Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
  • Contact

Recherche

4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 14:31
Les cons, ça ose tout...

 

La terrible image du cadavre du bébé kurde syrien qui se prénommait Aylan, retrouvé sur le rivage de la côte turque de la mer Egée a suscité une terrible émotion parfaitement compréhensible.

 

Mais nous avons montré hier l'indécence de BHL plastronnant avec les combattantes kurdes qui luttent contre Daech. Notre autoproclamé philosophe germanopratin remet ça dans ses commentaires sur la tragédie de cet enfant.

 

La France compte heureusement d'authentiques philosophes comme Michel Onfray qui remet BHL à sa place lors d'une interview à BFM TV (vidéo ci-dessus)  en commençant par citer la célébre phrase de Michel Audiard : « Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît ! »

 

Et comme les cons détestent Michel Onfray, eh bien ! j'aime Michel Onfray !

 

 

 

 

 

Et il y a aussi ce dessin significatif de Manuel Escala Gonçalves basé sur le terrible cliché du petit Aylan noyé entouré des vains bavardages de tous les « décideurs » et autres « vedettes » médiatiques.

 

Même Daniel Cohn Bendit qui a été mieux inspiré dans le temps, s'y met en espérant que l'image d'Aylan fasse progresser l'idée européenne. Quand on vous disait que les cons, ça ose tout...

 

 

 

 

 

Dessin de Manuel Escala Gonçalves

Dessin de Manuel Escala Gonçalves

 

Pierre Verhas

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 15:10

La médaille d'or de l'indécence a été attribuée à Monsieur Bernard-Henri Lévy, faux philosophe et authentique imposteur pour s'être fait photographier à la tête d'un peloton de combattantes kurdes qui luttent contre Daech.

 

Bientôt, nous rendrons hommage à ces dames d'un courage exceptionnel qui honorent l'humanité et qui méritent bien mieux que la suffisance d'un escroc.

Nous demandons à Monsieur Noël Godin de préparer un important lot de tartes à la crème à lancer à la tête de ce sinistre individu !

Nous demandons à Monsieur Noël Godin de préparer un important lot de tartes à la crème à lancer à la tête de ce sinistre individu !

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 21:17

 

Les événements qui ont mené à l’écrasement de la Grèce, les attitudes et les propos des dirigeants de l’Union européenne, le projet de traité commercial transatlantique, la dissolution du processus démocratique, l’incohérence de la réponse à la crise des réfugiés, l’alignement systématique de la politique étrangère sur les intérêts américains sont autant de faits qui détournent du projet européen, l’opinion publique, bon nombre de politiques, d’intellectuels, de syndicalistes, de militants de terrain.

 

Certains à gauche comme à droite pensent que la réponse est le souverainisme. Le plus connu d’entre eux est l’ancien dirigeant de la gauche socialiste française, l’ancien ministre de François Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement. À la gauche de la gauche comme on dit aujourd’hui, l’Union européenne n’a jamais été la tasse de thé, mais depuis la crise grecque, des hommes comme Mélenchon qui avaient toujours soutenu le projet européen, se tournent résolument vers le souverainisme. La social-démocratie devenue la « gauche libérale » soutient la politique européenne et à droite, l’idée européenne passe sans trop de discussions. Bien entendu, l’extrême-droite ne cache pas son hostilité ouverte à l’égard des institutions européennes, tout en ne rejetant pas le néolibéralisme.

 

Jean-Pierre Chevènement est une référence pour la gauche. Ses analyses sont tout à fait pertinentes, mais les solutions qu'il propose sont inadéquates.

Jean-Pierre Chevènement est une référence pour la gauche. Ses analyses sont tout à fait pertinentes, mais les solutions qu'il propose sont inadéquates.

 

L’euroscepticisme mène au fascisme.

 

Dans les autres pays européens, ce qu’on appelle l’ « euroscepticisme » gagne des points. En Grande Bretagne, même si le parti de droite anti-européen UKIP connaît une régression, ses idées touchent une frange importante du parti conservateur au pouvoir. La gauche travailliste qui a le vent en poupe se montre également très critique à l’égard des institutions européennes. En Belgique, l’attitude du parti nationaliste flamand au pouvoir est ambiguë. Au Parlement européen, ses députés sont inscrits au groupe des eurosceptiques et au gouvernement, ses ministres font tout pour tenter de « dribbler » les décisions européennes, notamment en matière de sécurité.

 

Dans les pays scandinaves et dans les pays de l’Est européen, l’extrême-droite progresse de manière inquiétante et se trouve au pouvoir ou aux portes du pouvoir. La Hongrie viole depuis longtemps les principes fondamentaux de l’Union européenne sans que ses dirigeants ne s’en soucient outre mesure. L’extrême-droite est au pouvoir au Danemark et risque d’y arriver en Suède. Cela aussi remet en question les bases de la construction européenne.

 

Bref, l’idée européenne est menacée et la tentation d’un repli sur l’ancien Etat nation est de plus en plus forte. Lisons ce que disait déjà Jean-Pierre Chevènement dans un discours datant du 9 septembre 2001.

 

« La France ne sait plus où elle va. Son destin lui échappe. Les marchés financiers mondiaux en disposent. Notre politique monétaire se décide à Francfort, notre politique économique à Wall Street, nos engagements militaires à Washington. Dans quatre mois, le franc va disparaître. Et nous voici démunis de moyens pour faire droit aux exigences de nos concitoyens. Dans l’euphorie de la mondialisation heureuse, nos gouvernants considéraient la croissance comme garantie pour longtemps par l’essor des nouvelles technologies. Que la conjoncture se retourne, comme aujourd’hui, et nous découvrons la dictature des marchés financiers, les plans sociaux -Moulinex-, les délocalisations industrielles -Flextronics-, le creusement des inégalités, bref le retour à un archéocapitalisme du XIXème siècle !

 

En tous domaines, nos dirigeants ont laissé effacer les repères républicains. Ils ont bradé les valeurs de l’École Publique et découragé en Corse les Républicains. »

 

Cela pour le constat. Incontestablement, il est pertinent sur certains éléments : il n’y a pas eu un transfert de souveraineté de l’Etat nation vers une entité politique supranationale démocratique, mais une dilution de celle-ci dans des organes de décision non démocratiques comme la Commission européenne et la Banque Centrale Européenne.

 

Ce constat est impertinent sur un point essentiel : l’Union européenne est dirigée par un Conseil qui est composé des chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres, Conseil qui rédige les Traités européens et qui assure sa direction politique. Il ne s’agit pas d’un organe supranational mais de vingt-huit gouvernements qui prennent des décisions politiques, dans la plupart des cas, à l’unanimité.

 

Cela signifie qu’il s’établit un rapport de forces où ce sont les pays les plus forts qui emportent la décision. C’est le cas de l’Allemagne aujourd’hui, comme on l’a vu avec la crise grecque.

 

Donc, contrairement à ce qu’affirment les souverainistes, l’Etat nation est encore le décideur dans cet ensemble appelé Union européenne, mais dans un contexte d’affrontement permanent qui avantage le plus fort.

 

Cependant, un élément nouveau s’est inscrit et est passé quasi inaperçu : il y a eu transfert de pouvoirs vers un organisme qui n’est régi par aucun des traités : la troïka. Cet organisme né suite à la crise des dettes souveraines et particulièrement celle de la Grèce, est composé des créanciers qui sont représentés par la BCE, le FMI et la Commission européenne, trois institutions qui ne sont pas issues de la représentation démocratique. Et cette troïka acquiert de plus en plus de pouvoir au fur et à mesure du déroulement des événements au point qu’on se demande si ce n’est pas elle qui dirige l’Union européenne avec, il convient de le souligner, l’appui de l’Allemagne qui y voit d’importants avantages.

 

Le retour à l’Etat nation : une erreur historique

 

Mais, un retour à l’Etat nation consisterait une erreur historique et est tout à fait irréaliste.

 

En effet, il serait stupide d’affirmer qu’en plus d’un demi-siècle d’existence, l’Union européenne n’a rien apporté, n’a pas été jusqu’à la fin du XXe siècle, un facteur de progrès économiques, culturels, d’entente entre les peuples.

 

L’histoire de l’Union européenne a été bien des fois évoquée sur le blog « Uranopole ». L’idée de base en est positive, mais le projet a été vicié. Alors que les premiers partisans de la constitution d’une Europe fédérale voulaient une Europe politique, on a construit une Europe économique où le politique a été relégué au second plan. Cette Europe du « marché commun », comme on l’appelait, était basée sur la pensée libérale, mais il est indéniable qu’elle a permis le développement d’une ère de prospérité sans précédent, car les institutions européennes permettaient encore – avec réticence, certes – les politiques keynésiennes d’investissements publics. C’est après la deuxième crise pétrolière et la montée en puissance du néolibéralisme, notamment grâce à Thatcher, que la Communauté économique européenne a instauré par les traités successifs, allant de celui de l’Acte unique en 1986, en passant par Maastricht en 1992, le Pacte de stabilité et le Traité budgétaire de 2013.

 

Comme l’écrit le souverainiste de gauche Raoul-Marc Jennar : « Traité européen après traité européen, le suffrage universel a été vidé de sa substance. Le vote citoyen ne produit plus aucun effet. Puisque, comme le dit ce gangster placé à la tête de la Commission européenne, « il n’y a pas de vote démocratique contre les traités européens ». Ce qui fut arraché dans la fureur, le sang et les larmes en 1789, 1793, 1848, 1870 et tout au long des luttes politiques et sociales des XIXe et XXe siècles, est systématiquement remis en question au nom de l’Union européenne.

 

Une immense régression démocratique et sociale est à l’œuvre. Il nous faut l’arrêter. Par tous les moyens. Il y va de la survie d’un modèle de société, d’une vision humaniste du vivre ensemble. »

 

Raoul-Marc Jennar : lui aussi une analyse pertinente mais des solutions inadéquates

Raoul-Marc Jennar : lui aussi une analyse pertinente mais des solutions inadéquates

 

C’est tout à fait exact, mais la solution proposée est une lourde erreur stratégique. Jennar écrit : « Il faut mettre fin à l’Union européenne. En commençant par la quitter, car sans la France, et les pays qui s’empresseront de la suivre, elle ne survivra pas. Il faut que s’écroulent les institutions de nos malheurs nouveaux : la Commission européenne, la Cour de Justice de l’UE, la Banque Centrale de l’UE. Elles sont les instruments du pouvoir de l’oligarchie. Ce sont des Bastilles, symboles de l’absolutisme technocratique de l’UE et il faut leur réserver le sort de celle renversée en 1789.

 

Alors, mais alors seulement, il sera possible de construire, avec les peuples qui le souhaitent et qui l’auront exprimé, une union des peuples d’Europe vraiment solidaire et fraternelle. »

 

C’est équivalent du raisonnement marxiste qui voulait instaurer la dictature du prolétariat pour éliminer la bourgeoisie et ainsi construire une réelle démocratie. On a vu ce que cela a donné !

 

Revenir à l’Etat-nation en quittant l’Union européenne est non seulement impossible, mais complètement absurde. En admettant même qu’une majorité dans un Etat membre se dégage pour le retrait de l’Union européenne, ce sera quasi impossible à réaliser. Il faudrait revoir toutes les réglementations, la plupart des contrats, rétablir les droits de douane, rompre une série d’accords bilatéraux dans plusieurs domaines essentiels à l’économie et à la vie sociale. Cela aurait un coût énorme, d’autant plus qu’il faudrait rétablir une monnaie nationale.

 

Un « front » souverainiste ? Pas question !

 

Une tendance se fait jour chez les souverainistes de gauche en France. Ils cherchent à constituer un rassemblement avec les souverainistes de droite. Or, il s’agit de l’archéo-gaulliste Dupont-Aignant et du… Front national. On en arrive à ce que des militants de gauche soient dans un tel état de désarroi qu’ils en arrivent à tenter de s’allier avec l’extrême-droite ! Jean-Pierre Chevènement n’a jusqu’à présent pas été aussi loin, mais il « copine » avec Dupont-Aignant qui, lui, « copine » avec Marine Le Pen.

 

L’économiste Jacques Sapir, lui, a été bien plus loin. Il propose la constitution d’un « Front » qui regrouperait tous les souverainistes jusqu’au Front national !. Finis donc la priorité à la démocratie et le rejet de tout racisme et de tout fascisme !

 

Jacques Sapir finira par donner raison à Moscovici qui le considère comme d'extrême-droite !

Jacques Sapir finira par donner raison à Moscovici qui le considère comme d'extrême-droite !

 

Voici un extrait de l’excellente analyse de Sébastien Crépel parue sur le site du « Grand Soir » : « Jacques Sapir pousse la provocation jusqu’à invoquer pour son « front » l’exemple du Conseil national de la Résistance (CNR), qui rassemblait « des communistes aux militants de l’Action française » (AF). À cela près que le CNR – dans lequel l’AF, ralliée à Pétain, n’a jamais siégé, à la différence du PCF – unissait des sensibilités politiques diverses dont étaient précisément exclus les ancêtres idéologiques du FN, dans un but commun : chasser le fascisme, et appliquer un important programme démocratique, économique et social approuvé par ses composantes.

 

C’est toute la différence avec la focalisation unique sur la « sortie de l’euro », qui n’est pas en soi un projet politique de progrès. Non seulement elle n’en est pas une garantie, mais elle peut être la première pierre de son exact contraire. Jacques Sapir lui-même l’admet, en reconnaissant que « des politiques néfastes pour les économies peuvent être mises en œuvre hors de l’euro ». C’est précisément ce qui interdit tout « front » commun avec le FN, qui ne se distingue en rien des programmes d’austérité européens, allant jusqu’à reprendre dans son programme « l’obligation d’un déficit structurel égal à zéro ».

 

Du point de vue même d’un partisan de la sortie de l’euro comme Frédéric Lordon, qui cloue au pilori les « invraisemblables alliances avec l’extrême droite » de Jacques Sapir, ce dernier dessert en fait la cause qu’il prétend servir. Pour l’Économiste atterré, non seulement la « faute » de Sapir est « inexcusable », mais elle est un leurre complet : le FN est « aussi ce par quoi l’euro se maintient », par le rôle d’épouvantail qu’il joue pour « le parti eurolibéral »... Dans ce contexte, le « front » proposé par Sapir ne peut qu’alimenter l’entreprise de discrédit qui consiste, pour les tenants de l’Europe actuelle, à tirer un trait d’égalité entre FN et Front de gauche. »

 

Ajoutons un autre point et il a son importance : les souverainistes de gauche seraient minoritaires dans un tel « Front » étant donné le poids du FN et finiraient par servir de caution électorale au parti de Marine Le Pen !

 

La mise en garde de Paul Jorion

 

Et il y a une autre raison, plus fondamentale, celle-là : l’économiste belge Paul Jorion l’explique.

 

 

Pense-t-on sérieusement pouvoir lutter à l’échelle d’un Etat nation, fût-il la France, contre ces entreprises transnationales (ETN) qui contrôlent 70 % de l’économie mondiale ?

 

La réponse est qu’on le veuille ou non, au minimum européenne. Je ne peux suivre Raoul-Marc Jennar et les autres souverainistes quand ils affirment qu’il est impossible de réformer l’Union européenne.

 

Aux lobbies des ETN, répondons par notre propre lobbying !

 

Et pourtant, il y a moyen. Ce moyen, c’est celui des ETN : le lobbying. Ce sont leurs lobbies qui ont pénétré les institutions européennes. Eh bien ! Faisons de même !

 

Un lobby existe et fonctionne depuis des années, mais il est bien trop frileux : c’est la CES (la Confédération Européenne des Syndicats). N’est-il pas possible que les organisations syndicales dans les différents Etats-membres s’organisent pour donner une réelle efficacité à la CES en programmant de réels mouvements sociaux à travers l’Europe et pas seulement ces rachitiques manifestations à Bruxelles, regroupant des délégués des différents pays et qui font le pied de grue pendant une heure ou deux devant les bâtiments de la Commission européenne ou ceux du Parlement ? N’est-il pas possible de faire une réelle pression pour organiser une réelle concertation avec la Commission et le Conseil lorsqu’un projet touche aux droits sociaux ?

 

Ne peut-on constituer des lobbies pour faire pression sur les groupes politiques du Parlement européen afin de tenter de rectifier la politique ultralibérale de ces institutions.

 

Dans un article de Cédric Durand des « économistes atterrés » - publié entre autres par « Uranopole »  (http://uranopole.over-blog.com/2015/08/la-fin-de-l-europe.html ), l’auteur proposait un début de stratégie politique. Il écrivait : « La dynamique de développement combiné et inégal dans la périphérie européenne souligne la nécessité pour la gauche de passer d’une lutte défensive contre l’austérité à un ordre du jour positif délimitant des alternatives systémiques. L’expérience grecque démontre que, sur ce chemin, il n’y a pas d’autre choix que la rupture avec les institutions européennes néolibérales et la reconquête de la souveraineté démocratique sur les monnaies nationales.

 

Il y a là cependant une difficulté de taille. Les populations exténuées par la crise sont réticentes à supporter les coûts transitoires de la rupture, même si elles peuvent être convaincues des avantages qu’elle procurerait à plus long terme. Formuler des propositions politiques garantissant un filet de sécurité au cours de cette transition sera essentiel pour faciliter de nouvelles victoires électorales, à commencer par les élections en Espagne cet automne. Podemos et ses alliés des mouvements sociaux y ont une opportunité significative de l’emporter. »

 

Je reste cependant convaincu qu’une alternative systémique ne passe pas par la rupture avec les institutions européennes, mais par leur réforme en profondeur par l’intérieur, ce qui n’interdit pas, bien entendu, comme le dit Cédric Durand, de faciliter sur le terrain de nouvelles victoires électorales.

 

On peut s’attendre à ce que l’élite européenne soit impitoyable, prévoyait Cédric Durand. C’est évident et elle l’a déjà démontré, mais utilisons les mêmes armes qu’elle et notamment le lobbying.

 

Voilà donc une idée à creuser. D’autres peuvent s’y ajouter. Mais ne répondons pas à l’abominable TINA par une marche arrière ou par… un autre TINA !

