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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 20:41

 

Il n’y a pas beaucoup de monde – même à gauche – qui connaît l’origine du 1er mai que l’on appelle erronément la fête du travail.

 

Le 1er mai 1886 fut un jour de grève à Chicago qui était et reste la grande ville industrielle des Etats-Unis. Les revendications portaient d’abord sur la journée des huit heures qui avait été légalement promulguée sous la présidence d’Andrew Johnson mais qui n’était appliquée dans quasi aucun Etat. Elles concernaient ensuite les épouvantables conditions de travail dans lesquelles se trouvaient les ouvriers américains – dont beaucoup d’anciens esclaves Noirs à l’époque – qui étaient exploités par un patronat sans scrupule avec l’aide des autorités locales qui se livraient à une répression sans pareil.

 

Tout commence lors du rassemblement du 1er mai 1886 à l'usine McCormick de Chicago. Il s’intégrait dans la revendication pour la journée de huit heures de travail quotidien, pour laquelle une grève générale mobilisant 340 000 travailleurs avait été lancée. August Spies, militant anarchiste, est le dernier à prendre la parole devant la foule des manifestants. Au moment où la foule se disperse, 200 policiers font irruption et chargent les ouvriers. Il y a un mort et une dizaine de blessés. Spies rédige alors dans le journal Arbeiter Zeitung un appel à un rassemblement pacifique de protestation contre la violence policière, qui se tient le 4 mai.

 

Le jour venu, Spies, ainsi que deux autres militants anarchistes, Albert Parsons et Samuel Fielden, prennent la parole. Le maire de Chicago, Carter Harrison, assiste aussi au rassemblement. Lorsque la manifestation s'achève, Harrison, convaincu que rien ne va se passer, appelle le chef de la police, l'inspecteur John Bonfield, pour qu'il renvoie chez eux les policiers postés à proximité. Malgré cela, une escouade de policiers charge les quelques dizaines d’ouvriers restés sur place. Un attentat attribué aux anarchistes se produisit : une bombe est lancée sur les policiers tuant l’un d’entre eux. Aussitôt la police tire et ce fut un carnage. On ignore le nombre de victimes parmi les ouvriers qui se trouvaient encore là.

 

Après l’attentat, sept hommes sont arrêtés, accusés des meurtres de Haymarket. August Spies, George Engel, Adolph Fischer, Louis Lingg, Michael Schwab, Oscar Neebe et Samuel Fielden. Un huitième nom s'ajoute à la liste quand Albert Parsons se livre à la police.

 

L’histoire qui suit, extraite du livre de Hernando Calvo Ospina et publiée par le site « Le Grand Soir » http://www.legrandsoir.info/, raconte le parcours de Lucy Gonzàles, ancienne esclave noire, qui fut l’épouse d’Albert Parsons – mariage non reconnu puisqu’un Blanc n’avait pas le droit d’épouser une mulâtre. Lucy fut une militante ouvrière reconnue internationalement. Elle soutint son mari jusqu’au bout. Il fut pendu le 11 novembre 1887 à Chicago après un simulacre de procès avec ses sept autres compagnons de lutte.

 

C’est au terme de cette tragédie que le Congrès de l’Internationale socialiste tenu à Paris en 1889 reconnut le 1er mai comme fête des travailleurs et des travailleuses, et non « fête du travail ».

 

En effet, c’est le régime de Pétain qui récupéra le 1er mai comme fête du travail, le « travail » étant un des éléments du triptyque « travail, famille, patrie » des tenants de la prétendue « révolution nationale ».

 

Le 1er mai reste et restera la fête des travailleurs et des travailleuses ! Et nulle récupération ne pourra changer cela.

 

En nos jours de scepticisme où le combat socialiste perd de sa substance par son usure du pouvoir et par l’offensive ultralibérale, le travail de mémoire – de la mémoire ouvrière – est fondamental.

 

Bonne fête à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs à travers le monde !

 

Pierre Verhas

 

 

Lucy Parsons, la veuve des martyrs de Chicago

 

 

Hernando CALVO OSPINA (29 avril 2015)

 

 

A l’origine du 1er mai

 

Encore, en 1920, la police de Chicago considérait Lucy Gonzàles comme « plus dangereuse que mille révolutionnaires ». Elle naquit esclave en 1853, dans un hameau du Texas, un territoire qui cinq ans auparavant faisait partie du Mexique. Elle était la fille d’une mexicaine noire et d’un indien de l’Alabama. A trois ans, elle devint orpheline. Et, à peine put-elle travailler qu’on l’envoya dans les champs de coton.

 

Lucy Pearsons (1853 - 1942) vers 1920 : une militante ouvrière exemplaire, par trop méconnue

Lucy Pearsons (1853 - 1942) vers 1920 : une militante ouvrière exemplaire, par trop méconnue

 

Elle se maria à 19 ans avec Albert Parsons, jeune vétéran de la guerre de sécession (1860-1864).

 

Ils étaient, pour ainsi dire, considérés comme un couple illégal. La mixité raciale était pratiquement interdite dans les états du sud. La participation à la vie sociale ne leur était pas facile, compte tenu qu’ils faisaient partie du petit nombre de militants autour de la question des Noirs en terres racistes. Les menaces de mort à leur encontre les obligèrent de partir à Chicago en 1873.

 

A peine posés leurs pauvres effets que déjà ils participaient à la vie politique. Pour assurer leur subsistance, Lucy décida de confectionner à domicile des vêtements pour les femmes. Ce travail était couplé avec sa participation au travail à l’imprimerie. Elle commença à écrire des articles dans le journal The Socialist. Puis ils participèrent à la création de The Alarm, organe de l’Association Internationale des Travailleurs, connu comme étant « l’Internationale Anarchiste ». Elle écrivait des articles sur le chômage, le racisme, ou sur le rôle des femmes dans les organisations politiques.

 

Albert Parsons (1848 - 1887) lutta jusqu'au bout pour la classe ouvrière.

Albert Parsons (1848 - 1887) lutta jusqu'au bout pour la classe ouvrière.

 

Lucy rencontra un bon accueil au sein des organisations ouvrières, principalement dans les fabriques de textiles. C’est là que l’exploitation était la plus féroce.

 

Ses deux grossesses ne l’empêchèrent pas de poursuivre ses activités : mais, souvent, elle quittait les réunions dans les ateliers à deux doigts d’accoucher. Avec le soutien d’Albert, elle se décida à participer à la création de L’union des Femmes Ouvrières de Chicago. En 1862, cette organisation fut reconnue par « Le Noble et saint ordre des chevaliers du travail », une sorte de fédération. Une grande avancée : jusqu’alors, le militantisme féminin n’était pas admis.

 

Elle pouvait toujours compter sur Albert et lui-même pouvait compter sur elle. De lui, non seulement elle avait l’appui politique mais ils partageaient le soin apporté à leurs fils et au foyer.

 

La lutte pour la journée de huit heures devint la principale revendication nationale. Il faut dire que les petites filles et les femmes devaient travailler entre quinze et dix-huit heures par jour pour gagner à peine de quoi se nourrir.

 

Le président Andrew Johnson avait décrété une loi promulguant la journée de huit heures mais quasiment aucun Etat ne l’appliqua.

 

Les travailleurs appelèrent à une journée de grève pour le 1er mai 1886. Aussitôt, la presse se déchaîna. Le 29 avril l’Indianapolis Journal parla « des violentes diatribes de truands et démagogues qui vivent sur le dos des impôts versés par les hommes honnêtes ».

 

Comme en d’autres occasions, Lucy et Albert défilèrent avec leurs enfants. Les Parsons étaient tendus et prudents parce que le Chicago Mail, dans son éditorial, avait traité Albert et d’autres compagnons de lutte de « voyous dangereux en liberté ». Et exigeait de « les dénoncer dès aujourd’hui. Les montrer du doigt. Les considérant comme des fauteurs de trouble, les rendre responsables de toutes les difficultés qui pourraient survenir ».

 

A Chicago où les conditions de travail étaient pires que dans d’autres villes, les grèves et les mobilisations se poursuivirent. Pour le 4 mai, un rassemblement fut organisé au Haymarket square. Albert fut l’un des orateurs.

 

Le rassemblement se termina sans incident. A peu près 20 000 personnes y participèrent. Au moment de la dispersion, il commença à pleuvoir. Les Parsons décidèrent d’aller prendre un chocolat au Salon Zept’s. Il restait quelque 200 manifestants sur la place. Un gros contingent de policiers chargea. Une bombe de fabrication artisanale explosa tuant un officier. La troupe ouvrit le feu. On ne connut jamais le nombre exact de morts. L’état d’urgence et le couvre-feu furent déclarés. Les jours suivants des centaines d’ouvriers furent jetés en prison. Certains furent torturés.

 

Une bombe tuant un officier de police déclencha le carnage de Haymarket.

Une bombe tuant un officier de police déclencha le carnage de Haymarket.

La police tira dans la foule "pour tuer". Ce fut un massacre.

La police tira dans la foule "pour tuer". Ce fut un massacre.

 

31 personnes furent accusées dont 8 resteront inculpés. Le 21 juin le procès débuta. Après s’être entretenu avec Lucy, Albert se présenta face à la cour déclarant : « Votre Honneur, je suis venu afin que vous me jugiez avec tous mes compagnons innocents ». Le procès fut une mascarade faisant fi des normes élémentaires de la justice. La presse se lança dans une campagne de dénonciation. Ce fut un procès politique car rien ne pouvait être prouvé quant aux responsabilités des accusés. Un véritable lynchage. Le jury déclara les huit accusés coupables. Parmi eux, trois furent condamnés à la prison et cinq à la pendaison. Parsons faisait partie des condamnés à mort.

 

José Marti, le futur apôtre de l’indépendance de Cuba était présent dans la salle. Le 21 octobre, le quotidien argentin La Nation publia un article. Il y décrivait le comportement de Lucy lorsque la sentence fut prononcée : « La mulâtre de Parsons, inflexible et intelligente comme lui, qui parle avec une vibrante énergie dans les rassemblements publics, qui ne se décourage pas comme le font souvent les autres, là, elle resta fière et ne fit apparaître aucun mouvement sur son visage lorsqu’elle entendit la condamnation. […]. Elle appuya une joue contre son poing fermé, regarda dans le vide, ne proféra aucune parole ; on put noter un tremblement de son poing, allant croissant… »

 

Lucy, accompagnée de ses fils commença à parcourir le pays pendant presque une année en informant sur le procès. Elle parlait la nuit et voyageait le jour, envoyait des centaines de lettres aux syndicats et à diverses organisations politiques, aussi bien aux Etats-Unis que dans le reste du monde. La solidarité qui se leva alors fut immense.

 

Le 11 novembre 1887 la sentence fut exécuté. Des années plus tard, Lucy se rappela le matin où elle conduisit ses fils sur le lieu où se tenaient les condamnés. Elle demanda « laissez ces enfants dire leur dernier adieu à leur père ». La réponse fut immédiate. « Nous restâmes enfermés dans le local de la police, pendant que s’exécutait le délit monstrueux ».

 

Peu avant sa pendaison, Albert écrivit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… »

 

 

Exécution le 11 novembre 1887 à 11 heures à la prison de Chicago des quatre militants anarchistes dont Albert Parsons

Exécution le 11 novembre 1887 à 11 heures à la prison de Chicago des quatre militants anarchistes dont Albert Parsons

 

Le Congrès des Ouvriers Socialistes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la journée internationale des travailleurs et des travailleuses. En hommage aux quatre martyrs de Chicago. L’année suivante, cette journée fut commémorée pour la première fois.

 

Lucy était déjà connue comme « La veuve mexicaine des martyrs de Chicago ».

 

Les patrons appliquèrent la journée de huit heures. Le sacrifice des martyrs n’avait pas été vain.

 

Après la mort de son époux, Lucy continua à parcourir le pays en organisant les ouvrières et en écrivant dans les journaux syndicaux. En juin 1905, elle fut présente lors de la création de l’Organisation des « Travailleurs Ouvriers du Monde », à Chicago. Seulement 12 femmes y participèrent et Lucy y fut la seule à y prendre la parole. « Nous autres les femmes de ce pays, nous n’avons pas le droit de vote. La seule manière est de prendre un homme pour nous représenter […] et cela me paraitrait étrange de demander à un homme de me représenter […]. Nous sommes les esclaves des esclaves… » Elle termina son discours déclarant : « Il n’y a pas de pouvoir humain que les hommes et les femmes puissent obtenir s’ils ne sont pas décidés à être libres ! »

 

En ceci, elle fut toujours en opposition avec les féministes. Elle les supportait peu. Elle voyait dans le féminisme un mouvement typique de la classe moyenne. Elle soutenait que ce mouvement servait davantage à une confrontation des femmes contre les hommes. Elle répétait que la libération de la femme ne se ferait qu’avec l’émancipation de la classe ouvrière libérée de l’exploitation capitaliste.

 

A 80 ans, Lucy faisait encore des discours sur la place Bughouse de Chicago. Elle continuait à conseiller, à former les ouvriers et les ouvrières. En février 1941, à 88 ans, elle fit sa dernière apparition publique. L’année suivante, le 7 mars, et déjà aveugle, elle mourut dans l’incendie de sa maison.

 

Même morte la police la poursuivit de sa hargne, la considérant toujours comme une menace. Ainsi, des milliers de ses documents et de ses livres furent saisis.

 

Hernando Calvo Ospina

 

Publié avec l’autorisation de l’auteur sur le site du « Grand Soir ». Ce texte fait partie du livre Latines, belles et rebelles, Editions le Temps des Cerises. Paris, mars 2015. 200 Pages, 15 euros

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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 15:35

Voici un extrait de l’émission diffusée vendredi 24 avril « Ce soir ou jamais » de l’excellent Frédéric Taddéi consacrée à la crise des réfugiés africains qui franchissent en masse la Méditerranée depuis la Libye, étant à la merci de passeurs criminels à la solde ou non de Daesh, pensant trouver en Europe les moyens de survivre et sans doute de vivre en paix. Beaucoup d’entre eux meurent dans des conditions abominables. L’Union européenne ne fait rien sinon fermer ses frontières et pleurer sur le sort de ces malheureux.

 

Cachez ces cadavres que je ne saurais voir ! 

