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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 08:56

Réflexions sur un deuxième voyage en Palestine

 

Ce deuxième voyage a permis d’approfondir les acquis du premier et surtout de mieux appréhender les choses grâce à une parfaite organisation de S’Académie de la Fédération des Mutualités Socialistes du Brabant et grâce aux rencontres enrichissantes d’Israéliens, de Palestiniens et de nombreux contacts avec le peuple. Voici les réflexions que j’en ai tirées. Elles s’inscrivent dans la perspective historique, car il nous a été conseillé à plusieurs reprises de nous référer à l’histoire tragique de cette région et de ses peuples pour comprendre le temps présent et envisager les perspectives d’avenir. Ces réflexions complètent les premières, suite au premier voyage, qui ont paru en quatre épisodes sur le blog « Uranopole », l’année dernière.

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/10/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel.html

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/10/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel-2.html

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/11/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel-iii.html

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/11/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel-iv.html

 

Ces réflexions contiennent trois parties qui s’inscriront dans cette perspective historique que j’ai tenté d’appréhender.

 

La première traite du processus « constitutif » d’Eretz Israël dont la cheville ouvrière est la colonisation. On s’aperçoit que le débat sur les colonies date des débuts du sionisme et, déjà, le mouvement sioniste était divisé à ce sujet.

 

La seconde traitera du poids de la religion qui est en réalité instrumentalisée dans des objectifs géopolitiques qui dépassent le théâtre du conflit israélo-palestinien.

 

La troisième traitera de ses murs dressés entre deux peuples qui constituent, avec la colonisation, les obstacles majeurs à toute solution d’un conflit qui a déjà près de cent années d’existence et qui n’est pas prêt de s’éteindre.

 

Pierre Verhas

 

Première partie : « La frontière sera là où nous planterons notre dernier arbre. »

 

Feu Ariel Sharon n’était pas seulement un baroudeur, il fut aussi un stratège et il fut un des rares dirigeants israéliens à avoir une vue à long terme. D’ailleurs, David Ben Gourion, le fondateur d’Israël, le voyait comme son véritable successeur.

 

David Ben Gourion, le fondateur de l'Etat d'Israël, voyait Ariel Sharon comme son successeur.

David Ben Gourion, le fondateur de l'Etat d'Israël, voyait Ariel Sharon comme son successeur.

 

Dans un entretien accordé au supplément hebdomadaire du quotidien israélien Haaretz, le 13 avril 2001, Ariel Sharon livra le fond de sa pensée : « Aujourd’hui, les gens ne vibrent plus à l’idée d’“une acre et encore une acre”. Moi, cette idée m’excite toujours… La guerre d’indépendance n’est pas terminée. Peut-être durera-t-elle éternellement. Un peuple normal ne se pose pas de questions du genre “allons-nous toujours vivre avec l’épée ?” L’épée fait partie de la vie. »

Ariel Sharon - ici avec Moshe Dayan - n'était pas seulement un baroudeur.

Ariel Sharon - ici avec Moshe Dayan - n'était pas seulement un baroudeur.

 

Auparavant, dans un texte publié par le Yediot Aharonot en 1993, Ariel Sharon écrivait : « Nos grands-parents et nos parents ne sont pas venus ici [en Israël] pour bâtir une démocratie. Tant mieux si elle est préservée, mais ils sont venus ici pour créer un État juif. L’existence d’Israël n’est vraiment menacée que par ceux qui, parmi les Israéliens, ne jurent que par la démocratie et la paix, au risque de saper les fondements de notre État juif démocratique et d’ouvrir la voie à la dictature criminelle d’un État palestinien dirigé par l’OLP. (…) Le sionisme n’a jamais prôné la démocratie, mais la création en Palestine d’un État juif appartenant à tout le peuple juif et à lui seul. »

Ariel Sharon voyait à long terme.

Ariel Sharon voyait à long terme.

 

Processus de « paix » ou « processus constitutif » ?

 

Autrement dit, le fameux « processus de paix » que nous rabâchent les médias à tout bout de champ est une pure fiction. Sharon a pensé et mis en œuvre la colonisation des « territoires occupés » par Israël depuis 1967, colonisation qui se poursuit et même s’accentue, en dépit des « protestations » internationales. La colonisation des territoires est un élément de la construction d’Israël, car, selon Sharon, « Israël ne doit pas fixer de frontières. » Il existe donc, à la place du « processus de paix », un « processus constitutif », car « La paix n’est pas à l’ordre du jour dans les cinquante ans à venir. » Et la frontière « sera là où nous planterons notre dernier arbre. »

 

Il s’agit donc de créer Eretz Israël, la terre de l’Israël biblique. Le directeur du Centre d’Information Alternative, Michel Warschawski dit que pour tout Juif, religieux ou laïque, ashkénaze ou sépharade, « la Bible est un cadastre ». En effet, c’est en vertu des textes bibliques qu’est déterminé le territoire d’Israël sans tenir aucun compte des frontières reconnues par les Nations Unies et de la volonté des habitants non juifs de cette terre. Il ajoute : « L’athée israélien ne croit pas en Dieu, mais il croit dur comme fer que Dieu lui a donné cette terre. » Il considère dès lors que la Bible est la base même de l’identité juive.

 

 

Michel Warschawski nous fait comprendre qu'il faut appréhender le conflit dans une perspective historique.

Michel Warschawski nous fait comprendre qu'il faut appréhender le conflit dans une perspective historique.

 

Pour Israël, il n’existe donc pas de droit historique : Israël, c’est là où on a « israélisé ». L’objectif est de créer l’Etat juif, c’est-à-dire une communauté la plus homogène possible. Netanyahou dit aujourd’hui « l’Etat des Juifs » laissant entendre que tout non-juif n’y a pas sa place.

 

La colonisation, partie intégrante du processus constitutif

 

Quid, dès lors, des Palestiniens ? Au départ, Sharon considérait que la dynastie des Hachémites dont le représentant était le roi Hussein, n’était pas le pouvoir légitime en Jordanie. Dès lors, il poussait les Palestiniens à partir et à renverser le souverain pour y installer leur Etat. Par après, voyant que les Palestiniens voulaient rester, il changea d’avis. Et c’est ainsi que commença la colonisation. La colonisation fait partie intégrante du « processus constitutif ».

 

Il y a longtemps que l’on se pose la question de la nature « colonialiste » de l’Etat d’Israël. Dans un célèbre numéro de la revue de Jean Paul Sartre « Les Temps modernes », paru en juin 1967, juste après la guerre des Six jours et consacré au conflit israélo-arabe, Maxime Rodinson demande : « Israël, fait colonial ? ».

 

Après avoir passé en revue les différentes analyses des organisations sionistes de gauche des années 1960 en Europe et particulièrement en France, où elles concluent que l’on ne peut pas comparer Israël avec le colonialisme européen – il n’y a pas de puissance colonisatrice, il n’y a pas de missionnaires, etc. – Rodinson se penche sur les origines du Sionisme.

 

Théodore Herzl, considéré comme le fondateur du Sionisme, qui fut en tout cas son concepteur, voyait l’émigration juive vers la Palestine sur la base d’un accord avec le souverain turc – on était à l’époque de l’empire ottoman qui occupait la Palestine – et l’Europe : « Si Sa Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. Nous demeurions, comme Etat neutre, en rapports constants avec toute l’Europe qui devrait garantir notre existence. »

 

Théodor Herzl considéré comme le fondateur du Sionisme était un Juif laïque et avait la conception d'un Etat juif comme les autres Etats-nations de son temps et ne croyait pas à la colonisation.

Théodor Herzl considéré comme le fondateur du Sionisme était un Juif laïque et avait la conception d'un Etat juif comme les autres Etats-nations de son temps et ne croyait pas à la colonisation.

 

Cela n’est évidemment pas cela qui s’est passé. L’Empire ottoman s’est effondré lors de la Première guerre mondiale, la Palestine est passée sous mandat britannique et une double promesse a été faite par la Grande Bretagne : un « foyer juif » en Palestine et la constitution d’une nation arabe. Celle-ci a existé sous la forme de la Transjordanie dont le premier souverain fut Abdallah Ier, prince hachémite.

 

Mais, aujourd’hui, dans la stratégie américaine, Israël est bien considéré comme ce rempart contre la « barbarie » appelée aujourd’hui « l’axe du mal ».

 

Quant à la constitution de l’Etat juif, lisons l’analyse de Herzl par Rodinson : « Les colonies agricoles dispersées paraissent à Herzl inefficaces. Elles se fondent sur « le faux principe de l’infiltration successive ». Or, « l’infiltration doit toujours mal finir, car, régulièrement, le moment arrive où le gouvernement, sur l’instance des populations qui se sentent menacées, arrête l’affluence ultérieure des Juifs. Par conséquent, l’émigration n’a vraiment de raison d’être que si elle a pour base notre souveraineté assurée. »

 

Au congrès sioniste de Bâle en 1897, tout le monde était d’accord pour avoir l’appui des grandes puissances de l’époque et faire pression sur le Sultan. Il y avait un précédent : l’autonomie du Liban chrétien. « On était à l’époque où les territoires allogènes au sein de l’Empire ottoman obtenaient les uns après les autres leur indépendance. » Il n’y avait dès lors aucune raison pour que le futur territoire juif fasse exception.

 

La résolution du congrès de Bâle comporte quatre points qui forment un compromis entre la méthode diplomatique de Herzl et la volonté de coloniser la Palestine.

 

« Développement de la colonisation agricole et artisanale en Palestine, effort d’organisation des Juifs dispersés, effort pour renforcer la conscience nationale de ceux-ci, enfin, last not least, démarches préliminaires pour obtenir les accords gouvernementaux nécessaires. »

 

Là aussi, les choses ne se sont pas déroulées comme le fondateur du mouvement sioniste l’aurait souhaité. C’est justement par l’émigration des Juifs entre les deux guerres mondiales suite aux persécutions en Europe centrale puis en Allemagne et la Shoah que s’est constitué le peuple israélien. Ce sont précisément les colonies agricoles – les kibboutzim et les moshavim – qui ont construit la géographie de l’Etat fondé en 1948.

 

Mais, cela s’est fait dans la guerre, ce que craignait Théodore Herzl, alors qu’il préférait la voie diplomatique en jouant sur les grandes puissances, jeu un peu hypocrite. Maxime Rodinson le décrit : « Dans toutes ces éventualités, la perspectives était située dans le cadre de l’assaut européen sur l’Empire ottoman « homme malade » dont le dépècement total était reculé par la rivalité des puissances, mais en attendant soumis à toutes les interventions, les pressions, les menaces. »

 

Il y eut assaut britannique et français suite à l’alliance du Sultan avec l’Allemagne. Le destin de tout le Moyen Orient et en particulier en Palestine, en fut bouleversé.

 

Et on connaît la suite. On peut observer que l’Etat d’Israël depuis 1948 a toujours joué avec les grandes puissances. En 1947, les Sionistes avaient l’appui de l’Union Soviétique et de la France. La Haganah – milice issue du mouvement sioniste de gauche de David Ben Gourion, ancêtre de l’actuelle Tsahal – s’armait en Tchécoslovaquie alors sous giron soviétique. L’appui des USA ne fut acquis que grâce à la pression des Juifs étatsuniens. C’est ainsi que jouant ce double jeu diplomatique, l’Etat d’Israël de 1948, sur la base du plan de partage de 1947 rejeté par les Arabes, obtint la reconnaissance des Nations Unies, aucun membre du Conseil de sécurité n’ayant mis son veto.

 

La désastreuse offensive arabe de 1948 dite « guerre d’indépendance » par les Israéliens eut une double conséquence : les Israéliens conquirent l’ensemble des territoires destinés aux Arabes dans le plan de partage et il y eut un arrêt de la colonisation agricole, les Arabes ayant empêché les Israéliens de conquérir la partie orientale de Jérusalem et ayant détruit les quelques colonies juives de Cisjordanie. Si quelques colonies furent installées dans le Neguev – notamment le kibboutz Sde Boker où a habité Ben Gourion, situé près de Dimona, la ville du centre du désert où se trouve la grande centrale nucléaire israélienne – il n’y a pas eu de nouvelles colonies.

 

Ce n’est donc qu’après la guerre des Six jours de juin 1967 que la colonisation reprit.

 

Le sort des Palestiniens : la nabka (la catastrophe en arabe)

 

La propagande israélienne a fait accroire que les Juifs se sont installés en Palestine avant la Deuxième guerre mondiale, dans des domaines abandonnés par leurs propriétaires turcs ou syriens et qu’ils ont racheté les petites propriétés agricoles appartenant à des Arabes palestiniens. D’autre part, s’il y a eu le 9 avril 1948, le massacre de Deir Yassine qui est l’œuvre de l’Irgoun de Menahem Begin et du Lehi d’Itzhak Shamir – tous deux furent plus tard Premier ministre d’Israël – massacres contestés aujourd’hui par des polémistes de droite israéliens, 500.000 Palestiniens quittèrent leurs foyers sous l’impulsion des Etats arabes voisins et non sous l’injonction des Israéliens.

 

Expulsion d'une famille palestinienne de Haifa par des éléments de la Haganah en 1947

Expulsion d'une famille palestinienne de Haifa par des éléments de la Haganah en 1947

 

Ces affirmations sont fortement controversées. Bien entendu, les historiens arabes contestent cette version. Mais, depuis la décennie 1980 – 90, plusieurs historiens israéliens contestèrent la version officielle et parlèrent d’un plan d’expulsion élaboré par les chefs de la Haganah sous les ordres de David Ben Gourion lui-même.

 

Dans un article paru dans le « Monde diplomatique » en décembre 1997, Dominique Vidal, historien français spécialiste de la Shoah et d’Israël, ami de Michel Warschawski, explique : « Entre le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les armistices de 1949 consécutifs à la première guerre israélo-arabe déclenchée par l’invasion du 15 mai 1948, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens qui vivaient sur les territoires finalement occupés par Israël ont quitté leurs foyers.

 

Pour les historiens palestiniens et arabes, il s’agit bel et bien - ils l’ont toujours affirmé - d’une expulsion. L’immense majorité des réfugiés (évalués entre 700 000 et 900 000) ont été, expliquaient-ils, contraints au départ au cours des affrontements israélo-palestiniens, puis de la guerre israélo-arabe, dans le cadre d’un plan politico-militaire d’expulsion jalonné de nombreux massacres. C’est notamment la thèse défendue, dès 1961, par Walid Khalidi, dans son essai intitulé « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine », et plus récemment par Elias Sanbar, dans Palestine 1948. L’expulsion.

 

Selon l’historiographie israélienne traditionnelle, au contraire, les réfugiés (500 000 tout au plus) se sont pour la plupart enfuis volontairement, répondant aux appels de dirigeants qui leur promettaient un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables de l’Agence juive, puis ceux du gouvernement israélien, n’avaient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer - en premier lieu celui de Deir Yassin, le 9 avril 1948 - furent le fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir.

 

Dès les années 50, toutefois, quelques personnalités israéliennes liées au mouvement communiste, voire à certains cercles de la gauche sioniste (notamment le Mapam), contestaient cette version. Depuis la seconde moitié des années 80, elles ont été rejointes dans leur critique par un certain nombre de chercheurs, qui se définissent eux-mêmes comme« nouveaux historiens » : Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan Pappé et Benny Morris - c’est ce dernier, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui a donné le signal du scandale. Car, par-delà leurs différences d’objet, de méthode et d’opinion, ce qui unit ces chercheurs, c’est qu’ils s’en prennent aux mythes de l’histoire d’Israël et révisent en particulier celle de la première guerre israélo-arabe, contribuant à rétablir la vérité sur l’exode des Palestiniens - au moins partiellement, on le verra. Assez, en tout cas, pour s’attirer l’ire d’historiens orthodoxes. »

 

Dominique Vidal, historien de la Shoah et du conflit israélo-palestinien

Dominique Vidal, historien de la Shoah et du conflit israélo-palestinien

 

Les « nouveaux historiens » israéliens

 

Les conclusions des travaux de ce qu’on a appelé « les nouveaux historiens » ont jeté le doute sur l’historiographie officielle et. Le plus célèbre d’entre eux est Ilan Pappé qui est abondamment cité par les opposants à la politique du gouvernement israélien depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin le 4 novembre 1995.

 

Dominique Vidal écrit : « Pour l’historien [Ilan Pappé], le combat actuel pour les droits des Palestiniens s’enracine dans la connaissance de l’injustice dont ils ont été victimes dans le passé. À commencer par l’expulsion de 1948, sur laquelle son dernier livre, The Ethnic Cleansing of Palestine traduit en français et édité en 2008 chez Fayard Le nettoyage ethnique de la Palestine, jette un éclairage radicalement nouveau. « Ce livre est le résultat de ce que j’avais peu à peu tracé dans les précédents, à savoir qu’en Palestine, avant, pendant et après 1948, on a mis en œuvre un plan bien précis, destiné à purifier ethniquement le territoire où a surgi l’État d’Israël. Des documents et des témoignages, soixante ans quasiment après ces journées, le disent avec une extrême clarté. » Et pourtant, l’auteur se dit persuadé qu’« Israël, de toutes façons, n’admettra jamais ses responsabilités sur la question des réfugiés, le gouvernement actuel et les prochains feront tout leur possible pour laisser dans les camps pour réfugiés toutes ces personnes [800 000 en 1948, qui sont environ quatre millions aujourd’hui] qui réclament leurs droits. Je ne crois pas cependant que les pays arabes seront disposés à se plier à l’exigence d’Israël d’oublier l’existence des réfugiés et de modifier l’initiative de paix arabe de 2002 [relancée au printemps 2007] ».

 

Ilan Pappé, historien israélien et militant communiste, a dû renoncer à enseigner à l'Université de Haifa. Il a même été accusé de négationnisme, car il avait comparé la nabka à la Shoah. Il enseigne aujourd'hui à l'université britannique d'Exeter.

Ilan Pappé, historien israélien et militant communiste, a dû renoncer à enseigner à l'Université de Haifa. Il a même été accusé de négationnisme, car il avait comparé la nabka à la Shoah. Il enseigne aujourd'hui à l'université britannique d'Exeter.

 

D’autant, précise Pappé, que, six décennies plus tard, dans certaines zones, une politique de purification ethnique « avance lentement. Dans la région du ‘‘Grand Jérusalem’’ par exemple. La construction du mur, l’expansion des colonies, la confiscation des terres, les bouclages et les restrictions des mouvements des gens contraignant des milliers de Palestiniens à s’en aller en abandonnant leurs maisons. La même chose arrive entre Jérusalem et Bethléem, et le long de la route qui va jusqu’à Jéricho. Au moins 40 000 Palestiniens ont dû faire leurs bagages et déménager à l’intérieur de la Cisjordanie. Sans parler de la vieille ville de Hébron, où l’agressivité des colons hébreux et des soldats a transformé en quartier fantôme la partie la plus caractéristique de cette cité ».

 

La guerre d’indépendance continue.

 

Ici on rejoint les propos d’Ariel Sharon et l’analyse de Michel Warschawski. Il est clair que la guerre d’indépendance continue. L’objectif est de créer un Etat aussi homogène que possible sur le plan ethnique. Il faut donc un grand territoire où il n’y aurait que très peu d’Arabes, selon Michel Warschawski. La colonisation, aujourd’hui comme en 1948, est un élément clé de la stratégie d’expansion d’Eretz Israël. Le cas exemplaire est celui de la colonie de Migron dans la partie de la Cisjordanie sise au Nord de Jérusalem non loin de Ramallah, la capitale de l’Autorité palestinienne.

 

Vue aérienne de Migron. Cette photo a été prise par des militants du mouvement "Shalom Archav" (la Paix maintenant) qui ont survolé la Cisjordanie afin d'y détecter les colonies dites "sauvages".

Vue aérienne de Migron. Cette photo a été prise par des militants du mouvement "Shalom Archav" (la Paix maintenant) qui ont survolé la Cisjordanie afin d'y détecter les colonies dites "sauvages".

 

Cette colonie a été fondée en 2001 sur des terres privées appartenant à des Palestiniens. Cependant, comme il n’existe pas de cadastre en Cisjordanie, les propriétaires ne possédaient aucun document pouvant être assimilé à un acte de propriété. Néanmoins, ils s’associèrent et déposèrent plainte devant les tribunaux israéliens. De péripéties en péripéties, ils aboutirent en 2012 à la Cour suprême israélienne qui trancha en leur faveur. Elle ordonna l’évacuation de la colonie de Migron. Le gouvernement israélien hésita pendant quelques mois. Finalement, en septembre 2012, les colons sont évacués sans trop de violences et, en réalité, transférés dans une autre colonie un peu plus loin. L’affaire n’est pas terminée pour autant, car il est probable que Tsahal expropriera l’ancienne colonie de Migron pour des raisons « stratégiques » et finira par la restituer à terme aux colons.

 

Une jeune Palestinienne regarde les graffitis  en hébreu laissés par les colons israéliens. Il est écrit : "Mort aux Arabes"...

Une jeune Palestinienne regarde les graffitis en hébreu laissés par les colons israéliens. Il est écrit : "Mort aux Arabes"...

Michel Warschawski expliquant le système des colonisations sous l'oeil attentif de trois participants dont Jef Baeck, Président de la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant et son épouse.

Michel Warschawski expliquant le système des colonisations sous l'oeil attentif de trois participants dont Jef Baeck, Président de la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant et son épouse.

 

Le principe de la colonisation est de créer une continuité géographique de la présence juive en cassant la continuité arabe. La colonisation ne se fait pas dans une logique démographique, mais dans une logique spatiale. Peu importe le nombre de colons si la continuité entre les colonies est assurée. Les colons viendront plus tard. Et c’est là toute la signification de la sentence d’Ariel Sharon : « La frontière sera là où nous planterons notre dernier arbre. »

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 

IIe partie : Dieu n’est ni le maître, ni le même pour tous.

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Published by pierre verhas
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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 20:13

 

Dans la première partie, nous avons attiré l’attention sur les dangers que représente le TTIP, sur son contexte historique et sur le processus de décision qui lui donnera ou non force de loi aux niveaux national et supranational.

 

Dans cette seconde partie, nous allons nous pencher sur le contenu. Qu’est-ce qu’en définitive ce fameux TTIP, que contient-il – ou plutôt qu’est-ce qu’il est censé contenir – et quels sont les enjeux ?

 

Le TTIP, tout le monde en a entendu parler, mais peu sont prêts à se mobiliser pour un énième traité européen. En effet, l’affaire est complexe et les explications qui en sont données sont forcément techniques. Ce qui n’est évidemment pas mobilisateur.

 

Le « Monde diplomatique », des intellectuels connus comme Raoul Marc Jennar et Susan George font cependant des efforts considérables pour alerter l’opinion publique, mais, comme d’habitude, le relais médiatique ne suit pas. Cela n’est pas surprenant quand on sait à qui appartiennent les médias.

 

Susan George inlassable militante de la cause altermondialiste

Susan George inlassable militante de la cause altermondialiste

Raoul-Marc Jennar parcoure la France, la Navarre et toute l'Europe francophone pour dénoncer les dangers représentés par le TTIP.