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 11:32

 

La saga Uber qui a commencé en Europe au début de l’année dernière et qui déclenche des polémiques de plus en plus violentes – de graves émeutes ont eu lieu à Paris le 25 juin dernier – met en évidence un phénomène économique, social, commercial et culturel inédit.

 

Donc, on sait que la société californienne Uber qui s’est installée à Bruxelles et à Paris en février 2014 organise le transport rémunéré de personnes au moyen de ce qu’on appelle les VTC (Voitures de Transport avec Chauffeur). On escompte qu’un transport rémunéré de personnes sur trois est assuré par un chauffeur lié à Uber. Cela représente évidemment une sévère concurrence au transport traditionnel par taxis.

 

En effet, il s’agit d’un système quasi clandestin. Les chauffeurs sont des particuliers qui utilisent leur propre véhicule et qui ne disposent pas de licence de transports de personnes. Le client appelle une voiture via son smartphone au moyen d’une application mise au point par la firme Uber. Le prix de la course est un forfait qui est bien moins cher qu’une course avec un taxi. Le chauffeur touche 70 % du forfait et remet le solde à Uber.

 

Bien entendu, il n’y a ni impôt, ni sécurité sociale, ni frais de licence, ni d’assurance pour cette activité. Donc, ni le chauffeur, ni son client ne sont couverts en cas d’accident. Il y a juste une convention entre Uber et ses chauffeurs « indépendants » via une société hollandaise du nom de Rasier. On nage donc en pleine illégalité.

 

En Belgique, deux ministres ont fait preuve en avril dernier une attitude ambiguë à l’égard de ce phénomène : le vice-premier ministre Alexander De Croo, figure de proue de l’Open VLD (parti libéral flamand très thatchérien) et le socialiste flamand Pascal Smet, ministre des transports de la Région bruxelloise, qui est connu pour céder aux sirènes de l’ultralibéralisme.

 

Les sirènes de l’ultralibéralisme

 

De Croo a déclaré triomphalement à New York lors d’une visite officielle qu’il pouvait assurer que Bruxelles « capitale de l’Europe » serait la première ville du Vieux continent à légaliser Uber. Pascal Smet a déposé un projet de décret et a fait à peu près la même déclaration : « Bruxelles sera la première ville européenne à légaliser entièrement l’alternative au service de taxi, Uber ». Puis, devant le tollé des chauffeurs de taxi, il a rectifié. Smet a précisé que son plan prévoit notamment « qu’un cadre légal soit prévu pour les services novateurs tels qu’Uber afin d’empêcher le dumping social, mais qu’en échange les garanties nécessaires sur le plan de la sécurité, des assurances et de la protection sociale des chauffeurs seront exigées. »

 

Alexander De Croo, le très libéral vice-premier ministre, s'est quelque peu emmêlé les pinceaux avec Uber.

Alexander De Croo, le très libéral vice-premier ministre, s'est quelque peu emmêlé les pinceaux avec Uber.

 

Donc, au lieu de faire un plan transports en concertation avec tous les acteurs, avec une vision politique de la mobilité à Bruxelles, l’intention est simplement de légaliser une entreprise – bien entendu « innovante », qui n’a pas hésité à frauder le fisc et la sécurité sociale, à précariser ses prestataires de services et à enfreindre ouvertement la loi sur le transport rémunéré des personnes pour s’imposer sur le marché à Bruxelles.

 

Un tribunal a cependant sévèrement condamné le 4 mai 2015 un chauffeur d’Uber pour infraction à la réglementation en question. Son véhicule a été confisqué. Une trentaine d’autres affaires similaires seraient en suspens. On peut comprendre ce jugement, mais pourquoi seul le chauffeur et non la société Uber a-t-il été poursuivi ?

 

Les chauffeurs de taxis commencent à réagir violemment. Ils ont piégé un chauffeur d’Uber en lui tendant un guet-apens, heureusement sans conséquences graves. Il est clair que la valse hésitation des politiques en la matière ne fait rien pour détendre l’atmosphère.

 

Par après, le 22 juin, l’Union Belge des Transports dépendant de la FGTB (syndicat socialiste belge) a déposé plainte. L’UBT constate que les chauffeurs travaillant pour Uber sont occupés via une convention de travail, et considère que ceux-ci doivent donc être considérés comme des travailleurs de la société. Dans sa plainte, l’UBT se réfère au non-respect de la législation sociale portant sur les travailleurs dans le secteur des services de taxi.

 

«Nous sommes d’avis que les chauffeurs d’Uber sont des travailleurs. Le tribunal de police de Bruxelles a également déjà jugé que les chauffeurs d’Uber offrent un service de taxi et qu’ils doivent donc respecter les règlements du secteur des taxis», a déclaré Frank Moreels, le secrétaire fédéral de la FGTB-Transport et logistique.

 

L’UBT dénonce aussi la poursuite des activités de la société Uber en Belgique malgré une condamnation par le tribunal de Commerce de Bruxelles.

 

Les chauffeurs concernés par la plainte ont signé une convention avec une entreprise néerlandaise, Rasier. Cette convention fait référence à plusieurs reprises au fait que l’entreprise Uber met ses clients en contact avec les chauffeurs (conventionnés) via son application. Pour l’UBT, cette convention doit être considérée dès lors comme un contrat de travail, « les chauffeurs recevant une indemnité sur une base hebdomadaire ».

 

« Il s’agit de travail au noir, parce qu’on ne paie pas de cotisations sociales. Dans les médias, des chauffeurs d’Uber ont déjà fait savoir qu’ils cesseront leurs activités s’ils doivent payer des cotisations de sécurité sociale et des impôts ».

 

Donc, on est en position d’attente. Smet va-t-il déposer son projet d’ordonnance pour légaliser Uber, alors qu’il a été contraint de déposer plainte lui aussi contre le transporteur américain ? Les chauffeurs de taxis traditionnels vont-ils réagir ? Bref, cela sent le pourrissement. On verra à la rentrée si les tribunaux vont traiter les dossiers déposés à l’instruction contre Uber.

 

Pascal Smet, ministre bruxellois de la mobilité est  un de ces socialistes sensibles aux sirènes de l'ultralibéralisme

Pascal Smet, ministre bruxellois de la mobilité est un de ces socialistes sensibles aux sirènes de l'ultralibéralisme

 

En France, l’affaire a pris une vilaine tournure avec les émeutes de ce jeudi 25 juin. On observe que le gouvernement français a été totalement désarmé devant ces troubles qui ont paralysé Paris toute la journée, sans compter les voitures renversées et incendiées. En outre, après avoir confisqué des voitures de chauffeurs « Uber » et fait prendre des arrêts préfectoraux interdisant les activités d’Uber à Paris, il lance un très mauvais signal : cassez tout et on vous aidera ! La faiblesse du politique en France comme en Belgique est un problème majeur.

L'affaire Uber a déclenché des émeutes à Paris. Le gouvernement de Manuel Valls a cédé sous la pression de la rue.

L'affaire Uber a déclenché des émeutes à Paris. Le gouvernement de Manuel Valls a cédé sous la pression de la rue.

 

Uber a donc été interdit et ses dirigeants arrêtés. Cela promet un fameux procès.

 

À Bruxelles, Uber a décidé de cesser provisoirement ses activités. On verra la suite.

 

L’uberisation

 

En plus de la faiblesse évidente des « autorités », Uber est la première manifestation d’un nouveau modèle économique qui mène à la précarisation des travailleurs. Un néologisme circule sur la toile pour qualifier ce phénomène : « l’uberisation ».

 

En effet, il n’y a pas que le secteur des transports de personnes qui est touché. Pratiquement tous les domaines des services risquent de subir l’ubérisation.

 

Que signifie donc ce néologisme barbare, dans tous les sens du terme ? C’est par l’intermédiaire de la révolution numérique, un formidable transfert du travail vers le capital. L’origine de ce mot est simplement due au caractère spectaculaire des pratiques de la transnationale californienne.

 

Dans le cas d’Uber, selon l’économiste Evariste Lefeuvre, « Le capital détenu par la personne dont le revenu (et non le salaire) dépend de sa capacité à exploiter le réseau offert par les grandes entreprises présente un coup de portage, d’assurance et d’amortissement qu’il doit lui-même assumer – même en cas de baisse d’activité ». En clair, le chauffeur partenaire d’Uber doit investir sa voiture, son amortissement et son assurance. Ajoutons cependant que dans la situation actuelle, le chauffeur « Uber » ne peut être assuré puisqu’il ne répond pas aux critères légaux pour le transport rémunéré de personnes.

 

Mais, on voit ici la méthode : tous les investissements et les risques sont sous la responsabilité du chauffeur, Uber ne mettant à disposition que son réseau et prenant 30 % de la rémunération du chauffeur. Donc, il y a à la fois transfert du travail vers le capital et précarisation du travailleur.

 

L’exploitation et l’arnaque

 

Cependant, Uber n’est pas la seule société à user de cette technique. Le même Evariste Lefeuvre ajoute : « La forte chute du prix des nouvelles technologies a entrainé une polarisation du marché du travail avec une disparition des quelques taches automatisables qui avaient échappé aux délocalisations. Il existe bien sûr de très nombreux emplois exempts du risque de remplacement par les robots, mais la vague technologique actuelle est sans nul doute un enjeu majeur pour le salariat « classique ».

 

A cela s’ajoute l’économie du partage, une notion fourre-tout qui regroupe tout un ensemble d’activités parallèles, rendues possibles grâce aux technologies digitales de l’information, mais qui ne reposent pas toutes sur le même socle ou modèle économique. On peut en effet difficilement comparer VRBO/Airbnb - sites d’échanges de maisons ou appartements qui donne à la résidence principale un rendement effectif (location temporaire) quand ce dernier était pour l’essentiel implicite (économie de loyer, plus-value potentielle à la revente) – à UBER par exemple, qui introduit un nouvel acteur dans un métier soumis à forte protection règlementaire. » (AGEFI – juin 2015)

 

Cela a pour effet de concurrencer des métiers fortement réglementés comme le transport par taxis et l’hôtellerie, mettant d’ailleurs ces secteurs en danger.

 

Une autre caractéristique notée par Lefeuvre, c’est « l’absence de capital physique - usine, infrastructures, immobilisations en tout genre - détenu à leur actif. » En effet, Uber considère ses chauffeurs comme des contractants individuels qui prennent à leur charge le financement des véhicules et les assurances. Airbnb ne s’occupe pas du risque d’exploitation et de dégradation du loueur d’appartement.

 

Cela ne s’appelle pas du partage. Cela porte un autre nom : l’exploitation, ou l’arnaque, comme on voudra. Si cela est « innovant », Monsieur Smet…

 

Cependant, face à la contestation, même aux Etats-Unis, dans l’Etat de Californie, Uber pose problème et des procès sont en cours. La direction de la transnationale qui ne voulait rien entendre, a reculé et va elle-même demander que l’on procède à une régulation du marché des transports rémunérés de personnes !

 

Reculer pour mieux sauter ?

 

Tout le monde est touché.

 

Le vaste domaine des services est quasi partout touché par l’uberisation. C’est le cas entre autres du secteur du livre. En effet, un autre géant transnational s’impose sur ce marché : Amazon.

 

Amazon pratique la globalisation de ce secteur très segmenté. Au niveau du livre, il pratique l’édition, l’impression et la distribution d’un même produit. Ainsi, sont menacés les éditeurs, les imprimeurs et les libraires. De plus, Amazon prend en main l’édition numérique à des prix ridiculement bas.

 

Un auteur rédige un manuscrit. Il paye à Amazon quelques dizaines d’Euros pour qu’Amazon en fasse une édition numérique, c’est-à-dire un « e-book ». Amazon en assure la diffusion. Les internautes intéressés achètent l’e-book en question et Amazon paye à l’auteur un pourcentage sur la vente. Si le même auteur souhaite imprimer son manuscrit, Amazon en publie très peu d’exemplaires aux frais de l’auteur (cinq, en général) et en assure la vente. L’auteur touche un pourcentage sur ladite vente et commande un nouveau lot, et ainsi de suite.

 

Par ce biais des écrivains ont pu publier des ouvrages à succès, cela bien entendu au détriment du circuit classique de l’édition à la vente en librairie. On devine aisément les graves préjudices provoqués par Amazon.

 

D’autre part, Amazon assure la vente par commande numérique de tous les ouvrages édités dans le monde. La transnationale pratique des prix plus bas que les librairies classiques. La menace est telle que la Fnac a décidé de diversifier ses ventes en s’ouvrant au secteur de… l’électroménager ! Mais on voit difficilement un libraire exposer à la vente des lessiveuses à côté de ses rayons de livres…

 

Cela dit, en plus du risque de fermetures de nombreuses maisons d’édition, d’imprimeries, de librairies avec des milliers de pertes d’emplois, Amazon est connu pour pratiquer une politique de « ressources humaines » particulièrement agressive. Plusieurs témoignages ont montré que les conditions de travail des travailleurs d’Amazon peuvent être assimilées à de l’esclavage.

 

L’uberisation concerne tous les secteurs. Ainsi, le marché du droit.

 

La mise en place de solutions numériques, disponibles à tout moment et à moindre coût, va permettre de rendre le droit plus accessible. Concrètement, les innovations qui incarnent ce processus « d’uberisation » sont de trois ordres : de nouvelles solutions logicielles basées sur des algorithmes de génération documentaire, des outils sémantiques permettant de proposer des solutions juridiques directement à partir des requêtes web des utilisateurs, et toutes les innovations liées au « big data » et appliquées au droit.

 

Dans tous les cas, l’utilisateur est placé au centre. En réalité, comme pour les taxis Uber, l’utilisateur fait tout lui-même. Il effectue par la voie numérique de manière sécurisée, un certain nombre de démarches juridiques et administratives. Par exemple : la création d’entreprise, le recrutement de salariés, le recouvrement de factures impayées, la protection des marques, etc.

 

La migration vers des solutions mobiles, la généralisation de la signature électronique, et la numérisation des procédures administratives et judiciaires vont accentuer cette tendance. Il est aujourd’hui tout à fait possible d’envisager une automatisation et une numérisation de la grande majorité des démarches juridiques et administratives simples concernant les petites entreprises et les particuliers.

 

Un autre secteur est celui des banques.

 

Deux spécialistes de la finance ont écrit dans « Le Monde » du 29 avril dernier : « On peut imaginer les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autre fintech [contraction de sociétés financières et technologiques] prendre position sur des évolutions du business model bancaire et financier, en séduisant l’opinion par une approche nouvelle. Google peut offrir – c’est-à-dire rendre gratuits – de nombreux services bancaires puisqu’elle vendra les informations consommateurs recueillies. »

 

La tendance est déjà là : les paiements bancaires via Internet, les distributeurs automatiques de billets (avant qu’ils ne disparaissent pour laisser totalement la place à la monnaie électronique), les consultations de conseillers financiers via e-mails, etc.

 

La fin du salariat

 

Comme le déclare le publicitaire Maurice Lévy dans le Financial Times : « Tout le monde commence à craindre de se faire uberiser. C’est l’idée qu’on se réveille soudainement en découvrant que son activité historique a disparu. »

 

Nous vivons une vraie révolution : la disparition du salariat. Depuis des années, le secteur secondaire perd des millions d’emplois. Le secteur tertiaire, par l’uberisation, ou la généralisation du numérique, va connaître une saignée de dizaines de millions d’emplois dans les années à venir.

 

Nous assistons à une déstructuration sociale par la disparition de plusieurs professions au profit d’algorithmes. D’après une étude effectuée par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michel A. Osborne intitulée The Future of Employment parue en 2013, 47 % des emplois américains auront disparu d’ici 2030. Cela va du démarcheur téléphonique aux arbitres sportifs, en passant par les boulangers, les conducteurs de bus, les ouvriers du bâtiment, les serveurs et barmen, les marins et j’en passe.

 

Colmater une fuite d’eau dans une maison qui va subir un tsunami

 

Jacques Attali ne manques jamais d'avertir d'une catastrophe qu'il considère comme pouvant générer un progrès.

Jacques Attali ne manques jamais d'avertir d'une catastrophe qu'il considère comme pouvant générer un progrès.

 

 

Lisons en conclusion cet extrait d’une interview de Jacques Attali au Journal du dimanche du 28 juin 2015 :

 

Les taxis sont-ils l'activité la plus touchée par ce que l'on appelle l' « ubérisation » de l'économie ?

 

Les taxis ne sont que l'avant-garde. À moyen terme, toute l'industrie automobile va être touchée par l'autoguidage permanent. On le voit déjà aux États-Unis et bientôt en Chine. Demain, nos voitures circuleront en permanence sans pilote. L' ubérisation » est une anecdote dans la robotisation. On essaie de colmater une fuite d'eau dans une maison qui va subir un tsunami. La logique derrière ces systèmes, c'est de satisfaire avant tout le consommateur, et comme 100% des électeurs sont des consommateurs, ils sont favorisés face aux travailleurs qui pèsent beaucoup moins politiquement.

 

Quels autres secteurs sont promis à une telle évolution?

 

L'éducation, la santé, la surveillance, le tourisme – voyez Airbnb – les conseils juridiques, les librairies… une foultitude d'activités. Même les services publics, même la police sera, est déjà, concernée. La mise en commun des services, des espaces et des savoirs est irréversible.

 

L'«ubérisation» crée du pouvoir d'achat mais détruit des emplois.

 

Elle libère surtout du temps. Au lieu de conduire vous pourrez lire, regarder des émissions ou travailler dans une voiture qui ne sera plus votre propriété. On produira beaucoup moins de voitures, puisqu'elles rouleront sans cesse en partage, ce qui réglera, au passage, le problème de leur impact sur le climat. Cela libérera à terme 1.000 milliards d'euros de pouvoir d'achat, pour consommer d'autres services, gratuits ou payants. Essentiellement des services de connaissance et de santé, prédictifs dans les deux cas.

 

Quels types d'emplois? De l'auto-entrepreneuriat, du chacun pour soi ?

 

Le statut d'intermittent du spectacle va devenir la norme. Pour éviter que cela soit la jungle, il faudra une bonne régulation fondée sur une bonne éthique. Dans moins d'un siècle, le salariat ne sera plus la forme dominante de l'emploi. Nous serons tous employeurs de nous-même. Tous en situation de choisir notre vie si le droit nous protège, ou de redevenir esclaves précaires si le non-droit reste la règle.