 

Nos dirigeants sont incapables de trouver la moindre solution tant ils sont enfermés dans leur lâcheté, dans leur peur du « populisme » et dans les dogmes ultralibéraux.

 

Ecoutez ces propos. Ils posent les vraies questions. Nous en reparlerons bientôt. Sincèrement !

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24 avril 2015 5 24 /04 /avril /2015 14:41

 

Islamophobie. Voilà le substantif qui provoque la polémique ces temps-ci. On dit que c’est le fameux intellectuel « islamologue » Tariq Ramadan qui l’aurait inventé et diffusé en Europe. On verra que c’est faux. L’islamophobie se définirait comme l’hostilité à l’égard de la religion du prophète des musulmans qui cacherait en réalité une forme pernicieuse du racisme. En effet, ce rejet de l’Islam cacherait en réalité le racisme envers les populations arabes, turques, africaines qui ont émigré en Europe.

On attribue beuacoup de choses à Tariq Ramadan, mais ce n'est pas lui qui a "inventé" le terme "islamophobie".

On attribue beuacoup de choses à Tariq Ramadan, mais ce n'est pas lui qui a "inventé" le terme "islamophobie".

 

Dans les milieux laïques de gauche, on prétend que ce terme est une pure invention destinée à manipuler l’opinion européenne. Dans leur esprit, la critique de la religion ne relève pas du racisme, mais de la liberté d’expression que tout un chacun est en droit d’exercer.

 

Qui a raison ? Qui a tort ?

 

L’Islam n’a pas bonne presse en Europe, c’est le moins qu’on puisse dire. Les attentats de Bruxelles et de Paris, la menace terroriste, les massacres des chrétiens d’Orient, les tortures infligées en public à des opposants dans les monarchies pétrolières, l’Etat islamique et ses crimes contre l’humanité, l’esclavagisme de Boko Haram en Afrique, le massacre d’étudiants chrétiens au Kenya, des Africains chrétiens jetés par-dessus bord des frêles embarcations remplies de réfugiés fuyant la misère et la guerre pour rejoindre la terre promise européenne, sont autant d’abominations qui poussent une opinion européenne déjà fragilisée par la crise dans les bras des politiques extrêmes qui en tirent un large profit.

 

Les fanatiques islamistes de Boko Haram sèment l'horreur et la terreur qui sont leur véritable stratégie.

Les fanatiques islamistes de Boko Haram sèment l'horreur et la terreur qui sont leur véritable stratégie.

 

De l’autre côté, les manifestations et actes de racisme à l’égard des musulmans se multiplient en Europe. Un nombre important de mosquées ont été vandalisées après les attentats contre « Charlie Hebdo ». Il y a le mouvement « Pegida » en Allemagne qui, même s’il a été un feu de paille, eut un inquiétant succès. Nombre de politiciens tiennent des propos racistes à l’égard des immigrés originaires d’Afrique du Nord et du Proche Orient. L’extrême-droite se trouve aux portes du pouvoir dans plusieurs pays d’Europe. En France, les attentats de janvier ont servi de prétexte à l’adoption de lois répressives sur la surveillance et la liberté d’expression.

Le mouvement raciste Pegida a réussi à rassembler des milliers de personnes en Allemagne.

Le mouvement raciste Pegida a réussi à rassembler des milliers de personnes en Allemagne.

 

Bref, nous nous trouvons à nouveau devant le scénario classique de la stratégie de la tension – provocation, répression – qui ne fait qu’attiser les conflits et restreindre le champ des libertés afin d’empêcher tout mouvement populaire qui pourrait constituer un danger pour le pouvoir.

 

L’islamophobie brouille les cartes.

 

Tout cela prouve la totale incompréhension qui existe entre les démocrates laïques qui ne parviennent pas à appréhender la pensée et les structures de l’Islam et les musulmans qui se trouvent sous la chape de plomb d’un radicalisme religieux dont le terreau est le mal vivre et la misère qui s’étendent en Europe.

 

Aussi, le néologisme « islamophobie » vient encore plus brouiller les cartes.

 

L’affaire ne relève ni d’un « choc de civilisations », ni d’une « guerre de religions » mais d’un manque d’adaptation à une situation pourtant pas si neuve.

 

Un exemple tout récent en est donné par feu Stéphane Charbonnier mieux connu sous le pseudonyme de Charb, directeur de « Charlie Hebdo » de 2009. Il fut assassiné le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi avec dix autres personnes. L’hebdomadaire « l’Obs » publie dans sa livraison du 16 avril 2015 les bonnes feuilles d’un ouvrage terminé par Charb deux jours avant le drame. Ce livre s’intitule « Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes ».

 

Charb critique le terme « islamophobie ». Il écrit : « Les militants communautaristes qui essaient d’imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d’ « islamophobie » n’ont pas d’autre but que de poursuivre les victimes du racisme à s’affirmer musulmanes. (…) Ils [Les racistes] sont d’abord racistes et, à travers l’islam, c’est bien l’étranger ou la personne étrangère qu’ils visent. En ne considérant plus que l’islamophobie chez le raciste, on minimise le danger raciste. »

 

 

Charb présentant un numéro de "Charlie Hebdo" contenant des caricatures de Muhammad

Charb présentant un numéro de "Charlie Hebdo" contenant des caricatures de Muhammad

 

Pour Charb, le combat contre l’islamophobie consiste à réduire le racisme à la seule discrimination contre les musulmans. Il ajoute que la lutte contre l’islamophobie vise à interdire la critique de la religion musulmane.

 

La difficile définition du mot « islamophobie »

 

Mais quelle est la définition de ce mot ? Dans un document parlementaire du Sénat belge déposé le 20 décembre 2012 ( et signé par des parlementaires de différents partis – Bert Anciaux (socialiste flamand), Ahmed Laaouej (socialiste francophone), Zakai Khattabi (Ecolo francophone et actuelle co-présidente de ce parti), Richard Miller (libéral francophone) et Fauzaya Talhaoui (Ecolo flamande) – visant à lutter contre l’islamophobie, il est proposé une définition assez complète de cette expression.

 

Islamophobie quand tu nous tiens !
Ahmed Laaouej et Richard Miller, deux personnalités différentes défendent la même notion concernant le racisme et l'islamophobie.

Ahmed Laaouej et Richard Miller, deux personnalités différentes défendent la même notion concernant le racisme et l'islamophobie.

 

« Le terme « islamophobie » est apparu dans les années quatre-vingts et nonante. L'organisation non gouvernementale (ONG) britannique Runnymede Trust l'a fait passer dans l'usage dans le cadre d'un débat de société qui ne cesse de prendre de l'ampleur, grâce à son rapport de 1997 intitulé « Islamophobia : a challenge for us all ». Le rapport décrit le terme « islamophobie » comme une « hostilité infondée envers l'islam ». L'islamophobie renvoie aussi, selon ce rapport, aux différentes conséquences que peut avoir une telle hostilité dans la pratique, comme la discrimination des musulmans ou les entraves mises à la participation à la vie politique ou à l'accès aux dispositifs d'aide sociale de (membres de) certaines communautés musulmanes. »

 

Il ajoute : « Les adversaires de ce terme arguent souvent qu'il s'agit ici principalement d'imposer une correction politique déplacée, qu'un tel usage rend impossible toute critique légitime de l'islam et stigmatise tous ceux qui sont actifs en la matière. Le fait d'être en désaccord avec certaines convictions musulmanes (et par extension religieuses), ou la condamnation de certaines croyances et de leurs conséquences, ne peut pas être automatiquement considéré comme intrinsèquement phobique ou comme indicateur, par définition, de préjugés. Une démocratie ouverte et libre doit constamment offrir des possibilités de critiquer et de contester les idées, les convictions et les points de vue. C'est pourquoi il faut faire une distinction claire entre la critique (religieuse) légitime et l'islamophobie. »

 

C’est pourquoi les auteurs précisent que la notion d’islamophobie « est surtout importante pour rassembler, sous un terme générique, un certain nombre de phénomènes nouveaux et connectés relatifs à l'image négative que l'on a de l'islam. L'augmentation frappante de déclarations anti-islamiques et la formulation toujours plus rude des préjugés ont forcé à élargir le vocabulaire par une notion qui permet d'identifier le phénomène le plus correctement possible. Dans ce contexte, il convient d'établir un parallèle avec la notion d'antisémitisme, introduite pour désigner le danger lié à la violente hostilité antijuive. Ceci étant, la notion d'« islamophobie » ne peut absolument pas servir à récuser toute critique portant sur le contenu de l'islam, mais doit décrire une forme spécifique de xénophobie, avec un accent mis sur la peur, la répugnance et parfois l'aversion envers l'inconnu ou l'étranger. »

 

On le devine : ce texte a été fortement controversé. Il distingue nettement la critique de la religion islamique, des discriminations engendrées par l’appartenance d’un individu à cette religion. Il se réfère au document publié à ce sujet par le Centre pour l’égalité des chances : « Le rapport annuel Diversité 2011 du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme confirme le constat d'une intolérance croissante fondée sur les différences culturelles et religieuses : « Le débat sociétal et concernant l'intégration est actuellement très axé sur l'islam, et les musulmans sont souvent représentés de façon négative, ce qui constitue un terreau fertile pour les préjugés et les sentiments de haine. Les déclarations islamophobes foisonnent également sur l'Internet. C'est surtout le constat que ces expressions sont de plus en plus présentes sur des sites Internet ou forums de discussion qui ne ciblent pas spécifiquement des utilisateurs aux opinions extrémistes qui inquiète particulièrement le Centre. Cette évolution suggère en effet que les idées islamophobes deviennent monnaie courante. »

 

Cependant, on le voit avec Charb, il y a la négation de cette discrimination qui s’étend de manière inquiétante. La critique même dure de l’Islam est légitime, mais on ne peut considérer des propos et des actes discriminatoires comme relevant de celle-ci. Or, la tension attisée par les crimes terroristes que l’on « surmédiatise » et les guerres au Proche-Orient provoquent cette discrimination.

 

Quel est le jeu du PS à Bruxelles ?

 

De même, le radicalisme religieux gangrène les communautés originaires du Maghreb et du Proche Orient. Deux exemples à Bruxelles : il y a quelques mois, un imam prononçait des prêches hostiles aux homosexuels dans les mosquées. En même temps, la police a constaté une multiplication des agressions homophobes sans faire le lien avec l’imam. C’est suite aux aveux d’agresseurs appréhendés, de jeunes musulmans, qu’il a été établi la responsabilité de l’imam en question. Comme par hasard, il venait de quitter le territoire et on ne l’a pas retrouvé.

 

Tout aussi interpellant : le 11 janvier, à Bruxelles, fut organisée une manifestation d’hommage aux victimes de l’attentat contre « Charlie Hebdo » qui eut lieu en même temps que le grand rassemblement à Paris. Plusieurs personnes se sont étonnées de l’absence des mandataires socialistes bruxellois. Or, le PS est le premier dans la capitale belge. Il a été répondu que les sections du « nord » ne souhaitaient pas que les Socialistes bruxellois participent à cet hommage. Les sections du « nord » sont celles des communes où il y a une importante population musulmane.

 

Charles Picqué, Président du Parlement bruxellois, aurait souhaité observer une minute de silence en commémoration du génocide des Arméniens. Il n'a pas été suivi par une frange de son parti, le PS.

Charles Picqué, Président du Parlement bruxellois, aurait souhaité observer une minute de silence en commémoration du génocide des Arméniens. Il n'a pas été suivi par une frange de son parti, le PS.

 

Enfin, plus récemment, à l’occasion du centenaire du génocide arménien, le groupe PS du Parlement bruxellois, malgré la proposition du Président socialiste de cette Assemblée, Charles Picqué, a fait obstruction à l’observation d’une minute de silence en mémoire des victimes. Incontestablement, le lobby turc au sein de cette formation qui compte des nationalistes turcs a exercé une pression.

 

Au vu de tout cela, on peut se poser la question : n’y a-t-il pas une complicité objective – volontaire ou non – entre les radicaux islamistes, les tenants de la stratégie de la tension et de la guerre et certains grands intérêts pétroliers et gaziers, sans oublier les partis extrémistes de tout bord qui tirent profit de cette situation troublée ?

 

Islamophobie = antisémitisme ?

 

En outre, les milieux Juifs s’indignent du parallélisme établi entre l’islamophobie et l’antisémitisme. Pourtant, les auteurs de la proposition font clairement le lien entre la haine à l’égard des musulmans et la violente hostilité antijuive. Celle-ci est évidemment entretenue par le sort fait par les dirigeants israéliens au peuple palestinien.

 

Cet amalgame – qui est aussi un des aspects du racisme – Israël / Juif et Palestiniens / Islamistes est lui aussi entretenu par les « stratèges » de la tension. Prenons un exemple que nous avons déjà évoqué ici : Netanyahou souhaite faire d’Israël « l’Etat du peuple juif », alors que dans la déclaration fondatrice de l’Etat hébreu, il a été clairement précisé qu’Israël respecterait les principes universels de la démocratie et traiterait tous les habitants de son territoire de manière égale quels que soient leurs origines, leur religion, leur race, leur sexe, etc. De l’autre côté, le Hamas – créature de l’Israël occupant – se radicalise et s’oriente vers l’islamisme radical.

 

 

Benjamin Netenyahou veut remplacer la définition universaliste de l'Etat d'Israël par celle de l'Etat du peuple juif.

Benjamin Netenyahou veut remplacer la définition universaliste de l'Etat d'Israël par celle de l'Etat du peuple juif.

 

Il est donc clair que les Juifs ne doivent pas être assimilés à la politique du gouvernement israélien, même si certaines de leurs associations « représentatives » entretiennent volontairement ce lien et le soutien « indéfectible » à Israël et aux actes de son gouvernement. Tout comme il est évident que la grande majorité des musulmans ne se rallie pas à l’islamisme radical. Et bon nombre de Palestiniens musulmans ou non refusent d’entrer dans cette logique.

 

Cette tension mène cependant à des crimes comme celui du jeune Juif français Ilan Halimi commis par des jeunes paumés qui s’appelaient eux-mêmes les « barbares » et qui étaient imprégnés des préjugés sur les Juifs entretenus par les « imams de garage » qui distillent les messages de haine islamistes dans les « quartiers ».

 

Que faire ?

