elle doit fixer et non à la Troïka à lui imposer des réformes qui détruisent son tissu social déjà fragile.

 

La Grèce est encore une société patriarcale qui n’a jamais été une nation industrialisée au même titre que l’Italie, par exemple.

 

La corruption règne en maître en Grèce. Cela n’est pas nouveau. Mais, balayons devant notre porte. Nombre d’affaires de corruption touchant la tête de l’Etat et de la Finance, en France, en Belgique, en Italie et même dans la « vertueuse » Allemagne défrayent la chronique depuis des années. Ces affaires tournent pour la plupart en eau de boudin. Les juges n’arrivent pas à rassembler les preuves suffisantes pour traîner les corrupteurs et les corrompus devant les tribunaux, ou bien on fait porter le chapeau à un homme de paille. Alors, nous sommes très mal placés pour donner des leçons aux Grecs.

 

Corruption et fraude fiscale sont intimement liées. La classe supérieure, et particulièrement les armateurs, se livre à une fraude fiscale effrénée et quasi impunie. D’autre part, la perception de l’impôt est tout à fait obsolète. Cependant, ce qu’on ne dit pas, c’est que les travailleurs grecs et les allocataires sociaux, eux, paient leurs impôts puisqu’ils sont taxés à la source. Et ce sont donc eux qui paient le prix fort des mesures d’austérité, sans compter les augmentations de TVA imposées par la « Troïka » et qui touchent – comme toujours – les plus faibles.

 

On oublie trop souvent que la Grèce n’a pas eu la chance de sauter dans le train de la modernisation des XIXe et XXe siècles. Son économie est liée aux chantiers navals, au tourisme et à une agriculture archaïque. Il n’y a pas une administration digne de ce nom capable de percevoir l’impôt là où il serait le plus rentable, c’est-à-dire auprès de la classe supérieure et aussi de l’Eglise orthodoxe

 

Le rôle de l’Eglise est en effet essentiel. Il n’y a pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat en Grèce. L’Eglise est le premier propriétaire foncier et ne paie pas l’impôt. Cela représente un immense manque à gagner pour l’Etat grec. C’est un blocage sérieux pour la Grèce et on ignore ce que compte faire le gouvernement Tsipras en la matière.

 

Les dépenses militaires sont un poids insupportable pour la Grèce. Mais sous la pression du complexe militaro-industriel et de l’OTAN, elles sont maintenues à un niveau bien trop élevé. Là aussi, Tsipras est devant un sac de nœuds, sans compter que l’armée représente un danger politique. Les « colonels grecs » ne sont pas si loin. Mais réduire les dépenses militaires ne doit pas servir au seul remboursement de la dette, l’UE doit accepter les transferts des dépenses militaires vers le social et l’éducation pour aider à la construction d’un Etat moderne et ce ne serait que justice.

 

Laisser tomber la Grèce ?

 

Nous avons déjà cité Charles Sannat, le « vilain coco » du microcosme des économistes français. Voici les conclusions qu’il a publiées ce 7 juillet sur sa chronique « Le contrairien matin ».

 

« Laisser tomber la Grèce c’est commettre une erreur politique fondamentale dont l’Europe et l’euro ne pourront pas se remettre (et dont nous paierons aussi le prix). Laisser tomber la Grèce ce serait une erreur économique évidente parce que ce serait ouvrir la boîte de Pandore de la sortie de l’euro et de la non-irréversibilité de la monnaie unique (…). Une erreur économique encore parce qu’en éjectant le maillon faible, nous prendrions la pire des décisions. Car il y a toujours un dernier et un premier dans une classe. Virez le dernier et l’avant-dernier prend sa place. Au bout du compte, il ne restera que l’Allemagne. La seule solution efficiente en termes économiques serait l’éjection du maillon fort.

 

Enfin, ce serait une erreur démocratique car ce serait l’Europe des europathes contre celles des peuples. L’Europe des technocrates contre l’intérêt des populations. Ce serait nier la démocratie et les choix populaires qu’une certaine élite aime à qualifier de « populistes » dès que cela vient contrarier ses plans bien établis d’enrichissement entre amis.

 

Si l’Europe veut survivre elle doit se montrer généreuse et humaine. Pour le moment, elle n’y arrive toujours pas. Comme l’Europe ne sait pas faire notre bien, cela, par définition, la condamne à faire notre mal. »

 

La question la plus angoissante : les dirigeants européens en seront-ils capables ?

 

 

Pierre Verhas

 

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 14:13

 

Les urnes sont ouvertes sur l’ensemble du territoire grec. Nul ne peut dire avant ce soir si la résistance ou la peur l’emportera.