 

Cette révolution technologique qui attaque toutes les citadelles économiques n'est-elle pas plus puissante qu'un 1789 ?

 

C'est plutôt un 1455, aussi fort que l'invention de l'imprimerie. À l'époque, on pensait qu'elle allait imposer le pouvoir de l'Église romaine et de l'Empire germanique, du catholicisme et du latin. En réalité, elle a contribué au développement de l'esprit critique et sonné le glas du latin. Il se peut que la révolution que nous vivons conduise à la fin de l'anglais et à une économie beaucoup plus bariolée, si nous sommes capables, nous Européens, d'éviter de nous faire voler notre substance créative par les grandes bases de données américaines et chinoises.

 

Laissons à Jacques Attali cette qualité : il sait nous avertir ! A nous d’apporter la réponse… Le débat ne fait que commencer.

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 20:59

Les leçons d'une révolution... manquée, comme d'habitude !

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 20:43

 

La crise grecque et la déferlante des migrants sont sans doute le signal de l’effondrement du projet hybride que constitue l’Union européenne. Nous avons démontré dans des articles précédents que l’Europe ne fonctionnait plus selon un projet commun entre quelques Etats, mais dans un système où l’Etat le plus fort est dominant. En l’occurrence, depuis l’instauration de la monnaie unique, l’Allemagne.

 

Il est désormais illusoire de penser à l’instauration d’une autorité politique supranationale. Celle-ci a laissé la place à la nation la plus forte en accord et dans l’intérêt des plus puissants lobbies financiers et industriels.

 

La fameuse « troïka » qui a été instaurée pour « résoudre » les problèmes de la dette souveraine des Etats les plus faibles de l’Union : l’Irlande, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, bien sûr, la Grèce et sous peu la France est dotée de pouvoirs exorbitants alors qu’elle n’a aucune légitimité politique. Elle n’est pas même Européenne puisqu’une de ses composantes – le FMI – est internationale. Les Etats qui sont censés participer à la décision européenne dans le cadre du Conseil ne sont que des marionnettes où seul l’un d’entre eux décide en phase avec la « troïka ».

 

Remontons le temps. Depuis la crise financière de 2008, tout a été bouleversé. La tranquille « intégration » libérale de l’Union européenne s’est transformée en une gigantesque crise de la dette souveraine aggravée par les rigidités de la « monnaie unique ». Et ce sont les peuples en subissent les conséquences : chômage, misère, délitement social.

 

Malgré cela, tout allait cahin-caha. Ce n’était – comme d’habitude – que les esprits chagrins, c’est-à-dire les populistes et les eurosceptiques regroupés entre les deux extrêmes – droite et gauche – qui tiraient la sonnette d’alarme avec quelques économistes « paléokeynésiens » comme les Américains Stiglitz et Krugman, le Français Jacques Sapir, les Belges Paul Jorion et Paul De Grauwe qui n’adhéraient pas aux vertus de la politique de l’offre qui, depuis des années, avait fait « ses preuves. » Un peu plus de chômage ? Ne vous tracassez pas, demain pleuvront les emplois. De la misère ? Voyons ! C’est ce coûteux « Etat providence » qui contraint les gens à l’assistanat. Des délocalisations ? Allons ! Une chance de nous moderniser, de rattraper le train de la croissance.

 

Ce n’est plus « demain, on rase gratis. ». C’est « demain, on tond au prix fort »

 

Or, rien ne marche. Aucune des prévisions ne s’est réalisée. La zone Euro n’a cessé de connaître un ralentissement de la croissance qui maintenant, atteint la récession ; alors que les autres pays de l’Union européenne s’en sortent honorablement.

 

La soi disant convergence promise par les zélateurs de l’Euro, a provoqué en réalité l’éclatement. Les critères imposés par Maastricht, puis par le Pacte de stabilité, enfin par le TSCG, sont intenables. C’est l’austérité imposée de force sans qu’il soit possible d’y changer quoi que ce soit. En effet, pour Jean-Claude Juncker, il n’y a pas de démocratie en dehors des Traités.

 

Et les chiffres sont là : partout dans la zone Euro, le PIB a régressé, le chômage n’a cessé d’augmenter, l’Europe perd des parts de marché dans le monde, l’écart entre les ressources des plus riches et celles des plus pauvres connaît une croissance exponentielle. Jamais, dans l’histoire, un projet politique n’a connu un si dramatique échec.

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Le projet était vicié au départ. D’un côté, il était présenté comme étant l’union des peuples d’Europe au-delà de la nation, afin de mettre un terme définitif aux conflits qui ont ensanglanté le continent depuis des temps immémoriaux et qui ont atteint leur paroxysme au XXe siècle. De l’autre, il était en réalité un projet politique bien précis qui consistait à renforcer le capitalisme sur tout le territoire européen en muselant les nations.

 

C’est en confisquant l’idée d’union des peuples que l’Union européenne a engendré un monstre.

 

Pierre Mendès-France, en 1957, suite à l’adoption du Traité de Rome qui est à l’origine de l’actuelle Union européenne, avait vu le danger.

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

Varufakis a dit dans une interview dans la livraison de « l’Obs » du 13/8. « Pour la Grèce, il n’aura servi à rien. Il n’a pas aidé le gouvernement. Il n’a pas non plus aidé le peuple qui a voté "Non". Le peuple a été abandonné et trahi. Et pourtant, à cette occasion, les peuples européens ont vu qu’il pouvait y avoir des citoyens fiers qui refusaient les chantages et ne se faisaient pas manipuler par leurs médias. Les Grecs ont montré l’exemple aux autres peuples européens. Mais le leadership politique grec, moi y compris, n’a pas su capter cette résistance populaire et la transformer en une force pour mettre fin à l’autoritarisme et l’absurdité du système. »

 

Nous publions ici un article de l’économiste français Cédric Durand reproduit sur le site du « Grand Soir » intitulé « La fin de l’Europe ». Il montre que nous sommes arrivés à un tournant historique. Le piège se referme sur l’Union européenne.

 

Aujourd’hui, on évoque une fois de plus l’aspect économique et financier. Par après, nous nous pencherons sur l’aspect humain avec ce qu’on appelle la « crise des migrants ».

 

Au désastre qui se prépare, la seule réponse ne pourra que venir des peuples, mais sont-ils prêts ?

 

Pierre Verhas

 

Pierre Mendès-France avait une vision similaire à celle de Yanis Varoufakis, cinquante ans auparavant.Pierre Mendès-France avait une vision similaire à celle de Yanis Varoufakis, cinquante ans auparavant.

Pierre Mendès-France avait une vision similaire à celle de Yanis Varoufakis, cinquante ans auparavant.

 

Cédric Durand est économiste à l'université Paris-13 et enseigne à l'EHESS. Membre des Economistes atterrés et du comité de rédaction de Contretemps-web, il est l'auteur du livre "Le capital fictif" (Les Prairies ordinaires, 2014), et a coordonné l'ouvrage "En finir avec l'Europe" (La Fabrique, 2013). Dans un récent article, publié en anglais sur le site Jacobin, il montre que la crise en Grèce s'inscrit dans un mouvement de désintégration du projet européen. Nous en proposons une version française. Cette traduction vient d'être publiée par le site Contretemps.

 

Du point de vue européen, l’effondrement financier de 2008 ne fut que le prologue d’une crise continentale généralisée. La débâcle financière de fabrication états-unienne a déclenché une chaîne complexe d’événements inattendus à travers le Vieux Continent, contaminant toutes les sphères de la vie sociale et débouchant sur un paysage radicalement nouveau, en proie aux turbulences politiques et économiques.

 

Comme le déclarait il y a quelques mois Ada Colau, la maire nouvellement élue de Barcelone à la tête d’une coalition inspirée des Indignés : « De cette crise, personne ne sortira comme avant. Ce qui nous attend, c’est, au choix, un horizon féodal, avec une augmentation brutale des inégalités, une concentration sans précédent des richesses, de nouvelles formes de précarité pour la majorité des citoyens. Ou alors, une révolution démocratique, où des milliers de personnes s’engagent, pour changer la fin du film ».

Ada Colau, la nouvelle maire "Podemos" de Barcelone

Ada Colau, la nouvelle maire "Podemos" de Barcelone

 

Nous sommes très probablement arrivés à ce tournant historique. La très large victoire du Non au référendum grec du 5 juillet est une des plus claires indications de la volonté des classes populaires de mettre un terme à des décennies d’intégration européenne néolibérale. Cette réouverture de ce qu’Auguste Blanqui appelait le « chapitre des bifurcations » participe de mouvements tectoniques qui secouent un continent tombé dans une spirale de rancune et de ressentiments jamais vue depuis le milieu du siècle dernier.

 

Une grande entreprise politique en faillite

 

Il y a quinze ans, le succès du lancement de la monnaie unique a alimenté une vague d’europhorie à travers le continent. La Stratégie de Lisbonne de 2000 promettait de faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité et d’une plus grande cohésion sociale. » Les enthousiastes dépeignaient l’Union comme « un phare de lumière dans un monde troublé ». Marcel Gauchet et Jürgen Habermas faisaient valoir que la nouvelle formule européenne – en termes de gouvernance démocratique supranationale et d’Etat-providence – était destinée à servir de « modèle pour les nations du monde ».

 

Les prévisions des jours européistes ne se sont jamais matérialisées. Au contraire : rétrospectivement, la séquence toute entière apparaît comme une histoire d’échecs ininterrompus. Les performances de la zone euro en termes de croissance économiques ont été largement en deçà de celles de toutes les autres régions, avant et après la crise, et le virage austéritaire de 2010 a produit une magnifique débâcle économique. Le PIB n’a toujours pas retrouvé son niveau de fin 2007, ce qui en fait l’une des pires crises économiques de l’histoire récente – surpassée seulement par la catastrophique restauration capitaliste russe des années 1990.

 

L’OCDE a concédé un aveu sans détour de l’inadéquation de la gestion économique pendant cette période en illustrant le contraste entre les prévisions de croissance et la trajectoire effective de la zone euro. Le redémarrage, annoncé à de multiples reprises, ne s’est jamais matérialisé.

 

Prévisions du PIB de la zone euro et trajectoire effective (OCDE, 2014)

Prévisions du PIB de la zone euro et trajectoire effective (OCDE, 2014)

 

Le chômage atteint des sommets : en 2014, ce sont 44 millions de personnes qui sont privées d’emploi ou sous-employées au sein de l’Union européenne. Ce fléau est non seulement un douloureux drame personnel pour les travailleurs concernés et leurs familles, mais aussi une illustration spectaculaire de l’irrationalité de notre organisation sociale qui se solde par un gaspillage économique gigantesque, gâchis d’autant plus considérable que les travailleurs européens sont parmi les plus productifs au monde.

 

Le mythe de la convergence intra-européenne s’est également écroulé. Au cours des cinq dernières années, le rapprochement en trompe l’œil des niveaux socioéconomiques s’est évanoui, réinstallant avec une ardeur redoublée la hiérarchie économique entre le noyau européen allemand et les périphéries. Le PIB par habitant de l’Italie est aujourd’hui plus faible qu’il n’était en 1999. D’autres pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont submergés par la désespérance sociale, avec des segments entiers de la population dans l’impossibilité de satisfaire à leurs besoins essentiels.

 

L’ironie de l’histoire est que toute cette souffrance fut vaine. Les ratios dette/PIB ont augmenté en dépit des sévères mesures d’austérité, enfermant les pays périphériques et leurs classes laborieuses dans un cycle sans fin de servitude pour dette vis-à-vis des marchés financiers et des institutions et des pays créanciers. Dans le même temps, les déséquilibres commerciaux persistent au sein de la zone euro, et la coordination plus étroite des prescriptions néolibérales au niveau de l’UE n’offre aucun mécanisme capable de s’attaquer aux problèmes sous-jacents de développement inégal.

 

Un césarisme bureaucratique dysfonctionnel

 

Les vents contraires de la dépression économique ont transformé la gouvernance européenne en une machine de guerre de classe. Le grand bond en avant de l’intégration au cours des dernières années a réduit quasiment à néant la capacité des parlements nationaux à exercer un rôle actif sur la politique économique.

 

Durcissement des règles, supervision bureaucratique par la Commission et les gouvernements centraux, mise en place d’organes technocratiques indépendants contrôlant la politique budgétaire et élargissement des compétences de la Banque centrale européenne (BCE) ont réduit l’action des gouvernements à la mise en œuvre du vieux « consensus de Washington » : rigueur budgétaire, privatisation et libéralisation.

 

Les mesures d’austérité antipopulaires et les réformes du marché du travail ont suscité dans les pays du Sud des mobilisations sociales d’une ampleur sans précédent depuis des décennies, avec plusieurs grèves générales et des phases quasi-insurrectionnelles en Espagne et en Grèce. Lorsque la détermination des gouvernements nationaux s’est affaiblie, le centre européen a eu recours à une poussée d’autoritarisme : des coups de force bureaucratiques ont évincé plusieurs premiers ministres, tandis que la BCE, dirigée par l’ancien vice-président de Goldman Sachs, Mario Draghi, soumettait explicitement les dirigeants récalcitrants à un chantage à la liquidité.

 

Dans aucun autre cas la confrontation n’est apparue avec autant de clarté qu’en Grèce. Dans une déclaration de mi-juin 2015, l’économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, écrivait avec une franchise déconcertante : « Par le jeu de la démocratie, les citoyens grecs ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas de certaines réformes. Nous estimons que ces réformes sont nécessaires. » En opposant explicitement les choix démocratiques et les exigences bureaucratiques néolibérales, Blanchard répétait tout simplement le mantra des dirigeants européens selon lequel il n’y a pas d’alternative au statu quo.

 

Les discussions avec la Grèce sont donc un processus formel visant à vaincre politiquement les forces de gauche au pouvoir dans ce pays afin d’enterrer toute perspective de changement politique significatif à travers le continent. On ne saurait expliquer autrement l’inflexibilité des créanciers malgré le franchissement par Tsipras de toutes les lignes rouges de Syriza en termes de réforme des retraites, de politique fiscale, de privatisations et de libéralisation du marché. Cette attitude punitive était claire comme de l’eau de roche à la fin juin, lorsque la BCE a activement poussé à une panique bancaire en mettant en garde contre une « crise incontrôlable », puis en plafonnant ses prêts d’urgence au secteur bancaire, ce qui a entraîné la fermeture des banques, la limitation des retraits et l’établissement d’un contrôle des capitaux.

 

Cependant, la rigidité vis-à-vis du gouvernement grec n’est pas seulement l’effet d’une volonté politique néolibérale éhontée. Elle révèle un problème de faible manœuvrabilité du navire politique européen due, pour l’essentiel, à la taille et à la complexité juridique de l’UE. Fondamentalement, la gouvernance de l’UE est la douloureuse sédimentation de difficiles compromis interétatiques à travers des règles dont le contournement est délicat et toujours acrobatique. Les capacités de décisions à l’échelon européen sont en conséquence extrêmement encadrées et attachées aux équilibres politiques antérieurs, ce qui rend presque impossible toute initiative radicale.

 

En outre, la bureaucratie européenne est minuscule, avec environ trente mille fonctionnaires et un budget de moins de 1% du PIB de l’UE. Sa seule et unique force politique résulte d’une accumulation de règles et de procédures que l’élite européenne tient à préserver scrupuleusement, même si cela aboutit à une gestion systématiquement chaotique des péripéties qui se sont multipliées ces dernières années.

 

A un niveau plus profond, le manque de manœuvrabilité de l’UE est le produit paradoxal des écrasantes victoires du capital transnational et financier au cours des décennies précédentes. Ces victoires ont abouti à l’établissement d’institutions proto-étatiques européennes focalisées principalement sur les intérêts fondamentaux du capital – concurrence, marché et monnaie – tandis que le travail et les problèmes sociaux sont réduits symétriquement à de simples variables d’ajustement.

 

Par conséquent, si le proto-État européen est fort dans la promotion des intérêts immédiats d’un bloc de pouvoir conduit par la finance, il lui manque le versant consensuel de l’hégémonie, celui qui est indispensable pour faire tenir ensemble la diversité des sociétés et des couches sociales en période de turbulences.

 

Des forces centrifuges

 

Les échecs économiques et sociaux en cascade combinés à une manœuvrabilité politique limitée érodent l’attrait pour le projet européen et réactivent des forces centrifuges à travers le continent.

 

L’Europe est l’un des paysages politiques les plus complexes au monde. Ce mélange idiosyncratique d’héritages forts et contradictoires des traditions libérales, fascistes et communistes, d’une gouvernance étatique à plusieurs niveaux, de légitimités démocratiques concurrentes, de mouvements sociaux dynamiques et de liens géopolitiques contradictoires, est une fois encore en ébullition.

 

Dans un tel contexte, et quel qu’en soit le devenir, le bouleversement politique en Grèce est déjà un marqueur dans l’histoire du continent. Ce pays, qui au début des années 1980 témoignait de la capacité de l’Europe à offrir un solide point d’ancrage dans la démocratie libérale et la stabilité socio-économique à un régime post-autoritaire, est devenu le symbole de l’échec et de la désunion.

 

La tentative de Syriza d’échapper à la cage d’acier néolibérale n’a eu d’autres réponses que des manœuvres de sabotage et des vitupérations de la part des autres gouvernements et des institutions européennes, ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la rupture, deux issues négatives du point de vue de l’attractivité de l’UE.

 

Le renforcement des forces centrifuges apparaît également comme la conséquence du déclin de l’attrait de Bruxelles. La Grande-Bretagne, qui a succombé de longue date aux sirènes atlantistes, réclame un revirement substantiel de l’intégration, menaçant de quitter le navire. A la frontière orientale de l’Union, la désillusion vis-à-vis de l’intégration européenne laisse un champ libre aux forces nationalistes, bien que celles-ci soient animées de sentiments contradictoires vis-à-vis de l’assurance géopolitique retrouvée de la Russie.