 

Alors, que faire ?

 

Cet aspect des choses s’inscrit dans une question bien plus fondamentale et importante : les relations avec les populations issues de l’immigration depuis deux ou trois générations. L’Europe capitaliste a traité les immigrés comme main d’œuvre à bon marché. Les autorités publiques n’ont rien fait pour qu’ils puissent s’adapter convenablement à notre société. Il n’y eut que de dérisoires efforts pour le logement, l’enseignement, etc. L’immigration massive ayant débuté après la Seconde guerre mondiale, concernant majoritairement des personnes d’origine méditerranéenne, fut à finalité essentiellement économique.

 

C’est dramatiquement que l’opinion publique belge comprit enfin le sort réservé aux immigrés : à la catastrophe minière du Bois du Cazier à Marcinelle, le 8 août 1956.

 

La catstrophe minière du Bois du Cazier du 8 août 1956 fit prendre conscience du sort des immigrés essentiellement italiens.

La catstrophe minière du Bois du Cazier du 8 août 1956 fit prendre conscience du sort des immigrés essentiellement italiens.

 

Par après, lors du boom des années 1960-70, l’immigration prit un essor considérable avec l’arrivée d’une main d’œuvre essentiellement maghrébine et turque dans les secteurs de la construction, notamment. C’est lors du deuxième choc pétrolier en 1979 -80 que le chômage commença à prendre des proportions catastrophiques, les immigrés étant les premiers touchés. Et ils furent laissés pour compte. Non seulement, les autorités publiques les négligeaient, mais le racisme se développait.

 

Les deuxième et troisième générations ont été négligées. Alors qu’un effort considérable, notamment en matière d’enseignement, eût été indispensable, on a laissé pourrir les « quartiers » avec toutes les conséquences que l’on imagine.

 

À Bruxelles comme à Paris, il y eut de graves émeutes dès le début des années 1990 jusqu’en 2005. Quelles qu’en furent les causes, elles constituaient de sérieux avertissements qui sont restés lettre morte. On a laissé pourrir les choses par absence d’esprit de décision, en se réfugiant derrière les restrictions budgétaires. Le sort des populations marginalisées essentiellement issues de l’immigration n’a jamais été sérieusement pris en compte.

 

Rien de sérieux n'a été fait depuis les graves émeutes de 2005 à Paris et celles des années 1990-2000 à Bruxelles.

Rien de sérieux n'a été fait depuis les graves émeutes de 2005 à Paris et celles des années 1990-2000 à Bruxelles.

 

Tout cela a de graves conséquences sociales et contribue aussi à la radicalisation. L’affaire du voile imprudemment déclenchée par des intellectuels de la gauche laïque en France et en Belgique en est un des éléments. Pour des raisons d’égalité homme/femme et de liberté, le port du foulard islamique a été interdit dans les écoles officielles. On peut se poser la question : où sont l’égalité et la liberté quand une population est marginalisée et n’a que très peu de perspectives d’en sortir ? La société en l’espèce ne fait preuve que d’une solidarité de façade à l’égard des gens de confession musulmane.

 

Un « néo » gallicanisme ?

 

Un autre aspect, passé quelque peu inaperçu après les attentats des 7 et 9 janvier, consiste dans les mesures prises par le gouvernement aussi bien en France qu’en Belgique. Comme l’écrit le professeur Jean-Philippe Schreiber, on en revient au « gallicanisme ». Voir le site :

http://www.o-re-la.org/index.php

Le gallicanisme : L'Empereur domine et protège les religions.

Le gallicanisme : L'Empereur domine et protège les religions.

 

Dans un article publié sur le site de l’Observatoire des Religions et de la Laïcité, il écrit : « En France, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, chargé des cultes, a indiqué la volonté du gouvernement de mettre sur pied une « instance de dialogue » avec l'islam. Conséquence : le Conseil français du Culte musulman (CFCM), créé en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur lui aussi, s’est vu marginalisé davantage encore qu'il ne l'était — les autorités voulant s’adresser désormais à « tous ceux qui ne sont pas ou qui ne se sentent pas représentés par le CFCM » — et pour ainsi dire dessaisi d'une série de dossiers essentiels : la formation des imams, l'abattage rituel, le financement des mosquées ou le dialogue interreligieux. En Belgique, c’est le ministre francophone en charge de l’enseignement supérieur qui a annoncé récemment la mise en route d’un processus visant à mettre sur pied une formation des imams et des cadres musulmans en Fédération Wallonie-Bruxelles. »

 

Si en Belgique, les cultes dont l’Islam, sont reconnus, ce n’est pas le cas de la loi de 1905 en France. Par la séparation, le gouvernement ne connaît aucun culte. Or, en donnant un traitement particulier à l’Islam, c’est une reconnaissance de fait et c’est une intrusion de la puissance publique dans l’organisation d’un culte. Cela s’appelle le gallicanisme qui était le régime que Napoléon : « Le gallicanisme, dont Napoléon Bonaparte fut un champion, le sociologue de la laïcité Jean Baubérot le définit par trois idées-force : « Contrôler la religion, protéger la religion, franciser la religion ».

 

Les mesures prises par les gouvernements français et de la Belgique francophone (appelé Fédération Wallonie Bruxelles) s’assimilent à ces principes. Ainsi, de la laïcité proclamée, l’Etat oscille en réalité entre la reconnaissance et la surveillance des religions. On comprendra que cette situation est absolument intenable. La base de la laïcité est la liberté de conscience. Comment garantir cette liberté si on « surveille » les églises de quelque religion soient-elles ?

 

Jean-Philippe Schreiber ajoute : « En Belgique, non content d’avoir suscité, piloté et inspecté la mise en œuvre du processus qui a conduit à l’élection d’une première puis d’une deuxième assemblée des musulmans, dont a émergé l’Exécutif des Musulmans, l’interlocuteur des pouvoirs publics, l’Etat a appliqué à l’islam des mesures que jamais il n’a administrées à d’autres cultes — le mettant également « sous surveillance » en quelque sorte. La dernière initiative en date émane du ministre de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles et s’inscrit dans la même volonté de contrôle de l’islam. »

 

En outre, en Belgique, un accord a été pris avec le Maroc qui a fondé l’Institut Mohammed VI de la Formation des Imams, Morchidines et Morchidates. En effet, l’Etat belge ne peut se charger de cette formation en vertu de l’article 21 de la Constitution visant la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il la confie à cet Institut. Ainsi, « il renforce l’ingérence étrangère dans le processus de développement de l’islam en Belgique, et enfin il entend promouvoir une lecture de l’islam — malékite, en l’occurrence — contre la diversité des islams présents sur le territoire, lesquels proviennent du Maghreb, mais aussi de Turquie, d’Afrique subsaharienne, du Pakistan, du Bangladesh, d’Albanie, du Kosovo…, sont sunnites mais aussi chiites et alévis, malékites mais aussi imbus d’autres écoles juridiques ou de pensée. »

 

Cela ne peut que susciter des conflits entre communautés musulmanes qui profiteraient aux radicaux. Le professeur Schreiber conclut ; « L’Etat se trouve ainsi dans une attitude ambivalente : à la fois il entretient la peur de la religion, par l’accent mis sur le radicalisme et les moyens d’exception mis en place pour y remédier, et dans le même temps il prend appui sur la religion pour développer des politiques de vivre-ensemble, renforcer le lien social et cimenter la cohésion sociale — confortant la place de la religion dans l’espace public et le rôle de la religion comme acteur de la société civile. De surcroît, concernant les musulmans, il entend faire le tri entre un « bon » islam et un « mauvais » islam, favoriser et encourager le premier, tout en combattant le second. Une immixtion qu’il n’applique qu’à l’islam, prolongeant ainsi le regard social particulier qui est porté vers cette religion, perpétuant aussi une forme de néo-colonialisme quelque peu paternaliste et fondant son appréciation de la situation sur l’idée non démontrée que seuls des cadres musulmans connaîtraient un déficit de culture démocratique. »

 

La configuration géopolitique, les préjugés existant depuis longtemps en Europe à l’égard de l’Islam, les actes terroristes, une population précarisée de confessions musulmanes – nous mettons le pluriel, car il y a plusieurs Islam – donnent de fait à la religion musulmane un statut spécifique.

 

Alors, pratiquer la discrimination et le rejet – qu’on les appelle islamophobie ou non – est non seulement moralement inacceptable, mais est lourd de conséquences dont toutes et tous seront victimes. Il y a vraiment autre chose à faire !

 

 

Pierre Verhas

 

 

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 20:10

L’objectif est clair. Le capitalisme – c’est-à-dire les banques et les firmes transnationales – œuvre à la suppression de l’Etat et, bien entendu, des services publics, afin d’instaurer la société marchande mondialisée.

 

On s’aperçoit que l’espace public urbain se rétrécit au profit du secteur privé. Ainsi, les bâtiments publics sont vendus – sinon bradés – au secteur privé. En France, on a privatisé des voiries. Les réseaux d’égouts sont également cédés à des « investisseurs » privés.

 

Les services publics, soit disparaissent, soit sont privatisés. L’exemple de la Poste est frappant. On ne lui a pas permis de s’adapter aux technologies de télécommunications comme Internet et on restreint ses capacités de distribution du courrier ordinaire pour en confier une partie aux firmes privées. Les sociétés de transports publics qui sont indispensables dans les espaces urbains s’ouvrent aux capitaux privés, etc.

 

Tout cela, à terme, provoquera la suppression des communes, des pouvoirs démocratiques locaux et régionaux au profit de l’arbitraire des consortiums privés qui se partageront la Ville et la gèreront selon leurs seuls intérêts, les habitants étant réduits au rôle de consommateurs.

 

Fabrice AUBERT auteur d’articles de fond au « Grand Soir » a publié une très intéressante analyse intitulée « La Ville marchandise » que nous reproduisons ici dans son intégralité. Il commence par expliquer la ville comme cité démocratique et comme rapport social, espace d’affrontements qui finissent par être d’immenses facteurs de progrès, mais qui est aujourd’hui menacée par le projet néolibéral de société marchande qui tend à s’imposer un peu partout avec la complicité des élites politiques qui ne se rendent pas compte qu’elles se suicident.

 

Une fois de plus, c’est du peuple que viendra l’espoir, comme l’avenir nous le dira.

 

Pierre Verhas

La ville de Montréal : en voie de privatisation ?

La ville de Montréal : en voie de privatisation ?

 

Introduction :

 

Je tiens à remercier le journal Les Echos pour l’article intitulé : « la Ville privée, utopie du XXIème siècle », paru le 31 Mars 2015. Je remercie, car la thématique de la ville fait partie des problématiques que j’aborde depuis longtemps. A force de travailler une question on sent les choses, on cherche des éléments de démonstration de la thèse que l’on cherche à montrer et on n’ose rêver de tomber sur un article, qui, tranquillement, comme si tout ceci était naturel, nous annonce que la « ville privée » serait l’utopie du siècle… Alors j’ai pris ma plume…

 

LA CITE GRECQUE, FONDEMENT DE LA DEMOCRATIE :

 

Au plus loin que l’on remonte, la ville a un rapport fondamental avec la société [1], au sens social du terme. La cité grecque [2], est à l’origine de la démocratie, « pouvoir du peuple », car dans la cité, ceux qui décident de la gestion de la ville sont les « citoyens associés », fondement de la démocratie. La ville définit de ce fait, un rapport social qui fait du citoyen, le décideur politique suprême. Si l’on y rajoute le fait, que notre Révolution en créant la République, a défini « l’intérêt général », et non l’intérêt privé, comme objectif de la République, on trouve bien dans la ville, la commune, les fondements de la Démocratie, ceux du peuple souverain, des « citoyens associés ». Cette approche conceptuelle doit cependant être relativisée. La Ville en tant que telle n’est pas automatiquement, un espace démocratique, la ville est à la fois objet, espace et support d’affrontements sociaux, car la ville est un rapport social.

 

Maquette d'une cité grecque qui représente le fondement de la ville démocratique

Maquette d'une cité grecque qui représente le fondement de la ville démocratique

 

LA VILLE UN RAPPORT SOCIAL :

 

Avec la révolution industrielle, on est passé de la cité, au village agricole et artisan puis à la « ville agro-industrielle » [3], dont les cités minières du nord de la France ont été un fleuron. N’oublions pas que ces villes ouvrières se sont construites autour des mines de charbon, à partir des corons, maisons construites par les patrons propriétaires des mines pour avoir leurs mineurs à disposition immédiate (pas de voitures à l’époque pour développer la mobilité). De fait, le logement était une partie du salaire du mineur. Le logement avait pour objectif, non de répondre à un besoin social, mais uniquement, de répondre à l’impératif d’une main d’œuvre disponible à proximité immédiate. La proximité lieu de production (entreprise), lieu d’hébergement était une condition indispensable à l’exploitation optimum du travail (rendant par ailleurs les prolétaires, prisonniers du Patron).

 

• D’autres « villes industrielles » se sont construites autour de leur port (Bordeaux, Nantes, Le Havre, Marseille) port au sens large, intégrant leur hinterland, définissant ce qu’on appelle pour Marseille le « système industrialo-portuaire », intégrant de fait une forte activité commerciale liée au port, mais qui intégrait une activité industrielle de transformation, générant les emplois industriels nécessaires au développement de la Ville.

 

• D’autres villes se sont développées sur l’agriculture et l’artisanat, d’autres encore sur des matières premières particulières (fer, zinc, cuivre, ou encore l’uranium).

 

• Dans d’autres pays, ce fut autour du Pétrole.

 

On voit de ce fait, que la ville et son développement sont directement tournés vers l’activité économique, la ville est donc bien un « rapport social », conséquence directe de l’évolution du système économique et de son rapport de propriété (Capitalisme) [4]. En retour la ville devient aussi un facteur de développement économique (Economie Urbaine) [5]. Dans cette ville, toutes les fonctions existent et se développent de manière complémentaire (agriculture, artisanat, industrie, services).