 

C’est le moment, en ces quelques heures d’attente, de récapituler, de passer en revue les événements depuis la victoire de Syriza le 25 janvier dernier.

 

Ne disposant pas de la majorité absolue, Tsipras forme assez vite une coalition avec un parti souverainiste de droite. Beaucoup lui reprochent de ne pas s’être allié avec le centre-gauche.

 

On n’a pas compris que le centre-gauche était prêt à céder au consortium appelé Troïka, ce qui aurait déforcé Tsipras et Varoufakis dans les négociations. L’objectif numéro un était d’en finir avec cette Troïka et de négocier avec les institutions européennes (Conseil, Commission, Eurogroupe) de la question de la dette et non avec un consortium de créanciers qui interviennent directement dans la décision politique en Grèce.

 

En cela, c’est un échec de Tsipras. La Troïka a été remplacée par le « groupe de Bruxelles », pure fiction grammaticale et le FMI, en la personne de sa directrice générale, Christine Lagarde, était invitée aux négociations.

 

Un changement profond est intervenu au sein des institutions européennes. Le nouveau président de la Commission, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, quasi inamovible Premier ministre du Grand Duché, ayant organisé ce paradis fiscal en « refuge » efficace pour les transnationales, ancien président de l’Eurogroupe, n’est certainement pas la personne idéale à ce poste. Beaucoup d’observateurs à droite comme à gauche l’ont fait remarquer. « Le Premier ministre d’un paradis fiscal, président de l’Europe ! C’est déconcertant ! » Ce sont les paroles que j’ai entendues d’Alain-Gérard Slama, écrivain, chroniqueur au Figaro.

 

Une de ses premières actions a été d’étouffer l’affaire « Lux-leaks » qui aurait pu être gênante pour le frais émoulu Président de la Commission européenne.

 

A la veille des élections grecques, il a osé déclarer : « J’espère que nous retrouverons nos amis, lundi prochain ! ».

 

Tsipras n’était pas encore élu qu’il savait très bien à qui il aura affaire.

 

Les Européens ont trahi leur promesse.

 

Le 4 février, la Banque Centrale Européenne (BCE) décide de priver les banques grecques de l’un de leurs canaux de financement auprès d’elle, en suspendant un régime de « faveur » dont elles bénéficiaient jusqu’alors. Il s’agit donc d’une intervention purement politique de Mario Draghi, ancien de Goldman Sachs.

 

C’est la première phase de l’offensive.

 

La phase suivante se déroulera dans des négociations où la Grèce se trouva seule face à 27 Etats européens, le FMI et la BCE. Et, grâce à l’exceptionnelle personnalité d’Alexis Tsipras et de Yanis Varoufakis, les Grecs tinrent bon. Car, enfin, quel était l’enjeu ?

 

L’économiste Thomas Piketty l’explique dans le « Monde » daté de dimanche 5 et lundi 6 juillet : « En 2012, ils [les Européens] avaient promis une restructuration [de la dette] aux Grecs dès qu’ils dégageraient un excédent primaire, c’est-à-dire un excédent budgétaire hors service de la dette [en langage courant : les recettes publiques sont supérieures aux dépenses compte non tenu du remboursement de la dette]. On y est depuis fin 2014, mais les Européens ont trahi leur promesse. »

 

Le 20 février, l’Eurogroupe prolonge le plan d’aide se montant à 7,2 milliards d’Euros, tout en le conditionnant à une série de réformes ultralibérales (coupes dans les retraites, hausse de la TVA, etc.). La date butoir est le 30 juin, date à laquelle la Grèce doit rembourser 1,6 milliards d’Euros au FMI. Tsipras et Varoufakis cèdent sur certains points, mais fixent ce qu’ils appellent les « lignes rouges ».

 

Les « créanciers » vont chaque fois intervenir lorsqu’une proposition est déposée au Parlement grec, comme par exemple l’aide humanitaire suite à l’appauvrissement majeur consécutif de l’austérité imposée depuis des années.

 

Jusqu’en juin, les réunions se multiplient, mais sans aucun résultat probant. La partie grecque fait plusieurs fois des propositions qui sont systématiquement rejetées.

 

Le 18 juin, il faut bien constater l’échec des négociations.

 

Le 25 juin, un plan est proposé par les Européens et prend un caractère solennel puisqu’il est publié au Journal Officiel de l’Union européenne.

 

Le lendemain 26 juin, suite au refus des Grecs, des amendements plus avantageux sont proposés, mais c’est le FMI qui s’y oppose. Dès lors, c’est le blocage.