Raoul-Marc Jennar parcoure la France, la Navarre et toute l'Europe francophone pour dénoncer les dangers représentés par le TTIP.

 

Le TTIP (Transatlantic Trade and Investments Partnership) part de deux idées forces. La première, c’est le libre échange, la seconde est de fusionner à terme les économies européennes et nord-américaines.

 

Un marché intérieur transatlantique

 

Ce n’est pas par hasard si Karel De Gucht, le très libéral Commissaire européen au commerce sous la Commission Barroso II, a un jour déclaré : « Le TTIP est le marché intérieur transatlantique », dans le sens du grand marché européen de l’Acte unique de 1992 élaboré par Jacques Delors. Faire de l’Europe et des Etats-Unis un immense marché n’est pas une idée neuve. Jean Monnet, un des « pères fondateurs » de l’Union européenne, souhaitait une fusion de la France et de la Grande Bretagne avec l’idée d’une ouverture vers l’Atlantique pour fonder une immense zone de libre échange.

 

Karel De Gucht veut un grand marché intérieur transatlantique complètement dérégulé.

Karel De Gucht veut un grand marché intérieur transatlantique complètement dérégulé.

 

C’est donc l’idée. Et elle convient très bien aux transnationales surtout étatsuniennes qui, comme on l’a vu en première partie, mènent le jeu de cette négociation. Mais, tout cela serait bien joli si l’on parlait d’égal à égal des deux côtés de l’océan. Comme l’a déclaré Pierre Defraigne : « Dans les secteurs qui comptent – technologies avancées, énergies, services financiers – l’Europe n’a toujours pas achevé son marché unique et, a fortiori, n’a pas encore de politique commune.

 

Elle se présente donc dans une situation de faiblesse, ses entreprises devant faire face à des multinationales américaines à qui on déroule le tapis rouge. Et la somme des intérêts des multinationales ne fait pas l’intérêt commun. » (La Libre Belgique du 25 avril 2015).

 

Si ce processus libre-échangiste s’accélère depuis les cinq dernières années, poussé par le Royaume Uni et l’Allemagne, c’est pour trois raisons : la croissance reviendra par l’exportation – c’est l’idée allemande qui fonde son économie sur l’exportation –, le souci de tenir en échec la montée en puissance de la Chine – c’est l’obsession américaine qui ne supporte pas la présence d’une seconde puissance du côté du Pacifique – et l’idée d’arrimer plus étroitement l’Europe à l’Amérique suite à la puissance de l’Asie émergente et c’est depuis longtemps l’idée de la Grande Bretagne.

 

Un enjeu idéologique

 

Mais le TTIP, ce n’est pas que cela. Le même Pierre Defraigne dans une note du think tank Madariaga dont il est le directeur, écrit : « … surtout, la percée du TTIP apparaît comme l’aboutissement logique de la stratégie ‘Global Europe’ de libéralisation bilatérale lancée en 2006 par Peter Mandelson, Commissaire européen au Commerce, en rupture avec la ligne multilatérale de Pascal Lamy son prédécesseur. L’UE s’est en effet engouffrée en 2006 dans le sillage de la «libéralisation compétitive» déclenchée en 2003 par Bob Zoellick, le négociateur commercial américain, au lendemain de l’enlisement du Doha Round de libéralisation multilatérale à la Conférence ministérielle de l’OMC à Cancun. La course aux accords bilatéraux de libre échange avec des économies émergentes que se livrent depuis lors les Etats-Unis et l’UE, aboutit aujourd’hui, en vertu de l’effet domino, à la conclusion d’un accord commercial entre les deux rivaux et partenaires. Ce sera le TTIP. Par ce long détour, Mandelson aura ainsi réussi là où son homologue britannique Sir Léon Brittan avait échoué dix ans auparavant: créer un espace économique intégré transatlantique. Mais le TTIP est un tout autre animal qu’une simple zone de libre-échange comme celles conclues ou projetées avec la Corée ou la Malaisie. »

 

Pierre Defraigne directeur du think tank Madariaga - Collège de l'Europe

Pierre Defraigne directeur du think tank Madariaga - Collège de l'Europe

 

Il y a clairement un enjeu idéologique. Le TTIP, en plus de ses enjeux géopolitiques, a un objectif idéologique : imposer la doxa ultralibérale des deux côtés de l’Atlantique. Et Defraigne avertit : « Le projet de TTIP surprend par l’unanimisme qu’il suscite dans les cercles dirigeants européens, malgré son caractère potentiellement explosif, et qui contraste avec le clivage Nord-Sud observé sur le dossier hautement sensible des panneaux solaires chinois. Lorsqu’on l’examine de prés le TTIP, il apparaît pourtant comme un pari à haut risque pour l’unité de l’UE, pour la projection de l’Europe dans le monde et pour la qualité de la relation atlantique. Que le Conseil des Ministres s’apprête à entériner, sans autre débat public qu’un discret caucus parlementaire à Strasbourg sur le sujet, un choix fondateur pour l’avenir de l’Europe, a de quoi inquiéter quant au mode de formation de la pensée stratégique de l’UE. Les esprits cyniques eux ne s’en préoccuperont pas. Ils jugent déjà l’affaire mal emmanchée et pour tout dire vouée à l’échec, car ils s’attendent à voir l’accord vidé sournoisement de son contenu par la multiplication, en cours de négociations, d’exceptions, d’exemptions et de longues transitions et ils escomptent en contrepartie un blocage au Sénat américain. Comment ne pas dès lors penser à feu la Stratégie de Lisbonne, née en 2000 dans le même consensus surréaliste du Conseil Européen, brandie longtemps comme le cadre du redressement de l’Europe et finalement abandonnée, sans autopsie, dans la fosse commune des projets mal conçus et mal ficelés de l’UE ? Faut-il répéter cette erreur en poussant ‘un pont trop loin’ la logique très discutable du libre-échange bilatéral ? Ce ne serait ni dans l’intérêt de l’UE, ni du multilatéralisme, ni dans celui de l’Alliance Atlantique. »

 

Non, ce serait dans l’intérêt des transnationales des deux côtés de l’Atlantique, ce qui explique l’unanimisme de façade qui règne dans les institutions européennes gangrénées par les lobbies de ces mêmes transnationales.

 

L’économie sociale se rebiffe.

 

On observe d’ailleurs que les secteurs d’économie sociale dénoncent cet aspect idéologique. Ainsi le Collège intermutualiste belge (CIN – NIC) a publié le 4 février 2015 un communiqué qui dénonce la marchandisation qu’instaure le TTI¨P. Par exemple : 

 

« Un marché libre pour l’assurance maladie et les soins de santé.

 

Risque : le droit européen précise aujourd’hui que les règles du marché intérieur ne s’appliquent pas aux services publics et aux services sociaux d’intérêt général. En Belgique, c’est le cas pour l’assurance maladie obligatoire et les activités des mutualités. Les règles nationales, comme la programmation et la reconnaissance des services de santé, pourraient être contestées, ce qui pourrait conduire à une suroffre inutile et faire augmenter le coût des soins de santé.

 

• Des monopoles d’une durée plus longue pour les nouveaux médicaments.

 

Risque : il faudrait plus longtemps pour que des médicaments génériques (moins chers) arrivent sur le marché. Le prix des médicaments augmenterait.

 

• Les entreprises pourront se tourner vers un arbitrage international si elles estiment qu’une décision d’un pouvoir public porte atteinte à leurs espérances de bénéfices.

 

Risque : les entreprises pharmaceutiques pourraient réclamer des indemnités aux autorités publiques si ces dernières prennent des mesures visant à garder sous contrôle le coût des médicaments. Si le médicament A est remboursé, mais non le médicament B qui est similaire, le fabricant du médicament B pourrait demander des indemnités. La politique de prévention serait également mise sous pression. Une campagne contre le tabac, l’alcool ou les aliments jugés peu sains pourrait ainsi donner lieu à des demandes de compensation par les producteurs de ces produits.

 

La publicité pour les médicaments soumis à prescription et la vente via Internet

 

Risque : la publicité pour les médicaments soumis à prescription est interdite en Belgique. La vente des médicaments sur Internet est soumise à des règles strictes. Un assouplissement pourrait conduire à une surconsommation de médicaments et menacer la sécurité de nos médicaments. » On voit qu’il y a une prise de conscience de plus en plus importante des risques que représente le TTIP dans plusieurs secteurs.

 

Aux Etats-Unis, le TTIP ne passe pas non plus.

 

En plus, il ne faut pas penser que le TTIP fasse l’unanimité de l’autre côté de l’Atlantique. Les négociateurs européens, de leur côté, ne sont pas en reste pour exiger des mesures « libérales » de la part des Américains. Ainsi, ils souhaitent que l’on abroge la réglementation sur la finance instaurée par Obama. Ils veulent abroger – avec certains négociateurs américains liés aux lobbies de Wall Street - la règle Volcker, qui limite la capacité des banques commerciales à développer des activités spéculatives, les lois proposées par la Réserve fédérale s’appliquant aux banques étrangères, ainsi que la régulation publique des assurances. Et, évidemment, il ne serait pas question de permettre l’instauration de la taxe sur les transactions financières – la fameuse taxe Tobin.

 

Que pense le Président US du démantèlement des réglementations qu'il a fait adopter ?

Que pense le Président US du démantèlement des réglementations qu'il a fait adopter ?

 

En matière de viandes bovines, Business Europe veut faire abroger l’interdiction d’importation aux USA de viandes liées à l’ESB (la maladie de la « vache folle »). Il y a des oppositions similaires en matière pharmaceutique, pétrolière, etc. En clair, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, les lobbies des entreprises transnationales agissent pour une déréglementation généralisée qui, elle, porterait atteinte aux droits fondamentaux.

 

Pour quel enjeu ?

 

Et – encore une citation ! – Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique, résume bien l’enjeu dans son contexte historique : « Dans cette affaire, mieux vaut donc se méfier des couples qu’on prétend liés pour l’éternité. La règle s’applique au protectionnisme et au progressisme autant qu’à la démocratie et à l’ouverture des frontières. L’histoire a en effet prouvé que les politiques commerciales n’ont pas de contenu politique intrinsèque. Napoléon III a marié Etat autoritaire et libre-échange, presque au moment où, aux Etats-Unis, le Parti républicain prétendait se soucier des ouvriers américains afin de mieux défendre la cause des trusts étoilés, des « barons voleurs » de l’acier qui mendiaient des protections douanières. « Le Parti républicain étant né de la haine du travail d’esclave et du désir que tous les hommes soient réellement libres et égaux, indique sa plate-forme de 1884, il est irrévocablement opposé à l’idée de placer nos travailleurs en concurrence avec quelque forme de travail asservi que ce soit, en Amérique ou à l’étranger. » A l’époque, on pensait déjà aux Chinois. Mais il s’agissait des milliers de terrassiers que des compagnies californiennes de chemin de fer avaient recrutés afin de leur confier des travaux de forçat en échange de salaires de misère.

 

Un siècle plus tard, la position internationale des Etats-Unis ayant changé, démocrates et républicains jouent à qui entonnera la sérénade libre-échangiste la plus sirupeuse. Le 26 février 1993, à peine plus d’un mois après son arrivée à la Maison Blanche, le président William Clinton prend l’avantage grâce à un discours-programme destiné à promouvoir l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), qui sera voté quelques mois plus tard. Il admet que le « village global » a alimenté le chômage et les bas salaires américains, mais se propose de hâter le pas dans le même sens : « La vérité de notre époque est et doit être la suivante : l’ouverture et le commerce nous enrichiront en tant que nation. Cela nous incite à innover. Cela nous oblige à affronter la concurrence. Cela nous assure de nouveaux clients. Cela favorise la croissance globale. Cela garantit la prospérité de nos producteurs, qui sont eux-mêmes consommateurs de services et de matières premières. »

 

Derrière cette sémantique aux accents progressistes – « libre échange » sonne mieux que « protectionnisme », « village global » est préférable à « nation » - se cache une réelle épouvante : l’installation d’un pouvoir global sur le soi-disant « village », la concurrence entre travailleurs, la destruction de tout l’édifice législatif issu des luttes sociales et des combats pour la préservation de l’environnement. C’est aussi un facteur de guerre, car par le libre échange on établit un « bloc » économique et militaire avec le maintien de l’OTAN. On en revient au bilatéralisme qui fut si cher et si dangereux !

 

L'OTAN est intimement liée au TTIP.

L'OTAN est intimement liée au TTIP.

 

La philosophie du projet de traité est bien expliquée par Susan George dans son ouvrage Les usurpateurs (Paris, Seuil, 2014) : Se référant à un document pris en commun entre la Chambre du commerce US et Business Europe, cité ci-après, elle montre que l’objet premier du TTIP est de supprimer à terme toute réglementation.

 

« Les instances de réglementation américaines et européennes détermineront les cas où leurs systèmes réglementaires doivent concorder, de sorte que l’autorisation de mise en vente d’un produit ou d’un service sur un marché vaille sur l’autre ; elles élaboreront de nouveaux instruments et un processus de gouvernance pour instaurer une coopération en matière de réglementations transsectorielles et spécifiques à un secteur, qui permettra de résoudre les divergences entre réglementations actuelles ou futures. »

 

Ce charabia signifie qu’une instance représentant le secteur privé est au-dessus des autorités publiques de réglementations, par exemple en matière de protection de l’environnement ou des consommateurs, ou encore de droits sociaux. Elle pourra avoir autorité pour annuler ou modifier une réglementation actuelle ou en projet. Cette instance sera au service des seuls intérêts des producteurs, autrement dit des entreprises transnationales.

 

L’abomination des tribunaux privés

 

Les litiges en matière commerciale seront réglés sur la base du système de l’ISDS (Investor-State Dispute Settlement ou mécanisme de résolution des litiges entre investisseurs et Etats)

 

Il s’agit, en gros, de tribunaux privés qui règlent les litiges entre « investisseurs » et Etats. Ces tribunaux privés composés de cabinets d’avocats grassement rémunérés existent depuis longtemps et sont compétents en matière de commerce international.

 

En 2012, la transnationale française Veolia a fait appel au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une officine de la Banque mondiale, contre l’Egypte, car après le « printemps arabes », les salaires ont été relevés de 400 à 700 livres par mois (41 à 72 Euros). Cela ne convenait pas à Veolia qui avait un partenariat public privé avec la ville d’Alexandrie pour le traitement des déchets. Autrement dit, une entreprise étrangère peut faire abroger une loi votée par un pays où elle a un contrat ! C’est un total abandon de souveraineté ! L’affaire est toujours pendante – ces procédures sont en effet très longues – et a suscité de vives réactions en Egypte et en Europe.

 

Et Veolia est loin d’être la seule. « Signés entre deux pays ou inclus dans des accords de libre-échange, il existe plus de trois mille traités de ce type dans le monde. Ils protègent les sociétés étrangères contre toute décision publique (une loi, un règlement, une norme) qui pourrait nuire à leurs investissements. Les régulations nationales et les tribunaux locaux n’ont plus droit de cité, le pouvoir se voyant transféré à une cour supranationale qui tire sa puissance... de la démission des Etats. » (Benoît Bréville et Martine Bulard in Le Monde diplomatique, mai 2014).

 

C’est une disposition similaire que le TTIP veut instaurer avec l’ISDS. C’est évidemment cela qui est la pierre d’achoppement. L’opinion publique n’accepte pas que des tribunaux privés puissent dicter les lois et règlements adoptés par la voie parlementaire par les Etats. Et on constate ici la duplicité des négociateurs. Madame Cécilia Malmström, la Commissaire européenne au commerce déclare dans une interview accordée à l’hebdomadaire « l’Obs » du 30 avril 2015 : « De tels accords de règlements des différends existent depuis les années 1950. Il y en a 1.400 en Europe. (…) Ils ont été développés par le passé pour protéger les investissements de la discrimination et de l’expropriation. Mais il faut les moderniser. Nous avons déjà commencé à le faire avec le traité Canada. (…) [Les entreprises] ne peuvent en aucune manière remettre en cause les droits des citoyens. »

 

Deux éléments dans cette réponse : il y a une négociation pour un traité de libre échange Europe – Canada (le CETA) qui reprend des dispositions similaires à celles du projet TTIP. Un haut fonctionnaire européen nous a dit un jour : « Les traités commerciaux bilatéraux sont comme des dominos : un traité bilatéral se lie automatiquement aux autres traités bilatéraux pris par les deux partenaires. » Ainsi, le Canada et les Etats-Unis sont associés dans le cadre du fameux ALENA (accord de libre échange nord-américain qui a considérablement appauvri le Mexique). Donc, le CETA est en quelque sorte un TTIP bis.

 

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur, tient un double langage.

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur, tient un double langage.

 

En deuxième lieu, lorsque Madame Malmström affirme que les droits des citoyens ne peuvent être remis en cause, elle esquive le véritable objet de l’ISDS. Ce qui est en jeu sont les lois et règlements pris en matière de protection de l’environnement, des consommateurs et les droits sociaux. Tout cela pourrait être remis en cause par le système ISDS sans que les parlements et les tribunaux ne puissent intervenir. Quand on sait que le Président de la BCE, l’ancien de Goldman Sachs, Mario Draghi a déclaré que « le modèle social européen est obsolète », il y a de quoi s’inquiéter !

 

Une autre critique de l’ISDS concerne l’absence d’instance d’appel. Madame Malmström affirme que cette question est à l’examen. Elle va même jusqu’à proposer « à terme » une cour internationale permanente composée de magistrats chargée de trancher les litiges an matière d’investissements.

 

L’enfumage de la part de la Commissaire

 

Tout cela est de l’enfumage comme disent les Verts au Parlement européen. En effet, une telle instance serait contraire à l’objet même du TTIP qui veut imposer les règles des transnationales aux Etats via la procédure ISDS. D’ailleurs, posons-nous la question : pourquoi la Commissaire n’a-t-elle pas proposé directement l’instauration de cette cour ?

 

Madame Malmström sait très bien que la partie américaine s’y opposera.

 

Il faut être conscient que dans cette négociation l’Europe part perdante. Comme l’écrit le professeur émérite de l’UCL, Paul Löwenthal : « On a déjà relevé que les Etats-Unis n’acceptaient pas le principe de précaution : là où nous n’autorisons que les aliments ou remèdes qu’on a jugés inoffensifs, les Etats-Unis n’interdisent que ceux qui ont été prouvés nocifs. Ils reconnaissent un droit au profit, mais pas au revenu, à l’emploi. Et ils sont prêts à traîner les Etats devant des tribunaux privés. » (La Libre Belgique, 7 mai 2015)

 

On voit bien là l’hypocrisie des négociateurs. Dans la même interview accordée à « l’Obs », Cécilia Malmström ose dire : « La commission a toujours voulu rendre le mandat public, mais les accords commerciaux n’intéressaient pas vraiment le grand public ». Elle omet de signaler qu’il a fallu la pression de nombreuses ONG et de parlementaires européens pour lever une partie du secret des négociations ! Ce serait risible si l’enjeu n’était pas aussi important.

 

En plus, la Commissaire oublie de donner la position de la Commission en 2014 sur cette question du secret : Selon la commission, ce secret permet de « protéger les intérêts de l’Union » et de « garantir un climat de confiance » afin que les négociateurs puissent « travailler ensemble pour obtenir le meilleur accord possible ».

 

Cela montre que l’on ne peut faire confiance à des dirigeants qui refusent de voir la réalité du terrain et qui tiennent un double langage. Nous laisserons la conclusion au professeur Paul Löwenthal : « C’est donc par principe et en fonction de calculs hasardés, qu’il faut mettre fin, purement et simplement à cette négociation avec les Etats-Unis. Nous ne savons même pas ce qui s’y passe, alors que les lobbies le savent et n’ont aucun scrupule à nous faire perdre notre âme puisqu’elle n’est pas rentable. »

 

 

Pierre Verhas

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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 20:08

 

L’échéance pour ou contre l’adoption du projet de Traité Transatlantique pour le Partenariat et l’Investissement (TTIP) approche. Le Parlement européen sera très bientôt saisi du résultat des négociations entre la Commission européenne et les Etats-Unis d’Amérique. C’est à ce moment là qu’on se comptera ! Et cela aura des conséquences politiques majeures.

 

Un fiasco diplomatique annoncé

 

Mais qu’est-ce qui pousse l’Union européenne à négocier obstinément ce traité qui est léonin, c’est le moins qu’on puisse dire, alors que de nombreuses personnes autorisées ont lancé moult avertissements, notamment celui-ci ? « Les révélations Snowden auraient pu éviter à l’Europe un faux pas majeur et démentir la chronique d’un fiasco diplomatique annoncé, en l’occurrence la négociation d’un accord bilatéral de libre-échange avec les Etats-Unis, le TTIP. Car du moment qu’ils découvrent que la lutte contre le terrorisme sur la Toile par la NSA servait aussi bien à espionner madame Merkel qu’à capter les secrets industriels et commerciaux de ses alliés et concurrents, les Européens réalisent aussi toute l’ampleur des différences qui nous séparent des Etats-Unis. »

 

Ce n’est pas un altermondialiste utopiste ou un indécrottable gauchiste qui a écrit cela, mais Pierre Defraigne, professeur au Collège de l’Europe à Bruges et directeur du très ultralibéral think tank, la Fondation Madariaga. C’était dans la Libre Belgique le 28 novembre 2013, soit quatre mois après le début des pourparlers. Et les négociateurs ont continué comme si de rien n’était.

 

Comment dès lors expliquer une telle attitude ? Les institutions européennes sont gangrénées par le lobbying. En cela, elles ne sont plus démocratiques, pour autant qu’elles l’aient été tant certains lobbies interfèrent dans la décision. En cela, on peut dire que les autorités négociant le TTIP sont illégitimes.

 

La disposition la plus controversée : l’ISDS

 

Il faut cependant noter – et ce sera évoqué dans la deuxième partie – que la disposition la plus controversée du projet de TTIP est l’ISDS, c’est-à-dire le tribunal d’arbitrage privé entre les entreprises et les Etats. Ainsi, une entreprise peut saisir le tribunal parce qu’un Etat dispose d’une législation, par exemple de protection de l’environnement, qui empêcherait ladite entreprise d’investir, car cela constituerait une infraction à la loi. Le jugement issu de ce litige pourrait contraindre l’Etat concerné à abroger sa réglementation, car elle constituerait un obstacle à l’investissement. Lisons ce qu’en dit le même Pierre Defraigne :

 

« Au sujet de la Cour d’arbitrage privée : l’Europe est un état de droit. Si nous privatisons la loi, où allons-nous ? Face à la complexité immense du monde, la démocratie a une sagesse collective qu’il faut reconnaître. » (La Libre Belgique, 27 avril 2015).

 

Nous publions ici une vidéo qui explique très clairement le mécanisme et les dangers de l’ISDS

 

 

 

Des autorités illégitimes

 

De quels négociateurs s’agit-il ? Pour l’Union européenne, c’est le Commissaire chargé du commerce extérieur. Les Etats-membres ont délégué à la Commission le pouvoir de négocier le projet de traité. Pour les Etats-Unis, ce sont des fonctionnaires su Ministère du commerce.

