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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 20:35

 

Les négociations ont échoué. Tsipras a tranché. Il maintient le référendum et il appelle à voter « non ». Varoufakis n’a pas payé la tranche de juin 2015 au FMI. Les négociations sont bloquées jusqu’à dimanche.

 

Pour autant, les « créanciers » n’ont pas dit leur dernier mot. Ils ont changé d’orientation. Ils attaquent sur les plans juridique et politique. Et ils sonnent l’hallali ! Ils pensent sans doute faire une bouchée du gibier grec. Il leur faudra attendre !

 

Le référendum : illégal ?

 

Première offensive : la légalité du référendum. Le Conseil de l’Europe.

 

Il s’agit d’une organisation intergouvernementale instituée le 5 mai 1949 par le traité de Londres. Par le biais des normes juridiques dans les domaines de la protection des droits de l'homme, du renforcement de la démocratie et de la prééminence du droit en Europe, c’est une organisation internationale dotée d’une personnalité juridique reconnue en droit international public et qui rassemble 800 millions de ressortissants de 47 États membres.

 

Cette organisation s’est penchée sur ce scrutin et estime qu’il n’est pas régulier. Le délai de huit jours est trop court. Il n’est pas possible d’envoyer des observateurs internationaux. Bref, le référendum risque d’être entaché d’irrégularités. De là à prétendre qu’il est illégal, il n’y aura qu’un pas qui sera aussitôt franchi, si c’est le « non » qui l’emporte. Par contre, il y a fort à parier que s’il y a une majorité de « oui », les « Européens » se réjouiront de la « maturité » du peuple grec…

 

Didier Reynders déguisé en noblion à l'Ommegang ce 30 juin, la grande parade des aristos belges célébrant Charles Quint. Tout un programme !

Didier Reynders déguisé en noblion à l'Ommegang ce 30 juin, la grande parade des aristos belges célébrant Charles Quint. Tout un programme !

 

Cela n’empêche pas le très néolibéral ministre belge des affaires étrangères, Didier Reynders, le beau figurant à la fête bruxelloise des noblions, de déclarer : « Tout cela ne correspond pas du tout aux critères du Conseil de l’Europe (…) il est difficilement compréhensible qu’un gouvernement organise un référendum pour demander à sa population de dire non. »

 

Et voilà tous les médias qui se mobilisent pour dire que les Grecs ne comprennent pas la question posée à ce référendum – à savoir la proposition du 25 juin dont les amendements proposés le 26 n’ont pas été acceptés par le FMI. Cela pour répondre à M. Quatremer…

 

Oublie-t-on que l’enjeu est tel que le gouvernement grec, pour empêcher la fuite des capitaux, a dû fermer les banques jusqu’à la tenue du référendum. Nul ne pose la question de mesurer quelles seraient les conséquences d’une fermeture plus longue pour l’économie grecque qui n’est déjà pas au beau fixe.

Le Grexit ?

 

Deuxième offensive : si le « non » l’emporte, cela signifie le « Grexit », la sortie de la Grèce de la zone Euro. C’est faux ! Les traités sont très clairs à ce sujet : un Etat-membre de l’Eurozone ne peut pas sortir ou être exclu. Il s’agit donc d’un mensonge pour faire peur aux électeurs grecs.

 

L'économiste Thomas Piketty ne mache pas ses mots.

L'économiste Thomas Piketty ne mache pas ses mots.

 

D’ailleurs, comme le dit l’économiste Thomas Piketty dans une interview au « Soir » du 2 juillet : « Ceux qui pensent que l’expulsion d’un pays permettrait de discipliner et de stabiliser la zone Euro sont des apprentis sorciers. En vérité, la sortie d’un pays fragiliserait l’ensemble de la zone. Ce serait sans doute le début de la fin… »

 

On se demande qui sont les « apprentis sorciers ». Les Grecs ou les gens de « Bruxelles » ?

 

La presse aux ordres

 

L’attitude de la presse a déjà été évoquée ici. Que des organes de presse ne soient pas d’accord avec Tsipras, c’est bien entendu leur droit, mais qu’ils fassent preuve de mauvaise foi en chœur, cela est inquiétant. Cela pose la question de la liberté de la presse, une des libertés fondamentales, ne l’oublions pas. La tendance est à la financiarisation des organes de presse, ce qui fait de leur indépendance une fiction.

 

Le « Monde » n’est d’ailleurs pas en reste avec son chroniqueur Arnaud Leparmentier ce jeudi 2 juillet, qui dépasse Jean Quatremer dans la technique d’ahurissement. Se référant à Giscard, il proclame que « Tsipras n’a pas le monopole de la démocratie ». Oui, et alors ? Il accuse Syriza d’imposer ses vues à toute l’Europe. Rien que ça ! Et puis, notre bel Arnaud fustige Varoufakis qui menace de saisir la Cour de Justice européenne si l’Eurogroupe veut expulser la Grèce de la zone Euro. Autrement dit, tu as des dettes et tu fermes ta gueule !

 

Et puis, avec sa courtoisie habituelle, notre gâchis Leparmentier s’en prend à Tsipras qui a déclaré qu’il n’est pas « premier ministre pour l’éternité ». Il réplique : « Plus l’éternité sera courte, mieux ce sera. »

 

Cela s’appelle l’objectivité, prétend-on.

 

L’avis d’une banque

 

Pour conclure, voici l’avis de la banque hollando-belge ING impliquée dans la crise grecque envoyé à ses clients les « zinvestisseurs » :

 

« Le dossier grec crée de la nervosité sur les marchés. Ces derniers vont devoir composer avec un mouvement de fuite vers la qualité si aucune issue positive n’était trouvée dans les prochains jours. Ce sont donc les actifs à risque ainsi que les emprunts d’Etat des pays de la périphérie qui pourraient souffrir de l’anticipation par les marchés d’un éventuel Grexit. Nous ne pouvons, toutefois, comparer les effets d’un défaut de paiement de la Grèce et de son éventuelle sortie de la zone Euro à ceux que l’on a connu lors de la faillite de Lehman Brothers en 2008. La dette grecque étant majoritairement détenue par les gouvernements européens et la Banque Centrale Européenne (BCE), et non plus par les banques privées, il est peu probable que l’on assiste à un écroulement du système bancaire continental.

 

Enfin, nous pouvons compter sur les mesures de la BCE. Ces dernières permettent, en effet, d’atténuer les répercussions néfastes sur les autres pays de la périphérie et de contrecarrer le risque de contagion. »

 

Bref, on rassure. Mais on oublie de dire que la dette grecque a été transférée des banques vers le secteur public. Cela a dû échapper au rédacteur de cette note…

 

Plus que trois jours avant la vérité.

 

 

Pierre Verhas

 

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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 20:49

 

Cette première journée du mois de juillet a été fertile en rebondissements. Le bruit a couru, émanant des institutions européennes, que Tsipras renoncerait au référendum suite à un « nouvel » accord ou, à tout le moins, proposerait de voter « oui ».

 

« Oui » pour les quidams que nous sommes, c’est bien entendu, « oui » à l’Europe telle qu’elle est. Le « non » signifierait le « Grexit »… On dramatise la situation à l’envi ! C’est l’intox à tout crin.

 

Même les vieux leaders droitiers, le post-franquiste Aznar et le parfait démocrate Sarkozy estiment que cela a assez duré et qu’il faut « suspendre » les négociations avec la Grèce.

 

Aznar et Sarkozy s'entendent très bien pour écraser la Grèce.

Aznar et Sarkozy s'entendent très bien pour écraser la Grèce.

 

Messieurs les Européens, excluez les premiers !

 

Passons aux choses « sérieuses ». Ce mardi 30 juin, date fatidique, puisque c’était l’échéance du remboursement d’une tranche de 1,6 milliards d’Euros au FMI, la Commission européenne a présenté à Athènes une offre de la dernière chance afin de tenter de parvenir à un accord « argent frais contre réformes » avant l'expiration au même jour de l'actuel programme de renflouement. Inutile de dire que Berlin n’était pas d’accord.

 

Le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis informe qu’il ne payera pas l’échéance au FMI. Dans un tweet adressé à Christine Lagarde, il lui a annoncé sur un ton qui ne doit certainement pas lui plaire : « DESOLE POUR LE RETARD DE PAIEMENT, J'ESSAIE ENCORE DE POUVOIR PAYER VOTRE DU, MAIS JE N'ARRIVE PAS A TROUVER UNE BANQUE OUVERTE. SIGNE Y.VAROUFAKIS »

 

Tweet de Yanis Varoufakis à Christine Lagarde

Tweet de Yanis Varoufakis à Christine Lagarde

 

Selon les termes de l'offre présentée à Athènes, le gouvernement d'Alexis Tsipras devrait s'engager par écrit à accepter la dernière version de la proposition des « institutions », celle rendue publique dimanche par la Commission, et à mener campagne pour les faire accepter lors du référendum prévu dimanche prochain.

 

S'il l'accepte, les ministres des Finances de la zone euro pourraient se réunir en urgence dans la journée de mardi et adopter une déclaration réaffirmant leur engagement pris en 2012 de discuter d'un réexamen de la dette grecque, que le gouvernement issu du parti de la gauche anti-austérité Syriza réclame depuis des mois.

 

Ce réexamen porterait sur un allongement des maturités des prêts, c’est-à-dire leur échéance, une réduction des taux d'intérêt et une prolongation du moratoire sur le paiement des intérêts des crédits débloqués par la zone euro et serait mis en œuvre au mois d'octobre.

 

Autant demander d’acheter un chat dans un sac !

 

La réaction d’Athènes ne se fait pas attendre. Selon le quotidien grec Ekathimerini, les services du Premier ministre ont annoncé dans l'après-midi de mardi avoir proposé un accord sur deux ans avec le Mécanisme européen de stabilité (MES) pour couvrir ses besoins financiers avec, en parallèle, une restructuration de la dette.

 

L'objectif, ajoutent les services du chef du gouvernement, est de faire en sorte que la Grèce demeure dans la zone euro.

 

Cela fait taire les rumeurs d’une volonté de Tsipras de sortir de l’Eurozone. Et cela signifie : Messieurs les Européens, excluez les premiers !

 

Jean-Claude « Drunker »

 

L'existence d'offre de la Commission a semblé surprendre un certain nombre d'acteurs, à commencer par la chancelière allemande Angela Merkel a dit ne pas être au courant d'une quelconque offre de dernière minute présentée au gouvernement grec. Elle a déclaré : « Tout ce que je sais, c'est que la dernière offre dont je suis informée remonte à vendredi dernier ».

 

Mais du côté français, Michel Sapin, a au contraire laissé entendre que la porte des négociations n'était pas encore totalement refermée.

 

Cela cafouille au sein de la Commission, c’est le moins qu’on puisse dire ! Le bruit court en effet dans les couloirs du Berlaymont que Juncker est quelque peu fatigué. Son surnom, pour les initiés, serait Jean-Claude « Drunker »…

 

Le Président de la Commission serait-il un peu fatigué ?

Le Président de la Commission serait-il un peu fatigué ?

 

Tsipras a réagi, montrant ainsi qu’il ne ferme pas la porte après l’annonce du référendum.

 

Il y aura un autre « niet » qu’on écrit en grec « oxi »

 

Dans une nouvelle lettre adressée aux créanciers de la Grèce (Troïka ou « groupe de Bruxelles», comme on voudra), Alexis Tsipras se déclare prêt à céder aux exigences des institutions moyennant quelques amendements, additions ou clarifications, selon le Financial Times (qui, il faut le dire, est assez objectif en cette affaire). Selon cette lettre, le gouvernement grec se dit prêt à accepter la liste d'actions prioritaires dressée par les créanciers, dans le document publié sur le site internet de la Commission européenne dimanche.

 

Ce texte servirait alors de base à un accord sur une nouvelle aide financière pour le pays, notamment via le Mécanisme européen de stabilité (MES), dont une demande a été introduite par le gouvernement grec mardi après-midi. M. Tsipras conditionne toutefois l'aval à ce document à certains amendements « concrets, respectant la solidité et la crédibilité de l'ensemble du programme ».

 

Athènes accepterait les réformes de la TVA, à condition qu'une ristourne de 30% soit accordée aux îles helléniques pour compenser leurs désavantages. L'âge de la pension pourrait être reporté à 67 ans en 2022, au lieu d'octobre prochain. Enfin, l'indemnité de solidarité pour les pensionnés les plus défavorisés devrait aussi disparaitre plus tardivement.

 

Cette nouvelle proposition transmise ce mercredi 1er juillet n'est nullement une capitulation. L'acceptation partielle de la dernière proposition des créanciers prend en compte les « lignes rouges » défendues par le gouvernement et il demande de nouvelles concessions : maintien du rabais de 30 % de la TVA dans les îles, report de la suppression de la retraite complémentaire EKAS pour les plus fragiles à 2019. Les créanciers avaient déjà accepté leur folle proposition d'une TVA de 23 % contre 13 % dans les hôtels. Mais surtout, cet accord, comme auparavant, ne peut s'accompagner que d'un accord sur la dette. Sans accord sur la dette, pas de « solution globale ». Et alors, le référendum sera maintenu puisque le gouvernement ne peut remplir son mandat.

 

Beau jeu tactique du Premier ministre hellène : il veut bien accepter les propositions de la Troïka qui ne sont d’ailleurs pas nouvelles, à quelques détails près, et surtout faire les réformes pour lesquelles il a été élu, dans la mesure où les conditions qu’il pose, soit acceptées. Pour les « créanciers », c’est évidemment un « niet » ! Eh bien, il y aura un autre « niet » qu’on écrit en grec « oxi »…

 

Nouvel appel au peuple

 

Alexis Tsipras est un fameux stratège.