 

Dans la nuit du 26 au 27 juin, Alexis Tsipras annonce au peuple grec le référendum qui est approuvé par le Parlement grec dans la nuit du 27 au 28 juin par 178 voix sur 300. Notons que les 17 députés nazis d’Aube dorée ont rejoint la majorité, mais leur apport, tout aussi gênant qu’il fût, n’était pas nécessaire. Néanmoins, leur rôle ambigu est pour le moins gênant et présage des troubles à l’avenir.

 

Le lundi 29 juin, la BCE ne bloque pas l’apport de liquidités aux banques grecques. Cependant, pour éviter la fuite des capitaux, le ministre des Finances Varoufakis décrète la fermeture des banques et n’autorise qu’un retrait quotidien de 60 Euros par personne.

 

Le 30 juin, la Grèce ne rembourse pas la tranche due au FMI. L’Eurogroupe suspend l’aide à la Grèce.

 

Les médias grecs pour la plupart entre les mains des financiers, ainsi que les télévisions privées ont mené une camapgne violente contre le "non" en jouant sur la peur.

Les médias grecs pour la plupart entre les mains des financiers, ainsi que les télévisions privées ont mené une camapgne violente contre le "non" en jouant sur la peur.

 

 

Les apprentis sorciers

 

La campagne a été terrible. Cela a été évoqué sur Uranopole. Tout a été fait pour faire peur aux Grecs. On a menacé du Grexit, voire même de la sortie de l’Union européenne. Piketty le dit lui-même : ceux qui disent cela sont des apprentis sorciers. Nous en reparlerons. Voici la lettre qu’Alexis Tsipras avait écrit janvier, aux lecteurs du journal allemand Hansdelsblatt, particulièrement critique à son égard juste avant les élections du 25 janvier.

 

 

Alexis Tsipras s'adressant à ses partisans du haut de la Vouli au soir du samedi 4 juillet.

Alexis Tsipras s'adressant à ses partisans du haut de la Vouli au soir du samedi 4 juillet.

 

 

Chers lecteurs de Handelsblatt,

 

Je sais d’avance que la plupart d’entre vous ont probablement une opinion déjà formée sur le contenu de cette lettre. Je vous invite, cependant, à la lire sans préjugés. Les préjugés n’ont jamais été un bon conseiller, et encore moins à un moment où la crise économique les renforce, en entretenant l’intolérance, le nationalisme, l’obscurantisme, et même la violence. Avec cette lettre ouverte, je souhaite vous exposer un récit différent de celui qui vous a été fait au sujet de la Grèce depuis 2010. Et je tiens aussi et surtout à exposer avec franchise les projets et les objectifs de SYRIZA, si le 26 Janvier par le choix des électeurs devient le nouveau gouvernement grec.

 

En 2010, l’État grec a cessé d’être en mesure de servir sa dette. Malheureusement, les dirigeants européens ont décidé de faire croire que ce problème pourrait être surmonté par l’octroi du plus grand prêt jamais consenti à un état, sous condition que certaines mesures budgétaires seraient appliquées, alors que celles ci, manifestement, ne pouvaient que diminuer le revenu national destiné au remboursement des nouveaux et anciens prêts. Un problème de faillite a été donc traité comme s’ il s’ agissait d’un problème de liquidité. En d’autres termes, l’attitude adoptée, était celle du mauvais banquier qui, au lieu d’admettre que le prêt accordé à la société en faillite a « sauté », il lui accorde des prêts supplémentaires, prétextant que les anciennes dettes restent servies et prolonge ainsi la faillite à perpétuité.

 

Il s’agissait pourtant d’une question de bon sens de voir que l’application de la doctrine «extend and pretend» [étendre les maturités de la dette et prétendre que payer les intérêts ne pose aucun problème] dans le cas de mon pays aboutirait à une tragédie. Qu’au lieu de stabiliser la Grèce, l’application de ce dogme installerait une crise auto-alimentée qui sape les fondations de l’UE.

 

Notre parti, et moi-même, nous nous sommes opposés à l’accord de prêt de mai 2010, non pas parce que l’Allemagne et nos autres partenaires ne nous ont pas donné assez d’argent, mais parce que vous nous avez donné beaucoup plus d’argent que ce qu’il fallait et que nous pouvions accepter. De l’argent qui par ailleurs ne pouvait ni aider le peuple grec puisqu’il disparaissait aussitôt dans le trou noir du service de la dette ni arrêter l’alourdissement continu de celle-ci, obligeant de la sorte nos partenaires prolonger ce fardeau à perpétuité aux frais des citoyens.

