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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 09:28

 

Discours d’Alexis Tsipras au peuple grec

 

Dans la nuit de vendredi 26 juin à samedi 27, le Premier ministre grec a trouvé la meilleure solution pour sortir de l’impasse de négociations – chantage sur la dette grecque : le référendum.

 

Les « grands » de ce monde se gaussaient de ce jeune Premier ministre, de ce « gamin » qui rechignait à les suivre dans leur folie, qui n’acceptait pas la ruine de son pays et de son peuple au plus grand profit des grandes banques transnationales.

 

« Le gosse » leur a donné une leçon, une leçon de démocratie : Madame Lagarde, Monsieur Juncker, Monsieur Tusk, Madame Merkel, Monsieur Hollande, Monsieur Michel, Monsieur Rajoy, Monsieur Renzi, Monsieur Djijsselbloem, et tous les autres, la « récréation est vraiment finie ! » Le peuple grec décidera !

 

Il y a bien longtemps que l’on n’a plus entendu ce langage. Un référendum ! Un peuple qui choisit son destin ! C’est inconvenant, voyons ! Eh oui ! Mesdames et Messieurs, les bonnes habitudes ont un temps. Il faudra vous y faire.

 

Il est vrai que les référendums ne portent pas chance à l’Union européenne. Rappelez-vous 2005 et les « non » français et néerlandais au projet de traité constitutionnel, remis quatre ans après sur le tapis sous le nom de Traité de Lisbonne, ou technocratiquement parlant : TFUE, mais sans référendums, cette fois-ci. Rappelez-vous aussi que sous le calamiteux gouvernement grec de Papandréou qui avait eu une velléité de référendum vite oubliée après s’être copieusement fait enguirlander par Merkel et Sarkozy.

 

Ici, c’est autre chose : le référendum décidé par Alexis Tsipras fait partie de sa stratégie. Non – et il suffit de lire son discours – il n’est pas eurosceptique. Il parle même de « maison commune » remettant à l’ordre du jour le seul vrai projet de construction européenne : l’Europe de l’Atlantique à l’Oural d’un certain de Gaulle.

 

Et en remettant la démocratie dans le jeu, il offre enfin une boussole à l’Europe. Merci Alexis.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Alexis Tsipras s'adresant au peuple grec dans la nuit de vendredi 26 à samedi 27 juin

Alexis Tsipras s'adresant au peuple grec dans la nuit de vendredi 26 à samedi 27 juin

 

Nous avons livré un combat dans des conditions d’asphyxie financière inouïes pour aboutir à un accord viable qui mènerait à terme le mandat que nous avons reçu du peuple. Or on nous a demandé d’appliquer les politiques mémorandaires comme l’avaient fait nos prédécesseurs. Après cinq mois de négociations, nos partenaires en sont venus à nous poser un ultimatum, ce qui contrevient aux principes de l’UE et sape la relance de la société et de l’économie grecque. Ces propositions violent absolument les acquis européens. Leur but est l’humiliation de tout un peuple, et elles manifestent avant tout l’obsession du FMI pour une politique d’extrême austérité. L’objectif aujourd’hui est de mettre fin à la crise grecque de la dette publique. Notre responsabilité dans l’affirmation de la démocratie et de la souveraineté nationale est historique en ce jour, et cette responsabilité nous oblige à répondre à l’ultimatum en nous fondant sur la volonté du peuple grec. J’ai proposé au conseil des ministres l’organisation d’un référendum, et cette proposition a été adoptée à l’unanimité.

 

La question qui sera posée au référendum dimanche prochain sera de savoir si nous acceptons ou rejetons la proposition des institutions européennes. Je demanderai une prolongation du programme de quelques jours afin que le peuple grec prenne sa décision.

 

Je vous invite à prendre cette décision souverainement et avec la fierté que nous enseigne l’histoire de la Grèce. La Grèce, qui a vu naître la démocratie, doit envoyer un message de démocratie retentissant. Je m’engage à en respecter le résultat quel qu’il soit. La Grèce est et restera une partie indissoluble de l’Europe. Mais une Europe sans démocratie est une Europe qui a perdu sa boussole. L’Europe est la maison commune de nos peuples, une maison qui n’a ni propriétaires ni locataires. La Grèce est une partie indissoluble de l’Europe, et je vous invite toutes et tous à prendre, dans un même élan national, les décisions qui concernent notre peuple.

 

(Traduction:Vassiliki Papadaki)

 

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18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 12:40
Le 21 juin : tous à Bruxelles

Le 21 juin : tous à Bruxelles

 

Peuple grec peuple roi peuple désespéré

Tu n’as plus rien à perdre que la liberté

Ton amour de la liberté de la justice

Et l’infini respect que tu as de toi-même

Peuple roi tu n’es pas menacé de mourir

Tu es semblable à ton amour tu es candide

Et ton corps et ton cœur ont faim d’éternité

Peuple roi tu as cru que le pain t’était dû

Et que l’on te donnait honnêtement des armes

Pour sauver ton honneur et rétablir ta loi

Peuple désespéré ne te fie qu’à tes armes

On t’en a fait la charité fais-en l’espoir

Oppose cet espoir à la lumière noire

A la mort sans pardon qui n’a plus pied chez toi

Peuple désespéré mais peuple de héros

Peuple de meurt-la-faim gourmands de leur patrie

Petite et grand à la mesure de ton temps

Peuple grec à jamais maître de tes désirs

La chair et l’idéal de la chair conjugués

Les désirs naturels la liberté le pain

La liberté pareille à la mer au soleil

Le pain pareil aux dieux le pain qui joint les hommes

Le bien réel et lumineux plus fort que tout

Plus fort que la douleur et que nos ennemis.

 

Paul Eluard, 9 décembre 1944, en hommage à l’héroïque résistance du peuple grec

 

Francine Verstraeten remet un tract contre le TTIP à Christine Lagarde, directrice générale du FMI

Francine Verstraeten remet un tract contre le TTIP à Christine Lagarde, directrice générale du FMI

 

L’esprit de résistance doit nous gagner !

 

Voici le merveilleux geste de Francine Verstraeten, militante socialiste de toujours, qui, voyant par hasard il y a deux jours Christine Lagarde siroter un café à une terrasse de la place Jourdan à Bruxelles, tout près des bâtiments des Institutions européennes, lui remet un tract contre le Traité transatlantique. Le voilà l’esprit de résistance ! Chapeau, Francine !

 

Le 21 juin la CNAPD sera Gare centrale à 13h30 pour manifester sa solidarité avec le peuple grec.

 

La Grèce est la preuve concrète que les politiques d’austérité et de précarisation ne fonctionnent pas. Six années de coupes budgétaires sans précédent, de désinvestissement dans le secteur public et de politique salariale régressive ont conduit le pays au chaos. L’économie a reculé de 25% par rapport à 2010, la pauvreté a explosé, le taux de chômage est désormais de 26%, un jeune sur deux se retrouve sans travail, les services publics et le système de santé ont été démantelés…

 

Il faut absolument changer de cap. Poursuivre dans la même voie ne conduirait qu’à aggraver les inégalités et le chômage en Grèce. Or le même danger menace tous les autres pays de l’Union européenne.

 

Partout, il est donc nécessaire de donner la priorité à l’emploi, au redéploiement économique, via l’investissement public et des politiques de redistribution.

 

C’est pour réaliser ces tâches que les électeurs grecs viennent d’élire un nouveau gouvernement. Face à l’UE qui refuse de respecter ce choix démocratique, nous devons exprimer notre soutien sans faille au peuple de Grèce et exprimer notre opposition à ceux qui cherchent à lui imposer les mêmes recettes néolibérales : toujours plus d’austérité, toujours plus de chômage, toujours plus d’inégalités. La Grèce ne sortira du piège de l’endettement continu qu’en empruntant une voie qui, notamment, combattra la corruption et les injustices inacceptables du système fiscal.

 

La Grèce a le droit de rétablir les conventions collectives et le Code du travail démantelés par la Troïka ; la Grèce a le droit de prendre des mesures sociales d’urgence pour combattre la pauvreté et d’arrêter les privatisations ; la Grèce a le droit, comme tous les autres peuples d’Europe, de faire un audit de sa dette publique et d’exiger l’annulation des dettes illégitimes.

 

Contre le chantage des institutions néolibérales, marquons notre solidarité avec la Grèce, avec les mouvements sociaux, syndicaux et antifascistes – qui nous montrent à quel point des alternatives progressistes sont nécessaires en Europe.

 

OUI, une autre voie est possible – pour le bien de tous et de toutes, dans une vision de progrès économique et de justice sociale.

 

Quand ? 21 juin à 13h30

 

Où ? Gare centrale.

 

Le peuple grac manifeste devant le Parlement grec : Tsipras, tiens bon !

Le peuple grac manifeste devant le Parlement grec : Tsipras, tiens bon !

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 09:11

 

Le site « Le Grand Soir » vient de mettre en ligne un très intéressant article de Florent Lacaille-Albigès, journaliste spécialiste des médias, consacré à l’invasion des messages publicitaires dans notre quotidien. Ces messages, grâce à des techniques sophistiquées, accaparent notre attention. On pourrait dire en plus : la détourne pour tuer tout esprit critique.

Florent Lacaille - Albigès sait démonter le système médiatique qui nous transforme en zombie consommateur.

Florent Lacaille - Albigès sait démonter le système médiatique qui nous transforme en zombie consommateur.

 

En effet, l’attention accaparée et détournée empêche la réflexion, car ces messages prennent notre temps et ce temps est nécessaire à l’examen critique, tout aussi bref soit-il. Le but est de forcer le choix de l’individu – consommateur afin de vendre le produit ou le service vanté.

 

Big Brother est donc aussi capitaliste : il vous regarde et vous invite à acheter ses produits. Il vous envahit « d’informations », alors qu’une société pauvre en information, comme il est écrit plus loin, est une société où l’information pertinente va circuler. Ici, la technique consiste à attirer l’attention sur une information sélectionnée que l’on veut vous imposer – en dehors de toutes les autres – pour forcer votre décision de consommer.

 

Pierre Verhas

 

Ecrans publicitaires dans la rue, à la télévision, sur le smartphone jusqu’à l’intérieur d’un article. Courriels et alertes en tout genre, suggestions des moteurs de recherches, conceptions des rayonnages de supermarchés... Commerciaux et services marketing se livrent une guerre sans merci avec pour territoire à conquérir l’attention que l’on accorde à telle ou telle information : notre temps de cerveau disponible. Face à ces sollicitations de tous les instants, de grands principes pour une écologie de l’attention émergent.

 

Les écrans publicitaires envahissent nos villes et captent notre attention à tout moment afin qu'elle appartienne essentiellement au vendeur.

Les écrans publicitaires envahissent nos villes et captent notre attention à tout moment afin qu'elle appartienne essentiellement au vendeur.

 

Réflexions

 

Si vous n’avez jamais été dans une école de commerce, il y a de fortes chances pour que vous n’ayez jamais eu de cours intitulés « Psychologie du consommateur et stratégies de persuasion ». En revanche, si vous avez été à l’Institut des hautes études économiques et commerciales (Inseec), ce type d’enseignements, dispensés aux marketeurs, commerciaux et publicitaires, vous apprend quelles sont les « variables qui influencent [la] perception [du consommateur].

 

Quelle part d’attention accorde le consommateur à un produit en fonction de sa place sur un rayonnage ? Comment concevoir et utiliser le storytelling afin de « capter l’attention du consommateur et créer une connexion émotionnelle avec la marque » ? Comment mettre en place un e-mail marketing « afin d’être bien perçues et ainsi susciter l’attention des internautes » ? Telles sont les questions existentielles abordées dans les grandes écoles et les universités, de HEC à Paris Dauphine, en passant par l’École supérieure de publicité.

 

Apprentis publicitaires et marketeurs en herbe apprennent ainsi comment capter notre temps de cerveau disponible. Il faut dire qu’ils ont du travail ! Dans notre environnement saturé de publicités, d’informations, d’alertes et de notifications en tous genres, une minute d’attention est très difficile à obtenir et... commence à coûter très cher. Deux ouvrages relativement récents aident à comprendre comment fonctionne cette « économie de l’attention » : L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme [1] et Pour une écologie de l’attention, un manifeste pour une alternative à la sur-occupation de notre esprit.

 

Yves Citton, professeur de littérature à l’université de Grenoble, a coordonné le premier et écrit le second. « Un modèle économique comme celui de Google repose essentiellement sur le fait de vendre notre attention à des annonceurs. Et quand Patrick Le Lay disait que le travail de TF1 était de vendre du temps de cerveau disponible, c’était la même chose. Notre attention est une ressource rare. Il y a toute une économie qui s’est constituée pour la vendre. Globalement, comme le dit Georg Franck (économiste et urbaniste), les mass media offrent de l’information pour moissonner de l’attention. Un média comme Google offre une information apparemment gratuite, mais en fait il s’agit pour lui de récolter et packager l’attention afin de la revendre ensuite à des annonceurs », explique-t-il. Basta ! (média de masse s’il en est) pourrait donc intituler son prochain appel aux dons : soit vous payez, soit on vous vend !

 

 

Le système Google, nouvelle police de la pensée, a le monopole du système publicitaire et pourra ainsi contrôler ses uttilisateurs, c'est-à-dire tous les internautes....

Le système Google, nouvelle police de la pensée, a le monopole du système publicitaire et pourra ainsi contrôler ses uttilisateurs, c'est-à-dire tous les internautes....

 

Trop d’informations disponibles

 

Cependant il n’y a pas que TF1 et Google pour s’intéresser à l’économie de l’attention. Des chercheurs travaillent aussi la question. Bien qu’on puisse trouver d’autres précurseurs, on attribue assez souvent la paternité de ce concept au sociologue et économiste Herbert Simon. Dans une conférence de 1969, il affirme : « La richesse d’informations entraîne une pénurie d’autre chose, une rareté de ce que l’information consomme. Or ce que l’information consomme est assez évident : elle consomme l’attention de ceux qui la reçoivent. » Neuf ans plus tard, il reçoit le prix de la banque de Suède – le « prix Nobel » d’économie – pour son travail sur le processus de décision au sein de l’institution économique. Reconnaître les limites de l’attention est aussi une manière de questionner la rationalité des choix économiques.

 

C’est peut-être pour cette raison que les travaux sur les limites de l’attention n’ont pas fait beaucoup de chemin en économie depuis Herbert Simon. Un économiste cependant se détache du lot : Josef Falkinger, professeur à l’université de Zurich, travaille sur les limites de l’attention et la différence entre économie réelle et économie financière. « Josef Falkinger est obligé de faire la distinction entre sociétés pauvres en informations et sociétés riches en informations, explique Yves Citton. Une société pauvre en information, pour lui, est une société où une information pertinente va circuler. Lorsque quelque chose d’important arrive, on va le savoir. Alors que dans les sociétés riches en informations, il doit reconnaître cette évidence : il y a beaucoup plus d’informations disponibles pour nous que ce que nous pouvons ingurgiter. »

 

La publicité a plus d’importance que la qualité réelle du produit

 

Quand nous achetons une voiture ou un ordinateur, nous prenons souvent le temps de comparer les caractéristiques : le prix, les capacités... Mais nous n’avons quasiment jamais l’occasion de regarder le lieu de fabrication, le salaire moyen des ouvriers, les dégradations environnementales liées à la production. Ce n’est pas tant que ces informations sont indisponibles. Nous n’avons tout simplement pas assez de temps à consacrer au choix d’un ordinateur pour compulser l’ensemble des articles qui pourraient influencer notre choix. Il est donc impossible d’avoir le meilleur équilibre entre prix, qualité, respect de l’environnement ... Moi qui tape cet article sur un ordinateur Samsung, je n’ai pas pensé aux conditions de production de mon ordinateur [2] pendant que je comparais les prix et les capacités en magasin.

 

La masse d'informations publicitaires empêche un véritable choix.

La masse d'informations publicitaires empêche un véritable choix.

 

Yves Citton poursuit : « Dans une société riche en informations, les choix ne sont pas du tout optimaux. La publicité notamment a beaucoup plus d’importance que la qualité réelle du produit. C’est pourquoi Falkinger propose une taxe sur la publicité pour redresser la distorsion de concurrence que produit la publicité. » Si la plupart des économistes orthodoxes négligent l’économie de l’attention et préfèrent supposer que les individus disposent de toute l’information pour prendre la meilleure décision, c’est peut-être aussi parce qu’ils ne sont pas prêts à proposer qu’on interdise ou qu’on taxe la publicité.

 

Internet, télé, radio, journal : la guerre de l’attention

 

Cependant une question insidieuse fait son chemin : la publicité et les médias de masse existent depuis longtemps. Alors pourquoi ne s’intéresser qu’aujourd’hui à la question de l’économie de l’attention ? Malgré plusieurs précurseurs, ce n’est qu’à partir de 1995 que les travaux sur l’économie de l’attention se développent véritablement. Probablement parce qu’il a fallu attendre l’avalanche d’Internet pour qu’on se rende compte de la pression qui pesait sur notre attention. En effet, même si le temps disponible pour lire, discuter avec ses amis ou regarder les petits oiseaux a toujours été limité, les sociétés riches en informations ont été profondément restructurées par l’arrivée des nouvelles technologies.

 

Yves Citton identifie ainsi trois évolutions liées aux nouveautés numériques. La première évolution tient à l’augmentation de l’immediacy (l’impact immédiat). Notre attention est d’autant plus captée que les technologies récentes de communication nous font entrer dans un contact plus sensible et réaliste avec le flux d’information. Facile de constater en effet que SMS et notifications vous détournent de la télé, dont l’image en perpétuel mouvement attire davantage notre attention qu’une radio, qui nous fait oublier à quel paragraphe d’un journal ou d’un livre nous étions. Dans le cadre de l’économie de l’attention, la course au réalisme et le développement des outils de réalité augmentée prennent un sens particulier.

 

L’attention dictée par les algorithmes

 

La seconde évolution est certainement celle qui impacte le plus le choix des objets auxquels nous sommes attentifs. Il s’agit de l’utilisation de « condensateurs d’informations », tels que nos moteurs de recherche, qui compulsent à notre place les gigantesques stocks d’informations stockées sur le Web. On pourrait trouver bien des façons de condenser l’information, même dans les médias « classiques », mais il ne fait pas de doute que les moteurs de recherche ont de bien plus grandes capacités que les journaux dans ce domaine.

 

Les techniques de Google, en situation de quasi-monopole, pour faire le tri dans des montagnes de données influencent donc le choix des sujets auxquels nous accordons de l’importance et notre attention. Les algorithmes de recherche, qui attribuent davantage de visibilité à une page consultée fréquemment, focalisent forcément notre attention sur les mêmes résultats que nos voisins. Jusqu’à ce que, dans le domaine des vidéos, quelques vidéos « virales » concentrent l’essentiel des clics, malgré un choix parmi des milliards de possibles.