 

LA VILLE, ENJEU DE LUTTE DE CLASSES :

 

La ville industrielle n’était pas un havre de bonheur, mais un espace d’affrontement, et il suffit de citer « Germinal » pour comprendre à quel point la condition ouvrière de l’époque était misérable, violente, et malheureuse (porteurs de malheurs [6]). Que de révoltes (morts de Fourmies), de Révolutions (1838, 1848, 1871) avant que le politique ne porte un regard sur la condition ouvrière, débouchant sur la naissance des premières lois sur la protection du travailleur (1910) [7]. Observons encore que ces lois n’ont été prises que sous la contrainte des manifestations syndicales successives organisées par la CGT (création 1895, charte d’Amiens 1905). Ce n’est donc qu’après construction de l’outil de lutte des classes, que le pouvoir fléchit et négocie l’amélioration des conditions ouvrières. Personne ne peut réécrire cette histoire, car elle est faite du sang et de la sueur des militants en lutte pour l’intérêt général de tous. Les luttes sociales ne sont pas un détail de l’Histoire humaine, elles en sont sa matrice, confirmant l’analyse de Marx « Quand une idée s’empare des masses elle devient une force matérielle ». La ville devient donc un enjeu de « lutte de classes », d’où son développement et sa capacité à prendre en compte les besoins du salariat après le travail (Logements, Transports publics, Santé, Cultures, Sports etc….) par l’intermédiaire de la contribution citoyenne (Impôts locaux), auxquels l’entreprise privée est aussi, obligé d’y participer, ce que l’entreprise cherche en permanence à esquiver aujourd’hui (optimisation fiscale, paradis fiscaux etc.).

 

LA VILLE ESPACE D’AFFRONTEMENT PERMANENT :

 

On le voit, la ville n’est donc pas un havre de paix, qui serait séparé du reste de l’affrontement de classe, Capital/Travail, qui resterait confiné à l’entreprise. Bien au contraire, en permanence, la ville fut l’objet d’un affrontement permanent, entre le désir de démocratie, renvoyant à la cité grecque et les logiques de marchandisation de l’espace urbain, source de convoitises et de « spéculations sans frein » (Immobilier), conduisant à la « gentrification » [8] des métropoles actuelles. Tout dépend dans la ville, du rapport de forces politique. La ville est à la fois le réceptacle des politiques nationales possibles et le support à l’expérimentation marchande (Appels d’offres, P.P.P etc..).

 

LA PUISSANCE DE L’ETAT ET L’AGE D’OR DE LA VILLE DEMOCRATIQUE  :

 

Après la seconde guerre mondiale, la société, sous l’impulsion du programme du conseil National de la Résistance [9], qui met en avant l’intérêt général, impose la ville comme l’outil de la République pour la mise en œuvre de ces orientations politiques. La ville fut le réceptacle des « demandes sociales » [10] expliquant par ailleurs la montée de l’investissement public local (Ecoles, Bibliothèques-Médiathèques, centres de santé etc.) et l’espace sur lequel se développaient les services publics. Leur efficacité se trouvait dans ce rapport de « compétences à proximité », que le marché (offre/demande) était incapable de remplir. Le patronat, déconsidéré du fait de son positionnement durant la guerre (soutenant le Régime de Vichy), su se faire oublier. De toute façon, le Plan permettait aux entreprises privées de faire du profit en investissant dans les secteurs définis comme prioritaires (Bouygues, Lafarge, Thomson, SEB, Alcatel, Alsthom etc. sont devenus depuis des champions mondiaux, grâce au plan). La ville était un « système de réponses publiques » aux besoins des habitants, poursuivant ainsi, l’Histoire tracée par les « citoyens grecs ». Industrie, services publics, via l’impôt, et « lutte des classes » étaient les matrices du développement de la ville. On parlait alors de « banlieue rouge » et de grandes villes furent gérées par un conseil municipal communiste (Le Havre, St Etienne etc.) générant une gestion audacieuse (centres de santé, activités jeunesse et culturelle etc.). Mais cette évolution progressiste fut remise en cause avec la crise.

 

LA MONDIALISATION OU LA REVOLUTION NEO-LIBERALE :

 

La crise du XXème siècle commence selon moi, en 1971 au moment de la crise du dollar qui voit la fin du système monétaire mondial, dit « système de Bretton Woods », fondé sur une parité fixe des monnaies et l’intervention publique dans l’économie. Le désordre financier qui en ressort, accompagnée de la « crise du pétrole » lié aux désordres géopolitiques (conflit palestinien, canal de Suez) engendre le début d’une crise systémique. L’arrivée au pouvoir du couple (Reagan, Thatcher) va précipiter le monde dans des solutions ultra-ibérales, visant à libéraliser les mouvements de capitaux, les investissements, à déréglementer le travail et les protections collectives et à réduire l’intervention publique à son strict minimum. Le marché et ses règles (profits) deviennent la règle, et l’emploi, la variable d’ajustement, tout ceci étant possible du fait de la « révolution informationnelle » qui par l’informatique permet en maîtrisant l’information et la finance d’organiser la « mondialisation de la production », c’est-à-dire la capacité pour un groupe industriel dominant, d’organiser un système productif où l’entreprise productive est éclatée à travers le monde (lieux de production spécialisés spatialement différencié) permettant d’optimiser les revenus financiers des groupes mondiaux. Les Etats sont sommés de s’y soumettre (« consensus de Washington ») et l’écroulement de L’URSS va accélérer le processus.

 

LE CAPITALISME PREDATEUR :

 

Au-delà des apparences qui nous montrent Microsoft, Google, ou autre Apple, comme fleurons de la création, sans rappeler leurs liens étroits avec l’Etat étasunien (militaire, financement des campagnes électorales), le capitalisme en tendance ne crée plus, il accapare. D’où le besoin d’un discours idéologique sur les « coûts du service public », et de la dette publique générée, qui en seraient la cause. De fait, la solution est simple, réduire les « dépenses publiques », en transformant les services publics en « services au public », c’est-à-dire en « services marchands », payables en carte bleue et non plus en impôts, inutiles et coûteux… Une fois dénoncé le mal, la solution est évidente, il s’agit de donner au marché le soin de gérer les « services à la population » et c’est ce qui se passe. Le secteur téléphonie de la Poste, devient « France Télécom », que l’on privatise, qui s’endette (rachat d’Orange) et qui devient Orange, faisant son beurre sur la vente des services (orange mobile) en continuant de s’appuyer sur les centraux téléphoniques de La Poste, financé et construit par la puissance publique. Dans la même veine, les villes gagnées à l’idéologie marchande transfèrent leurs activités publiques au privé (eau, nettoiement, voieries, cantines, informatique etc…) via des « appels d’offres », qui de plus détruisent le service public et remplacent des emplois stables (statut) par des emplois souvent précaires et encore plus mal payés, créant de fait encore plus d’instabilité sociale, source de toutes les combines et trafics pour survivre. Le développement du capitalisme actuel se fait donc, non sur de l’innovation, mais sur de la captation d’activités publiques engendrant plus de pauvreté, en ce sens le capitalisme néolibéral est prédateur, confirmant ce que voyait déjà Victor Hugo : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches » [11].

 

LA METROPOLISATION DES RAPPORTS SOCIAUX :

 

En ces temps de mises en cause du service public et de l’Etat, la ville fait l’objet de toutes les convoitises marchandes. Déjà les rassemblements de communes (communautés de communes), avaient permis de développer les « appels d’offres » au marché, réduisant d’autant les « services publics qui font ». Mais confronté depuis 2008, à la plus grave crise du capitalisme depuis 1929, le capitalisme a besoins de nouveaux marchés immédiatement, pour conforter les cours boursiers en augmentation rapide (+ 30 % en 6 mois du C.A.C 40) à contrario de l’économie réelle. D’où l’urgence de nouveau marchés, de taille suffisante pour nourrir les prédateurs, on crée alors le « marché métropolitain » de taille suffisante (1,6 million de consommateurs potentiels pour la Métropole Marseillaise) pour permettre aux entreprises du marché, de se tailler la part du lion dans des territoires suffisamment vastes pour que la loi du marché exerce sa terreur, celle « de l’offre et de la demande fixant un prix ». La loi métropole est la réponse publique à cette exigence des marchés, et elle est le parallèle public des lois visant à développer la compétitivité (pacte de compétitivité et de responsabilité) du privé et la flexibilisation des droits du travail (A.N.I, Loi Macron). La Métropole transfère toutes les compétences de la commune (hors Etat-Civil) aux métropoles, détruisant de fait les communes, lieu de décision des « citoyens associés » pour les transférer en un lieu anonyme aggloméré dénommé Métropole, dont la mission sera, sous contrainte d’économie (- 11 milliards de D.G.F) [12] de transformer le service public, en « service au public », éloigné des besoins sociaux des populations habitantes et citoyennes. Mais ceci n’est encore qu’une étape, car l’objectif c’est ….

 

LA VILLE MARCHANDISE :

 

On pourrait croire, une fois de plus, que je joue les oiseaux de mauvais augure, que je spécule sur de vagues pressentiments, que je joue sur les peurs, comme les médias jouent avec le Front National. Hélas, je ne fais que relater ce qui existe déjà, mais lisez plutôt : « Loin du projet de « ville Facebook » rêvée par Mark Zuckerberg, c’est dans les pays émergents que se concentrent les plus impressionnants programmes de villes 100 % privées. [13] » Observons et c’est dit crûment, il existe des « projets de ville 100 % privés », c’est-à-dire des villes ou l’espace n’est plus public, jusqu’à s’interroger si sur ces espaces privés, la loi de la République pourra encore s’appliquer, puisque justement construits sur un espace privé, qui définit un espace extra-légal (en dehors de la loi).

 

Mais poursuivons la lecture : « Une ville privée ? Vue de France, l’idée peut sembler choquante, tant le développement de nos cités, y compris des villes nouvelles d’après-guerre, s’est toujours fait dans le cadre des municipalités – elles seules étant chargées de gérer les services publics tels que l’école, la voirie, les transports, l’aménagement du territoire ou la gestion des eaux. Aux Etats-Unis, la privatisation des villes est moins iconoclaste. Le pays a vu naître depuis un demi-siècle des « gated communities », quartiers fermés et souvent autogérés, à l’image de Sun City (Arizona), réservée aux seniors » [14]. Dans ce nouvel extrait, on a confirmation de l’histoire des villes en France et du rôle joué par les services publics, et la rupture étasunienne, vers la privatisation des villes, en lien avec le développement du néo-libéralisme. Précisons que certains quartiers en France, dans certaines villes existent aussi des « gated communities », à savoir des « cités fermées » et « protégées » de l’extérieur [15].

 

Poursuivons encore : « Souvent incapables de financer des villes nouvelles ou de rénover les anciennes métropoles, les Etats sont de plus en plus nombreux à se tourner vers des opérateurs privés, chargés non seulement de construire les bâtiments, mais aussi d’opérer la quasi-totalité des services dits « publics ». Observons qu’on passe de la ville à la Métropole, et que c’est dans cette « transmutation conceptuelle » que les moyens publics manquants (dette dite publique), la puissance publique fait appel au privé pour la construction (P.P.P) mais aussi la gestion, qui de fait, privatise les services.

 

DEMOCRATIE OU GOUVERNANCE :

 

La ville, on l’a vu, plus haut, est le point d’encrage essentiel de la démocratie, pourvoir des citoyens associés, qui s’exprime par le conseil municipal élu. Mais qu’en est-il de la gestion pour les villes privées ? « Dans le cas de Kaec, un partenariat public-privé a été conclu entre le gouvernement saoudien [16] et un groupe immobilier de Dubaï, Emaar Properties. La ville n’a pas de maire : elle est gouvernée par le PDG d’Emaar Economic City (EEC), Fahd Al Rasheed, qui juge le modèle « très bon pour les villes ». « Par définition, le secteur privé doit créer de la valeur : je dois donc vendre plus cher que le coût de revient, explique-t-il ». Plus besoins de maire, et encore moins de conseil municipal, mais un P.D.G qui applique à la ville, la manière de gérer l’entreprise, selon les critères marchands. La Ville se voit définie une nouvelle mission, qui n’est plus de répondre aux besoins de la population mais de « créer de la valeur ». Dans cette logique on passe, sans le dire de la démocratie, à la « gouvernance », qui n’est que l’application de la gestion privée sur la chose publique (République). Ce problème est pointé du doigt : « On est dans une logique commerciale, dans laquelle on va acheter la paix publique par les services, le luxe et la sécurité. Les gens qui habitent dans ce genre de villes ne demandent d’ailleurs pas à être électeurs, ils s’en moquent totalement ! » Car, afin de garantir leur retour sur investissement, les villes privées font souvent comme les "gated communities" étasuniennes : elles ciblent les catégories les plus aisées » [17]. On retrouve ici un processus connu et qui s’applique à fond notamment à Marseille et ailleurs, celui de « gentrification », c’est-à-dire de réservation du centre-ville aux riches et d’expulsion des populations pauvres en périphérie (territoires). La question de la démocratie est là fondamentalement posée et là encore, il s’agit de lire le Guardian, cité par l’Humanité Dimanche du 2 au 8 Avril 2015 : « Il se pourrait que le capitalisme et la démocratie, qui étaient des alliés dans leurs jeunes années, ne le seront plus en devenant adultes » [18]. S’appuyant sur cette analyse le journal anglais explique : « 250 gratte-ciel qui vont être construits à Londres, seront possédés et contrôlés par des particuliers… Il existe à Londres une véritable prolifération [19] de ces espaces totalement privés qui démembrent la ville totalement et en fait le royaume d’oligarques étrangers ». Les mots sont forts car « démembrer » signifie retirer les membres. On n’est donc dans des espaces privatisés, consacrés au luxe et sécurisés, tandis que les pauvres continueront d’errer sur les « territoires », véritables « no mans land de l’emploi ». L’avenir est ici dessiné.

 

UNE VILLE COTEE EN BOURSE ?

 

L’article des Echos termine en citant le cas d’une ville qui serait construite en plein désert Saoudien, et qui serait… « Côté en bourse ». Voilà ce que le journal les Echos appelle une « utopie pour le XXI ème siècle » ce qui pour moi est un cauchemar, au vu de l’Histoire connue du capitalisme, de ses violences systémiques intrinsèques, et de ce fait, des projections que l’on peut effectuer, compte tenu de ce passé lointain et … encore plus grave, récent.