 

Et cette vérité était bien connue par les gouvernants allemands, mais ils n’ont jamais voulu vous la dévoiler.

 

Et en effet, et avant même que la première année ne se soit écoulée et depuis 2011, nos prévisions ont été vérifiées. L’enchaînement des nouveaux prêts aux réductions drastiques des dépenses a non seulement échoué à dompter la dette, mais il a par surcroît puni les citoyens les plus faibles, en transformant les citoyens ordinaires qui avaient un emploi et un toit à des chômeurs sans-abri qui ont tout perdu, de plus, leur dignité.

 

L’effondrement des revenus a conduit à la faillite de milliers d’entreprises, augmentant ainsi le pouvoir oligopolistique des entreprises qui ont survécu. De ce fait, les prix diminuaient moins que les revenus tandis que les dettes, publiques et privées, ne cessaient de s’alourdir. Dans ce contexte, où le déficit d’espoir a dépassé tous les autres déficits «l’œuf du serpent » n’a pas mis longtemps pour éclore – et les néo-nazis ont commencé à patrouiller les quartiers en semant la haine.

 

Malgré son échec manifeste, la logique de «extend and pretend» continue à s’appliquer systématiquement encore aujourd’hui. Le deuxième accord de prêt de 2012, a ajouté une charge supplémentaire sur les épaules affaiblies de l’état grec, en réduisant les fonds de pension, en donnant un nouvel élan à la récession, en finançant aussi une nouvelle kleptocratie avec l’argent de nos partenaires.

 

Des commentateurs sérieux ont parlé récemment de stabilité et même de croissance à propos de mon pays pour « prouver » que les politiques appliquées ont été efficaces. Aucune analyse sérieuse ne soutient cette «réalité» virtuelle. L’augmentation récente de 0,7% du revenu national réel ne marque pas la fin de la récession mais sa poursuite, puisqu’elle a été réalisée dans une période d’inflation de 1,8%, ce qui signifie que (en euros) le revenu national a continué de baisser. Simplement, il diminue moins que la moyenne des prix – tandis que les dettes augmentent.

 

Cet effort de mobilisation des «statistiques grecques», pour démontrer que l’application de la politique de la troïka est efficace en Grèce, est outrageant pour tous les européens qui ont enfin le droit de connaître la vérité.

 

Et la vérité est que la dette publique grecque ne peut pas être honorée tant que l’économie sociale grecque se trouve en situation de simulation de noyade budgétaire (fiscal waterboarding).

 

En outre, persévérer dans ces politiques misanthropes et sans issue, dans le refus de reconnaître une simple question d’arithmétique, coûte au contribuable allemand et condamne en même temps un peuple fier à l’indignité. Et le pire: de cet fait, les Grecs se retournent contre les Allemands, les Allemands contre les Grecs, et l’idée d’une Europe Unie Démocratique est offensée cruellement.

 

L’Allemagne, et plus particulièrement le contribuable allemand qui travaille dur n’a rien à craindre d’un gouvernement SYRIZA. Au contraire. Notre objectif n’est pas d’entrer en conflit avec nos partenaires. Notre objectif n’est pas d’obtenir des prêts supplémentaires ou un blanc-seing pour de nouveaux déficits. Notre objectif est la stabilité économique, des budgets primaires équilibrés et, bien sûr, la cessation des saignées fiscales opérées sur les contribuables depuis quatre ans par un accord de prêt inadéquat aussi bien pour la Grèce que pour l’Allemagne. Nous exigerons la fin de l’application du dogme «extend and pretend» non pas contre le peuple allemand, mais pour le bénéfice de nous tous.

 

Je sais, chers lecteurs, que derrière les demandes d’une «stricte application des accords» se cache la peur que « si nous laissons les Grecs faire ce qu’ils veulent, ils vont refaire le même coup». Je comprends cette inquiétude. Mais ce n’était pas SYRIZA qui a érigé en institutions dans mon pays la collusion des intérêts privés et la kleptocratie qui feignent de se soucier de l’observation «des accords» et des réformes puisque celles ci ne les affectent pas, comme le démontrent les quatre dernières années des réformes engagées par le gouvernement Samaras sous la direction de la troïka. Nous, nous sommes prêts à entrer en conflit avec ce système afin de promouvoir des réformes radicales au niveau du fonctionnement de l’état, en établissant la transparence de l’administration publique, la méritocratie, la justice fiscale, la lutte contre le blanchissement d’argent. Ce sont ces réformes que nous soumettons à l’appréciation des nos citoyens aux prochaines élections.