 

Enfin, Yves Citton pointe également le changement profond de notre « environnement attentionnel ». Dans notre univers de machines et de multiples filtres, la façon dont notre attention se construit est très différente de celle qu’ont pu connaître les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire ou les paysans du Moyen-Âge. « Il faut donc s’attendre à ce que notre subjectivité évolue en conséquence », conclut-il.

 

Comment attirer l'attention sur une seule information dans la masse des messages publicitaires ?

Comment attirer l'attention sur une seule information dans la masse des messages publicitaires ?

 

Choisir ses aliénations ou s’émanciper de toute attention ?

 

Alors faut-il se protéger contre les changements qui bouleversent la gestion de notre temps de cerveau disponible ? Chacun peut apprécier les avantages et inconvénients des impacts sur notre attention causés par les nouvelles technologies. Mais il est important de garder un minimum de contrôle. Pour cela, Yves Citton propose, à la fin de son ouvrage Pour une écologie de l’attention, « douze maximes d’écosophie attentionnelle ». Parmi ces quelques principes, il encourage ses lecteurs à saisir les conséquences du filtrage de l’information et à se soustraire au régime médiatique de l’alerte. Puisque l’attention est destinée à être prêtée, il incite également à choisir ses aliénations plutôt que d’essayer de s’émanciper de toute attention à ce qui se fait autour de nous.

 

Pour les consommateurs qui souhaitent être plus attentifs à leurs achats, la solution n’est donc pas forcément de se bourrer le crâne de tous les articles disponibles. Il est sûrement préférable de trouver un bon label auquel faire confiance. Mais comme pour tous les « condensateurs d’informations », il ne faut pas oublier de garder un œil sur les critères de sélection de ces labels, ainsi qu’éventuellement sur les individus, associations ou entreprises qui les contrôlent.

 

« Déclaration des droits attentionnels »

 

Il semble cependant nécessaire de ne pas se contenter de quelques principes individuels et de se diriger vers une véritable politique de l’attention, afin de ne pas laisser à quelques entreprises le soin de décider de la façon dont nos capacités attentionnelles doivent être gérées. L’entrepreneur américain Tom Hayes, connu dans la Silicon Valley et pour ses chroniques dans le Wall Street Journal, s’est ainsi essayé à une sorte de « déclaration des droits attentionnels ». Les sept articles sont :

 

« 1. Je suis le seul propriétaire de mon attention.

    2. J’ai droit à une compensation pour mon attention, valeur pour valeur.

    3. Les exigences portant sur mon attention doivent être transparentes.

    4. J’ai le droit de décider de quelles informations je veux et de quelles informations je ne veux pas.

    5. Je suis propriétaire de mes séquences de clics (click streams) et de toutes les autres représentations de mon attention.

 

    6. Ma boîte de courriel est une extension de ma personne. Personne n’a de droit intrinsèque à m’envoyer des courriels.

 

    7. Le vol d’attention est un crime. »

 

Ces grands principes doivent permettre à chacun de garder le contrôle de son attention. Et d’en éviter la pénurie à l’heure où les flux d’information risquent davantage d’abrutir que de développer le sens critique.

 

Florent Lacaille-Albigès

 

 

[1] Ed. La Découverte, http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-L_economie_de_l_attention-9782707178701.html

 

[2] Lire à ce sujet notre précédent article. http://www.bastamag.net/Shell-GDF-Suez-et-Samsung

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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 08:41

 

Les partis dits démocratiques ont échoué dans une opération d’apparence généreuse et progressiste : l’intégration politique des populations d’origine immigrée.

 

Les récentes affaires Emir Kir (PS) et Mahinur Özdemir (CDH – centre démocrate humaniste, tendance démocrate chrétienne) en sont une démonstration éclatante. Ces deux mandataires bruxellois d’origine turque ont été mis en avant par leurs partis respectifs pour des raisons purement électorales. Ensuite, on est surpris qu’ils prennent sur un dossier sensible, comme le génocide arménien, une position politique conforme à celle de leur communauté.

Mahinur Özdemir et Emir Kir les deux députés bruxellois d'origine turque sous le regard bienveillant d'Eric Tomas, à l'époque président du Parlement bruxellois. On a appris depuis qu'Özdemir est liée à l'AKP d'Erdogan. Comme si les "états-major" des partis politiques ne le savaient pas...

Mahinur Özdemir et Emir Kir les deux députés bruxellois d'origine turque sous le regard bienveillant d'Eric Tomas, à l'époque président du Parlement bruxellois. On a appris depuis qu'Özdemir est liée à l'AKP d'Erdogan. Comme si les "états-major" des partis politiques ne le savaient pas...

 

Génocide arménien : on a failli attendre et puis… on verra.

 

De quoi s’agit-il ? On vient de commémorer le centenaire du génocide arménien de 1915. Le président socialiste du Parlement bruxellois, Charles Picqué, n’a pas réussi à faire observer une minute de silence par son assemblée suite à des manœuvres au sein du groupe socialiste et de certains CDH. Au Parlement fédéral, la minute de silence a bien été observée, mais en l’absence très remarquée d’Emir Kir, député PS et bourgmestre (maire) de la commune bruxelloise de St-Josse ten Noode.

 

Ces ambigüités sur une question aussi sensible ont provoqué de fortes réactions dans une large partie de l’opinion publique. Le PS bruxellois a déjà été critiqué suite à des incidents « communautaires » sérieux comme une caricature antisémite pour annoncer une conférence sur la Palestine, la présence sur la liste électorale bruxelloise de candidats soupçonnés d’appartenir au groupe terroriste turc « Les loups gris », le refus de participer officiellement à la manifestation du 11 janvier dernier en hommage aux victimes de « Charlie Hebdo », etc. L’attitude d’Emir Kir est la goutte qui a fait déborder le vase chez les Socialistes bruxellois. On est donc dans la confusion la plus totale !

 

Pour le moment, tout le monde parle de faire voter au Parlement une résolution dénonçant clairement le génocide arménien. On a failli attendre et puis… on verra. Sans doute, les politiques veulent calmer le jeu et on reprendra les affaires comme avant.

 

Cet incident montre combien les problèmes suscités par les relations entre communautés d’origine différente sont difficiles et aussi que la laïcité qui est le régime constitutionnel de la Belgique n’a réussi à mettre tout le monde d’accord.

 

C’est de la hiérarchie entre les groupes humains que naît le racisme.

 

Une autre affaire symptomatique est la récente révocation par la Ville de Bruxelles d’un professeur d’histoire qui aurait tenu des propos islamophobes et « à caractère raciste » sur Facebook. Le professeur en question, il s’appelle Gustavo Amorin, diplômé de la Sorbonne de l’UCL et de l’ULB, a eu une conversation sur ce réseau social par échange de messages avec une de ses élèves d’origine asiatique qui l’informait qu’elle allait se convertir à l’Islam et ne comprenait pas la manière dont il parlait de l’Islam en classe. En effet, M. Amorin ne cachait pas son hostilité au fait religieux en général. Cependant, dans une école fréquentée par de nombreux élèves musulmans, religion est assimilée à Islam.

 

M. Amorin a répondu à son élève : « Le côté sacré qu’elles [les religions] sont censées posséder n’est qu’une fabrication artificielle imposée par la force au cours des siècles. (…) Tu as la chance d’avoir été élevée en partie dans la culture confucéenne (bouddhiste pour faire simple), c’est-à-dire une culture très supérieure en termes de discipline, travail, investissement personnel, éducation, etc. Et quand je dis « supérieure », ce n’est pas seulement par rapport aux Arabes, mais également aux Occidentaux. Si tu veux être une bonne croyante, pourquoi pas une bonne catholique, ou protestante, ou juive, ou même athée ? Tu peux même croire en Dieu de manière plus subtile comme font les Bouddhistes. Pourquoi choisir la religion qui se caractérise par le plus haut taux d’analphabétisme et qui possède le plus grand nombre de pays sous-développés et arriérés… ?» La gamine s’est d’abord sentie insultée, puis elle a rectifié et s’est excusée. Le professeur lui a répondu que lui-même avait manqué de diplomatie.

 

Ce dialogue surréaliste date de février 2012. Il a été dénoncé par la mère de l’élève en décembre 2013. La directrice du lycée a considéré que les propos tenus par M. Amorin étaient « islamophobes et à caractère raciste » et qu’ensuite, il a outrepassé sa fonction en tenant une conversation privée avec une de ses élèves. En effet, il perd son autorité d’enseignant en discutant d’égal à égal avec une jeune fille de sa classe.

 

Les propos de M. Amorin sont-ils « racistes et islamophobes » ? Quand il évoque la supériorité de la culture confucéenne par rapport à celle des Arabes et à celle des Occidentaux, il établit une hiérarchie. On croirait relire le « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. Et c’est de la hiérarchie entre les groupes humains que naît le racisme. Et, si on estime que la religion est affaire privée, il n’avait pas à lui conseiller dans son choix. Il aurait dû lui écrire, par exemple : « Ecoute ta conscience. Elle est ton seul juge. »

 

L’Islam serait donc la religion plus intolérante, plus violente, aux principes réducteurs et simplistes, donc destinée à des illettrés, que les autres religions et cultures. Sur quelle base peut-on affirmer cela ?

 

En réalité, l’Islam est loin d’être monolithique. On le voit quotidiennement dans les guerres meurtrières qui déchirent le monde musulman pour lesquelles les Occidentaux portent une lourde responsabilité et dont nous subissons les retombées par le terrorisme. Mais en dehors de cet aspect atroce qui engendre la peur, peur qui explique notre attitude de rejet, il y a plusieurs interprétations de l’Islam qui vont du très libéral et tolérant soufisme aux wahhabites, aujourd’hui les plus forts parce que dotés de la manne des pétrodollars. Les musulmans sont présentés par notre historiographie comme des conquérants. S’il y a eu en effet un Islam conquérant – comme il y a eu aussi les croisades et la colonisation – cette culture ne se réduit pas à son aspect guerrier.

 

Ici aussi, on établit une hiérarchie. On affirme que la religion musulmane est donc pire que les autres religions. C’est cela l’islamophobie.

 

Le droit au blasphème n’est pas un devoir.

 

La laïcité est-elle une réponse ? Malheureusement non, car elle n’est plus adaptée à notre époque. Elle n’est plus ce havre où les anticléricaux et les libres penseurs proclamaient leur adhésion – j’allais écrire leur « foi » – aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité, en opposition à l’obscurantisme de l’Eglise essentiellement catholique maintenant ses ouailles dans les chaînes du dogme. Aujourd’hui, avec l’immigration et la mondialisation, le mélange des populations et des cultures, le champ de bataille philosophique n’oppose plus deux camps bien définis. Il n’y a plus LA libre pensée contre LA religion. Il n’y a pas non plus LA libre pensée contre LES religions. Il y a une laïcité qui avec entre autres la montée de l’Islam, n’arrive plus à représenter une réelle alternative.

 

La laïcité, aujourd’hui, répond à l’Islam par le rejet, voire une hostilité ouverte. On l’a vu en France, notamment avec Caroline Fourest qui veut monopoliser « l’esprit du 11 janvier » (le grand rassemblement à Paris après les attentats contre Charlie Hebdo) en proclamant le droit – presqu’obligatoire… au blasphème. De son côté, Emmanuel Todd voit dans le 11 janvier, une résurgence du pétainisme. Tout cela est excessif et ne fait qu’attiser les tensions.

 

Caroline Fourest : éternelle donneuse de leçons

Caroline Fourest : éternelle donneuse de leçons

Emmanuel Todd s'est laissé emporter. Il n'a pas réfléchi, cette fois-ci. Dommage.

Emmanuel Todd s'est laissé emporter. Il n'a pas réfléchi, cette fois-ci. Dommage.

 

Dans une récente interview à l’hebdomadaire « Marianne », Régis Debray expose : « Le droit au blasphème n’en fait pas un devoir, notre prière de chaque jour. Et il faut, dans les rapports entre cultures, comme entre voisins de palier, un minimum de civilité. Toutes les agrégations humaines n’ont pas la même horloge, ne vivent pas au même siècle et si, nous nous pouvons pratiquer le second degré avec les images depuis le quattrocento à peu près, beaucoup de cultures confondent encore présence et représentation. »

 

Régis Debray réagit avec calme, intelligence et fermeté à tout ce tapage médiatico - germanopratin.

Régis Debray réagit avec calme, intelligence et fermeté à tout ce tapage médiatico - germanopratin.

 

C’est ainsi que la laïcité doit répondre et non par des bravades et des insultes. C’est non seulement contraire à sa nature, mais c’est aussi une grave erreur stratégique. La laïcité montre qu’elle a peur et elle ne fait guère en sorte d’éloigner les musulmans du dogme en remontant leur horloge – pour reprendre l’image de Régis Debray – pour qu’ils puissent faire avancer leurs aiguilles. Les isoler – comme, par exemple, avec l’interdiction du voile – revient à les mettre entre les mains des « imams de garage » qui inculquent aux jeunes le radicalisme islamique tant redouté par les autorités.

 

La civilité entre voisins de palier

 

Communautarisme ou laïcité ? Que choisir ? L’un et l’autre mènent à l’impasse dans l’état actuel des choses. Eh bien, Régis Debray a avancé une proposition intéressante : la civilité.

 

Sortons de nos polémiques et choisissons la courtoisie. Cela marchera peut-être. Qui sait ?

 

Pierre Verhas

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 08:49

 

Des murs dans les cœurs et entre les peuples

 

Ramzi Aburedwan, est altiste palestinien (médaille d'or au Conservatoire d'Angers). Il est né et a grandi dans le camp de réfugiés d'Al Amari près de Ramallah. Il a fondé à Ramallah une école Al Kamandjati (le violoniste) qui soutient l'éducation et la scolarisation des enfants palestiniens en leur facilitant l'accès à la musique, surtout pour ceux qui vivent dans des camps de réfugiés et les villages de toute la Palestine et du Liban. Ce projet les encourage à profiter de la musique, dépassant ainsi les difficultés quotidiennes de l'occupation militaire israélienne et les éloignant ainsi de la violence. Et il s’agit aussi d’un acte de résistance. Ramzi Aburedwan dit : « Si, en Europe occidentale, la musique dite classique est considérée comme un instrument commercial, ou même de discrimination sociale, en Palestine, elle est un instrument de résistance, comme elle le fut d’ailleurs à l’origine dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles. »

Le jeune Ramzi Aburedwan a symbolisé la première Intifada.

Le jeune Ramzi Aburedwan a symbolisé la première Intifada.

 

La violence, Ramzi Aburedwan l’a vécue. Il fut célèbre dès sa plus jeune enfance. La photographie symbole de l’enfant palestinien jetant des pierres contre les soldats israéliens lors de la première Intifada, c’est lui !

Je ne suis pas son ami, elle est mon ennemie !

 

Ramzi a fait partie pendant trois ans de l’orchestre de David Barenboim, le pianiste et chef d’orchestre juif d’origine russe qui a la double nationalité argentine et israélienne. Il possède même un passeport palestinien. Barenboim est présenté par les médias comme un homme de paix grâce à son orchestre qui comprend des musiciens israéliens et palestiniens.

L'orchestre de David Barenboim. On aperçoit Ramzi Aburedwan en haut à droite.

L'orchestre de David Barenboim. On aperçoit Ramzi Aburedwan en haut à droite.

 

Tout cela semble partir d’une volonté d’entente entre les deux peuples. Et pourtant…

 

Ramzi raconte qu’à une conférence de presse télévisée, une de ses consœurs israélienne a répondu à la question d’un journaliste : « Il est mon ami. » en montrant Ramzi le Palestinien. Il répliqua fermement et sans haine : « Je ne suis pas son ami et elle est mon ennemie ! ». Cela jeta évidemment un froid : fini le beau comte de fée médiatique ! La dure réalité a pris le dessus.

 

Pourquoi son ennemie ? Parce que son pays, Israël, occupe le pays de Ramzi, la Palestine. Et il ne peut, dans ces conditions, y avoir des relations d’égal à égal entre elle et lui. C’est aussi simple que cela et il n’y a rien d’autre à dire.

 

Il resta encore quelques temps dans l’orchestre de Barenboim et s’occupe depuis lors avec sa femme qui est franco-libanaise de son école Al Kamandjati. Ainsi, sert-il toujours la cause palestinienne. Et, en dépit des entraves mises par l’autorité occupante, Ramzi parvient à diffuser son message à la fois de combat et d’ouverture sur le monde, grâce à la musique à laquelle il mêle les harmonies d’Orient et celles d’Occident.

 

Les pionniers

 

« Mes ancêtres étaient l’équivalent israélien des passagers du Mayflower américain. Des pionniers. Ils sont arrivés en 1882 de Russie. Des Sionistes très laïcs, ils croyaient dans l’établissement d’un Etat pour les Juifs. Ils ont participé à la création de Rishon le Zion, de Hadera, de Gedera, de Rehovot… » (Aude Marcovitch, Les blessures d’un destin, Editions Nevicata, Bruxelles, 2014)

 

Cet esprit pionnier a animé la pensée sioniste, un peu comme celui de la conquête de l’Ouest au XIXe siècle américain. Ici, les « Indiens » sont les Palestiniens.

 

L’histoire de Tel Aviv est typique des premières implantations juives en Palestine jusqu’à devenir aujourd’hui la ville ultramoderne à l’occidentale. Tel Aviv – signifiant la colline du printemps – fut fondée en 1909 par une commission composée de soixante-six familles juives. Cette commission aurait acheté un vaste terrain longé par la mer à des propriétaires arabes de Jaffa. « La répartition du terrain se fit selon une loterie : un enfant tirant à chaque fois deux coquillages, l’un marqué d’un nom de famille, l’autre d’un chiffre qui indiquait l’emplacement de leur future maison. » (Aude Marcovitch, Op.cit.)

 

Une maison à Tel Aviv de style "Eretz israélien"

Une maison à Tel Aviv de style "Eretz israélien"

 

Dans les années 1910-1920, les constructions étaient du style « Eretz israélien » qui voulut marier les styles oriental et juif. Ensuite, ce fut la vague du Bauhaus. Il s’agissait à l’époque d’un style architectural nouveau, d’inspiration socialiste en réponse au très bourgeois Art Déco.