Alexis Tsipras est un fameux stratège.

 

Alexis Tsipras s'est s'adressé mercredi 1er juillet après-midi à la Nation après la publication de nouvelles propositions de la Grèce à la Troïka. Il met les points sur les « i » : pas question de quitter la zone Euro, pas question de quitter l’Europe. En voici le texte :

 

« Le référendum de dimanche ne pose pas la question de l'appartenance de la Grèce à la zone euro. Après l'annonce du référendum, de meilleures propositions ont été formulées à propos de la restructuration de la dette. Lundi prochain, le gouvernement grec sera à la table des négociations, avec un meilleur mandat du peuple grec. Le verdict populaire est bien plus fort que la volonté d'un gouvernement.

 

Il est inacceptable que dans une Europe solidaire, on soit contraint de fermer les banques du fait d'avoir appelé le peuple à voter. Cela a gêné des milliers de personnes âgées, mais malgré l'asphyxie financière, le gouvernement garantit leurs retraites. Ces derniers mois, nous avons négocié avec acharnement pour défendre vos retraites, protéger votre droit à une retraite décente. Vous avez fait l'objet d'un chantage au vote « Oui » à l'ensemble des mesures des « Institutions » qui ne comportent aucune solution de sortie de crise.

 

Le « Non » n'est pas juste un slogan. C'est un pas décisif pour un meilleur accord.

 

Le « Non » ne signifie pas rompre avec l'Europe, mais au contraire revenir aux valeurs européennes.

 

Le « Non » signifie une forte pression. Pour un accord socialement juste qui met la charge sur ceux qui peuvent l'assumer et non, encore une fois, sur les retraités et les travailleurs.

 

Il y a ceux qui disent que j'ai un plan caché, qu'avec un vote « Non », je vais faire sortir la Grèce de l'euro. Ils vous mentent. Ceux qui font ces déclarations aujourd'hui faisaient les mêmes hier. Ils ne servent pas le peuple européen. Ils voient l'Europe comme une union superficielle dont le FMI est le garrot. Ils ne sont pas les visionnaires dont l'Europe a besoin.

 

Je fais part de ma gratitude sincère au peuple grec pour son calme et sa retenue. Les salaires et les retraites sont garantis.

 

Les dépôts bancaires des citoyens qui ne retirent pas leur argent sont garantis. Tournons la page, maintenons la démocratie et nos convictions pour un meilleur accord. Nous le devons à nos parents, à nos enfants, à nous-mêmes. Dire "Non" ce dimanche est notre devoir historique. »

 

Tsipras veut la poursuite des négociations » et il n’est pas question d’une sortie de la zone euro ». Il sait que c’est difficile pour le peuple grec, mais il faut en sortir.

 

Tsipras a en outre tenu à rassurer le peuple grec sur l’avenir des salaires et des pensions.

 

Et il a rappelé le principe d’une Europe solidaire.

 

En définitive, n’est-ce pas ainsi qu’on construit une autre Europe ? Celle des peuples dans une « maison commune » de l’Atlantique à l’Oural ?

 

 

Pierre Verhas

 

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30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 15:43

 

Les organes de presse les plus déchaînés contre le référendum grec et le gouvernement Tsipras sont ceux qui se réclament de la gauche, le « Monde », « Libération », le « Guardian » en tête.

 

La palme revient à « Libé » (pour les intimes) ce 30 juin. Il faut dire que son correspondant, l’ineffable Jean Quatremer, ancien maoïste converti à l’ultralibéralisme pur et dur, mais ayant bien retenu les méthodes d’intox qu’il a apprises dans son jeune temps. Tout d’abord, il prétend que Tsipras a « interrompu les négociations » en décidant du référendum. Et il prétend que le Premier ministre grec a soumis le texte de la Troïka du jeudi 25 juin à l’avis du peuple et non celui du vendredi 26 juin qui, d’après Quatremer, est plus avantageux pour les Grecs.

 

Jean Quatremer : sous ses airs de gentil garçon se cache un redoutable propagandiste de l'ultralibéralisme.

Jean Quatremer : sous ses airs de gentil garçon se cache un redoutable propagandiste de l'ultralibéralisme.

 

Il va même jusqu’à affirmer que Tsipras a refusé « les coupes dans le budget militaire elles aussi demandées par le groupe de Bruxelles [autre nom de la Troïka] ». Or, il n’a jamais été question de cela !

 

Or, c’est dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juin que Tsipras a annoncé le référendum. Premier mensonge.

 

D’autre part, ici, il s’agit de mauvaise foi, le brillant correspondant n’a manifestement pas lu le discours de Tsipras – ou n’en a pas tenu compte : « Après cinq mois de négociations, nos partenaires en sont venus à nous poser un ultimatum, ce qui contrevient aux principes de l’UE et sape la relance de la société et de l’économie grecque. Ces propositions violent absolument les acquis européens. Leur but est l’humiliation de tout un peuple, et elles manifestent avant tout l’obsession du FMI pour une politique d’extrême austérité. »

 

C’est clair : c’est le FMI qui a fait tout capoter. Plusieurs commentateurs et responsables politiques l’ont dit. L’ancien président de la BEI (Banque Européenne d’Investissement), Philippe Maystadt, l’a affirmé également : c’est le FMI qui, avec ses exigences inacceptables pour le gouvernement d’Athènes, a fait capoter la négociation. Quatremer n’est sans doute pas au courant, parce qu’il ne dit mot là-dessus…

 

Christine Lagarde n'a pas les mains libres étant candidate à sa propre succession.

Christine Lagarde n'a pas les mains libres étant candidate à sa propre succession.

 

Il y a d’ailleurs une raison à cette intransigeance de Chritine Lagarde. Le FMI est une institution mondiale et bien des pays – dont le Brésil – qui ont subi les catastrophiques diktat de cet organisme, voient d’un mauvais œil un « traitement de faveur » à l’égard de la Grèce, par-dessus le marché, pays européen. Et comme la grande Christine est candidate à un second mandat…

 

Et notre honorable correspondant va jusqu’à dire – en jouant ici la « voix de son maître » - qu’en cas de victoire du non, « le seul plan B, c’est le « Grexit » et les partenaires d’Athènes ont tenu à faire passer le message. » En effet, les déclarations guerrières de Junker et de Merkel vont dans ce sens. On dramatise. La chancelière allemande et le président de la Commission pénètrent dans la campagne, ce qui réjouit Jean Quatremer : « Manifestement, la Commission, mais aussi les Etats- membres, ont décidé de faire campagne et de ne pas laisser les mains libres à Alexis Tsipras, qui joue à pile ou face avec l’avenir de la zone euro. »

 

Laurent Joffrin, directeur de "Libération" est un virtuose de la pensée unique en plus d'être un amateur de... Napoléon !

Laurent Joffrin, directeur de "Libération" est un virtuose de la pensée unique en plus d'être un amateur de... Napoléon !

 

Et Laurent Joffrin, le directeur de « Libé », en rajoute une couche dans son éditorial : « … l’Europe avait commencé d’assouplir sa position, sous l’influence de la France notamment. Elle était prête à accepter le maintien des retraites ou à aborder le difficile dossier de la réduction des retraites. C’est le moment qu’a choisi Alexis Tsipras pour rompre la discussion… » Et, bien entendu, il faut salir Tsipras : « … Tsipras a-t-il cédé à la pression des antieuropéens de sa majorité qu’il s’agisse de ses alliés d’extrême-droite ou de la partie la plus radicale de son parti ? On se prend à douter. ». Ses « alliés » sont de droite, certes, mais démocrates et souverainistes. On voit poindre là l’innommable « populisme » qui est le pire fléau de notre temps !

 

Un autre fait – là, Quatremer fait preuve d’un peu de prudence, puisqu’il n’en parle pas – c’est la soi-disant rupture des négociations à l’Eurogroupe de samedi 27 juin par Yanis Varoufakis. C’est exactement l’inverse qui s’est passé.

 

George Katougralos, ministre Syriza de la Réforme, remet les montres à l'heure.

George Katougralos, ministre Syriza de la Réforme, remet les montres à l'heure.

 

Dans le même « Libération » (heureusement qu’il y en a qui font encore du journalisme dans cette rédaction), une interview de George Katrougalos, ministre Syriza de la Réforme répond à la question de savoir si, comme ils l’ont déclaré, Hollande et Merkel, lors des dernières négociations, n’avaient pas abordé la question de la baisse des retraites et avaient commencé à discuter de la dette. Le ministre répond : « … je suis contraint de vous dire que c’est faux. D’ailleurs Nikos Pappàs (bras droit de Tsipras qui participait aux négociations) a mis les documents photographiés des dernières propositions des créanciers sur son compte Twitter. Tout le monde peut aller vérifier. À aucun moment des discussions ils n’ont voulu envisager réaménagement de la dette… » Et un mensonge de plus, un !

 

Quant à l’Eurogroupe, Katrougalos répond : « D’ailleurs au lendemain de l’annonce du référendum, Yanis Varoufakis est venu à l’Eurogroupe de samedi. On lui a demandé de quitter la salle. Mais ça aussi, ils disent que c’est faux et que c’est Varoufakis qui a choisi de partir. Franchement, c’est facile de vérifier. Varoufakis s’en est plaint publiquement alors qu’il était encore à Bruxelles et a même contesté la validité légale de cette décision de Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe. On lui a répondu que l’Eurogroupe était un groupe informel où il n’y avait pas de règles de procédures. » Ben tiens !

 

Ils mentent, on le sait, mais en plus, ils mentent mal ! En d’autres termes, c’est la panique.

 

Ces Messieurs dames détestent le suspense.

 

Plus que cinq jours avant la vérité.

 

 

Pierre Verhas

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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 20:22

 

Pour justifier l’exclusion de quelqu’un, souvent on prétend qu’il s’est exclu lui-même. C’est ce qui s’est passé hier soir à l’Eurogroupe après l’expulsion de Yanis Varoufakis.

 

En décrétant un référendum qui a été adopté la nuit dernière par le Parlement d’Athènes, Alexis Tsipras a mis fin à cette sinistre partie de ping-pong entre son pays et la Troïka qui désormais est à la tête de l’Union européenne. Comment dire autrement, quand on voit au « Sommet » européen de vendredi Christine Lagarde, Mario Draghi et Jean-Claude Juncker assis côte à côte. Et leur présence était loin d’être symbolique et ils avaient voix délibérative, en violation manifeste des traités en dehors desquels, selon Juncker, il n’y aurait pas de démocratie. Pire, ils menaient le processus de décision.

 

Angela Merkel, Christine Lagarde, Jean-Claude Juncker, Mario Draghi et un peu plus loin, François Hollande, Alexis Tsipras, Mario Rajoy et Matteo Renzi au sommet européen de vendredi 26 juin. La nouvelle hiérarchie illégitime et illégale de l'Union européenne.

Angela Merkel, Christine Lagarde, Jean-Claude Juncker, Mario Draghi et un peu plus loin, François Hollande, Alexis Tsipras, Mario Rajoy et Matteo Renzi au sommet européen de vendredi 26 juin. La nouvelle hiérarchie illégitime et illégale de l'Union européenne.

 

Et bien sûr, le seul fautif est la Grèce !

 

Pas si simple ! Le gouvernement d’Athènes a fait des propositions à l’Eurogroupe qui ont été rejetées d’un revers de la main par l’Eurogroupe qui représente en fait les créanciers dont le plus dur est le FMI Pour la députée Syriza Sia Anagnostopoulou, professeure à l’Université Panteion d’Athènes :

 

« La liste de mesures que notre gouvernement a envoyée cette semaine à Bruxelles était déjà une proposition très dure pour nous. C'était le résultat de quatre mois de négociations. Or les institutions ont maintenu leurs propositions sans nous demander notre avis, comme s'il n'y avait pas eu de changement de majorité en Grèce, comme si nous n'avions pas déjà énormément reculé sur notre programme électoral ; c'était sous la forme d'un ultimatum, à prendre ou à laisser. Elles nous traitent comme un écolier qui a raté son examen ! Mais le gouvernement ne peut pas mettre en œuvre un programme complètement à l'opposé de ce pour quoi il a été élu… C'est pourquoi il est obligé de soumettre cette proposition à l'opinion du peuple grec. » (Mediapart – 28 juin 2015)

 

Sia Anagnostopoulou, députée d'Athènes, dirigeante de Syriza

Sia Anagnostopoulou, députée d'Athènes, dirigeante de Syriza

 

Et quelles sont ces propositions ? Le « Monde » daté de dimanche 28 et lundi 29 juin les détaille complaisamment :

 

1) Un objectif d’équilibre budgétaire. Le budget grec doit dégager un surplus primaire (c’est-à-dire dépenses hors dettes moins impôts) de 1 % du PIB en 2015, 2 % en 2016, 3 % en 2017 et 3,5 % en 2018.

Ce serait une « concession majeure » de la part des créanciers qui exigeaient 3,5 % dès 2015. Cela signifie que le gouvernement grec n’aurait plus aucune marge de manœuvre, notamment en matière sociale où il y a urgence humanitaire.

 

2) Un volet de réformes Les créanciers exigent une réforme de la TVA avec un objectif de rentrées fiscales à 1 % du PIB. Un taux de 6 % pour les médicaments, les livres et les places de spectacle, un de 13 % pour l’électricité, l’eau et l’alimentation et un troisième à 23 % pour la restauration et l’hôtellerie.