 

Notre objectif est la mise en place d’un New Deal pour l’ensemble de la zone euro qui permettra aux grecs comme à l’ensemble des peuples européens de respirer, de créer, de vivre avec dignité. Avec une dette publique socialement viable. Avec une croissance qui est stimulée par des investissements publics financés – seul moyen de sortir de la crise – et non pas par la recette échouée de l’austérité qui ne fait que recycler la récession. En renforçant la cohésion sociale, la Solidarité et la Démocratie.

 

Le 25 Janvier en Grèce, une nouvelle opportunité surgit pour l’Europe. Ne ratons pas cette chance ».

 

Alexis Tsipras | 13 janvier 2015

 

Tout était déjà dit à ce moment. Nul n’en a tenu compte.

 

Tout sera dit ce soir.

 

Pierre Verhas

 

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3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 16:11
Extrait du "Contrarien matin" du 3 juillet 2015

Extrait du "Contrarien matin" du 3 juillet 2015

 

La panique

 

L’enjeu est tellement énorme que c’est la panique. La panique provoque immanquablement une perte de contrôle de soi et certaines déclarations révèlent ainsi la vraie nature de quelqu’un. Ainsi, le président du Parlement européen, le social-démocrate allemand Martin Schultz qui, par ailleurs, milite pour que son Assemblée adopte le TTIP, a osé dire dans une interview au Handelsblatt : « De nouvelles élections seraient impératives, si le peuple grec vote pour le programme de réformes et donc en faveur du maintien dans la zone euro et que Tsipras, de façon logique, démissionne ». Il ajoute jubilatoire : « Ce serait la fin de Syriza » Et il souhaite à la place un gouvernement de technocrates « pour que nous puissions continuer à négocier. »

 

Martin Schultz, président du Parlement européen est-il l'homme de la Troïka ?

Martin Schultz, président du Parlement européen est-il l'homme de la Troïka ?

 

Autrement dit, au cas où le « oui » l’emporte, le gouvernement Tsipras est invité à dégager dès la proclamation des résultats. Il ne lui serait même plus permis d’organiser des élections. Evidemment, avec des technocrates, on se retrouve entre amis !

 

Il est vraiment difficile de rester socialiste avec un leader pareil.

 

La seconde déclaration vient du chef du gouvernement italien, Matteo Renzi : « Si chacun fait comme il entend, on ne va nulle part. » Il estime que le référendum pose « un choix surprenant et erroné » et « les amis grecs doivent respecter les règles. » On a vu le Premier italien mieux inspiré. L’objectif est clair : isoler Tsipras.

 

Le chantage à l’Euro

 

En outre, on joue sur la peur. La BCE a ainsi ouvertement fait du référendum un vote pour ou contre l'euro. Outre son action sur l'ELA, les déclarations mardi 30 juin au matin de Benoît Cœuré, membre français du directoire de la BCE, a mis fin par une simple reconnaissance de la possibilité du Grexit à l'irréversibilité officielle de l'euro. Dès lors, les électeurs grecs, favorables, selon les derniers sondages, à 81 % au maintien dans la zone euro sont prévenus. Le président de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem a abondé dans ce sens.

 

Finalement, cette stratégie de la panique avait déjà commencé avec l’expulsion de Varoufakis de l’Eurogroupe le 28 juin. Elle se poursuit par cette intox. Or, on sait qu’un « Grexit » ne peut se faire comme ça ! Le commissaire européen français Moscovici a eu l’honnêteté de déclarer qu’il n’était pas question que la Grèce quitte la zone Euro.

 

Le chantage est donc clair. Vous votez « non », vous perdez l’Euro. Cela peut jouer évidemment, notamment sur les PME et les petits commerces qui vivent du tourisme. Les sondages dont il faut bien évidemment se méfier, montrent une certaine hésitation des électeurs.

 

Sur le terrain, la Troïka a lancé sa formidable machine de propagande avec la droite grecque. Des campagnes d’affiches, des manifestations monstres, etc. Les partisans du « oui » étaient plus nombreux devant la Vouli – le Parlement grec – que ceux du « non ». Ce sont des signes, mais cela peut aussi ne rien signifier. Le vrai sondage se produira dimanche soir.

 

Juncker a été encore plus loin en déclarant que le « non » signifierait que la Grèce se séparerait de l’Europe, autrement dit de l’Union européenne.

 

En tout cas, tout cela prouve au moins une chose : la Troïka n’a pas d’argument, en dehors du chantage dans lequel elle est passée maître.