 

Au sein même du cœur historique de l’Europe, un désarroi croissant se fait sentir. Il favorise bien sûr la montée de partis d’extrême droite comme le Front National en France, mais laisse aussi libre cours à des discours racistes dans les médias dominants. Le récent texte de Berthold Seewald dans le principal journal conservateur allemand, Die Welt, mobilisant des arguments ethniques pour écarter la Grèce de l’UE en est une illustration abjecte. Rappelant le contexte de la guerre d’indépendance grecque des années 1820, il affirme que, à cette période, « la représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. (...) C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences ».

 

Dans le même temps, des signes de découragement parmi les dirigeants traditionnels abondent. Réduits à des calculs compliqués et privés de toute source d’inspiration politique, l’Europe n’alimente rien d’autre que l’acrimonie.

 

Le manque de solidarité a fait une nouvelle fois surface lorsque les chefs des gouvernements ont discuté de la crise des migrants. Alors que des milliers de personnes souhaitant rejoindre l’Europe meurent en Méditerranée, la réponse des dirigeants européens a été de manière tristement révélatrice focalisée sur des attaques militaires. Et lors des discussions sur la répartition des demandeurs d’asile entre les pays, c’est l’égoïsme qui s’est imposé, conduisant Matteo Renzi, la pâlissante jeune étoile italienne du centre-gauche européen, à lancer : « Si c’est votre idée de l’Europe, vous pouvez la garder. »

Matteo Renzi a-t-il vraiment les moyens de se fâcher ?

Matteo Renzi a-t-il vraiment les moyens de se fâcher ?

 

Les récents scrutins en Espagne et au Royaume-Uni confirment que la déception envers l’Europe se réfracte dans l’espace national par une diminution des votes pour l’« extrême centre ». Que leurs convergences idéologiques se traduisent ou non par des alliances nationales, l’aile droite et l’aile gauche du centre sont étroitement unies dans une grande coalition européenne permanente.

 

Ce sont les partis prétendument sociaux-démocrates qui paient le prix fort dans cette érosion ; comme leurs positions traditionnelles sur les questions socio-économiques se sont fondues dans le dogme néolibéral, elles ont progressivement ôté à leur électorat toute raison de voter pour eux, celui-ci se réfugiant dans l’abstention ou se détournant vers de nouveaux types de mouvements politiques.

 

A gauche, l’émergence de nouveaux mouvements politiques dans différents pays est liée à la fois à des facteurs structurels tels que l’intensité de l’austérité et aux coordonnées nationales du champ politique. Mais au-delà de leurs destinées politiques à court terme, aucun de ces mouvements ne pourra différer longtemps les discussions sur des points stratégiques essentiels.

 

Deux ans avant de devenir ministre des Finances de la Grèce, dans ses « Confessions of an Erratic Marxist », Yanis Varoufakis endossait la mission de sauver le capitalisme européen de lui-même. La bataille de Grèce a montré que cela risquait d’être plus difficile qu’il ne l’avait prévu.

 

La dynamique de développement combiné et inégal dans la périphérie européenne souligne la nécessité pour la gauche de passer d’une lutte défensive contre l’austérité à un ordre du jour positif délimitant des alternatives systémiques. L’expérience grecque démontre que, sur ce chemin, il n’y a pas d’autre choix que la rupture avec les institutions européennes néolibérales et la reconquête de la souveraineté démocratique sur les monnaies nationales.

 

Il y a là cependant une difficulté de taille. Les populations exténuées par la crise sont réticentes à supporter les coûts transitoires de la rupture, même si elles peuvent être convaincues des avantages qu’elle procurerait à plus long terme. Formuler des propositions politiques garantissant un filet de sécurité au cours de cette transition sera essentiel pour faciliter de nouvelles victoires électorales, à commencer par les élections en Espagne cet automne. Podemos et ses alliés des mouvements sociaux y ont une opportunité significative de l’emporter.

 

Comme l’expérience de la Grèce l’a montré, on peut s’attendre à ce que l’élite européenne ne soit rien moins qu’impitoyable. Un membre de la direction de Podemos me le déclarait récemment : « Vous feriez mieux d’être préparé. »

 

Cedric Durand

 

 

Source : https://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-syriza-euro-austerity-debt/

 

Traduction : Ananda Cotentin.

 

http://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-syriza-euro-austerity-debt/

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 15:33

 

(II) L’Europe sous tutelle allemande

 

Dès le début, l’Union européenne a été dirigée par les plus grands pays la composant. Dans les années cinquante et soixante, ce fut la France qui y fit la pluie et le beau temps, souvent de manière négative – même si c’était parfois avec raison – comme le refus en 1956 de la Communauté européenne de défense, la politique de la chaise vide de de Gaulle, le « non » à l’entrée de la Grande Bretagne dans la Communauté européenne.

 

Après son adhésion en 1973, la Grande Bretagne, tout en gardant ses distances, imposa ses vues : refus du fédéralisme, libéralisation de l’économie, etc. Ensuite, il n’y eut plus de grands bouleversements avant 1989, si ce n’est l’élargissement aux pays méditerranéens : Grèce, Espagne et Portugal.

 

La chute du Mur de Berlin donna une nouvelle impulsion à l’Union européenne. Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, mit en œuvre le marché unique qu’on appelait à l’époque « l’Europe 1992 » qui consista à transformer la Communauté économique européenne en une vaste zone de libre échange comme le voulaient les Britanniques.

 

La chute du Mur de Berlin eut d'énormes conséquences dans l'évolution de l'Union européenne.

La chute du Mur de Berlin eut d'énormes conséquences dans l'évolution de l'Union européenne.

 

Mais la chute du Mur, ce fut aussi la réunification allemande, ou plutôt l’absorption par la RFA (Allemagne de l’Ouest) des länders de la RDA (Allemagne de l’Est). Non seulement, les Etats membres de la CEE ont largement contribué à son financement, mais en plus, l’Allemagne ne fut plus, comme on l’appelait avec condescendance le « géant économique et le nain politique », elle devint un géant politique et économique !

 

François Mitterrand affaibli à Maastricht

 

On s’en aperçut très vite lors des négociations sur le traité de Maastricht qui fut signé en 1992. François Mitterrand, alors président de la France, était politiquement affaibli. Il a commis l’erreur de tenter de freiner la réunification allemande au lieu de l’accompagner en proposant certaines règles qui auraient pu contrebalancer la toute nouvelle puissance de l’Allemagne. C’eût été possible d’autant plus qu’il entretenait d’excellentes relations avec le chancelier Kohl.

 

François Mitterrand et Helmut Kohl entretinrent d'excellentes relations juqu'à la réunification allemande.

François Mitterrand et Helmut Kohl entretinrent d'excellentes relations juqu'à la réunification allemande.

 

Le terrain était donc libre pour le chancelier allemand qui parvint à imposer les vues ordolibérales dans l’Union monétaire. L’Euro a été conçu sur la base de règles fixées par cette idéologie politique. Depuis lors, l’Allemagne est devenue le seul maître du jeu européen du fait que l’Europe est tout sauf fédérale. Elle est dirigée par le Conseil qui est l’assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres. C’est ce qu’on appelle l’intergouvernementalité où, bien entendu, c’est l’Etat le plus fort – en l’occurrence l’Allemagne – qui dicte sa loi.

 

En outre, et c’est la principale critique dont la monnaie unique fait l’objet : c'est la première fois qu'une unification monétaire précède l'unification politique, fiscale et sociale. Dès lors, l’économique se substitue désormais au politique au sein de l’Union européenne.

 

L’ordolibéralisme ou un libéralisme d’Etat

 

Mais, qu’est-ce que ce fameux ordolibéralisme ?

 

Cette forme de libéralisme qui date des années 1930. Son fondateur se nomme Walter Eucken (1891 – 1950) originaire d’Iéna, fils de Rudolph Eucken qui fut prix Nobel de littérature. Après la Première guerre mondiale, il travailla à l’Université de Fribourg comme historien de l’économie. C’est là qu’il fonda ce qu’on a appelé l’école de Fribourg. C’est là que fut inventé avec son équipe, le concept d’ordolibéralisme. Eucken le définit comme suit (source : Monde diplomatique août 2015) : « L’Etat doit consciemment construire les structures, le cadre institutionnel, l’ordre par lequel l’économie fonctionne. Mais, il ne doit pas diriger le processus économique lui-même. »

 

Walter Eucken le père de l'ordolibéralisme

Walter Eucken le père de l'ordolibéralisme

 

Cette idée va à l’encontre du libéralisme anglo-saxon qui considère le marché et la propriété privée comme faisant partie de la nature. Pour l’ordolibéralisme, l’Etat doit créer l’environnement favorable au développement économique, comme l’incitation à l’épargne et des lois favorisant l’accès à la propriété privée. De plus, l’ordre concurrentiel doit fonctionner de la manière aussi automatique que possible. L’objectif de l’ordolibéralisme est la stabilité. Et c’est ici que l’on voit apparaître le concept monétaire.

 

Le libéralisme anglo-saxon laisse au contraire la totale liberté au marché, selon la fameuse métaphore de la « main invisible » d’Adam Smith. L’Etat ne doit en rien s’occuper du marché, ni même en assurer la protection. À la limite, il faut le supprimer, comme le souhaitent les « libertariens ».

 

L’Union européenne est donc partagée entre ces deux concepts. Cependant, au vu du poids grandissant de l’Allemagne, c’est l’ordolibéralisme qui prend le dessus. Le point commun entre les deux étant une opposition féroce à toute solution de type keynésien.

 

Ludwig Ehrart, le fondateur du modèle économique allemand

 

Un des disciples de l’école de Fribourg dans les années 1930 fut Ludwig Ehrart. Juste après la guerre, il fut le directeur de l’administration économique de la zone occupée par les Etats-Unis. Ensuite, il devint ministre d’Adenauer de 1946 à 1963 et chancelier de 1963 à 1966. Son rôle fut considérable. Très lié au patronat industriel, Ehrart mit sur pied comme ministre, puis comme chancelier, le modèle économique allemand.

 

Ludwig Ehrart qui fut chancelier allemand mit sur pied le fameux modèle allemand imprégné d'ordolibéralisme.

Ludwig Ehrart qui fut chancelier allemand mit sur pied le fameux modèle allemand imprégné d'ordolibéralisme.

 

Il mit sur pied l’ouverture au libre échange international, la priorité des industriels allemands étant l’exportation, la libération des prix. Il créa le Deutsche Mark, procéda à de nombreuses privatisations et favorisa la stagnation salariale. Cependant, sous la pression des syndicats et d’Adenauer, il dut accepter la cogestion dans les entreprises. Cependant, il resta opposé à toute politique de plein emploi qui irait à l’encontre de la priorité absolue à la stabilité monétaire.

 

Pour ce faire, Ludwig Ehrart instaura en 1957 l’indépendance de la Bundesbank et fit voter une loi d’interdiction de la limitation à la concurrence.

 

Observons que tous les principes qui guideront l’Union monétaire dans le traité de Maastricht étaient déjà en vigueur en Allemagne de l’Ouest dès 1957.

 

Cette politique n’a quasi pas changé et elle s’est étendue à l’ensemble de l’Union européenne depuis le traité de Maastricht. Et Wolfgang Schäuble ne fait que l’appliquer, mais il profite de la crise grecque pour la renforcer, car, comme l’a bien détecté Yanis Varoufakis, il est le seul ministre de l’Eurogroupe à avoir une vision à long terme.

 

Qui est Wolfgang Schäuble ?

 

Né à Fribourg en 1942, Wolfgang Schäuble fit des études de sciences politiques à l’Université de Fribourg, puis de Hambourg. C’est un rigoriste. Il appartient à l’Eglise évangélique allemande. Il entra très jeune dans le mouvement chrétien démocrate. Il prend la tête des jeunesses chrétiennes allemande en 1969. Il est élu député au Bundestag en 1972 et le restera. Schäuble est remarqué par Helmut Kohl qui le prend sous son aile. Il est nommé ministre fédéral en 1984 et le restera jusqu’en 1989.

 

Wolfgang Schäuble est un disciple de l'école de Fribourg.

Wolfgang Schäuble est un disciple de l'école de Fribourg.

 

Cette année-là, il devient ministre de l’Intérieur et fut chargé par Kohl de négocier la réunification allemande. Plus tard, Wolfgang Schäuble a voulu appliquer à la Grèce, lors du sommet du 12-13 juillet, les méthodes qu’il a utilisées pour la réunification notamment en imposant un Fonds pour la privatisation.

 

Devenu président de la CDU en 1989, son ascension politique fut stoppée en 2000. En effet, Schäuble fut soupçonné d’encaisser du groupe italien Ferrero et du groupe sidérurgique Thyssen des fonds secrets destinés à la CDU en Suisse et d’avoir empoché des commissions de ce fait. Il avoua devant une commission d’enquête parlementaire et perdit alors toute chance de devenir chancelier.

 

En octobre 1990, Wolfgang Schäuble fut victime d’un attentat commis par un déséquilibré, qui lui paralysa les deux membres inférieurs.

 

Stasi 2.0

 

Il retourna au gouvernement en 2005 comme ministre de l’Intérieur de la première « grande coalition » de la chancelière Angela Merkel. Schäuble a fait preuve d’une violence extrême à l’égard des terroristes : il préconisa de légaliser des « exécutions extrajudiciaires de terroristes », de traquer toute personne susceptible de « sympathiser » avec des terroristes, d’ouvrir un camp de détention semblable à Guantanamo. Cela lui valut le surnom de « Stasi 2.0 » !

 

En octobre 2009, il devint ministre des Finances d’une coalition « noire jaune », chrétienne, libérale. Il le resta lors de la grande coalition (CDU – SPD) issue des dernières élections fédérales de septembre 2013. On connaît la suite.

 

L’élargissement mène à l’Europe allemande.

 

Dès la fin de l’URSS en 1991, sous l’impulsion à la fois des USA qui voulaient agrandir la zone d’influence de l’OTAN et de l’Allemagne qui souhaitait créer un hinterland pour mieux assurer son leadership en Europe, l’Union européenne s’est élargie « à marche forcée ». Tous les pays de l’ancien bloc soviétique sont rentrés dans le « club » européen en quelques années.

 

Sans remettre en question le principe de l’élargissement, plusieurs personnes se sont demandé si on ne brûlait pas les étapes, s’il n’aurait pas fallu, avant l’adhésion pure et simple de ces Etats à peine libérés du joug soviétique, leur assurer un certain développement pour ne pas avoir un déséquilibre entre l’Ouest et l’Est de l’Union. Rien n’y fit.

 

Au passage, la fameuse directive Bolkestein sur la libre circulation des travailleurs en Europe légalisait le dumping social. En outre, l’élargissement engendra le phénomène de délocalisation de nombreuses entreprises industrielles vers les pays de l’Est, engendrant une hausse considérable du chômage dans la partie occidentale de l’Europe.

 

L’élargissement servit avant tout les intérêts de l’Allemagne. Elle lui permit de créer un hinterland composé de la Pologne, de la Slovaquie, de la Finlande et des pays Baltes. Ces pays forment une sorte de mini-Europe allemande, car ils intègrent les règles fixées par l’Allemagne. Notons par ailleurs que c’est une vieille idée de l’impérialisme allemand : construire une Europe avec de petites entités autour de l’Allemagne.

 

Cette Europe ne se construit pas par intégration, mais par exclusion. La première étape est déjà largement entamée : c’est l’éviction de la Grèce, d’abord de l’Union économique et monétaire (UEM). Et l’instrument de cette exclusion s’appelle Troïka. Par après, sous l’impulsion de Schäuble, la Troïka s’occupera de la France, de l’Italie et de l’Espagne.

 

Le projet d’Angela Merkiavel

 

C’est le sociologue allemand Ulrich Beck, décédé le 1er janvier 2015, qui, dans son dernier essai traduit en français sous le titre : « Non à l’Europe allemande » (Ed. Autrement, Paris, 2015), a analysé ce processus. Il écrit : « La nouvelle puissance allemande en Europe ne repose pas comme jadis sur l'emploi de la violence en dernier recours. Elle n'a pas besoin d'armes pour imposer sa propre volonté à d'autres États. (…) Cette nouvelle puissance qui se fonde sur l'économie a beaucoup plus de marge de manœuvre ; nul besoin d'envahir le pays, elle y est omniprésente. »

 

Le sociologue allemand Ulrich Beck, analyste sans complaisance, nous quitta le 1er janvier 2015.

Le sociologue allemand Ulrich Beck, analyste sans complaisance, nous quitta le 1er janvier 2015.

 

Et Beck analyse la politique d’Angela Merkel. « L'ascension de l'Allemagne devenue puissance hégémonique européenne est ainsi poussée et masquée à la fois. C'est une astuce propre à Angela Merkel mais qui est digne de Machiavel » Il la surnomme d’ailleurs Merkiavel.

 

Ludovic Lamant, le correspondant de « Mediapart » à Bruxelles écrit le 4 janvier dernier : « Beck décrit Merkel comme une chancelière sans colonne vertébrale, qui aurait fait de l'hésitation perpétuelle la marque de sa politique, qui se refuserait à trancher entre des lignes eurosceptiques ou radicalement pro-européennes face à la crise. « L'hésitation comme tactique d'apprivoisement, c'est la méthode Merkiavel », résume-t-il. « Il est possible de faire aujourd'hui l'exact contraire de ce que l'on a annoncé hier si cela multiplie ses chances de gagner la prochaine élection nationale. »

 

Angela Merkel surnommée "Merkiavel" par Ulrich Beck

Angela Merkel surnommée "Merkiavel" par Ulrich Beck

 

« L'ascension de l'Allemagne devenue puissance hégémonique européenne est ainsi poussée et masquée à la fois. C'est une astuce propre à Angela Merkel mais qui est digne de Machiavel », juge Beck. Pour lui, l'objectif numéro un de la chancelière est d'être réélue par les Allemands. Si bien que toutes les mesures prises pour sauver l'euro doivent d'abord être compatibles avec les intérêts allemands. »

 

L’Union schäublienne

 

Cette « “Europe allemande” n'est pas le résultat d'un plan élaboré en secret au moyen de la tactique et de la ruse. Elle s'est réalisée plutôt – en tout cas au début – de façon involontaire et planifiée ». Mais les conséquences sont énormes : « elle universalise la précarité » et l'absence de solidarité sur le continent, imposant des « plans de rééducation » aux pays du Sud, en matière « d'épargne et de responsabilité ». « On a adopté de façon irréfléchie envers les pays endettés et leur mauvaise gestion économique la même arrogance et le même air de supériorité qu'avaient eu les Wessis (Allemands de l'Ouest) envers les Allemands de l'Est. »

 

Ici, Beck oublie le rôle de Wolfgang Schäuble. Merkel est une femme politique animée par le pragmatisme et tout en voulant assurer le leadership de l’Allemagne, tente le compromis jusqu’à une certaine limite. Schäuble est un idéologue, pur produit de l’école ordolibérale allemande de Fribourg. Mais, il est vrai que ce plan n’a rien de secret, comme l’a d’ailleurs rapporté Varoufakis : l’argentier allemand lui avait clairement exposé sa volonté.