 

Une réforme des retraites (limitation des préretraites, suppression de la prime pour les petites retraites ; Réduction de 1% du PIB en 2016.

 

3) Un volet financier N’entrons pas ici dans le détail, mais en gros – comme cela a plusieurs fois été le cas – l’aide de plusieurs milliards d’Euros servirait à rembourser les créanciers comme le FMI et la BCE. Et c’est ici que les Etats européens interviendraient pour garantir le remboursement par la Grèce de cette nouvelle « aide ». Autrement dit, on « socialise » des dettes privées. En effet, contrairement à ce qui est affirmé, ce ne sont pas (encore) les Etats membres de l’Eurozone qui sont les créanciers, mais des organismes comme la BCE et le FMI. Et comme ce fut le cas pour les banques lors de la crise financière de 2008, les Etats garantissent le remboursement. En clair, on leur met une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

 

Or, pour la majorité grecque actuelle, c’est inacceptable. Même si certains, comme Juncker et Hollande laissent entendre qu’au cas où le plan des créanciers est appliqué, on discutera de la restructuration de la dette grecque. Pour l’Allemand Wolfgang Schaüble, il ne peut en être question. Bref, c’est le rôle du méchant et du gentil dans un polar…

 

FRançois Hollande (le gentil ?) serrant la main de Wolfgang Schäuble (le méchant ?)

FRançois Hollande (le gentil ?) serrant la main de Wolfgang Schäuble (le méchant ?)

 

Un coup d’Etat dans l’Union européenne ?

 

Et on peut se poser la question : certains ont parlé de coup d’Etat suite à la décision d’Alexis Tsipras. N’est-ce pas au sein de l’Union européenne qu’il y a eu un coup d’Etat par la prise de pouvoir de la Troïka ? Et l’expulsion de la Grèce de l’Eurogroupe n’est-elle pas un pronunciamiento politique et financier ?

 

Dans une interview à « Regards.fr », Sia Anagnostopoulou explique que son pays refuse d’entrer dans ce petit jeu.

 

« Pour nous, il y a deux lignes rouges : l’arrêt immédiat du programme des mémorandums et la fin de la Troïka dont nous considérons qu’elle est un organe non institutionnel européen. Ensuite, nous soutiendrons le gouvernement pour la création d’un nouveau contrat avec les pouvoirs européens et d’un "plan-relais" jusqu’à la fin juillet. Il s’agit s’assurer une transition entre la situation définie par les mémorandums et la Troïka, et un autre régime sous lequel nous allons articuler nos clauses de négociations avec le pouvoir européen. Nous ne demandons pas de l’argent aux pouvoirs et aux institutions de l’UE, mais du temps pour que la société grecque respire un peu. De notre côté, en tant que députés de Syriza, représentants du peuple grec, nous sommes obligés de contrôler le pouvoir, le gouvernement, afin de respecter les promesses et surtout la volonté du peuple grec exprimée lors des élections. »

 

Vers la fin de l’Union européenne et vers la fin de la démocratie ?

 

Suite à cela, après cinq mois de négociations chantage où la Troïka a fixé une date butoir, le 30 juin, Alexis Tsipras a décidé de faire appel au peuple grec. Accepte-t-il ou non le plan de l’Eurogroupe ? Conséquence, le Ministre des finances Varoufakis en est expulsé, ce qui est non seulement une première étape vers le « Grexit », mais constitue un très grave précédent dans l’histoire de l’Union européenne : jamais, en dépit de désaccords profonds, un représentant d’un Etat-membre n’a été expulsé. On ne mesure pas la gravité de ce geste inadmissible. Cela pourrait signifier la fin de l’Euro, mais aussi la fin de l’Union européenne. Une exclusion d’un pays dont le Premier ministre suivi du Parlement décide de faire appel au peuple est inacceptable. Cela prouve l’inadéquation entre la démocratie et les décisions des exécutifs européens.

 

L’économiste libéral belge Bruno Colmant le montre bien (l’Echo, 16 juin 2015, bien avant l’annonce du référendum grec) : « Syriza rappelle non seulement la prédominance du choix démocratique mais aussi l’hypothèse implicite de l’Euro d’une orientation politique homogène pour ses Etats-membres. La question est donc de savoir comment concilier l’appartenance à l’Euro et une orientation divergente de celle de la majorité de ses Etats-membres. (…)

Bruno Colmant est un de ces économistes libéraux qui évolue vers une tout autre analyse.

Bruno Colmant est un de ces économistes libéraux qui évolue vers une tout autre analyse.

 

La situation grecque engage donc une question bien plus large qu’un simple échelonnement de dettes publiques. Il s’agit de l’expression de la démocratie et de la représentativité de cette dernière au niveau européen. »

 

Et Colmant pose un problème fondamental : « En février 2015, après les élections grecques, Jean-Claude Juncker, président de la Commission, avait commis une affirmation qui sonnait comme un avertissement : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Le propos avait le mérite d’être clair, à tout le moins au niveau de ce que le président de la Commission représente. Les pays de la zone euro avaient déjà perdu leur souveraineté monétaire, leur souveraineté fiscale (au travers de la signature du Pacte de stabilité et de croissance), mais voici que c’est l’orientation démocratique qui devrait désormais faire l’objet d’un abandon d’expression. »

 

De l’illégalité et de l’illégitimité

 

Il est d’ailleurs symptomatique que le rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette grecque dirigée par le président du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-monde), Eric Toussaint, commandité par la Présidente Parlement grec, et présenté les 17 et 18 juin dernier, est quasi passé sous silence dans la presse internationale et qu’il n’y est jamais fait allusion au niveau des institutions européennes.

 

Erci Toussaint présentant le rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette grecque au Parlement d'Athènes, le 17 juin dernier.

Erci Toussaint présentant le rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette grecque au Parlement d'Athènes, le 17 juin dernier.

 

Quand on connaît ses conclusions, on peut deviner pourquoi. Cela commence fort !

 

Selon un des rapporteurs, Pascal Saurin (Mediapart – 28 juin 2015) « De grandes institutions qui violent les règles élémentaires de droit, bafouent leurs propres statuts, tolèrent des malversations et des fraudes, de grands responsables politiques et financiers pris en flagrant délit d’infraction et de malversation, et pour finir un peuple grec floué, humilié et spolié, telle est la triste réalité que révèle en pleine lumière le Rapport préliminaire de la Commission pour la Vérité sur la Dette grecque. »

 

En premier lieu, la cause fondamentale :

 

« La crise de la dette publique grecque est en réalité une crise générée par quelques grandes banques, en particulier françaises et allemandes, qui après avoir privatisé des profits conséquents, ont socialisé une bonne partie de leurs pertes, non moins conséquentes (…). Dans cette escroquerie à grande échelle, le rôle du bonneteur ou manipulateur est tenu par les banques, celui des complices ou « barons » par la Troïka (le Fonds monétaire international, la Banque Centrale Européenne et la Commission européenne), celui des seconds couteaux par les gouvernements des États européens, et enfin celui de la victime par le peuple grec. Le préjudice subi s’élève à 320 milliards d’euros, le montant de la dette grecque. »

 

C’est en 2000 que ces banques commencent à déverser d’énormes masses de liquidités sur le marché grec qu’elles estiment plus rémunérateurs que les marchés nationaux. Ainsi, entre 2000 et 2009, les crédits explosent, les prêts aux ménages et les crédits immobiliers sont multipliés par 6, les financements aux entreprises doublent. Tout va très bien jusqu’à ce qu’éclate la crise financière de 2008-2009.

 

En Grèce, ce fut comme aux Etats-Unis avec les subprimes, les ménages endettés se retrouvent dans l’incapacité de payer leurs échéances et les banques sont aux abois. C’est alors qu’interviennent les gigantesques plans de soutien aux banques mis en place par la Banque Centrale Européenne pour 5 000 milliards d’euros car, les banquiers se sont empressés de faire supporter leurs pertes par l’Etat grec.

 

La deuxième phase : la falsification des chiffres :

 

En 2009 le gouvernement grec trafique les chiffres de la dette grecque pour donner le prétexte au FMI d’intervenir aux côtés de la BCE et de la Commission européenne. La Troïka est constituée.

 

Elle commence à imposer au gouvernement grec deux memoranda : financement important de la dette de l’ordre de 110 à 130 milliards d’Euros dont 80 % vont aux banques grecques et européennes. Le tout est accompagné, bien entendu, de mesures d’austérité drastiques : licenciements massifs dans la fonction publique, coupes dans les services publics, diminutions des salaires et des pensions, bradage du patrimoine du pays. Cela a bien entendu des conséquences catastrophiques. Pascal Saurin écrit : « En quelques années, le pays perd 25 % de son PIB, voit son taux de chômage tripler pour atteindre 27 % (60 % chez les jeunes et 72 % chez les jeunes femmes), et en lieu et place d’une diminution de la dette publique, on voit celle-ci augmenter jusqu’à 320 milliards d’euros pour représenter 177 % du PIB en juin 2015. Dans ces plans d’austérité imposés à la Grèce, le plus inadmissible est la crise humanitaire qu’ils ont suscitée en frappant indifféremment enfants, personnes âgées, migrants, malades, femmes isolées sans emploi, c’est-à-dire les plus fragiles de la société. »

 

Selon des études britanniques, la chute de 42 % du PIB de la Grèce entre 2008 et 2015 est un phénomène qui n’a été observé que dans des pays confrontés à des guerres, à des effondrements du cours des matières premières et en Argentine dans les années 1980 et 1995. C’est donc une véritable razzia qui a écrasé la Grèce.

 

Troisième phase : le transfert des risques des banques privées vers le secteur public.

 

A la fin des années 1990 - 2000 la dette publique grecque était à 80 % entre les mains des investisseurs financiers privés, aujourd’hui, c’est le secteur public qui la détient dans les mêmes proportions.

 

« Cette « migration de crédit » obéissait au souci de sauver les banques, et non la Grèce et sa population. En juin 2013, ATTAC Autriche a publié une étude très détaillée pour identifier les véritables bénéficiaires du soi-disant « sauvetage » de la Grèce intervenu entre mai 2010 et juin 2012. Sur un total de 206,9 milliards d’euros, il est ressorti que 77 % avaient été affectés au secteur financier. L’étude précise que « ces 77 % constituent… un minimum d’un montant qui a pu être sous-estimé. » Même Jean Arthuis, président de la commission des budgets au Parlement européen, le reconnaît dans un entretien donné le 11 mai 2015 au journal Libération : « on a, en fait, transféré le mistigri des banques aux États » »

 

Le caractère illégal des mesures imposées par les memoranda

 

Aucune des règles propres aux institutions qui composent la Troïka n’ont été respectées. D’autre part, il y a de nombreuses violations des dispositions du droit international. On se trouve là aussi devant un coup d’Etat d’une ampleur inégalée.

 

Ainsi, le FMI dont l’article 1 des statuts dispose qu’il a pour but de « contribuer… à l’instauration et au maintien de niveaux élevés d’emploi et de revenu », participe à la mise en place de memoranda qui prévoient de massives suppressions d’emplois et de drastiques diminutions de salaires et pensions.

 

La BCE a outrepassé son mandat en imposant, dans le cadre de sa participation à la Troïka, l’application de programmes d’ajustement macroéconomique comme la réforme du marché du travail. Elle s’est substituée à une autorité politique, alors qu’elle est une autorité uniquement monétaire.

 

De son côté, le FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière institué en 2010 au niveau de tous les pays de l’Union européenne qui est destiné à prêter aux Etats et à racheter des titres de la dette primaire des mêmes Etats) a violé l’article 122.2 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) qui autorise le financement d’un État membre « lorsqu’un État membre connaît des difficultés ou une menace sérieuse de graves difficultés, en raison de catastrophes naturelles ou d’événements exceptionnels échappant à son contrôle ». Or la Grèce ne rentrait pas dans ce cadre car, à l’instar d’autres pays de l’Union européenne, elle avait vu sa situation se détériorer suite à la mise en œuvre des conditionnalités fixées dans les protocoles d’accord, sachant par ailleurs que la mise en place du prétendu « programme d’aide » (le Memorandum of Undestanding) s’est faite en violation de la procédure de ratification telle que prévue dans la Constitution grecque. On peut également considérer que les prêts bilatéraux consentis par les États présentent de nombreuses irrégularités ou clauses abusives, notamment lorsque l’accord de facilité de prêt prévoit que les dispositions de l’accord doivent être mises en œuvre même si elles sont illégales. Enfin, les dettes des créanciers privés peuvent être également considérées comme illégales car elles révèlent une attitude irresponsable des banques privées avant l’arrivée de la Troïka et une mauvaise foi de certains créanciers privés qui ont spéculé sur la dette grecque en utilisant les Credit default swaps (CDS).

 

Violation manifeste des droits de l’Homme

 

Le plus grave est la violation manifeste des droits de l’Homme (droit à la santé, au logement, à l’éducation, à la Sécurité sociale, droit du travail etc.) sous le prétexte du paiement prioritaire de la dette, alors que les traités internationaux, la Constitution grecque et la réglementation de l’Union européenne et celle de ses États membres prévoient précisément le contraire.