 

Des amis dans le monde

 

En tout cas, le gouvernement Tsipras bénéficie d’appuis internationaux. Ainsi, l’économiste américain Joseph Stiglitz a écrit dans le « Guardian » ce lundi 29 juin : « « En fait, les leaders européens ont commencé de révéler la vraie nature du litige autour de la dette (...) Celle-ci porte bien davantage sur des enjeux de pouvoir et de démocratie que sur la monnaie et l’économie. (…) Les dates butoirs sont destinées à forcer la Grèce à accepter l’inacceptable – pas seulement des mesures d’austérité mais de nouvelles politiques régressives et punitives. » Dans ces conditions, conclut l’économiste « un vote “oui”, le 5 juillet, signifierait la dépression quasiment sans fin (...) d’un pays qui a vendu l’ensemble de ses actifs et dont les plus brillants de ses jeunes ont dû émigrer. À l’inverse, un vote “non” laisserait au moins ouverte la possibilité que la Grèce puisse, avec ses fortes traditions démocratiques, reprendre sa destinée en main. Et même s’ils restent confrontés à d’immenses difficultés, les Grecs pourraient y gagner l’opportunité de construire un avenir bien plus riche d’espoir. »

 

Joseph Stiglitz, Prix Nobel de l'économie, néo-keynésien, se montre solidaire des Grecs.

Joseph Stiglitz, Prix Nobel de l'économie, néo-keynésien, se montre solidaire des Grecs.

 

D’autre part, le 30 juin, à Genève, deux experts des Nations Unies en matière de droits humains ont salué la tenue de référendum en Grèce pour décider démocratiquement de la voie à suivre pour résoudre la crise économique grecque sans détériorer davantage la situation des droits humains. Les experts indépendants pour la promotion d’un ordre international équitable et démocratique, Alfred de Zayas et pour les droits humains et la solidarité internationale, Virginia Dandan, ont souligné qu’il y a bien plus en jeu que les obligations de remboursement de la dette faisant écho à un précédent avertissement au cours du mois de juin de l’expert indépendant de l’ONU sur la dette externe et les droits humains, Juan Pablo Bohoslavsky.

 

Ces experts font partie de ce qui est connu comme Procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme. Le nom Procédures Spéciales désigne le Conseil indépendant de recherche et surveillance en charge des situations spécifiques à des pays ou des questions thématiques globales. Il s’agit du plus vaste organe d’experts (et d’expertes) indépendant€s du système des Nations Unies. Ils ne sont pas membres du personnel de l’ONU mais travaillent de manière volontaire et non rémunérée. Ils sont indépendants de tout gouvernement ou organisation et sont reconnus pour leur grande valeur.

 

« Toutes les institutions et mécanismes de protection des droits humains devraient saluer le référendum grec en tant qu’expression éloquente de l’auto-détermination du peuple grec conformément aux articles 1 et 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. En effet, un ordre international démocratique et équitable requiert la participation de toutes les parties au processus de décision et le respect dudit processus qui peut être atteint au travers de la solidarité internationale et de l’approche des droits humains comme solution à tous les problèmes y compris les crises financières.

 

Il est décevant que le FMI et l’Union européenne refusent d’accepter une solution qui n’implique pas des mesures régressives supplémentaires. Certains dirigeants ont exprimé leur mécontentement à l’annonce de la tenue d’un référendum en Grèce. Pourquoi ? Les référendums sont pourtant la quintessence d’une gouvernance démocratique.

 

Personne ne peut attendre du Premier ministre grec qu’il renonce aux engagements donné à son peuple qui l’a élu avec un mandat clair de négocier une solution juste qui ne porte pas davantage préjudice à la démocratie grecque et qui entraîne l’accroissement du chômage et de la misère sociale. La capitulation face à un ultimatum qui impose encore davantage d’austérité réduirait à néant la confiance démocratique de l’électorat dans son Premier ministre. Chaque État a le devoir de protéger le bien-être de la population qui se trouve sous sa juridiction. Les acteurs extérieurs, qu’ils soient des États, des organisations internationales ou des créanciers ne peuvent intervenir dans ce qui est du ressort de la souveraineté fiscale et budgétaire et de la régulation territoriale d’un État.

 

L’article 103 de la Charte des Nations Unies stipule que les dispositions de la Charte prévalent sur n’importe quel autre Traité, d’où il découle qu’aucun traité ou accord de prêt ne peut nier la souveraineté de l’État. Tout accord entraînant une telle violation des droits humains et du droit international coutumier est contra bonos mores (allant à l’encontre de la morale) et donc considéré comme nul et non avenu suivant l’article 53 de la Convention de Vienne sur le droit des Traités.