 

Quand le Bauhaus doit quitter l’Allemagne nazie en 1933, plusieurs des étudiants juifs émigrent alors en Palestine. C’est l’époque de l’expansion du foyer juif, Tel-Aviv est en plein boom, les juifs allemands peuvent jusqu’à la guerre importer des matériaux de construction d’Allemagne (persiennes, carrelages qu’on retrouve ici ou là, parfois avec une svastika effacée) : plus de 4000 immeubles vont être construits dans le style international, celui du Bauhaus, en quelques années. Ce style est assez en phase avec l’idéologie « socialiste » de certains des colons juifs de l’époque, opposés à l'Art Déco.

 

Immeuble style Bauhaus à Tel Aviv

Immeuble style Bauhaus à Tel Aviv

 

Cela rentre bien dans l’esprit pionnier de créer une ville avec une culture uniquement juive, juive ashkénaze avec une forte influence européenne, alors qu’au départ, il était envisagé un mélange entre les cultures orientale et juive. Aujourd’hui, évidemment, il n’est plus question de tout cela : Tel Aviv est devenue une ville ultramoderne à l’occidentale avec ses immeubles tours, sa banlieue tentaculaire, son centre déserté suite à la cherté des logements, Jaffa étant devenu le Neuilly sur Seine israélien.

Vue aérienne de Tel Aviv aujourd'hui : une mégapole occidentale

Vue aérienne de Tel Aviv aujourd'hui : une mégapole occidentale

 

Une tribalité profonde

 

Mais la population de Tel Aviv est de loin différente de celle des villes du Sud d’Israël. La politique de Ben Gourion fut de fonder des « villes de développement » en vue de peupler le désert. Elles s’érigèrent au Nord du Néguev au fur et à mesure de l’immigration et contribuèrent ainsi à une séparation entre les Juifs d’origine diverses. Ainsi, ces nouvelles cités furent d’abord peuplées par les Juifs en provenance du Maghreb et d’Egypte. Ensuite, ce fut l’arrivée des Juifs venus des régions de l’ex-URSS. Enfin, les Falachas, ces Juifs éthiopiens aujourd’hui discriminés. Il n’y eut guère d’intégration de ces groupes dans la société israélienne du Nord. En outre, ils furent les plus exposés aux tirs de roquettes en provenance de Gaza.

 

Beersheva : la capitale du Neguev. Ici aussi, les immeubles tours, mais la population n'est pas la même.

Beersheva : la capitale du Neguev. Ici aussi, les immeubles tours, mais la population n'est pas la même.

 

En définitive qu’y a-t-il de commun entre ces gens et la bourgeoisie de Tel Aviv, en dehors des immeubles tours ?

 

« Ça ne fonctionne pas. C’est une société séparée en de nombreuses factions. Israël m’a permis de comprendre qu’il y a une grande différence entre la société tribale et la société républicaine. En Israël, la solidarité cache une tribalité profonde. Vis-à-vis des non-Juifs, mais aussi au sein des Juifs israéliens où chacun se réfère à « sa tribu ». Si on veut dresser une typologie de ces tribus ; on peut dire que la première différenciation se fait entre laïcs et religieux. Ensuite, il faut distinguer les Ashkénazes des Sépharades. C’est moins vrai pour les jeunes, mais ça reste très fort pour les générations de plus de quarante ans. (…)

 

Une famille de Juifs orthodoxes. Une démographie galopante !

Une famille de Juifs orthodoxes. Une démographie galopante !

 

Pour les autres tribus, il faut aussi faire la distinction entre la périphérie et le centre, c’est-à-dire entre Tel Aviv et la plupart des autres villes. Ajoutons enfin qu’au sein même de la tribu des religieux, on trouve d’innombrables strates. Les femmes qui se battent pour prier à haute voix au Mur des Lamentations n’ont rien à voir avec les colons religieux ou celles qui vivent à Bnei Brak, une ville ultra-orthodoxe à côté de Tel Aviv. » (Interview de la philosophe israélienne d’origine marocaine Eva Illouz parue dans l’ouvrage d’Aude Marcovitch, Op.cit.)

 

Ajoutons le clivage entre les colons et les Israéliens vivant à l’Ouest de la Ligne verte. Enfin, notons que la frange de population en Israël – Palestine à la démographie la plus féconde est celle des Juifs orthodoxes, plus féconde que celle des Palestiniens. C’est une donnée fondamentale dont il faudra tenir compte.

 

Les murs intérieurs

 

Le rêve d’un Israël uni sur la base du modèle d’un homme nouveau, robuste, moderne, combattant s’est fracassé sur tous ces murs intérieurs qui divisent cette société qui se construit chaque jour comme un lotissement qui s’étend et où chacun vit chez soi.

 

Eva Illouz, dans la même interview, distingue encore d’autres clivages, au sein même de l’Israël religieux. « C’est un monde qui se complexifie de plus en plus. Le monde religieux est d’abord divisé entre Ashkénazes et Sépharades. Il y a des institutions scolaires sépharades et des institutions ashkénazes. (…) Viennent ensuite des différences au sein même de chaque communauté religieuse. Dans le monde religieux ashkénazes, les ultra-orthodoxes sont eux-mêmes divisés entre Hassidiques et Lituaniens avec comme différence essentielle une divergence sur la place de l’étude et de la rationalité dans la croyance. »

 

Mais les laïques, eux, sont affaiblis. La colonisation, au départ d’Israël, est le fait de la gauche socialiste et laïque israélienne. L’idée de départ était de fonder via le mouvement des kibboutzim une nouvelle société, de créer le Juif nouveau. Mais, la victoire de 1967 imprégna de nationalisme ce mouvement auparavant animé par la volonté de transformation sociale.

 

Le kibboutz, microcosme d'une société socialiste, n'est plus ce qu'il était. Il est vrai qu'il n'a représenté que 2 % de la population israélienne, mais a servi de modèle et a marqué les frontières d'Israël dès 1948.

Le kibboutz, microcosme d'une société socialiste, n'est plus ce qu'il était. Il est vrai qu'il n'a représenté que 2 % de la population israélienne, mais a servi de modèle et a marqué les frontières d'Israël dès 1948.

 

Cela ouvrit la porte aux nationalistes religieux qui étaient très minoritaires qui firent désormais porter aux colons le châle de prière. La terre d’Israël était au centre du culte. C’est ainsi que naquit en 1974 Goush emounim, le bloc de la foi. Schlomo Sand analyse : « Alors même que ce mouvement était très minoritaire dans la société israélienne, aucun courant politique n’a réussi à prendre position contre sa rhétorique nationaliste, qui repose sur l’affirmation, ne souffrant aucune contestation, de la propriété du peuple d’Israël sur sa terre. »

 

Ici se trouve la pierre angulaire du conflit. La logique du sionisme veut que le peuple Juif se trouve chez lui partout sur la terre de ses ancêtres. Cela va à l’encontre de la logique diplomatique qui veut le respect de la souveraineté et du droit international.

 

Que le pouvoir soit de gauche ou de droite en Israël, il n’y a eu aucune opposition sérieuse à ce mouvement de colonisation animé par la foi religieuse. La religion est devenue en l’occurrence le plus puissant outil de la politique expansionniste d’une minorité en Israël.

 

Mais cette politique porte en elle les fondations du mur de séparation. Si, sous l’impulsion de Moshe Dayan, l’occupation s’est montrée relativement douce et paternaliste en employant des Palestiniens dans les installations israéliennes réparties en Israël et dans les « territoires », elle s’effondra en 1987 avec la première Intifada.

 

« L’Intifada populaire, doublé d’actes terroristes cruels, a déstabilisé les rapports de domination paisibles et, à cette occasion, le principe de l’Etat « ethno-démocratique » a repris le dessus : Israël a renvoyé les « envahisseurs » palestiniens dans leurs localités, en Cisjordanie et à Gaza, mettant fin à la symbiose économique pour se tourner vers le recours à une main d’œuvre à bon marché importée de l’Est asiatique. » (Schlomo Sand, Comment la Terre d’Israël fut inventée, Flammarion, Paris, 2012.)

 

En plus, la chute de l’URSS amena une immigration massive de Juifs en provenance de l’ex-empire soviétique qui fournirent également une main d’œuvre supplémentaire. Schlomo Sand ajoute : « Dans ce cas, Israël ne se montra pas regardant sur le fait que ces « mains » soient réellement juives ; le fait que l’immigration ait été d’un type humain « blanc » lui donnait entière satisfaction. » En effet, plusieurs voix israéliennes mettent en doute la judéité d’ Avigdor Lieberman, lui-même prétendument juif d’origine soviétique et ancien des affaires étrangères aux idées particulièrement « musclées »…

 

Avigdor Lieberman est-il vraiment juif ?

Avigdor Lieberman est-il vraiment juif ?

 

Israël, la Palestine et le reste du monde

 

On connaît la suite : Oslo en 1993, l’assassinat de Rabin en 1995, la visite de Sharon à l’esplanade des mosquées en 2000 qui déclencha la deuxième Intifada, dite Intifada Al Aqsa, la construction du mur de séparation, les acquis d’Oslo démantelé, les deux guerres contre Gaza…

 

Aujourd’hui, Israël reste le maître du jeu dans ce qu’il reste de la Palestine. Le Hamas est maître à Gaza, le Hamas création d’Israël présenté comme son pire ennemi, en définitive, sert sa politique expansionniste en affaiblissant le Fatah également rongé de l’intérieur par la corruption qui y règne.

 

Si on y réfléchit, Israël participe, comme principal allié de la région avec les USA, tout en n’adhérant à aucune coalition, à la stratégie américaine au Moyen Orient dont le but est de diviser le monde musulman. Netanyahu considère que l’Iran est le pire ennemi d’Israël et ainsi Israël aide les rebelles syriens dont nul n’ignore qu’ils sont proches, sinon membres de Daesh ou d’Al Qaeda qui – si on y réfléchit – ne gênent pas tellement Israël. Le Hezbollah libanais est considéré aussi comme un objectif à éliminer en priorité. Or, le Syrien Assad, le Hezbollah et l’Iran sont tous les trois chiites. Le Hamas, Daesh et Al Qaeda sont sunnites. Mais les tenants du « grand Moyen-Orient », essentiellement les néoconservateurs occidentaux, tiennent-ils les bonnes clés ? Rien n’est moins sûr.

 

Pour Michel Warschawski, c’est un mauvais calcul. L’empire américain est en déclin et bientôt d’autres puissances apparaîtront, comme la Russie, l’Inde, la Chine, le Brésil. Aussi, Israël devrait se retirer de cette partie.

 

Est-on esclave de sa race, de sa langue, de sa religion ?

 

Sans doute, mais en attendant, dans ce sinistre jeu d’échecs, la principale victime est le peuple palestinien et par voie de conséquence, aussi le peuple israélien, car depuis le foyer national juif de 1917, les destins des deux peuples sont intimement liés. Un Etat d’Israël fut fondé en 1948. Il existe et, malgré les discours de propagande, ne disparaîtra pas. Il n’y a pas d’Etat palestinien et il n’y en aura pas, parce qu’il ne peut exister dans les conditions actuelles. La Cisjordanie palestinienne est sous le joug des colonies. Il lui est impossible de se développer sur les plans social, économique et culturel. Gaza est encerclée et est régulièrement victime de sanglants et destructeurs assauts de Tsahal. Et, en dépit de la propagande, la Palestine est isolée dans le monde arabe.

 

Dans ces conditions, un Etat palestinien, même reconnu par de nombreux pays, est une fiction diplomatique. La fameuse solution à deux Etats est une chimère. Il reste donc celle à un Etat. Impossible, dit-on : la haine entre les deux peuples est trop forte. Israël ne renoncera jamais à son caractère intrinsèquement juif.

 

Posons la question : perd-on son caractère juif quand on vit avec l’Autre ? Ou bien, faut-il être seul pour préserver sa judéité ?

 

Ce sera difficile, c’est sans doute utopique aujourd’hui, mais à y réfléchir, c’est la seule solution. Ernest Renan disait lors d’une conférence intitulée Qu’est-ce qu’une nation ?

 

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication des individus au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis sur la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent pitié de notre terre à terre. (…) Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants : sachons subir le dédain des forts. Peut-être, (…), reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé. »

 

Le Soleil se couchera-t-il toujours derrière un mur à Bethléem ?

Le Soleil se couchera-t-il toujours derrière un mur à Bethléem ?

 

Sans doute, conviendra-t-il de remettre Renan à la mode pour réfléchir à la construction d’une nation regroupant Juifs, Arabes, Druzes, et tant d’autres qui peuplent cette région du monde tant controversée et par trop chargée d’histoire.

 

Ainsi, peut-être, les murs tomberont et ne seront plus qu’un sinistre souvenir.

 

 

Pierre Verhas

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 20:21

 

Dieu n’est ni le maître ni le même pour tous.

 

Sur l’esplanade des mosquées, troisième lieu saint de l’Islam, qui n’est accessible que par une passerelle en bois qui surplombe le Mur occidental (mieux connu sous son ancien nom de « Mur des lamentations », le plus important lieu saint du Judaïsme), via un check point, seuls les musulmans et les touristes sont admis. Depuis peu, les Juifs sont autorisés à visiter ce lieu à la condition qu’ils se montrent discrets et sans prier.

Des fidèles Juifs prient devant le Mur occidental, autrefois appelé Mur des lamentations.

Des fidèles Juifs prient devant le Mur occidental, autrefois appelé Mur des lamentations.

La passerelle en bois permettant d'accéder à l'esplanade des mosquées

La passerelle en bois permettant d'accéder à l'esplanade des mosquées

 

Cependant, certains groupes ultrareligieux enfreignent ostensiblement cette disposition en venant se promener en petit groupe, portant la kippa et faisant le tour du site escorté de policiers israéliens en arme. Cette provocation n’est évidemment pas du goût des musulmans qui s’y trouvent. Aussi, chaque fois qu’un de ces groupes entre sur l’esplanade, il est suivi par quelques jeunes filles musulmanes entièrement voilées qui scandent le fameux « Allah ô Akhbar » jusqu’au départ du groupe. A noter que les hommes qui sont rassemblés sous les grands arbres près du dôme du Rocher, se contentent de lancer ce cri de temps à autres, se gardant bien d’approcher les Juifs…

Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".

Un groupe de Juifs religieux escorté par des policiers israéliens en arme se promène sur l'esplanade des mosquées. Ils sont suivis par quelques jeunes filles entièrement voilées qui crient "Allah ô Akhbar".

 

Ces incidents mineurs mais répétés témoignent de la tension qui règne dans les lieux saints et donnent l’impression qu’une étincelle peut allumer le feu aux poudres à tout instant. Il règne une atmosphère lourde à Jérusalem.

 

Le trou noir du conflit

 

La montée en puissance des groupes salafistes et wahhabites dans tout l’Islam, la totale liberté qui est laissée aux groupes religieux juifs les plus fanatiques, les tensions dues à la colonisation à marche forcée de Jérusalem – Est et, comme partout, les difficultés sociales dues à la crise et à l’économie de guerre d’Israël sont autant de foyers d’incendie.

 

Pour de nombreux Juifs, religieux ou non, les racines bibliques du Peuple juif se trouvent en ce mont du Temple – esplanade des mosquées pour les Musulmans – où David aurait édifié les fondations et Salomon effectué la construction. Ce Temple a été détruit, puis reconstruit. Cet endroit est le cœur spirituel du Peuple juif. Il a été détruit une deuxième fois par l’empereur romain Titus en 57 après JC. Ce fut le signal de la dispersion des Juifs.

 

C’est ce lieu qui est au cœur du conflit. Son statut est un point essentiel pour la paix ou la guerre.

 

Selon le Coran, l’histoire est différente. Pour les musulmans, il n’y a jamais eu de Temple juif, mais Al Aqsa, la mosquée lointaine, ou Haram al Sharif, le noble sanctuaire.

 

Le dôme du Rocher abrite le rocher de la fondation. Dans la tradition juive, Abraham a voulu y sacrifier son fils Isaac. Selon le Coran, ce sacrifice était celui d’Ismaël et cela s’est passé à La Mecque.

 

Quant à Haram al Sharif, les musulmans croient que Mohammed est monté au ciel à partir du Rocher après le miracle de sa visite nocturne à Jérusalem. Les musulmans pensent que Mohammed a auparavant dirigé la prière avec tous les Prophètes (Abraham, Isaac, Moïse, Jésus, etc.). Il était l’Imam. Donc, Mohammed a été la dernière révélation divine et cela s’est passé en ces lieux. D’ailleurs, la mosquée n’est pas seulement le dôme du Rocher et Al Aqsa, c’est l’ensemble de ce lieu que personne ne peut diviser.

 

La mosquée Al Aqsa et le dôme du RocherLa mosquée Al Aqsa et le dôme du Rocher

La mosquée Al Aqsa et le dôme du Rocher

 

Par contre, pour certains rabbins, l’esplanade est la propriété du Peuple juif où le Temple doit être reconstruit. Il y a d’ailleurs une Fondation du Temple dirigée par un rabbin d’origine américaine, adepte du fameux rabbin Kahane, qui a fait élaborer les plans du nouveau Temple. Le dôme du Rocher qui doit être démoli abrite le saint des saints : le Rocher du sacrifice. Ces gens considèrent d’ailleurs que le Mur occidental qui est le mur de soutènement de l’esplanade, n’est pas un lieu saint juif. Il ne s’agit que d’une partie non sacrée de l’édifice.

 

Dans son reportage sur cette question, Charles Enderlin interroge le professeur Mutti Steinberg qui est un ancien dirigeant du Shin Beth (le service de renseignements intérieurs d’Israël), cette affaire est « le trou noir du conflit. Même le Palestinien le plus modéré n’est pas prêt à accepter une souveraineté israélienne sur le Mont du Temple ou Haram al Sharif. » Comme quoi, Dieu, s’il est unique, n’est pas le même pour tous.

 

D’ailleurs en juin 1967, Moshe Dayan ordonna l’évacuation de l’esplanade des mosquées et la laissa sous la souveraineté des autorités musulmanes. Manifestement, cette mesure toujours d’application, n’est pas acceptée par tous les Israéliens et sous la pression des religieux, les autorités locales de Jérusalem ont fini par autoriser les Juifs de se rendre sur l’esplanade, à condition qu’ils ne prient pas.

 

Les deux facettes du Sionisme

 

Cette équivoque est révélatrice des deux facettes opposées du Sionisme : le côté laïque représenté par Théodor Herzl qui voulait un Etat-nation juif à l’instar des Etats-nations de son époque et la face religieuse et messianique représentée par le rabbin Isaac Kook d’origine lettone, grand rabbin des askénazes, qui concevait l’Israël religieux, création de Dieu. Mais il le voyait en alliance avec les sionistes laïques.