 

Pascal Saurin conclut : « En plus de ces fondements de droit, l’État grec peut décider une suspension unilatérale de sa dette en se fondant sur l’état de nécessité. Toutes les conditions pour la mise en place d’une telle décision sont remplies dans la mesure où les autorités grecques doivent protéger un intérêt essentiel de l’État contre un péril grave et imminent et qu’elles ne disposent pas d’autre moyen à leur disposition pour protéger l’intérêt essentiel en question. Enfin, lorsqu’un État est confronté à une dette insoutenable, il peut unilatéralement décider de faire défaut car l’insolvabilité souveraine a sa place dans le droit international.

 

Face à des institutions aveuglées par une haine de classe et à des créanciers corrompus et dépourvus de tout scrupule, les autorités grecques auraient bien tort de se priver de ces moyens de droit même si leur mise en œuvre ne peut répondre qu’à une partie des problèmes auxquels est confrontée leur pays depuis des mois. La décision prise à l’unanimité par le conseil des ministres grec de consulter la population sur la dernière proposition des institutions européennes [et approuvée par 178 voix sur 300 par le Parlement grec] pourrait bien être la première étape d’un processus qui mène à l’annulation de la dette grecque ou tout au moins à une partie significative de celle-ci. Aujourd‘hui, à quelques jours du référendum, le soutien international au peuple grec doit s’intensifier pour l’appuyer dans son refus du projet de la Troïka qui doit être remplacé par un programme alternatif, démocratique et au service de l’ensemble de la population. »

 

Et on s’aperçoit ce dimanche 28 juin que les choses se calment – on verra la suite, la semaine sera fertile en rebondissements – puisque la BCE a décidé de poursuivre les prêts aux banques grecques et le gouvernement grec a décrété la fermeture de la Bourse et des banques jusqu’à nouvel ordre, afin d’éviter toute panique et toute spéculation.

 

Les peuples, comme les oliviers, durent mille ans.

 

Serait-ce une première victoire de la démocratie suite à l’annonce du référendum ? L’avenir nous le dira très bientôt.

 

Laissons la conclusion à Bruno Colmant : « Nier la pertinence de la représentation démocratique opposée à l’ordre berlinois relève d’une méconnaissance inquiétante de l’histoire des peuples et des monnaies. Car, derrière ces questionnements, c’est probablement la survie de l’Euro qui est en jeu. Croire que les symboles régaliens, comme les dettes publiques et la monnaie, disciplinent une économie réelle est une réfutation des réalités socio-économiques. De Gaulle avait coutume de dire que les peuples, comme les oliviers, durent mille ans. Je ne connais pas de monnaie ou de dette publique qui a démontré cette pérennité.

 

La question est de savoir quel projet l’Europe porte encore, quelques mois après qu’un quart des citoyens européens [aux élections européennes] a exprimé une défiance par rapport à cette instance supranationale. On sent le refoulement grandissant de la légitimité des instances européennes qui semblent relever de l’artifice technique plutôt que du prolongement d’aspirations communes. (…)

 

La monnaie commune, elle-même limitée à quelques pays d’Europe, est aujourd’hui engagée dans des tourbillons qui reflètent le manque de vision et d’intuition. Il faudrait plus d’Europe, mais plus de meilleure Europe, c’est-à-dire une Europe qui exprime des valeurs, parle d’une voix apaisante et visionnaire, dans le respect des peuples, plutôt qu’une Europe dissociée des réalités de la crise. »

 

Et une Europe débarrassée des lobbies des banques et des transnationales qui, par leur cupidité, assassinent les peuples.

 

 

Pierre Verhas

 

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27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 09:28

 

Discours d’Alexis Tsipras au peuple grec

 

Dans la nuit de vendredi 26 juin à samedi 27, le Premier ministre grec a trouvé la meilleure solution pour sortir de l’impasse de négociations – chantage sur la dette grecque : le référendum.

 

Les « grands » de ce monde se gaussaient de ce jeune Premier ministre, de ce « gamin » qui rechignait à les suivre dans leur folie, qui n’acceptait pas la ruine de son pays et de son peuple au plus grand profit des grandes banques transnationales.

 

« Le gosse » leur a donné une leçon, une leçon de démocratie : Madame Lagarde, Monsieur Juncker, Monsieur Tusk, Madame Merkel, Monsieur Hollande, Monsieur Michel, Monsieur Rajoy, Monsieur Renzi, Monsieur Djijsselbloem, et tous les autres, la « récréation est vraiment finie ! » Le peuple grec décidera !

 

Il y a bien longtemps que l’on n’a plus entendu ce langage. Un référendum ! Un peuple qui choisit son destin ! C’est inconvenant, voyons ! Eh oui ! Mesdames et Messieurs, les bonnes habitudes ont un temps. Il faudra vous y faire.

 

Il est vrai que les référendums ne portent pas chance à l’Union européenne. Rappelez-vous 2005 et les « non » français et néerlandais au projet de traité constitutionnel, remis quatre ans après sur le tapis sous le nom de Traité de Lisbonne, ou technocratiquement parlant : TFUE, mais sans référendums, cette fois-ci. Rappelez-vous aussi que sous le calamiteux gouvernement grec de Papandréou qui avait eu une velléité de référendum vite oubliée après s’être copieusement fait enguirlander par Merkel et Sarkozy.

 

Ici, c’est autre chose : le référendum décidé par Alexis Tsipras fait partie de sa stratégie. Non – et il suffit de lire son discours – il n’est pas eurosceptique. Il parle même de « maison commune » remettant à l’ordre du jour le seul vrai projet de construction européenne : l’Europe de l’Atlantique à l’Oural d’un certain de Gaulle.

 

Et en remettant la démocratie dans le jeu, il offre enfin une boussole à l’Europe. Merci Alexis.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Alexis Tsipras s'adresant au peuple grec dans la nuit de vendredi 26 à samedi 27 juin

Alexis Tsipras s'adresant au peuple grec dans la nuit de vendredi 26 à samedi 27 juin

 

Nous avons livré un combat dans des conditions d’asphyxie financière inouïes pour aboutir à un accord viable qui mènerait à terme le mandat que nous avons reçu du peuple. Or on nous a demandé d’appliquer les politiques mémorandaires comme l’avaient fait nos prédécesseurs. Après cinq mois de négociations, nos partenaires en sont venus à nous poser un ultimatum, ce qui contrevient aux principes de l’UE et sape la relance de la société et de l’économie grecque. Ces propositions violent absolument les acquis européens. Leur but est l’humiliation de tout un peuple, et elles manifestent avant tout l’obsession du FMI pour une politique d’extrême austérité. L’objectif aujourd’hui est de mettre fin à la crise grecque de la dette publique. Notre responsabilité dans l’affirmation de la démocratie et de la souveraineté nationale est historique en ce jour, et cette responsabilité nous oblige à répondre à l’ultimatum en nous fondant sur la volonté du peuple grec. J’ai proposé au conseil des ministres l’organisation d’un référendum, et cette proposition a été adoptée à l’unanimité.

 

La question qui sera posée au référendum dimanche prochain sera de savoir si nous acceptons ou rejetons la proposition des institutions européennes. Je demanderai une prolongation du programme de quelques jours afin que le peuple grec prenne sa décision.

 

Je vous invite à prendre cette décision souverainement et avec la fierté que nous enseigne l’histoire de la Grèce. La Grèce, qui a vu naître la démocratie, doit envoyer un message de démocratie retentissant. Je m’engage à en respecter le résultat quel qu’il soit. La Grèce est et restera une partie indissoluble de l’Europe. Mais une Europe sans démocratie est une Europe qui a perdu sa boussole. L’Europe est la maison commune de nos peuples, une maison qui n’a ni propriétaires ni locataires. La Grèce est une partie indissoluble de l’Europe, et je vous invite toutes et tous à prendre, dans un même élan national, les décisions qui concernent notre peuple.

 

(Traduction:Vassiliki Papadaki)

 

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18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 12:40
Le 21 juin : tous à Bruxelles

Le 21 juin : tous à Bruxelles

 

Peuple grec peuple roi peuple désespéré

Tu n’as plus rien à perdre que la liberté

Ton amour de la liberté de la justice

Et l’infini respect que tu as de toi-même

Peuple roi tu n’es pas menacé de mourir

Tu es semblable à ton amour tu es candide

Et ton corps et ton cœur ont faim d’éternité

Peuple roi tu as cru que le pain t’était dû

Et que l’on te donnait honnêtement des armes

Pour sauver ton honneur et rétablir ta loi

Peuple désespéré ne te fie qu’à tes armes

On t’en a fait la charité fais-en l’espoir

Oppose cet espoir à la lumière noire

A la mort sans pardon qui n’a plus pied chez toi

Peuple désespéré mais peuple de héros

Peuple de meurt-la-faim gourmands de leur patrie

Petite et grand à la mesure de ton temps

Peuple grec à jamais maître de tes désirs

La chair et l’idéal de la chair conjugués

Les désirs naturels la liberté le pain

La liberté pareille à la mer au soleil

Le pain pareil aux dieux le pain qui joint les hommes

Le bien réel et lumineux plus fort que tout

Plus fort que la douleur et que nos ennemis.

 

Paul Eluard, 9 décembre 1944, en hommage à l’héroïque résistance du peuple grec

 

Francine Verstraeten remet un tract contre le TTIP à Christine Lagarde, directrice générale du FMI

Francine Verstraeten remet un tract contre le TTIP à Christine Lagarde, directrice générale du FMI

 

L’esprit de résistance doit nous gagner !

 

Voici le merveilleux geste de Francine Verstraeten, militante socialiste de toujours, qui, voyant par hasard il y a deux jours Christine Lagarde siroter un café à une terrasse de la place Jourdan à Bruxelles, tout près des bâtiments des Institutions européennes, lui remet un tract contre le Traité transatlantique. Le voilà l’esprit de résistance ! Chapeau, Francine !

 

Le 21 juin la CNAPD sera Gare centrale à 13h30 pour manifester sa solidarité avec le peuple grec.

 

La Grèce est la preuve concrète que les politiques d’austérité et de précarisation ne fonctionnent pas. Six années de coupes budgétaires sans précédent, de désinvestissement dans le secteur public et de politique salariale régressive ont conduit le pays au chaos. L’économie a reculé de 25% par rapport à 2010, la pauvreté a explosé, le taux de chômage est désormais de 26%, un jeune sur deux se retrouve sans travail, les services publics et le système de santé ont été démantelés…

 

Il faut absolument changer de cap. Poursuivre dans la même voie ne conduirait qu’à aggraver les inégalités et le chômage en Grèce. Or le même danger menace tous les autres pays de l’Union européenne.

 

Partout, il est donc nécessaire de donner la priorité à l’emploi, au redéploiement économique, via l’investissement public et des politiques de redistribution.

 

C’est pour réaliser ces tâches que les électeurs grecs viennent d’élire un nouveau gouvernement. Face à l’UE qui refuse de respecter ce choix démocratique, nous devons exprimer notre soutien sans faille au peuple de Grèce et exprimer notre opposition à ceux qui cherchent à lui imposer les mêmes recettes néolibérales : toujours plus d’austérité, toujours plus de chômage, toujours plus d’inégalités. La Grèce ne sortira du piège de l’endettement continu qu’en empruntant une voie qui, notamment, combattra la corruption et les injustices inacceptables du système fiscal.

 

La Grèce a le droit de rétablir les conventions collectives et le Code du travail démantelés par la Troïka ; la Grèce a le droit de prendre des mesures sociales d’urgence pour combattre la pauvreté et d’arrêter les privatisations ; la Grèce a le droit, comme tous les autres peuples d’Europe, de faire un audit de sa dette publique et d’exiger l’annulation des dettes illégitimes.

 

Contre le chantage des institutions néolibérales, marquons notre solidarité avec la Grèce, avec les mouvements sociaux, syndicaux et antifascistes – qui nous montrent à quel point des alternatives progressistes sont nécessaires en Europe.

 

OUI, une autre voie est possible – pour le bien de tous et de toutes, dans une vision de progrès économique et de justice sociale.

 

Quand ? 21 juin à 13h30

 

Où ? Gare centrale.

 

Le peuple grac manifeste devant le Parlement grec : Tsipras, tiens bon !

Le peuple grac manifeste devant le Parlement grec : Tsipras, tiens bon !

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 09:11

 

Le site « Le Grand Soir » vient de mettre en ligne un très intéressant article de Florent Lacaille-Albigès, journaliste spécialiste des médias, consacré à l’invasion des messages publicitaires dans notre quotidien. Ces messages, grâce à des techniques sophistiquées, accaparent notre attention. On pourrait dire en plus : la détourne pour tuer tout esprit critique.

Florent Lacaille - Albigès sait démonter le système médiatique qui nous transforme en zombie consommateur.

Florent Lacaille - Albigès sait démonter le système médiatique qui nous transforme en zombie consommateur.

 

En effet, l’attention accaparée et détournée empêche la réflexion, car ces messages prennent notre temps et ce temps est nécessaire à l’examen critique, tout aussi bref soit-il. Le but est de forcer le choix de l’individu – consommateur afin de vendre le produit ou le service vanté.

 

Big Brother est donc aussi capitaliste : il vous regarde et vous invite à acheter ses produits. Il vous envahit « d’informations », alors qu’une société pauvre en information, comme il est écrit plus loin, est une société où l’information pertinente va circuler. Ici, la technique consiste à attirer l’attention sur une information sélectionnée que l’on veut vous imposer – en dehors de toutes les autres – pour forcer votre décision de consommer.