 

RETOUR SUR LA METROPOLE :

 

Au vu de l’article, il nous faut donc comprendre que la Métropole, n’est donc qu’une étape dans le processus de « privatisation des villes », en fait des services publics, dont l’objectif est la privatisation de tous les services publics, devant à terme, déboucher sur la « ville-privée » utopie du capitalisme financier, « Stalinisme de notre temps », car « la finance libre » après avoir dévoré l’entreprise, s’attaque à la ville, espace public.

 

Avant que de conclure, on était parti au début de cet article sur l’histoire de la Ville, fondement de la démocratie, et de son évolution articulant, économie et société dans le sens du progrès humain. On débouche du fait des ruptures politiques impulsées par les néo-libéraux, vers une marchandisation complète de la ville, mettant de ce fait la démocratie entre parenthèse. La « ville privée » débouchant sur ce que j’appelle la « démocratie de marché » système politique dans lequel le marché est au-dessus de la démocratie… expliquant aussi la « marchandisation de la culture » et le credo des métropoles, qui tourne autour du concept d’attractivité (forme de prostitution), puisqu’on ne veut plus produire. Il y a là, une rupture conceptuelle et historique, qui nécessite une réflexion encore plus approfondie qu’il faudra que les citoyens dans leur diversité de vie, intellectuels ou pas, mènent, car il s’agit véritablement d’un enjeu de civilisation.

 

Ouverture : Je ne résiste pas au plaisir de vous donner cette caricature que je présentais lors des diaporamas sur la Métropole et dont la première version à 5 ans. Je ne pensais pas constater, aussi rapidement, que le réel rattraperait mon analyse. Vous avez là, la représentation de la « ville privée », qui nous est vendue comme une utopie...

 

Vers la "Ville Marchandise"

 

De la commune « espace démocratique », à la « commune territoire », des Sociétés Anonymes, espace marchand des villes financiarisées

 

Fabrice Aubert

 

[1] Y compris la grotte préhistorique a un rapport avec la société, car son organisation est déjà un rapport social.

 

[2] Sans l’idéaliser car la cité grecque ne reconnaissait pas les esclaves comme citoyens.

 

[3] Combinant activité agricole, industrielle et artisanale.

 

[4] Le capitalisme n’est pas un « système technique », mais un rapport d’exploitation du système technique, dépendant du rapport de propriété, en l’occurrence privée.

 

[5] La consommation des habitants génère une activité économique propre à la ville (commerces, services).

 

[6] Maladies, accidents, mortalité

 

[7] Début du « code du travail », que la loi Macron vise à contourner pour ne pas dire détruire.

 

[8] La gentrification (anglicisme créé à partir de gentry, « petite noblesse »), ou embourgeoisement urbain, est un phénomène urbain par lequel des arrivants plus aisés s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure.

 

[9] D’où les Nationalisations, la sécurité sociale, le plan, les services publics

 

[10] Logement, Transports, Education, Formation, Santé, Culture, activités sportives, loisirs etc…

 

[11] L’Homme qui rit

 

[12] Dotation Globale de Fonctionnement.

 

[13] « Les Villes privées, Utopie du XXIème siècle » /Les Echos du 31 Mars 2015

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 08:55

 

J’ai failli me faire avoir sur le blog de Paul Jorion. Dans un billet invité intitulé Plaidoyer sarcastique mais néanmoins argumenté pour le remplacement de la Troïka par une autorité de curatelle, d’un certain Georges Lagarde, il est question d’instaurer au niveau de l’Union européenne une autorité de curatelle à la place de la Troïka qui aurait « pour fonction d’assurer, après décision d’une Cour Européenne des Tutelles, la protection de tout gouvernement national dont les décisions (1) ne seraient pas conformes aux Traités ou (2) iraient à l’encontre des décisions du Conseil ou de la Commission ou (3) feraient obstacle à l’action de la Banque Centrale Européenne. »

 

Vote toujours, tu m’intéresses !

 

Les gouvernements mis ainsi sous tutelle conserveraient leur souveraineté pleine et entière (merci pour eux !) à l’exception des budgets, des impôts, des privatisations qui seraient soumis à l’autorité de tutelle et – dans l’intérêt de l’Union européenne – devraient impérativement suivre les recommandations de l’Autorité de tutelle. « Depuis la déclaration de Jyrki Katainen vice-président de la Commission européenne : « We don’t change policies depending on elections», qui reprend sous une forme concise et limpide d’autres déclarations allant dans le même sens, il est devenu clair que, de quelques tendances qu’ils soient, les programmes politiques déraisonnables, populistes et extrémistes ne sont pas compatibles avec les règles de l’Union. Dans un ensemble qui compte pas loin d’une trentaine de membres, les revirements électoraux trop fréquents et les gouvernements instables auxquels ils conduisent n’ont plus leur place et ce d’autant plus que cette instabilité risque de mettre en péril la monnaie unique, résultat des efforts et des sacrifices de tous. »

 

En clair, vote toujours, tu m’intéresses !

 

Il est précisé en outre : « Seuls des programmes politiques conformes aux traités et tenant compte de manière réaliste du principe de suppléance comme du principe de subsidiarité peuvent permettre un fonctionnement harmonieux des institutions et assurer la stabilité indispensable à la cohérence d’un ensemble européen attaché à sa monnaie commune. »

 

En clair, pas question de changer quoi que ce soit : une décision européenne est souveraine et le peuple doit s’y soumettre.

 

L’Autorité de tutelle serait bien plus efficace que la Troïka et l’on ne s’enliserait pas dans des discussions sans fin.

 

En clair, Zum befehl !

 

Et pour finir : « Les membres de cette Cour Européenne des Tutelles, inamovibles comme ceux de la Cour Suprême, devraient être choisis par la Commission sur proposition du Conseil. Ainsi, libérés de toute contrainte électorale, ils seraient en mesure de protéger contre eux-mêmes les pays qui seraient confiés à l’ACT (Autorité de tutelle) afin de les guider sur la voie la plus efficace: la compétitivité, la croissance, l’équilibre financier et finalement le remboursement de la dette qui assurerait la pérennité de l’euro. »

 

Ce serait évidemment la fin de la démocratie si on ajoute cette nouvelle institution, bien que, en gros, c’est déjà le cas avec la Troïka qui s’appelle désormais « le groupe des experts de Bruxelles » qui « règne » sur la Grèce comme on sait, mais aussi sur l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande. La France est menacée. Mais la troïka n’est pas une institution. Ce que ce « papier » propose est tout simplement d’institutionnaliser celle-ci.

 

J’ai failli marcher, car cette proposition est un canular. Heureusement ! Mais, reconnaissez qu’il est vraisemblable puisque la doctrine actuelle de la Commission est de ne pas changer sa politique en dépit d’élections nationales. Et les gouvernements nationaux qui sont le plus soumis à l’exécutif européen font de même : en dépit des résultats électoraux, on ne change pas de cap ! Vous avez entendu Hollande et Valls après la raclée des élections départementales.

 

La Troïka est toujours là !

 

Quant à la Grèce, le « groupe d’experts » fait tout pour saboter le gouvernement Tsipras. Dans le même blog de Paul Jorion – et cette fois-ci, ce n’est pas une blague – François Leclerc écrit : « Les mêmes hauts fonctionnaires de la Troïka qui désormais constituent le « groupe des experts de Bruxelles » s’érigent en censeurs pointilleux des propositions de réforme du gouvernement grec. Celles-ci ne seraient pas assez détaillées et crédibles prétendent-ils, ayant poursuivi durant tout le week-end une séance marathon de négociation en annonçant par avance qu’elle n’allait pas aboutir.

 

Ils ont la mémoire sélective, ayant oublié la fantaisie de leurs propres prévisions, notamment en termes de recettes des privatisations ou d’excédent budgétaire primaire. Mais le prétexte est tout trouvé pour continuer à mettre les dirigeants grecs à court d’expédients financiers sur des charbons ardents et pour les faire davantage reculer. Des informations contradictoires circulent à propos de l’état des négociations en cours, qu’il faut prendre avec des pincettes. On croit savoir que les négociateurs grecs ont reculé sur le chapitre des privatisations et de la taxe d’habitation, qu’ils voulaient supprimer et qu’ils maintiendraient. Mais qu’ils restent ferme à propos des modifications de la loi du travail, des coupes dans les salaires et les pensions, de l’âge du départ à la retraite et de la réforme de la sécurité sociale. »

 

Yanis Varoufakis à la réunion de l'Eurozone le 9 mars. Le loup dans la bergerie ! (montage Huffington Post)

Yanis Varoufakis à la réunion de l'Eurozone le 9 mars. Le loup dans la bergerie ! (montage Huffington Post)

 

En outre, la « Libre Belgique » de ce 30 mars révèle que Varoufakis, afin de relancer l’économie, a décrété que les PME qui avaient des retards considérables de paiements fiscaux, pouvaient étaler les remboursements dans le temps. Pas question, pour la Troïka ! Autrement dit, l’objectif réel est d’étrangler la Grèce.

 

Et à la tête de l’Union européenne, on ne se comprend plus. Ce n’est pas la faute des interprètes qui font des efforts considérables lors des « Sommets » européens, mais des différents « partenaires ». Non, c’est le résultat d’une volonté.

 

Une claire volonté de sévir

 

Le « Monde » du 29 mars publie un long reportage sur les négociations entre les institutions européennes, l’Allemagne et la Grèce. Ce « papier » ayant pour objet de démontrer la bonne volonté de « l’Europe » face à un gouvernement grec « d’extrême-gauche » décrit, si on le lit bien, la duplicité de la politique de l’Union européenne. On montre un Tsipras pusillanime et un Varoufakis arrogant, fantaisiste et incontrôlable. Or, la réalité est tout autre.

 

Dès l’arrivée au pouvoir de Syriza, tout avait déjà été fait pour l’empêcher de mettre en œuvre les réformes promises dans son programme électoral. La Grèce a dû débourser près de 6 milliards d’euros en mars, le 9 avril elle devra payer encore 450 millions et 1,4 milliard en en remboursements des bons du Trésor et puis 1 milliard le 17 avril. Ce rythme de remboursements imposé par la Troïka est impossible et n’a qu’un objectif : étouffer la Grèce pour coincer Tsipras.

 

Et n’oublions pas ce que l’on a appelé le « coup d’Etat financier » de l’ancien vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs et aujourd’hui gouverneur de la BCE, Mario Draghi de bloquer les liquidités pour les banques grecques, enlevant ainsi une source de liquidités pour la Grèce.

 

Mario Draghi continue à asseoir le pouvoir absolu des banques sur l'Union européenne.

Mario Draghi continue à asseoir le pouvoir absolu des banques sur l'Union européenne.

 

Cela a eu pour conséquence une fuite des capitaux qui a accru les difficultés au pays des Hellènes.

 

Le leitmotiv des dirigeants européens, Hollande en tête, est d’exiger du gouvernement d’Athènes qu’il respecte les règles. Or, est-ce respecter ces fameuses règles que de prendre des mesures carrément hostiles à l’égard d’un Etat membre en grave difficulté ?

 

N’est-ce pas pour provoquer le « Grexit », c’est-à-dire l’exclusion de la Grèce de la zone euro ? Wolfgang Schlaube, le ministre des Finances de Merkel, l’envisage, s’il ne le souhaite. Il affirme que les marchés ont déjà intégré cette éventualité.

 

En clair, tout cela a été bien mis au point. Il est impératif que Syriza morde la poussière. Une éventuelle réussite ferait effet de boule de neige en Espagne d’abord avec Podemos qui se présente comme la troisième force politique en Espagne et avec la kyrielle de mouvements divers comme « Tout autre chose » en Belgique qui a réussi à rassembler 17.000 personnes dimanche 29 mars à Bruxelles, en dépit d’un temps épouvantable.

 

"Tout Autre Chose" a réussi à rassembler 17.000 personnes à Bruxelles le 29 mars, en dépit d'un temps apouvantable : une volonté de changer et un tour de force.

"Tout Autre Chose" a réussi à rassembler 17.000 personnes à Bruxelles le 29 mars, en dépit d'un temps apouvantable : une volonté de changer et un tour de force.

 

La rhétorique d’extrême-gauche

 

La manière dont le « Monde » décrit cet acharnement des institutions européennes contre Syriza est un monument de duplicité : « Le paradoxe de cette nouvelle crise grecque, c’est que les sommes en jeu sont minimes au regard des précédentes [que la Grèce a dû rembourser]. Un, deux, dix, vingt milliards d’euros tout au plus, pour éviter à Athènes de rater la marche. Mais pendant deux mois de psychodrames, la crise a pris un tour irrationnel. » Le psychodrame et le « tour irrationnel » sont l’affrontement entre deux conceptions du monde. Et on ne se comprend pas. Ainsi, le commissaire européen aux Finances, le français Pierre Moscovici, commente : « L’une des difficultés, c’est aussi la différence de culture politique. Moi je connais un peu la rhétorique d’extrême-gauche. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde autour de la table. »

 

Pierre Moscovici, pur produit "hollandiste", n'aime pas la "rhétorique" de Yanis Varoufakis.

Pierre Moscovici, pur produit "hollandiste", n'aime pas la "rhétorique" de Yanis Varoufakis.

 

Varoufakis, économiste keynésien, professeur dans des universités américaines, d’extrême-gauche ? Non, un tempérament qui veut réellement changer les choses.

 

Et c’est ce que craignent les dirigeants européens, bien au-delà de la Grèce. Ambiance !

 

Pierre Verhas

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 10:44

Il est difficile de comprendre la crise que nous connaissons en Europe et en particulier la question grecque sans analyser l’évolution du système monétaire dans lequel nous vivons actuellement. Dans un billet invité du blog de Paul Jorion, l’économiste français Pierre Sarton du Jonchay donne une remarquable explication des événements que nous connaissons en synthétisant l’histoire économique et monétaire occidentale depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. (http://www.pauljorion.com/blog/2015/03/13/liquidite-monetaire-et-republique-federale-des-democraties-deurope-par-pierre-sarton-du-jonchay/ ) (1)

 

Pour bien appréhender la crise monétaire européenne, nous nous sommes inspirés de cet article en remontant le cours de l’histoire d’après-guerre en analysant les aléas de la construction européenne et prenant en compte les contradictions du capitalisme d’après-guerre.