 

Le rabbin Rav Kook, pionnier du sionisme religieux

Le rabbin Rav Kook, pionnier du sionisme religieux

 

L’idéologie du Grand Rabbin Kook allait à la doctrine nationale-religieuse du sionisme, qui veut que les Juifs orthodoxes contribuent à la construction d'une Palestine juive et y établissent un puissant centre religieux. Dans les jugements qu'il rendit en sa qualité de président du Beth-Dîn (le tribunal religieux), le Grand Rabbin Kook fit preuve de compréhension à l'égard des nécessités de l’établissement de l’Etat d’Israël.

 

Pour plusieurs rabbins de Jérusalem – tous sépharades – l’idée de la subordination de leurs cours rabbiniques à une autorité supérieure est inacceptable. Une séparation s’annonce entre les cercles haredis et la nouvelle structure rabbinique, séparation qui aura des conséquences bien plus tard sur la structure de l’Etat d’Israël.

 

« Les sionistes arrivent dans un pays où, depuis des siècles, cohabitent des juifs, des musulmans et des chrétiens. Mais aux yeux des idéologues du sionisme, la Terre est vide. (…) les sionistes regardent ces juifs pieux comme des vestiges d’un passé révolu condamnés à disparaître dans le tourbillon de la colonisation sioniste. » (Yakov M Rabkin Au nom de la Torah une histoire de l’opposition juive au sionisme, Les presses de l’Université Laval, Canada, 2005)

 

En 1898, Théodor Herzl va visiter Jérusalem et s’attire ainsi l’ire des Juifs religieux qui lui reprochent d’avoir transgressé le sabbat et d’être monté au mont du Temple, ce qui est formellement interdit aux Juifs par la loi juive. Aussitôt, ils en profitent pour condamner le sionisme comme une idéologie idolâtre. Les Juifs occidentaux ne sont pas en reste. Ils disent que les théories irresponsables des sionistes font le jeu de leurs [des Juifs] pires ennemis, les antisémites.

 

La tombe de Théodor Herzl à Jérusalem

La tombe de Théodor Herzl à Jérusalem

 

Ils nient aux sionistes l’idée de rédemption du peuple juif. Les rabbins les plus modérés voient dans le sionisme une idéologie pratique du retour, mais en aucun cas, l’alya sioniste ne peut être une rédemption. En quelque sorte, les sionistes disent la même chose : ils veulent fonder un Etat juif laïque similaire aux Etats nations européens.

 

Deux paramètres contradictoires

 

Le sionisme est unique parmi les mouvements nationaux. Si les mouvements de libération nationale – comme les mouvements anticolonialistes – se donnent comme objectif d’affranchir le peuple et d’établir son contrôle sur le territoire national, le sionisme doit créer une langue, former une conscience nationale, transporter le peuple qui en résulte dans un autre coin de la planète. L’historienne Anita Shapira écrit : « La psychologie sioniste se forme par deux paramètres contradictoires : un mouvement de libération nationale et un mouvement de colonisation d’un pays du Moyen Orient. »

 

Après la déclaration de Balfour, Abdallah Ier, le prince hachémite, signe un document qui souhaite la bienvenue aux immigrés juifs de Palestine, pourvu qu’ils ne nourrissent aucune ambition politique. En clair, il n’est pas question d’accepter qu’ils forment un Etat. Finalement, cette lettre rejette le concept de nationalisme juif qui reste étranger tant aux Juifs traditionnels qu’aux Arabes eux-mêmes.

 

Un rabbin hollandais, Jacob Israël De Haan joua un rôle important. Né en 1881 aux Pays Bas, De Haan était écrivain. Son premier livre fit scandale, car il y évoquait son homosexualité.

 

Jacob Israël De Haan en tenue arabe

Jacob Israël De Haan en tenue arabe

 

Il émigra en Palestine en 1919, deux ans après la déclaration Balfour. Au départ, Jacob se rapprocha des cercles sionistes et particulièrement des sionistes religieux et fonda à Jérusalem en 1919 une nouvelle école où l'on enseigne surtout le droit.

 

Mais après sa rencontre avec le rabbin Yosef Chaim Sonnenfeld chef de la communauté Haredi et fondateur de la communauté antisioniste Edah Haredit, il devient le porte-parole des Haredim à Jérusalem et est élu secrétaire politique du conseil de la communauté Harédi, Vaad Ha'ir. Il s’opposa de plus en plus au mouvement sioniste officiel. Il prônait un judaïsme spirituel et ses prises de positions virulentes lui valurent d’être assassiné par un commando de la Haganah en 1924.

 

De Haan fut en possession d’une copie de la lettre d’Abdallah Ier – l’original ayant disparu. Mais cette copie s’évapore aussi « pour toujours lors d’un cambriolage de la maison de De Haan à la suite de son assassinat par les sionistes un an plus tard. Avec lui disparaît la possibilité d’une paix conçue en termes de droits individuels et égaux. L’objectif nationaliste des sionistes bouleverse ces plans et la mémoire du document rappelle que la paix entre Juifs et Arabes était possible. » (Yakov M Rabkin, Op.cit.)

 

Remarquons que la majorité des rabbins de Jérusalem de l'époque ne maîtrisent pas les langues européennes et encore moins le concept de nation tel que défini par les Occidentaux et qui est la pierre angulaire du mouvement sioniste.

 

Il faut donc, contrairement à ce que pense Herzl, conquérir le territoire et le coloniser par la force. La réalité des choses : la révolte arabe, l’hostilité des Palestiniens, la réalité de la guerre vont petit à petit changer la mentalité de bien des Juifs religieux. Ils formeront progressivement le courant national religieux qui, aujourd’hui, est le plus puissant. Et là, il s’agit d’un changement fondamental.

 

Au départ, il y eut un compromis entre les Haredim et Ben Gourion qui accepta de dispenser du service militaire les étudiants de la Torah au grand dam des autres Juifs qui partaient se battre dans les rangs de Tsahal.

 

Israël prisonnier de sa victoire

 

« Israël, après un succès militaire éclatant, sera prisonnier de sa victoire. » déclara Charles de Gaulle après la guerre des Six jours de juin 1967.

 

Après cette victoire, les communautés juives religieuses libérales se rapprochent du sionisme, bien que plusieurs rabbins juifs libéraux déplorent le développement du nationalisme. Celui-ci prend de plus en plus d’ampleur au fur et à mesure de l’extension de la colonisation des territoires occupés. Il y eut un seul et court moment de pacification, ce furent les accords d’Oslo signés par Itzhak Rabin et Shimon Peres en 1993, accords qui furent assassinés en même temps qu’Itzhak Rabin le 4 novembre 1995. En 2000, Sharon fut responsable du déclenchement de l’intifada Al Aqsa après sa visite à l’esplanade des mosquées. Les violences suscitées, notamment par les attentats suicides aveugles touchant des civils eurent pour effet de renforcer les courant national-religieux. Du côté palestinien, le Hamas tira tout profit de cette tension.

 

Itzhak Rabin serrant la main tendue par Yasser Arafat. Une poignée de mains qui leur coûta la vie à tous deux.

Itzhak Rabin serrant la main tendue par Yasser Arafat. Une poignée de mains qui leur coûta la vie à tous deux.

 

Les extrêmes religieux s’alimentent de part et d’autre.

 

Mais les illusions restent ancrées. Israël se voit toujours le plus fort et ne tient nul compte des conseils de modération et encore moins du droit international. Pourtant, dans un article intitulé To Save the Jewish Homeland publié en 1948 après le déclenchement de la guerre d’indépendance, Hannah Arendt avertit : « Même si les Juifs pouvaient gagner la guerre (…) les Juifs victorieux seraient entourés d’une population arabe entièrement hostile, isolés derrière des frontières menacées, absorbés par le besoin d’autodéfense physique (…) Et tout cela serait le destin d’une nation qui – peu importe le nombre d’immigrants qu’elle pourrait intégrer et peu importe jusqu’où seraient étendues ses frontières – restera un peuple très petit devant des voisins hostiles bien plus nombreux. »

 

Cet avertissement est toujours valable aujourd’hui.

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 

3e partie : Des murs dans les cœurs et entre les peuples

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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 08:56

Réflexions sur un deuxième voyage en Palestine

 

Ce deuxième voyage a permis d’approfondir les acquis du premier et surtout de mieux appréhender les choses grâce à une parfaite organisation de S’Académie de la Fédération des Mutualités Socialistes du Brabant et grâce aux rencontres enrichissantes d’Israéliens, de Palestiniens et de nombreux contacts avec le peuple. Voici les réflexions que j’en ai tirées. Elles s’inscrivent dans la perspective historique, car il nous a été conseillé à plusieurs reprises de nous référer à l’histoire tragique de cette région et de ses peuples pour comprendre le temps présent et envisager les perspectives d’avenir. Ces réflexions complètent les premières, suite au premier voyage, qui ont paru en quatre épisodes sur le blog « Uranopole », l’année dernière.

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/10/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel.html

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/10/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel-2.html

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/11/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel-iii.html

 

http://uranopole.over-blog.com/2014/11/palestine-un-peuple-vivant-un-etat-virtuel-iv.html

 

Ces réflexions contiennent trois parties qui s’inscriront dans cette perspective historique que j’ai tenté d’appréhender.

 

La première traite du processus « constitutif » d’Eretz Israël dont la cheville ouvrière est la colonisation. On s’aperçoit que le débat sur les colonies date des débuts du sionisme et, déjà, le mouvement sioniste était divisé à ce sujet.

 

La seconde traitera du poids de la religion qui est en réalité instrumentalisée dans des objectifs géopolitiques qui dépassent le théâtre du conflit israélo-palestinien.

 

La troisième traitera de ses murs dressés entre deux peuples qui constituent, avec la colonisation, les obstacles majeurs à toute solution d’un conflit qui a déjà près de cent années d’existence et qui n’est pas prêt de s’éteindre.

 

Pierre Verhas

 

Première partie : « La frontière sera là où nous planterons notre dernier arbre. »

 

Feu Ariel Sharon n’était pas seulement un baroudeur, il fut aussi un stratège et il fut un des rares dirigeants israéliens à avoir une vue à long terme. D’ailleurs, David Ben Gourion, le fondateur d’Israël, le voyait comme son véritable successeur.

 

David Ben Gourion, le fondateur de l'Etat d'Israël, voyait Ariel Sharon comme son successeur.

David Ben Gourion, le fondateur de l'Etat d'Israël, voyait Ariel Sharon comme son successeur.

 

Dans un entretien accordé au supplément hebdomadaire du quotidien israélien Haaretz, le 13 avril 2001, Ariel Sharon livra le fond de sa pensée : « Aujourd’hui, les gens ne vibrent plus à l’idée d’“une acre et encore une acre”. Moi, cette idée m’excite toujours… La guerre d’indépendance n’est pas terminée. Peut-être durera-t-elle éternellement. Un peuple normal ne se pose pas de questions du genre “allons-nous toujours vivre avec l’épée ?” L’épée fait partie de la vie. »

Ariel Sharon - ici avec Moshe Dayan - n'était pas seulement un baroudeur.

Ariel Sharon - ici avec Moshe Dayan - n'était pas seulement un baroudeur.

 

Auparavant, dans un texte publié par le Yediot Aharonot en 1993, Ariel Sharon écrivait : « Nos grands-parents et nos parents ne sont pas venus ici [en Israël] pour bâtir une démocratie. Tant mieux si elle est préservée, mais ils sont venus ici pour créer un État juif. L’existence d’Israël n’est vraiment menacée que par ceux qui, parmi les Israéliens, ne jurent que par la démocratie et la paix, au risque de saper les fondements de notre État juif démocratique et d’ouvrir la voie à la dictature criminelle d’un État palestinien dirigé par l’OLP. (…) Le sionisme n’a jamais prôné la démocratie, mais la création en Palestine d’un État juif appartenant à tout le peuple juif et à lui seul. »

Ariel Sharon voyait à long terme.

Ariel Sharon voyait à long terme.

 

Processus de « paix » ou « processus constitutif » ?

 

Autrement dit, le fameux « processus de paix » que nous rabâchent les médias à tout bout de champ est une pure fiction. Sharon a pensé et mis en œuvre la colonisation des « territoires occupés » par Israël depuis 1967, colonisation qui se poursuit et même s’accentue, en dépit des « protestations » internationales. La colonisation des territoires est un élément de la construction d’Israël, car, selon Sharon, « Israël ne doit pas fixer de frontières. » Il existe donc, à la place du « processus de paix », un « processus constitutif », car « La paix n’est pas à l’ordre du jour dans les cinquante ans à venir. » Et la frontière « sera là où nous planterons notre dernier arbre. »

 

Il s’agit donc de créer Eretz Israël, la terre de l’Israël biblique. Le directeur du Centre d’Information Alternative, Michel Warschawski dit que pour tout Juif, religieux ou laïque, ashkénaze ou sépharade, « la Bible est un cadastre ». En effet, c’est en vertu des textes bibliques qu’est déterminé le territoire d’Israël sans tenir aucun compte des frontières reconnues par les Nations Unies et de la volonté des habitants non juifs de cette terre. Il ajoute : « L’athée israélien ne croit pas en Dieu, mais il croit dur comme fer que Dieu lui a donné cette terre. » Il considère dès lors que la Bible est la base même de l’identité juive.

 

 

Michel Warschawski nous fait comprendre qu'il faut appréhender le conflit dans une perspective historique.

Michel Warschawski nous fait comprendre qu'il faut appréhender le conflit dans une perspective historique.

 

Pour Israël, il n’existe donc pas de droit historique : Israël, c’est là où on a « israélisé ». L’objectif est de créer l’Etat juif, c’est-à-dire une communauté la plus homogène possible. Netanyahou dit aujourd’hui « l’Etat des Juifs » laissant entendre que tout non-juif n’y a pas sa place.

 

La colonisation, partie intégrante du processus constitutif

 

Quid, dès lors, des Palestiniens ? Au départ, Sharon considérait que la dynastie des Hachémites dont le représentant était le roi Hussein, n’était pas le pouvoir légitime en Jordanie. Dès lors, il poussait les Palestiniens à partir et à renverser le souverain pour y installer leur Etat. Par après, voyant que les Palestiniens voulaient rester, il changea d’avis. Et c’est ainsi que commença la colonisation. La colonisation fait partie intégrante du « processus constitutif ».

 

Il y a longtemps que l’on se pose la question de la nature « colonialiste » de l’Etat d’Israël. Dans un célèbre numéro de la revue de Jean Paul Sartre « Les Temps modernes », paru en juin 1967, juste après la guerre des Six jours et consacré au conflit israélo-arabe, Maxime Rodinson demande : « Israël, fait colonial ? ».

 

Après avoir passé en revue les différentes analyses des organisations sionistes de gauche des années 1960 en Europe et particulièrement en France, où elles concluent que l’on ne peut pas comparer Israël avec le colonialisme européen – il n’y a pas de puissance colonisatrice, il n’y a pas de missionnaires, etc. – Rodinson se penche sur les origines du Sionisme.

 

Théodore Herzl, considéré comme le fondateur du Sionisme, qui fut en tout cas son concepteur, voyait l’émigration juive vers la Palestine sur la base d’un accord avec le souverain turc – on était à l’époque de l’empire ottoman qui occupait la Palestine – et l’Europe : « Si Sa Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. Nous demeurions, comme Etat neutre, en rapports constants avec toute l’Europe qui devrait garantir notre existence. »

 

Théodor Herzl considéré comme le fondateur du Sionisme était un Juif laïque et avait la conception d'un Etat juif comme les autres Etats-nations de son temps et ne croyait pas à la colonisation.

Théodor Herzl considéré comme le fondateur du Sionisme était un Juif laïque et avait la conception d'un Etat juif comme les autres Etats-nations de son temps et ne croyait pas à la colonisation.

 

Cela n’est évidemment pas cela qui s’est passé. L’Empire ottoman s’est effondré lors de la Première guerre mondiale, la Palestine est passée sous mandat britannique et une double promesse a été faite par la Grande Bretagne : un « foyer juif » en Palestine et la constitution d’une nation arabe. Celle-ci a existé sous la forme de la Transjordanie dont le premier souverain fut Abdallah Ier, prince hachémite.

 

Mais, aujourd’hui, dans la stratégie américaine, Israël est bien considéré comme ce rempart contre la « barbarie » appelée aujourd’hui « l’axe du mal ».

 

Quant à la constitution de l’Etat juif, lisons l’analyse de Herzl par Rodinson : « Les colonies agricoles dispersées paraissent à Herzl inefficaces. Elles se fondent sur « le faux principe de l’infiltration successive ». Or, « l’infiltration doit toujours mal finir, car, régulièrement, le moment arrive où le gouvernement, sur l’instance des populations qui se sentent menacées, arrête l’affluence ultérieure des Juifs. Par conséquent, l’émigration n’a vraiment de raison d’être que si elle a pour base notre souveraineté assurée. »

 

Au congrès sioniste de Bâle en 1897, tout le monde était d’accord pour avoir l’appui des grandes puissances de l’époque et faire pression sur le Sultan. Il y avait un précédent : l’autonomie du Liban chrétien. « On était à l’époque où les territoires allogènes au sein de l’Empire ottoman obtenaient les uns après les autres leur indépendance. » Il n’y avait dès lors aucune raison pour que le futur territoire juif fasse exception.

 

La résolution du congrès de Bâle comporte quatre points qui forment un compromis entre la méthode diplomatique de Herzl et la volonté de coloniser la Palestine.

 

« Développement de la colonisation agricole et artisanale en Palestine, effort d’organisation des Juifs dispersés, effort pour renforcer la conscience nationale de ceux-ci, enfin, last not least, démarches préliminaires pour obtenir les accords gouvernementaux nécessaires. »

 

Là aussi, les choses ne se sont pas déroulées comme le fondateur du mouvement sioniste l’aurait souhaité. C’est justement par l’émigration des Juifs entre les deux guerres mondiales suite aux persécutions en Europe centrale puis en Allemagne et la Shoah que s’est constitué le peuple israélien. Ce sont précisément les colonies agricoles – les kibboutzim et les moshavim – qui ont construit la géographie de l’Etat fondé en 1948.

 

Mais, cela s’est fait dans la guerre, ce que craignait Théodore Herzl, alors qu’il préférait la voie diplomatique en jouant sur les grandes puissances, jeu un peu hypocrite. Maxime Rodinson le décrit : « Dans toutes ces éventualités, la perspectives était située dans le cadre de l’assaut européen sur l’Empire ottoman « homme malade » dont le dépècement total était reculé par la rivalité des puissances, mais en attendant soumis à toutes les interventions, les pressions, les menaces. »

 

Il y eut assaut britannique et français suite à l’alliance du Sultan avec l’Allemagne. Le destin de tout le Moyen Orient et en particulier en Palestine, en fut bouleversé.