 

Le Commissaire européen – il s’agissait du très libéral belge Karel De Gucht sous la Commission Barroso et aujourd’hui de la non moins libérale suédoise Cécilia Malmström – a toute latitude pour négocier. Mais négocier quoi ?

 

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur. La Suédoise est tout aussi néolibérale que son prédécesseur le Belge Karel De Gucht.

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur. La Suédoise est tout aussi néolibérale que son prédécesseur le Belge Karel De Gucht.

 

S’il s’agit d’un traité commercial ordinaire, ce genre de procédure est courant. Cependant, le projet de TTIP ne concerne pas que le commerce. À la limite, comme le dit Susan George, l’aspect commercial de ce projet est secondaire.

 

En effet, les barrières tarifaires entre l’Europe et les Etats-Unis sont très basses. Aussi, une négociation d’une telle ampleur va bien au-delà du simple accord commercial. L’objet réel de ce traité est de fusionner les réglementations en vigueur aux USA et en Union européenne. Cela signifie l’absorption des entreprises européennes par les transnationales américaines. En effet, sont menacées par cette disposition les lois et règlements de protection de l’environnement et du consommateur. En outre, les Etats ne seront plus libres d’édicter une quelconque réglementation en la matière, car elle risque d’être automatiquement caduque. Ainsi, toute lutte contre la pollution, les mesures contre le réchauffement climatique, l’interdiction de la viande aux hormones, l’interdiction de l’exploitation de gaz de schiste, etc. risquent l’obsolescence tout simplement.

 

Dans son dernier ouvrage – Les usurpateurs comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir, Seuil, Paris, 2014 – Susan George lance un cri d’alarme : « Venons-en à la plus éclatante victoire jamais remportée par le lobbying : la déréglementation à tout-va de l’environnement. Cela risque d’entraîner une catastrophe qui, comparée à la crise financière déclenchée par la déréglementation des institutions financières et la cupidité de leurs dirigeants, paraîtrait presqu’anecdotique. Nous sommes tous prisonniers d’un immeuble en flammes ; nous sommes tous des grenouilles dans une marmite dont la température augmente insensiblement jusqu’à atteindre le stade d’ébullition. »

 

On comprend pourquoi ces accords sont négociés dans le plus grand secret !

 

La Franco- américaine Susan George, Présidente d'honneur d'ATTAC, est une chercheuse et un des phares de l'altermondialisme

La Franco- américaine Susan George, Présidente d'honneur d'ATTAC, est une chercheuse et un des phares de l'altermondialisme

 

Le secret est de rigueur.

 

Et les lobbies transnationaux interviennent directement dans le processus. Et ce, depuis longtemps. Dans une récente enquête, Martine Orange, la journaliste économique de Mediapart, a dénoncé le principe du « secret des affaires » au sein des institutions européennes. De quoi s’agit-il ?

 

Elle écrit dans « Mediapart » du 28 avril 2015 : « La directive européenne sur le secret des affaires continue de cheminer dans l’ombre. Les consultations des différentes commissions chargées d’examiner le texte ne sont pas encore achevées. Mais les ébauches dont ont eu connaissance, à ce stade, les parlementaires européens et certaines ONG font froid dans le dos. Droit de l’information, droit du travail, droit de la santé, droit de la consommation, droit de l’environnement, ce sont des pans entiers de la législation et de la réglementation qui sont menacés. Par un retournement historique, là où, auparavant, l’Europe se faisait forte de promouvoir la transparence, l’information des consommateurs et des citoyens, la publicité des actions, elle met en place la loi du secret, de l’ombre et de l’opacité. »

 

Un exemple. Alors que la tendance actuelle est de protéger les lanceurs d’alerte, la directive limite leur protection à la seule condition qu’ils avertissent uniquement les autorités compétentes (et donc responsables de la dérive dénoncée !) et les autorités judiciaires. Bien que les fonctionnaires européens le nient, on comprend mieux l’étouffement de l’affaire Luxleaks. Les deux lanceurs d’alerte, le cadre de la société d’audit Pricewaterhouse Cooper et le journaliste qui a publié les « découvertes » du premier, sont poursuivis par la justice luxembourgeoise pour viol du « secret des affaires » !

 

Des ONG se sont inquiétées de cette directive qui, pour protéger le secret des affaires, viole les droits fondamentaux par ailleurs rappelés dans la Charte européenne des droits fondamentaux ! Elles ont dénoncée le 23 mars dernier, la précipitation dont font preuve la Commission et le Conseil européen en vue de promouvoir cette fameuse directive.

 

Ce n’est évidemment pas un hasard si cette directive est élaborée pendant les négociations sur le TTIP. En effet, le lobby patronal « Business Europe » qui est comme chez lui dans les bâtiments de la Commission, du Conseil et du Parlement à Bruxelles.

 

Voici ce qu’en écrit Martine Orange : « Dans le même courrier, il se fait également écho des demandes du patronat européen de joindre le secret des affaires à la discussion sur le traité commercial transatlantique (TAFTA). « Business Europe dit que l’Europe et les États-Unis pourraient s’entendre sur une stratégie commune contre les appropriations frauduleuses dans les pays tiers », note-t-il.

 

Le député européen écologiste français Pascal Durand avait vu juste : la directive sur le secret des affaires est bien « indissociable de la négociation du traité de libre-échange transatlantique ». Le 23 octobre 2013, la fédération patronale européenne et l’association nationale des manufacturiers américains adresseront une lettre commune aux négociateurs européen et américain du traité transatlantique, Karel De Gucht et Michael Froman. Après avoir rappelé l’importance de la protection des secrets d’affaires pour les entreprises, ils insistent : « Un accord sur les éléments servant “d’étalon or” pour la législation pour protéger les secrets d’affaires assurera que les lois aux États-Unis et en Europe refléteront les meilleures règles pour protéger les secrets d’affaires. »

 

Pascal Durand, député européen écologiste français ne lache rien !

Pascal Durand, député européen écologiste français ne lache rien !

 

Et ils listent leurs demandes législatives pour s’adapter, disent-ils, à l’ère numérique : « Reconnaître explicitement les secrets d’affaires comme propriété intellectuelle. Des peines réelles civiles et quand cela est nécessaire, pénales, et des remèdes en cas d’appropriation frauduleuse de secrets d’affaires (amendes, pénalités, dommages compensatoires et/ou emprisonnement aussi bien que des injonctions pour prévenir des appropriations frauduleuses réelles ou menaçantes. Un tribunal pour les auteurs qui auraient commis une violation du secret des affaires hors d’une juridiction particulière (c’est-à-dire hors d’Europe et des États-Unis) si les conséquences de ce crime économique sont dans cette juridiction. Des mesures appropriées pour protéger la confidentialité des secrets d’affaires et d’autres informations confidentielles en cas de procès civil ou pénal. Des règles et des procédures pour la production et la protection des preuves et des mesures pour éviter des procédures inutilement compliquées, coûteuses et dévoreuses de temps. »

 

Cela en dit long sur ce qui devient un danger majeur : l’installation d’un pouvoir totalitaire supranational en Europe.

 

Le pire pouvoir

 

D’ailleurs, on en vient à un monde orwellien. Dans le deuxième volet de son enquête, Martine Orange explique : « Les cas sont si nombreux que cela finit par être surréaliste. Dans un courriel adressé à la direction du marché intérieur, un des membres de la fédération de la chimie demande finalement une petite révision, car la liste semble trop longue. Il pense notamment que la température d’ébullition ou de transformation d’un produit ne soit pas incluse dans les données relevant du secret des affaires. On a eu chaud ! Le fait de savoir que l’eau bout à 100° aurait pu être considéré comme une dangereuse violation du secret des affaires.

 

Cette seule énumération donne la mesure de l’état d’esprit des multinationales. C’est un monde selon Orwell qu’elles réclament. L’époque où le biologiste et médecin américain Jonas Edward Salk, découvreur du vaccin contre la polio, annonçait qu’il mettait à la disposition du monde entier sa découverte sans la breveter, est bien révolue. La coopération scientifique et technique, qui est un des postulats de la recherche universitaire, tout comme l’économie ouverte et du partage défendue par de nombreux inventeurs du net n’appartiennent définitivement pas à leur monde. Pour les multinationales, tout leur appartient, tout doit rapporter, y compris le vivant qu’il faut s’empresser de breveter afin de pouvoir exiger des royalties sur ce que la nature a fait.

 

Même le néolibéralisme défendu depuis les années 1980 paraît désormais à des années-lumière de ce qu’elles défendent. Misant tout sur l’efficience des marchés, le libéralisme – en théorie du moins – se faisait l’ardent défenseur de la libre circulation de l’information et des idées. Désormais, les grands groupes ne prennent même plus la peine d’habiller leurs demandes de l’aspect de la liberté. Leur vision est celle d’un capitalisme totalitaire. Elles réclament une surveillance totale de tout et de tous.

 

Mais ce cadre légal que les groupes essaient d’imposer par le biais du secret des affaires ne sert pas seulement à se protéger contre une concurrence déloyale, le vol des données, l’espionnage industriel ou le pillage de savoir-faire par des concurrents indélicats, contrairement à ce qu’ils prétendent. Il y a longtemps que les groupes ont appris à gérer ces problèmes entre eux. Il suffit de lire à nouveau leurs notes et leurs argumentaires pour comprendre leurs arrière-pensées. Leur projet est autant dirigé contre leurs rivaux que contre les salariés, les associations, la presse ou l’opinion publique. Tous ceux qui demandent des comptes ou au moins un peu de transparence. »

 

Le véritable choc n’est pas le fantasmagorique « choc des civilisations », mais l’affrontement majeur entre les tenants de la liberté et des droits et les transnationales qui cherchent à instaurer un pouvoir absolu dans leurs seuls intérêts. Qu’on y prenne garde, ce pouvoir risque d’être le pire que l’humanité ait connu.

 

Nous avons souvent cité et évoqué l’historien et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott qui a mis en évidence la coexistence de l’Etat légal et de l’Etat profond aux USA qu’on appelle aussi la Continuité du Gouvernement, le COG. Les éditions Demi Lune viennent de publier la traduction française de son dernier ouvrage « l’Etat profond américain ». Cet extrait que Scott écrit sur le rôle de Wall Street permet de mieux comprendre l’immense pouvoir des institutions financières sur le monde.

 

 

Peter Dale Scott, linguiste, ancien diplomate, ancien professeur à l'Université de Berkeley, homme sans concessions. on comprend pourquoi l'establishment l'ignore.

Peter Dale Scott, linguiste, ancien diplomate, ancien professeur à l'Université de Berkeley, homme sans concessions. on comprend pourquoi l'establishment l'ignore.

 

« L’inclusion par Mike Lofgren de Wall Street dans sa définition de l’État profond renforce l’observation de Franklin Roosevelt, adressée en 1933 à son ami le colonel E.M. House : « La vérité (…) est, comme vous et moi le savons, qu’une composante financière s’est emparée du gouvernement depuis l’époque d’Andrew Jackson. » [Andrew Jackson a été le septième Président des Etats-Unis en 1829 et en 1837. On voit que l’influence du secteur financier ne date pas d’hier !]

 

Cette confidence de Roosevelt trouve une bonne illustration dans l’efficacité avec laquelle un groupe de banquiers de Wall Street réussit à établir le système de la Réserve Fédérale, lors d’une réunion hautement secrète tenue en 1910 (Nelson Aldrich, le grand-père de Nelson Rockefeller, a participé à cette rencontre). Ce système permit de transférer la supervision de la masse monétaire et des institutions financières nationales aux banques les plus importantes, qui sont loin d’être impartiales.20 En 2008, l’influence politique du quasi gouvernemental Conseil des gouverneurs de la Réserve Fédérale fut clairement démontrée. En effet, la Fed s’assura le soutien immédiat des administrations présidentielles d’un Républicain texan [Nixon] puis d’un Démocrate du Midwest [Clinton] pour que l’argent public sauve les cadres imprudents des banques de Wall Street jugées trop imposantes pour faire faillite (« Too Big To Fail ») mais pas pour être renflouées (« Too Big To Bail »), leurs responsables étant évidemment bien trop puissants pour être emprisonnés (« Too Big To Jail ») (…).

 

Bill Clinton abrogea la disposition de séparation des banques d'affaires des banques de dépôt.

Bill Clinton abrogea la disposition de séparation des banques d'affaires des banques de dépôt.

 

L’influence d’Allen Dulles en tant qu’avocat de Wall Street ou en tant que directeur de la CIA semblait quasiment identique. Bien qu’il n’ait officiellement rejoint l’Agence qu’en novembre 1950, il opérait à Berlin avant le début du blocus de cette ville en 1948, « supervisant le déclenchement d’une vague de propagande antisoviétique à travers l’Europe. »24 Au début de l’été 1948, il mit en place le Comité américain pour une Europe unie (ACUE), afin de soutenir ce qui allait devenir au début des années 1950 « la plus vaste opération de la CIA en Europe de l’Ouest » (…)

 

Dans les années 1950, le Président Eisenhower consolida davantage le rôle du secteur privé dans le système de l’État profond, en décidant d’incorporer des chefs d’entreprises dans le processus ultrasecret de planification de la « Continuité du Gouvernement » (COG). Ce fut un précédent à la nomination, par le Président Reagan, de Donald Rumsfeld et de Dick Cheney dans le programme de la COG. Ces responsabilités leur permettaient de planifier la suspension de la Constitution des États-Unis – y compris durant la présidence Clinton, lorsqu’ils n’exerçaient aucune fonction gouvernementale. En effet, (...), ces deux hommes étaient PDG de multinationales dans les années 1990. (…)

 

George W Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld renforcèrent considérablement l'Etat profond.

George W Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld renforcèrent considérablement l'Etat profond.

 

Néanmoins, le rôle du secteur privé dans le système de l’État profond est devenu bien plus important à travers l’externalisation progressive des budgets gouvernementaux du Renseignement. En 2007, le journaliste Tim Shorrock a révélé qu’« environ 70 % des 60 milliards de dollars que l’État dépenserait chaque année dans (…) [ce domaine] » étaient dorénavant sous-traités à des contractants privés comme Booz, Allen & Hamilton et SAIC (Science Applications International Corporation).

 

En réalité, la distinction entre « public » et « privé » s’amenuise davantage avec le système des « chaises musicales » mentionné précédemment. À travers celui-ci, de hauts responsables du Renseignement et les directeurs des firmes accréditées pour travailler dans ce secteur circulent librement. Par exemple, Mike McConnell, après avoir dirigé « la NSA sous Bush père et sous Clinton, rejoignit directement Booz Allen – l’une des plus grandes sociétés privées de renseignement aux États-Unis. Il fut ensuite nommé directeur du Renseignement national (DNI) sous George W. Bush, puis il est finalement retourné à Booz Allen, dont il est aujourd’hui le vice-président. » Les officiers des services spéciaux qui évoluent au cœur de l’État rédigent des contrats non concurrentiels, favorisant ainsi les intérêts des entreprises privées susceptibles d’être leurs anciens ou leurs futurs employeurs.67 Et au fil du temps, ce système de « pantouflage » a aussi encouragé des échanges de personnel entre Booz Allen et les multinationales pétrolières bénéficiant des services de cette entreprise. (…)

 

Dans son analyse, Mike Lofgren souligne l’importance de Booz Allen Hamilton au sein de l’État profond, sachant que 99 % des affaires de cette entreprise dépendent du gouvernement des États-Unis.69 Dans les médias, cette firme a été assimilée à la NSA depuis que son employé Edward Snowden s’est exilé avec de nombreuses archives de cette agence. Par ailleurs, Booz Allen Hamilton joue un rôle important dans le domaine lucratif des contrats passés dans le cadre de la « Continuité du Gouvernement » (COG) et de la « Continuité des Opérations » (COOP). »

 

A la lecture de ces propos, on remarque que les institutions européennes œuvrent dans le même sens : la Banque Centrale Européenne est le calque de la Réserve Fédérale et les budgets des pouvoirs publics sont mis sous la tutelle de la Commission européenne. Il est d’ailleurs symptomatique d’observer que l’Union européenne veut imposer à la Grèce des « réformes » qui sont similaires à celles qui figurent sur le projet de traité et dans l’idéologie sous-tendue par la « COG » étatsunienne. En outre, il y a déni de démocratie en imposant lesdites réformes (privatisations, licenciements de fonctionnaires, démantèlement de la sécurité sociale, etc.) à la Grèce par le chantage et les pressions financières. Les électeurs grecs n’ont pas voté pour la politique de la troïka !

 

Enfin, il faut noter l’intervention de plus en plus importante du « privé » dans le processus de décision « public ». Ainsi, Mediapart – encore lui ! On comprend que les néolibéraux ne l’aiment pas – a révélé que la banque Goldman Sachs qui fait la pluie et le beau temps à Wall Street a dépensé près de 800.000 Euros de lobbying dans les institutions européennes en 2014, selon le « registre de transparence » de lobbies qui a été institué grâce à la pression des ONG militant pour plus de démocratie dans le processus de décision européen.

 

« C'est peu dire que la banque d'affaires américaine, jusqu'à présent, traînait des pieds pour faire la lumière sur ses activités dans la « bulle européenne ». Elle ne s'était inscrite à ce registre – qui n'est pas obligatoire – qu'en novembre 2014, sous la pression de la nouvelle commission présidée par Jean-Claude Juncker. La banque avait alors déclaré une somme qui semblait dérisoire aux yeux des observateurs : 50 000 euros sur l'année 2013. Elle n'occupait alors que le 523e rang des lobbyistes les plus puissants à Bruxelles (…) La banque, pour laquelle ont travaillé des figures de premier plan de la politique européenne comme les Italiens Mario Draghi, actuel patron de la BCE, ou Mario Monti, ex-commissaire européen, n'est pas la seule à avoir révisé à la hausse ses budgets dans le registre de la commission. Le géant allemand Deutsche Bank, par exemple, déclare désormais 3,9 millions d'euros (pour l'an dernier), contre un peu moins de deux millions en 2013. La Société générale déclare, elle, entre 400 000 et 499 000 euros en 2014 »

 

Mario Draghi, président de la BCE, ancien de Goldman Sachs joue un jeu obscur. Une lanceuse de confettis voulait sans doute le lui rappeler...

Mario Draghi, président de la BCE, ancien de Goldman Sachs joue un jeu obscur. Une lanceuse de confettis voulait sans doute le lui rappeler...

 

Les banques d’affaires sont donc une pièce maîtresse dans les négociations européennes et du TTIP en particulier. En plus, comme le révèle « l’Echo » de samedi 2 mai 2015, dans un article intitulé : « L’Europe capitule face à ses mastodontes bancaires. », le rapporteur du Parlement européen, le Suédois, membre du PPE, Gunnar Hölmark, faisant fi de la réforme Barnier de régulation des banques, a décidé de laisser le champ libre aux régulateurs de cadenasser ou pas les grandes banques. En clair, la Commission se lave les mains. Il est vrai que le successeur de Michel Barnier au marché intérieur est le Britannique Jonathan Hill connu pour être fort proche de la City. Dans son éditorial, Dominique Liesse pose la question : « Les banques pourront-elles résister à la chute d’un mastodonte plus grand et plus complexe que Lehman Brothers ? » Bah ! Comme le rapporte le député Ecolo belge Philippe Lamberts : « Invité en réunion, Jacques de Larosière [ancien directeur général du FMI et président d’EUROFI, un lobby regroupant les acteurs financiers européens] a déclaré que nous avions déjà été trop loin dans la régulation financière. » Ben tiens !

 

Tout cela est-il irréversible ?

 

Le TTIP, en définitive, fait donc partie de ce processus et en constitue une avancée importante. Et tout cela dans le plus grand secret ! Susan George, dans une interview, a rappelé : « Qu'on débatte ou non, ces négociations restent antidémocratiques, parce que personne ne dispose des textes, pas même les députés européens. Nous ne pouvons délibérer qu'à partir d'hypothèses. Or, seuls les députés de la Commission du commerce international sont informés de temps à autre par le commissaire européen au commerce, Karel De Gucht, qui leur dit ce qu'il veut bien leur dire. A l'issue de chaque cycle de négociations, nous ne savons pas ce qui a été discuté, ces gens ne sont comptables de rien, c'est secret, et une fois le traité signé, il sera irréversible. »

 

Irréversible ? Sauf si l’opinion publique qui devient de plus en plus hostile au TTIP finisse par influencer les votes des différents Parlements. La Commission, face à la demande pressante de levée du secret des négociations, a dû céder quelque peu. Ce n’est pas suffisant, mais c’est une petite avancée.

 

Alors, que va-t-il se passer ?

 

Si les négociations aboutissent, le traité devra être ratifié par le Parlement européen. Si et seulement si l'accord négocié est qualifié de « mixte », c'est-à-dire comportant des dispositions autres que spécifiquement commerciales, il devra également être ratifié par les parlements nationaux. Ajoutons qu’en Belgique, les parlements régionaux devront aussi se prononcer. De plus, il est probable que certains Etats membres de l’UE feront ratifier le traité par référendum.

 

Il y a cependant un piège dans ces ratifications. Aucune des assemblées n’a de pouvoir d’amendement. Le traité est à prendre tel quel, malgré les importantes dispositions sociales et politiques qu’il comporte. Ce n’est pas nouveau, car toutes les réformes imposées par l’Union européenne se font par traité, depuis le traité de Maastricht jusqu’au dernier TSCG, le fameux « pacte budgétaire ».

 

Quand cela va-t-il se passer ?

 

L’échéance est proche !

 

Au Parlement européen, le TTIP ne passe pas comme une lettre à la Poste. La moitié des commissions du Parlement européen ont repoussé le dispositif de règlement des différends du traité, laissant augurer d’une majorité incertaine. Quelques jours avant l’ouverture du 9ème cycle de négociation entre l’UE et les États-Unis sur le traité transatlantique, les eurodéputés ont durci leur position sur le traité commercial entre l’UE et les États-Unis.

 

Les 14 et 16 avril, 6 des 14 commissions parlementaires qui contribuent au projet de résolution du Parlement européen ont rendu leurs avis sur l’état d’avancement des négociations. l’opposition des députés européens notamment au mécanisme d’arbitrage prévu dans le TTIP apparait de plus en plus forte. Le dispositif censé protéger les investissements en proposant un recours à des tribunaux privés en cas de conflit entre une entreprise privée et un État cristallise les critiques (une multinationale suédoise contre l'Allemagne).

 

« La moitié des commissions du Parlement européen saisies pour avis ont rejeté le dispositif de l’ISDS » s’est félicité l’eurodéputé vert Yannick Jadot, vice-président de la commission du commerce international. 

 

Angela Merkel devra-t-elle revoir sa sortie du nucléaire suite à l'ISDS. Ce serait un pied de nez de l'histoire à celle qui prône aves zèle le TTIP...