 

L’Union « Schäublienne » rassemble des Etats qui acceptent et pratiquent l’ordolibéralisme. Celui-ci est accompagné d’une sorte de morale bien protestante qui décrète que l’épargne est une vertu et la dette une faute. Mais cela s’accompagne d’une régression sociale, notamment par la flexibilisation généralisée de l’emploi.

 

Il y a en plus une méfiance à l’égard de la démocratie consultative, car indirectement, elle donne la parole au peuple qui pourrait remettre en question la pérennité de la société libérale et de ses règles.

 

A bien y réfléchir, c’est exactement ce qu’il s’est passé avec le référendum grec du 5 juillet et souvenons-nous des paroles du président Juncker : « Il n’y a pas de démocratie en dehors des Traités européens. »

 

En 1967, il y avait les tanks. En 2015, il y avait les banques.

 

Le projet consiste aussi à retirer à l’Etat ses fonctions productrices, c’est-à-dire les services publics, et ses fonctions régulatrices, autrement dit l’Etat social.

 

Il faut constitutionnaliser l’austérité budgétaire par la fameuse « règle d’or », confier la gestion de la monnaie à une institution indépendante.

 

Afin de réaliser ce plan, Schäuble a une arme : orienter les pays ne répondant pas aux critères vers l’exit, afin de construire ce que Varoufakis appelle « une Eurozone disciplinaire ». Et dans une interview accordée au quotidien El Pais, l’ancien ministre grec des Finances ajoute : « «Il n'est pas facile pour un architecte de bâtir un bâtiment solide, mais il est facile de construire un bâtiment qui va s'effondrer [...] [Le troisième plan d'aide, actuellement discuté à Athènes] est prévu pour échouer, car reconnaissons-le : Wolfgang Schaüble n'a pas envie d'un accord qui fonctionne

 

«Le plan de Schaüble est de mettre la troïka partout : à Madrid, mais surtout à... Paris ! Paris, c'est le gros lot. C'est la destination finale de la troïka. Le Grexit est utilisé pour créer la peur nécessaire pour forcer Paris, Rome et Madrid à acquiescer

 

«En 1967, il y avait les tanks [des colonels]. En 2015, il y avait les banques

 

Si les peuples veulent retrouver leur primauté, il n’y a qu’une solution : la Résistance.

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
7 août 2015 5 07 /08 /août /2015 15:32

Une nouvelle rubrique sur le blog « Uranopole » en plus des articles d’analyse (parfois jugés trop longs par certains lecteurs) et des « morceaux d’humeur » qui sont des brèves sur l’actualité. Ici, discutons sur des sujets se référant au passé, au présent et à l’avenir qui posent des questions fondamentales. Discussion signifie que les commentaires sont ouverts.

 

Et nos deux premiers sujets de discussion sont la bombe d’Hiroshima et de Nagasaki et une réponse à Laurent Joffrin, le patron de « Libération » qui s’est fendu d’un « papier » sur George Orwell pendant la guerre d’Espagne.

 

Que nos lecteurs se rassurent : le prochain « papier » sera consacré à la suite des analyses sur la situation tragique de la Grèce.

 

PV

 

Première discussion :

 

Y a-t-il une leçon des 6 et 9 août 1945 ?

 

La première question : l’immense massacre d’Hiroshima et de Nagasaki – quelque 200.000 morts, sans compter les blessés et survivants irradiés – a-t-il eu une légitime utilité ?

 

Le mémorial à la mémoire des victimes de la bombe lancée sur Hiroshima

Le mémorial à la mémoire des victimes de la bombe lancée sur Hiroshima

 

La version officielle dit qu’il fallait lancer ces bombes pour faire plier l’état-major militariste japonais qui s’obstinait dans sa résistance à la victorieuse offensive américaine dans le Pacifique. Cela a épargné la vie de plusieurs dizaines de milliers de « boys » qui auraient dû mourir sur le territoire japonais.

 

Des historiens ont conclu tout autre chose : le Japon était exsangue sur le Pacifique et n’aurait tenu encore que quelques jours. Les combats auraient donc lieu sur le sol même de l’empire du Soleil levant. Des contacts diplomatiques auraient déjà été pris pour négocier une reddition – mais pas sans conditions. En effet, si les Japonais pensaient pouvoir résister à une invasion américaine sur leur propre sol, ils craignaient l’entrée en guerre de l’Union Soviétique, car ils n’auraient pas pu tenir sur deux fronts. Aussi, auraient-ils pris l’initiative d’éventuels pourparlers.

 

Donc, la véritable raison du lancement des deux bombes aurait été de montrer au monde et particulièrement à Staline la toute puissance américaine, le sort des armes étant fixé.

 

Le "champignon" de la bombe de Nagasaki qui a éclaté le 9 août 1945 à 11 h 15 locale. Un massacre quelque peu oublié...

Le "champignon" de la bombe de Nagasaki qui a éclaté le 9 août 1945 à 11 h 15 locale. Un massacre quelque peu oublié...

 

Incontestablement, quelle que soit l’hypothèse, l’utilisation des deux premières bombes atomiques a effrayé le monde entier. Personne n’avait imaginé que l’homme puisse façonner une arme d’une telle puissance destructrice et meurtrière. Et, conséquence inéluctable à ce monopole de la détention de l’arme « absolue », plusieurs savants ayant travaillé à la conception et à la fabrication de la bombe, déjà rongés par les remords, ont estimé qu’il était trop dangereux de laisser cette arme entre les mains d’une seule puissance et donnèrent leurs secrets à l’Union Soviétique qui put ainsi construire sa propre bombe et la faire exploser en 1949. La Grande Bretagne lança sa première arme nucléaire en 1952. La course aux armements était lancée.

 

Une nouvelle étape a été franchie dans les années 1960. La France procéda à son premier essai en 1960 en Algérie. La Chine fit de même sur son territoire en 1964. Durant cette période, avec la coopération de la France, Israël s’est doté également de la « bombe ». Mais cela n’a jamais été reconnu officiellement. Et c’est le cas aussi de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Il y avait donc une prolifération des armes nucléaires qui inquiéta l’opinion publique en Europe et au Japon et particulièrement en Belgique où furent organisées les grandes marches antiatomiques.

 

 

Les marches anti-atomiques à Bruxelles dans les années soixante constituèrent une très forte mobilisation.

Les marches anti-atomiques à Bruxelles dans les années soixante constituèrent une très forte mobilisation.

 

Les Etats-Unis s’inquiétèrent également de cette évolution, mais surtout par crainte de ne plus pouvoir assurer leur leadership sur le monde. Ils proposèrent un traité de non prolifération des armes nucléaires destiné à limiter la possession de l’arme nucléaire aux Etats qui la possédaient officiellement avant 1967, à savoir les USA, l’URSS, la Grande Bretagne et la France. Tous ces Etats sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Le traité fut signé le 1er juillet 1968 par ces quatre Etats plus une cinquantaine d’autres. Aujourd’hui, il compte 189 Etats signataires. La Chine populaire qui est rentré au Conseil de sécurité en 1971 a signé le traité, mais ne l’a pas ratifié et trois Etats ont refusé d’adhérer au traité : l’Inde, Israël, le Pakistan. En plus, la Corée du Nord s’est retirée du traité. Tous les quatre possèdent l’arme nucléaire…

 

Un organisme a été fondé par le traité pour assurer le contrôle de son application : l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). Elle a joué un rôle particulièrement important en Iran où l’arme atomique serait clandestinement en construction.

 

Les « partisans » de la dissuasion nucléaire arguent que, sans l’arme atomique, il y aurait eu un troisième conflit mondial avec affrontement ouvert entre les deux grandes puissances d’après-guerre. Cet argument ne tient pas la route. Depuis le début de la guerre froide, c’est-à-dire depuis le 8 mai 1945, s’il y eut des moments de fortes tensions, il n’y eut que deux menaces sérieuses d'utilisation de l’arme nucléaire. La première, lors de la guerre de Corée en 1950. Le général Mc Arthur avait le projet fou lancer plusieurs bombes nucléaires à la frontière séparant la Chine de la Corée du Nord. Truman l’en interdit et le limogea.

 

Douglas Mac Arthur fut un de ces militaires mégalomanes dont le prestige monta à la tête.

Douglas Mac Arthur fut un de ces militaires mégalomanes dont le prestige monta à la tête.

La seconde n'eut rien à voir avec la guerre froide. Elle fut émise par Margaret Thatcher lors de la guerre des Malouines en mai 1982 suite au torpillage du Scheffield par les Argentins au moyen d'un missile français «Exocet». La Première britannique fit avertir le dictateur argentin Videla que s'il poursuivait les torpillages de la flotte britannique, elle userait de l'arme nucléaire.

Margaret Thatcher, ici en visite auprès des troupes britanniques, menaça d'utiliser l'arme nucléaire contre l'Argentine lors de la guerre des Malouines.

Margaret Thatcher, ici en visite auprès des troupes britanniques, menaça d'utiliser l'arme nucléaire contre l'Argentine lors de la guerre des Malouines.

 

Le blocus de Berlin de 1948, la répression de la révolte des ouvriers à Berlin-Est en 1953, l’écrasement en Hongrie en 1956, la crise de Suez, la même année, l’érection du Mur de Berlin en 1961, la guerre du Vietnam de 1964 à 1975, la guerre des Six jours en 1967, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, la guerre du Kippour en 1973, l’invasion de l’Afghanistan en 1979, Solidarnosc en Pologne en 1980, la crise des euromissiles dès 1979 ne connurent pas de sérieuses menaces nucléaires, même si, en deux ou trois cas, fut brandi « l’épouvantail » – surtout du côté américain. Même la crise de Cuba de 1962 qui a été en réalité une partie de bras de fer entre Washington et Moscou qui, à l’époque, a fait très peur, n’a pas vu agiter la menace directe d’utilisation de la bombe, même si certains membres de l’état-major US souhaitaient en faire usage. En cela, on peut remercier feu le président JF Kennedy de leur avoir cloué le bec.

 

 

John Fitzgerald Kennedy en s'opposant à la folie meurtrière de son état-major, a sauvé la paix mondiale.

John Fitzgerald Kennedy en s'opposant à la folie meurtrière de son état-major, a sauvé la paix mondiale.

 

D’autre part, les Soviétiques, s’ils réprimèrent sévèrement à trois reprises des pays satellites, n’ont jamais tenté de franchir la ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest en Europe. Ils n’ont donc jamais constitué une menace sérieuse pour l’Occident. Et il y avait longtemps qu’ils avaient renoncé à la « révolution mondiale ».

 

Un armement énorme

 

La chute de l’URSS eut relativement peu d’effet sur la course aux armements. Si on lit les statistiques publiées par « Libération » du 5 août, la Russie possède 7.260 têtes nucléaires, les Etats-Unis, 7.500, la France 300, la Chine 260, le Royaume Uni 215, le Pakistan entre 100 et 120, l’Inde entre 90 et 210, Israël 80 et la Corée du Nord, 6 à 8. L’Afrique du Sud n’est pas citée. Tout cela est énorme !

 

Une des conséquences de la fin de l’Union Soviétique fut d’endormir l’opinion publique sur la question. En effet, peu de personnes craignaient un affrontement atomique direct entre les deux grandes puissances d’avant 1991.

 

Malgré les négociations américano – russes pour la réduction du stock et de la puissance de leurs arsenaux et malgré les efforts des Nations Unies et les appels des opinions publiques pour contrôler la dissémination des armes nucléaires, peu de résultats probants ont été obtenus : il reste un stock énorme d’ogives nucléaires.

 

Depuis la chute du Mur, on assiste à deux phénomènes. En premier lieu, une certaine anarchie règne à l’Est. L’Ukraine prétend ne plus disposer d’armes nucléaires, mais est-ce exact ? La politique de la Russie en la matière n’est pas très claire. Il est d’ailleurs fort probable que l’annexion de la Crimée est liée entre autres à l’armement atomique qui se trouve à Sébastopol.

 

Deuxièmement, ce sont les tentatives de fabrication clandestine d’armes nucléaires dans des pays comme l’Iran qui sont inquiétantes. On verra ce que donne le récent accord à ce sujet entre les USA et la République islamique. L’Irak de Saddam Hussein avait en son temps lancé un programme, mais Israël l’a stoppé net en faisant bombarder les installations irakiennes. La politique d’Israël est claire à ce sujet : ne pas tolérer la possession d’armes nucléaires par des pays proches. C’est la raison de l’intransigeance et même de la volonté de guerre de Netanyahou avec l’Iran.

 

Il y a encore énormément de pain sur la planche. Nous vivons dans un monde qui n’aura probablement jamais été aussi dangereux tant il est instable et où les déséquilibres sont démesurés. Aucun effort n’est sérieusement fait pour calmer le jeu. Le risque est de voir l’arme nucléaire échapper à tout contrôle. Et là, son utilisation est dans l'ordre des choses possibles.

 

Pierre Galand, qui sait de quoi il parle, lance un appel à une mobilisation pour la fin définitive de la dissuasion nucléaire.

Pierre Galand, qui sait de quoi il parle, lance un appel à une mobilisation pour la fin définitive de la dissuasion nucléaire.

 

Il faut mettre fin à la dissuasion nucléaire qui représente une menace mortelle pour l’humanité et qui est extrêmement coûteuse. Il faut donner plus de pouvoir aux agences spécialisées afin qu’elles puissent exercer un contrôle plus efficace. Elles doivent être placées sous le contrôle direct de l’ONU, via son secrétaire général. Le Conseil de sécurité étant composé de puissances nucléaires risque de tout neutraliser ou de créer un rapport de forces au profit de la plus grande puissance du moment, les Etats-Unis.

 

Dans un appel datant du 4 août dernier à plusieurs personnalités de tous horizons empreintes d’humanisme et qui refusent de s’aligner sur la logique des puissances impériales, Pierre Galand, fondateur du CNAPD (Centre National d’Action pour la Paix et le Développement, actuellement CNCD – Centre National de Coopération du Développement), président du Forum Nord-Sud, ancien sénateur écrit :

 

« Aujourd’hui, l’accord avec l’Iran constituera-t-il un fait nouveau pour endiguer ce risque mortel ? Rappelons que l’arme atomique, dite de dissuasion, est destinée à éradiquer toute forme de vie comme ce fut le cas à Hiroshima et Nagasaki. Cette arme est d’essence inhumaine et sa production ainsi que sa prolifération doivent être condamnés comme acte de barbarie et crime contre l’Humanité.

 

A l’occasion de ce terrible 70ème anniversaire, des propositions sont élaborées en vue de mettre fin à la dissuasion nucléaire et pour qu’aucun pays au monde ne possède d’armes nucléaires. Une étape importante consiste à exercer un contrôle plus que transparent sur ces armements avec l’ONU et ses agences spécialisées. Ensuite, il y a lieu d’interdire toute nouvelle prolifération et modernisation des armes nucléaires et d’accélérer les négociations pour des engagements précis et la vérification du désarmement nucléaire complet sous contrôle international.

 

Il faut que les opinions publiques se remobilisent et je ne peux qu’appuyer les prises de positions adoptées récemment en ce sens par de nombreux responsables religieux, notamment le Conseil Œcuménique des Eglises et le Vatican.

 

Des Etats s’engagent, tel l’Autriche, pour obtenir que les armes nucléaires soit rangées au rang des armes proscrites, à bannir définitivement par la voie légale. La Belgique et l’Union Européenne joueront-elle aussi un rôle en ce sens ? »

 

Ce n’est que par le multilatéralisme que l’on y arrivera. Mais, les grands de ce monde l’accepteront-ils ? C’est pourquoi, il est indispensable de mobiliser les peuples comme cela été fait dans les années soixante et quatre-vingt.

 

Pierre Verhas

 

 

Deuxième discussion :

 

Orwell récupéré ?

 

Le plus grand écrivain du XXe siècle, l’Anglais George Orwell, connu pour son dernier roman intitulé « 1984 », est à nouveau à la mode depuis les affaires Wikileaks et Snowden. Les lecteurs du blog « Uranopole » savent combien cet auteur qui fut aussi un homme de combat et de loyauté, sert de référence.

 

George Orwell sur le front d'Aragon avec les troupes du POUM. Sur cette photographie, figure aussi sa femme Eileen et un de ses amis, Harry Milton, volontaire juif anglais.

George Orwell sur le front d'Aragon avec les troupes du POUM. Sur cette photographie, figure aussi sa femme Eileen et un de ses amis, Harry Milton, volontaire juif anglais.

 

Laurent Joffrin, le directeur du journal « Libération » s’est intéressé à lui dans une rubrique d’été qu’il consacre aux grands écrivains du siècle dernier. Cet article contient plusieurs erreurs factuelles dont certaines peuvent désorienter le lecteur. J’ai profité de cette occasion pour rappeler à un des « phares » de l’intelligentsia parisienne, les véritables enjeux de la démarche de George Orwell et de plusieurs de ses camarades dont quelques-uns payèrent de leur vie, souvent dans les pires conditions, leur combat pour la liberté et l’égalité.

Laurent Joffrin, directeur de "Libération", ferait bien d'être un peu plus rigoureux.

Laurent Joffrin, directeur de "Libération", ferait bien d'être un peu plus rigoureux.

 

On peut lire cet article sous cet URL :

 

http://www.liberation.fr/cahier-ete-2015/2015/07/31/orwell-empreint-d-espagne_1357056

 

Monsieur le Directeur,

 

A la lecture de votre article intitulé « Orwell, empreint d’Espagne » paru dans « Libération » daté du samedi 1er et du dimanche 2 août 2015, je me dois de vous signaler que j’ai découvert plusieurs erreurs factuelles.