 

Et on connaît la suite. On peut observer que l’Etat d’Israël depuis 1948 a toujours joué avec les grandes puissances. En 1947, les Sionistes avaient l’appui de l’Union Soviétique et de la France. La Haganah – milice issue du mouvement sioniste de gauche de David Ben Gourion, ancêtre de l’actuelle Tsahal – s’armait en Tchécoslovaquie alors sous giron soviétique. L’appui des USA ne fut acquis que grâce à la pression des Juifs étatsuniens. C’est ainsi que jouant ce double jeu diplomatique, l’Etat d’Israël de 1948, sur la base du plan de partage de 1947 rejeté par les Arabes, obtint la reconnaissance des Nations Unies, aucun membre du Conseil de sécurité n’ayant mis son veto.

 

La désastreuse offensive arabe de 1948 dite « guerre d’indépendance » par les Israéliens eut une double conséquence : les Israéliens conquirent l’ensemble des territoires destinés aux Arabes dans le plan de partage et il y eut un arrêt de la colonisation agricole, les Arabes ayant empêché les Israéliens de conquérir la partie orientale de Jérusalem et ayant détruit les quelques colonies juives de Cisjordanie. Si quelques colonies furent installées dans le Neguev – notamment le kibboutz Sde Boker où a habité Ben Gourion, situé près de Dimona, la ville du centre du désert où se trouve la grande centrale nucléaire israélienne – il n’y a pas eu de nouvelles colonies.

 

Ce n’est donc qu’après la guerre des Six jours de juin 1967 que la colonisation reprit.

 

Le sort des Palestiniens : la nabka (la catastrophe en arabe)

 

La propagande israélienne a fait accroire que les Juifs se sont installés en Palestine avant la Deuxième guerre mondiale, dans des domaines abandonnés par leurs propriétaires turcs ou syriens et qu’ils ont racheté les petites propriétés agricoles appartenant à des Arabes palestiniens. D’autre part, s’il y a eu le 9 avril 1948, le massacre de Deir Yassine qui est l’œuvre de l’Irgoun de Menahem Begin et du Lehi d’Itzhak Shamir – tous deux furent plus tard Premier ministre d’Israël – massacres contestés aujourd’hui par des polémistes de droite israéliens, 500.000 Palestiniens quittèrent leurs foyers sous l’impulsion des Etats arabes voisins et non sous l’injonction des Israéliens.

 

Expulsion d'une famille palestinienne de Haifa par des éléments de la Haganah en 1947

Expulsion d'une famille palestinienne de Haifa par des éléments de la Haganah en 1947

 

Ces affirmations sont fortement controversées. Bien entendu, les historiens arabes contestent cette version. Mais, depuis la décennie 1980 – 90, plusieurs historiens israéliens contestèrent la version officielle et parlèrent d’un plan d’expulsion élaboré par les chefs de la Haganah sous les ordres de David Ben Gourion lui-même.

 

Dans un article paru dans le « Monde diplomatique » en décembre 1997, Dominique Vidal, historien français spécialiste de la Shoah et d’Israël, ami de Michel Warschawski, explique : « Entre le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les armistices de 1949 consécutifs à la première guerre israélo-arabe déclenchée par l’invasion du 15 mai 1948, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens qui vivaient sur les territoires finalement occupés par Israël ont quitté leurs foyers.

 

Pour les historiens palestiniens et arabes, il s’agit bel et bien - ils l’ont toujours affirmé - d’une expulsion. L’immense majorité des réfugiés (évalués entre 700 000 et 900 000) ont été, expliquaient-ils, contraints au départ au cours des affrontements israélo-palestiniens, puis de la guerre israélo-arabe, dans le cadre d’un plan politico-militaire d’expulsion jalonné de nombreux massacres. C’est notamment la thèse défendue, dès 1961, par Walid Khalidi, dans son essai intitulé « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine », et plus récemment par Elias Sanbar, dans Palestine 1948. L’expulsion.

 

Selon l’historiographie israélienne traditionnelle, au contraire, les réfugiés (500 000 tout au plus) se sont pour la plupart enfuis volontairement, répondant aux appels de dirigeants qui leur promettaient un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables de l’Agence juive, puis ceux du gouvernement israélien, n’avaient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer - en premier lieu celui de Deir Yassin, le 9 avril 1948 - furent le fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir.

 

Dès les années 50, toutefois, quelques personnalités israéliennes liées au mouvement communiste, voire à certains cercles de la gauche sioniste (notamment le Mapam), contestaient cette version. Depuis la seconde moitié des années 80, elles ont été rejointes dans leur critique par un certain nombre de chercheurs, qui se définissent eux-mêmes comme« nouveaux historiens » : Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan Pappé et Benny Morris - c’est ce dernier, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui a donné le signal du scandale. Car, par-delà leurs différences d’objet, de méthode et d’opinion, ce qui unit ces chercheurs, c’est qu’ils s’en prennent aux mythes de l’histoire d’Israël et révisent en particulier celle de la première guerre israélo-arabe, contribuant à rétablir la vérité sur l’exode des Palestiniens - au moins partiellement, on le verra. Assez, en tout cas, pour s’attirer l’ire d’historiens orthodoxes. »

 

Dominique Vidal, historien de la Shoah et du conflit israélo-palestinien

Dominique Vidal, historien de la Shoah et du conflit israélo-palestinien

 

Les « nouveaux historiens » israéliens

 

Les conclusions des travaux de ce qu’on a appelé « les nouveaux historiens » ont jeté le doute sur l’historiographie officielle et. Le plus célèbre d’entre eux est Ilan Pappé qui est abondamment cité par les opposants à la politique du gouvernement israélien depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin le 4 novembre 1995.

 

Dominique Vidal écrit : « Pour l’historien [Ilan Pappé], le combat actuel pour les droits des Palestiniens s’enracine dans la connaissance de l’injustice dont ils ont été victimes dans le passé. À commencer par l’expulsion de 1948, sur laquelle son dernier livre, The Ethnic Cleansing of Palestine traduit en français et édité en 2008 chez Fayard Le nettoyage ethnique de la Palestine, jette un éclairage radicalement nouveau. « Ce livre est le résultat de ce que j’avais peu à peu tracé dans les précédents, à savoir qu’en Palestine, avant, pendant et après 1948, on a mis en œuvre un plan bien précis, destiné à purifier ethniquement le territoire où a surgi l’État d’Israël. Des documents et des témoignages, soixante ans quasiment après ces journées, le disent avec une extrême clarté. » Et pourtant, l’auteur se dit persuadé qu’« Israël, de toutes façons, n’admettra jamais ses responsabilités sur la question des réfugiés, le gouvernement actuel et les prochains feront tout leur possible pour laisser dans les camps pour réfugiés toutes ces personnes [800 000 en 1948, qui sont environ quatre millions aujourd’hui] qui réclament leurs droits. Je ne crois pas cependant que les pays arabes seront disposés à se plier à l’exigence d’Israël d’oublier l’existence des réfugiés et de modifier l’initiative de paix arabe de 2002 [relancée au printemps 2007] ».

 

Ilan Pappé, historien israélien et militant communiste, a dû renoncer à enseigner à l'Université de Haifa. Il a même été accusé de négationnisme, car il avait comparé la nabka à la Shoah. Il enseigne aujourd'hui à l'université britannique d'Exeter.

Ilan Pappé, historien israélien et militant communiste, a dû renoncer à enseigner à l'Université de Haifa. Il a même été accusé de négationnisme, car il avait comparé la nabka à la Shoah. Il enseigne aujourd'hui à l'université britannique d'Exeter.

 

D’autant, précise Pappé, que, six décennies plus tard, dans certaines zones, une politique de purification ethnique « avance lentement. Dans la région du ‘‘Grand Jérusalem’’ par exemple. La construction du mur, l’expansion des colonies, la confiscation des terres, les bouclages et les restrictions des mouvements des gens contraignant des milliers de Palestiniens à s’en aller en abandonnant leurs maisons. La même chose arrive entre Jérusalem et Bethléem, et le long de la route qui va jusqu’à Jéricho. Au moins 40 000 Palestiniens ont dû faire leurs bagages et déménager à l’intérieur de la Cisjordanie. Sans parler de la vieille ville de Hébron, où l’agressivité des colons hébreux et des soldats a transformé en quartier fantôme la partie la plus caractéristique de cette cité ».

 

La guerre d’indépendance continue.

 

Ici on rejoint les propos d’Ariel Sharon et l’analyse de Michel Warschawski. Il est clair que la guerre d’indépendance continue. L’objectif est de créer un Etat aussi homogène que possible sur le plan ethnique. Il faut donc un grand territoire où il n’y aurait que très peu d’Arabes, selon Michel Warschawski. La colonisation, aujourd’hui comme en 1948, est un élément clé de la stratégie d’expansion d’Eretz Israël. Le cas exemplaire est celui de la colonie de Migron dans la partie de la Cisjordanie sise au Nord de Jérusalem non loin de Ramallah, la capitale de l’Autorité palestinienne.

 

Vue aérienne de Migron. Cette photo a été prise par des militants du mouvement "Shalom Archav" (la Paix maintenant) qui ont survolé la Cisjordanie afin d'y détecter les colonies dites "sauvages".

Vue aérienne de Migron. Cette photo a été prise par des militants du mouvement "Shalom Archav" (la Paix maintenant) qui ont survolé la Cisjordanie afin d'y détecter les colonies dites "sauvages".

 

Cette colonie a été fondée en 2001 sur des terres privées appartenant à des Palestiniens. Cependant, comme il n’existe pas de cadastre en Cisjordanie, les propriétaires ne possédaient aucun document pouvant être assimilé à un acte de propriété. Néanmoins, ils s’associèrent et déposèrent plainte devant les tribunaux israéliens. De péripéties en péripéties, ils aboutirent en 2012 à la Cour suprême israélienne qui trancha en leur faveur. Elle ordonna l’évacuation de la colonie de Migron. Le gouvernement israélien hésita pendant quelques mois. Finalement, en septembre 2012, les colons sont évacués sans trop de violences et, en réalité, transférés dans une autre colonie un peu plus loin. L’affaire n’est pas terminée pour autant, car il est probable que Tsahal expropriera l’ancienne colonie de Migron pour des raisons « stratégiques » et finira par la restituer à terme aux colons.

 

Une jeune Palestinienne regarde les graffitis  en hébreu laissés par les colons israéliens. Il est écrit : "Mort aux Arabes"...

Une jeune Palestinienne regarde les graffitis en hébreu laissés par les colons israéliens. Il est écrit : "Mort aux Arabes"...

Michel Warschawski expliquant le système des colonisations sous l'oeil attentif de trois participants dont Jef Baeck, Président de la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant et son épouse.

Michel Warschawski expliquant le système des colonisations sous l'oeil attentif de trois participants dont Jef Baeck, Président de la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant et son épouse.

 

Le principe de la colonisation est de créer une continuité géographique de la présence juive en cassant la continuité arabe. La colonisation ne se fait pas dans une logique démographique, mais dans une logique spatiale. Peu importe le nombre de colons si la continuité entre les colonies est assurée. Les colons viendront plus tard. Et c’est là toute la signification de la sentence d’Ariel Sharon : « La frontière sera là où nous planterons notre dernier arbre. »

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 

IIe partie : Dieu n’est ni le maître, ni le même pour tous.

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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 20:13

 

Dans la première partie, nous avons attiré l’attention sur les dangers que représente le TTIP, sur son contexte historique et sur le processus de décision qui lui donnera ou non force de loi aux niveaux national et supranational.

 

Dans cette seconde partie, nous allons nous pencher sur le contenu. Qu’est-ce qu’en définitive ce fameux TTIP, que contient-il – ou plutôt qu’est-ce qu’il est censé contenir – et quels sont les enjeux ?

 

Le TTIP, tout le monde en a entendu parler, mais peu sont prêts à se mobiliser pour un énième traité européen. En effet, l’affaire est complexe et les explications qui en sont données sont forcément techniques. Ce qui n’est évidemment pas mobilisateur.

 

Le « Monde diplomatique », des intellectuels connus comme Raoul Marc Jennar et Susan George font cependant des efforts considérables pour alerter l’opinion publique, mais, comme d’habitude, le relais médiatique ne suit pas. Cela n’est pas surprenant quand on sait à qui appartiennent les médias.

 

Susan George inlassable militante de la cause altermondialiste

Susan George inlassable militante de la cause altermondialiste

Raoul-Marc Jennar parcoure la France, la Navarre et toute l'Europe francophone pour dénoncer les dangers représentés par le TTIP.

Raoul-Marc Jennar parcoure la France, la Navarre et toute l'Europe francophone pour dénoncer les dangers représentés par le TTIP.

 

Le TTIP (Transatlantic Trade and Investments Partnership) part de deux idées forces. La première, c’est le libre échange, la seconde est de fusionner à terme les économies européennes et nord-américaines.

 

Un marché intérieur transatlantique

 

Ce n’est pas par hasard si Karel De Gucht, le très libéral Commissaire européen au commerce sous la Commission Barroso II, a un jour déclaré : « Le TTIP est le marché intérieur transatlantique », dans le sens du grand marché européen de l’Acte unique de 1992 élaboré par Jacques Delors. Faire de l’Europe et des Etats-Unis un immense marché n’est pas une idée neuve. Jean Monnet, un des « pères fondateurs » de l’Union européenne, souhaitait une fusion de la France et de la Grande Bretagne avec l’idée d’une ouverture vers l’Atlantique pour fonder une immense zone de libre échange.

 

Karel De Gucht veut un grand marché intérieur transatlantique complètement dérégulé.

Karel De Gucht veut un grand marché intérieur transatlantique complètement dérégulé.

 

C’est donc l’idée. Et elle convient très bien aux transnationales surtout étatsuniennes qui, comme on l’a vu en première partie, mènent le jeu de cette négociation. Mais, tout cela serait bien joli si l’on parlait d’égal à égal des deux côtés de l’océan. Comme l’a déclaré Pierre Defraigne : « Dans les secteurs qui comptent – technologies avancées, énergies, services financiers – l’Europe n’a toujours pas achevé son marché unique et, a fortiori, n’a pas encore de politique commune.

 

Elle se présente donc dans une situation de faiblesse, ses entreprises devant faire face à des multinationales américaines à qui on déroule le tapis rouge. Et la somme des intérêts des multinationales ne fait pas l’intérêt commun. » (La Libre Belgique du 25 avril 2015).

 

Si ce processus libre-échangiste s’accélère depuis les cinq dernières années, poussé par le Royaume Uni et l’Allemagne, c’est pour trois raisons : la croissance reviendra par l’exportation – c’est l’idée allemande qui fonde son économie sur l’exportation –, le souci de tenir en échec la montée en puissance de la Chine – c’est l’obsession américaine qui ne supporte pas la présence d’une seconde puissance du côté du Pacifique – et l’idée d’arrimer plus étroitement l’Europe à l’Amérique suite à la puissance de l’Asie émergente et c’est depuis longtemps l’idée de la Grande Bretagne.

 

Un enjeu idéologique

 

Mais le TTIP, ce n’est pas que cela. Le même Pierre Defraigne dans une note du think tank Madariaga dont il est le directeur, écrit : « … surtout, la percée du TTIP apparaît comme l’aboutissement logique de la stratégie ‘Global Europe’ de libéralisation bilatérale lancée en 2006 par Peter Mandelson, Commissaire européen au Commerce, en rupture avec la ligne multilatérale de Pascal Lamy son prédécesseur. L’UE s’est en effet engouffrée en 2006 dans le sillage de la «libéralisation compétitive» déclenchée en 2003 par Bob Zoellick, le négociateur commercial américain, au lendemain de l’enlisement du Doha Round de libéralisation multilatérale à la Conférence ministérielle de l’OMC à Cancun. La course aux accords bilatéraux de libre échange avec des économies émergentes que se livrent depuis lors les Etats-Unis et l’UE, aboutit aujourd’hui, en vertu de l’effet domino, à la conclusion d’un accord commercial entre les deux rivaux et partenaires. Ce sera le TTIP. Par ce long détour, Mandelson aura ainsi réussi là où son homologue britannique Sir Léon Brittan avait échoué dix ans auparavant: créer un espace économique intégré transatlantique. Mais le TTIP est un tout autre animal qu’une simple zone de libre-échange comme celles conclues ou projetées avec la Corée ou la Malaisie. »

 

Pierre Defraigne directeur du think tank Madariaga - Collège de l'Europe

Pierre Defraigne directeur du think tank Madariaga - Collège de l'Europe

 

Il y a clairement un enjeu idéologique. Le TTIP, en plus de ses enjeux géopolitiques, a un objectif idéologique : imposer la doxa ultralibérale des deux côtés de l’Atlantique. Et Defraigne avertit : « Le projet de TTIP surprend par l’unanimisme qu’il suscite dans les cercles dirigeants européens, malgré son caractère potentiellement explosif, et qui contraste avec le clivage Nord-Sud observé sur le dossier hautement sensible des panneaux solaires chinois. Lorsqu’on l’examine de prés le TTIP, il apparaît pourtant comme un pari à haut risque pour l’unité de l’UE, pour la projection de l’Europe dans le monde et pour la qualité de la relation atlantique. Que le Conseil des Ministres s’apprête à entériner, sans autre débat public qu’un discret caucus parlementaire à Strasbourg sur le sujet, un choix fondateur pour l’avenir de l’Europe, a de quoi inquiéter quant au mode de formation de la pensée stratégique de l’UE. Les esprits cyniques eux ne s’en préoccuperont pas. Ils jugent déjà l’affaire mal emmanchée et pour tout dire vouée à l’échec, car ils s’attendent à voir l’accord vidé sournoisement de son contenu par la multiplication, en cours de négociations, d’exceptions, d’exemptions et de longues transitions et ils escomptent en contrepartie un blocage au Sénat américain. Comment ne pas dès lors penser à feu la Stratégie de Lisbonne, née en 2000 dans le même consensus surréaliste du Conseil Européen, brandie longtemps comme le cadre du redressement de l’Europe et finalement abandonnée, sans autopsie, dans la fosse commune des projets mal conçus et mal ficelés de l’UE ? Faut-il répéter cette erreur en poussant ‘un pont trop loin’ la logique très discutable du libre-échange bilatéral ? Ce ne serait ni dans l’intérêt de l’UE, ni du multilatéralisme, ni dans celui de l’Alliance Atlantique. »

 

Non, ce serait dans l’intérêt des transnationales des deux côtés de l’Atlantique, ce qui explique l’unanimisme de façade qui règne dans les institutions européennes gangrénées par les lobbies de ces mêmes transnationales.

 

L’économie sociale se rebiffe.

 

On observe d’ailleurs que les secteurs d’économie sociale dénoncent cet aspect idéologique. Ainsi le Collège intermutualiste belge (CIN – NIC) a publié le 4 février 2015 un communiqué qui dénonce la marchandisation qu’instaure le TTI¨P. Par exemple : 

 

« Un marché libre pour l’assurance maladie et les soins de santé.