Angela Merkel devra-t-elle revoir sa sortie du nucléaire suite à l'ISDS. Ce serait un pied de nez de l'histoire à celle qui prône aves zèle le TTIP...

 

Les commissions des Affaires économiques et monétaires, des Affaires juridiques, de l’Emploi, de l’Environnement, des Pétitions et des Affaires constitutionnelles se sont opposées au mécanisme d’arbitrage dans leur projet d’avis, alors même que le Parlement est dominé par la famille politique du PPE, favorable au TTIP et à l’arbitrage.

 

« Les positions des commissions des Affaires juridiques et de celle des Affaires économiques sont très importantes car ces commissions sont les garantes de la position juridique du Parlement européen » s’est réjoui Yannick Jadot, député européen écologiste français. D’autres commissions comme celle de l’Industrie et des Affaires étrangères se sont cependant prononcées en faveur de l’arbitrage.

 

En commission des Affaires juridiques, une des commissions jugées le plus compétentes sur la question de l’ISDS, le projet d'avis de l’eurodéputé PPE allemand Axel Voss, initialement en faveur de l'ISDS a finalement été largement amendé par les Verts, les socialistes et la gauche radicale (GUE), donnant lieu à une version finale « anti-ISDS ». Une volte-face qui a poussé le rapporteur PPE à demander le retrait de son nom de l'avis.

 

L’atlantisme déstabilisateur

 

Nous laissons la conclusion à Pierre Defraigne qui s’exprime ainsi dans un document du Madariaga – Collège de l’Europe « Reprendre la main d’un atlantisme déstabilisateur à une trilogie US-UE-Chine » :

 

« Bruxelles se prête mal au débat de fond. Les compromis sont tellement difficiles à établir entre les Etats membres d’abord et entre l’UE et le partenaire, ici les Etats-Unis, ensuite, pour ne rien dire des lobbies, pourtant bien présents, que les alternatives ne sont pas mises sur la table. Une fois la ligne arrêtée, elle est bétonnée et les questions ou objections de fond sont ignorées ou disqualifiées par le recours à des arguments d’autorité ou à des insinuations de protectionnisme, d’euroscepticisme ou d’antiaméricanisme. Les critiques sont contenues à la périphérie du projet. Ainsi se construit une pensée unique à laquelle contribuent allègrement Think-Tanks et éditorialistes pris dans le discours bruxellois dominant. Ce discours certes a raison des oppositions et des réserves dans un premier temps, mais il se heurte tôt ou tard à la réalité des faits et surtout des perceptions. C’est ainsi que l’UE officielle perd la confiance du citoyen qui, ne comprenant pas grand-chose à toute cette complexité, juge l’arbre à ses fruits. Par ces temps d’euroscepticisme montant, le TTIP risque de faire une cible facile comme l’AMI ou ACTA… »

 

Cible pourtant pas si facile à neutraliser !

 

 

Pierre Verhas

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 20:41

 

Il n’y a pas beaucoup de monde – même à gauche – qui connaît l’origine du 1er mai que l’on appelle erronément la fête du travail.

 

Le 1er mai 1886 fut un jour de grève à Chicago qui était et reste la grande ville industrielle des Etats-Unis. Les revendications portaient d’abord sur la journée des huit heures qui avait été légalement promulguée sous la présidence d’Andrew Johnson mais qui n’était appliquée dans quasi aucun Etat. Elles concernaient ensuite les épouvantables conditions de travail dans lesquelles se trouvaient les ouvriers américains – dont beaucoup d’anciens esclaves Noirs à l’époque – qui étaient exploités par un patronat sans scrupule avec l’aide des autorités locales qui se livraient à une répression sans pareil.

 

Tout commence lors du rassemblement du 1er mai 1886 à l'usine McCormick de Chicago. Il s’intégrait dans la revendication pour la journée de huit heures de travail quotidien, pour laquelle une grève générale mobilisant 340 000 travailleurs avait été lancée. August Spies, militant anarchiste, est le dernier à prendre la parole devant la foule des manifestants. Au moment où la foule se disperse, 200 policiers font irruption et chargent les ouvriers. Il y a un mort et une dizaine de blessés. Spies rédige alors dans le journal Arbeiter Zeitung un appel à un rassemblement pacifique de protestation contre la violence policière, qui se tient le 4 mai.

 

Le jour venu, Spies, ainsi que deux autres militants anarchistes, Albert Parsons et Samuel Fielden, prennent la parole. Le maire de Chicago, Carter Harrison, assiste aussi au rassemblement. Lorsque la manifestation s'achève, Harrison, convaincu que rien ne va se passer, appelle le chef de la police, l'inspecteur John Bonfield, pour qu'il renvoie chez eux les policiers postés à proximité. Malgré cela, une escouade de policiers charge les quelques dizaines d’ouvriers restés sur place. Un attentat attribué aux anarchistes se produisit : une bombe est lancée sur les policiers tuant l’un d’entre eux. Aussitôt la police tire et ce fut un carnage. On ignore le nombre de victimes parmi les ouvriers qui se trouvaient encore là.

 

Après l’attentat, sept hommes sont arrêtés, accusés des meurtres de Haymarket. August Spies, George Engel, Adolph Fischer, Louis Lingg, Michael Schwab, Oscar Neebe et Samuel Fielden. Un huitième nom s'ajoute à la liste quand Albert Parsons se livre à la police.

 

L’histoire qui suit, extraite du livre de Hernando Calvo Ospina et publiée par le site « Le Grand Soir » http://www.legrandsoir.info/, raconte le parcours de Lucy Gonzàles, ancienne esclave noire, qui fut l’épouse d’Albert Parsons – mariage non reconnu puisqu’un Blanc n’avait pas le droit d’épouser une mulâtre. Lucy fut une militante ouvrière reconnue internationalement. Elle soutint son mari jusqu’au bout. Il fut pendu le 11 novembre 1887 à Chicago après un simulacre de procès avec ses sept autres compagnons de lutte.

 

C’est au terme de cette tragédie que le Congrès de l’Internationale socialiste tenu à Paris en 1889 reconnut le 1er mai comme fête des travailleurs et des travailleuses, et non « fête du travail ».

 

En effet, c’est le régime de Pétain qui récupéra le 1er mai comme fête du travail, le « travail » étant un des éléments du triptyque « travail, famille, patrie » des tenants de la prétendue « révolution nationale ».

 

Le 1er mai reste et restera la fête des travailleurs et des travailleuses ! Et nulle récupération ne pourra changer cela.

 

En nos jours de scepticisme où le combat socialiste perd de sa substance par son usure du pouvoir et par l’offensive ultralibérale, le travail de mémoire – de la mémoire ouvrière – est fondamental.

 

Bonne fête à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs à travers le monde !

 

Pierre Verhas

 

 

Lucy Parsons, la veuve des martyrs de Chicago

 

 

Hernando CALVO OSPINA (29 avril 2015)

 

 

A l’origine du 1er mai

 

Encore, en 1920, la police de Chicago considérait Lucy Gonzàles comme « plus dangereuse que mille révolutionnaires ». Elle naquit esclave en 1853, dans un hameau du Texas, un territoire qui cinq ans auparavant faisait partie du Mexique. Elle était la fille d’une mexicaine noire et d’un indien de l’Alabama. A trois ans, elle devint orpheline. Et, à peine put-elle travailler qu’on l’envoya dans les champs de coton.

 

Lucy Pearsons (1853 - 1942) vers 1920 : une militante ouvrière exemplaire, par trop méconnue

Lucy Pearsons (1853 - 1942) vers 1920 : une militante ouvrière exemplaire, par trop méconnue

 

Elle se maria à 19 ans avec Albert Parsons, jeune vétéran de la guerre de sécession (1860-1864).

 

Ils étaient, pour ainsi dire, considérés comme un couple illégal. La mixité raciale était pratiquement interdite dans les états du sud. La participation à la vie sociale ne leur était pas facile, compte tenu qu’ils faisaient partie du petit nombre de militants autour de la question des Noirs en terres racistes. Les menaces de mort à leur encontre les obligèrent de partir à Chicago en 1873.

 

A peine posés leurs pauvres effets que déjà ils participaient à la vie politique. Pour assurer leur subsistance, Lucy décida de confectionner à domicile des vêtements pour les femmes. Ce travail était couplé avec sa participation au travail à l’imprimerie. Elle commença à écrire des articles dans le journal The Socialist. Puis ils participèrent à la création de The Alarm, organe de l’Association Internationale des Travailleurs, connu comme étant « l’Internationale Anarchiste ». Elle écrivait des articles sur le chômage, le racisme, ou sur le rôle des femmes dans les organisations politiques.

 

Albert Parsons (1848 - 1887) lutta jusqu'au bout pour la classe ouvrière.

Albert Parsons (1848 - 1887) lutta jusqu'au bout pour la classe ouvrière.

 

Lucy rencontra un bon accueil au sein des organisations ouvrières, principalement dans les fabriques de textiles. C’est là que l’exploitation était la plus féroce.

 

Ses deux grossesses ne l’empêchèrent pas de poursuivre ses activités : mais, souvent, elle quittait les réunions dans les ateliers à deux doigts d’accoucher. Avec le soutien d’Albert, elle se décida à participer à la création de L’union des Femmes Ouvrières de Chicago. En 1862, cette organisation fut reconnue par « Le Noble et saint ordre des chevaliers du travail », une sorte de fédération. Une grande avancée : jusqu’alors, le militantisme féminin n’était pas admis.

 

Elle pouvait toujours compter sur Albert et lui-même pouvait compter sur elle. De lui, non seulement elle avait l’appui politique mais ils partageaient le soin apporté à leurs fils et au foyer.

 

La lutte pour la journée de huit heures devint la principale revendication nationale. Il faut dire que les petites filles et les femmes devaient travailler entre quinze et dix-huit heures par jour pour gagner à peine de quoi se nourrir.

 

Le président Andrew Johnson avait décrété une loi promulguant la journée de huit heures mais quasiment aucun Etat ne l’appliqua.

 

Les travailleurs appelèrent à une journée de grève pour le 1er mai 1886. Aussitôt, la presse se déchaîna. Le 29 avril l’Indianapolis Journal parla « des violentes diatribes de truands et démagogues qui vivent sur le dos des impôts versés par les hommes honnêtes ».

 

Comme en d’autres occasions, Lucy et Albert défilèrent avec leurs enfants. Les Parsons étaient tendus et prudents parce que le Chicago Mail, dans son éditorial, avait traité Albert et d’autres compagnons de lutte de « voyous dangereux en liberté ». Et exigeait de « les dénoncer dès aujourd’hui. Les montrer du doigt. Les considérant comme des fauteurs de trouble, les rendre responsables de toutes les difficultés qui pourraient survenir ».

 

A Chicago où les conditions de travail étaient pires que dans d’autres villes, les grèves et les mobilisations se poursuivirent. Pour le 4 mai, un rassemblement fut organisé au Haymarket square. Albert fut l’un des orateurs.

 

Le rassemblement se termina sans incident. A peu près 20 000 personnes y participèrent. Au moment de la dispersion, il commença à pleuvoir. Les Parsons décidèrent d’aller prendre un chocolat au Salon Zept’s. Il restait quelque 200 manifestants sur la place. Un gros contingent de policiers chargea. Une bombe de fabrication artisanale explosa tuant un officier. La troupe ouvrit le feu. On ne connut jamais le nombre exact de morts. L’état d’urgence et le couvre-feu furent déclarés. Les jours suivants des centaines d’ouvriers furent jetés en prison. Certains furent torturés.

 

Une bombe tuant un officier de police déclencha le carnage de Haymarket.

Une bombe tuant un officier de police déclencha le carnage de Haymarket.

La police tira dans la foule "pour tuer". Ce fut un massacre.

La police tira dans la foule "pour tuer". Ce fut un massacre.

 

31 personnes furent accusées dont 8 resteront inculpés. Le 21 juin le procès débuta. Après s’être entretenu avec Lucy, Albert se présenta face à la cour déclarant : « Votre Honneur, je suis venu afin que vous me jugiez avec tous mes compagnons innocents ». Le procès fut une mascarade faisant fi des normes élémentaires de la justice. La presse se lança dans une campagne de dénonciation. Ce fut un procès politique car rien ne pouvait être prouvé quant aux responsabilités des accusés. Un véritable lynchage. Le jury déclara les huit accusés coupables. Parmi eux, trois furent condamnés à la prison et cinq à la pendaison. Parsons faisait partie des condamnés à mort.

 

José Marti, le futur apôtre de l’indépendance de Cuba était présent dans la salle. Le 21 octobre, le quotidien argentin La Nation publia un article. Il y décrivait le comportement de Lucy lorsque la sentence fut prononcée : « La mulâtre de Parsons, inflexible et intelligente comme lui, qui parle avec une vibrante énergie dans les rassemblements publics, qui ne se décourage pas comme le font souvent les autres, là, elle resta fière et ne fit apparaître aucun mouvement sur son visage lorsqu’elle entendit la condamnation. […]. Elle appuya une joue contre son poing fermé, regarda dans le vide, ne proféra aucune parole ; on put noter un tremblement de son poing, allant croissant… »

 

Lucy, accompagnée de ses fils commença à parcourir le pays pendant presque une année en informant sur le procès. Elle parlait la nuit et voyageait le jour, envoyait des centaines de lettres aux syndicats et à diverses organisations politiques, aussi bien aux Etats-Unis que dans le reste du monde. La solidarité qui se leva alors fut immense.

 

Le 11 novembre 1887 la sentence fut exécuté. Des années plus tard, Lucy se rappela le matin où elle conduisit ses fils sur le lieu où se tenaient les condamnés. Elle demanda « laissez ces enfants dire leur dernier adieu à leur père ». La réponse fut immédiate. « Nous restâmes enfermés dans le local de la police, pendant que s’exécutait le délit monstrueux ».

 

Peu avant sa pendaison, Albert écrivit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… »

 

 

Exécution le 11 novembre 1887 à 11 heures à la prison de Chicago des quatre militants anarchistes dont Albert Parsons

Exécution le 11 novembre 1887 à 11 heures à la prison de Chicago des quatre militants anarchistes dont Albert Parsons

 

Le Congrès des Ouvriers Socialistes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la journée internationale des travailleurs et des travailleuses. En hommage aux quatre martyrs de Chicago. L’année suivante, cette journée fut commémorée pour la première fois.

 

Lucy était déjà connue comme « La veuve mexicaine des martyrs de Chicago ».

 

Les patrons appliquèrent la journée de huit heures. Le sacrifice des martyrs n’avait pas été vain.

 

Après la mort de son époux, Lucy continua à parcourir le pays en organisant les ouvrières et en écrivant dans les journaux syndicaux. En juin 1905, elle fut présente lors de la création de l’Organisation des « Travailleurs Ouvriers du Monde », à Chicago. Seulement 12 femmes y participèrent et Lucy y fut la seule à y prendre la parole. « Nous autres les femmes de ce pays, nous n’avons pas le droit de vote. La seule manière est de prendre un homme pour nous représenter […] et cela me paraitrait étrange de demander à un homme de me représenter […]. Nous sommes les esclaves des esclaves… » Elle termina son discours déclarant : « Il n’y a pas de pouvoir humain que les hommes et les femmes puissent obtenir s’ils ne sont pas décidés à être libres ! »

 

En ceci, elle fut toujours en opposition avec les féministes. Elle les supportait peu. Elle voyait dans le féminisme un mouvement typique de la classe moyenne. Elle soutenait que ce mouvement servait davantage à une confrontation des femmes contre les hommes. Elle répétait que la libération de la femme ne se ferait qu’avec l’émancipation de la classe ouvrière libérée de l’exploitation capitaliste.

 

A 80 ans, Lucy faisait encore des discours sur la place Bughouse de Chicago. Elle continuait à conseiller, à former les ouvriers et les ouvrières. En février 1941, à 88 ans, elle fit sa dernière apparition publique. L’année suivante, le 7 mars, et déjà aveugle, elle mourut dans l’incendie de sa maison.

 

Même morte la police la poursuivit de sa hargne, la considérant toujours comme une menace. Ainsi, des milliers de ses documents et de ses livres furent saisis.

 

Hernando Calvo Ospina

 

Publié avec l’autorisation de l’auteur sur le site du « Grand Soir ». Ce texte fait partie du livre Latines, belles et rebelles, Editions le Temps des Cerises. Paris, mars 2015. 200 Pages, 15 euros

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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 15:35

Voici un extrait de l’émission diffusée vendredi 24 avril « Ce soir ou jamais » de l’excellent Frédéric Taddéi consacrée à la crise des réfugiés africains qui franchissent en masse la Méditerranée depuis la Libye, étant à la merci de passeurs criminels à la solde ou non de Daesh, pensant trouver en Europe les moyens de survivre et sans doute de vivre en paix. Beaucoup d’entre eux meurent dans des conditions abominables. L’Union européenne ne fait rien sinon fermer ses frontières et pleurer sur le sort de ces malheureux.

 

Cachez ces cadavres que je ne saurais voir ! 

 

Nos dirigeants sont incapables de trouver la moindre solution tant ils sont enfermés dans leur lâcheté, dans leur peur du « populisme » et dans les dogmes ultralibéraux.

 

Ecoutez ces propos. Ils posent les vraies questions. Nous en reparlerons bientôt. Sincèrement !

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24 avril 2015 5 24 /04 /avril /2015 14:41

 

Islamophobie. Voilà le substantif qui provoque la polémique ces temps-ci. On dit que c’est le fameux intellectuel « islamologue » Tariq Ramadan qui l’aurait inventé et diffusé en Europe. On verra que c’est faux. L’islamophobie se définirait comme l’hostilité à l’égard de la religion du prophète des musulmans qui cacherait en réalité une forme pernicieuse du racisme. En effet, ce rejet de l’Islam cacherait en réalité le racisme envers les populations arabes, turques, africaines qui ont émigré en Europe.

On attribue beuacoup de choses à Tariq Ramadan, mais ce n'est pas lui qui a "inventé" le terme "islamophobie".

On attribue beuacoup de choses à Tariq Ramadan, mais ce n'est pas lui qui a "inventé" le terme "islamophobie".

 

Dans les milieux laïques de gauche, on prétend que ce terme est une pure invention destinée à manipuler l’opinion européenne. Dans leur esprit, la critique de la religion ne relève pas du racisme, mais de la liberté d’expression que tout un chacun est en droit d’exercer.

 

Qui a raison ? Qui a tort ?

 

L’Islam n’a pas bonne presse en Europe, c’est le moins qu’on puisse dire. Les attentats de Bruxelles et de Paris, la menace terroriste, les massacres des chrétiens d’Orient, les tortures infligées en public à des opposants dans les monarchies pétrolières, l’Etat islamique et ses crimes contre l’humanité, l’esclavagisme de Boko Haram en Afrique, le massacre d’étudiants chrétiens au Kenya, des Africains chrétiens jetés par-dessus bord des frêles embarcations remplies de réfugiés fuyant la misère et la guerre pour rejoindre la terre promise européenne, sont autant d’abominations qui poussent une opinion européenne déjà fragilisée par la crise dans les bras des politiques extrêmes qui en tirent un large profit.

 

Les fanatiques islamistes de Boko Haram sèment l'horreur et la terreur qui sont leur véritable stratégie.

Les fanatiques islamistes de Boko Haram sèment l'horreur et la terreur qui sont leur véritable stratégie.

 

De l’autre côté, les manifestations et actes de racisme à l’égard des musulmans se multiplient en Europe. Un nombre important de mosquées ont été vandalisées après les attentats contre « Charlie Hebdo ». Il y a le mouvement « Pegida » en Allemagne qui, même s’il a été un feu de paille, eut un inquiétant succès. Nombre de politiciens tiennent des propos racistes à l’égard des immigrés originaires d’Afrique du Nord et du Proche Orient. L’extrême-droite se trouve aux portes du pouvoir dans plusieurs pays d’Europe. En France, les attentats de janvier ont servi de prétexte à l’adoption de lois répressives sur la surveillance et la liberté d’expression.

Le mouvement raciste Pegida a réussi à rassembler des milliers de personnes en Allemagne.

Le mouvement raciste Pegida a réussi à rassembler des milliers de personnes en Allemagne.

 

Bref, nous nous trouvons à nouveau devant le scénario classique de la stratégie de la tension – provocation, répression – qui ne fait qu’attiser les conflits et restreindre le champ des libertés afin d’empêcher tout mouvement populaire qui pourrait constituer un danger pour le pouvoir.

 

L’islamophobie brouille les cartes.

 

Tout cela prouve la totale incompréhension qui existe entre les démocrates laïques qui ne parviennent pas à appréhender la pensée et les structures de l’Islam et les musulmans qui se trouvent sous la chape de plomb d’un radicalisme religieux dont le terreau est le mal vivre et la misère qui s’étendent en Europe.

 

Aussi, le néologisme « islamophobie » vient encore plus brouiller les cartes.

 

L’affaire ne relève ni d’un « choc de civilisations », ni d’une « guerre de religions » mais d’un manque d’adaptation à une situation pourtant pas si neuve.

 

Un exemple tout récent en est donné par feu Stéphane Charbonnier mieux connu sous le pseudonyme de Charb, directeur de « Charlie Hebdo » de 2009. Il fut assassiné le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi avec dix autres personnes. L’hebdomadaire « l’Obs » publie dans sa livraison du 16 avril 2015 les bonnes feuilles d’un ouvrage terminé par Charb deux jours avant le drame. Ce livre s’intitule « Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes ».

 

Charb critique le terme « islamophobie ». Il écrit : « Les militants communautaristes qui essaient d’imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d’ « islamophobie » n’ont pas d’autre but que de poursuivre les victimes du racisme à s’affirmer musulmanes. (…) Ils [Les racistes] sont d’abord racistes et, à travers l’islam, c’est bien l’étranger ou la personne étrangère qu’ils visent. En ne considérant plus que l’islamophobie chez le raciste, on minimise le danger raciste. »

 

 

Charb présentant un numéro de "Charlie Hebdo" contenant des caricatures de Muhammad

Charb présentant un numéro de "Charlie Hebdo" contenant des caricatures de Muhammad

 

Pour Charb, le combat contre l’islamophobie consiste à réduire le racisme à la seule discrimination contre les musulmans. Il ajoute que la lutte contre l’islamophobie vise à interdire la critique de la religion musulmane.

 

La difficile définition du mot « islamophobie »

 

Mais quelle est la définition de ce mot ? Dans un document parlementaire du Sénat belge déposé le 20 décembre 2012 ( et signé par des parlementaires de différents partis – Bert Anciaux (socialiste flamand), Ahmed Laaouej (socialiste francophone), Zakai Khattabi (Ecolo francophone et actuelle co-présidente de ce parti), Richard Miller (libéral francophone) et Fauzaya Talhaoui (Ecolo flamande) – visant à lutter contre l’islamophobie, il est proposé une définition assez complète de cette expression.

 

Islamophobie quand tu nous tiens !
Ahmed Laaouej et Richard Miller, deux personnalités différentes défendent la même notion concernant le racisme et l'islamophobie.