 

En premier lieu, c’est un détail, mais Orwell n’a pas vendu de l’argenterie pour payer son voyage vers Barcelone – j’ignore où vous avez trouvé cela, mais cela ne figure pas dans la biographie de référence d’Orwell, celle de Bernard Crick, George Orwell, une vie, dont la traduction française est parue pour la première fois en 1982 chez Balland. Pour partir en Espagne, il fallait passer par une organisation politique qui avait des correspondants en Espagne. Eric Blair essaya d’abord via le parti communiste anglais qui recrutait pour les Brigades internationales, mais il renonça, car les propos qui lui furent tenus critiquaient plus les anarchistes que les fascistes. Il passa ensuite par un petit parti à la gauche des travaillistes, l’ILP (Independant Labour Party) qui était en relation avec le POUM. Il arriva à Barcelone en décembre et fut accueilli par John Mc Nair qui était le représentant de l’ILP auprès du POUM. Il fut incorporé à la milice de ce parti qui s’appelait « bataillon Lénine ».

 

 

Le bataillon "Lénine" du POUM. On remarque George Orwell tout à l'arrière. Il a la plus grande taille !

Le bataillon "Lénine" du POUM. On remarque George Orwell tout à l'arrière. Il a la plus grande taille !

 

Et ici, on arrive à la deuxième erreur factuelle : Orwell (qui s’était engagé sous son vrai nom, Eric Blair) ne reçut pas d’instruction militaire à Barcelone, il fut lui-même instructeur. En effet, il avait une expérience militaire en tant qu’ancien officier de police en Birmanie. Il fut d’ailleurs nommé au grade de cabo ou caporal et commandait douze hommes. Il fut effectivement conduit au front d’Aragon.

 

Son commandant était Georges Kopp qui, troisième erreur factuelle, n’a jamais été secrétaire de Trotski. Orwell, dans Hommage à la Catalogne, prétend qu’il est Belge. C’est faux également. George Kopp était issu d’une famille russe de Saint-Pétersbourg qui s’était réfugiée en Belgique suite à la révolution de 1905. Cependant, il se faisait passer comme Belge, ingénieur et ancien officier de réserve de l’armée belge. Trois mensonges : il était Russe, bien qu’ayant passé toute son enfance à Bruxelles (à l’époque, la naturalisation était quasi impossible en Belgique), il n’était pas ingénieur ; il avait fait deux ans d’études à la faculté polytechnique de l’Université Libre de Bruxelles et puis avait abandonné et enfin, il n’était pas officier de réserve, puisqu’il n’avait pas la nationalité belge ! Pour se faire engager par le POUM – il le fit, parce qu’il était poursuivi en Belgique pour escroquerie et avait fui à Perpignan – il prétendit en outre que comme « ingénieur », il avait fabriqué des munitions pour les Républicains espagnols…

 

 

Georges Kopp, commandant du bataillon Lénine sur le front d'Aragon fut un excellent officier.

Georges Kopp, commandant du bataillon Lénine sur le front d'Aragon fut un excellent officier.

 

Malgré tout, Kopp s’est révélé être un excellent commandant et il était fort apprécié aussi bien de ses hommes que de l’état-major républicain. Orwell et Kopp entretinrent d’ailleurs d’excellentes relations.

 

Ensuite, il ne s’agit pas d’une erreur factuelle à proprement parler, il s’agit de l’omission d’un épisode essentiel du parcours de George Orwell en Espagne, sans lequel il est difficile de comprendre la démarche de George Orwell..

 

Et cette histoire que vous avez passée sous silence, Monsieur le Directeur, je vous la narre ici.

 

Fin avril 1937, Orwell obtint une permission et rejoignit Barcelone. Il trouva une ville transformée, embourgeoisée, mais il ne s’attendit pas à la tragédie qu’il vivra à la fois comme acteur et comme témoin. Le 3 mai 1937, la Guardia civil sous le commandement du gouvernement républicain de Valence attaqua le central téléphonique occupé depuis juillet 1936 par les ouvriers de la CNT, sous prétexte que des communications officielles étaient interceptées. La manœuvre de la garde civile consistait en fait à occuper les immeubles constituant des lieux stratégiques dans la ville. Cela déclencha un mouvement de masse inattendu par les dirigeants politiques et syndicaux et les attaquants : la classe ouvrière de Barcelone se soulevait pour défendre les acquis de son combat et haïssait les gardes civils qu’elle pensait avoir éliminés ! Les dirigeants de la CNT rallièrent ce mouvement avec réticence, d’autres refusèrent même de le suivre. Les chefs du POUM firent également preuve d’attentisme. Ils ne désavouèrent pas la résistance des ouvriers, mais étaient réticents à cautionner un soulèvement contre le gouvernement républicain tant que la guerre contre les fascistes n’était pas gagnée.

 

Barricades montées par les combattants ouvriers à Barcelone en mai 1937 pour stopper la Garde civile derrière laquelle se trouvait le Parti communiste stalinien.

Barricades montées par les combattants ouvriers à Barcelone en mai 1937 pour stopper la Garde civile derrière laquelle se trouvait le Parti communiste stalinien.

 

Au moment de ces événements, Orwell, quant à lui, se trouvait dans à l’hôtel Continental où logeait la petite communauté anglaise qui combattait avec le POUM. Kopp les avait rejoints. Lorsque les combats éclatèrent, il s’agissait de défendre un autre hôtel, le Falcon, où se trouvaient les locaux du POUM. Ils étaient attaqués par la garde civile. Kopp prit le commandement et chercha à éviter une effusion de sang. Il négocia avec les gardes civils dont les forces étaient à peu près égales avec celles du POUM. Il obtint un cessez-le-feu précaire. Mais Orwell fut profondément marqué par ces événements.

 

Le 7 mai, 6.000 gardes civils arrivent de Valence. Le gouvernement républicain de Caballero qui refusait de détruire les conquêtes ouvrières et de rétablir l’Etat bourgeois fut renversé par le gouvernement de Juán Negrin, socialiste manipulé par les Communistes. Les combats firent 400 morts et 1000 blessés.

 

Tout était consommé. Comme l’écrit Edouard Waintrop : « La révolution était dès lors vaincue. Ville éloignée du front, Barcelone s’était révélée être le siège de toutes les contradictions à l’œuvre dans le camp républicain. ». L’autonomie de la Catalogne fut supprimée, les milices démantelées et le POUM dissous. Plusieurs dirigeants révolutionnaires dont Andrès Nin furent arrêtés par la police secrète stalinienne qui sévissait en Espagne.

 

Andrès Nin (en catalan Andreu), dirigeant fondateur du POUM, ancien secrétaire de Trotski, militant syndicaliste international, résista jusqu'au bout aux tourments et tortures du NKVD stalinien.

Andrès Nin (en catalan Andreu), dirigeant fondateur du POUM, ancien secrétaire de Trotski, militant syndicaliste international, résista jusqu'au bout aux tourments et tortures du NKVD stalinien.

 

Cependant, il était impossible pour les Staliniens d’accuser publiquement tous ces dirigeants. Toute la machination stalinienne se serait effondrée. Aussi, tentèrent-ils de leur faire avouer leurs « crimes » comme dans les procès de Moscou. Orwell explique la méthode pernicieuse utilisée par les Staliniens pour emprisonner leurs adversaires : ils demandaient à des policiers subalternes de les arrêter et de les conduire en prison. Comme il subsistait encore un semblant de légalité, les militants étaient relâchés presqu’aussitôt, car un simple policier n’avait pas le droit de procéder à des arrestations sans mandat et sans le commandement d’un officier. À la sortie de la prison, les agents staliniens se saisissaient de ces hommes pour les conduire dans leurs prisons secrètes.

 

Quant à Andrès Nin, il disparut juste après son arrestation. Plusieurs semaines après, le gouvernement républicain désigna un juge d’instruction pour enquêter sur cette inquiétante absence de nouvelles – on soupçonnait la police de l’avoir exécuté. Le chef de la Sûreté, le communiste Antonio Ortega, fut révoqué, mais Nin n’était toujours pas retrouvé. Cette affaire eut un retentissement dans le monde entier : Andrès Nin était une figure du mouvement ouvrier international en tant qu’ancien secrétaire de Trotski en 1920 avant de rompre avec lui, de la CNT et de l’Internationale syndicale rouge.

 

Des intellectuels se mobilisèrent sous l’impulsion de Victor Serge dès juin 1937. Willy Brandt, futur chancelier de l’Allemagne fédérale, alors membre du SAP (Socialistische Arbeiterpartei), parti frère de l’ILP, s’engagea également. Trois délégations internationales se rendirent en Espagne pour enquêter sur la disparition d’Andrès Nin et les accusations portées contre le POUM. Le Premier ministre Negrin refusa de les recevoir, mais les ministres de la Justice et de la Défense acceptèrent de les rencontrer. Ils ne purent que leur avouer leur impuissance. La police était devenue « indépendante » - c’est-à-dire aux ordres du Parti communiste et du NKVD – et avouent : « Nous avons reçu l’aide de la Russie et nous avons dû permettre certains actes qui ne nous plaisent pas. » Les délégations souhaitèrent aussi visiter les prisons de Barcelone. On ne leur montra que la grande prison appelée cyniquement Càrcel modelo où ils virent, dans la cour, quelque 500 prisonniers en rang chantant l’Internationale ! Ils n’eurent évidemment pas accès aux prisons clandestines du NKVD.

 

Le sort d’Andrès Nin fut connu bien plus tard. Il fut encore plus tragique que l’on imaginait. Un ancien dirigeant communiste, Jesus Hernandez ancien ministre du gouvernement de Front populaire de Caballero et puis de Juan Negrin révéla ce qu’il s’était passé. Hernandez se réfugia en URSS en 1939 et fut envoyé en 1942 au Mexique pour réorganiser le parti communiste espagnol en exil. Il ne put se taire et révéla les conditions effroyables dans lesquelles vivaient ses compatriotes en exil en URSS. Il fut exclu du parti communiste soviétique, et sa mère et sa sœur furent gardées en otage et puis déportées dans un camp de concentration. En 1953, Hernandez publia un ouvrage dont le titre français est La Grande Trahison, où il décrivit le rôle du NKVD en Espagne. On y lit que Nin fut livré par la police communiste au chef du NKVD en Espagne, Alexandre Orlov, dit Nikolski. Le dirigeant du POUM fut détenu dans une prison privée à Alcala dans la banlieue madrilène où il fut torturé pour qu’on obtienne des « aveux » analogues à ceux qui ont été extirpés des accusés des procès de Moscou. Ces « aveux » devaient servir à confirmer la thèse stalinienne de collusion entre les fascistes et les « trotskistes ».

 

Mais, c’était sans compter le courage et la force d’Andrès Nin. Il fut torturé au point d’avoir le corps complètement déchiqueté. Nin n’avoua pas. Orlov s’affola, car il était impossible de faire le « procès public » aussi déterminé et dans l’état où il l’avait fait mettre. Il décida aussitôt de la liquidation pure et simple du chef du POUM.

 

Louis Gill dans George Orwell, de la guerre civile espagnole à « 1984 », écrit : « Ayant résisté à la torture et refusé d’« avouer », Nin devenait un redoutable accusateur s’il devait survivre. Comme il était impossible par ailleurs de reconnaître qu’on l’avait assassiné, on inventa la thèse loufoque de son évasion grâce à l’intervention de membres de la Gestapo 39 déguisés en combattants des brigades internationales qui auraient réussi, sans un seul coup de feu, à franchir la « forteresse inexpugnable » de la prison privée où se trouvait Nin pour se rendre jusqu’à lui, et à la franchir de nouveau pour s’enfuir avec lui. C’est le commissaire politique Vittorio Vidali, alias Carlos Contreras, « le plus démoniaque des collaborateurs d’Orlov » comme le décrit Hernández, qui a « achevé » Nin. »

 

À l’occasion d’un hommage international rendu à Nin en 1954, Albert Camus commenta ainsi cette fin tragique dans une lettre adressée à l’ancien dirigeant du POUM, Wilebaldo Solano : « La mort d’Andrés Nin marque un virage dans la tragédie du XXe siècle, qui est le siècle de la révolution trahie. »

 

Orwell rejoignit le front d’Aragon où, comme vous l’écrivez, il fut blessé à la gorge. Plus ou moins bien soigné, il revint à Barcelone où il apprit que Georges Kopp avait été arrêté. Le POUM avait été déclaré illégal. Eileen, l’épouse de George Orwell, l’avertit. Orwell n’en crut rien et ne se considérait pas comme un criminel, bien que sa chambre d’hôtel ait été perquisitionnée et que la police avait emporté tous ses documents, à l’exception des passeports et du carnet de chèques. Eileen dut lui expliquer que ce n’était pas des criminels qu’on arrêtait, mais qu’on installait un régime de terreur !

 

En dépit des risques, George Orwell parvint à voir Kopp en prison qui lui remit une lettre pour l’état-major de l’armée républicaine. Il s’agissait de retrouver les instructions qu’il avait apportées de Valence et qui avait été saisies par la police. Finalement, avec l’aide d’un officier de l’armée, il parvint à récupérer ces documents. Malheureusement, cela ne changea rien au sort de Kopp. Après son retour en Angleterre, Orwell fit pression auprès du monde intellectuel et de la presse pour faire libérer Kopp qui a lui aussi subi les tortures de la GPU.

 

Eileen Blair et George Orwell finirent par fuir. Ils rejoignirent l’Angleterre quelques semaines plus tard après être passé par la France. En conclusion de son merveilleux récit « Hommage à la Catalogne » qu’Orwell eut très difficile à faire éditer, tant les communistes étaient influents dans le monde de l’édition, l’ancien volontaire du bataillon Lénine écrivit : « … Londres, les berges du fleuve boueux, les affiches parlant des matches de cricket et de noces royales, les hommes en chapeau melon, les pigeons de Trafalgar Square – tout cela plongé dans le profond, profond sommeil d’Angleterre, dont parfois j’ai peur que nous nous réveillions qu’arrachés à lui par le rugissement des bombes. » Ce fut rédigé en 1937…

 

Ainsi, voulant compléter, sans doute trop longuement, mais en détail, votre récit, Monsieur le Directeur, j’espère modestement en cette affaire démentir les propos de l’auteur de « 1984 » cités dans votre article : « Tôt dans ma vie, j’ai remarqué qu’aucun événement n’avait jamais été relaté avec exactitude dans les journaux ; mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. J’ai vu l’histoire rédigée non pas conformément à ce qui s’était réellement passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses « lignes de parti ». Ce genre de chose me terrifie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde. »

 

Propos malheureusement toujours en vigueur au regard de la relation des graves événements que nous vivons.

 

Bien cordialement,

 

Pierre Verhas

1180 Bruxelles (Belgique)

 

Bibliographie :

 

Bernard Crick, George Orwell, une vie

 

Louis Gill : De la guerre civile espagnole à 1984

 

George Orwell : Hommage à la Catalogne

 

Edouard Waintrop, Les Anarchistes espagnols (1868 – 1981)

 

Jesus Hernandez, La Grande Trahison

 

Marc Wildemeersch, De man die Belg wilde worden. Georges Kopp, commandant van George Orwell (L’homme qui voulait devenir Belge. Georges Kopp, le commandant de George Orwell

Pierre Verhas, L’imposture de Barcelone (in Révolution prolétarienne, 2013)

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 21:11

 

(I) Le plan « B » de Yanis Varoufakis

 

Commençons par là : un acte de guerre a été commis à Bruxelles le 13 juillet. En violation de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et de toutes les règles la régissant, les représentants de 18 Etats membres menés par l’un d’entre eux ont infligé à la Grèce un diktat qui a exigé une capitulation sans condition. Paul Krugman a écrit : « Une reddition substantielle ne suffit pas à l’Allemagne, qui veut un changement de régime et l’humiliation totale –et il existe une faction, au poids politique important, qui entend tout simplement exclure la Grèce de l’Europe, et qui utiliserait volontiers un désastre grec pour mieux mettre en garde les autres membres de l’Union ». Et le principal responsable s’appelle Wolfgang Schäuble, ministre des Finances de la République fédérale d’Allemagne.

 

L’Europe placée sous le joug ordolibéral allemand ne supporte pas l’actuel pouvoir grec. A l’instar de Caton l’Ancien pour Carthage, le mot d’ordre est « Delenda est Syriza ». Et la Grèce est quasi désarmée. Alexis Tsipras fut contraint d’accepter le diktat de la troïka du 13 juillet – faussement intitulé accord, plusieurs parlements devant encore l’examiner. Pourtant, il y avait des moyens de défense dont le fameux plan « B » de Varoufakis qui fait couler tant d’encre.

 

Yanis Varoufakis amené à s'expliquer.

Yanis Varoufakis amené à s'expliquer.

 

Ce plan ressemble fort à une stratégie de défense en cas de guerre. Le ministre des Finances grec s’attendait à l’échec des futures négociations de Bruxelles après le référendum qui a été ressenti par les dirigeants de la Troïka comme une intolérable provocation. Il savait aussi qu’on aboutirait tôt ou tard au « Grexit ». Rappelez-vous aussi qu’on a reproché aux Grecs de ne pas avoir de plan « B ». Varoufakis en a élaboré un avec des spécialistes de son entourage et même l’aide bénévole de son ami, l’économiste américain James K Galbraith. Mais, c’était trop tard.

 

Un plan de défense

 

Ce plan n’a pas été accepté par Alexis Tsipras qui considère que la Grèce doit rester à tout prix dans la zone Euro.

 

Quel est ce plan ?

 

Depuis l’installation du gouvernement Tsipras à la fin de janvier dernier, les banques grecques ne disposent plus de liquidités suite à la fermeture des robinets par la BCE et cette même BCE refuse de relever l’ELA  qui est le plafond de liquidités avancées par la BCE aux banques, après le 13 juillet. Autrement dit, toutes les opérations de paiement en Grèce sont à la merci du bon vouloir de la banque de Francfort avec le risque de mise en faillite des établissements bancaires grecs.