 

Risque : le droit européen précise aujourd’hui que les règles du marché intérieur ne s’appliquent pas aux services publics et aux services sociaux d’intérêt général. En Belgique, c’est le cas pour l’assurance maladie obligatoire et les activités des mutualités. Les règles nationales, comme la programmation et la reconnaissance des services de santé, pourraient être contestées, ce qui pourrait conduire à une suroffre inutile et faire augmenter le coût des soins de santé.

 

• Des monopoles d’une durée plus longue pour les nouveaux médicaments.

 

Risque : il faudrait plus longtemps pour que des médicaments génériques (moins chers) arrivent sur le marché. Le prix des médicaments augmenterait.

 

• Les entreprises pourront se tourner vers un arbitrage international si elles estiment qu’une décision d’un pouvoir public porte atteinte à leurs espérances de bénéfices.

 

Risque : les entreprises pharmaceutiques pourraient réclamer des indemnités aux autorités publiques si ces dernières prennent des mesures visant à garder sous contrôle le coût des médicaments. Si le médicament A est remboursé, mais non le médicament B qui est similaire, le fabricant du médicament B pourrait demander des indemnités. La politique de prévention serait également mise sous pression. Une campagne contre le tabac, l’alcool ou les aliments jugés peu sains pourrait ainsi donner lieu à des demandes de compensation par les producteurs de ces produits.

 

La publicité pour les médicaments soumis à prescription et la vente via Internet

 

Risque : la publicité pour les médicaments soumis à prescription est interdite en Belgique. La vente des médicaments sur Internet est soumise à des règles strictes. Un assouplissement pourrait conduire à une surconsommation de médicaments et menacer la sécurité de nos médicaments. » On voit qu’il y a une prise de conscience de plus en plus importante des risques que représente le TTIP dans plusieurs secteurs.

 

Aux Etats-Unis, le TTIP ne passe pas non plus.

 

En plus, il ne faut pas penser que le TTIP fasse l’unanimité de l’autre côté de l’Atlantique. Les négociateurs européens, de leur côté, ne sont pas en reste pour exiger des mesures « libérales » de la part des Américains. Ainsi, ils souhaitent que l’on abroge la réglementation sur la finance instaurée par Obama. Ils veulent abroger – avec certains négociateurs américains liés aux lobbies de Wall Street - la règle Volcker, qui limite la capacité des banques commerciales à développer des activités spéculatives, les lois proposées par la Réserve fédérale s’appliquant aux banques étrangères, ainsi que la régulation publique des assurances. Et, évidemment, il ne serait pas question de permettre l’instauration de la taxe sur les transactions financières – la fameuse taxe Tobin.

 

Que pense le Président US du démantèlement des réglementations qu'il a fait adopter ?

Que pense le Président US du démantèlement des réglementations qu'il a fait adopter ?

 

En matière de viandes bovines, Business Europe veut faire abroger l’interdiction d’importation aux USA de viandes liées à l’ESB (la maladie de la « vache folle »). Il y a des oppositions similaires en matière pharmaceutique, pétrolière, etc. En clair, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, les lobbies des entreprises transnationales agissent pour une déréglementation généralisée qui, elle, porterait atteinte aux droits fondamentaux.

 

Pour quel enjeu ?

 

Et – encore une citation ! – Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique, résume bien l’enjeu dans son contexte historique : « Dans cette affaire, mieux vaut donc se méfier des couples qu’on prétend liés pour l’éternité. La règle s’applique au protectionnisme et au progressisme autant qu’à la démocratie et à l’ouverture des frontières. L’histoire a en effet prouvé que les politiques commerciales n’ont pas de contenu politique intrinsèque. Napoléon III a marié Etat autoritaire et libre-échange, presque au moment où, aux Etats-Unis, le Parti républicain prétendait se soucier des ouvriers américains afin de mieux défendre la cause des trusts étoilés, des « barons voleurs » de l’acier qui mendiaient des protections douanières. « Le Parti républicain étant né de la haine du travail d’esclave et du désir que tous les hommes soient réellement libres et égaux, indique sa plate-forme de 1884, il est irrévocablement opposé à l’idée de placer nos travailleurs en concurrence avec quelque forme de travail asservi que ce soit, en Amérique ou à l’étranger. » A l’époque, on pensait déjà aux Chinois. Mais il s’agissait des milliers de terrassiers que des compagnies californiennes de chemin de fer avaient recrutés afin de leur confier des travaux de forçat en échange de salaires de misère.

 

Un siècle plus tard, la position internationale des Etats-Unis ayant changé, démocrates et républicains jouent à qui entonnera la sérénade libre-échangiste la plus sirupeuse. Le 26 février 1993, à peine plus d’un mois après son arrivée à la Maison Blanche, le président William Clinton prend l’avantage grâce à un discours-programme destiné à promouvoir l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), qui sera voté quelques mois plus tard. Il admet que le « village global » a alimenté le chômage et les bas salaires américains, mais se propose de hâter le pas dans le même sens : « La vérité de notre époque est et doit être la suivante : l’ouverture et le commerce nous enrichiront en tant que nation. Cela nous incite à innover. Cela nous oblige à affronter la concurrence. Cela nous assure de nouveaux clients. Cela favorise la croissance globale. Cela garantit la prospérité de nos producteurs, qui sont eux-mêmes consommateurs de services et de matières premières. »

 

Derrière cette sémantique aux accents progressistes – « libre échange » sonne mieux que « protectionnisme », « village global » est préférable à « nation » - se cache une réelle épouvante : l’installation d’un pouvoir global sur le soi-disant « village », la concurrence entre travailleurs, la destruction de tout l’édifice législatif issu des luttes sociales et des combats pour la préservation de l’environnement. C’est aussi un facteur de guerre, car par le libre échange on établit un « bloc » économique et militaire avec le maintien de l’OTAN. On en revient au bilatéralisme qui fut si cher et si dangereux !

 

L'OTAN est intimement liée au TTIP.

L'OTAN est intimement liée au TTIP.

 

La philosophie du projet de traité est bien expliquée par Susan George dans son ouvrage Les usurpateurs (Paris, Seuil, 2014) : Se référant à un document pris en commun entre la Chambre du commerce US et Business Europe, cité ci-après, elle montre que l’objet premier du TTIP est de supprimer à terme toute réglementation.

 

« Les instances de réglementation américaines et européennes détermineront les cas où leurs systèmes réglementaires doivent concorder, de sorte que l’autorisation de mise en vente d’un produit ou d’un service sur un marché vaille sur l’autre ; elles élaboreront de nouveaux instruments et un processus de gouvernance pour instaurer une coopération en matière de réglementations transsectorielles et spécifiques à un secteur, qui permettra de résoudre les divergences entre réglementations actuelles ou futures. »

 

Ce charabia signifie qu’une instance représentant le secteur privé est au-dessus des autorités publiques de réglementations, par exemple en matière de protection de l’environnement ou des consommateurs, ou encore de droits sociaux. Elle pourra avoir autorité pour annuler ou modifier une réglementation actuelle ou en projet. Cette instance sera au service des seuls intérêts des producteurs, autrement dit des entreprises transnationales.

 

L’abomination des tribunaux privés

 

Les litiges en matière commerciale seront réglés sur la base du système de l’ISDS (Investor-State Dispute Settlement ou mécanisme de résolution des litiges entre investisseurs et Etats)

 

Il s’agit, en gros, de tribunaux privés qui règlent les litiges entre « investisseurs » et Etats. Ces tribunaux privés composés de cabinets d’avocats grassement rémunérés existent depuis longtemps et sont compétents en matière de commerce international.

 

En 2012, la transnationale française Veolia a fait appel au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une officine de la Banque mondiale, contre l’Egypte, car après le « printemps arabes », les salaires ont été relevés de 400 à 700 livres par mois (41 à 72 Euros). Cela ne convenait pas à Veolia qui avait un partenariat public privé avec la ville d’Alexandrie pour le traitement des déchets. Autrement dit, une entreprise étrangère peut faire abroger une loi votée par un pays où elle a un contrat ! C’est un total abandon de souveraineté ! L’affaire est toujours pendante – ces procédures sont en effet très longues – et a suscité de vives réactions en Egypte et en Europe.

 

Et Veolia est loin d’être la seule. « Signés entre deux pays ou inclus dans des accords de libre-échange, il existe plus de trois mille traités de ce type dans le monde. Ils protègent les sociétés étrangères contre toute décision publique (une loi, un règlement, une norme) qui pourrait nuire à leurs investissements. Les régulations nationales et les tribunaux locaux n’ont plus droit de cité, le pouvoir se voyant transféré à une cour supranationale qui tire sa puissance... de la démission des Etats. » (Benoît Bréville et Martine Bulard in Le Monde diplomatique, mai 2014).

 

C’est une disposition similaire que le TTIP veut instaurer avec l’ISDS. C’est évidemment cela qui est la pierre d’achoppement. L’opinion publique n’accepte pas que des tribunaux privés puissent dicter les lois et règlements adoptés par la voie parlementaire par les Etats. Et on constate ici la duplicité des négociateurs. Madame Cécilia Malmström, la Commissaire européenne au commerce déclare dans une interview accordée à l’hebdomadaire « l’Obs » du 30 avril 2015 : « De tels accords de règlements des différends existent depuis les années 1950. Il y en a 1.400 en Europe. (…) Ils ont été développés par le passé pour protéger les investissements de la discrimination et de l’expropriation. Mais il faut les moderniser. Nous avons déjà commencé à le faire avec le traité Canada. (…) [Les entreprises] ne peuvent en aucune manière remettre en cause les droits des citoyens. »

 

Deux éléments dans cette réponse : il y a une négociation pour un traité de libre échange Europe – Canada (le CETA) qui reprend des dispositions similaires à celles du projet TTIP. Un haut fonctionnaire européen nous a dit un jour : « Les traités commerciaux bilatéraux sont comme des dominos : un traité bilatéral se lie automatiquement aux autres traités bilatéraux pris par les deux partenaires. » Ainsi, le Canada et les Etats-Unis sont associés dans le cadre du fameux ALENA (accord de libre échange nord-américain qui a considérablement appauvri le Mexique). Donc, le CETA est en quelque sorte un TTIP bis.

 

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur, tient un double langage.

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur, tient un double langage.

 

En deuxième lieu, lorsque Madame Malmström affirme que les droits des citoyens ne peuvent être remis en cause, elle esquive le véritable objet de l’ISDS. Ce qui est en jeu sont les lois et règlements pris en matière de protection de l’environnement, des consommateurs et les droits sociaux. Tout cela pourrait être remis en cause par le système ISDS sans que les parlements et les tribunaux ne puissent intervenir. Quand on sait que le Président de la BCE, l’ancien de Goldman Sachs, Mario Draghi a déclaré que « le modèle social européen est obsolète », il y a de quoi s’inquiéter !

 

Une autre critique de l’ISDS concerne l’absence d’instance d’appel. Madame Malmström affirme que cette question est à l’examen. Elle va même jusqu’à proposer « à terme » une cour internationale permanente composée de magistrats chargée de trancher les litiges an matière d’investissements.

 

L’enfumage de la part de la Commissaire

 

Tout cela est de l’enfumage comme disent les Verts au Parlement européen. En effet, une telle instance serait contraire à l’objet même du TTIP qui veut imposer les règles des transnationales aux Etats via la procédure ISDS. D’ailleurs, posons-nous la question : pourquoi la Commissaire n’a-t-elle pas proposé directement l’instauration de cette cour ?

 

Madame Malmström sait très bien que la partie américaine s’y opposera.

 

Il faut être conscient que dans cette négociation l’Europe part perdante. Comme l’écrit le professeur émérite de l’UCL, Paul Löwenthal : « On a déjà relevé que les Etats-Unis n’acceptaient pas le principe de précaution : là où nous n’autorisons que les aliments ou remèdes qu’on a jugés inoffensifs, les Etats-Unis n’interdisent que ceux qui ont été prouvés nocifs. Ils reconnaissent un droit au profit, mais pas au revenu, à l’emploi. Et ils sont prêts à traîner les Etats devant des tribunaux privés. » (La Libre Belgique, 7 mai 2015)

 

On voit bien là l’hypocrisie des négociateurs. Dans la même interview accordée à « l’Obs », Cécilia Malmström ose dire : « La commission a toujours voulu rendre le mandat public, mais les accords commerciaux n’intéressaient pas vraiment le grand public ». Elle omet de signaler qu’il a fallu la pression de nombreuses ONG et de parlementaires européens pour lever une partie du secret des négociations ! Ce serait risible si l’enjeu n’était pas aussi important.

 

En plus, la Commissaire oublie de donner la position de la Commission en 2014 sur cette question du secret : Selon la commission, ce secret permet de « protéger les intérêts de l’Union » et de « garantir un climat de confiance » afin que les négociateurs puissent « travailler ensemble pour obtenir le meilleur accord possible ».

 

Cela montre que l’on ne peut faire confiance à des dirigeants qui refusent de voir la réalité du terrain et qui tiennent un double langage. Nous laisserons la conclusion au professeur Paul Löwenthal : « C’est donc par principe et en fonction de calculs hasardés, qu’il faut mettre fin, purement et simplement à cette négociation avec les Etats-Unis. Nous ne savons même pas ce qui s’y passe, alors que les lobbies le savent et n’ont aucun scrupule à nous faire perdre notre âme puisqu’elle n’est pas rentable. »

 

 

Pierre Verhas

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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 20:08

 

L’échéance pour ou contre l’adoption du projet de Traité Transatlantique pour le Partenariat et l’Investissement (TTIP) approche. Le Parlement européen sera très bientôt saisi du résultat des négociations entre la Commission européenne et les Etats-Unis d’Amérique. C’est à ce moment là qu’on se comptera ! Et cela aura des conséquences politiques majeures.

 

Un fiasco diplomatique annoncé

 

Mais qu’est-ce qui pousse l’Union européenne à négocier obstinément ce traité qui est léonin, c’est le moins qu’on puisse dire, alors que de nombreuses personnes autorisées ont lancé moult avertissements, notamment celui-ci ? « Les révélations Snowden auraient pu éviter à l’Europe un faux pas majeur et démentir la chronique d’un fiasco diplomatique annoncé, en l’occurrence la négociation d’un accord bilatéral de libre-échange avec les Etats-Unis, le TTIP. Car du moment qu’ils découvrent que la lutte contre le terrorisme sur la Toile par la NSA servait aussi bien à espionner madame Merkel qu’à capter les secrets industriels et commerciaux de ses alliés et concurrents, les Européens réalisent aussi toute l’ampleur des différences qui nous séparent des Etats-Unis. »

 

Ce n’est pas un altermondialiste utopiste ou un indécrottable gauchiste qui a écrit cela, mais Pierre Defraigne, professeur au Collège de l’Europe à Bruges et directeur du très ultralibéral think tank, la Fondation Madariaga. C’était dans la Libre Belgique le 28 novembre 2013, soit quatre mois après le début des pourparlers. Et les négociateurs ont continué comme si de rien n’était.

 

Comment dès lors expliquer une telle attitude ? Les institutions européennes sont gangrénées par le lobbying. En cela, elles ne sont plus démocratiques, pour autant qu’elles l’aient été tant certains lobbies interfèrent dans la décision. En cela, on peut dire que les autorités négociant le TTIP sont illégitimes.

 

La disposition la plus controversée : l’ISDS

 

Il faut cependant noter – et ce sera évoqué dans la deuxième partie – que la disposition la plus controversée du projet de TTIP est l’ISDS, c’est-à-dire le tribunal d’arbitrage privé entre les entreprises et les Etats. Ainsi, une entreprise peut saisir le tribunal parce qu’un Etat dispose d’une législation, par exemple de protection de l’environnement, qui empêcherait ladite entreprise d’investir, car cela constituerait une infraction à la loi. Le jugement issu de ce litige pourrait contraindre l’Etat concerné à abroger sa réglementation, car elle constituerait un obstacle à l’investissement. Lisons ce qu’en dit le même Pierre Defraigne :

 

« Au sujet de la Cour d’arbitrage privée : l’Europe est un état de droit. Si nous privatisons la loi, où allons-nous ? Face à la complexité immense du monde, la démocratie a une sagesse collective qu’il faut reconnaître. » (La Libre Belgique, 27 avril 2015).

 

Nous publions ici une vidéo qui explique très clairement le mécanisme et les dangers de l’ISDS

 

 

 

Des autorités illégitimes

 

De quels négociateurs s’agit-il ? Pour l’Union européenne, c’est le Commissaire chargé du commerce extérieur. Les Etats-membres ont délégué à la Commission le pouvoir de négocier le projet de traité. Pour les Etats-Unis, ce sont des fonctionnaires su Ministère du commerce.

 

Le Commissaire européen – il s’agissait du très libéral belge Karel De Gucht sous la Commission Barroso et aujourd’hui de la non moins libérale suédoise Cécilia Malmström – a toute latitude pour négocier. Mais négocier quoi ?

 

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur. La Suédoise est tout aussi néolibérale que son prédécesseur le Belge Karel De Gucht.

Cécilia Malmström, Commissaire européenne au Commerce extérieur. La Suédoise est tout aussi néolibérale que son prédécesseur le Belge Karel De Gucht.

 

S’il s’agit d’un traité commercial ordinaire, ce genre de procédure est courant. Cependant, le projet de TTIP ne concerne pas que le commerce. À la limite, comme le dit Susan George, l’aspect commercial de ce projet est secondaire.

 

En effet, les barrières tarifaires entre l’Europe et les Etats-Unis sont très basses. Aussi, une négociation d’une telle ampleur va bien au-delà du simple accord commercial. L’objet réel de ce traité est de fusionner les réglementations en vigueur aux USA et en Union européenne. Cela signifie l’absorption des entreprises européennes par les transnationales américaines. En effet, sont menacées par cette disposition les lois et règlements de protection de l’environnement et du consommateur. En outre, les Etats ne seront plus libres d’édicter une quelconque réglementation en la matière, car elle risque d’être automatiquement caduque. Ainsi, toute lutte contre la pollution, les mesures contre le réchauffement climatique, l’interdiction de la viande aux hormones, l’interdiction de l’exploitation de gaz de schiste, etc. risquent l’obsolescence tout simplement.