 

Pierre Verhas

 

Ecrans publicitaires dans la rue, à la télévision, sur le smartphone jusqu’à l’intérieur d’un article. Courriels et alertes en tout genre, suggestions des moteurs de recherches, conceptions des rayonnages de supermarchés... Commerciaux et services marketing se livrent une guerre sans merci avec pour territoire à conquérir l’attention que l’on accorde à telle ou telle information : notre temps de cerveau disponible. Face à ces sollicitations de tous les instants, de grands principes pour une écologie de l’attention émergent.

 

Les écrans publicitaires envahissent nos villes et captent notre attention à tout moment afin qu'elle appartienne essentiellement au vendeur.

Les écrans publicitaires envahissent nos villes et captent notre attention à tout moment afin qu'elle appartienne essentiellement au vendeur.

 

Réflexions

 

Si vous n’avez jamais été dans une école de commerce, il y a de fortes chances pour que vous n’ayez jamais eu de cours intitulés « Psychologie du consommateur et stratégies de persuasion ». En revanche, si vous avez été à l’Institut des hautes études économiques et commerciales (Inseec), ce type d’enseignements, dispensés aux marketeurs, commerciaux et publicitaires, vous apprend quelles sont les « variables qui influencent [la] perception [du consommateur].

 

Quelle part d’attention accorde le consommateur à un produit en fonction de sa place sur un rayonnage ? Comment concevoir et utiliser le storytelling afin de « capter l’attention du consommateur et créer une connexion émotionnelle avec la marque » ? Comment mettre en place un e-mail marketing « afin d’être bien perçues et ainsi susciter l’attention des internautes » ? Telles sont les questions existentielles abordées dans les grandes écoles et les universités, de HEC à Paris Dauphine, en passant par l’École supérieure de publicité.

 

Apprentis publicitaires et marketeurs en herbe apprennent ainsi comment capter notre temps de cerveau disponible. Il faut dire qu’ils ont du travail ! Dans notre environnement saturé de publicités, d’informations, d’alertes et de notifications en tous genres, une minute d’attention est très difficile à obtenir et... commence à coûter très cher. Deux ouvrages relativement récents aident à comprendre comment fonctionne cette « économie de l’attention » : L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme [1] et Pour une écologie de l’attention, un manifeste pour une alternative à la sur-occupation de notre esprit.

 

Yves Citton, professeur de littérature à l’université de Grenoble, a coordonné le premier et écrit le second. « Un modèle économique comme celui de Google repose essentiellement sur le fait de vendre notre attention à des annonceurs. Et quand Patrick Le Lay disait que le travail de TF1 était de vendre du temps de cerveau disponible, c’était la même chose. Notre attention est une ressource rare. Il y a toute une économie qui s’est constituée pour la vendre. Globalement, comme le dit Georg Franck (économiste et urbaniste), les mass media offrent de l’information pour moissonner de l’attention. Un média comme Google offre une information apparemment gratuite, mais en fait il s’agit pour lui de récolter et packager l’attention afin de la revendre ensuite à des annonceurs », explique-t-il. Basta ! (média de masse s’il en est) pourrait donc intituler son prochain appel aux dons : soit vous payez, soit on vous vend !

 

 

Le système Google, nouvelle police de la pensée, a le monopole du système publicitaire et pourra ainsi contrôler ses uttilisateurs, c'est-à-dire tous les internautes....

Le système Google, nouvelle police de la pensée, a le monopole du système publicitaire et pourra ainsi contrôler ses uttilisateurs, c'est-à-dire tous les internautes....

 

Trop d’informations disponibles

 

Cependant il n’y a pas que TF1 et Google pour s’intéresser à l’économie de l’attention. Des chercheurs travaillent aussi la question. Bien qu’on puisse trouver d’autres précurseurs, on attribue assez souvent la paternité de ce concept au sociologue et économiste Herbert Simon. Dans une conférence de 1969, il affirme : « La richesse d’informations entraîne une pénurie d’autre chose, une rareté de ce que l’information consomme. Or ce que l’information consomme est assez évident : elle consomme l’attention de ceux qui la reçoivent. » Neuf ans plus tard, il reçoit le prix de la banque de Suède – le « prix Nobel » d’économie – pour son travail sur le processus de décision au sein de l’institution économique. Reconnaître les limites de l’attention est aussi une manière de questionner la rationalité des choix économiques.

 

C’est peut-être pour cette raison que les travaux sur les limites de l’attention n’ont pas fait beaucoup de chemin en économie depuis Herbert Simon. Un économiste cependant se détache du lot : Josef Falkinger, professeur à l’université de Zurich, travaille sur les limites de l’attention et la différence entre économie réelle et économie financière. « Josef Falkinger est obligé de faire la distinction entre sociétés pauvres en informations et sociétés riches en informations, explique Yves Citton. Une société pauvre en information, pour lui, est une société où une information pertinente va circuler. Lorsque quelque chose d’important arrive, on va le savoir. Alors que dans les sociétés riches en informations, il doit reconnaître cette évidence : il y a beaucoup plus d’informations disponibles pour nous que ce que nous pouvons ingurgiter. »

 

La publicité a plus d’importance que la qualité réelle du produit

 

Quand nous achetons une voiture ou un ordinateur, nous prenons souvent le temps de comparer les caractéristiques : le prix, les capacités... Mais nous n’avons quasiment jamais l’occasion de regarder le lieu de fabrication, le salaire moyen des ouvriers, les dégradations environnementales liées à la production. Ce n’est pas tant que ces informations sont indisponibles. Nous n’avons tout simplement pas assez de temps à consacrer au choix d’un ordinateur pour compulser l’ensemble des articles qui pourraient influencer notre choix. Il est donc impossible d’avoir le meilleur équilibre entre prix, qualité, respect de l’environnement ... Moi qui tape cet article sur un ordinateur Samsung, je n’ai pas pensé aux conditions de production de mon ordinateur [2] pendant que je comparais les prix et les capacités en magasin.

 

La masse d'informations publicitaires empêche un véritable choix.

La masse d'informations publicitaires empêche un véritable choix.

 

Yves Citton poursuit : « Dans une société riche en informations, les choix ne sont pas du tout optimaux. La publicité notamment a beaucoup plus d’importance que la qualité réelle du produit. C’est pourquoi Falkinger propose une taxe sur la publicité pour redresser la distorsion de concurrence que produit la publicité. » Si la plupart des économistes orthodoxes négligent l’économie de l’attention et préfèrent supposer que les individus disposent de toute l’information pour prendre la meilleure décision, c’est peut-être aussi parce qu’ils ne sont pas prêts à proposer qu’on interdise ou qu’on taxe la publicité.

 

Internet, télé, radio, journal : la guerre de l’attention

 

Cependant une question insidieuse fait son chemin : la publicité et les médias de masse existent depuis longtemps. Alors pourquoi ne s’intéresser qu’aujourd’hui à la question de l’économie de l’attention ? Malgré plusieurs précurseurs, ce n’est qu’à partir de 1995 que les travaux sur l’économie de l’attention se développent véritablement. Probablement parce qu’il a fallu attendre l’avalanche d’Internet pour qu’on se rende compte de la pression qui pesait sur notre attention. En effet, même si le temps disponible pour lire, discuter avec ses amis ou regarder les petits oiseaux a toujours été limité, les sociétés riches en informations ont été profondément restructurées par l’arrivée des nouvelles technologies.

 

Yves Citton identifie ainsi trois évolutions liées aux nouveautés numériques. La première évolution tient à l’augmentation de l’immediacy (l’impact immédiat). Notre attention est d’autant plus captée que les technologies récentes de communication nous font entrer dans un contact plus sensible et réaliste avec le flux d’information. Facile de constater en effet que SMS et notifications vous détournent de la télé, dont l’image en perpétuel mouvement attire davantage notre attention qu’une radio, qui nous fait oublier à quel paragraphe d’un journal ou d’un livre nous étions. Dans le cadre de l’économie de l’attention, la course au réalisme et le développement des outils de réalité augmentée prennent un sens particulier.

 

L’attention dictée par les algorithmes

 

La seconde évolution est certainement celle qui impacte le plus le choix des objets auxquels nous sommes attentifs. Il s’agit de l’utilisation de « condensateurs d’informations », tels que nos moteurs de recherche, qui compulsent à notre place les gigantesques stocks d’informations stockées sur le Web. On pourrait trouver bien des façons de condenser l’information, même dans les médias « classiques », mais il ne fait pas de doute que les moteurs de recherche ont de bien plus grandes capacités que les journaux dans ce domaine.

 

Les techniques de Google, en situation de quasi-monopole, pour faire le tri dans des montagnes de données influencent donc le choix des sujets auxquels nous accordons de l’importance et notre attention. Les algorithmes de recherche, qui attribuent davantage de visibilité à une page consultée fréquemment, focalisent forcément notre attention sur les mêmes résultats que nos voisins. Jusqu’à ce que, dans le domaine des vidéos, quelques vidéos « virales » concentrent l’essentiel des clics, malgré un choix parmi des milliards de possibles.

 

Enfin, Yves Citton pointe également le changement profond de notre « environnement attentionnel ». Dans notre univers de machines et de multiples filtres, la façon dont notre attention se construit est très différente de celle qu’ont pu connaître les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire ou les paysans du Moyen-Âge. « Il faut donc s’attendre à ce que notre subjectivité évolue en conséquence », conclut-il.

 

Comment attirer l'attention sur une seule information dans la masse des messages publicitaires ?

Comment attirer l'attention sur une seule information dans la masse des messages publicitaires ?

 

Choisir ses aliénations ou s’émanciper de toute attention ?

 

Alors faut-il se protéger contre les changements qui bouleversent la gestion de notre temps de cerveau disponible ? Chacun peut apprécier les avantages et inconvénients des impacts sur notre attention causés par les nouvelles technologies. Mais il est important de garder un minimum de contrôle. Pour cela, Yves Citton propose, à la fin de son ouvrage Pour une écologie de l’attention, « douze maximes d’écosophie attentionnelle ». Parmi ces quelques principes, il encourage ses lecteurs à saisir les conséquences du filtrage de l’information et à se soustraire au régime médiatique de l’alerte. Puisque l’attention est destinée à être prêtée, il incite également à choisir ses aliénations plutôt que d’essayer de s’émanciper de toute attention à ce qui se fait autour de nous.

 

Pour les consommateurs qui souhaitent être plus attentifs à leurs achats, la solution n’est donc pas forcément de se bourrer le crâne de tous les articles disponibles. Il est sûrement préférable de trouver un bon label auquel faire confiance. Mais comme pour tous les « condensateurs d’informations », il ne faut pas oublier de garder un œil sur les critères de sélection de ces labels, ainsi qu’éventuellement sur les individus, associations ou entreprises qui les contrôlent.

 

« Déclaration des droits attentionnels »

 

Il semble cependant nécessaire de ne pas se contenter de quelques principes individuels et de se diriger vers une véritable politique de l’attention, afin de ne pas laisser à quelques entreprises le soin de décider de la façon dont nos capacités attentionnelles doivent être gérées. L’entrepreneur américain Tom Hayes, connu dans la Silicon Valley et pour ses chroniques dans le Wall Street Journal, s’est ainsi essayé à une sorte de « déclaration des droits attentionnels ». Les sept articles sont :

 

« 1. Je suis le seul propriétaire de mon attention.

    2. J’ai droit à une compensation pour mon attention, valeur pour valeur.

    3. Les exigences portant sur mon attention doivent être transparentes.

    4. J’ai le droit de décider de quelles informations je veux et de quelles informations je ne veux pas.

    5. Je suis propriétaire de mes séquences de clics (click streams) et de toutes les autres représentations de mon attention.

 

    6. Ma boîte de courriel est une extension de ma personne. Personne n’a de droit intrinsèque à m’envoyer des courriels.

 

    7. Le vol d’attention est un crime. »

 

Ces grands principes doivent permettre à chacun de garder le contrôle de son attention. Et d’en éviter la pénurie à l’heure où les flux d’information risquent davantage d’abrutir que de développer le sens critique.

 

Florent Lacaille-Albigès

 

 

[1] Ed. La Découverte, http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-L_economie_de_l_attention-9782707178701.html

 

[2] Lire à ce sujet notre précédent article. http://www.bastamag.net/Shell-GDF-Suez-et-Samsung

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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 08:41

 

Les partis dits démocratiques ont échoué dans une opération d’apparence généreuse et progressiste : l’intégration politique des populations d’origine immigrée.

 

Les récentes affaires Emir Kir (PS) et Mahinur Özdemir (CDH – centre démocrate humaniste, tendance démocrate chrétienne) en sont une démonstration éclatante. Ces deux mandataires bruxellois d’origine turque ont été mis en avant par leurs partis respectifs pour des raisons purement électorales. Ensuite, on est surpris qu’ils prennent sur un dossier sensible, comme le génocide arménien, une position politique conforme à celle de leur communauté.

Mahinur Özdemir et Emir Kir les deux députés bruxellois d'origine turque sous le regard bienveillant d'Eric Tomas, à l'époque président du Parlement bruxellois. On a appris depuis qu'Özdemir est liée à l'AKP d'Erdogan. Comme si les "états-major" des partis politiques ne le savaient pas...

Mahinur Özdemir et Emir Kir les deux députés bruxellois d'origine turque sous le regard bienveillant d'Eric Tomas, à l'époque président du Parlement bruxellois. On a appris depuis qu'Özdemir est liée à l'AKP d'Erdogan. Comme si les "états-major" des partis politiques ne le savaient pas...

 

Génocide arménien : on a failli attendre et puis… on verra.