 

C’est pour permettre aux Grecs de contourner les banques, en cas d’échec des négociations avec Bruxelles, que le ministre grec des Finances a mis au point son plan qui était évidemment secret.

 

Voici comment Varoufakis décrit lui-même son plan dans une communication téléphonique dont le contenu a été publié : « Nous voulions créer, discrètement, des comptes de réserve rattachés à chaque numéro fiscal, et permettre ensuite à chacun d'y accéder facilement avec pour objectif d'offrir un moyen de transférer des fonds du contribuable à des tiers sans passer par la case banque. Dans ce cas, un système de paiement parallèle se serait installé pour mettre la Grèce à l'abri d'une fermeture des établissements bancaires. »

 

Yanis Varoufakis prend l'exemple d'un laboratoire pharmaceutique: « Imaginons que l'État doive un million d'euros à un laboratoire pharmaceutique pour l'achat de médicaments pour le compte de la Sécu. Nous aurions pu immédiatement faire un virement vers le compte de ce laboratoire grâce à son numéro fiscal puis lui y donner accès avec un code pour qu'il l'utilise ensuite comme un mécanisme de paiement parallèle ».

 

Norman Lamont, chancelier de l'échiquier sous Thatcher et Major est un ami de Yanis Varoufakis qui a des relations très éclectiques.

Norman Lamont, chancelier de l'échiquier sous Thatcher et Major est un ami de Yanis Varoufakis qui a des relations très éclectiques.

 

Dans la fameuse conversation téléphonique qui s’est déroulée le 16 juillet – c’est-à-dire après l’adoption par le Parlement grec de « l’accord du 13 juillet » - entre Norman Lamont, ancien chancelier de l’échiquier des gouvernements Thatcher et Major, David Marsh, professeur à l’Université de Canberra et Yanis Varoufakis. Celui-ci explique comment il a procédé.

 

Il décrit d’abord à ses interlocuteurs les difficultés inhérentes à son mandat. Il doit défendre à la fois le peuple grec et les impératifs de l’Union monétaire, ce qui peut engendrer des contradictions et ce qui prouve, en passant, que l’Union européenne est loin d’être élaborée.

 

« La chose est que, je dois l'admettre, nous ne disposions pas d'un mandat pour amener la Grèce à sortir de l'euro. Ce que nous avions c'était un mandat pour négocier une sorte d'arrangement avec l'Eurogroupe, avec la Banque centrale européenne, qui rendrait la situation de la Grèce soutenable au sein de la zone euro. Le mandat est allé un peu plus loin, au moins à mon avis. Je pense que le peuple grec nous avait autorisé à poursuivre énergiquement et vigoureusement la négociation - au point de dire que si nous ne pouvions pas avoir un accord viable, nous devrions envisager de sortir. Le problème était que, une fois que vous êtes à l'intérieur du cadre d'une union monétaire, il est toujours aussi difficile de créer ce genre de dialogue avec le public, ce qui est nécessaire pour préparer les gens à ce qui vient, pour un processus de désengagement de l'union monétaire, tandis que dans le même temps il faut éviter la précipitation d'un effondrement.(…). »

 

David Marsh lui demande alors : « Vous n'aviez évidemment pas de plan B ce qui a plutôt affaibli vos arguments de négociation, parce que les autres avaient très peur que vous sortiez et pourtant vous leur disiez : "Ne vous inquiétez pas on ne va pas sortir". Je pense que seulement dans les deux dernières semaines, vous avez commencé à penser à un plan B (…) Pensez-vous qu'il y a encore une chance, si tout tourne mal, qu'il y ait peut-être un plan B et que le Grexit - dont personne ne veut en Grèce, je comprends bien - puise se produire, même si c'est une chose à laquelle vous n'êtes pas préparé ? »

 

Yanis Varoufakis lui répond par l’affirmative et affirme : « Je pense que cet accord n'est pas viable. Le Dr. Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, est bien décidé à effectuer un Grexit, donc rien n'est terminé. Mais permettez-moi d'être très spécifique et très précis à ce sujet. Le Premier ministre [AlexisTsipras], avant qu'il ne devienne premier ministre et avant que nous ayons gagné l'élection en Janvier, m'avait donné le feu vert pour préparer un plan B. Et j'ai assemblé une équipe très capable, une petite équipe, ce qui était indispensable, parce qu'il fallait garder cela complètement sous le boisseau, pour des raisons évidentes. Et nous avons travaillé depuis la fin Décembre et début Janvier sur la création de ce plan. »

 

Cependant, ce plan est très difficile à mettre en œuvre. Pour le concevoir, Varoufakis avait cinq conseillers, pour le mettre en œuvre, il lui fallait 1.000 personnes. En cela, il n’avait pas l’autorisation.

 

Ensuite, et c’est ici que se trouve la principale difficulté et la source des accusations dont il fait l’objet :

 

« Prenons le cas des premiers moments où les banques sont fermées, les distributeurs automatiques de billets ne fonctionnent plus, et il faut un système de paiement en parallèle - pour garder l'économie en état de marche pendant un peu de temps, pour donner à la population le sentiment que l'Etat est en contrôle et qu'il y a un plan. Voilà ce que nous avions prévu de faire.

 

Il existe un site de l'administration fiscale, comme il y en a un en Grande-Bretagne et partout ailleurs, où les citoyens - les contribuables qui vont sur le site - utilisent leur numéro de dossier fiscal pour transférer des fonds bancaires par Internet depuis leur compte bancaire vers leur compte fiscal, de manière à effectuer des paiements de TVA, d''impôt sur le revenu, etc. Nous avions l'intention de créer, subrepticement, des comptes de réserve attachés à chaque numéro de dossier fiscal, sans rien dire à personne, juste pour avoir ce système fonctionnant en sous-main. Par une simple opération, nous pourrions donner des numéros d'identification personnelle (PIN) aux titulaires d'un numéro de dossier fiscal (les contribuables). Prenez par exemple le cas où l'Etat doit un million [d'euros] à une compagnie pharmaceutique pour des médicaments achetés au nom de la Santé Publique, nous pourrions créer immédiatement un transfert vers le compte de réserve correspondant au dossier fiscal de la société pharmaceutique, et leur fournir un numéro PIN.

 

Ils pourraient utiliser cela comme une sorte de mécanisme de paiement parallèle pour transférer toute somme numérique qu'ils souhaiteraient pour régler un autre titulaire de dossier fiscal à qui ils devaient de l'argent. Ou bien utiliser ce réseau pour effectuer des paiements d'impôts à l'Etat. Cela aurait créé un système bancaire parallèle pendant que les banques étaient fermées à la suite de l'action agressive de la BCE, et ainsi nous donner un peu de répit.

 

Cela a été très bien développé et je pense que cela aurait fait une très grande différence, parce que très bientôt, nous aurions pu l'étendre à des applications sur smartphones et ce serait devenu une fonction d'un système parallèle. Et bien sûr, les sommes pouvaient être libellées en euros, mais instantanément, pouvaient aussi être converties en une nouvelle drachme.

 

Une histoire fascinante

 

Maintenant, permettez-moi de vous raconter, et je pense que c'est une histoire fascinante, les difficultés auxquelles j'ai dû faire face.

 

Le Secrétariat Général des Finances Publiques au sein de mon ministère est contrôlé entièrement et directement par la Troïka. Il n'est pas sous le contrôle de mon ministère, ni sous mon contrôle en tant que ministre. Il est contrôlé par Bruxelles. Le secrétaire général a été nommé effectivement grâce à un processus qui est contrôlé par la Troïka. En fait c'est comme si l'Inland Revenue au Royaume-Uni (ou la Direction Générale des Finances Publiques à Bercy - NDT) était contrôlée par Bruxelles - je suis sûr qu'en entendant cela vous avez les cheveux qui se dressent sur la tête. Ok, ça, c'était le problème numéro un. »

 

Ensuite, et cela relève du « polar » : « Le secrétariat général des systèmes d'information, d'autre part, était contrôlé par moi en tant que ministre. J'ai appelé un bon ami à moi, un ami d'enfance, qui était devenu un professeur d'informatique à l'Université de Columbia aux States. Je lui ai confié cette tâche parce que je lui faisais confiance pour développer le système. À un certain point, une semaine ou deux après que nous ayons emménagé dans le ministère, il m'appelle et me dit : "Tu sais, je contrôle les machines, je contrôle le matériel, mais je ne contrôle pas le logiciel. Le logiciel appartient à la Troïka qui contrôle le Secrétariat Général des Recettes Publiques. Qu'est-ce qu'on fait ?" Donc, nous avons eu une réunion, seulement lui et moi, personne d'autre n'était au courant. Et il a dit, "Ecoute, si je leur demande la permission de commencer la mise en œuvre de ce programme, la troïka saura immédiatement que nous travaillons sur un système parallèle." J'ai dit : "Ce n'est pas possible, nous ne pouvons pas révéler notre jeu pour l'instant." Alors je l'ai autorisé ... Et vous ne pouvez dire cela à personne, c'est quelque chose que nous ne devons pas transmettre. » Voilà donc l’origine du piratage !

 

Et Varoufakis ajoute : « Donc, nous avons décidé de pirater le logiciel de mon propre ministère afin de pouvoir tout mettre en place, de faire simplement un copié-collé du code du site web du ministère sur un grand ordinateur dans son bureau, et de travailler à concevoir et mettre en œuvre ce système de paiement parallèle. Et nous étions prêts à obtenir le feu vert du Premier ministre dès que les banques seraient fermées, afin de nous installer au Secrétariat Général des Recettes Publiques qui n'est pas contrôlé par nous mais par Bruxelles, et de brancher cet ordinateur portable afin d'activer le système. Donc, j'essaye de vous faire comprendre le genre de problèmes institutionnels que nous avons eu, les obstacles institutionnels à la mise en œuvre d'une politique indépendante destinée à atténuer les effets de la fermeture de nos banques par la BCE. »

 

Pourquoi Tsipras s'est-il séparé de Varoufakis ?

Pourquoi Tsipras s'est-il séparé de Varoufakis ?

 

Tout cela, en définitive, ne s’est pas réalisé. Alexis Tsipras a refusé le plan « B » le soir même du référendum, le 5 juillet et Yanis Varoufakis lui a présenté sa démission. Le Premier ministre tenait absolument que l’on n’envisage pas la sortie de la Grèce de la zone Euro. Or, ce plan, s’il était entré en vigueur, aurait pu aisément permettre le passage de l’Euro à la drachme, ce qui aurait sans doute été forcé, si on en croit Jacques Sapir.

 

Selon l’économiste français (dans le nouvelobs.com), « Une source de la Banque centrale européenne, relayée par un article du Financial Times daté du 24 juillet, indique que face à une telle mesure, la BCE aurait dénoncé les réserves réquisitionnées comme de la "fausse monnaie". Cet article contient plusieurs inexactitudes par ailleurs. Mais, ce qui nous intéresse ici est bien la réaction de la BCE face à la réquisition d'une des Banques centrales de la zone euro. En fait, la BCE ne peut pas discriminer entre l'argent en circulation avant la réquisition et la fraction saisie du fait de la réquisition. La seule chose qu'elle puisse techniquement faire c'est d'isoler le pays ayant fait cette réquisition et d'obliger les banques des autres pays de la zone euro de ne pas reconnaître comme valable en tant qu'euro la monnaie circulant dans le pays ayant fait cette réquisition. Notons que c'était déjà en partie ce que la BCE avait imposé à la Grèce. Mais, dans le cas d'une réquisition il était donc possible que la BCE isole totalement le pays ayant réalisé cette réquisition, l'obligeant alors soit à ne plus du tout commercer avec les autres pays de la zone euro, soit à changer de monnaie et de fait à sortir de la zone euro.

 

Autrement dit, la réquisition pourrait conduire très rapidement à une sortie de l'euro. C'est l'opinion que j'ai exprimée dans mes conversations avec des membres du cabinet de Varoufakis. Dans le cas de la Grèce cependant, le gouvernement grec pouvait légitimement dire que les mesures de réquisition, qui auraient été nécessaires pour éviter la destruction du système bancaire grecque, n'étaient que la réponse à l'action illégale de la BCE qui avait mis en péril le système bancaire alors que l'une de ses missions, inscrites dans sa charte, est justement d'assurer le bon fonctionnement de ce système bancaire. Mais, dans les faits, il apparaît clairement que les actions de la BCE ne sont plus contraintes par une quelconque légalité. Cette dernière est devenue un monstre ou plus précisément un tyran qui s'est dégagé de toute règle. »

 

Jacques Sapir, économiste français hétérodoxe partisan de la sortie de l'Euro. Moscovici l'a accusé d'e^tre d'extrême-droite !

Jacques Sapir, économiste français hétérodoxe partisan de la sortie de l'Euro. Moscovici l'a accusé d'e^tre d'extrême-droite !

 

Mais, il y a un autre enjeu qui s’est révélé après le 13 juillet : l’accord peut-il se réaliser ?

 

Schaüble ne veut pas que cet accord se réalise.

 

En outre, l’ex ministre grec dénonce la duplicité de l’accord. Yanis Varoufakis exprime ensuite son inquiétude : « Le FMI vient de publier une analyse de viabilité de la dette, qui déclare de toute évidence et officiellement que la dette grecque est insoutenable et que selon ses propres règles, le FMI ne peut pas participer à un renflouement. Ils ont déjà violé leurs règles à deux reprises pour le faire. Mais je ne pense pas qu'ils vont le faire une troisième fois. Je pense que d'une façon tonitruante ils déclarent ainsi qu'ils ne vont pas le faire une troisième fois. Donc, il y a un danger très grave que le parlement grec, pas en mon nom, mais au nom de la majorité qui a voté la nuit dernière, approuve ces mesures très strictes, ces "réformes" comme ils les appellent (mais ce ne sont rien d'autre que des exercices de coupes réglées, sans beaucoup de réforme…), que donc nous adoptions au Parlement ces actions préalables, comme elles ont été appelées, mais qu'ensuite, au bout du compte, le MES et le FMI ne soient pas en mesure de se coordonner de manière à fournir cet énorme prêt. [L’accord évoquait un prêt de plus de 80 milliards après la mise en place des mesures prévues par « l’accord » du 13 juillet]

 

« Non pas que je souhaite que cet énorme prêt soit fourni (…). Je pense qu'il y a une lutte majeure entre les institutions : le MES, la Commission européenne, le FMI et le Dr Schäuble. Le Dr Schäuble et le FMI ont un intérêt commun, ils ne veulent pas que cette affaire se fasse. Wolfgang m'a dit très clairement qu'il veut un Grexit. Il pense que continuer à "Extend and pretend" ("étendre et faire semblant") est inacceptable. C'est le seul point où lui et moi avons la même vision.

 

Wolfgang Schäuble est le maître du jeu.

Wolfgang Schäuble est le maître du jeu.

 

Je suis d'accord avec lui, mais pour des raisons complètement différentes, bien sûr. Le FMI ne veut pas d'un accord, car il ne veut pas avoir à violer à nouveau sa charte et fournir de nouveaux prêts à un pays dont la dette n'est pas soutenable. La commission veut vraiment que cet accord se fasse, Merkel veut que cet accord se fasse, de sorte que ce qui s'est passé au cours des cinq derniers mois est maintenant projeté dans le très court terme - sauf que c'est artificiel, à cause de cette absence totale de coordination entre les créanciers. »

 

Après la Grèce, la France ?

 

Denis Marsh pose alors une question fondamentale : la France suivra-t-elle après la Grèce ? Autrement dit, le nouveau mémorandum que tous considèrent comme inapplicable, n’est-il pas en définitive destiné à provoquer le Grexit – ce qui est la volonté affichée de Wolfgang Schäuble – pour ensuite mettre la France sous tutelle de la Troïka ?

 

DM : « Cela me semble très frappant, je dois dire, Yanis. Et la France ? Vous avez déclaré officiellement que vous pensez que l'enjeu de tout cela, c'est la France et que M. Schäuble se sert de vous comme une sorte de pion essentiel dans un jeu d'échecs beaucoup plus grand dont la France fait partie. Maintenant, je sais que la Grèce n'est certainement pas dans une position très saine, mais pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de la situation de la France dans tout cela ? »

 

Yanis Varoufakis ayant participé jusqu'à début juillet à toutes les négociations, sait de quoi il parle : « Les Français sont terrifiés. Ils sont terrifiés parce qu'ils savent que, s'ils réduisent leur déficit budgétaire aux niveaux que demande Berlin, le gouvernement parisien tombera certainement. Il leur est absolument impossible politiquement de mettre en place le type d'austérité qui est exigé d'eux par Berlin. Et quand je dis par Berlin, je veux dire par Berlin, je ne veux pas dire par Bruxelles, je veux dire par Berlin. Alors ils essaient de gagner du temps. C'est ce qu'ils font, comme vous le savez, depuis quelques années. Ils essaient de gagner du temps en repoussant le moment où ils devront réduire leur déficit en dessous de 3,5%, 3%, selon les critères de Maastricht et le pacte de stabilité et de croissance. Et en même temps, Wolfgang Schäuble a un plan. J'ai écrit un article aujourd'hui pour Die Zeit, un article assez complet et je pense contestataire, dans lequel j'ai expliqué le plan de M. Schäuble. C'est un moment agréable dans la vie d'un homme quand on n'a pas besoin de théoriser, car tout ce que j'ai eu à faire, ça a été de transmettre le plan comme le Dr Schäuble me l'a décrit. Et la façon dont il me l'a décrit est très simple.

 

Il croit que la zone euro n'est pas durable telle qu'elle est. Il croit qu'il doit y avoir des transferts fiscaux, un certain degré d'union politique. Il croit que, pour que l'union politique fonctionne sans fédération, sans la légitimité qu'un Parlement fédéral régulièrement élu peut accorder à un exécutif, il faut l'imposer d'une manière très disciplinaire. Et il m'a dit explicitement que le Grexit, une sortie de la Grèce, va lui fournir un pouvoir de négociation suffisant, un pouvoir de terreur suffisant, pour imposer aux Français ce à quoi Paris résiste. Et qu'est ce que c'est ? C'est un certain degré de transfert des pouvoirs de décisions budgétaires de Paris vers Bruxelles. »

 

Ainsi, le maître du jeu est Schäuble et non Merkel. Il veut une union politique dont l’exécutif se situera à Bruxelles et sera entre les mains de l’Allemagne, afin d’imposer l’ordolibéralisme à la seconde puissance européenne. Les autres Etats membres, en plus des satellites traditionnels de l’Allemagne, ne pourront que s’y accrocher.