 

La construction européenne qui a été lancée à la fin de la guerre par des intellectuels résistants en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux Pays Bas, en France avec en outre quelques écrivains et journalistes britanniques partait de l’idée d’associer les nations européennes dans une structure démocratique supranationale pour empêcher d’éventuelles nouvelles guerres qui ensanglanteraient le continent européen.

 

Albert Camus fut un des intellectuels qui comprit que pour assurer la paix en Europe, il fallait une union démocratique fédérale.

Albert Camus fut un des intellectuels qui comprit que pour assurer la paix en Europe, il fallait une union démocratique fédérale.

 

Cependant, la division du monde et particulièrement du continent européen en deux blocs séparés par un « rideau de fer » mit à mal cette idée. En effet, d’Europe il ne pouvait en être question que dans sa partie occidentale. Etant donné la rivalité entre les USA et l’URSS, étant donné surtout deux systèmes politiques et économiques antagonistes – le capitalisme libéral et le communisme socialiste – l’idée d’une union par-dessus le rideau de fer relevait désormais de l’utopie. Il n’était pas question non plus d’y associer l’Espagne et le Portugal qui se trouvaient toujours sous le joug de régimes fascistes. La Grèce était dans un état de quasi guerre civile et la Yougoslavie était un régime communiste mais indépendant de l’URSS. L’Autriche restait neutre et les pays scandinaves n’étaient pas candidats à l’adhésion à une union européenne.

 

Aussi, ce furent deux chrétiens de droite et un social-démocrate droitier belge – l’Italien de Gasperi, le français Schuman et le belge Spaak – ainsi qu’un homme d’affaires français – Jean Monnet – qui mirent sur pied ce qu’on a appelé le Marché commun, officiellement la Communauté économique européenne, après la CECA et l’Euratom. Cette union entre six pays – la France, la RFA, l’Italie et le Benelux – était essentiellement économique. Elle était une union douanière et assurait la libre circulation entre les marchandises et les capitaux entre les six pays. Le Traité qui la scellait – le Traité de Rome de 1957 – contenait les germes d’une Europe libérale, notamment en instaurant comme règle de base la « concurrence libre et non faussée ». Dès le départ, s’est scellée une alliance entre le capital et le politique dans la construction européenne où le capital assura sa domination.

 

Robert Schuman, ancien ministre de Pétain et Jean Monnet, marchand de cognac construisirent l'Europe du capital et non l'embryon d'une union politique.

Robert Schuman, ancien ministre de Pétain et Jean Monnet, marchand de cognac construisirent l'Europe du capital et non l'embryon d'une union politique.

 

En effet, la partie « politique » des institutions européennes était rudimentaire : un Parlement européen non élu au suffrage universel – il ne l’a été qu’en 1979 – et un gouvernement supranational dont les membres étaient nommés par les Etats : la Commission qui a aujourd’hui le statut de gendarme du néolibéralisme européen. C’était le Conseil des Ministres, c’est-à-dire les Ministres des Affaires étrangères des six Etats membres qui étaient les réels dirigeants de la CEE. Depuis Mitterrand, c’est le Conseil européen qui dirige l’Union européenne. Il a un président permanent désigné pour quatre ans en application du Traité de Lisbonne.

 

Les progrès dans l’union politique ne se sont faits que lorsqu’il s’agissait d’assurer l’intérêt du capital sur le continent. Ainsi, une première crise eut lieu en 1965 lorsque la France alors présidée par de Gaulle refusa l’entrée de la Grande Bretagne dans la CEE. Le général craignait que l’Angleterre ne serve de « cheval de Troie » de l’Amérique et impose son modèle anglo-saxon. Après la disparition de de Gaulle, en 1973, son successeur, Georges Pompidou, leva le veto français et l’Europe du Marché commun s’élargit à neuf membres en y joignant l’Angleterre, l’Irlande et le Danemark.

 

Par après, l’élargissement s’est fait au gré des évolutions politiques, comme la fin du fascisme au Portugal et en Espagne, la chute des colonels en Grèce, vers les pays du Sud de l’Europe pour finir par se trouver à douze lors de l’élaboration de l’Acte unique et des négociations sur ce qui allait devenir le traité de Maastricht en 1992.

 

Si la CEE n’a pas connu un renforcement politique institutionnel depuis sa fondation, elle a par contre été à la base d’un profond bouleversement économique dans le système capitaliste libéral.

 

Et c’est la monnaie qui est à la base de ces changements.

 

Le hold up de Nixon

 

En 1971, le président américain Nixon décida unilatéralement de supprimer la convertibilité du dollar en or – le prix en était fixé à 35 pour une once – rompant ainsi les accords de Bretton Woods qui avaient été mis au point par John Maynard Keynes à la fin de la Seconde guerre mondiale et qui assurèrent jusqu’à ce moment la stabilité monétaire dans l’ensemble du monde capitaliste et qui fut aussi un facteur majeur dans la période de relative prospérité qu’on a appelé « les Trente glorieuses ».

 

Richard Nixon fut à l'origine de la crise monétaire mondiale.

Richard Nixon fut à l'origine de la crise monétaire mondiale.

 

En effet, la dette des Etats-Unis était devenue intenable, suite notamment à la guerre du Vietnam et à la course aux armements. L’Allemagne occidentale et le Japon grâce au plan Marshall ont connu un redressement spectaculaire après leur défaite et les destructions subies et sont dès lors devenu les plus grands exportateurs et disposaient d’un excédent considérable dans leur balance commerciale. Comme l’écrit Pierre Sarton de Jonchay : « Accumulant des réserves de change sous forme de titres de créance sur le Trésor Fédéral des États-Unis, l’Allemagne et le Japon s’étaient engagés dans le rachat des réserves d’or de la Réserve Fédérale afin de se débarrasser de la dette publique étatsunienne qui ne leur paraissait pas sûre. »

 

Et voici ce qu’écrit à ce sujet Yanis Varoufakis sur son blog le 15 mars 2015 : « En mars 1971, alors que l’Europe se préparait à faire face au Choc Nixon et commençait à projeter une union monétaire européenne plus proche de l’étalon or que du système de Bretton Woods qui partait en lambeaux, l’économiste de Cambridge, Nicholas Kaldor (2), écrivit la chose suivante dans un article publié dans The New Statesman :

 

« …C’est une dangereuse erreur de croire qu’une union économique et monétaire peut précéder une union politique, ou qu’elle agira (selon les termes du rapport Werner)(3) ‘comme un catalyseur pour l’évolution vers une union politique dont, à long terme, elle ne pourra se passer pour fonctionner.’ Car si la création d’une union monétaire et d’un contrôle communautaire sur les budgets nationaux engendre des pressions qui entraînent l’écroulement du système tout entier, il empêchera le développement d’une union politique, au lieu de la promouvoir. »

 

Malheureusement, l’avertissement prophétique de Kaldor fut ignoré et remplacé par un optimisme touchant selon lequel l’union monétaire forgerait des liens plus forts entre les nations européennes et que, à la suite de grandes crises du secteur financier (comme celle des années 2000), les circonstances forceraient les dirigeants européens à mettre en place l’union politique qui avait toujours été nécessaire.

 

C’est ainsi que, à une époque ou l’Amérique était occupée à recycler les surplus d’autres pays à l’échelon planétaire, une sorte d’étalon or fut créé au sein de l’Europe, et fit couler un mur de capital vers Wall Street, nourrissant la financiarisation et la production privée d’argent à grande échelle à travers le monde – les français et les allemands se précipitant pour prendre part à la chose avec enthousiasme. »

 

Ainsi, on s’est trouvé pour la première fois dans une situation similaire à celle qu’on a connue plus tard lors de la crise financière de 2008. On a commencé à créer de la fausse monnaie : les banques comptabilisent comme dépôts de monnaie les titres de créances à des emprunteurs solvables.

 

Or, qu’est-ce qu’être « solvable » ? Il n’existe aucune définition objective et communément admise de la solvabilité en la matière. Il s’agit donc d’une interprétation absolument libre, donc arbitraire.

 

Résultat : les Etats-Unis continuèrent à émettre et à exporter de la dette fédérale. Et c’est la City londonienne qui participa activement à cette opération : ils émettaient « des titres de dette et des dépôts en dollar sans justifier objectivement de la solvabilité des emprunteurs et des déposants internationaux protégés par le secret bancaire. » En clair, tout le monde s’endettait sans se soucier de l’avenir et particulièrement les pays les plus faibles, comme la Grèce qui, après les colonels, était dirigée en alternance par la famille de « gauche » Papandréou et la famille de « droite » Caramanlis.

 

L’Europe en paya les pots cassés. Elle introduisit le serpent monétaire européen qui échoua lamentablement et puis le système monétaire européen qui est l’ancêtre de l’Euro, mais elle ne parvint pas à négocier un nouvel ordre monétaire international après l’élimination des accords de Bretton Woods.

 

Par après, la chute du mur de Berlin et la réunification allemande permirent à l’Allemagne de se reconstituer comme principale puissance au centre de l’Europe avec la complicité évidente de la France.

 

La chute du Mur de Berlin, à l'origine de la réunification allemande, déséquilibra l'Europe.

La chute du Mur de Berlin, à l'origine de la réunification allemande, déséquilibra l'Europe.

 

Cette réunification à marche forcée provoqua une rupture d’équilibre au sein de l’Europe continentale qui, désormais, compte une seule puissance à même de dicter sa loi aux autres Etats membres. Ainsi, l’idée d’une Europe fédérale dirigée par une démocratie supranationale est morte. C’est désormais un système intergouvernemental régi par le rapport de forces entre les différents Etats-membres. Cela ne résoudra évidemment rien. L’Europe ne parviendra pas à disposer d’un poids réel sur la scène internationale malgré sa richesse, son énorme marché, une puissance militaire non négligeable si on rassemble toutes ses armées. On le voit entre autres au Moyen Orient.

 

Il y a en outre un aspect – et c’est un choc considérable dans l’histoire dont on ne mesure pas encore l’ampleur : pour la première fois, une monnaie a été créée sans autorité étatique.

 

L’Europe sous l’impulsion de François Mitterrand adopta la vision monétariste libérale – en cela, le philosophe Michel Onfray a parfaitement raison quand il dénonce une gauche devenue libérale depuis 1983 – à savoir se financer sur le marché privé extérieur, au lieu d’avoir le courage politique de financer les réformes sociales par la fiscalité. Cela a non seulement paralysé la France, considérablement accru sa dette publique et, on le vit aujourd’hui, abrogé les réformes sociales des années 1980.

 

François Mitterrand imposa le monétarisme libéral à l'Union européenne.

François Mitterrand imposa le monétarisme libéral à l'Union européenne.

 

L’Allemagne, elle, vu ses colossaux excédents de liquidités internationales et son système bancaire similaire à celui des USA pouvait se permettre de laisser la parité extérieure du deutsche mark aux seules banques et grandes transnationales allemandes.

 

Donc, la monnaie allemande n’était plus dirigée par l’Etat, mais en quelque sorte privatisée. Pour la première fois, un Etat renonçait à sa première fonction régalienne : battre monnaie.

 

Et c’est sur cette base que l’Euro a été constitué. Une banque privée indépendante – la Banque centrale européenne – le gère et toutes les banques bénéficient d’une totale indépendance dans l’émission des crédits. Elles sont seules maîtres de leur propre réglementation. Et il n’y a aucune institution politique de contrôle face à la BCE. Jamais, dans l’histoire, le politique n’a fait un tel renoncement ! L’Europe politique tant rêvée par les militants européens n’existera donc jamais. Et les Etats nations membres de l’Eurozone sont réduits à l’impuissance.

 

En outre, le traité de Maastricht interdit désormais tout changement : la BCE ne peut prêter directement aux Etats membres et il est interdit d’aider un Etat membre qui serait en difficulté. Rien que par ces dispositions, l’Europe qui nous fut tant vantée est désormais enterrée.

 

Prenons un exemple : on se souvient de la dénonciation des procédés de la BCE à l’égard des Etats-membres de l’Eurozone par Michel Rocard, ancien Premier ministre de la France et Pierre Larrouturou, économiste à l’époque conseiller au PS français. Le 2 janvier 2012, ils signaient une tribune désormais fameuse intitulée : « Pourquoi faut-il que les Etats paient 600 fois plus que les banques ? » Ils posaient les questions suivantes : « Est-il normal que, en cas de crise, les banques privées, qui se financent habituellement à 1 % auprès des banques centrales, puissent bénéficier de taux à 0,01 %, mais que, en cas de crise, certains Etats soient obligés au contraire de payer des taux 600 ou 800 fois plus élevés ? "Etre gouverné par l'argent organisé est aussi dangereux que par le crime organisé", affirmait Roosevelt. Il avait raison. Nous sommes en train de vivre une crise du capitalisme dérégulé qui peut être suicidaire pour notre civilisation. Comme l'écrivent Edgar Morin et Stéphane Hessel dans Le Chemin de l'espérance (Fayard, 2011), nos sociétés doivent choisir : la métamorphose ou la mort ?

 

Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour ouvrir les yeux ? Allons-nous attendre qu'il soit trop tard pour comprendre la gravité de la crise et choisir ensemble la métamorphose, avant que nos sociétés ne se disloquent ? Nous n'avons pas la possibilité ici de développer les dix ou quinze réformes concrètes qui rendraient possible cette métamorphose. Nous voulons seulement montrer qu'il est possible de donner tort à Paul Krugman quand il explique que l'Europe s'enferme dans une "spirale de la mort". Comment donner de l'oxygène à nos finances publiques ? Comment agir sans modifier les traités, ce qui demandera des mois de travail et deviendra impossible si l'Europe est de plus en plus détestée par les peuples ? »

 

Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont signé un ouvrage en commun. Ils ont vainement espéré faire changer le PS français.

Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont signé un ouvrage en commun. Ils ont vainement espéré faire changer le PS français.

 

Ces propos pourraient être encore tenus aujourd’hui. Avoir confié la gestion de la monnaie, c’est-à-dire des échanges et du contrôle des richesses, aux seules banques privées relève de la folie. Pourtant, nul ne sait qui sera le psychiatre et encore moins quelle sera sa thérapie. Les banques – et surtout les plus puissantes d’entre elles – sont les seuls maîtres à bord.

 

Et les gouvernements les favorisèrent. Ainsi, Clinton fit supprimer l’obligation de séparation des banques d’affaires et des banques de dépôts qui avait été imposée après la crise de 1929. Les banques américaines disposaient dès lors d’une totale liberté de manœuvre.