Ahmed Laaouej et Richard Miller, deux personnalités différentes défendent la même notion concernant le racisme et l'islamophobie.

 

« Le terme « islamophobie » est apparu dans les années quatre-vingts et nonante. L'organisation non gouvernementale (ONG) britannique Runnymede Trust l'a fait passer dans l'usage dans le cadre d'un débat de société qui ne cesse de prendre de l'ampleur, grâce à son rapport de 1997 intitulé « Islamophobia : a challenge for us all ». Le rapport décrit le terme « islamophobie » comme une « hostilité infondée envers l'islam ». L'islamophobie renvoie aussi, selon ce rapport, aux différentes conséquences que peut avoir une telle hostilité dans la pratique, comme la discrimination des musulmans ou les entraves mises à la participation à la vie politique ou à l'accès aux dispositifs d'aide sociale de (membres de) certaines communautés musulmanes. »

 

Il ajoute : « Les adversaires de ce terme arguent souvent qu'il s'agit ici principalement d'imposer une correction politique déplacée, qu'un tel usage rend impossible toute critique légitime de l'islam et stigmatise tous ceux qui sont actifs en la matière. Le fait d'être en désaccord avec certaines convictions musulmanes (et par extension religieuses), ou la condamnation de certaines croyances et de leurs conséquences, ne peut pas être automatiquement considéré comme intrinsèquement phobique ou comme indicateur, par définition, de préjugés. Une démocratie ouverte et libre doit constamment offrir des possibilités de critiquer et de contester les idées, les convictions et les points de vue. C'est pourquoi il faut faire une distinction claire entre la critique (religieuse) légitime et l'islamophobie. »

 

C’est pourquoi les auteurs précisent que la notion d’islamophobie « est surtout importante pour rassembler, sous un terme générique, un certain nombre de phénomènes nouveaux et connectés relatifs à l'image négative que l'on a de l'islam. L'augmentation frappante de déclarations anti-islamiques et la formulation toujours plus rude des préjugés ont forcé à élargir le vocabulaire par une notion qui permet d'identifier le phénomène le plus correctement possible. Dans ce contexte, il convient d'établir un parallèle avec la notion d'antisémitisme, introduite pour désigner le danger lié à la violente hostilité antijuive. Ceci étant, la notion d'« islamophobie » ne peut absolument pas servir à récuser toute critique portant sur le contenu de l'islam, mais doit décrire une forme spécifique de xénophobie, avec un accent mis sur la peur, la répugnance et parfois l'aversion envers l'inconnu ou l'étranger. »

 

On le devine : ce texte a été fortement controversé. Il distingue nettement la critique de la religion islamique, des discriminations engendrées par l’appartenance d’un individu à cette religion. Il se réfère au document publié à ce sujet par le Centre pour l’égalité des chances : « Le rapport annuel Diversité 2011 du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme confirme le constat d'une intolérance croissante fondée sur les différences culturelles et religieuses : « Le débat sociétal et concernant l'intégration est actuellement très axé sur l'islam, et les musulmans sont souvent représentés de façon négative, ce qui constitue un terreau fertile pour les préjugés et les sentiments de haine. Les déclarations islamophobes foisonnent également sur l'Internet. C'est surtout le constat que ces expressions sont de plus en plus présentes sur des sites Internet ou forums de discussion qui ne ciblent pas spécifiquement des utilisateurs aux opinions extrémistes qui inquiète particulièrement le Centre. Cette évolution suggère en effet que les idées islamophobes deviennent monnaie courante. »

 

Cependant, on le voit avec Charb, il y a la négation de cette discrimination qui s’étend de manière inquiétante. La critique même dure de l’Islam est légitime, mais on ne peut considérer des propos et des actes discriminatoires comme relevant de celle-ci. Or, la tension attisée par les crimes terroristes que l’on « surmédiatise » et les guerres au Proche-Orient provoquent cette discrimination.

 

Quel est le jeu du PS à Bruxelles ?

 

De même, le radicalisme religieux gangrène les communautés originaires du Maghreb et du Proche Orient. Deux exemples à Bruxelles : il y a quelques mois, un imam prononçait des prêches hostiles aux homosexuels dans les mosquées. En même temps, la police a constaté une multiplication des agressions homophobes sans faire le lien avec l’imam. C’est suite aux aveux d’agresseurs appréhendés, de jeunes musulmans, qu’il a été établi la responsabilité de l’imam en question. Comme par hasard, il venait de quitter le territoire et on ne l’a pas retrouvé.

 

Tout aussi interpellant : le 11 janvier, à Bruxelles, fut organisée une manifestation d’hommage aux victimes de l’attentat contre « Charlie Hebdo » qui eut lieu en même temps que le grand rassemblement à Paris. Plusieurs personnes se sont étonnées de l’absence des mandataires socialistes bruxellois. Or, le PS est le premier dans la capitale belge. Il a été répondu que les sections du « nord » ne souhaitaient pas que les Socialistes bruxellois participent à cet hommage. Les sections du « nord » sont celles des communes où il y a une importante population musulmane.

 

Charles Picqué, Président du Parlement bruxellois, aurait souhaité observer une minute de silence en commémoration du génocide des Arméniens. Il n'a pas été suivi par une frange de son parti, le PS.

Charles Picqué, Président du Parlement bruxellois, aurait souhaité observer une minute de silence en commémoration du génocide des Arméniens. Il n'a pas été suivi par une frange de son parti, le PS.

 

Enfin, plus récemment, à l’occasion du centenaire du génocide arménien, le groupe PS du Parlement bruxellois, malgré la proposition du Président socialiste de cette Assemblée, Charles Picqué, a fait obstruction à l’observation d’une minute de silence en mémoire des victimes. Incontestablement, le lobby turc au sein de cette formation qui compte des nationalistes turcs a exercé une pression.

 

Au vu de tout cela, on peut se poser la question : n’y a-t-il pas une complicité objective – volontaire ou non – entre les radicaux islamistes, les tenants de la stratégie de la tension et de la guerre et certains grands intérêts pétroliers et gaziers, sans oublier les partis extrémistes de tout bord qui tirent profit de cette situation troublée ?

 

Islamophobie = antisémitisme ?

 

En outre, les milieux Juifs s’indignent du parallélisme établi entre l’islamophobie et l’antisémitisme. Pourtant, les auteurs de la proposition font clairement le lien entre la haine à l’égard des musulmans et la violente hostilité antijuive. Celle-ci est évidemment entretenue par le sort fait par les dirigeants israéliens au peuple palestinien.

 

Cet amalgame – qui est aussi un des aspects du racisme – Israël / Juif et Palestiniens / Islamistes est lui aussi entretenu par les « stratèges » de la tension. Prenons un exemple que nous avons déjà évoqué ici : Netanyahou souhaite faire d’Israël « l’Etat du peuple juif », alors que dans la déclaration fondatrice de l’Etat hébreu, il a été clairement précisé qu’Israël respecterait les principes universels de la démocratie et traiterait tous les habitants de son territoire de manière égale quels que soient leurs origines, leur religion, leur race, leur sexe, etc. De l’autre côté, le Hamas – créature de l’Israël occupant – se radicalise et s’oriente vers l’islamisme radical.

 

 

Benjamin Netenyahou veut remplacer la définition universaliste de l'Etat d'Israël par celle de l'Etat du peuple juif.

Benjamin Netenyahou veut remplacer la définition universaliste de l'Etat d'Israël par celle de l'Etat du peuple juif.

 

Il est donc clair que les Juifs ne doivent pas être assimilés à la politique du gouvernement israélien, même si certaines de leurs associations « représentatives » entretiennent volontairement ce lien et le soutien « indéfectible » à Israël et aux actes de son gouvernement. Tout comme il est évident que la grande majorité des musulmans ne se rallie pas à l’islamisme radical. Et bon nombre de Palestiniens musulmans ou non refusent d’entrer dans cette logique.

 

Cette tension mène cependant à des crimes comme celui du jeune Juif français Ilan Halimi commis par des jeunes paumés qui s’appelaient eux-mêmes les « barbares » et qui étaient imprégnés des préjugés sur les Juifs entretenus par les « imams de garage » qui distillent les messages de haine islamistes dans les « quartiers ».

 

Que faire ?

 

Alors, que faire ?

 

Cet aspect des choses s’inscrit dans une question bien plus fondamentale et importante : les relations avec les populations issues de l’immigration depuis deux ou trois générations. L’Europe capitaliste a traité les immigrés comme main d’œuvre à bon marché. Les autorités publiques n’ont rien fait pour qu’ils puissent s’adapter convenablement à notre société. Il n’y eut que de dérisoires efforts pour le logement, l’enseignement, etc. L’immigration massive ayant débuté après la Seconde guerre mondiale, concernant majoritairement des personnes d’origine méditerranéenne, fut à finalité essentiellement économique.

 

C’est dramatiquement que l’opinion publique belge comprit enfin le sort réservé aux immigrés : à la catastrophe minière du Bois du Cazier à Marcinelle, le 8 août 1956.

 

La catstrophe minière du Bois du Cazier du 8 août 1956 fit prendre conscience du sort des immigrés essentiellement italiens.

La catstrophe minière du Bois du Cazier du 8 août 1956 fit prendre conscience du sort des immigrés essentiellement italiens.

 

Par après, lors du boom des années 1960-70, l’immigration prit un essor considérable avec l’arrivée d’une main d’œuvre essentiellement maghrébine et turque dans les secteurs de la construction, notamment. C’est lors du deuxième choc pétrolier en 1979 -80 que le chômage commença à prendre des proportions catastrophiques, les immigrés étant les premiers touchés. Et ils furent laissés pour compte. Non seulement, les autorités publiques les négligeaient, mais le racisme se développait.

 

Les deuxième et troisième générations ont été négligées. Alors qu’un effort considérable, notamment en matière d’enseignement, eût été indispensable, on a laissé pourrir les « quartiers » avec toutes les conséquences que l’on imagine.

 

À Bruxelles comme à Paris, il y eut de graves émeutes dès le début des années 1990 jusqu’en 2005. Quelles qu’en furent les causes, elles constituaient de sérieux avertissements qui sont restés lettre morte. On a laissé pourrir les choses par absence d’esprit de décision, en se réfugiant derrière les restrictions budgétaires. Le sort des populations marginalisées essentiellement issues de l’immigration n’a jamais été sérieusement pris en compte.

 

Rien de sérieux n'a été fait depuis les graves émeutes de 2005 à Paris et celles des années 1990-2000 à Bruxelles.

Rien de sérieux n'a été fait depuis les graves émeutes de 2005 à Paris et celles des années 1990-2000 à Bruxelles.

 

Tout cela a de graves conséquences sociales et contribue aussi à la radicalisation. L’affaire du voile imprudemment déclenchée par des intellectuels de la gauche laïque en France et en Belgique en est un des éléments. Pour des raisons d’égalité homme/femme et de liberté, le port du foulard islamique a été interdit dans les écoles officielles. On peut se poser la question : où sont l’égalité et la liberté quand une population est marginalisée et n’a que très peu de perspectives d’en sortir ? La société en l’espèce ne fait preuve que d’une solidarité de façade à l’égard des gens de confession musulmane.

 

Un « néo » gallicanisme ?

 

Un autre aspect, passé quelque peu inaperçu après les attentats des 7 et 9 janvier, consiste dans les mesures prises par le gouvernement aussi bien en France qu’en Belgique. Comme l’écrit le professeur Jean-Philippe Schreiber, on en revient au « gallicanisme ». Voir le site :

http://www.o-re-la.org/index.php

Le gallicanisme : L'Empereur domine et protège les religions.

Le gallicanisme : L'Empereur domine et protège les religions.

 

Dans un article publié sur le site de l’Observatoire des Religions et de la Laïcité, il écrit : « En France, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, chargé des cultes, a indiqué la volonté du gouvernement de mettre sur pied une « instance de dialogue » avec l'islam. Conséquence : le Conseil français du Culte musulman (CFCM), créé en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur lui aussi, s’est vu marginalisé davantage encore qu'il ne l'était — les autorités voulant s’adresser désormais à « tous ceux qui ne sont pas ou qui ne se sentent pas représentés par le CFCM » — et pour ainsi dire dessaisi d'une série de dossiers essentiels : la formation des imams, l'abattage rituel, le financement des mosquées ou le dialogue interreligieux. En Belgique, c’est le ministre francophone en charge de l’enseignement supérieur qui a annoncé récemment la mise en route d’un processus visant à mettre sur pied une formation des imams et des cadres musulmans en Fédération Wallonie-Bruxelles. »

 

Si en Belgique, les cultes dont l’Islam, sont reconnus, ce n’est pas le cas de la loi de 1905 en France. Par la séparation, le gouvernement ne connaît aucun culte. Or, en donnant un traitement particulier à l’Islam, c’est une reconnaissance de fait et c’est une intrusion de la puissance publique dans l’organisation d’un culte. Cela s’appelle le gallicanisme qui était le régime que Napoléon : « Le gallicanisme, dont Napoléon Bonaparte fut un champion, le sociologue de la laïcité Jean Baubérot le définit par trois idées-force : « Contrôler la religion, protéger la religion, franciser la religion ».

 

Les mesures prises par les gouvernements français et de la Belgique francophone (appelé Fédération Wallonie Bruxelles) s’assimilent à ces principes. Ainsi, de la laïcité proclamée, l’Etat oscille en réalité entre la reconnaissance et la surveillance des religions. On comprendra que cette situation est absolument intenable. La base de la laïcité est la liberté de conscience. Comment garantir cette liberté si on « surveille » les églises de quelque religion soient-elles ?

 

Jean-Philippe Schreiber ajoute : « En Belgique, non content d’avoir suscité, piloté et inspecté la mise en œuvre du processus qui a conduit à l’élection d’une première puis d’une deuxième assemblée des musulmans, dont a émergé l’Exécutif des Musulmans, l’interlocuteur des pouvoirs publics, l’Etat a appliqué à l’islam des mesures que jamais il n’a administrées à d’autres cultes — le mettant également « sous surveillance » en quelque sorte. La dernière initiative en date émane du ministre de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles et s’inscrit dans la même volonté de contrôle de l’islam. »

 

En outre, en Belgique, un accord a été pris avec le Maroc qui a fondé l’Institut Mohammed VI de la Formation des Imams, Morchidines et Morchidates. En effet, l’Etat belge ne peut se charger de cette formation en vertu de l’article 21 de la Constitution visant la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il la confie à cet Institut. Ainsi, « il renforce l’ingérence étrangère dans le processus de développement de l’islam en Belgique, et enfin il entend promouvoir une lecture de l’islam — malékite, en l’occurrence — contre la diversité des islams présents sur le territoire, lesquels proviennent du Maghreb, mais aussi de Turquie, d’Afrique subsaharienne, du Pakistan, du Bangladesh, d’Albanie, du Kosovo…, sont sunnites mais aussi chiites et alévis, malékites mais aussi imbus d’autres écoles juridiques ou de pensée. »

 

Cela ne peut que susciter des conflits entre communautés musulmanes qui profiteraient aux radicaux. Le professeur Schreiber conclut ; « L’Etat se trouve ainsi dans une attitude ambivalente : à la fois il entretient la peur de la religion, par l’accent mis sur le radicalisme et les moyens d’exception mis en place pour y remédier, et dans le même temps il prend appui sur la religion pour développer des politiques de vivre-ensemble, renforcer le lien social et cimenter la cohésion sociale — confortant la place de la religion dans l’espace public et le rôle de la religion comme acteur de la société civile. De surcroît, concernant les musulmans, il entend faire le tri entre un « bon » islam et un « mauvais » islam, favoriser et encourager le premier, tout en combattant le second. Une immixtion qu’il n’applique qu’à l’islam, prolongeant ainsi le regard social particulier qui est porté vers cette religion, perpétuant aussi une forme de néo-colonialisme quelque peu paternaliste et fondant son appréciation de la situation sur l’idée non démontrée que seuls des cadres musulmans connaîtraient un déficit de culture démocratique. »

 

La configuration géopolitique, les préjugés existant depuis longtemps en Europe à l’égard de l’Islam, les actes terroristes, une population précarisée de confessions musulmanes – nous mettons le pluriel, car il y a plusieurs Islam – donnent de fait à la religion musulmane un statut spécifique.

 

Alors, pratiquer la discrimination et le rejet – qu’on les appelle islamophobie ou non – est non seulement moralement inacceptable, mais est lourd de conséquences dont toutes et tous seront victimes. Il y a vraiment autre chose à faire !

 

 

Pierre Verhas

 

 

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 20:10

L’objectif est clair. Le capitalisme – c’est-à-dire les banques et les firmes transnationales – œuvre à la suppression de l’Etat et, bien entendu, des services publics, afin d’instaurer la société marchande mondialisée.

 

On s’aperçoit que l’espace public urbain se rétrécit au profit du secteur privé. Ainsi, les bâtiments publics sont vendus – sinon bradés – au secteur privé. En France, on a privatisé des voiries. Les réseaux d’égouts sont également cédés à des « investisseurs » privés.

 

Les services publics, soit disparaissent, soit sont privatisés. L’exemple de la Poste est frappant. On ne lui a pas permis de s’adapter aux technologies de télécommunications comme Internet et on restreint ses capacités de distribution du courrier ordinaire pour en confier une partie aux firmes privées. Les sociétés de transports publics qui sont indispensables dans les espaces urbains s’ouvrent aux capitaux privés, etc.

 

Tout cela, à terme, provoquera la suppression des communes, des pouvoirs démocratiques locaux et régionaux au profit de l’arbitraire des consortiums privés qui se partageront la Ville et la gèreront selon leurs seuls intérêts, les habitants étant réduits au rôle de consommateurs.

 

Fabrice AUBERT auteur d’articles de fond au « Grand Soir » a publié une très intéressante analyse intitulée « La Ville marchandise » que nous reproduisons ici dans son intégralité. Il commence par expliquer la ville comme cité démocratique et comme rapport social, espace d’affrontements qui finissent par être d’immenses facteurs de progrès, mais qui est aujourd’hui menacée par le projet néolibéral de société marchande qui tend à s’imposer un peu partout avec la complicité des élites politiques qui ne se rendent pas compte qu’elles se suicident.

 

Une fois de plus, c’est du peuple que viendra l’espoir, comme l’avenir nous le dira.

 

Pierre Verhas

La ville de Montréal : en voie de privatisation ?

La ville de Montréal : en voie de privatisation ?

 

Introduction :

 

Je tiens à remercier le journal Les Echos pour l’article intitulé : « la Ville privée, utopie du XXIème siècle », paru le 31 Mars 2015. Je remercie, car la thématique de la ville fait partie des problématiques que j’aborde depuis longtemps. A force de travailler une question on sent les choses, on cherche des éléments de démonstration de la thèse que l’on cherche à montrer et on n’ose rêver de tomber sur un article, qui, tranquillement, comme si tout ceci était naturel, nous annonce que la « ville privée » serait l’utopie du siècle… Alors j’ai pris ma plume…

 

LA CITE GRECQUE, FONDEMENT DE LA DEMOCRATIE :

 

Au plus loin que l’on remonte, la ville a un rapport fondamental avec la société [1], au sens social du terme. La cité grecque [2], est à l’origine de la démocratie, « pouvoir du peuple », car dans la cité, ceux qui décident de la gestion de la ville sont les « citoyens associés », fondement de la démocratie. La ville définit de ce fait, un rapport social qui fait du citoyen, le décideur politique suprême. Si l’on y rajoute le fait, que notre Révolution en créant la République, a défini « l’intérêt général », et non l’intérêt privé, comme objectif de la République, on trouve bien dans la ville, la commune, les fondements de la Démocratie, ceux du peuple souverain, des « citoyens associés ». Cette approche conceptuelle doit cependant être relativisée. La Ville en tant que telle n’est pas automatiquement, un espace démocratique, la ville est à la fois objet, espace et support d’affrontements sociaux, car la ville est un rapport social.

 

Maquette d'une cité grecque qui représente le fondement de la ville démocratique

Maquette d'une cité grecque qui représente le fondement de la ville démocratique

 

LA VILLE UN RAPPORT SOCIAL :

 

Avec la révolution industrielle, on est passé de la cité, au village agricole et artisan puis à la « ville agro-industrielle » [3], dont les cités minières du nord de la France ont été un fleuron. N’oublions pas que ces villes ouvrières se sont construites autour des mines de charbon, à partir des corons, maisons construites par les patrons propriétaires des mines pour avoir leurs mineurs à disposition immédiate (pas de voitures à l’époque pour développer la mobilité). De fait, le logement était une partie du salaire du mineur. Le logement avait pour objectif, non de répondre à un besoin social, mais uniquement, de répondre à l’impératif d’une main d’œuvre disponible à proximité immédiate. La proximité lieu de production (entreprise), lieu d’hébergement était une condition indispensable à l’exploitation optimum du travail (rendant par ailleurs les prolétaires, prisonniers du Patron).

 

• D’autres « villes industrielles » se sont construites autour de leur port (Bordeaux, Nantes, Le Havre, Marseille) port au sens large, intégrant leur hinterland, définissant ce qu’on appelle pour Marseille le « système industrialo-portuaire », intégrant de fait une forte activité commerciale liée au port, mais qui intégrait une activité industrielle de transformation, générant les emplois industriels nécessaires au développement de la Ville.

 

• D’autres villes se sont développées sur l’agriculture et l’artisanat, d’autres encore sur des matières premières particulières (fer, zinc, cuivre, ou encore l’uranium).

 

• Dans d’autres pays, ce fut autour du Pétrole.

 

On voit de ce fait, que la ville et son développement sont directement tournés vers l’activité économique, la ville est donc bien un « rapport social », conséquence directe de l’évolution du système économique et de son rapport de propriété (Capitalisme) [4]. En retour la ville devient aussi un facteur de développement économique (Economie Urbaine) [5]. Dans cette ville, toutes les fonctions existent et se développent de manière complémentaire (agriculture, artisanat, industrie, services).

 

LA VILLE, ENJEU DE LUTTE DE CLASSES :

 

La ville industrielle n’était pas un havre de bonheur, mais un espace d’affrontement, et il suffit de citer « Germinal » pour comprendre à quel point la condition ouvrière de l’époque était misérable, violente, et malheureuse (porteurs de malheurs [6]). Que de révoltes (morts de Fourmies), de Révolutions (1838, 1848, 1871) avant que le politique ne porte un regard sur la condition ouvrière, débouchant sur la naissance des premières lois sur la protection du travailleur (1910) [7]. Observons encore que ces lois n’ont été prises que sous la contrainte des manifestations syndicales successives organisées par la CGT (création 1895, charte d’Amiens 1905). Ce n’est donc qu’après construction de l’outil de lutte des classes, que le pouvoir fléchit et négocie l’amélioration des conditions ouvrières. Personne ne peut réécrire cette histoire, car elle est faite du sang et de la sueur des militants en lutte pour l’intérêt général de tous. Les luttes sociales ne sont pas un détail de l’Histoire humaine, elles en sont sa matrice, confirmant l’analyse de Marx « Quand une idée s’empare des masses elle devient une force matérielle ». La ville devient donc un enjeu de « lutte de classes », d’où son développement et sa capacité à prendre en compte les besoins du salariat après le travail (Logements, Transports publics, Santé, Cultures, Sports etc….) par l’intermédiaire de la contribution citoyenne (Impôts locaux), auxquels l’entreprise privée est aussi, obligé d’y participer, ce que l’entreprise cherche en permanence à esquiver aujourd’hui (optimisation fiscale, paradis fiscaux etc.).