 

De quoi s’agit-il ? On vient de commémorer le centenaire du génocide arménien de 1915. Le président socialiste du Parlement bruxellois, Charles Picqué, n’a pas réussi à faire observer une minute de silence par son assemblée suite à des manœuvres au sein du groupe socialiste et de certains CDH. Au Parlement fédéral, la minute de silence a bien été observée, mais en l’absence très remarquée d’Emir Kir, député PS et bourgmestre (maire) de la commune bruxelloise de St-Josse ten Noode.

 

Ces ambigüités sur une question aussi sensible ont provoqué de fortes réactions dans une large partie de l’opinion publique. Le PS bruxellois a déjà été critiqué suite à des incidents « communautaires » sérieux comme une caricature antisémite pour annoncer une conférence sur la Palestine, la présence sur la liste électorale bruxelloise de candidats soupçonnés d’appartenir au groupe terroriste turc « Les loups gris », le refus de participer officiellement à la manifestation du 11 janvier dernier en hommage aux victimes de « Charlie Hebdo », etc. L’attitude d’Emir Kir est la goutte qui a fait déborder le vase chez les Socialistes bruxellois. On est donc dans la confusion la plus totale !

 

Pour le moment, tout le monde parle de faire voter au Parlement une résolution dénonçant clairement le génocide arménien. On a failli attendre et puis… on verra. Sans doute, les politiques veulent calmer le jeu et on reprendra les affaires comme avant.

 

Cet incident montre combien les problèmes suscités par les relations entre communautés d’origine différente sont difficiles et aussi que la laïcité qui est le régime constitutionnel de la Belgique n’a réussi à mettre tout le monde d’accord.

 

C’est de la hiérarchie entre les groupes humains que naît le racisme.

 

Une autre affaire symptomatique est la récente révocation par la Ville de Bruxelles d’un professeur d’histoire qui aurait tenu des propos islamophobes et « à caractère raciste » sur Facebook. Le professeur en question, il s’appelle Gustavo Amorin, diplômé de la Sorbonne de l’UCL et de l’ULB, a eu une conversation sur ce réseau social par échange de messages avec une de ses élèves d’origine asiatique qui l’informait qu’elle allait se convertir à l’Islam et ne comprenait pas la manière dont il parlait de l’Islam en classe. En effet, M. Amorin ne cachait pas son hostilité au fait religieux en général. Cependant, dans une école fréquentée par de nombreux élèves musulmans, religion est assimilée à Islam.

 

M. Amorin a répondu à son élève : « Le côté sacré qu’elles [les religions] sont censées posséder n’est qu’une fabrication artificielle imposée par la force au cours des siècles. (…) Tu as la chance d’avoir été élevée en partie dans la culture confucéenne (bouddhiste pour faire simple), c’est-à-dire une culture très supérieure en termes de discipline, travail, investissement personnel, éducation, etc. Et quand je dis « supérieure », ce n’est pas seulement par rapport aux Arabes, mais également aux Occidentaux. Si tu veux être une bonne croyante, pourquoi pas une bonne catholique, ou protestante, ou juive, ou même athée ? Tu peux même croire en Dieu de manière plus subtile comme font les Bouddhistes. Pourquoi choisir la religion qui se caractérise par le plus haut taux d’analphabétisme et qui possède le plus grand nombre de pays sous-développés et arriérés… ?» La gamine s’est d’abord sentie insultée, puis elle a rectifié et s’est excusée. Le professeur lui a répondu que lui-même avait manqué de diplomatie.

 

Ce dialogue surréaliste date de février 2012. Il a été dénoncé par la mère de l’élève en décembre 2013. La directrice du lycée a considéré que les propos tenus par M. Amorin étaient « islamophobes et à caractère raciste » et qu’ensuite, il a outrepassé sa fonction en tenant une conversation privée avec une de ses élèves. En effet, il perd son autorité d’enseignant en discutant d’égal à égal avec une jeune fille de sa classe.

 

Les propos de M. Amorin sont-ils « racistes et islamophobes » ? Quand il évoque la supériorité de la culture confucéenne par rapport à celle des Arabes et à celle des Occidentaux, il établit une hiérarchie. On croirait relire le « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. Et c’est de la hiérarchie entre les groupes humains que naît le racisme. Et, si on estime que la religion est affaire privée, il n’avait pas à lui conseiller dans son choix. Il aurait dû lui écrire, par exemple : « Ecoute ta conscience. Elle est ton seul juge. »

 

L’Islam serait donc la religion plus intolérante, plus violente, aux principes réducteurs et simplistes, donc destinée à des illettrés, que les autres religions et cultures. Sur quelle base peut-on affirmer cela ?

 

En réalité, l’Islam est loin d’être monolithique. On le voit quotidiennement dans les guerres meurtrières qui déchirent le monde musulman pour lesquelles les Occidentaux portent une lourde responsabilité et dont nous subissons les retombées par le terrorisme. Mais en dehors de cet aspect atroce qui engendre la peur, peur qui explique notre attitude de rejet, il y a plusieurs interprétations de l’Islam qui vont du très libéral et tolérant soufisme aux wahhabites, aujourd’hui les plus forts parce que dotés de la manne des pétrodollars. Les musulmans sont présentés par notre historiographie comme des conquérants. S’il y a eu en effet un Islam conquérant – comme il y a eu aussi les croisades et la colonisation – cette culture ne se réduit pas à son aspect guerrier.

 

Ici aussi, on établit une hiérarchie. On affirme que la religion musulmane est donc pire que les autres religions. C’est cela l’islamophobie.

 

Le droit au blasphème n’est pas un devoir.

 

La laïcité est-elle une réponse ? Malheureusement non, car elle n’est plus adaptée à notre époque. Elle n’est plus ce havre où les anticléricaux et les libres penseurs proclamaient leur adhésion – j’allais écrire leur « foi » – aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité, en opposition à l’obscurantisme de l’Eglise essentiellement catholique maintenant ses ouailles dans les chaînes du dogme. Aujourd’hui, avec l’immigration et la mondialisation, le mélange des populations et des cultures, le champ de bataille philosophique n’oppose plus deux camps bien définis. Il n’y a plus LA libre pensée contre LA religion. Il n’y a pas non plus LA libre pensée contre LES religions. Il y a une laïcité qui avec entre autres la montée de l’Islam, n’arrive plus à représenter une réelle alternative.

 

La laïcité, aujourd’hui, répond à l’Islam par le rejet, voire une hostilité ouverte. On l’a vu en France, notamment avec Caroline Fourest qui veut monopoliser « l’esprit du 11 janvier » (le grand rassemblement à Paris après les attentats contre Charlie Hebdo) en proclamant le droit – presqu’obligatoire… au blasphème. De son côté, Emmanuel Todd voit dans le 11 janvier, une résurgence du pétainisme. Tout cela est excessif et ne fait qu’attiser les tensions.

 

Caroline Fourest : éternelle donneuse de leçons

Caroline Fourest : éternelle donneuse de leçons

Emmanuel Todd s'est laissé emporter. Il n'a pas réfléchi, cette fois-ci. Dommage.

Emmanuel Todd s'est laissé emporter. Il n'a pas réfléchi, cette fois-ci. Dommage.

 

Dans une récente interview à l’hebdomadaire « Marianne », Régis Debray expose : « Le droit au blasphème n’en fait pas un devoir, notre prière de chaque jour. Et il faut, dans les rapports entre cultures, comme entre voisins de palier, un minimum de civilité. Toutes les agrégations humaines n’ont pas la même horloge, ne vivent pas au même siècle et si, nous nous pouvons pratiquer le second degré avec les images depuis le quattrocento à peu près, beaucoup de cultures confondent encore présence et représentation. »

 

Régis Debray réagit avec calme, intelligence et fermeté à tout ce tapage médiatico - germanopratin.

Régis Debray réagit avec calme, intelligence et fermeté à tout ce tapage médiatico - germanopratin.

 

C’est ainsi que la laïcité doit répondre et non par des bravades et des insultes. C’est non seulement contraire à sa nature, mais c’est aussi une grave erreur stratégique. La laïcité montre qu’elle a peur et elle ne fait guère en sorte d’éloigner les musulmans du dogme en remontant leur horloge – pour reprendre l’image de Régis Debray – pour qu’ils puissent faire avancer leurs aiguilles. Les isoler – comme, par exemple, avec l’interdiction du voile – revient à les mettre entre les mains des « imams de garage » qui inculquent aux jeunes le radicalisme islamique tant redouté par les autorités.

 

La civilité entre voisins de palier

 

Communautarisme ou laïcité ? Que choisir ? L’un et l’autre mènent à l’impasse dans l’état actuel des choses. Eh bien, Régis Debray a avancé une proposition intéressante : la civilité.

 

Sortons de nos polémiques et choisissons la courtoisie. Cela marchera peut-être. Qui sait ?

 

Pierre Verhas

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 08:49

 

Des murs dans les cœurs et entre les peuples

 

Ramzi Aburedwan, est altiste palestinien (médaille d'or au Conservatoire d'Angers). Il est né et a grandi dans le camp de réfugiés d'Al Amari près de Ramallah. Il a fondé à Ramallah une école Al Kamandjati (le violoniste) qui soutient l'éducation et la scolarisation des enfants palestiniens en leur facilitant l'accès à la musique, surtout pour ceux qui vivent dans des camps de réfugiés et les villages de toute la Palestine et du Liban. Ce projet les encourage à profiter de la musique, dépassant ainsi les difficultés quotidiennes de l'occupation militaire israélienne et les éloignant ainsi de la violence. Et il s’agit aussi d’un acte de résistance. Ramzi Aburedwan dit : « Si, en Europe occidentale, la musique dite classique est considérée comme un instrument commercial, ou même de discrimination sociale, en Palestine, elle est un instrument de résistance, comme elle le fut d’ailleurs à l’origine dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles. »

Le jeune Ramzi Aburedwan a symbolisé la première Intifada.

Le jeune Ramzi Aburedwan a symbolisé la première Intifada.

 

La violence, Ramzi Aburedwan l’a vécue. Il fut célèbre dès sa plus jeune enfance. La photographie symbole de l’enfant palestinien jetant des pierres contre les soldats israéliens lors de la première Intifada, c’est lui !

Je ne suis pas son ami, elle est mon ennemie !

 

Ramzi a fait partie pendant trois ans de l’orchestre de David Barenboim, le pianiste et chef d’orchestre juif d’origine russe qui a la double nationalité argentine et israélienne. Il possède même un passeport palestinien. Barenboim est présenté par les médias comme un homme de paix grâce à son orchestre qui comprend des musiciens israéliens et palestiniens.

L'orchestre de David Barenboim. On aperçoit Ramzi Aburedwan en haut à droite.

L'orchestre de David Barenboim. On aperçoit Ramzi Aburedwan en haut à droite.

 

Tout cela semble partir d’une volonté d’entente entre les deux peuples. Et pourtant…

 

Ramzi raconte qu’à une conférence de presse télévisée, une de ses consœurs israélienne a répondu à la question d’un journaliste : « Il est mon ami. » en montrant Ramzi le Palestinien. Il répliqua fermement et sans haine : « Je ne suis pas son ami et elle est mon ennemie ! ». Cela jeta évidemment un froid : fini le beau comte de fée médiatique ! La dure réalité a pris le dessus.

 

Pourquoi son ennemie ? Parce que son pays, Israël, occupe le pays de Ramzi, la Palestine. Et il ne peut, dans ces conditions, y avoir des relations d’égal à égal entre elle et lui. C’est aussi simple que cela et il n’y a rien d’autre à dire.

 

Il resta encore quelques temps dans l’orchestre de Barenboim et s’occupe depuis lors avec sa femme qui est franco-libanaise de son école Al Kamandjati. Ainsi, sert-il toujours la cause palestinienne. Et, en dépit des entraves mises par l’autorité occupante, Ramzi parvient à diffuser son message à la fois de combat et d’ouverture sur le monde, grâce à la musique à laquelle il mêle les harmonies d’Orient et celles d’Occident.

 

Les pionniers

 

« Mes ancêtres étaient l’équivalent israélien des passagers du Mayflower américain. Des pionniers. Ils sont arrivés en 1882 de Russie. Des Sionistes très laïcs, ils croyaient dans l’établissement d’un Etat pour les Juifs. Ils ont participé à la création de Rishon le Zion, de Hadera, de Gedera, de Rehovot… » (Aude Marcovitch, Les blessures d’un destin, Editions Nevicata, Bruxelles, 2014)

 

Cet esprit pionnier a animé la pensée sioniste, un peu comme celui de la conquête de l’Ouest au XIXe siècle américain. Ici, les « Indiens » sont les Palestiniens.

 

L’histoire de Tel Aviv est typique des premières implantations juives en Palestine jusqu’à devenir aujourd’hui la ville ultramoderne à l’occidentale. Tel Aviv – signifiant la colline du printemps – fut fondée en 1909 par une commission composée de soixante-six familles juives. Cette commission aurait acheté un vaste terrain longé par la mer à des propriétaires arabes de Jaffa. « La répartition du terrain se fit selon une loterie : un enfant tirant à chaque fois deux coquillages, l’un marqué d’un nom de famille, l’autre d’un chiffre qui indiquait l’emplacement de leur future maison. » (Aude Marcovitch, Op.cit.)

 

Une maison à Tel Aviv de style "Eretz israélien"

Une maison à Tel Aviv de style "Eretz israélien"

 

Dans les années 1910-1920, les constructions étaient du style « Eretz israélien » qui voulut marier les styles oriental et juif. Ensuite, ce fut la vague du Bauhaus. Il s’agissait à l’époque d’un style architectural nouveau, d’inspiration socialiste en réponse au très bourgeois Art Déco.