 

Un ordre international démocratique et équitable requiert un régime commercial et financier qui permette la réalisation de tous les droits humains. Les organisations intergouvernementales doivent favoriser et en aucun cas faire obstacle à la pleine réalisation des droits humains.

 

La dette externe n’est nullement une excuse pour déroger aux droits humains ou pour provoquer une régression sociale violant les articles 2 et 5 du Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels.

 

Le moment est venu pour la communauté internationale de démontrer sa solidarité avec le peuple grec, pour respecter sa volonté démocratique exprimée dans un référendum, pour l’aider activement à surmonter la crise financière qui trouve son origine dans l’effondrement financier de 2007-2008 dans lequel la Grèce n’a aucune responsabilité.

 

La démocratie implique en effet l’auto-détermination des peuple, auto-détermination qui appelle souvent à des référendums comme c’est également le cas en Grèce ».

 

Enfin, nous laisserons la conclusion au caustique économiste français Charles Sannat qui tient sur le toile une chronique quotidienne intitulée « Le Contrarien » :

 

« La crise financière grecque est insignifiante. Économiquement parlant, cela n’est pas un problème.

 

Le véritable sujet est politique car lorsque les choses tournent mal, et elles tournent mal, alors au bout du compte tout n’est plus que politique et c’est la primauté de la politique sur l’économique qui devient une évidence.

 

Nous sommes dans un conflit ou plusieurs « raisons d’États » s’affrontent et dans ce combat, pour le moment, pour notre pays c’est la débâcle et l’esprit de Munich.

 

N’imaginez pas un seul instant que notre destin est différent de celui des Grecs. Si nous laissons gagner la visions ultralibérale des europtahes, si nous laissons l’Europe diriger nos nations et nous asservir par la dette, si nous acceptons de nous coucher face aux diktats allemands pour éviter la guerre économique alors, je vous le dis sans détours, nous serons demain les Grecs des Allemands, et la presse allemande et les europathes expliqueront à quel point ces Français se sont gavés avec tous leurs déficits et toutes leurs dettes et qu’ils méritent de souffrir et de payer jusqu’au dernier centime…

 

Lorsque l’on est en faillite, on est en faillite. On ne peut pas tondre un œuf. Vouloir le faire, c’est donc vouloir asservir.

 

Ne vous y trompez pas mes amis, la lutte pour notre liberté et contre notre asservissement a pris une tournure beaucoup plus concrète depuis quelques jours. »

 

Plus que deux jours avant la vérité.

 

Pierre Verhas

 

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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 20:35

 

Les négociations ont échoué. Tsipras a tranché. Il maintient le référendum et il appelle à voter « non ». Varoufakis n’a pas payé la tranche de juin 2015 au FMI. Les négociations sont bloquées jusqu’à dimanche.

 

Pour autant, les « créanciers » n’ont pas dit leur dernier mot. Ils ont changé d’orientation. Ils attaquent sur les plans juridique et politique. Et ils sonnent l’hallali ! Ils pensent sans doute faire une bouchée du gibier grec. Il leur faudra attendre !

 

Le référendum : illégal ?

 

Première offensive : la légalité du référendum. Le Conseil de l’Europe.

 

Il s’agit d’une organisation intergouvernementale instituée le 5 mai 1949 par le traité de Londres. Par le biais des normes juridiques dans les domaines de la protection des droits de l'homme, du renforcement de la démocratie et de la prééminence du droit en Europe, c’est une organisation internationale dotée d’une personnalité juridique reconnue en droit international public et qui rassemble 800 millions de ressortissants de 47 États membres.

 

Cette organisation s’est penchée sur ce scrutin et estime qu’il n’est pas régulier. Le délai de huit jours est trop court. Il n’est pas possible d’envoyer des observateurs internationaux. Bref, le référendum risque d’être entaché d’irrégularités. De là à prétendre qu’il est illégal, il n’y aura qu’un pas qui sera aussitôt franchi, si c’est le « non » qui l’emporte. Par contre, il y a fort à parier que s’il y a une majorité de « oui », les « Européens » se réjouiront de la « maturité » du peuple grec…

 

Didier Reynders déguisé en noblion à l'Ommegang ce 30 juin, la grande parade des aristos belges célébrant Charles Quint. Tout un programme !

Didier Reynders déguisé en noblion à l'Ommegang ce 30 juin, la grande parade des aristos belges célébrant Charles Quint. Tout un programme !