 

La crise des subprimes de 2008 n’a fait que confirmer ces aberrations : des banques tout à fait irresponsables prêtaient des sommes colossales à des ménages insolvables en parfaite connaissance de cause et se payaient, une fois les emprunteurs en défaut, sur les immeubles qu’ils avaient achetés grâce à leurs emprunts. Et les mêmes banques, par l’intermédiaire d’agents immobiliers, les revendaient en contractant des emprunts à d’autres ménages tout aussi insolvables. Cela fonctionna tant que le marché immobilier montait aux USA. En outre, les banques « titrisaient » les actifs prêtés qu’elles revendaient à d’autres banques aux Etats-Unis comme à l’étranger. Une fois de plus, la fausse monnaie !

 

Ainsi, quand la « bulle » immobilière éclata, la crise devint mondiale. Un nombre considérable de banques – et non des moindres – furent fragilisées du fait qu’elles avaient acheté ces titres pourris pudiquement appelés « actifs toxiques ». Et les Etats durent intervenir pour renflouer les banques. Résultat : ils s’endettèrent en aidant les mêmes banques auxquelles ils empruntaient !

 

La faillite des Etats de la zone Euro

 

Pierre Sarton du Jonchay qui est loin d’être un gauchiste radical écrit : « La crise des subprimes n’est rien d’autre que l’effondrement d’une civilisation parasitée par les élites qui devaient la servir. Les mécanismes bancaires, juridiques, financiers et politiques sont sciemment utilisés pour enfumer les gens. Dès 2010, les États de la zone euro se sont trouvés en faillite par l’explosion des dettes publiques contractées pour relever les banques. Au lieu de reconnaître qu’il avait perdu par erreur ou négligence, le contrôle de la finance et de la monnaie, le gouvernement français et sa haute administration s’est jeté avec les féodaux d’Allemagne sur la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande pour forcer le remboursement de dettes constitutionnellement et moralement illégales, parce que dépourvues de toute contrepartie économique réelle. »

 

Et d’un autre côté, les Etats durent adopter des drastiques mesures d’austérité pour abaisser la dette contractée envers les banques que l’Etat avait sauvées. Ce n’est d’ailleurs pas terminé, puisque – c’est le cas pour la Belgique – l’Etat a accordé sa garantie pour éviter la faillite de certaines banques dont la plus connue d’entre elles, Dexia.

 

L’Union européenne et ses Etats membres se trouvent dès lors dans un cercle vicieux. C’est un de ces Etats qui pose le plus de soucis au « système » : la Grèce. Si pour la plupart des Etats membres de la zone Euro, furent plus ou moins appliquées les conditions les plus draconiennes prévues par le traité de Maastricht (les 3 % de déficit budgétaire, les 60 % de la dette par rapport au PIB, etc.), on fit exception pour la Grèce, alors qu’elle n’aurait pas dû être admise. Ce sont les milieux d’affaires et les armateurs grecs qui firent pression. Ainsi, ils pouvaient placer leur argent dans les banques françaises et allemandes.

 

Notons au passage qu’on a fait également exception pendant quelques années pour l’Allemagne et la France qui ne parvenaient pas à se conformer aux fameux « critères de Maastricht ».

 

En plus, le rôle de Goldman Sachs, la plus puissante banque du monde, qui a profité de la crise des subprimes pour se positionner en n° 1 est pour le moins étrange : elle a aidé le gouvernement grec à trafiquer ses comptes publics en vue de tromper l’Union européenne. Et, comme par hasard, le n° 2 de cette banque pour l’Europe s’est retrouvé quelques années plus tard à la tête de la BCE. Personne n’était au courant ? « Toute la haute administration française était informée de ces réalités. Le parti socialiste, la droite et les centristes ont célébré l’entrée de la Grèce dans la zone euro alors qu’ils avaient été explicitement avertis de l’anéantissement fiscal qui en résulterait pour l’État grec. » Ainsi parle d’expérience Pierre Sarton de Jonchay puisqu’il était à l’époque consultant pour une institution financière qui a travaillé à l’entrée de la Grèce dans la zone Euro.

 

L’Allemagne et la France ont ainsi détruit la société grecque en proposant aux oligarchies grecques de partager la même monnaie et la même parité de change internationale, sans tenir compte des particularités locales. Par l’euro, la convertibilité extérieure de la monnaie des Grecs n’a plus été fixée en fonction de l’offre et de la demande en travail grec mais en fonction des objectifs de rentabilité du capital industriel allemand et du capital politico-financier français. Par la libre circulation du capital en euro, les recettes fiscales grecques ont été siphonnées au profit de cette oligarchie internationale. « Le financement de la solidarité et des dépenses communes entre les citoyens grecs et entre les citoyens européens a été capturé par la banque libérale hors sol déconnectée du droit concret de la responsabilité personnelle, étatique et politique. » L’explosion des dettes publiques est impossible à maîtriser dans la zone euro à cause de la destruction des États nationaux et à cause de l’inexistence d’une souveraineté politique commune, car on n’a pas remplacé la souveraineté des Etats-membres par une souveraineté supranationale européenne comme le voulait le projet d’Europe fédérale. Ce sont donc les banques qui ont désormais ces pouvoirs et elles ne sont pas prêtes à les partager.

 

Tout cela a totalement désorganisé la société grecque, mais aussi celles d’autres pays du Sud de l’Europe comme l’Espagne et la Portugal et n’oublions pas que l’Italie fut quasi placée sous tutelle de la Commission européenne en ayant imposé un Mario Monti, technocrate européen et ancien commissaire, à la tête du gouvernement. Ce fut un lamentable échec et les électeurs italiens ont envoyé un cinglant désaveu à Monti.

 

Mario Monti fut la marionnette de la Commission européenne et de la BCE.

Mario Monti fut la marionnette de la Commission européenne et de la BCE.

 

Le libéralisme ne cesse d’échouer avec de terribles conséquences sociales et humaines.

 

Le paradoxe libéral

 

Nous sommes ici devant un curieux paradoxe : le libéralisme qui prône l’individualisme quasi absolu par le rejet de toute autorité publique économique et politique – dans le cas des « libéraux libertaires – est en fait le pire des collectivismes.

 

Son « individualisme » ne consiste pas en une pensée prônant l’épanouissement de l’individu dans la société, mais l’atomisation de celui-ci en tuant ainsi toutes les solidarités. Pierre Sarton écrit : « L’idéologie mécaniste libérale méconnaît radicalement la singularité, la responsabilité, la liberté et l’unicité des personnes. Par la propagande consumériste, les puissants et les sachants du nominalisme enferment toute altérité dans leurs représentations et leurs modèles. L’autre qui ne parle pas, ne pense pas et n’agit pas dans la norme de la compétition pour le paraître et l’accumulation est mis au ban des marchés du travail et du capital. Le financiarisme a besoin de dettes nominales pour émettre de la monnaie en dehors de la réalité objective du travail au service des besoins humains. Les gens sont forcés de s’endetter par la dévalorisation de leur travail et la survalorisation des biens et services qu’ils ne produisent pas eux-mêmes. Cette dissociation de la personne entre son offre et sa demande s’opère par la manipulation privée de la convertibilité des monnaies et la destruction des souverainetés sociales et politiques. »

 

Le nominalisme est une pensée qui confond le discours et la réalité. Il fut élaboré par le philosophe économiste Schumpeter (1883 – 1950) qui a largement influencé la pensée libérale. « S’il est nécessaire de nommer la réalité pour lui accorder un prix, le prix ne fait pas la réalité. Le nominalisme financier qui fonde aujourd’hui l’émission monétaire fait croire que la répétition du prix dans plusieurs comptes bancaires augmente d’autant la réalité de l’objet sous-jacent. Cette répétition n’a pas d’autre conséquence que de multiplier les droits sur un même objet à l’insu de son propriétaire légitime. »

 

En clair, on jette de la poudre aux yeux pour mieux nous flouer !

 

En tuant toutes les solidarités, en endettant les Etats et les ménages, la finance assied son pouvoir totalitaire. Et c’est ce qu’il se passe en Grèce.

 

La troïka a contribué à détruire le tissu de la société grecque. Non seulement, par des réductions salariales d’une ampleur exceptionnelle, mais aussi par le démantèlement de tous les services publics, la privatisation des joyaux du pays des Hellènes – c’est-à-dire leur vente au rabais à l’oligarchie financière – comme conditions à octroyer des prêts indispensables pour disposer de liquidités, mais qui seront impossibles à rembourser, la Grèce est totalement entravée et subit en plus la destruction de l’Etat social.

 

Un exemple ? On se rappelle que le gouvernement grec avait fermé de force une chaîne de TV publique où étaient tenus des propos peu « orthodoxes ». Une société s’est constituée pour privatiser l’ensemble de la TV publique. Une des premières mesures qu’elle a prise fut d’abroger la convention collective du secteur audiovisuel pour la remplacer par une convention d’entreprise. Résultat, les salaires ont été diminués de 40 % ! Et cette société n’a fait que suivre une des mesures préconisées par la troïka : remplacer les conventions collectives sectorielles par des conventions d’entreprise.

 

En plus, la troïka prêta à la Grèce des sommes colossales pour se renflouer avec comme résultat un accroissement considérable de la dette grecque depuis 2010.

 

Syriza a compris que pour sortir de ce carcan, il fallait à tout prix mettre fin à cette frénésie de prêts aussi inutiles qu’onéreux en se basant sur l’économie réelle. Par les politiques de restrictions budgétaires imposées par la troïka, les comptes primaires de l’Etat grec retrouvèrent l’équilibre et dégagent même un excédent. Mais à quel prix ! Celui d’une austérité qui a ruiné le peuple grec, jeté des milliers de personnes dans la misère, détruit l’infrastructure publique du pays. Mais, cette dimension là indiffère les tenants de « l’orthodoxie » économique.

 

Les élections de janvier 2015 avec la victoire de Syriza promettaient de changer de cap. Son programme consistait à tenter de sauver l’économie et l’Etat social en se basant sur l’économie réelle. Pour cela, bien sûr, il fallait renégocier la dette.

 

Insupportable pour l’oligarchie européenne ! Aider Syriza à réussir reviendrait à désavouer la politique qu’ils mènent à coups de baguette depuis cinq ans ! Et puis, il y a risque de contagion. Regardez Podemos en Espagne.

 

Aussi, il n’y avait qu’une seule possibilité : comme Carthage en 149 avant notre ère, Syriza doit être détruite.

 

Delenda est Syriza !

 

L’oligarchie ne supporte pas la contestation. Il n’est pas question que le nouveau gouvernement puisse mener la politique pour laquelle il a été largement élu. Dès l’arrivée au pouvoir de Syriza, des blocages ont été mis en place au sein de l’Eurogroupe et à la BCE.

 

Certains vont jusqu’à penser que Samaras, l’ancien Premier ministre, a volontairement sabordé son gouvernement sachant qu’en cas d’élections anticipées, Syriza l’emporterait. Or, la troïka avait établi à peu près en même temps un échéancier de la dette qui rend impossible toute action du nouveau pouvoir.

 

Antonis Samaras (à droite) pratiqua la politique de la terre brûlée.

Antonis Samaras (à droite) pratiqua la politique de la terre brûlée.

 

Syriza a obtenu pratiquement la majorité absolue et a dû s’allier avec un parti de droite nationaliste, ce qui affaiblit son poids politique. Varoufakis a carrément été envoyé en kamikaze auprès de l’Eurogroupe. On connaît la suite : il s’est heurté à son président qui a succédé à Juncker, le social-démocrate hollandais Jeroen Djisselbloem. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis tentent d’amadouer Berlin en essayant des alliances avec la France, l’Espagne et le Portugal. Rien n’y fit. Hollande – comme à son habitude – ne bougea pas et bien qu’il tente de se faire passer comme arbitre entre Athènes et Berlin, il s’inclinera devant les diktats de Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand. Du côté espagnol et portugais, ces pays se trouvant dans une situation similaire à celle de la Grèce, ce fut une fin de non recevoir. Les conservateurs méditerranéens s’alignent sur l’ordolibéralisme allemand.

 

Pour Pierre Sarton du Jochay : « Le gouvernement Syriza demande à proportionner ses remboursements de dette publique aux rentrées fiscales effectives de l’État grec et à l’excédent primaire après dépenses essentielles du vivre ensemble grec. La Grèce demande le minimum constitutionnel et juridique inscrit dans les traités européens. Après sept ans d’effondrement dans l’anarchie financière, les tergiversations des gouvernements allemand et français sont irrationnelles et criminelles. Un tout petit effort de réalisme financier débouche sur le constat d’impossibilité systémique de la circulation équitable du capital hors du contrôle de l’État de droit commun. La parité de un euro allemand pour un euro grec est parfaitement imbécile : elle incite les Grecs à ne pas investir dans leur propre développement pour que les banques commerciales aient intérêt à spéculer sur la faillite de la BCE et de ses États actionnaires obligés de maintenir la Grèce en survie monétaire artificielle. »

 

Ainsi isolée, la Grèce dispose de très peu de marge de manœuvre.

 

Les échéances sont là. Jusqu’à présent, le gouvernement Tsipras a remboursé au FMI, 365 millions d’Euros, cependant il doit rembourser au même FMI, 2 milliards d’Euros pour la fin mars. Cet échéancier est insupportable, pourtant Varoufakis s’est engagé à honorer prioritairement la dette à l’égard du FMI. Pour quelles raisons ? La première est qu’il estime que la Grèce ne doit pas être le seul pays à ne pas remplir ses engagements vis-à-vis de cette institution. La seconde est que son pays n’a aucun pouvoir sur le Fonds Monétaire International, tandis qu’il dispose du droit de veto dans les institutions européennes et qu’il a même une capacité de chantage : ce n’est pas pour rien qu’Athènes menace de lâcher les immigrés africains et moyen-orientaux qui arrivent en masse. En ce domaine aussi, où se trouve la solidarité européenne ?

 

L'échéancier de la dette grecque montre que le mois de mars est le plus dur ! Est-ce un hasard ? En bleu, les remboursements au FMI, en rouge à l'Eurosystem.