 

LA VILLE ESPACE D’AFFRONTEMENT PERMANENT :

 

On le voit, la ville n’est donc pas un havre de paix, qui serait séparé du reste de l’affrontement de classe, Capital/Travail, qui resterait confiné à l’entreprise. Bien au contraire, en permanence, la ville fut l’objet d’un affrontement permanent, entre le désir de démocratie, renvoyant à la cité grecque et les logiques de marchandisation de l’espace urbain, source de convoitises et de « spéculations sans frein » (Immobilier), conduisant à la « gentrification » [8] des métropoles actuelles. Tout dépend dans la ville, du rapport de forces politique. La ville est à la fois le réceptacle des politiques nationales possibles et le support à l’expérimentation marchande (Appels d’offres, P.P.P etc..).

 

LA PUISSANCE DE L’ETAT ET L’AGE D’OR DE LA VILLE DEMOCRATIQUE  :

 

Après la seconde guerre mondiale, la société, sous l’impulsion du programme du conseil National de la Résistance [9], qui met en avant l’intérêt général, impose la ville comme l’outil de la République pour la mise en œuvre de ces orientations politiques. La ville fut le réceptacle des « demandes sociales » [10] expliquant par ailleurs la montée de l’investissement public local (Ecoles, Bibliothèques-Médiathèques, centres de santé etc.) et l’espace sur lequel se développaient les services publics. Leur efficacité se trouvait dans ce rapport de « compétences à proximité », que le marché (offre/demande) était incapable de remplir. Le patronat, déconsidéré du fait de son positionnement durant la guerre (soutenant le Régime de Vichy), su se faire oublier. De toute façon, le Plan permettait aux entreprises privées de faire du profit en investissant dans les secteurs définis comme prioritaires (Bouygues, Lafarge, Thomson, SEB, Alcatel, Alsthom etc. sont devenus depuis des champions mondiaux, grâce au plan). La ville était un « système de réponses publiques » aux besoins des habitants, poursuivant ainsi, l’Histoire tracée par les « citoyens grecs ». Industrie, services publics, via l’impôt, et « lutte des classes » étaient les matrices du développement de la ville. On parlait alors de « banlieue rouge » et de grandes villes furent gérées par un conseil municipal communiste (Le Havre, St Etienne etc.) générant une gestion audacieuse (centres de santé, activités jeunesse et culturelle etc.). Mais cette évolution progressiste fut remise en cause avec la crise.

 

LA MONDIALISATION OU LA REVOLUTION NEO-LIBERALE :

 

La crise du XXème siècle commence selon moi, en 1971 au moment de la crise du dollar qui voit la fin du système monétaire mondial, dit « système de Bretton Woods », fondé sur une parité fixe des monnaies et l’intervention publique dans l’économie. Le désordre financier qui en ressort, accompagnée de la « crise du pétrole » lié aux désordres géopolitiques (conflit palestinien, canal de Suez) engendre le début d’une crise systémique. L’arrivée au pouvoir du couple (Reagan, Thatcher) va précipiter le monde dans des solutions ultra-ibérales, visant à libéraliser les mouvements de capitaux, les investissements, à déréglementer le travail et les protections collectives et à réduire l’intervention publique à son strict minimum. Le marché et ses règles (profits) deviennent la règle, et l’emploi, la variable d’ajustement, tout ceci étant possible du fait de la « révolution informationnelle » qui par l’informatique permet en maîtrisant l’information et la finance d’organiser la « mondialisation de la production », c’est-à-dire la capacité pour un groupe industriel dominant, d’organiser un système productif où l’entreprise productive est éclatée à travers le monde (lieux de production spécialisés spatialement différencié) permettant d’optimiser les revenus financiers des groupes mondiaux. Les Etats sont sommés de s’y soumettre (« consensus de Washington ») et l’écroulement de L’URSS va accélérer le processus.

 

LE CAPITALISME PREDATEUR :

 

Au-delà des apparences qui nous montrent Microsoft, Google, ou autre Apple, comme fleurons de la création, sans rappeler leurs liens étroits avec l’Etat étasunien (militaire, financement des campagnes électorales), le capitalisme en tendance ne crée plus, il accapare. D’où le besoin d’un discours idéologique sur les « coûts du service public », et de la dette publique générée, qui en seraient la cause. De fait, la solution est simple, réduire les « dépenses publiques », en transformant les services publics en « services au public », c’est-à-dire en « services marchands », payables en carte bleue et non plus en impôts, inutiles et coûteux… Une fois dénoncé le mal, la solution est évidente, il s’agit de donner au marché le soin de gérer les « services à la population » et c’est ce qui se passe. Le secteur téléphonie de la Poste, devient « France Télécom », que l’on privatise, qui s’endette (rachat d’Orange) et qui devient Orange, faisant son beurre sur la vente des services (orange mobile) en continuant de s’appuyer sur les centraux téléphoniques de La Poste, financé et construit par la puissance publique. Dans la même veine, les villes gagnées à l’idéologie marchande transfèrent leurs activités publiques au privé (eau, nettoiement, voieries, cantines, informatique etc…) via des « appels d’offres », qui de plus détruisent le service public et remplacent des emplois stables (statut) par des emplois souvent précaires et encore plus mal payés, créant de fait encore plus d’instabilité sociale, source de toutes les combines et trafics pour survivre. Le développement du capitalisme actuel se fait donc, non sur de l’innovation, mais sur de la captation d’activités publiques engendrant plus de pauvreté, en ce sens le capitalisme néolibéral est prédateur, confirmant ce que voyait déjà Victor Hugo : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches » [11].

 

LA METROPOLISATION DES RAPPORTS SOCIAUX :

 

En ces temps de mises en cause du service public et de l’Etat, la ville fait l’objet de toutes les convoitises marchandes. Déjà les rassemblements de communes (communautés de communes), avaient permis de développer les « appels d’offres » au marché, réduisant d’autant les « services publics qui font ». Mais confronté depuis 2008, à la plus grave crise du capitalisme depuis 1929, le capitalisme a besoins de nouveaux marchés immédiatement, pour conforter les cours boursiers en augmentation rapide (+ 30 % en 6 mois du C.A.C 40) à contrario de l’économie réelle. D’où l’urgence de nouveau marchés, de taille suffisante pour nourrir les prédateurs, on crée alors le « marché métropolitain » de taille suffisante (1,6 million de consommateurs potentiels pour la Métropole Marseillaise) pour permettre aux entreprises du marché, de se tailler la part du lion dans des territoires suffisamment vastes pour que la loi du marché exerce sa terreur, celle « de l’offre et de la demande fixant un prix ». La loi métropole est la réponse publique à cette exigence des marchés, et elle est le parallèle public des lois visant à développer la compétitivité (pacte de compétitivité et de responsabilité) du privé et la flexibilisation des droits du travail (A.N.I, Loi Macron). La Métropole transfère toutes les compétences de la commune (hors Etat-Civil) aux métropoles, détruisant de fait les communes, lieu de décision des « citoyens associés » pour les transférer en un lieu anonyme aggloméré dénommé Métropole, dont la mission sera, sous contrainte d’économie (- 11 milliards de D.G.F) [12] de transformer le service public, en « service au public », éloigné des besoins sociaux des populations habitantes et citoyennes. Mais ceci n’est encore qu’une étape, car l’objectif c’est ….

 

LA VILLE MARCHANDISE :

 

On pourrait croire, une fois de plus, que je joue les oiseaux de mauvais augure, que je spécule sur de vagues pressentiments, que je joue sur les peurs, comme les médias jouent avec le Front National. Hélas, je ne fais que relater ce qui existe déjà, mais lisez plutôt : « Loin du projet de « ville Facebook » rêvée par Mark Zuckerberg, c’est dans les pays émergents que se concentrent les plus impressionnants programmes de villes 100 % privées. [13] » Observons et c’est dit crûment, il existe des « projets de ville 100 % privés », c’est-à-dire des villes ou l’espace n’est plus public, jusqu’à s’interroger si sur ces espaces privés, la loi de la République pourra encore s’appliquer, puisque justement construits sur un espace privé, qui définit un espace extra-légal (en dehors de la loi).

 

Mais poursuivons la lecture : « Une ville privée ? Vue de France, l’idée peut sembler choquante, tant le développement de nos cités, y compris des villes nouvelles d’après-guerre, s’est toujours fait dans le cadre des municipalités – elles seules étant chargées de gérer les services publics tels que l’école, la voirie, les transports, l’aménagement du territoire ou la gestion des eaux. Aux Etats-Unis, la privatisation des villes est moins iconoclaste. Le pays a vu naître depuis un demi-siècle des « gated communities », quartiers fermés et souvent autogérés, à l’image de Sun City (Arizona), réservée aux seniors » [14]. Dans ce nouvel extrait, on a confirmation de l’histoire des villes en France et du rôle joué par les services publics, et la rupture étasunienne, vers la privatisation des villes, en lien avec le développement du néo-libéralisme. Précisons que certains quartiers en France, dans certaines villes existent aussi des « gated communities », à savoir des « cités fermées » et « protégées » de l’extérieur [15].

 

Poursuivons encore : « Souvent incapables de financer des villes nouvelles ou de rénover les anciennes métropoles, les Etats sont de plus en plus nombreux à se tourner vers des opérateurs privés, chargés non seulement de construire les bâtiments, mais aussi d’opérer la quasi-totalité des services dits « publics ». Observons qu’on passe de la ville à la Métropole, et que c’est dans cette « transmutation conceptuelle » que les moyens publics manquants (dette dite publique), la puissance publique fait appel au privé pour la construction (P.P.P) mais aussi la gestion, qui de fait, privatise les services.

 

DEMOCRATIE OU GOUVERNANCE :

 

La ville, on l’a vu, plus haut, est le point d’encrage essentiel de la démocratie, pourvoir des citoyens associés, qui s’exprime par le conseil municipal élu. Mais qu’en est-il de la gestion pour les villes privées ? « Dans le cas de Kaec, un partenariat public-privé a été conclu entre le gouvernement saoudien [16] et un groupe immobilier de Dubaï, Emaar Properties. La ville n’a pas de maire : elle est gouvernée par le PDG d’Emaar Economic City (EEC), Fahd Al Rasheed, qui juge le modèle « très bon pour les villes ». « Par définition, le secteur privé doit créer de la valeur : je dois donc vendre plus cher que le coût de revient, explique-t-il ». Plus besoins de maire, et encore moins de conseil municipal, mais un P.D.G qui applique à la ville, la manière de gérer l’entreprise, selon les critères marchands. La Ville se voit définie une nouvelle mission, qui n’est plus de répondre aux besoins de la population mais de « créer de la valeur ». Dans cette logique on passe, sans le dire de la démocratie, à la « gouvernance », qui n’est que l’application de la gestion privée sur la chose publique (République). Ce problème est pointé du doigt : « On est dans une logique commerciale, dans laquelle on va acheter la paix publique par les services, le luxe et la sécurité. Les gens qui habitent dans ce genre de villes ne demandent d’ailleurs pas à être électeurs, ils s’en moquent totalement ! » Car, afin de garantir leur retour sur investissement, les villes privées font souvent comme les "gated communities" étasuniennes : elles ciblent les catégories les plus aisées » [17]. On retrouve ici un processus connu et qui s’applique à fond notamment à Marseille et ailleurs, celui de « gentrification », c’est-à-dire de réservation du centre-ville aux riches et d’expulsion des populations pauvres en périphérie (territoires). La question de la démocratie est là fondamentalement posée et là encore, il s’agit de lire le Guardian, cité par l’Humanité Dimanche du 2 au 8 Avril 2015 : « Il se pourrait que le capitalisme et la démocratie, qui étaient des alliés dans leurs jeunes années, ne le seront plus en devenant adultes » [18]. S’appuyant sur cette analyse le journal anglais explique : « 250 gratte-ciel qui vont être construits à Londres, seront possédés et contrôlés par des particuliers… Il existe à Londres une véritable prolifération [19] de ces espaces totalement privés qui démembrent la ville totalement et en fait le royaume d’oligarques étrangers ». Les mots sont forts car « démembrer » signifie retirer les membres. On n’est donc dans des espaces privatisés, consacrés au luxe et sécurisés, tandis que les pauvres continueront d’errer sur les « territoires », véritables « no mans land de l’emploi ». L’avenir est ici dessiné.

 

UNE VILLE COTEE EN BOURSE ?

 

L’article des Echos termine en citant le cas d’une ville qui serait construite en plein désert Saoudien, et qui serait… « Côté en bourse ». Voilà ce que le journal les Echos appelle une « utopie pour le XXI ème siècle » ce qui pour moi est un cauchemar, au vu de l’Histoire connue du capitalisme, de ses violences systémiques intrinsèques, et de ce fait, des projections que l’on peut effectuer, compte tenu de ce passé lointain et … encore plus grave, récent.

 

RETOUR SUR LA METROPOLE :

 

Au vu de l’article, il nous faut donc comprendre que la Métropole, n’est donc qu’une étape dans le processus de « privatisation des villes », en fait des services publics, dont l’objectif est la privatisation de tous les services publics, devant à terme, déboucher sur la « ville-privée » utopie du capitalisme financier, « Stalinisme de notre temps », car « la finance libre » après avoir dévoré l’entreprise, s’attaque à la ville, espace public.

 

Avant que de conclure, on était parti au début de cet article sur l’histoire de la Ville, fondement de la démocratie, et de son évolution articulant, économie et société dans le sens du progrès humain. On débouche du fait des ruptures politiques impulsées par les néo-libéraux, vers une marchandisation complète de la ville, mettant de ce fait la démocratie entre parenthèse. La « ville privée » débouchant sur ce que j’appelle la « démocratie de marché » système politique dans lequel le marché est au-dessus de la démocratie… expliquant aussi la « marchandisation de la culture » et le credo des métropoles, qui tourne autour du concept d’attractivité (forme de prostitution), puisqu’on ne veut plus produire. Il y a là, une rupture conceptuelle et historique, qui nécessite une réflexion encore plus approfondie qu’il faudra que les citoyens dans leur diversité de vie, intellectuels ou pas, mènent, car il s’agit véritablement d’un enjeu de civilisation.

 

Ouverture : Je ne résiste pas au plaisir de vous donner cette caricature que je présentais lors des diaporamas sur la Métropole et dont la première version à 5 ans. Je ne pensais pas constater, aussi rapidement, que le réel rattraperait mon analyse. Vous avez là, la représentation de la « ville privée », qui nous est vendue comme une utopie...

 

Vers la "Ville Marchandise"

 

De la commune « espace démocratique », à la « commune territoire », des Sociétés Anonymes, espace marchand des villes financiarisées

 

Fabrice Aubert

 

[1] Y compris la grotte préhistorique a un rapport avec la société, car son organisation est déjà un rapport social.

 

[2] Sans l’idéaliser car la cité grecque ne reconnaissait pas les esclaves comme citoyens.

 

[3] Combinant activité agricole, industrielle et artisanale.

 

[4] Le capitalisme n’est pas un « système technique », mais un rapport d’exploitation du système technique, dépendant du rapport de propriété, en l’occurrence privée.

 

[5] La consommation des habitants génère une activité économique propre à la ville (commerces, services).

 

[6] Maladies, accidents, mortalité

 

[7] Début du « code du travail », que la loi Macron vise à contourner pour ne pas dire détruire.

 

[8] La gentrification (anglicisme créé à partir de gentry, « petite noblesse »), ou embourgeoisement urbain, est un phénomène urbain par lequel des arrivants plus aisés s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure.

 

[9] D’où les Nationalisations, la sécurité sociale, le plan, les services publics

 

[10] Logement, Transports, Education, Formation, Santé, Culture, activités sportives, loisirs etc…

 

[11] L’Homme qui rit

 

[12] Dotation Globale de Fonctionnement.

 

[13] « Les Villes privées, Utopie du XXIème siècle » /Les Echos du 31 Mars 2015

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 08:55

 

J’ai failli me faire avoir sur le blog de Paul Jorion. Dans un billet invité intitulé Plaidoyer sarcastique mais néanmoins argumenté pour le remplacement de la Troïka par une autorité de curatelle, d’un certain Georges Lagarde, il est question d’instaurer au niveau de l’Union européenne une autorité de curatelle à la place de la Troïka qui aurait « pour fonction d’assurer, après décision d’une Cour Européenne des Tutelles, la protection de tout gouvernement national dont les décisions (1) ne seraient pas conformes aux Traités ou (2) iraient à l’encontre des décisions du Conseil ou de la Commission ou (3) feraient obstacle à l’action de la Banque Centrale Européenne. »

 

Vote toujours, tu m’intéresses !

 

Les gouvernements mis ainsi sous tutelle conserveraient leur souveraineté pleine et entière (merci pour eux !) à l’exception des budgets, des impôts, des privatisations qui seraient soumis à l’autorité de tutelle et – dans l’intérêt de l’Union européenne – devraient impérativement suivre les recommandations de l’Autorité de tutelle. « Depuis la déclaration de Jyrki Katainen vice-président de la Commission européenne : « We don’t change policies depending on elections», qui reprend sous une forme concise et limpide d’autres déclarations allant dans le même sens, il est devenu clair que, de quelques tendances qu’ils soient, les programmes politiques déraisonnables, populistes et extrémistes ne sont pas compatibles avec les règles de l’Union. Dans un ensemble qui compte pas loin d’une trentaine de membres, les revirements électoraux trop fréquents et les gouvernements instables auxquels ils conduisent n’ont plus leur place et ce d’autant plus que cette instabilité risque de mettre en péril la monnaie unique, résultat des efforts et des sacrifices de tous. »

 

En clair, vote toujours, tu m’intéresses !

 

Il est précisé en outre : « Seuls des programmes politiques conformes aux traités et tenant compte de manière réaliste du principe de suppléance comme du principe de subsidiarité peuvent permettre un fonctionnement harmonieux des institutions et assurer la stabilité indispensable à la cohérence d’un ensemble européen attaché à sa monnaie commune. »

 

En clair, pas question de changer quoi que ce soit : une décision européenne est souveraine et le peuple doit s’y soumettre.

 

L’Autorité de tutelle serait bien plus efficace que la Troïka et l’on ne s’enliserait pas dans des discussions sans fin.

 

En clair, Zum befehl !

 

Et pour finir : « Les membres de cette Cour Européenne des Tutelles, inamovibles comme ceux de la Cour Suprême, devraient être choisis par la Commission sur proposition du Conseil. Ainsi, libérés de toute contrainte électorale, ils seraient en mesure de protéger contre eux-mêmes les pays qui seraient confiés à l’ACT (Autorité de tutelle) afin de les guider sur la voie la plus efficace: la compétitivité, la croissance, l’équilibre financier et finalement le remboursement de la dette qui assurerait la pérennité de l’euro. »

 

Ce serait évidemment la fin de la démocratie si on ajoute cette nouvelle institution, bien que, en gros, c’est déjà le cas avec la Troïka qui s’appelle désormais « le groupe des experts de Bruxelles » qui « règne » sur la Grèce comme on sait, mais aussi sur l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande. La France est menacée. Mais la troïka n’est pas une institution. Ce que ce « papier » propose est tout simplement d’institutionnaliser celle-ci.

 

J’ai failli marcher, car cette proposition est un canular. Heureusement ! Mais, reconnaissez qu’il est vraisemblable puisque la doctrine actuelle de la Commission est de ne pas changer sa politique en dépit d’élections nationales. Et les gouvernements nationaux qui sont le plus soumis à l’exécutif européen font de même : en dépit des résultats électoraux, on ne change pas de cap ! Vous avez entendu Hollande et Valls après la raclée des élections départementales.

 

La Troïka est toujours là !

 

Quant à la Grèce, le « groupe d’experts » fait tout pour saboter le gouvernement Tsipras. Dans le même blog de Paul Jorion – et cette fois-ci, ce n’est pas une blague – François Leclerc écrit : « Les mêmes hauts fonctionnaires de la Troïka qui désormais constituent le « groupe des experts de Bruxelles » s’érigent en censeurs pointilleux des propositions de réforme du gouvernement grec. Celles-ci ne seraient pas assez détaillées et crédibles prétendent-ils, ayant poursuivi durant tout le week-end une séance marathon de négociation en annonçant par avance qu’elle n’allait pas aboutir.

 

Ils ont la mémoire sélective, ayant oublié la fantaisie de leurs propres prévisions, notamment en termes de recettes des privatisations ou d’excédent budgétaire primaire. Mais le prétexte est tout trouvé pour continuer à mettre les dirigeants grecs à court d’expédients financiers sur des charbons ardents et pour les faire davantage reculer. Des informations contradictoires circulent à propos de l’état des négociations en cours, qu’il faut prendre avec des pincettes. On croit savoir que les négociateurs grecs ont reculé sur le chapitre des privatisations et de la taxe d’habitation, qu’ils voulaient supprimer et qu’ils maintiendraient. Mais qu’ils restent ferme à propos des modifications de la loi du travail, des coupes dans les salaires et les pensions, de l’âge du départ à la retraite et de la réforme de la sécurité sociale. »

 

Yanis Varoufakis à la réunion de l'Eurozone le 9 mars. Le loup dans la bergerie ! (montage Huffington Post)

Yanis Varoufakis à la réunion de l'Eurozone le 9 mars. Le loup dans la bergerie ! (montage Huffington Post)

 

En outre, la « Libre Belgique » de ce 30 mars révèle que Varoufakis, afin de relancer l’économie, a décrété que les PME qui avaient des retards considérables de paiements fiscaux, pouvaient étaler les remboursements dans le temps. Pas question, pour la Troïka ! Autrement dit, l’objectif réel est d’étrangler la Grèce.

 

Et à la tête de l’Union européenne, on ne se comprend plus. Ce n’est pas la faute des interprètes qui font des efforts considérables lors des « Sommets » européens, mais des différents « partenaires ». Non, c’est le résultat d’une volonté.

 

Une claire volonté de sévir

 

Le « Monde » du 29 mars publie un long reportage sur les négociations entre les institutions européennes, l’Allemagne et la Grèce. Ce « papier » ayant pour objet de démontrer la bonne volonté de « l’Europe » face à un gouvernement grec « d’extrême-gauche » décrit, si on le lit bien, la duplicité de la politique de l’Union européenne. On montre un Tsipras pusillanime et un Varoufakis arrogant, fantaisiste et incontrôlable. Or, la réalité est tout autre.

 

Dès l’arrivée au pouvoir de Syriza, tout avait déjà été fait pour l’empêcher de mettre en œuvre les réformes promises dans son programme électoral. La Grèce a dû débourser près de 6 milliards d’euros en mars, le 9 avril elle devra payer encore 450 millions et 1,4 milliard en en remboursements des bons du Trésor et puis 1 milliard le 17 avril. Ce rythme de remboursements imposé par la Troïka est impossible et n’a qu’un objectif : étouffer la Grèce pour coincer Tsipras.