 

Dans son dernier ouvrage – Les usurpateurs comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir, Seuil, Paris, 2014 – Susan George lance un cri d’alarme : « Venons-en à la plus éclatante victoire jamais remportée par le lobbying : la déréglementation à tout-va de l’environnement. Cela risque d’entraîner une catastrophe qui, comparée à la crise financière déclenchée par la déréglementation des institutions financières et la cupidité de leurs dirigeants, paraîtrait presqu’anecdotique. Nous sommes tous prisonniers d’un immeuble en flammes ; nous sommes tous des grenouilles dans une marmite dont la température augmente insensiblement jusqu’à atteindre le stade d’ébullition. »

 

On comprend pourquoi ces accords sont négociés dans le plus grand secret !

 

La Franco- américaine Susan George, Présidente d'honneur d'ATTAC, est une chercheuse et un des phares de l'altermondialisme

La Franco- américaine Susan George, Présidente d'honneur d'ATTAC, est une chercheuse et un des phares de l'altermondialisme

 

Le secret est de rigueur.

 

Et les lobbies transnationaux interviennent directement dans le processus. Et ce, depuis longtemps. Dans une récente enquête, Martine Orange, la journaliste économique de Mediapart, a dénoncé le principe du « secret des affaires » au sein des institutions européennes. De quoi s’agit-il ?

 

Elle écrit dans « Mediapart » du 28 avril 2015 : « La directive européenne sur le secret des affaires continue de cheminer dans l’ombre. Les consultations des différentes commissions chargées d’examiner le texte ne sont pas encore achevées. Mais les ébauches dont ont eu connaissance, à ce stade, les parlementaires européens et certaines ONG font froid dans le dos. Droit de l’information, droit du travail, droit de la santé, droit de la consommation, droit de l’environnement, ce sont des pans entiers de la législation et de la réglementation qui sont menacés. Par un retournement historique, là où, auparavant, l’Europe se faisait forte de promouvoir la transparence, l’information des consommateurs et des citoyens, la publicité des actions, elle met en place la loi du secret, de l’ombre et de l’opacité. »

 

Un exemple. Alors que la tendance actuelle est de protéger les lanceurs d’alerte, la directive limite leur protection à la seule condition qu’ils avertissent uniquement les autorités compétentes (et donc responsables de la dérive dénoncée !) et les autorités judiciaires. Bien que les fonctionnaires européens le nient, on comprend mieux l’étouffement de l’affaire Luxleaks. Les deux lanceurs d’alerte, le cadre de la société d’audit Pricewaterhouse Cooper et le journaliste qui a publié les « découvertes » du premier, sont poursuivis par la justice luxembourgeoise pour viol du « secret des affaires » !

 

Des ONG se sont inquiétées de cette directive qui, pour protéger le secret des affaires, viole les droits fondamentaux par ailleurs rappelés dans la Charte européenne des droits fondamentaux ! Elles ont dénoncée le 23 mars dernier, la précipitation dont font preuve la Commission et le Conseil européen en vue de promouvoir cette fameuse directive.

 

Ce n’est évidemment pas un hasard si cette directive est élaborée pendant les négociations sur le TTIP. En effet, le lobby patronal « Business Europe » qui est comme chez lui dans les bâtiments de la Commission, du Conseil et du Parlement à Bruxelles.

 

Voici ce qu’en écrit Martine Orange : « Dans le même courrier, il se fait également écho des demandes du patronat européen de joindre le secret des affaires à la discussion sur le traité commercial transatlantique (TAFTA). « Business Europe dit que l’Europe et les États-Unis pourraient s’entendre sur une stratégie commune contre les appropriations frauduleuses dans les pays tiers », note-t-il.

 

Le député européen écologiste français Pascal Durand avait vu juste : la directive sur le secret des affaires est bien « indissociable de la négociation du traité de libre-échange transatlantique ». Le 23 octobre 2013, la fédération patronale européenne et l’association nationale des manufacturiers américains adresseront une lettre commune aux négociateurs européen et américain du traité transatlantique, Karel De Gucht et Michael Froman. Après avoir rappelé l’importance de la protection des secrets d’affaires pour les entreprises, ils insistent : « Un accord sur les éléments servant “d’étalon or” pour la législation pour protéger les secrets d’affaires assurera que les lois aux États-Unis et en Europe refléteront les meilleures règles pour protéger les secrets d’affaires. »

 

Pascal Durand, député européen écologiste français ne lache rien !

Pascal Durand, député européen écologiste français ne lache rien !

 

Et ils listent leurs demandes législatives pour s’adapter, disent-ils, à l’ère numérique : « Reconnaître explicitement les secrets d’affaires comme propriété intellectuelle. Des peines réelles civiles et quand cela est nécessaire, pénales, et des remèdes en cas d’appropriation frauduleuse de secrets d’affaires (amendes, pénalités, dommages compensatoires et/ou emprisonnement aussi bien que des injonctions pour prévenir des appropriations frauduleuses réelles ou menaçantes. Un tribunal pour les auteurs qui auraient commis une violation du secret des affaires hors d’une juridiction particulière (c’est-à-dire hors d’Europe et des États-Unis) si les conséquences de ce crime économique sont dans cette juridiction. Des mesures appropriées pour protéger la confidentialité des secrets d’affaires et d’autres informations confidentielles en cas de procès civil ou pénal. Des règles et des procédures pour la production et la protection des preuves et des mesures pour éviter des procédures inutilement compliquées, coûteuses et dévoreuses de temps. »

 

Cela en dit long sur ce qui devient un danger majeur : l’installation d’un pouvoir totalitaire supranational en Europe.

 

Le pire pouvoir

 

D’ailleurs, on en vient à un monde orwellien. Dans le deuxième volet de son enquête, Martine Orange explique : « Les cas sont si nombreux que cela finit par être surréaliste. Dans un courriel adressé à la direction du marché intérieur, un des membres de la fédération de la chimie demande finalement une petite révision, car la liste semble trop longue. Il pense notamment que la température d’ébullition ou de transformation d’un produit ne soit pas incluse dans les données relevant du secret des affaires. On a eu chaud ! Le fait de savoir que l’eau bout à 100° aurait pu être considéré comme une dangereuse violation du secret des affaires.

 

Cette seule énumération donne la mesure de l’état d’esprit des multinationales. C’est un monde selon Orwell qu’elles réclament. L’époque où le biologiste et médecin américain Jonas Edward Salk, découvreur du vaccin contre la polio, annonçait qu’il mettait à la disposition du monde entier sa découverte sans la breveter, est bien révolue. La coopération scientifique et technique, qui est un des postulats de la recherche universitaire, tout comme l’économie ouverte et du partage défendue par de nombreux inventeurs du net n’appartiennent définitivement pas à leur monde. Pour les multinationales, tout leur appartient, tout doit rapporter, y compris le vivant qu’il faut s’empresser de breveter afin de pouvoir exiger des royalties sur ce que la nature a fait.

 

Même le néolibéralisme défendu depuis les années 1980 paraît désormais à des années-lumière de ce qu’elles défendent. Misant tout sur l’efficience des marchés, le libéralisme – en théorie du moins – se faisait l’ardent défenseur de la libre circulation de l’information et des idées. Désormais, les grands groupes ne prennent même plus la peine d’habiller leurs demandes de l’aspect de la liberté. Leur vision est celle d’un capitalisme totalitaire. Elles réclament une surveillance totale de tout et de tous.

 

Mais ce cadre légal que les groupes essaient d’imposer par le biais du secret des affaires ne sert pas seulement à se protéger contre une concurrence déloyale, le vol des données, l’espionnage industriel ou le pillage de savoir-faire par des concurrents indélicats, contrairement à ce qu’ils prétendent. Il y a longtemps que les groupes ont appris à gérer ces problèmes entre eux. Il suffit de lire à nouveau leurs notes et leurs argumentaires pour comprendre leurs arrière-pensées. Leur projet est autant dirigé contre leurs rivaux que contre les salariés, les associations, la presse ou l’opinion publique. Tous ceux qui demandent des comptes ou au moins un peu de transparence. »

 

Le véritable choc n’est pas le fantasmagorique « choc des civilisations », mais l’affrontement majeur entre les tenants de la liberté et des droits et les transnationales qui cherchent à instaurer un pouvoir absolu dans leurs seuls intérêts. Qu’on y prenne garde, ce pouvoir risque d’être le pire que l’humanité ait connu.

 

Nous avons souvent cité et évoqué l’historien et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott qui a mis en évidence la coexistence de l’Etat légal et de l’Etat profond aux USA qu’on appelle aussi la Continuité du Gouvernement, le COG. Les éditions Demi Lune viennent de publier la traduction française de son dernier ouvrage « l’Etat profond américain ». Cet extrait que Scott écrit sur le rôle de Wall Street permet de mieux comprendre l’immense pouvoir des institutions financières sur le monde.

 

 

Peter Dale Scott, linguiste, ancien diplomate, ancien professeur à l'Université de Berkeley, homme sans concessions. on comprend pourquoi l'establishment l'ignore.

Peter Dale Scott, linguiste, ancien diplomate, ancien professeur à l'Université de Berkeley, homme sans concessions. on comprend pourquoi l'establishment l'ignore.

 

« L’inclusion par Mike Lofgren de Wall Street dans sa définition de l’État profond renforce l’observation de Franklin Roosevelt, adressée en 1933 à son ami le colonel E.M. House : « La vérité (…) est, comme vous et moi le savons, qu’une composante financière s’est emparée du gouvernement depuis l’époque d’Andrew Jackson. » [Andrew Jackson a été le septième Président des Etats-Unis en 1829 et en 1837. On voit que l’influence du secteur financier ne date pas d’hier !]

 

Cette confidence de Roosevelt trouve une bonne illustration dans l’efficacité avec laquelle un groupe de banquiers de Wall Street réussit à établir le système de la Réserve Fédérale, lors d’une réunion hautement secrète tenue en 1910 (Nelson Aldrich, le grand-père de Nelson Rockefeller, a participé à cette rencontre). Ce système permit de transférer la supervision de la masse monétaire et des institutions financières nationales aux banques les plus importantes, qui sont loin d’être impartiales.20 En 2008, l’influence politique du quasi gouvernemental Conseil des gouverneurs de la Réserve Fédérale fut clairement démontrée. En effet, la Fed s’assura le soutien immédiat des administrations présidentielles d’un Républicain texan [Nixon] puis d’un Démocrate du Midwest [Clinton] pour que l’argent public sauve les cadres imprudents des banques de Wall Street jugées trop imposantes pour faire faillite (« Too Big To Fail ») mais pas pour être renflouées (« Too Big To Bail »), leurs responsables étant évidemment bien trop puissants pour être emprisonnés (« Too Big To Jail ») (…).

 

Bill Clinton abrogea la disposition de séparation des banques d'affaires des banques de dépôt.

Bill Clinton abrogea la disposition de séparation des banques d'affaires des banques de dépôt.

 

L’influence d’Allen Dulles en tant qu’avocat de Wall Street ou en tant que directeur de la CIA semblait quasiment identique. Bien qu’il n’ait officiellement rejoint l’Agence qu’en novembre 1950, il opérait à Berlin avant le début du blocus de cette ville en 1948, « supervisant le déclenchement d’une vague de propagande antisoviétique à travers l’Europe. »24 Au début de l’été 1948, il mit en place le Comité américain pour une Europe unie (ACUE), afin de soutenir ce qui allait devenir au début des années 1950 « la plus vaste opération de la CIA en Europe de l’Ouest » (…)

 

Dans les années 1950, le Président Eisenhower consolida davantage le rôle du secteur privé dans le système de l’État profond, en décidant d’incorporer des chefs d’entreprises dans le processus ultrasecret de planification de la « Continuité du Gouvernement » (COG). Ce fut un précédent à la nomination, par le Président Reagan, de Donald Rumsfeld et de Dick Cheney dans le programme de la COG. Ces responsabilités leur permettaient de planifier la suspension de la Constitution des États-Unis – y compris durant la présidence Clinton, lorsqu’ils n’exerçaient aucune fonction gouvernementale. En effet, (...), ces deux hommes étaient PDG de multinationales dans les années 1990. (…)

 

George W Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld renforcèrent considérablement l'Etat profond.

George W Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld renforcèrent considérablement l'Etat profond.

 

Néanmoins, le rôle du secteur privé dans le système de l’État profond est devenu bien plus important à travers l’externalisation progressive des budgets gouvernementaux du Renseignement. En 2007, le journaliste Tim Shorrock a révélé qu’« environ 70 % des 60 milliards de dollars que l’État dépenserait chaque année dans (…) [ce domaine] » étaient dorénavant sous-traités à des contractants privés comme Booz, Allen & Hamilton et SAIC (Science Applications International Corporation).

 

En réalité, la distinction entre « public » et « privé » s’amenuise davantage avec le système des « chaises musicales » mentionné précédemment. À travers celui-ci, de hauts responsables du Renseignement et les directeurs des firmes accréditées pour travailler dans ce secteur circulent librement. Par exemple, Mike McConnell, après avoir dirigé « la NSA sous Bush père et sous Clinton, rejoignit directement Booz Allen – l’une des plus grandes sociétés privées de renseignement aux États-Unis. Il fut ensuite nommé directeur du Renseignement national (DNI) sous George W. Bush, puis il est finalement retourné à Booz Allen, dont il est aujourd’hui le vice-président. » Les officiers des services spéciaux qui évoluent au cœur de l’État rédigent des contrats non concurrentiels, favorisant ainsi les intérêts des entreprises privées susceptibles d’être leurs anciens ou leurs futurs employeurs.67 Et au fil du temps, ce système de « pantouflage » a aussi encouragé des échanges de personnel entre Booz Allen et les multinationales pétrolières bénéficiant des services de cette entreprise. (…)

 

Dans son analyse, Mike Lofgren souligne l’importance de Booz Allen Hamilton au sein de l’État profond, sachant que 99 % des affaires de cette entreprise dépendent du gouvernement des États-Unis.69 Dans les médias, cette firme a été assimilée à la NSA depuis que son employé Edward Snowden s’est exilé avec de nombreuses archives de cette agence. Par ailleurs, Booz Allen Hamilton joue un rôle important dans le domaine lucratif des contrats passés dans le cadre de la « Continuité du Gouvernement » (COG) et de la « Continuité des Opérations » (COOP). »

 

A la lecture de ces propos, on remarque que les institutions européennes œuvrent dans le même sens : la Banque Centrale Européenne est le calque de la Réserve Fédérale et les budgets des pouvoirs publics sont mis sous la tutelle de la Commission européenne. Il est d’ailleurs symptomatique d’observer que l’Union européenne veut imposer à la Grèce des « réformes » qui sont similaires à celles qui figurent sur le projet de traité et dans l’idéologie sous-tendue par la « COG » étatsunienne. En outre, il y a déni de démocratie en imposant lesdites réformes (privatisations, licenciements de fonctionnaires, démantèlement de la sécurité sociale, etc.) à la Grèce par le chantage et les pressions financières. Les électeurs grecs n’ont pas voté pour la politique de la troïka !

 

Enfin, il faut noter l’intervention de plus en plus importante du « privé » dans le processus de décision « public ». Ainsi, Mediapart – encore lui ! On comprend que les néolibéraux ne l’aiment pas – a révélé que la banque Goldman Sachs qui fait la pluie et le beau temps à Wall Street a dépensé près de 800.000 Euros de lobbying dans les institutions européennes en 2014, selon le « registre de transparence » de lobbies qui a été institué grâce à la pression des ONG militant pour plus de démocratie dans le processus de décision européen.

 

« C'est peu dire que la banque d'affaires américaine, jusqu'à présent, traînait des pieds pour faire la lumière sur ses activités dans la « bulle européenne ». Elle ne s'était inscrite à ce registre – qui n'est pas obligatoire – qu'en novembre 2014, sous la pression de la nouvelle commission présidée par Jean-Claude Juncker. La banque avait alors déclaré une somme qui semblait dérisoire aux yeux des observateurs : 50 000 euros sur l'année 2013. Elle n'occupait alors que le 523e rang des lobbyistes les plus puissants à Bruxelles (…) La banque, pour laquelle ont travaillé des figures de premier plan de la politique européenne comme les Italiens Mario Draghi, actuel patron de la BCE, ou Mario Monti, ex-commissaire européen, n'est pas la seule à avoir révisé à la hausse ses budgets dans le registre de la commission. Le géant allemand Deutsche Bank, par exemple, déclare désormais 3,9 millions d'euros (pour l'an dernier), contre un peu moins de deux millions en 2013. La Société générale déclare, elle, entre 400 000 et 499 000 euros en 2014 »

 

Mario Draghi, président de la BCE, ancien de Goldman Sachs joue un jeu obscur. Une lanceuse de confettis voulait sans doute le lui rappeler...

Mario Draghi, président de la BCE, ancien de Goldman Sachs joue un jeu obscur. Une lanceuse de confettis voulait sans doute le lui rappeler...

 

Les banques d’affaires sont donc une pièce maîtresse dans les négociations européennes et du TTIP en particulier. En plus, comme le révèle « l’Echo » de samedi 2 mai 2015, dans un article intitulé : « L’Europe capitule face à ses mastodontes bancaires. », le rapporteur du Parlement européen, le Suédois, membre du PPE, Gunnar Hölmark, faisant fi de la réforme Barnier de régulation des banques, a décidé de laisser le champ libre aux régulateurs de cadenasser ou pas les grandes banques. En clair, la Commission se lave les mains. Il est vrai que le successeur de Michel Barnier au marché intérieur est le Britannique Jonathan Hill connu pour être fort proche de la City. Dans son éditorial, Dominique Liesse pose la question : « Les banques pourront-elles résister à la chute d’un mastodonte plus grand et plus complexe que Lehman Brothers ? » Bah ! Comme le rapporte le député Ecolo belge Philippe Lamberts : « Invité en réunion, Jacques de Larosière [ancien directeur général du FMI et président d’EUROFI, un lobby regroupant les acteurs financiers européens] a déclaré que nous avions déjà été trop loin dans la régulation financière. » Ben tiens !

 

Tout cela est-il irréversible ?

 

Le TTIP, en définitive, fait donc partie de ce processus et en constitue une avancée importante. Et tout cela dans le plus grand secret ! Susan George, dans une interview, a rappelé : « Qu'on débatte ou non, ces négociations restent antidémocratiques, parce que personne ne dispose des textes, pas même les députés européens. Nous ne pouvons délibérer qu'à partir d'hypothèses. Or, seuls les députés de la Commission du commerce international sont informés de temps à autre par le commissaire européen au commerce, Karel De Gucht, qui leur dit ce qu'il veut bien leur dire. A l'issue de chaque cycle de négociations, nous ne savons pas ce qui a été discuté, ces gens ne sont comptables de rien, c'est secret, et une fois le traité signé, il sera irréversible. »

 

Irréversible ? Sauf si l’opinion publique qui devient de plus en plus hostile au TTIP finisse par influencer les votes des différents Parlements. La Commission, face à la demande pressante de levée du secret des négociations, a dû céder quelque peu. Ce n’est pas suffisant, mais c’est une petite avancée.