 

Cela n’empêche pas le très néolibéral ministre belge des affaires étrangères, Didier Reynders, le beau figurant à la fête bruxelloise des noblions, de déclarer : « Tout cela ne correspond pas du tout aux critères du Conseil de l’Europe (…) il est difficilement compréhensible qu’un gouvernement organise un référendum pour demander à sa population de dire non. »

 

Et voilà tous les médias qui se mobilisent pour dire que les Grecs ne comprennent pas la question posée à ce référendum – à savoir la proposition du 25 juin dont les amendements proposés le 26 n’ont pas été acceptés par le FMI. Cela pour répondre à M. Quatremer…

 

Oublie-t-on que l’enjeu est tel que le gouvernement grec, pour empêcher la fuite des capitaux, a dû fermer les banques jusqu’à la tenue du référendum. Nul ne pose la question de mesurer quelles seraient les conséquences d’une fermeture plus longue pour l’économie grecque qui n’est déjà pas au beau fixe.

Le Grexit ?

 

Deuxième offensive : si le « non » l’emporte, cela signifie le « Grexit », la sortie de la Grèce de la zone Euro. C’est faux ! Les traités sont très clairs à ce sujet : un Etat-membre de l’Eurozone ne peut pas sortir ou être exclu. Il s’agit donc d’un mensonge pour faire peur aux électeurs grecs.

 

L'économiste Thomas Piketty ne mache pas ses mots.

L'économiste Thomas Piketty ne mache pas ses mots.

 

D’ailleurs, comme le dit l’économiste Thomas Piketty dans une interview au « Soir » du 2 juillet : « Ceux qui pensent que l’expulsion d’un pays permettrait de discipliner et de stabiliser la zone Euro sont des apprentis sorciers. En vérité, la sortie d’un pays fragiliserait l’ensemble de la zone. Ce serait sans doute le début de la fin… »

 

On se demande qui sont les « apprentis sorciers ». Les Grecs ou les gens de « Bruxelles » ?

 

La presse aux ordres

 

L’attitude de la presse a déjà été évoquée ici. Que des organes de presse ne soient pas d’accord avec Tsipras, c’est bien entendu leur droit, mais qu’ils fassent preuve de mauvaise foi en chœur, cela est inquiétant. Cela pose la question de la liberté de la presse, une des libertés fondamentales, ne l’oublions pas. La tendance est à la financiarisation des organes de presse, ce qui fait de leur indépendance une fiction.

 

Le « Monde » n’est d’ailleurs pas en reste avec son chroniqueur Arnaud Leparmentier ce jeudi 2 juillet, qui dépasse Jean Quatremer dans la technique d’ahurissement. Se référant à Giscard, il proclame que « Tsipras n’a pas le monopole de la démocratie ». Oui, et alors ? Il accuse Syriza d’imposer ses vues à toute l’Europe. Rien que ça ! Et puis, notre bel Arnaud fustige Varoufakis qui menace de saisir la Cour de Justice européenne si l’Eurogroupe veut expulser la Grèce de la zone Euro. Autrement dit, tu as des dettes et tu fermes ta gueule !

 

Et puis, avec sa courtoisie habituelle, notre gâchis Leparmentier s’en prend à Tsipras qui a déclaré qu’il n’est pas « premier ministre pour l’éternité ». Il réplique : « Plus l’éternité sera courte, mieux ce sera. »

 

Cela s’appelle l’objectivité, prétend-on.

 

L’avis d’une banque

 

Pour conclure, voici l’avis de la banque hollando-belge ING impliquée dans la crise grecque envoyé à ses clients les « zinvestisseurs » :

 

« Le dossier grec crée de la nervosité sur les marchés. Ces derniers vont devoir composer avec un mouvement de fuite vers la qualité si aucune issue positive n’était trouvée dans les prochains jours. Ce sont donc les actifs à risque ainsi que les emprunts d’Etat des pays de la périphérie qui pourraient souffrir de l’anticipation par les marchés d’un éventuel Grexit. Nous ne pouvons, toutefois, comparer les effets d’un défaut de paiement de la Grèce et de son éventuelle sortie de la zone Euro à ceux que l’on a connu lors de la faillite de Lehman Brothers en 2008. La dette grecque étant majoritairement détenue par les gouvernements européens et la Banque Centrale Européenne (BCE), et non plus par les banques privées, il est peu probable que l’on assiste à un écroulement du système bancaire continental.

 

Enfin, nous pouvons compter sur les mesures de la BCE. Ces dernières permettent, en effet, d’atténuer les répercussions néfastes sur les autres pays de la périphérie et de contrecarrer le risque de contagion. »

 

Bref, on rassure. Mais on oublie de dire que la dette grecque a été transférée des banques vers le secteur public. Cela a dû échapper au rédacteur de cette note…

 

Plus que trois jours avant la vérité.

 

 

Pierre Verhas

 

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