 

Et n’oublions pas ce que l’on a appelé le « coup d’Etat financier » de l’ancien vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs et aujourd’hui gouverneur de la BCE, Mario Draghi de bloquer les liquidités pour les banques grecques, enlevant ainsi une source de liquidités pour la Grèce.

 

Mario Draghi continue à asseoir le pouvoir absolu des banques sur l'Union européenne.

Mario Draghi continue à asseoir le pouvoir absolu des banques sur l'Union européenne.

 

Cela a eu pour conséquence une fuite des capitaux qui a accru les difficultés au pays des Hellènes.

 

Le leitmotiv des dirigeants européens, Hollande en tête, est d’exiger du gouvernement d’Athènes qu’il respecte les règles. Or, est-ce respecter ces fameuses règles que de prendre des mesures carrément hostiles à l’égard d’un Etat membre en grave difficulté ?

 

N’est-ce pas pour provoquer le « Grexit », c’est-à-dire l’exclusion de la Grèce de la zone euro ? Wolfgang Schlaube, le ministre des Finances de Merkel, l’envisage, s’il ne le souhaite. Il affirme que les marchés ont déjà intégré cette éventualité.

 

En clair, tout cela a été bien mis au point. Il est impératif que Syriza morde la poussière. Une éventuelle réussite ferait effet de boule de neige en Espagne d’abord avec Podemos qui se présente comme la troisième force politique en Espagne et avec la kyrielle de mouvements divers comme « Tout autre chose » en Belgique qui a réussi à rassembler 17.000 personnes dimanche 29 mars à Bruxelles, en dépit d’un temps épouvantable.

 

"Tout Autre Chose" a réussi à rassembler 17.000 personnes à Bruxelles le 29 mars, en dépit d'un temps apouvantable : une volonté de changer et un tour de force.

"Tout Autre Chose" a réussi à rassembler 17.000 personnes à Bruxelles le 29 mars, en dépit d'un temps apouvantable : une volonté de changer et un tour de force.

 

La rhétorique d’extrême-gauche

 

La manière dont le « Monde » décrit cet acharnement des institutions européennes contre Syriza est un monument de duplicité : « Le paradoxe de cette nouvelle crise grecque, c’est que les sommes en jeu sont minimes au regard des précédentes [que la Grèce a dû rembourser]. Un, deux, dix, vingt milliards d’euros tout au plus, pour éviter à Athènes de rater la marche. Mais pendant deux mois de psychodrames, la crise a pris un tour irrationnel. » Le psychodrame et le « tour irrationnel » sont l’affrontement entre deux conceptions du monde. Et on ne se comprend pas. Ainsi, le commissaire européen aux Finances, le français Pierre Moscovici, commente : « L’une des difficultés, c’est aussi la différence de culture politique. Moi je connais un peu la rhétorique d’extrême-gauche. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde autour de la table. »

 

Pierre Moscovici, pur produit "hollandiste", n'aime pas la "rhétorique" de Yanis Varoufakis.

Pierre Moscovici, pur produit "hollandiste", n'aime pas la "rhétorique" de Yanis Varoufakis.

 

Varoufakis, économiste keynésien, professeur dans des universités américaines, d’extrême-gauche ? Non, un tempérament qui veut réellement changer les choses.

 

Et c’est ce que craignent les dirigeants européens, bien au-delà de la Grèce. Ambiance !

 

Pierre Verhas

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 10:44

Il est difficile de comprendre la crise que nous connaissons en Europe et en particulier la question grecque sans analyser l’évolution du système monétaire dans lequel nous vivons actuellement. Dans un billet invité du blog de Paul Jorion, l’économiste français Pierre Sarton du Jonchay donne une remarquable explication des événements que nous connaissons en synthétisant l’histoire économique et monétaire occidentale depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. (http://www.pauljorion.com/blog/2015/03/13/liquidite-monetaire-et-republique-federale-des-democraties-deurope-par-pierre-sarton-du-jonchay/ ) (1)

 

Pour bien appréhender la crise monétaire européenne, nous nous sommes inspirés de cet article en remontant le cours de l’histoire d’après-guerre en analysant les aléas de la construction européenne et prenant en compte les contradictions du capitalisme d’après-guerre.

 

La construction européenne qui a été lancée à la fin de la guerre par des intellectuels résistants en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux Pays Bas, en France avec en outre quelques écrivains et journalistes britanniques partait de l’idée d’associer les nations européennes dans une structure démocratique supranationale pour empêcher d’éventuelles nouvelles guerres qui ensanglanteraient le continent européen.

 

Albert Camus fut un des intellectuels qui comprit que pour assurer la paix en Europe, il fallait une union démocratique fédérale.

Albert Camus fut un des intellectuels qui comprit que pour assurer la paix en Europe, il fallait une union démocratique fédérale.

 

Cependant, la division du monde et particulièrement du continent européen en deux blocs séparés par un « rideau de fer » mit à mal cette idée. En effet, d’Europe il ne pouvait en être question que dans sa partie occidentale. Etant donné la rivalité entre les USA et l’URSS, étant donné surtout deux systèmes politiques et économiques antagonistes – le capitalisme libéral et le communisme socialiste – l’idée d’une union par-dessus le rideau de fer relevait désormais de l’utopie. Il n’était pas question non plus d’y associer l’Espagne et le Portugal qui se trouvaient toujours sous le joug de régimes fascistes. La Grèce était dans un état de quasi guerre civile et la Yougoslavie était un régime communiste mais indépendant de l’URSS. L’Autriche restait neutre et les pays scandinaves n’étaient pas candidats à l’adhésion à une union européenne.

 

Aussi, ce furent deux chrétiens de droite et un social-démocrate droitier belge – l’Italien de Gasperi, le français Schuman et le belge Spaak – ainsi qu’un homme d’affaires français – Jean Monnet – qui mirent sur pied ce qu’on a appelé le Marché commun, officiellement la Communauté économique européenne, après la CECA et l’Euratom. Cette union entre six pays – la France, la RFA, l’Italie et le Benelux – était essentiellement économique. Elle était une union douanière et assurait la libre circulation entre les marchandises et les capitaux entre les six pays. Le Traité qui la scellait – le Traité de Rome de 1957 – contenait les germes d’une Europe libérale, notamment en instaurant comme règle de base la « concurrence libre et non faussée ». Dès le départ, s’est scellée une alliance entre le capital et le politique dans la construction européenne où le capital assura sa domination.

 

Robert Schuman, ancien ministre de Pétain et Jean Monnet, marchand de cognac construisirent l'Europe du capital et non l'embryon d'une union politique.

Robert Schuman, ancien ministre de Pétain et Jean Monnet, marchand de cognac construisirent l'Europe du capital et non l'embryon d'une union politique.

 

En effet, la partie « politique » des institutions européennes était rudimentaire : un Parlement européen non élu au suffrage universel – il ne l’a été qu’en 1979 – et un gouvernement supranational dont les membres étaient nommés par les Etats : la Commission qui a aujourd’hui le statut de gendarme du néolibéralisme européen. C’était le Conseil des Ministres, c’est-à-dire les Ministres des Affaires étrangères des six Etats membres qui étaient les réels dirigeants de la CEE. Depuis Mitterrand, c’est le Conseil européen qui dirige l’Union européenne. Il a un président permanent désigné pour quatre ans en application du Traité de Lisbonne.

 

Les progrès dans l’union politique ne se sont faits que lorsqu’il s’agissait d’assurer l’intérêt du capital sur le continent. Ainsi, une première crise eut lieu en 1965 lorsque la France alors présidée par de Gaulle refusa l’entrée de la Grande Bretagne dans la CEE. Le général craignait que l’Angleterre ne serve de « cheval de Troie » de l’Amérique et impose son modèle anglo-saxon. Après la disparition de de Gaulle, en 1973, son successeur, Georges Pompidou, leva le veto français et l’Europe du Marché commun s’élargit à neuf membres en y joignant l’Angleterre, l’Irlande et le Danemark.

 

Par après, l’élargissement s’est fait au gré des évolutions politiques, comme la fin du fascisme au Portugal et en Espagne, la chute des colonels en Grèce, vers les pays du Sud de l’Europe pour finir par se trouver à douze lors de l’élaboration de l’Acte unique et des négociations sur ce qui allait devenir le traité de Maastricht en 1992.

 

Si la CEE n’a pas connu un renforcement politique institutionnel depuis sa fondation, elle a par contre été à la base d’un profond bouleversement économique dans le système capitaliste libéral.

 

Et c’est la monnaie qui est à la base de ces changements.

 

Le hold up de Nixon

 

En 1971, le président américain Nixon décida unilatéralement de supprimer la convertibilité du dollar en or – le prix en était fixé à 35 pour une once – rompant ainsi les accords de Bretton Woods qui avaient été mis au point par John Maynard Keynes à la fin de la Seconde guerre mondiale et qui assurèrent jusqu’à ce moment la stabilité monétaire dans l’ensemble du monde capitaliste et qui fut aussi un facteur majeur dans la période de relative prospérité qu’on a appelé « les Trente glorieuses ».

 

Richard Nixon fut à l'origine de la crise monétaire mondiale.

Richard Nixon fut à l'origine de la crise monétaire mondiale.

 

En effet, la dette des Etats-Unis était devenue intenable, suite notamment à la guerre du Vietnam et à la course aux armements. L’Allemagne occidentale et le Japon grâce au plan Marshall ont connu un redressement spectaculaire après leur défaite et les destructions subies et sont dès lors devenu les plus grands exportateurs et disposaient d’un excédent considérable dans leur balance commerciale. Comme l’écrit Pierre Sarton de Jonchay : « Accumulant des réserves de change sous forme de titres de créance sur le Trésor Fédéral des États-Unis, l’Allemagne et le Japon s’étaient engagés dans le rachat des réserves d’or de la Réserve Fédérale afin de se débarrasser de la dette publique étatsunienne qui ne leur paraissait pas sûre. »

 

Et voici ce qu’écrit à ce sujet Yanis Varoufakis sur son blog le 15 mars 2015 : « En mars 1971, alors que l’Europe se préparait à faire face au Choc Nixon et commençait à projeter une union monétaire européenne plus proche de l’étalon or que du système de Bretton Woods qui partait en lambeaux, l’économiste de Cambridge, Nicholas Kaldor (2), écrivit la chose suivante dans un article publié dans The New Statesman :

 

« …C’est une dangereuse erreur de croire qu’une union économique et monétaire peut précéder une union politique, ou qu’elle agira (selon les termes du rapport Werner)(3) ‘comme un catalyseur pour l’évolution vers une union politique dont, à long terme, elle ne pourra se passer pour fonctionner.’ Car si la création d’une union monétaire et d’un contrôle communautaire sur les budgets nationaux engendre des pressions qui entraînent l’écroulement du système tout entier, il empêchera le développement d’une union politique, au lieu de la promouvoir. »

 

Malheureusement, l’avertissement prophétique de Kaldor fut ignoré et remplacé par un optimisme touchant selon lequel l’union monétaire forgerait des liens plus forts entre les nations européennes et que, à la suite de grandes crises du secteur financier (comme celle des années 2000), les circonstances forceraient les dirigeants européens à mettre en place l’union politique qui avait toujours été nécessaire.

 

C’est ainsi que, à une époque ou l’Amérique était occupée à recycler les surplus d’autres pays à l’échelon planétaire, une sorte d’étalon or fut créé au sein de l’Europe, et fit couler un mur de capital vers Wall Street, nourrissant la financiarisation et la production privée d’argent à grande échelle à travers le monde – les français et les allemands se précipitant pour prendre part à la chose avec enthousiasme. »

 

Ainsi, on s’est trouvé pour la première fois dans une situation similaire à celle qu’on a connue plus tard lors de la crise financière de 2008. On a commencé à créer de la fausse monnaie : les banques comptabilisent comme dépôts de monnaie les titres de créances à des emprunteurs solvables.

 

Or, qu’est-ce qu’être « solvable » ? Il n’existe aucune définition objective et communément admise de la solvabilité en la matière. Il s’agit donc d’une interprétation absolument libre, donc arbitraire.

 

Résultat : les Etats-Unis continuèrent à émettre et à exporter de la dette fédérale. Et c’est la City londonienne qui participa activement à cette opération : ils émettaient « des titres de dette et des dépôts en dollar sans justifier objectivement de la solvabilité des emprunteurs et des déposants internationaux protégés par le secret bancaire. » En clair, tout le monde s’endettait sans se soucier de l’avenir et particulièrement les pays les plus faibles, comme la Grèce qui, après les colonels, était dirigée en alternance par la famille de « gauche » Papandréou et la famille de « droite » Caramanlis.

 

L’Europe en paya les pots cassés. Elle introduisit le serpent monétaire européen qui échoua lamentablement et puis le système monétaire européen qui est l’ancêtre de l’Euro, mais elle ne parvint pas à négocier un nouvel ordre monétaire international après l’élimination des accords de Bretton Woods.

 

Par après, la chute du mur de Berlin et la réunification allemande permirent à l’Allemagne de se reconstituer comme principale puissance au centre de l’Europe avec la complicité évidente de la France.

 

La chute du Mur de Berlin, à l'origine de la réunification allemande, déséquilibra l'Europe.

La chute du Mur de Berlin, à l'origine de la réunification allemande, déséquilibra l'Europe.

 

Cette réunification à marche forcée provoqua une rupture d’équilibre au sein de l’Europe continentale qui, désormais, compte une seule puissance à même de dicter sa loi aux autres Etats membres. Ainsi, l’idée d’une Europe fédérale dirigée par une démocratie supranationale est morte. C’est désormais un système intergouvernemental régi par le rapport de forces entre les différents Etats-membres. Cela ne résoudra évidemment rien. L’Europe ne parviendra pas à disposer d’un poids réel sur la scène internationale malgré sa richesse, son énorme marché, une puissance militaire non négligeable si on rassemble toutes ses armées. On le voit entre autres au Moyen Orient.

 

Il y a en outre un aspect – et c’est un choc considérable dans l’histoire dont on ne mesure pas encore l’ampleur : pour la première fois, une monnaie a été créée sans autorité étatique.

 

L’Europe sous l’impulsion de François Mitterrand adopta la vision monétariste libérale – en cela, le philosophe Michel Onfray a parfaitement raison quand il dénonce une gauche devenue libérale depuis 1983 – à savoir se financer sur le marché privé extérieur, au lieu d’avoir le courage politique de financer les réformes sociales par la fiscalité. Cela a non seulement paralysé la France, considérablement accru sa dette publique et, on le vit aujourd’hui, abrogé les réformes sociales des années 1980.

 

François Mitterrand imposa le monétarisme libéral à l'Union européenne.

François Mitterrand imposa le monétarisme libéral à l'Union européenne.

 

L’Allemagne, elle, vu ses colossaux excédents de liquidités internationales et son système bancaire similaire à celui des USA pouvait se permettre de laisser la parité extérieure du deutsche mark aux seules banques et grandes transnationales allemandes.

 

Donc, la monnaie allemande n’était plus dirigée par l’Etat, mais en quelque sorte privatisée. Pour la première fois, un Etat renonçait à sa première fonction régalienne : battre monnaie.

 

Et c’est sur cette base que l’Euro a été constitué. Une banque privée indépendante – la Banque centrale européenne – le gère et toutes les banques bénéficient d’une totale indépendance dans l’émission des crédits. Elles sont seules maîtres de leur propre réglementation. Et il n’y a aucune institution politique de contrôle face à la BCE. Jamais, dans l’histoire, le politique n’a fait un tel renoncement ! L’Europe politique tant rêvée par les militants européens n’existera donc jamais. Et les Etats nations membres de l’Eurozone sont réduits à l’impuissance.

 

En outre, le traité de Maastricht interdit désormais tout changement : la BCE ne peut prêter directement aux Etats membres et il est interdit d’aider un Etat membre qui serait en difficulté. Rien que par ces dispositions, l’Europe qui nous fut tant vantée est désormais enterrée.

 

Prenons un exemple : on se souvient de la dénonciation des procédés de la BCE à l’égard des Etats-membres de l’Eurozone par Michel Rocard, ancien Premier ministre de la France et Pierre Larrouturou, économiste à l’époque conseiller au PS français. Le 2 janvier 2012, ils signaient une tribune désormais fameuse intitulée : « Pourquoi faut-il que les Etats paient 600 fois plus que les banques ? » Ils posaient les questions suivantes : « Est-il normal que, en cas de crise, les banques privées, qui se financent habituellement à 1 % auprès des banques centrales, puissent bénéficier de taux à 0,01 %, mais que, en cas de crise, certains Etats soient obligés au contraire de payer des taux 600 ou 800 fois plus élevés ? "Etre gouverné par l'argent organisé est aussi dangereux que par le crime organisé", affirmait Roosevelt. Il avait raison. Nous sommes en train de vivre une crise du capitalisme dérégulé qui peut être suicidaire pour notre civilisation. Comme l'écrivent Edgar Morin et Stéphane Hessel dans Le Chemin de l'espérance (Fayard, 2011), nos sociétés doivent choisir : la métamorphose ou la mort ?

 

Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour ouvrir les yeux ? Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour comprendre la gravité de la crise et choisir ensemble la métamorphose, avant que nos sociétés ne se disloquent ? Nous n'avons pas la possibilité ici de développer les dix ou quinze réformes concrètes qui rendraient possible cette métamorphose. Nous voulons seulement montrer qu'il est possible de donner tort à Paul Krugman quand il explique que l'Europe s'enferme dans une "spirale de la mort". Comment donner de l'oxygène à nos finances publiques ? Comment agir sans modifier les traités, ce qui demandera des mois de travail et deviendra impossible si l'Europe est de plus en plus détestée par les peuples ? »

 

Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont signé un ouvrage en commun. Ils ont vainement espéré faire changer le PS français.

Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont signé un ouvrage en commun. Ils ont vainement espéré faire changer le PS français.

 

Ces propos pourraient être encore tenus aujourd’hui. Avoir confié la gestion de la monnaie, c’est-à-dire des échanges et du contrôle des richesses, aux seules banques privées relève de la folie. Pourtant, nul ne sait qui sera le psychiatre et encore moins quelle sera sa thérapie. Les banques – et surtout les plus puissantes d’entre elles – sont les seuls maîtres à bord.

 

Et les gouvernements les favorisèrent. Ainsi, Clinton fit supprimer l’obligation de séparation des banques d’affaires et des banques de dépôts qui avait été imposée après la crise de 1929. Les banques américaines disposaient dès lors d’une totale liberté de manœuvre.

 

La crise des subprimes de 2008 n’a fait que confirmer ces aberrations : des banques tout à fait irresponsables prêtaient des sommes colossales à des ménages insolvables en parfaite connaissance de cause et se payaient, une fois les emprunteurs en défaut, sur les immeubles qu’ils avaient achetés grâce à leurs emprunts. Et les mêmes banques, par l’intermédiaire d’agents immobiliers, les revendaient en contractant des emprunts à d’autres ménages tout aussi insolvables. Cela fonctionna tant que le marché immobilier montait aux USA. En outre, les banques « titrisaient » les actifs prêtés qu’elles revendaient à d’autres banques aux Etats-Unis comme à l’étranger. Une fois de plus, la fausse monnaie !

 

Ainsi, quand la « bulle » immobilière éclata, la crise devint mondiale. Un nombre considérable de banques – et non des moindres – furent fragilisées du fait qu’elles avaient acheté ces titres pourris pudiquement appelés « actifs toxiques ». Et les Etats durent intervenir pour renflouer les banques. Résultat : ils s’endettèrent en aidant les mêmes banques auxquelles ils empruntaient !

 

La faillite des Etats de la zone Euro

 

Pierre Sarton du Jonchay qui est loin d’être un gauchiste radical écrit : « La crise des subprimes n’est rien d’autre que l’effondrement d’une civilisation parasitée par les élites qui devaient la servir. Les mécanismes bancaires, juridiques, financiers et politiques sont sciemment utilisés pour enfumer les gens. Dès 2010, les États de la zone euro se sont trouvés en faillite par l’explosion des dettes publiques contractées pour relever les banques. Au lieu de reconnaître qu’il avait perdu par erreur ou négligence, le contrôle de la finance et de la monnaie, le gouvernement français et sa haute administration s’est jeté avec les féodaux d’Allemagne sur la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande pour forcer le remboursement de dettes constitutionnellement et moralement illégales, parce que dépourvues de toute contrepartie économique réelle. »

 

Et d’un autre côté, les Etats durent adopter des drastiques mesures d’austérité pour abaisser la dette contractée envers les banques que l’Etat avait sauvées. Ce n’est d’ailleurs pas terminé, puisque – c’est le cas pour la Belgique – l’Etat a accordé sa garantie pour éviter la faillite de certaines banques dont la plus connue d’entre elles, Dexia.

 

L’Union européenne et ses Etats membres se trouvent dès lors dans un cercle vicieux. C’est un de ces Etats qui pose le plus de soucis au « système » : la Grèce. Si pour la plupart des Etats membres de la zone Euro, furent plus ou moins appliquées les conditions les plus draconiennes prévues par le traité de Maastricht (les 3 % de déficit budgétaire, les 60 % de la dette par rapport au PIB, etc.), on fit exception pour la Grèce, alors qu’elle n’aurait pas dû être admise. Ce sont les milieux d’affaires et les armateurs grecs qui firent pression. Ainsi, ils pouvaient placer leur argent dans les banques françaises et allemandes.

 

Notons au passage qu’on a fait également exception pendant quelques années pour l’Allemagne et la France qui ne parvenaient pas à se conformer aux fameux « critères de Maastricht ».

 

En plus, le rôle de Goldman Sachs, la plus puissante banque du monde, qui a profité de la crise des subprimes pour se positionner en n° 1 est pour le moins étrange : elle a aidé le gouvernement grec à trafiquer ses comptes publics en vue de tromper l’Union européenne. Et, comme par hasard, le n° 2 de cette banque pour l’Europe s’est retrouvé quelques années plus tard à la tête de la BCE. Personne n’était au courant ? « Toute la haute administration française était informée de ces réalités. Le parti socialiste, la droite et les centristes ont célébré l’entrée de la Grèce dans la zone euro alors qu’ils avaient été explicitement avertis de l’anéantissement fiscal qui en résulterait pour l’État grec. » Ainsi parle d’expérience Pierre Sarton de Jonchay puisqu’il était à l’époque consultant pour une institution financière qui a travaillé à l’entrée de la Grèce dans la zone Euro.