 

Et la BCE dans tout cela ?

 

Norman Lamont lui demande quel est le rôle de la BCE et ce qu’il en pense.

 

Yanis Varoufakis ne cache pas une grande estime à l’égard de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Mais, il dénonce le rôle éminemment politique de cette institution alors que, selon les traités européens, la politique monétaire doit être séparée de la politique budgétaire, ce qui est loin d’être le cas.

 

 

Mario Draghi a une tout autre vision des choses que Wolfgange Schäuble.

Mario Draghi a une tout autre vision des choses que Wolfgange Schäuble.

 

« Mario Draghi s'est comporté aussi bien qu'il le pouvait et il essayé de rester en dehors de cette gadoue, la gadoue politique, et c'est impressionnant. Je l'ai toujours tenu en haute estime. Encore plus maintenant, l'ayant côtoyé au cours de ces six derniers mois.

 

Cela dit, la Banque centrale européenne est configurée de telle manière qu'elle est si hautement politique qu'il est impossible qu'elle ne soit pas politique. N'oubliez pas que la BCE - la Banque centrale de Grèce, parce que c'est bien ce qu'est la BCE : c'est la banque centrale de chacun de nos Etats membres - La Banque centrale de Grèce est un créancier de l'Etat grec. Et par conséquent, c'est le prêteur en dernier ressort, soi-disant, et l'exécuteur de l'austérité budgétaire. Cela viole immédiatement la distinction supposée entre la politique budgétaire et monétaire. Cela met Draghi dans une position où, en agissant comme un créancier lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, il devait nous discipliner, il devait effectivement nous asphyxier suffisamment afin de céder aux exigences des créanciers - tout en gardant nos banques ouvertes. Dieu lui-même n'aurait pas pu faire cela d'une manière non-politique. »

 

Ensuite, le député grec explique que la BCE tient la clé du problème.

 

« La BCE est en train d'augmenter l'ELA [Emergency Liquidity Assistance] de 900 millions afin de donner un peu plus de liquidités pour les distributeurs automatiques, qui ont été complètement bloqués jusqu'à maintenant. La question de l'assouplissement quantitatif est, je pense, cruciale. Si la Grèce ne fait pas partie des bénéficiaires des mesures d'assouplissement quantitatif au cours des prochains mois, alors c'est fini - il n'y a absolument aucun moyen que la Grèce puisse rester dans la zone euro. Mais pour que cela ait un sens, nous devons tout d'abord restructurer la dette grecque. L'idée du gouvernement allemand - que nous devons d'abord réussir un programme qui ne peut pas réussir, et qu'ensuite nous aurons la restructuration de la dette - annule effectivement toute notion d'assouplissement quantitatif. »

 

La BCE a refusé de relever l’ELA. Dès lors, les banques grecques seront à court terme à court de liquidités avec toutes les conséquences dramatiques pour le peuple grec et l’économie du pays.

 

Yanis Varoufakis est sous le coup d’éventuelles poursuites pour haute trahison à la demande de députés de droite. La Troïka ne supporte pas qu’on lui résiste. Vae victis !

 

Des députés grecs se sont indignés et ont lancé une pétition de soutien à Varoufakis.

 

« Selon les chaînes de télévision, celui ou celle qui défend une solution hors euro devrait être traité comme appartenant à une organisation criminelle ou comme ayant commis un délit spécifique (delictum sui generis) qu’aucune loi écrite ne mentionne encore à ce jour.

 

La liberté d’expression et d’opinion, l’exercice même de politique gouvernementale, en dehors des limites de l’euro, sont présentés comme quasiment crimes de haute trahison, au moment même où c’est l’inverse qui se passe dans la réalité : le pays est écrasé et humilié, justement au nom du dogme du maintien dans l’euro.

 

Le summum de cette cabale sont les poursuites pénales ourdies à l’égard de Yanis Varoufakis, voire même des velléités de le soumettre à examen… par la Commission d’Enquête parlementaire sur les Responsabilités de l’imposition des Mémorandums, pour la seule raison qu’il a explicitement mentionné qu’il avait un certain plan B (encore qu’il s’agissait d’un plan à mettre initialement en place dans le cadre même de l’euro) et qu’il a tenté de organiser son éventuelle application. Tout cela revient à dire que l’ancien ministre encourt le risque de poursuites pour avoir accompli son devoir.

 

Il s’agit bien d’une évidente tentative de criminalisation de la liberté de parole, de l’action politique, voire de l’exercice gouvernemental de l’ancien ministre compétent en matière, répondant probablement aux injonctions des créanciers. Au-delà de ça, l’objectif de telles tentatives est de créer le bouclier de protection pour une subordination totale à la troïka d’autorités telles le Secrétariat Général des Recettes Publiques. Ces tentatives de criminalisation doivent s’arrêter ici, pour que les nuages du totalitarisme soient empêchés de confluer autour de nous. »

 

Toutes les pièces du drame sont en place. Il suffit désormais de pousser sur le bouton.

 

Il est minuit Docteur Schäuble !

 

 

Pierre Verhas

 

IIe partie : Il est minuit Docteur Schäuble ! L’Europe sous tutelle allemande

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 20:02

 

La Grèce n’est ni la Belgique, ni les Pays Bas, ni la France et encore moins l’Allemagne. Or, on cherche à lui imposer des règles qui ne peuvent être appliquées que dans des pays industrialisés développés. Et ces pays ont eux-mêmes des difficultés à les suivre.

 

Les dispositions des traités de Maastricht et du TSCG, ou « traité budgétaire », ont un objectif politique : réduire l’Etat à sa plus simple expression au nom d’une chimérique construction européenne qui se substituerait aux Etats-nations. Cette « construction » exclut les peuples et implique une sévère austérité démantelant en premier lieu l’Etat providence, visant à « libéraliser le marché du travail » pour mieux pratiquer le dumping social, privatise les services publics et impose le libre échange sans aucune restriction au détriment des productions locales.

 

Si les pays d’Europe occidentale, fondateurs de la Communauté économique européenne devenue par après Union européenne ont connu après la guerre un développement économique et social sans précédent dans l’histoire, les pays d’Europe centrale et orientale ayant appartenu à l’ancien bloc soviétique et les pays méditerranéens, à l’exception de l’Italie, sont restés à la traîne.

 

C’est le cas de la Grèce qui est entrée dans le « club » européen en 1981 par la petite porte et a intégré presque clandestinement l’Union économique et monétaire en 2002. Et, au nom d’une égalité mal comprise, sans doute par ignorance, la Grèce a été considérée comme un partenaire à part entière de la zone Euro. Grave erreur ou volonté cachée ?

 

On a parlé colonisation ? On est en plein dedans !

 

Dans une tribune à « Mediapart », Dominique de Villepin qui fut un piètre Premier ministre français, mais un excellent ministre des Affaires étrangères doublé d’un diplomate de talent, écrit :

 

Dominique de Villepin a une vision claire de la situation européenne suite à la crise grecque.

Dominique de Villepin a une vision claire de la situation européenne suite à la crise grecque.

 

« L’Europe a cru pouvoir faire table rase de son histoire. Mais, aujourd’hui, avec la crise grecque, c’est l’Histoire qui lui saute à la figure

 

On ne peut rien comprendre à la crise grecque en pensant que la Grèce, c’est au fond une petite Allemagne, mais une Allemagne mal gérée.

 

L’Histoire de la Grèce, ce n’est pas la démocratie athénienne, les tragédies de Sophocle et le Parthénon, tout le folklore repris dans les articles de presse qui titrent paresseusement sur la « tragédie grecque ».

 

C’est au fond l’histoire d’une colonie ottomane soumise pendant trois siècles, devenue au XIXe siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale une quasi colonie britannique. Et comme partout, la colonisation crée un effondrement des élites d’un pays, coupées du peuple qui les considère comme vendues à l’étranger. En résulte un climat de division permanente, depuis la guerre civile larvée de 1945-46 jusqu’au régime des colonels. Comme partout, la colonisation crée une faiblesse profonde, une illégitimité de l’Etat, parce que l’Etat c’est toujours l’occupant. En résulte évidemment un pays sans cadastre, qui ne paye pas d’impôts, avec une armée hypertrophiée et une Eglise qui seule est le ciment identitaire historique. C’est une Irlande qui ne s’est pas libérée elle-même.

 

L’histoire de la Grèce, c’est l’histoire d’un pays des Balkans, pas très différent de ses voisins albanais, bulgares, macédoniens, avec une économie incapable de se libérer des vestiges du féodalisme, gouvernée par des clans, armateurs, grands propriétaires fonciers, dignitaires politiques. Des clans qui ne changent pas, quel que soit le régime politique, et qui préservent leurs propres intérêts. On fait mine de rendre l’industrie grecque compétitive, mais l’industrie grecque, c’est 10% du PIB grec – quand en Allemagne ce sont 30%.

 

La Grèce est donc un pays qui, depuis toujours, dépend de l’arrivée de devises de l’extérieur, par les touristes, par ses travailleurs immigrés dans les années 50 et 60, par les fonds structurels européens dans les années 80, par la dette dans les années 90 et 2000. En somme, rien n’a changé. Le problème de la Grèce, c’est sa balance des paiements. Elle doit s’inventer une économie. Cela prend du temps. »

 

En bon chrétien, Villepin oublie de signaler le poids de l’Eglise orthodoxe…

 

S’inventer une économie, souhaite l’ancien Premier ministre ?

Evidemment, c’est la meilleure voie pour résoudre la question grecque. Cependant, tant que les structures sociales ne seront pas profondément bouleversées, cela ne marchera pas. Aussi, est-il apparemment curieux de voir les dirigeants de l’Eurozone préférer les vieux partis traditionnels qui sont des piliers de ce système archaïque, à Syriza dont la raison d’être est le changement… Apparemment, bien sûr, parce qu’avec les « anciens », on reste entre « personnes connues » pour reprendre l’expression de Juncker avant les élections du 25 janvier. Et entre personnes connues, cela signifie celles qui se plient aux règles de l’Union économique et monétaire (UEM).

 

Rien n’a été réellement fait pour permettre à la Grèce d’intégrer normalement l’UEM. Depuis le traficotage des comptes grecs jusqu’au diktat du 13 juillet. On connaît la suite : plans d’aide destinés avant tout à sauver les banques françaises et allemandes qui avaient investi en masse dans les titres de la dette grecque, suivis d’un endettement encore plus fort de la Grèce. On inventa la troïka qui imposa deux mémorandums à Athènes contenant de drastiques mesures d’austérité qui appauvrirent considérablement la population grecque et particulièrement les classes moyennes. Ces mesures étaient accompagnées de privatisations qui ressemblaient plus à du pillage qu’à une soi-disant politique de redressement des finances publiques.

 

Au Sommet des 12-13 juillet, les « Européens » écrasèrent littéralement Tsipras avec un « accord » qui ressemble plus à un diktat. Ce n’était pas Munich, comme on l’a dit, c’était Versailles ! De cela est sorti un troisième « mémorandum » bien plus sévère que les deux précédents.

 

 

Alexis Tsipras a dû capituler devant le diktat européen, mais l'enjeu était la survie de la Grèce.

Alexis Tsipras a dû capituler devant le diktat européen, mais l'enjeu était la survie de la Grèce.

 

Une disposition dont on parle peu et qui est pourtant fondamentale, est la privatisation de l’énergie. En effet, différentes sources évoquent la découverte ou la forte probabilité de la présence de très importantes réserves de gaz naturel dans le Sud du Péloponnèse et même le long du littoral grec. Derrière toutes ces mesures, les transnationales ne chercheraient-elles pas à s’approprier ce pactole ?

 

On a parlé de colonisation. On est en plein dedans !

 

Des erreurs qui coûtent cher

 

De sérieuses erreurs ont été commises par Tsipras et Varoufakis. La première d’entre elles : ils ne font pas partie du « club ». Les dirigeants européens et ceux de la Troïka les considèrent comme des ennemis à anéantir. Et c’est ce qu’ils ont fait.

 

La seconde fut non pas le référendum du 5 juillet mais le fait que Tsipras voulait, quoi qu’il arrive, maintenir la Grèce dans l’Euro. Dès lors, il était devant un dilemme : ou bien le « Grexit » que plusieurs « Européens » voulaient lui imposer, mais maintenir le mandat que le peuple grec lui a donné le 5 juillet tout en voulant rester dans l’UEM, c’est-à-dire en acceptant l’application la plus stricte des règles imposées par le traité de Lisbonne et le traité budgétaire ne pouvait que l’écraser. D’autre part, Alexis Tsipras partait avec un handicap de taille : la BCE, dès la victoire de Syriza et encore une fois le lendemain du référendum, a asséché les banques grecques. Il n’y avait plus de liquidités disponibles. C’était la paralysie la plus totale.

 

Mais, posons-nous la question : Alexis Tsipras pouvait-il faire autrement ?

 

Sortir de l’Euro : une aventure

 

Ceux qui proclament qu’il faut sortir de l’Euro, parce qu’ils considèrent que cette monnaie impose de par ses règles l’austérité permanente, oublient deux aspects fondamentaux : comme l’écrit Villepin, « Le coût d’une sortie de l’euro serait économiquement effarant pour une Grèce qui importe tout ce qu’elle consomme et serait politiquement calamiteux pour une zone euro qui reviendrait trente ans en arrière au Serpent Monétaire Européen, ni assez souple, ni assez rigide et conduisant à la concurrence de tous contre tous par la désinflation compétitive. » Il en serait de même pour les autres Etats membres de l’UEM.

 

D’autre part, une réforme de l’Euro, telle qu’on pourrait le souhaiter, à savoir une harmonisation fiscale accompagnée d’un gouvernement économique européen – à la condition qu’il soit démocratique – ne peut être possible avec la majorité actuelle en Union européenne. La Commission est dominée par les conservateurs et le Parlement européen par le PPE (droite conservatrice où la CSU allemande fait la pluie et le beau temps) « allié » au groupe social-démocrate dominé par le SPD allemand. Le président de cette assemblée, le social-démocrate Martin Schultz a prouvé à plusieurs reprises qu’il suit le doigt sur la couture du pantalon les diktats du tandem Merkel-Schläube.

 

Les incohérences de la gauche radicale

 

Il ne faut pas rêver d’un changement profond par la voie parlementaire ou par les négociations intra-européennes. Ce sera par une autre voie que l’on pourra y arriver, mais certainement pas avec la gauche radicale actuelle qui a prouvé son incohérence et ses divisions dans la crise grecque. Syriza est divisée depuis le 13 juillet – c’était l’objectif des « Européens » - mais reste majoritairement solidaire avec la politique de Tsipras, Podemos a montré ses faiblesses également : au lieu d’analyser la situation en Grèce devant le peuple espagnol, ce fut le silence et par conséquent une perte de confiance. Le Front de gauche Mélenchon – PCF est toujours aussi incohérent. Seul, le PTB (Belge) maintient une position solidaire, mais aussi prudente.

 

Jean-Luc Mélenchon manque totalement de cohérence dans la question grecque.

Jean-Luc Mélenchon manque totalement de cohérence dans la question grecque.

 

Un exemple révélateur. Personne ne s’est posé la question sur la dichotomie entre l’opinion grecque et les radicaux de Syriza : les Grecs ont accepté l’accord du 13 juillet à une écrasante majorité parlementaire comme populaire et ont approuvé Tsipras. D’ailleurs, la majorité des parlementaires de Syriza reste encore fidèle à Tsipras. Même Varoufakis qui avait voté contre l’accord, a accepté ses modalités lors du deuxième vote. Il s’en est d’ailleurs expliqué.

 

En conclusion, ce qu’on appelle la « gauche de la gauche » ne représente pas une alternative sérieuse. En cela, elle a raté une chance historique.

 

Aussi, si dans certains cénacles, il est de bon ton d’appeler à la fin de l’Euro, cela relève d’un manque d’analyse des rapports de force géopolitiques au sein de l’Europe. C’est tout simplement appeler à l’aventure même si la critique de cette monnaie est parfaitement justifiée.

 

De graves atteintes aux droits de l’homme

 

Le traitement qui a été infligé à la Grèce est injustifiable. Il relève d’une volonté d’une victoire totale, d’obliger à la capitulation sans condition, comme si ce pays devait expier les pires crimes. Villepin ajoute : « L’histoire récente de la Grèce, c’est l’histoire de la plus grande punition d’un pays en temps de paix. Il n’y a guère d’exemple d’un pays développé subissant, sans guerre, une telle chute de son revenu -25% depuis 2009. Un chômage des jeunes de 60%, c’est à dire une génération sacrifiée. Peut-on imaginer la rancœur qui s’installe pour des décennies dans ce pays, cultivant le ressentiment et le sentiment d’être victime de l’histoire ? La morale de l’histoire grecque, c’est bien : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Les grands pays ne payent pas les dettes quand elles sont écrasantes. Les Allemands en premier – ni en 1919, ni en 1945 puisque les dettes ont été remises en 1953. Et la France n’a cessé de dissoudre ses dettes par la planche à billets du temps du franc. Nous ne sommes pas les mieux placés pour donner des leçons à la Grèce, y compris dans notre histoire récente. »

 

Villepin, en homme de droite, oublie aussi que cette volonté de punir est aussi et avant tout celle d’éliminer Syriza à tout prix, car cette formation est gênante et ne correspond pas au schéma européen.

 

Eric Toussaint avec - à sa gauche - Zoe Konstantopoulo, présidente du Parlement grec, la Vouli

Eric Toussaint avec - à sa gauche - Zoe Konstantopoulo, présidente du Parlement grec, la Vouli

 

Eric Toussaint dans son rapport préliminaire au Parlement grec, la Vouli, sur la dette grecque a démontré les graves atteintes aux droits de l’homme de la part de la Troïka. Cette politique est criminelle et mérite elle des sanctions. Nous évoquerons cela très bientôt.

 

Mais pour attraper des criminels, les incantations sont inutiles. Il faut aussi une stratégie.

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article