 

Quand le Bauhaus doit quitter l’Allemagne nazie en 1933, plusieurs des étudiants juifs émigrent alors en Palestine. C’est l’époque de l’expansion du foyer juif, Tel-Aviv est en plein boom, les juifs allemands peuvent jusqu’à la guerre importer des matériaux de construction d’Allemagne (persiennes, carrelages qu’on retrouve ici ou là, parfois avec une svastika effacée) : plus de 4000 immeubles vont être construits dans le style international, celui du Bauhaus, en quelques années. Ce style est assez en phase avec l’idéologie « socialiste » de certains des colons juifs de l’époque, opposés à l'Art Déco.

 

Immeuble style Bauhaus à Tel Aviv

Immeuble style Bauhaus à Tel Aviv

 

Cela rentre bien dans l’esprit pionnier de créer une ville avec une culture uniquement juive, juive ashkénaze avec une forte influence européenne, alors qu’au départ, il était envisagé un mélange entre les cultures orientale et juive. Aujourd’hui, évidemment, il n’est plus question de tout cela : Tel Aviv est devenue une ville ultramoderne à l’occidentale avec ses immeubles tours, sa banlieue tentaculaire, son centre déserté suite à la cherté des logements, Jaffa étant devenu le Neuilly sur Seine israélien.

Vue aérienne de Tel Aviv aujourd'hui : une mégapole occidentale

Vue aérienne de Tel Aviv aujourd'hui : une mégapole occidentale

 

Une tribalité profonde

 

Mais la population de Tel Aviv est de loin différente de celle des villes du Sud d’Israël. La politique de Ben Gourion fut de fonder des « villes de développement » en vue de peupler le désert. Elles s’érigèrent au Nord du Néguev au fur et à mesure de l’immigration et contribuèrent ainsi à une séparation entre les Juifs d’origine diverses. Ainsi, ces nouvelles cités furent d’abord peuplées par les Juifs en provenance du Maghreb et d’Egypte. Ensuite, ce fut l’arrivée des Juifs venus des régions de l’ex-URSS. Enfin, les Falachas, ces Juifs éthiopiens aujourd’hui discriminés. Il n’y eut guère d’intégration de ces groupes dans la société israélienne du Nord. En outre, ils furent les plus exposés aux tirs de roquettes en provenance de Gaza.

 

Beersheva : la capitale du Neguev. Ici aussi, les immeubles tours, mais la population n'est pas la même.

Beersheva : la capitale du Neguev. Ici aussi, les immeubles tours, mais la population n'est pas la même.

 

En définitive qu’y a-t-il de commun entre ces gens et la bourgeoisie de Tel Aviv, en dehors des immeubles tours ?

 

« Ça ne fonctionne pas. C’est une société séparée en de nombreuses factions. Israël m’a permis de comprendre qu’il y a une grande différence entre la société tribale et la société républicaine. En Israël, la solidarité cache une tribalité profonde. Vis-à-vis des non-Juifs, mais aussi au sein des Juifs israéliens où chacun se réfère à « sa tribu ». Si on veut dresser une typologie de ces tribus ; on peut dire que la première différenciation se fait entre laïcs et religieux. Ensuite, il faut distinguer les Ashkénazes des Sépharades. C’est moins vrai pour les jeunes, mais ça reste très fort pour les générations de plus de quarante ans. (…)

 

Une famille de Juifs orthodoxes. Une démographie galopante !

Une famille de Juifs orthodoxes. Une démographie galopante !

 

Pour les autres tribus, il faut aussi faire la distinction entre la périphérie et le centre, c’est-à-dire entre Tel Aviv et la plupart des autres villes. Ajoutons enfin qu’au sein même de la tribu des religieux, on trouve d’innombrables strates. Les femmes qui se battent pour prier à haute voix au Mur des Lamentations n’ont rien à voir avec les colons religieux ou celles qui vivent à Bnei Brak, une ville ultra-orthodoxe à côté de Tel Aviv. » (Interview de la philosophe israélienne d’origine marocaine Eva Illouz parue dans l’ouvrage d’Aude Marcovitch, Op.cit.)

 

Ajoutons le clivage entre les colons et les Israéliens vivant à l’Ouest de la Ligne verte. Enfin, notons que la frange de population en Israël – Palestine à la démographie la plus féconde est celle des Juifs orthodoxes, plus féconde que celle des Palestiniens. C’est une donnée fondamentale dont il faudra tenir compte.

 

Les murs intérieurs

 

Le rêve d’un Israël uni sur la base du modèle d’un homme nouveau, robuste, moderne, combattant s’est fracassé sur tous ces murs intérieurs qui divisent cette société qui se construit chaque jour comme un lotissement qui s’étend et où chacun vit chez soi.

 

Eva Illouz, dans la même interview, distingue encore d’autres clivages, au sein même de l’Israël religieux. « C’est un monde qui se complexifie de plus en plus. Le monde religieux est d’abord divisé entre Ashkénazes et Sépharades. Il y a des institutions scolaires sépharades et des institutions ashkénazes. (…) Viennent ensuite des différences au sein même de chaque communauté religieuse. Dans le monde religieux ashkénazes, les ultra-orthodoxes sont eux-mêmes divisés entre Hassidiques et Lituaniens avec comme différence essentielle une divergence sur la place de l’étude et de la rationalité dans la croyance. »

 

Mais les laïques, eux, sont affaiblis. La colonisation, au départ d’Israël, est le fait de la gauche socialiste et laïque israélienne. L’idée de départ était de fonder via le mouvement des kibboutzim une nouvelle société, de créer le Juif nouveau. Mais, la victoire de 1967 imprégna de nationalisme ce mouvement auparavant animé par la volonté de transformation sociale.

 

Le kibboutz, microcosme d'une société socialiste, n'est plus ce qu'il était. Il est vrai qu'il n'a représenté que 2 % de la population israélienne, mais a servi de modèle et a marqué les frontières d'Israël dès 1948.

Le kibboutz, microcosme d'une société socialiste, n'est plus ce qu'il était. Il est vrai qu'il n'a représenté que 2 % de la population israélienne, mais a servi de modèle et a marqué les frontières d'Israël dès 1948.

 

Cela ouvrit la porte aux nationalistes religieux qui étaient très minoritaires qui firent désormais porter aux colons le châle de prière. La terre d’Israël était au centre du culte. C’est ainsi que naquit en 1974 Goush emounim, le bloc de la foi. Schlomo Sand analyse : « Alors même que ce mouvement était très minoritaire dans la société israélienne, aucun courant politique n’a réussi à prendre position contre sa rhétorique nationaliste, qui repose sur l’affirmation, ne souffrant aucune contestation, de la propriété du peuple d’Israël sur sa terre. »

 

Ici se trouve la pierre angulaire du conflit. La logique du sionisme veut que le peuple Juif se trouve chez lui partout sur la terre de ses ancêtres. Cela va à l’encontre de la logique diplomatique qui veut le respect de la souveraineté et du droit international.

 

Que le pouvoir soit de gauche ou de droite en Israël, il n’y a eu aucune opposition sérieuse à ce mouvement de colonisation animé par la foi religieuse. La religion est devenue en l’occurrence le plus puissant outil de la politique expansionniste d’une minorité en Israël.

 

Mais cette politique porte en elle les fondations du mur de séparation. Si, sous l’impulsion de Moshe Dayan, l’occupation s’est montrée relativement douce et paternaliste en employant des Palestiniens dans les installations israéliennes réparties en Israël et dans les « territoires », elle s’effondra en 1987 avec la première Intifada.

 

« L’Intifada populaire, doublé d’actes terroristes cruels, a déstabilisé les rapports de domination paisibles et, à cette occasion, le principe de l’Etat « ethno-démocratique » a repris le dessus : Israël a renvoyé les « envahisseurs » palestiniens dans leurs localités, en Cisjordanie et à Gaza, mettant fin à la symbiose économique pour se tourner vers le recours à une main d’œuvre à bon marché importée de l’Est asiatique. » (Schlomo Sand, Comment la Terre d’Israël fut inventée, Flammarion, Paris, 2012.)

 

En plus, la chute de l’URSS amena une immigration massive de Juifs en provenance de l’ex-empire soviétique qui fournirent également une main d’œuvre supplémentaire. Schlomo Sand ajoute : « Dans ce cas, Israël ne se montra pas regardant sur le fait que ces « mains » soient réellement juives ; le fait que l’immigration ait été d’un type humain « blanc » lui donnait entière satisfaction. » En effet, plusieurs voix israéliennes mettent en doute la judéité d’ Avigdor Lieberman, lui-même prétendument juif d’origine soviétique et ancien des affaires étrangères aux idées particulièrement « musclées »…

 

Avigdor Lieberman est-il vraiment juif ?

Avigdor Lieberman est-il vraiment juif ?

 

Israël, la Palestine et le reste du monde

 

On connaît la suite : Oslo en 1993, l’assassinat de Rabin en 1995, la visite de Sharon à l’esplanade des mosquées en 2000 qui déclencha la deuxième Intifada, dite Intifada Al Aqsa, la construction du mur de séparation, les acquis d’Oslo démantelé, les deux guerres contre Gaza…

 

Aujourd’hui, Israël reste le maître du jeu dans ce qu’il reste de la Palestine. Le Hamas est maître à Gaza, le Hamas création d’Israël présenté comme son pire ennemi, en définitive, sert sa politique expansionniste en affaiblissant le Fatah également rongé de l’intérieur par la corruption qui y règne.

 

Si on y réfléchit, Israël participe, comme principal allié de la région avec les USA, tout en n’adhérant à aucune coalition, à la stratégie américaine au Moyen Orient dont le but est de diviser le monde musulman. Netanyahu considère que l’Iran est le pire ennemi d’Israël et ainsi Israël aide les rebelles syriens dont nul n’ignore qu’ils sont proches, sinon membres de Daesh ou d’Al Qaeda qui – si on y réfléchit – ne gênent pas tellement Israël. Le Hezbollah libanais est considéré aussi comme un objectif à éliminer en priorité. Or, le Syrien Assad, le Hezbollah et l’Iran sont tous les trois chiites. Le Hamas, Daesh et Al Qaeda sont sunnites. Mais les tenants du « grand Moyen-Orient », essentiellement les néoconservateurs occidentaux, tiennent-ils les bonnes clés ? Rien n’est moins sûr.

 

Pour Michel Warschawski, c’est un mauvais calcul. L’empire américain est en déclin et bientôt d’autres puissances apparaîtront, comme la Russie, l’Inde, la Chine, le Brésil. Aussi, Israël devrait se retirer de cette partie.

 

Est-on esclave de sa race, de sa langue, de sa religion ?

 

Sans doute, mais en attendant, dans ce sinistre jeu d’échecs, la principale victime est le peuple palestinien et par voie de conséquence, aussi le peuple israélien, car depuis le foyer national juif de 1917, les destins des deux peuples sont intimement liés. Un Etat d’Israël fut fondé en 1948. Il existe et, malgré les discours de propagande, ne disparaîtra pas. Il n’y a pas d’Etat palestinien et il n’y en aura pas, parce qu’il ne peut exister dans les conditions actuelles. La Cisjordanie palestinienne est sous le joug des colonies. Il lui est impossible de se développer sur les plans social, économique et culturel. Gaza est encerclée et est régulièrement victime de sanglants et destructeurs assauts de Tsahal. Et, en dépit de la propagande, la Palestine est isolée dans le monde arabe.

 

Dans ces conditions, un Etat palestinien, même reconnu par de nombreux pays, est une fiction diplomatique. La fameuse solution à deux Etats est une chimère. Il reste donc celle à un Etat. Impossible, dit-on : la haine entre les deux peuples est trop forte. Israël ne renoncera jamais à son caractère intrinsèquement juif.

 

Posons la question : perd-on son caractère juif quand on vit avec l’Autre ? Ou bien, faut-il être seul pour préserver sa judéité ?

 

Ce sera difficile, c’est sans doute utopique aujourd’hui, mais à y réfléchir, c’est la seule solution. Ernest Renan disait lors d’une conférence intitulée Qu’est-ce qu’une nation ?

 

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication des individus au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis sur la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent pitié de notre terre à terre. (…) Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants : sachons subir le dédain des forts. Peut-être, (…), reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé. »

 

Le Soleil se couchera-t-il toujours derrière un mur à Bethléem ?

Le Soleil se couchera-t-il toujours derrière un mur à Bethléem ?

 

Sans doute, conviendra-t-il de remettre Renan à la mode pour réfléchir à la construction d’une nation regroupant Juifs, Arabes, Druzes, et tant d’autres qui peuplent cette région du monde tant controversée et par trop chargée d’histoire.

 

Ainsi, peut-être, les murs tomberont et ne seront plus qu’un sinistre souvenir.

 

 

Pierre Verhas

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 20:21

 

Dieu n’est ni le maître ni le même pour tous.

 

Sur l’esplanade des mosquées, troisième lieu saint de l’Islam, qui n’est accessible que par une passerelle en bois qui surplombe le Mur occidental (mieux connu sous son ancien nom de « Mur des lamentations », le plus important lieu saint du Judaïsme), via un check point, seuls les musulmans et les touristes sont admis. Depuis peu, les Juifs sont autorisés à visiter ce lieu à la condition qu’ils se montrent discrets et sans prier.