 

L’Allemagne et la France ont ainsi détruit la société grecque en proposant aux oligarchies grecques de partager la même monnaie et la même parité de change internationale, sans tenir compte des particularités locales. Par l’euro, la convertibilité extérieure de la monnaie des Grecs n’a plus été fixée en fonction de l’offre et de la demande en travail grec mais en fonction des objectifs de rentabilité du capital industriel allemand et du capital politico-financier français. Par la libre circulation du capital en euro, les recettes fiscales grecques ont été siphonnées au profit de cette oligarchie internationale. « Le financement de la solidarité et des dépenses communes entre les citoyens grecs et entre les citoyens européens a été capturé par la banque libérale hors sol déconnectée du droit concret de la responsabilité personnelle, étatique et politique. » L’explosion des dettes publiques est impossible à maîtriser dans la zone euro à cause de la destruction des États nationaux et à cause de l’inexistence d’une souveraineté politique commune, car on n’a pas remplacé la souveraineté des Etats-membres par une souveraineté supranationale européenne comme le voulait le projet d’Europe fédérale. Ce sont donc les banques qui ont désormais ces pouvoirs et elles ne sont pas prêtes à les partager.

 

Tout cela a totalement désorganisé la société grecque, mais aussi celles d’autres pays du Sud de l’Europe comme l’Espagne et la Portugal et n’oublions pas que l’Italie fut quasi placée sous tutelle de la Commission européenne en ayant imposé un Mario Monti, technocrate européen et ancien commissaire, à la tête du gouvernement. Ce fut un lamentable échec et les électeurs italiens ont envoyé un cinglant désaveu à Monti.

 

Mario Monti fut la marionnette de la Commission européenne et de la BCE.

Mario Monti fut la marionnette de la Commission européenne et de la BCE.

 

Le libéralisme ne cesse d’échouer avec de terribles conséquences sociales et humaines.

 

Le paradoxe libéral

 

Nous sommes ici devant un curieux paradoxe : le libéralisme qui prône l’individualisme quasi absolu par le rejet de toute autorité publique économique et politique – dans le cas des « libéraux libertaires – est en fait le pire des collectivismes.

 

Son « individualisme » ne consiste pas en une pensée prônant l’épanouissement de l’individu dans la société, mais l’atomisation de celui-ci en tuant ainsi toutes les solidarités. Pierre Sarton écrit : « L’idéologie mécaniste libérale méconnaît radicalement la singularité, la responsabilité, la liberté et l’unicité des personnes. Par la propagande consumériste, les puissants et les sachants du nominalisme enferment toute altérité dans leurs représentations et leurs modèles. L’autre qui ne parle pas, ne pense pas et n’agit pas dans la norme de la compétition pour le paraître et l’accumulation est mis au ban des marchés du travail et du capital. Le financiarisme a besoin de dettes nominales pour émettre de la monnaie en dehors de la réalité objective du travail au service des besoins humains. Les gens sont forcés de s’endetter par la dévalorisation de leur travail et la survalorisation des biens et services qu’ils ne produisent pas eux-mêmes. Cette dissociation de la personne entre son offre et sa demande s’opère par la manipulation privée de la convertibilité des monnaies et la destruction des souverainetés sociales et politiques. »

 

Le nominalisme est une pensée qui confond le discours et la réalité. Il fut élaboré par le philosophe économiste Schumpeter (1883 – 1950) qui a largement influencé la pensée libérale. « S’il est nécessaire de nommer la réalité pour lui accorder un prix, le prix ne fait pas la réalité. Le nominalisme financier qui fonde aujourd’hui l’émission monétaire fait croire que la répétition du prix dans plusieurs comptes bancaires augmente d’autant la réalité de l’objet sous-jacent. Cette répétition n’a pas d’autre conséquence que de multiplier les droits sur un même objet à l’insu de son propriétaire légitime. »

 

En clair, on jette de la poudre aux yeux pour mieux nous flouer !

 

En tuant toutes les solidarités, en endettant les Etats et les ménages, la finance assied son pouvoir totalitaire. Et c’est ce qu’il se passe en Grèce.

 

La troïka a contribué à détruire le tissu de la société grecque. Non seulement, par des réductions salariales d’une ampleur exceptionnelle, mais aussi par le démantèlement de tous les services publics, la privatisation des joyaux du pays des Hellènes – c’est-à-dire leur vente au rabais à l’oligarchie financière – comme conditions à octroyer des prêts indispensables pour disposer de liquidités, mais qui seront impossibles à rembourser, la Grèce est totalement entravée et subit en plus la destruction de l’Etat social.

 

Un exemple ? On se rappelle que le gouvernement grec avait fermé de force une chaîne de TV publique où étaient tenus des propos peu « orthodoxes ». Une société s’est constituée pour privatiser l’ensemble de la TV publique. Une des premières mesures qu’elle a prise fut d’abroger la convention collective du secteur audiovisuel pour la remplacer par une convention d’entreprise. Résultat, les salaires ont été diminués de 40 % ! Et cette société n’a fait que suivre une des mesures préconisées par la troïka : remplacer les conventions collectives sectorielles par des conventions d’entreprise.

 

En plus, la troïka prêta à la Grèce des sommes colossales pour se renflouer avec comme résultat un accroissement considérable de la dette grecque depuis 2010.

 

Syriza a compris que pour sortir de ce carcan, il fallait à tout prix mettre fin à cette frénésie de prêts aussi inutiles qu’onéreux en se basant sur l’économie réelle. Par les politiques de restrictions budgétaires imposées par la troïka, les comptes primaires de l’Etat grec retrouvèrent l’équilibre et dégagent même un excédent. Mais à quel prix ! Celui d’une austérité qui a ruiné le peuple grec, jeté des milliers de personnes dans la misère, détruit l’infrastructure publique du pays. Mais, cette dimension là indiffère les tenants de « l’orthodoxie » économique.

 

Les élections de janvier 2015 avec la victoire de Syriza promettaient de changer de cap. Son programme consistait à tenter de sauver l’économie et l’Etat social en se basant sur l’économie réelle. Pour cela, bien sûr, il fallait renégocier la dette.

 

Insupportable pour l’oligarchie européenne ! Aider Syriza à réussir reviendrait à désavouer la politique qu’ils mènent à coups de baguette depuis cinq ans ! Et puis, il y a risque de contagion. Regardez Podemos en Espagne.

 

Aussi, il n’y avait qu’une seule possibilité : comme Carthage en 149 avant notre ère, Syriza doit être détruite.

 

Delenda est Syriza !

 

L’oligarchie ne supporte pas la contestation. Il n’est pas question que le nouveau gouvernement puisse mener la politique pour laquelle il a été largement élu. Dès l’arrivée au pouvoir de Syriza, des blocages ont été mis en place au sein de l’Eurogroupe et à la BCE.

 

Certains vont jusqu’à penser que Samaras, l’ancien Premier ministre, a volontairement sabordé son gouvernement sachant qu’en cas d’élections anticipées, Syriza l’emporterait. Or, la troïka avait établi à peu près en même temps un échéancier de la dette qui rend impossible toute action du nouveau pouvoir.

 

Antonis Samaras (à droite) pratiqua la politique de la terre brûlée.

Antonis Samaras (à droite) pratiqua la politique de la terre brûlée.

 

Syriza a obtenu pratiquement la majorité absolue et a dû s’allier avec un parti de droite nationaliste, ce qui affaiblit son poids politique. Varoufakis a carrément été envoyé en kamikaze auprès de l’Eurogroupe. On connaît la suite : il s’est heurté à son président qui a succédé à Juncker, le social-démocrate hollandais Jeroen Djisselbloem. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis tentent d’amadouer Berlin en essayant des alliances avec la France, l’Espagne et le Portugal. Rien n’y fit. Hollande – comme à son habitude – ne bougea pas et bien qu’il tente de se faire passer comme arbitre entre Athènes et Berlin, il s’inclinera devant les diktats de Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand. Du côté espagnol et portugais, ces pays se trouvant dans une situation similaire à celle de la Grèce, ce fut une fin de non recevoir. Les conservateurs méditerranéens s’alignent sur l’ordolibéralisme allemand.

 

Pour Pierre Sarton du Jochay : « Le gouvernement Syriza demande à proportionner ses remboursements de dette publique aux rentrées fiscales effectives de l’État grec et à l’excédent primaire après dépenses essentielles du vivre ensemble grec. La Grèce demande le minimum constitutionnel et juridique inscrit dans les traités européens. Après sept ans d’effondrement dans l’anarchie financière, les tergiversations des gouvernements allemand et français sont irrationnelles et criminelles. Un tout petit effort de réalisme financier débouche sur le constat d’impossibilité systémique de la circulation équitable du capital hors du contrôle de l’État de droit commun. La parité de un euro allemand pour un euro grec est parfaitement imbécile : elle incite les Grecs à ne pas investir dans leur propre développement pour que les banques commerciales aient intérêt à spéculer sur la faillite de la BCE et de ses États actionnaires obligés de maintenir la Grèce en survie monétaire artificielle. »

 

Ainsi isolée, la Grèce dispose de très peu de marge de manœuvre.

 

Les échéances sont là. Jusqu’à présent, le gouvernement Tsipras a remboursé au FMI, 365 millions d’Euros, cependant il doit rembourser au même FMI, 2 milliards d’Euros pour la fin mars. Cet échéancier est insupportable, pourtant Varoufakis s’est engagé à honorer prioritairement la dette à l’égard du FMI. Pour quelles raisons ? La première est qu’il estime que la Grèce ne doit pas être le seul pays à ne pas remplir ses engagements vis-à-vis de cette institution. La seconde est que son pays n’a aucun pouvoir sur le Fonds Monétaire International, tandis qu’il dispose du droit de veto dans les institutions européennes et qu’il a même une capacité de chantage : ce n’est pas pour rien qu’Athènes menace de lâcher les immigrés africains et moyen-orientaux qui arrivent en masse. En ce domaine aussi, où se trouve la solidarité européenne ?

 

L'échéancier de la dette grecque montre que le mois de mars est le plus dur ! Est-ce un hasard ? En bleu, les remboursements au FMI, en rouge à l'Eurosystem.

L'échéancier de la dette grecque montre que le mois de mars est le plus dur ! Est-ce un hasard ? En bleu, les remboursements au FMI, en rouge à l'Eurosystem.

 

Le monstre froid de la cupidité

 

Ce fameux échéancier qui a été modifié juste avant les élections de janvier 2015 n’a-t-il pas été élaboré dans le but d’empêcher toute action de la part du nouveau pouvoir ? Et on sait au moins une chose : le gouvernement de droite d’Antonis Samaras a épuisé toutes les réserves budgétaires et les facilités financières du gouvernement avant de quitter le pouvoir, pratiquant une politique de la terre brûlée. Ainsi, alors que le gouvernement grec s’était vu accorder la possibilité de pouvoir émettre 15 milliards d’euros de bons du trésor par la banque centrale européenne, le gouvernement précédent a utilisé toutes ces lignes budgétaires avant de partir, laissant le gouvernement de Syriza sans aucun recours financier.

 

Les Européens étaient forcément au courant et ont laissé faire. Ainsi, si Syriza échoue, les libéraux monétaristes européens auront tout fait pour qu’il en soit ainsi !

 

Que va-t-il se passer ? On ne peut encore rien prévoir. Mais, en tout cas, rien de bon, parce que les dirigeants de l’Union européenne s’obstinent dans leur politique qu’on peut qualifier de criminelle. Laissons la conclusion à Pierre Sarton du Jonchay : « La faillite des élites gouvernantes est philosophique, intellectuelle et morale. Comme la liquidité de l’euro repose uniquement sur des rapports de force idéologique, la crise des dettes s’est muée en guerre de religion. Ceux qui veulent vivre en paix bienveillante avec leurs concitoyens, leurs contreparties commerciales ou leurs collègues de travail multinationaux n’ont plus d’autre recours que de se coaliser en marge de la loi officielle pour envoyer en prison ou en asile psychiatrique tout ce qui ressemble à un chefaillon pris par la pulsion de l’argent, du pouvoir, ou de la médiacratie. La mort injuste et violente va frapper indifféremment les crapules et les gens honnêtes. Le monstre froid de la cupidité aveugle est parti pour anéantir toutes les relations humaines et sociales jusqu’à ce que les gens de bonne foi ne trouvent le moyen de reconstituer des sociétés solidaires pour protéger leur vivre ensemble, et les règles de respect des personnes qu’il implique. »

 

Dans Mediapart du 14 mars 2015, Martine Orange constate : « Même s’il tente de sauver les apparences, le gouvernement de Syriza a engagé une course effrénée à l’argent pour éviter la faillite. Cette tension extrême se lit dans le rythme des mesures prises en quelques jours. En moins d’une semaine, le gouvernement a émis pour 2 milliards de billets de trésorerie, le seul moyen de financement qui lui est encore ouvert, a différé les paiements de ses fournisseurs et sous-traitants, a approché les filiales grecques des multinationales pour obtenir des crédits à court terme.

 

Jeudi 12 mars, le parlement a adopté une mesure de dernière extrémité : il a autorisé les fonds de pension et les entités publiques, qui ont des comptes à la banque de Grèce, à investir tout leur argent en obligations d’État. En d’autres termes, l’État fait main basse sur les réserves de la sécurité sociale et des caisses de retraite pour honorer ses échéances.

 

Ces mesures désespérées inquiètent de plus en plus, au fur et à mesure que l’Europe durcit sa position. Sans aide financière quasi immédiate, la Grèce peut se retrouver dans l’incapacité d’honorer une de ses échéances, ce qui la précipiterait en situation de faillite. « La Grèce est confrontée à une crise urgente de liquidité et se dirige vers un défaut partiel. Cela pourrait créer un précédent très dangereux », prévient l’économiste Lena Komileva de l’institut G+Economics. « La combinaison d’un trou de financement grandissant avec des obligations de remboursements croissantes fait que le gouvernement se retrouve sur la corde raide en mars. Et ce sera un plus grand défi encore en juillet et en août (la Grèce doit rembourser alors 6,8 milliards de prêts à la BCE - ndlr) », dit de son côté un ancien fonctionnaire européen au Guardian. »

 

Se rend-on compte que Tsipras est contraint d’utiliser les réserves de la sécurité sociale pour en sortir. Au risque de mettre le peuple grec sur la paille pour de bon. Cette situation est intenable. La mèche de la bombe est allumée. Quand va-t-elle exploser ?

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1)  Pierre Sarton du Jonchay est consultant en économie de la décision et en organisation financière depuis novembre 2008. Diplômé de l'École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales, il a mené depuis 1987 une carrière bancaire et financière en France. Il a travaillé sur l'analyse du risque financier souverain, la comptabilité financière, le contrôle des risques financiers, la négociation de la liquidité de marché, l'organisation et l'information financières, la prévention des conflits d'intérêt et la réglementation financière. Son expérience a débouché sur une recherche fondamentale sur les causes et les issues de la crise financière en cours. Il propose une reformulation de la théorie politique de l'économie, de la finance et du prix sur le modèle aristotélicien actualisé de la valeur. La thèse est exposée dans un ouvrage paru en février 2011, Capital, crédit et monnaie dans la mondialisation, économie de vérité, L'Harmattan, Paris.

 

 

(2)  Nicholas Kaldor est un économiste britannique, né le 12 mai 1908 à Budapest et décédé le 30 septembre 1986 à Papworth Everard dans le Cambridgeshire. Il a été l'un des principaux auteurs du courant postkeynésien, théoricien des cycles économiques et conseiller de plusieurs gouvernements travaillistes au Royaume-Uni et dans d'autres pays. Polémiste de talent, il s'est également distingué par sa critique virulente de la synthèse néoclassique, puis de la « contre-révolution » monétariste et de son application au Royaume-Uni sous les gouvernements de Margaret Thatcher.

 

 

(3)  Le rapport Werner est un rapport élaboré par Pierre Werner et une commission à la demande des dirigeants des États membres de la CEE réunis lors du sommet de La Haye de 1969. Le rapport, publié le8 octobre 1970 proposait un modèle en trois étapes pour établir l'union économique et monétaire, en essayant de surmonter les différences entre les « monétaristes » et les « économistes » Le rapport proposait, en matière de politique monétaire, d’importants transferts de responsabilités des États membres vers la Communauté européenne.

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 13:57

La Justice entre les mains des grippe-sous

 

Nul n’ignore que la Justice belge fonctionne mal. Manque de magistrats, manque de personnel aux greffes, manque de locaux adéquat, sous-investissement en matière d’informatique, prisons vétustes et insalubres, personnel pénitentiaire sous-payé et j’en passe et des meilleures.

 

Mais, ainsi l’a décidé le gouvernement ultralibéral – extrême-droite flamande de Charles Michel : Il faut-faire-des-économies partout en sans discernement !

 

Ainsi, en octobre 2014, il a été décidé en Conseil des ministres que tous les départements sans exception doivent économiser 4 % en frais de personnel, 20 % en frais de fonctionnement et 22 % en crédits d’investissement.

 

La Justice belge n'est pas en meilleur état que son énorme palais à Bruxelles.

La Justice belge n'est pas en meilleur état que son énorme palais à Bruxelles.

 

Les « hauts » fonctionnaires de l’Inspection des finances ont remis une note cinglante aux ministres de la Justice Koen Geens (CD&V – chrétiens flamands) et du Budget Hervé Jamar (MR – libéraux francophones), où compare la gestion du département de la Justice à la Grèce ! Les méchants fonctionnaires tentent d'échapper aux mesures d'économies décidées par le gouvernement ! C’est ce que rapporte la Libre Belgique de mercredi 11 mars.

 

Dans sa note, l'Inspection des finances relève que le cabinet de la Justice a déposé sa « copie » en retard : après le 13 février. Oh ! Les vilains ! Et horresco referens, le projet déposé suppose une augmentation du budget de la Justice de 9,6%.

 

Alors, il faut se débarrasser de membres de personnels, fermer des services, fermer une prison – alors qu’on est en surpopulation financière –, ne pas payer les arriérés aux avocats pro deo, etc.

 

En clair, on voit où conduit l’orthodoxie budgétaire : à une Justice à deux vitesses, car non seulement les pro deo ne fonctionneront plus, mais l’Inspection des Finances suggère une augmentation des frais de Justice. Autrement dit, les laissés pour compte ne seront plus défendus et seuls les riches pourront ester !

 

Le journalisme cireur de pompes

 

Le quotidien de « référence » bruxellois « Le Soir » fait fort ces temps-ci. Mardi 10 mars, suite au refus du gouvernement de suivre l’accord dit « des dix » (représentants des organisations syndicales et du patronat) sur les prépensions, un certain Bernard Demonty signe l’éditorial du quotidien (anciennement) vespéral du titre : « Prépensions : une réforme équilibrée ». Il commence fort. Il écrit : « Le gouvernement a démontré qu’il pouvait entendre les objections émises par les patrons et les syndicats et en tenir compte. » Ensuite, M. Demonty décrit l’accord des « dix » qui remet en question l’obligation pour les prépensionnés de rechercher un emploi. Et il ajoute : « Le gouvernement, et la NV-A (nationalistes d’extrême-droite) en particulier aurait pu rejeter cet accord d’un revers de la main. Ce n’est pas le cas. » Ah bon ! Première nouvelle ! Mais si, selon le beau Bernard : « Et pour l’avenir, elle (la « suédoise », le surnom donné au gouvernement Michel) met en place un accompagnement personnalisé des prépensionnés ».

 

Cela signifie que le gouvernement n’a rien changé du tout. Il a ajouté une mesure qui ne signifie rien, c’est-à-dire de la poudre aux yeux. Et fort de son enthousiasme, M. Demonty n’a pas noté un élément essentiel : c’est la première fois dans l’histoire sociale de la Belgique qu’un gouvernement réforme un accord patrons – syndicats. C’est une grave atteinte à l’Etat social qui est justement basé sur la concertation entre le travail et le capital.

 

La CIA parle au « Soir ».

 

Mais non, nous n’en voulons pas au « Soir » ! Qu’allez-vous penser là ? Toujours est-il que dans sa livraison de vendredi 13 mars, on y lit l’interview de l’ancien patron de la CIA, David Petraeus qui défend bec et ongle la thèse des va-t-en-guerre néoconservateurs américains : le danger n’est pas Daesh que l’on finira par vaincre ; le danger c’est l’Iran et les milices chiites. Oh ! Il ne souhaite pas attaquer Téhéran tout de suite, mais il faudra un jour résoudre le problème.

 

David Petraeus du temps de sa splendeur

David Petraeus du temps de sa splendeur

 

Après la visite de Netanyahou au Congrès américain où il était aussi question de l’Iran, voici que Petraeus qui, bien que retraité, reste influent, met son grain de sel.

 

Si ce n’est pas affaiblir l’actuel président US en fin de mandat, Barack Obama, qui souhaite un accord avec l’Iran sur le nucléaire, c’est en tout cas bien essayé. Et il est dommage qu’un quotidien comme « Le Soir » qui s’est montré plus avisé dans le temps, participe, sans qu’il ne publie la moindre critique, à cette campagne.

 

Ils n’étaient pas « tous pourris », mais « tous » étaient atteints.

 

Les scandales qui touchent les deux plus grandes formations francophones belges, le MR (libéraux francophones au gouvernement) et le PS (socialistes francophones dans l’opposition) ont fait renaître dans la population, d’après « Le Soir » du 12 mars et la « Libre » du 13, le sentiment des politiciens « tous pourris ». Un peu facile !

 

Les deux bourgmestres et anciens ministres MR, De Decker et Kubla, éclaboussés par des affaires de gros sous.

Les deux bourgmestres et anciens ministres MR, De Decker et Kubla, éclaboussés par des affaires de gros sous.

 

On se retrouve dans la bien-pensance : culpabiliser la population qui considère - trop souvent à juste titre - que la classe politique est largement corrompue. Cela ressemble très fort à la phrase malheureuse de François Hollande qui attribue le succès du Front national à un « échec collectif ».

 

Autrement dit, la classe politique refuse de se remettre en question. Elle est trop souvent liée à de grands intérêts financiers, voire à des tentatives d’escroqueries. Une analyse rigoureuse est à faire : les liens entre le capital et le politique. L’affaire n’est pas seulement juridique, elle est essentiellement politique, en ce sens qu’il faut absolument changer le rapport de forces et rétablir l’indépendance du monde politique par rapport à celui du capital.

 

C’est une question fondamentale pour l’avenir de la démocratie et il est inutile de culpabiliser l’un ou l’autre. Mais, certes, comme disait de Gaulle : « Vaste programme ! ».

 

Une montre qui ne donne pas l’heure.

 

Notre ami Robert Falony dénonçait récemment la création par le capitalisme de besoins inutiles. En voici un : l’Apple watch, la nouvelle montre du géant informatique américain. Une montre, direz-vous ? Il n’y a rien de plus utile !

 

Le problème est que cette nouvelle montre donne tout sauf l’heure. Elle permet de se géolocaliser (bonjour la NSA), d’écouter de la musique, elle contient un ordinateur Apple, de photographier, etc. Bref, toutes les fonctions sauf la mesure du temps !

 

Morceaux d'humeur du 13 mars 2015

 

Et elle vaut 15.000 dollars. Du genre : « Si vous n’avez pas une Apple watch à 25 ans, vous avez raté votre vie ! ».

 

Le néolibéralisme n’est vraiment plus de notre temps !

 

Pierre Verhas

 

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