 

Alors, que va-t-il se passer ?

 

Si les négociations aboutissent, le traité devra être ratifié par le Parlement européen. Si et seulement si l'accord négocié est qualifié de « mixte », c'est-à-dire comportant des dispositions autres que spécifiquement commerciales, il devra également être ratifié par les parlements nationaux. Ajoutons qu’en Belgique, les parlements régionaux devront aussi se prononcer. De plus, il est probable que certains Etats membres de l’UE feront ratifier le traité par référendum.

 

Il y a cependant un piège dans ces ratifications. Aucune des assemblées n’a de pouvoir d’amendement. Le traité est à prendre tel quel, malgré les importantes dispositions sociales et politiques qu’il comporte. Ce n’est pas nouveau, car toutes les réformes imposées par l’Union européenne se font par traité, depuis le traité de Maastricht jusqu’au dernier TSCG, le fameux « pacte budgétaire ».

 

Quand cela va-t-il se passer ?

 

L’échéance est proche !

 

Au Parlement européen, le TTIP ne passe pas comme une lettre à la Poste. La moitié des commissions du Parlement européen ont repoussé le dispositif de règlement des différends du traité, laissant augurer d’une majorité incertaine. Quelques jours avant l’ouverture du 9ème cycle de négociation entre l’UE et les États-Unis sur le traité transatlantique, les eurodéputés ont durci leur position sur le traité commercial entre l’UE et les États-Unis.

 

Les 14 et 16 avril, 6 des 14 commissions parlementaires qui contribuent au projet de résolution du Parlement européen ont rendu leurs avis sur l’état d’avancement des négociations. l’opposition des députés européens notamment au mécanisme d’arbitrage prévu dans le TTIP apparait de plus en plus forte. Le dispositif censé protéger les investissements en proposant un recours à des tribunaux privés en cas de conflit entre une entreprise privée et un État cristallise les critiques (une multinationale suédoise contre l'Allemagne).

 

« La moitié des commissions du Parlement européen saisies pour avis ont rejeté le dispositif de l’ISDS » s’est félicité l’eurodéputé vert Yannick Jadot, vice-président de la commission du commerce international. 

 

Angela Merkel devra-t-elle revoir sa sortie du nucléaire suite à l'ISDS. Ce serait un pied de nez de l'histoire à celle qui prône aves zèle le TTIP...

Angela Merkel devra-t-elle revoir sa sortie du nucléaire suite à l'ISDS. Ce serait un pied de nez de l'histoire à celle qui prône aves zèle le TTIP...

 

Les commissions des Affaires économiques et monétaires, des Affaires juridiques, de l’Emploi, de l’Environnement, des Pétitions et des Affaires constitutionnelles se sont opposées au mécanisme d’arbitrage dans leur projet d’avis, alors même que le Parlement est dominé par la famille politique du PPE, favorable au TTIP et à l’arbitrage.

 

« Les positions des commissions des Affaires juridiques et de celle des Affaires économiques sont très importantes car ces commissions sont les garantes de la position juridique du Parlement européen » s’est réjoui Yannick Jadot, député européen écologiste français. D’autres commissions comme celle de l’Industrie et des Affaires étrangères se sont cependant prononcées en faveur de l’arbitrage.

 

En commission des Affaires juridiques, une des commissions jugées le plus compétentes sur la question de l’ISDS, le projet d'avis de l’eurodéputé PPE allemand Axel Voss, initialement en faveur de l'ISDS a finalement été largement amendé par les Verts, les socialistes et la gauche radicale (GUE), donnant lieu à une version finale « anti-ISDS ». Une volte-face qui a poussé le rapporteur PPE à demander le retrait de son nom de l'avis.

 

L’atlantisme déstabilisateur

 

Nous laissons la conclusion à Pierre Defraigne qui s’exprime ainsi dans un document du Madariaga – Collège de l’Europe « Reprendre la main d’un atlantisme déstabilisateur à une trilogie US-UE-Chine » :

 

« Bruxelles se prête mal au débat de fond. Les compromis sont tellement difficiles à établir entre les Etats membres d’abord et entre l’UE et le partenaire, ici les Etats-Unis, ensuite, pour ne rien dire des lobbies, pourtant bien présents, que les alternatives ne sont pas mises sur la table. Une fois la ligne arrêtée, elle est bétonnée et les questions ou objections de fond sont ignorées ou disqualifiées par le recours à des arguments d’autorité ou à des insinuations de protectionnisme, d’euroscepticisme ou d’antiaméricanisme. Les critiques sont contenues à la périphérie du projet. Ainsi se construit une pensée unique à laquelle contribuent allègrement Think-Tanks et éditorialistes pris dans le discours bruxellois dominant. Ce discours certes a raison des oppositions et des réserves dans un premier temps, mais il se heurte tôt ou tard à la réalité des faits et surtout des perceptions. C’est ainsi que l’UE officielle perd la confiance du citoyen qui, ne comprenant pas grand-chose à toute cette complexité, juge l’arbre à ses fruits. Par ces temps d’euroscepticisme montant, le TTIP risque de faire une cible facile comme l’AMI ou ACTA… »

 

Cible pourtant pas si facile à neutraliser !

 

 

Pierre Verhas

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 20:41

 

Il n’y a pas beaucoup de monde – même à gauche – qui connaît l’origine du 1er mai que l’on appelle erronément la fête du travail.

 

Le 1er mai 1886 fut un jour de grève à Chicago qui était et reste la grande ville industrielle des Etats-Unis. Les revendications portaient d’abord sur la journée des huit heures qui avait été légalement promulguée sous la présidence d’Andrew Johnson mais qui n’était appliquée dans quasi aucun Etat. Elles concernaient ensuite les épouvantables conditions de travail dans lesquelles se trouvaient les ouvriers américains – dont beaucoup d’anciens esclaves Noirs à l’époque – qui étaient exploités par un patronat sans scrupule avec l’aide des autorités locales qui se livraient à une répression sans pareil.

 

Tout commence lors du rassemblement du 1er mai 1886 à l'usine McCormick de Chicago. Il s’intégrait dans la revendication pour la journée de huit heures de travail quotidien, pour laquelle une grève générale mobilisant 340 000 travailleurs avait été lancée. August Spies, militant anarchiste, est le dernier à prendre la parole devant la foule des manifestants. Au moment où la foule se disperse, 200 policiers font irruption et chargent les ouvriers. Il y a un mort et une dizaine de blessés. Spies rédige alors dans le journal Arbeiter Zeitung un appel à un rassemblement pacifique de protestation contre la violence policière, qui se tient le 4 mai.

 

Le jour venu, Spies, ainsi que deux autres militants anarchistes, Albert Parsons et Samuel Fielden, prennent la parole. Le maire de Chicago, Carter Harrison, assiste aussi au rassemblement. Lorsque la manifestation s'achève, Harrison, convaincu que rien ne va se passer, appelle le chef de la police, l'inspecteur John Bonfield, pour qu'il renvoie chez eux les policiers postés à proximité. Malgré cela, une escouade de policiers charge les quelques dizaines d’ouvriers restés sur place. Un attentat attribué aux anarchistes se produisit : une bombe est lancée sur les policiers tuant l’un d’entre eux. Aussitôt la police tire et ce fut un carnage. On ignore le nombre de victimes parmi les ouvriers qui se trouvaient encore là.

 

Après l’attentat, sept hommes sont arrêtés, accusés des meurtres de Haymarket. August Spies, George Engel, Adolph Fischer, Louis Lingg, Michael Schwab, Oscar Neebe et Samuel Fielden. Un huitième nom s'ajoute à la liste quand Albert Parsons se livre à la police.

 

L’histoire qui suit, extraite du livre de Hernando Calvo Ospina et publiée par le site « Le Grand Soir » http://www.legrandsoir.info/, raconte le parcours de Lucy Gonzàles, ancienne esclave noire, qui fut l’épouse d’Albert Parsons – mariage non reconnu puisqu’un Blanc n’avait pas le droit d’épouser une mulâtre. Lucy fut une militante ouvrière reconnue internationalement. Elle soutint son mari jusqu’au bout. Il fut pendu le 11 novembre 1887 à Chicago après un simulacre de procès avec ses sept autres compagnons de lutte.

 

C’est au terme de cette tragédie que le Congrès de l’Internationale socialiste tenu à Paris en 1889 reconnut le 1er mai comme fête des travailleurs et des travailleuses, et non « fête du travail ».

 

En effet, c’est le régime de Pétain qui récupéra le 1er mai comme fête du travail, le « travail » étant un des éléments du triptyque « travail, famille, patrie » des tenants de la prétendue « révolution nationale ».

 

Le 1er mai reste et restera la fête des travailleurs et des travailleuses ! Et nulle récupération ne pourra changer cela.

 

En nos jours de scepticisme où le combat socialiste perd de sa substance par son usure du pouvoir et par l’offensive ultralibérale, le travail de mémoire – de la mémoire ouvrière – est fondamental.

 

Bonne fête à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs à travers le monde !

 

Pierre Verhas

 

 

Lucy Parsons, la veuve des martyrs de Chicago

 

 

Hernando CALVO OSPINA (29 avril 2015)

 

 

A l’origine du 1er mai

 

Encore, en 1920, la police de Chicago considérait Lucy Gonzàles comme « plus dangereuse que mille révolutionnaires ». Elle naquit esclave en 1853, dans un hameau du Texas, un territoire qui cinq ans auparavant faisait partie du Mexique. Elle était la fille d’une mexicaine noire et d’un indien de l’Alabama. A trois ans, elle devint orpheline. Et, à peine put-elle travailler qu’on l’envoya dans les champs de coton.

 

Lucy Pearsons (1853 - 1942) vers 1920 : une militante ouvrière exemplaire, par trop méconnue

Lucy Pearsons (1853 - 1942) vers 1920 : une militante ouvrière exemplaire, par trop méconnue

 

Elle se maria à 19 ans avec Albert Parsons, jeune vétéran de la guerre de sécession (1860-1864).

 

Ils étaient, pour ainsi dire, considérés comme un couple illégal. La mixité raciale était pratiquement interdite dans les états du sud. La participation à la vie sociale ne leur était pas facile, compte tenu qu’ils faisaient partie du petit nombre de militants autour de la question des Noirs en terres racistes. Les menaces de mort à leur encontre les obligèrent de partir à Chicago en 1873.

 

A peine posés leurs pauvres effets que déjà ils participaient à la vie politique. Pour assurer leur subsistance, Lucy décida de confectionner à domicile des vêtements pour les femmes. Ce travail était couplé avec sa participation au travail à l’imprimerie. Elle commença à écrire des articles dans le journal The Socialist. Puis ils participèrent à la création de The Alarm, organe de l’Association Internationale des Travailleurs, connu comme étant « l’Internationale Anarchiste ». Elle écrivait des articles sur le chômage, le racisme, ou sur le rôle des femmes dans les organisations politiques.

 

Albert Parsons (1848 - 1887) lutta jusqu'au bout pour la classe ouvrière.

Albert Parsons (1848 - 1887) lutta jusqu'au bout pour la classe ouvrière.

 

Lucy rencontra un bon accueil au sein des organisations ouvrières, principalement dans les fabriques de textiles. C’est là que l’exploitation était la plus féroce.

 

Ses deux grossesses ne l’empêchèrent pas de poursuivre ses activités : mais, souvent, elle quittait les réunions dans les ateliers à deux doigts d’accoucher. Avec le soutien d’Albert, elle se décida à participer à la création de L’union des Femmes Ouvrières de Chicago. En 1862, cette organisation fut reconnue par « Le Noble et saint ordre des chevaliers du travail », une sorte de fédération. Une grande avancée : jusqu’alors, le militantisme féminin n’était pas admis.

 

Elle pouvait toujours compter sur Albert et lui-même pouvait compter sur elle. De lui, non seulement elle avait l’appui politique mais ils partageaient le soin apporté à leurs fils et au foyer.

 

La lutte pour la journée de huit heures devint la principale revendication nationale. Il faut dire que les petites filles et les femmes devaient travailler entre quinze et dix-huit heures par jour pour gagner à peine de quoi se nourrir.

 

Le président Andrew Johnson avait décrété une loi promulguant la journée de huit heures mais quasiment aucun Etat ne l’appliqua.

 

Les travailleurs appelèrent à une journée de grève pour le 1er mai 1886. Aussitôt, la presse se déchaîna. Le 29 avril l’Indianapolis Journal parla « des violentes diatribes de truands et démagogues qui vivent sur le dos des impôts versés par les hommes honnêtes ».

 

Comme en d’autres occasions, Lucy et Albert défilèrent avec leurs enfants. Les Parsons étaient tendus et prudents parce que le Chicago Mail, dans son éditorial, avait traité Albert et d’autres compagnons de lutte de « voyous dangereux en liberté ». Et exigeait de « les dénoncer dès aujourd’hui. Les montrer du doigt. Les considérant comme des fauteurs de trouble, les rendre responsables de toutes les difficultés qui pourraient survenir ».

 

A Chicago où les conditions de travail étaient pires que dans d’autres villes, les grèves et les mobilisations se poursuivirent. Pour le 4 mai, un rassemblement fut organisé au Haymarket square. Albert fut l’un des orateurs.

 

Le rassemblement se termina sans incident. A peu près 20 000 personnes y participèrent. Au moment de la dispersion, il commença à pleuvoir. Les Parsons décidèrent d’aller prendre un chocolat au Salon Zept’s. Il restait quelque 200 manifestants sur la place. Un gros contingent de policiers chargea. Une bombe de fabrication artisanale explosa tuant un officier. La troupe ouvrit le feu. On ne connut jamais le nombre exact de morts. L’état d’urgence et le couvre-feu furent déclarés. Les jours suivants des centaines d’ouvriers furent jetés en prison. Certains furent torturés.

 

Une bombe tuant un officier de police déclencha le carnage de Haymarket.

Une bombe tuant un officier de police déclencha le carnage de Haymarket.

La police tira dans la foule "pour tuer". Ce fut un massacre.

La police tira dans la foule "pour tuer". Ce fut un massacre.

 

31 personnes furent accusées dont 8 resteront inculpés. Le 21 juin le procès débuta. Après s’être entretenu avec Lucy, Albert se présenta face à la cour déclarant : « Votre Honneur, je suis venu afin que vous me jugiez avec tous mes compagnons innocents ». Le procès fut une mascarade faisant fi des normes élémentaires de la justice. La presse se lança dans une campagne de dénonciation. Ce fut un procès politique car rien ne pouvait être prouvé quant aux responsabilités des accusés. Un véritable lynchage. Le jury déclara les huit accusés coupables. Parmi eux, trois furent condamnés à la prison et cinq à la pendaison. Parsons faisait partie des condamnés à mort.

 

José Marti, le futur apôtre de l’indépendance de Cuba était présent dans la salle. Le 21 octobre, le quotidien argentin La Nation publia un article. Il y décrivait le comportement de Lucy lorsque la sentence fut prononcée : « La mulâtre de Parsons, inflexible et intelligente comme lui, qui parle avec une vibrante énergie dans les rassemblements publics, qui ne se décourage pas comme le font souvent les autres, là, elle resta fière et ne fit apparaître aucun mouvement sur son visage lorsqu’elle entendit la condamnation. […]. Elle appuya une joue contre son poing fermé, regarda dans le vide, ne proféra aucune parole ; on put noter un tremblement de son poing, allant croissant… »

 

Lucy, accompagnée de ses fils commença à parcourir le pays pendant presque une année en informant sur le procès. Elle parlait la nuit et voyageait le jour, envoyait des centaines de lettres aux syndicats et à diverses organisations politiques, aussi bien aux Etats-Unis que dans le reste du monde. La solidarité qui se leva alors fut immense.

 

Le 11 novembre 1887 la sentence fut exécuté. Des années plus tard, Lucy se rappela le matin où elle conduisit ses fils sur le lieu où se tenaient les condamnés. Elle demanda « laissez ces enfants dire leur dernier adieu à leur père ». La réponse fut immédiate. « Nous restâmes enfermés dans le local de la police, pendant que s’exécutait le délit monstrueux ».

 

Peu avant sa pendaison, Albert écrivit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… »

 

 

Exécution le 11 novembre 1887 à 11 heures à la prison de Chicago des quatre militants anarchistes dont Albert Parsons

Exécution le 11 novembre 1887 à 11 heures à la prison de Chicago des quatre militants anarchistes dont Albert Parsons

 

Le Congrès des Ouvriers Socialistes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la journée internationale des travailleurs et des travailleuses. En hommage aux quatre martyrs de Chicago. L’année suivante, cette journée fut commémorée pour la première fois.

 

Lucy était déjà connue comme « La veuve mexicaine des martyrs de Chicago ».

 

Les patrons appliquèrent la journée de huit heures. Le sacrifice des martyrs n’avait pas été vain.

 

Après la mort de son époux, Lucy continua à parcourir le pays en organisant les ouvrières et en écrivant dans les journaux syndicaux. En juin 1905, elle fut présente lors de la création de l’Organisation des « Travailleurs Ouvriers du Monde », à Chicago. Seulement 12 femmes y participèrent et Lucy y fut la seule à y prendre la parole. « Nous autres les femmes de ce pays, nous n’avons pas le droit de vote. La seule manière est de prendre un homme pour nous représenter […] et cela me paraitrait étrange de demander à un homme de me représenter […]. Nous sommes les esclaves des esclaves… » Elle termina son discours déclarant : « Il n’y a pas de pouvoir humain que les hommes et les femmes puissent obtenir s’ils ne sont pas décidés à être libres ! »

 

En ceci, elle fut toujours en opposition avec les féministes. Elle les supportait peu. Elle voyait dans le féminisme un mouvement typique de la classe moyenne. Elle soutenait que ce mouvement servait davantage à une confrontation des femmes contre les hommes. Elle répétait que la libération de la femme ne se ferait qu’avec l’émancipation de la classe ouvrière libérée de l’exploitation capitaliste.

 

A 80 ans, Lucy faisait encore des discours sur la place Bughouse de Chicago. Elle continuait à conseiller, à former les ouvriers et les ouvrières. En février 1941, à 88 ans, elle fit sa dernière apparition publique. L’année suivante, le 7 mars, et déjà aveugle, elle mourut dans l’incendie de sa maison.

 

Même morte la police la poursuivit de sa hargne, la considérant toujours comme une menace. Ainsi, des milliers de ses documents et de ses livres furent saisis.

 

Hernando Calvo Ospina

 

Publié avec l’autorisation de l’auteur sur le site du « Grand Soir ». Ce texte fait partie du livre Latines, belles et rebelles, Editions le Temps des Cerises. Paris, mars 2015. 200 Pages, 15 euros

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