Des fidèles Juifs prient devant le Mur occidental, autrefois appelé Mur des lamentations.

Des fidèles Juifs prient devant le Mur occidental, autrefois appelé Mur des lamentations.

La passerelle en bois permettant d'accéder à l'esplanade des mosquées

La passerelle en bois permettant d'accéder à l'esplanade des mosquées

 

Cependant, certains groupes ultrareligieux enfreignent ostensiblement cette disposition en venant se promener en petit groupe, portant la kippa et faisant le tour du site escorté de policiers israéliens en arme. Cette provocation n’est évidemment pas du goût des musulmans qui s’y trouvent. Aussi, chaque fois qu’un de ces groupes entre sur l’esplanade, il est suivi par quelques jeunes filles musulmanes entièrement voilées qui scandent le fameux « Allah ô Akhbar » jusqu’au départ du groupe. A noter que les hommes qui sont rassemblés sous les grands arbres près du dôme du Rocher, se contentent de lancer ce cri de temps à autres, se gardant bien d’approcher les Juifs…

Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".

Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".

 

Ces incidents mineurs mais répétés témoignent de la tension qui règne dans les lieux saints et donnent l’impression qu’une étincelle peut allumer le feu aux poudres à tout instant. Il règne une atmosphère lourde à Jérusalem.

 

Le trou noir du conflit

 

La montée en puissance des groupes salafistes et wahhabites dans tout l’Islam, la totale liberté qui est laissée aux groupes religieux juifs les plus fanatiques, les tensions dues à la colonisation à marche forcée de Jérusalem – Est et, comme partout, les difficultés sociales dues à la crise et à l’économie de guerre d’Israël sont autant de foyers d’incendie.

 

Pour de nombreux Juifs, religieux ou non, les racines bibliques du Peuple juif se trouvent en ce mont du Temple – esplanade des mosquées pour les Musulmans – où David aurait édifié les fondations et Salomon effectué la construction. Ce Temple a été détruit, puis reconstruit. Cet endroit est le cœur spirituel du Peuple juif. Il a été détruit une deuxième fois par l’empereur romain Titus en 57 après JC. Ce fut le signal de la dispersion des Juifs.

 

C’est ce lieu qui est au cœur du conflit. Son statut est un point essentiel pour la paix ou la guerre.

 

Selon le Coran, l’histoire est différente. Pour les musulmans, il n’y a jamais eu de Temple juif, mais Al Aqsa, la mosquée lointaine, ou Haram al Sharif, le noble sanctuaire.

 

Le dôme du Rocher abrite le rocher de la fondation. Dans la tradition juive, Abraham a voulu y sacrifier son fils Isaac. Selon le Coran, ce sacrifice était celui d’Ismaël et cela s’est passé à La Mecque.

 

Quant à Haram al Sharif, les musulmans croient que Mohammed est monté au ciel à partir du Rocher après le miracle de sa visite nocturne à Jérusalem. Les musulmans pensent que Mohammed a auparavant dirigé la prière avec tous les Prophètes (Abraham, Isaac, Moïse, Jésus, etc.). Il était l’Imam. Donc, Mohammed a été la dernière révélation divine et cela s’est passé en ces lieux. D’ailleurs, la mosquée n’est pas seulement le dôme du Rocher et Al Aqsa, c’est l’ensemble de ce lieu que personne ne peut diviser.

 

La mosquée Al Aqsa et le dôme du RocherLa mosquée Al Aqsa et le dôme du Rocher

La mosquée Al Aqsa et le dôme du Rocher

 

Par contre, pour certains rabbins, l’esplanade est la propriété du Peuple juif où le Temple doit être reconstruit. Il y a d’ailleurs une Fondation du Temple dirigée par un rabbin d’origine américaine, adepte du fameux rabbin Kahane, qui a fait élaborer les plans du nouveau Temple. Le dôme du Rocher qui doit être démoli abrite le saint des saints : le Rocher du sacrifice. Ces gens considèrent d’ailleurs que le Mur occidental qui est le mur de soutènement de l’esplanade, n’est pas un lieu saint juif. Il ne s’agit que d’une partie non sacrée de l’édifice.

 

Dans son reportage sur cette question, Charles Enderlin interroge le professeur Mutti Steinberg qui est un ancien dirigeant du Shin Beth (le service de renseignements intérieurs d’Israël), cette affaire est « le trou noir du conflit. Même le Palestinien le plus modéré n’est pas prêt à accepter une souveraineté israélienne sur le Mont du Temple ou Haram al Sharif. » Comme quoi, Dieu, s’il est unique, n’est pas le même pour tous.

 

D’ailleurs en juin 1967, Moshe Dayan ordonna l’évacuation de l’esplanade des mosquées et la laissa sous la souveraineté des autorités musulmanes. Manifestement, cette mesure toujours d’application, n’est pas acceptée par tous les Israéliens et sous la pression des religieux, les autorités locales de Jérusalem ont fini par autoriser les Juifs de se rendre sur l’esplanade, à condition qu’ils ne prient pas.

 

Les deux facettes du Sionisme

 

Cette équivoque est révélatrice des deux facettes opposées du Sionisme : le côté laïque représenté par Théodor Herzl qui voulait un Etat-nation juif à l’instar des Etats-nations de son époque et la face religieuse et messianique représentée par le rabbin Isaac Kook d’origine lettone, grand rabbin des askénazes, qui concevait l’Israël religieux, création de Dieu. Mais il le voyait en alliance avec les sionistes laïques.

 

Le rabbin Rav Kook, pionnier du sionisme religieux

Le rabbin Rav Kook, pionnier du sionisme religieux

 

L’idéologie du Grand Rabbin Kook allait à la doctrine nationale-religieuse du sionisme, qui veut que les Juifs orthodoxes contribuent à la construction d'une Palestine juive et y établissent un puissant centre religieux. Dans les jugements qu'il rendit en sa qualité de président du Beth-Dîn (le tribunal religieux), le Grand Rabbin Kook fit preuve de compréhension à l'égard des nécessités de l’établissement de l’Etat d’Israël.

 

Pour plusieurs rabbins de Jérusalem – tous sépharades – l’idée de la subordination de leurs cours rabbiniques à une autorité supérieure est inacceptable. Une séparation s’annonce entre les cercles haredis et la nouvelle structure rabbinique, séparation qui aura des conséquences bien plus tard sur la structure de l’Etat d’Israël.

 

« Les sionistes arrivent dans un pays où, depuis des siècles, cohabitent des juifs, des musulmans et des chrétiens. Mais aux yeux des idéologues du sionisme, la Terre est vide. (…) les sionistes regardent ces juifs pieux comme des vestiges d’un passé révolu condamnés à disparaître dans le tourbillon de la colonisation sioniste. » (Yakov M Rabkin Au nom de la Torah une histoire de l’opposition juive au sionisme, Les presses de l’Université Laval, Canada, 2005)

 

En 1898, Théodor Herzl va visiter Jérusalem et s’attire ainsi l’ire des Juifs religieux qui lui reprochent d’avoir transgressé le sabbat et d’être monté au mont du Temple, ce qui est formellement interdit aux Juifs par la loi juive. Aussitôt, ils en profitent pour condamner le sionisme comme une idéologie idolâtre. Les Juifs occidentaux ne sont pas en reste. Ils disent que les théories irresponsables des sionistes font le jeu de leurs [des Juifs] pires ennemis, les antisémites.

 

La tombe de Théodor Herzl à Jérusalem

La tombe de Théodor Herzl à Jérusalem

 

Ils nient aux sionistes l’idée de rédemption du peuple juif. Les rabbins les plus modérés voient dans le sionisme une idéologie pratique du retour, mais en aucun cas, l’alya sioniste ne peut être une rédemption. En quelque sorte, les sionistes disent la même chose : ils veulent fonder un Etat juif laïque similaire aux Etats nations européens.

 

Deux paramètres contradictoires

 

Le sionisme est unique parmi les mouvements nationaux. Si les mouvements de libération nationale – comme les mouvements anticolonialistes – se donnent comme objectif d’affranchir le peuple et d’établir son contrôle sur le territoire national, le sionisme doit créer une langue, former une conscience nationale, transporter le peuple qui en résulte dans un autre coin de la planète. L’historienne Anita Shapira écrit : « La psychologie sioniste se forme par deux paramètres contradictoires : un mouvement de libération nationale et un mouvement de colonisation d’un pays du Moyen Orient. »

 

Après la déclaration de Balfour, Abdallah Ier, le prince hachémite, signe un document qui souhaite la bienvenue aux immigrés juifs de Palestine, pourvu qu’ils ne nourrissent aucune ambition politique. En clair, il n’est pas question d’accepter qu’ils forment un Etat. Finalement, cette lettre rejette le concept de nationalisme juif qui reste étranger tant aux Juifs traditionnels qu’aux Arabes eux-mêmes.

 

Un rabbin hollandais, Jacob Israël De Haan joua un rôle important. Né en 1881 aux Pays Bas, De Haan était écrivain. Son premier livre fit scandale, car il y évoquait son homosexualité.

 

Jacob Israël De Haan en tenue arabe

Jacob Israël De Haan en tenue arabe

 

Il émigra en Palestine en 1919, deux ans après la déclaration Balfour. Au départ, Jacob se rapprocha des cercles sionistes et particulièrement des sionistes religieux et fonda à Jérusalem en 1919 une nouvelle école où l'on enseigne surtout le droit.

 

Mais après sa rencontre avec le rabbin Yosef Chaim Sonnenfeld chef de la communauté Haredi et fondateur de la communauté antisioniste Edah Haredit, il devient le porte-parole des Haredim à Jérusalem et est élu secrétaire politique du conseil de la communauté Harédi, Vaad Ha'ir. Il s’opposa de plus en plus au mouvement sioniste officiel. Il prônait un judaïsme spirituel et ses prises de positions virulentes lui valurent d’être assassiné par un commando de la Haganah en 1924.

 

De Haan fut en possession d’une copie de la lettre d’Abdallah Ier – l’original ayant disparu. Mais cette copie s’évapore aussi « pour toujours lors d’un cambriolage de la maison de De Haan à la suite de son assassinat par les sionistes un an plus tard. Avec lui disparaît la possibilité d’une paix conçue en termes de droits individuels et égaux. L’objectif nationaliste des sionistes bouleverse ces plans et la mémoire du document rappelle que la paix entre Juifs et Arabes était possible. » (Yakov M Rabkin, Op.cit.)

 

Remarquons que la majorité des rabbins de Jérusalem de l'époque ne maîtrisent pas les langues européennes et encore moins le concept de nation tel que défini par les Occidentaux et qui est la pierre angulaire du mouvement sioniste.

 

Il faut donc, contrairement à ce que pense Herzl, conquérir le territoire et le coloniser par la force. La réalité des choses : la révolte arabe, l’hostilité des Palestiniens, la réalité de la guerre vont petit à petit changer la mentalité de bien des Juifs religieux. Ils formeront progressivement le courant national religieux qui, aujourd’hui, est le plus puissant. Et là, il s’agit d’un changement fondamental.

 

Au départ, il y eut un compromis entre les Haredim et Ben Gourion qui accepta de dispenser du service militaire les étudiants de la Torah au grand dam des autres Juifs qui partaient se battre dans les rangs de Tsahal.

 

Israël prisonnier de sa victoire

 

« Israël, après un succès militaire éclatant, sera prisonnier de sa victoire. » déclara Charles de Gaulle après la guerre des Six jours de juin 1967.

 

Après cette victoire, les communautés juives religieuses libérales se rapprochent du sionisme, bien que plusieurs rabbins juifs libéraux déplorent le développement du nationalisme. Celui-ci prend de plus en plus d’ampleur au fur et à mesure de l’extension de la colonisation des territoires occupés. Il y eut un seul et court moment de pacification, ce furent les accords d’Oslo signés par Itzhak Rabin et Shimon Peres en 1993, accords qui furent assassinés en même temps qu’Itzhak Rabin le 4 novembre 1995. En 2000, Sharon fut responsable du déclenchement de l’intifada Al Aqsa après sa visite à l’esplanade des mosquées. Les violences suscitées, notamment par les attentats suicides aveugles touchant des civils eurent pour effet de renforcer les courant national-religieux. Du côté palestinien, le Hamas tira tout profit de cette tension.

 

Itzhak Rabin serrant la main tendue par Yasser Arafat. Une poignée de mains qui leur coûta la vie à tous deux.

Itzhak Rabin serrant la main tendue par Yasser Arafat. Une poignée de mains qui leur coûta la vie à tous deux.

 

Les extrêmes religieux s’alimentent de part et d’autre.

 

Mais les illusions restent ancrées. Israël se voit toujours le plus fort et ne tient nul compte des conseils de modération et encore moins du droit international. Pourtant, dans un article intitulé To Save the Jewish Homeland publié en 1948 après le déclenchement de la guerre d’indépendance, Hannah Arendt avertit : « Même si les Juifs pouvaient gagner la guerre (…) les Juifs victorieux seraient entourés d’une population arabe entièrement hostile, isolés derrière des frontières menacées, absorbés par le besoin d’autodéfense physique (…) Et tout cela serait le destin d’une nation qui – peu importe le nombre d’immigrants qu’elle pourrait intégrer et peu importe jusqu’où seraient étendues ses frontières – restera un peuple très petit devant des voisins hostiles bien plus nombreux. »

 

Cet avertissement est toujours valable aujourd’hui.

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 

3e partie : Des murs dans les cœurs et entre les peuples

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