L'échéancier de la dette grecque montre que le mois de mars est le plus dur ! Est-ce un hasard ? En bleu, les remboursements au FMI, en rouge à l'Eurosystem.

 

Le monstre froid de la cupidité

 

Ce fameux échéancier qui a été modifié juste avant les élections de janvier 2015 n’a-t-il pas été élaboré dans le but d’empêcher toute action de la part du nouveau pouvoir ? Et on sait au moins une chose : le gouvernement de droite d’Antonis Samaras a épuisé toutes les réserves budgétaires et les facilités financières du gouvernement avant de quitter le pouvoir, pratiquant une politique de la terre brûlée. Ainsi, alors que le gouvernement grec s’était vu accorder la possibilité de pouvoir émettre 15 milliards d’euros de bons du trésor par la banque centrale européenne, le gouvernement précédent a utilisé toutes ces lignes budgétaires avant de partir, laissant le gouvernement de Syriza sans aucun recours financier.

 

Les Européens étaient forcément au courant et ont laissé faire. Ainsi, si Syriza échoue, les libéraux monétaristes européens auront tout fait pour qu’il en soit ainsi !

 

Que va-t-il se passer ? On ne peut encore rien prévoir. Mais, en tout cas, rien de bon, parce que les dirigeants de l’Union européenne s’obstinent dans leur politique qu’on peut qualifier de criminelle. Laissons la conclusion à Pierre Sarton du Jonchay : « La faillite des élites gouvernantes est philosophique, intellectuelle et morale. Comme la liquidité de l’euro repose uniquement sur des rapports de force idéologique, la crise des dettes s’est muée en guerre de religion. Ceux qui veulent vivre en paix bienveillante avec leurs concitoyens, leurs contreparties commerciales ou leurs collègues de travail multinationaux n’ont plus d’autre recours que de se coaliser en marge de la loi officielle pour envoyer en prison ou en asile psychiatrique tout ce qui ressemble à un chefaillon pris par la pulsion de l’argent, du pouvoir, ou de la médiacratie. La mort injuste et violente va frapper indifféremment les crapules et les gens honnêtes. Le monstre froid de la cupidité aveugle est parti pour anéantir toutes les relations humaines et sociales jusqu’à ce que les gens de bonne foi ne trouvent le moyen de reconstituer des sociétés solidaires pour protéger leur vivre ensemble, et les règles de respect des personnes qu’il implique. »

 

Dans Mediapart du 14 mars 2015, Martine Orange constate : « Même s’il tente de sauver les apparences, le gouvernement de Syriza a engagé une course effrénée à l’argent pour éviter la faillite. Cette tension extrême se lit dans le rythme des mesures prises en quelques jours. En moins d’une semaine, le gouvernement a émis pour 2 milliards de billets de trésorerie, le seul moyen de financement qui lui est encore ouvert, a différé les paiements de ses fournisseurs et sous-traitants, a approché les filiales grecques des multinationales pour obtenir des crédits à court terme.

 

Jeudi 12 mars, le parlement a adopté une mesure de dernière extrémité : il a autorisé les fonds de pension et les entités publiques, qui ont des comptes à la banque de Grèce, à investir tout leur argent en obligations d’État. En d’autres termes, l’État fait main basse sur les réserves de la sécurité sociale et des caisses de retraite pour honorer ses échéances.

 

Ces mesures désespérées inquiètent de plus en plus, au fur et à mesure que l’Europe durcit sa position. Sans aide financière quasi immédiate, la Grèce peut se retrouver dans l’incapacité d’honorer une de ses échéances, ce qui la précipiterait en situation de faillite. « La Grèce est confrontée à une crise urgente de liquidité et se dirige vers un défaut partiel. Cela pourrait créer un précédent très dangereux », prévient l’économiste Lena Komileva de l’institut G+Economics. « La combinaison d’un trou de financement grandissant avec des obligations de remboursements croissantes fait que le gouvernement se retrouve sur la corde raide en mars. Et ce sera un plus grand défi encore en juillet et en août (la Grèce doit rembourser alors 6,8 milliards de prêts à la BCE - ndlr) », dit de son côté un ancien fonctionnaire européen au Guardian. »

 

Se rend-on compte que Tsipras est contraint d’utiliser les réserves de la sécurité sociale pour en sortir. Au risque de mettre le peuple grec sur la paille pour de bon. Cette situation est intenable. La mèche de la bombe est allumée. Quand va-t-elle exploser ?

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1)  Pierre Sarton du Jonchay est consultant en économie de la décision et en organisation financière depuis novembre 2008. Diplômé de l'École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales, il a mené depuis 1987 une carrière bancaire et financière en France. Il a travaillé sur l'analyse du risque financier souverain, la comptabilité financière, le contrôle des risques financiers, la négociation de la liquidité de marché, l'organisation et l'information financières, la prévention des conflits d'intérêt et la réglementation financière. Son expérience a débouché sur une recherche fondamentale sur les causes et les issues de la crise financière en cours. Il propose une reformulation de la théorie politique de l'économie, de la finance et du prix sur le modèle aristotélicien actualisé de la valeur. La thèse est exposée dans un ouvrage paru en février 2011, Capital, crédit et monnaie dans la mondialisation, économie de vérité, L'Harmattan, Paris.

 

 

(2)  Nicholas Kaldor est un économiste britannique, né le 12 mai 1908 à Budapest et décédé le 30 septembre 1986 à Papworth Everard dans le Cambridgeshire. Il a été l'un des principaux auteurs du courant postkeynésien, théoricien des cycles économiques et conseiller de plusieurs gouvernements travaillistes au Royaume-Uni et dans d'autres pays. Polémiste de talent, il s'est également distingué par sa critique virulente de la synthèse néoclassique, puis de la « contre-révolution » monétariste et de son application au Royaume-Uni sous les gouvernements de Margaret Thatcher.

 

 

(3)  Le rapport Werner est un rapport élaboré par Pierre Werner et une commission à la demande des dirigeants des États membres de la CEE réunis lors du sommet de La Haye de 1969. Le rapport, publié le8 octobre 1970 proposait un modèle en trois étapes pour établir l'union économique et monétaire, en essayant de surmonter les différences entre les « monétaristes » et les « économistes » Le rapport proposait, en matière de politique monétaire, d’importants transferts de responsabilités des États membres vers la Communauté européenne.

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 13:57

La Justice entre les mains des grippe-sous

 

Nul n’ignore que la Justice belge fonctionne mal. Manque de magistrats, manque de personnel aux greffes, manque de locaux adéquat, sous-investissement en matière d’informatique, prisons vétustes et insalubres, personnel pénitentiaire sous-payé et j’en passe et des meilleures.

 

Mais, ainsi l’a décidé le gouvernement ultralibéral – extrême-droite flamande de Charles Michel : Il faut-faire-des-économies partout en sans discernement !

 

Ainsi, en octobre 2014, il a été décidé en Conseil des ministres que tous les départements sans exception doivent économiser 4 % en frais de personnel, 20 % en frais de fonctionnement et 22 % en crédits d’investissement.

 

La Justice belge n'est pas en meilleur état que son énorme palais à Bruxelles.

La Justice belge n'est pas en meilleur état que son énorme palais à Bruxelles.

 

Les « hauts » fonctionnaires de l’Inspection des finances ont remis une note cinglante aux ministres de la Justice Koen Geens (CD&V – chrétiens flamands) et du Budget Hervé Jamar (MR – libéraux francophones), où compare la gestion du département de la Justice à la Grèce ! Les méchants fonctionnaires tentent d'échapper aux mesures d'économies décidées par le gouvernement ! C’est ce que rapporte la Libre Belgique de mercredi 11 mars.

 

Dans sa note, l'Inspection des finances relève que le cabinet de la Justice a déposé sa « copie » en retard : après le 13 février. Oh ! Les vilains ! Et horresco referens, le projet déposé suppose une augmentation du budget de la Justice de 9,6%.

 

Alors, il faut se débarrasser de membres de personnels, fermer des services, fermer une prison – alors qu’on est en surpopulation financière –, ne pas payer les arriérés aux avocats pro deo, etc.

 

En clair, on voit où conduit l’orthodoxie budgétaire : à une Justice à deux vitesses, car non seulement les pro deo ne fonctionneront plus, mais l’Inspection des Finances suggère une augmentation des frais de Justice. Autrement dit, les laissés pour compte ne seront plus défendus et seuls les riches pourront ester !

 

Le journalisme cireur de pompes

 

Le quotidien de « référence » bruxellois « Le Soir » fait fort ces temps-ci. Mardi 10 mars, suite au refus du gouvernement de suivre l’accord dit « des dix » (représentants des organisations syndicales et du patronat) sur les prépensions, un certain Bernard Demonty signe l’éditorial du quotidien (anciennement) vespéral du titre : « Prépensions : une réforme équilibrée ». Il commence fort. Il écrit : « Le gouvernement a démontré qu’il pouvait entendre les objections émises par les patrons et les syndicats et en tenir compte. » Ensuite, M. Demonty décrit l’accord des « dix » qui remet en question l’obligation pour les prépensionnés de rechercher un emploi. Et il ajoute : « Le gouvernement, et la NV-A (nationalistes d’extrême-droite) en particulier aurait pu rejeter cet accord d’un revers de la main. Ce n’est pas le cas. » Ah bon ! Première nouvelle ! Mais si, selon le beau Bernard : « Et pour l’avenir, elle (la « suédoise », le surnom donné au gouvernement Michel) met en place un accompagnement personnalisé des prépensionnés ».

 

Cela signifie que le gouvernement n’a rien changé du tout. Il a ajouté une mesure qui ne signifie rien, c’est-à-dire de la poudre aux yeux. Et fort de son enthousiasme, M. Demonty n’a pas noté un élément essentiel : c’est la première fois dans l’histoire sociale de la Belgique qu’un gouvernement réforme un accord patrons – syndicats. C’est une grave atteinte à l’Etat social qui est justement basé sur la concertation entre le travail et le capital.

 

La CIA parle au « Soir ».

 

Mais non, nous n’en voulons pas au « Soir » ! Qu’allez-vous penser là ? Toujours est-il que dans sa livraison de vendredi 13 mars, on y lit l’interview de l’ancien patron de la CIA, David Petraeus qui défend bec et ongle la thèse des va-t-en-guerre néoconservateurs américains : le danger n’est pas Daesh que l’on finira par vaincre ; le danger c’est l’Iran et les milices chiites. Oh ! Il ne souhaite pas attaquer Téhéran tout de suite, mais il faudra un jour résoudre le problème.

 

David Petraeus du temps de sa splendeur

David Petraeus du temps de sa splendeur

 

Après la visite de Netanyahou au Congrès américain où il était aussi question de l’Iran, voici que Petraeus qui, bien que retraité, reste influent, met son grain de sel.

 

Si ce n’est pas affaiblir l’actuel président US en fin de mandat, Barack Obama, qui souhaite un accord avec l’Iran sur le nucléaire, c’est en tout cas bien essayé. Et il est dommage qu’un quotidien comme « Le Soir » qui s’est montré plus avisé dans le temps, participe, sans qu’il ne publie la moindre critique, à cette campagne.

 

Ils n’étaient pas « tous pourris », mais « tous » étaient atteints.

 

Les scandales qui touchent les deux plus grandes formations francophones belges, le MR (libéraux francophones au gouvernement) et le PS (socialistes francophones dans l’opposition) ont fait renaître dans la population, d’après « Le Soir » du 12 mars et la « Libre » du 13, le sentiment des politiciens « tous pourris ». Un peu facile !

 

Les deux bourgmestres et anciens ministres MR, De Decker et Kubla, éclaboussés par des affaires de gros sous.

Les deux bourgmestres et anciens ministres MR, De Decker et Kubla, éclaboussés par des affaires de gros sous.

 

On se retrouve dans la bien-pensance : culpabiliser la population qui considère - trop souvent à juste titre - que la classe politique est largement corrompue. Cela ressemble très fort à la phrase malheureuse de François Hollande qui attribue le succès du Front national à un « échec collectif ».

 

Autrement dit, la classe politique refuse de se remettre en question. Elle est trop souvent liée à de grands intérêts financiers, voire à des tentatives d’escroqueries. Une analyse rigoureuse est à faire : les liens entre le capital et le politique. L’affaire n’est pas seulement juridique, elle est essentiellement politique, en ce sens qu’il faut absolument changer le rapport de forces et rétablir l’indépendance du monde politique par rapport à celui du capital.

 

C’est une question fondamentale pour l’avenir de la démocratie et il est inutile de culpabiliser l’un ou l’autre. Mais, certes, comme disait de Gaulle : « Vaste programme ! ».

 

Une montre qui ne donne pas l’heure.

 

Notre ami Robert Falony dénonçait récemment la création par le capitalisme de besoins inutiles. En voici un : l’Apple watch, la nouvelle montre du géant informatique américain. Une montre, direz-vous ? Il n’y a rien de plus utile !

 

Le problème est que cette nouvelle montre donne tout sauf l’heure. Elle permet de se géolocaliser (bonjour la NSA), d’écouter de la musique, elle contient un ordinateur Apple, de photographier, etc. Bref, toutes les fonctions sauf la mesure du temps !

 

Morceaux d'humeur du 13 mars 2015

 

Et elle vaut 15.000 dollars. Du genre : « Si vous n’avez pas une Apple watch à 25 ans, vous avez raté votre vie ! ».

 

Le néolibéralisme n’est vraiment plus de notre temps !

 

Pierre Verhas

 

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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 20:47

Dans un remarquable article paru sur son blog et que nous reproduisons ci-après, notre ami Bernard Gensane qui fut professeur de littérature et de civilisation britanniques dans différentes universités françaises et qui passa une partie de sa carrière en Afrique subsaharienne, raconte ses différentes rencontres avec le monde musulman. Il constate une dangereuse évolution où la religion musulmane devient le véhicule d’une idéologie despotique qui impose à ses adeptes des règles incompatibles avec celles des pays démocratiques, mais aussi qui cherchent à tracer une frontière infranchissable entre l’Oumma (la maison) islamique et le reste du monde qui est à convertir.

 

Il écrit que le port du voile relève du prosélytisme. C’est en partie vrai, mais limiter le foulard à cela est réducteur, à mon sens. Là-dessus, nous divergeons. Je pense au contraire que le foulard relève plus de la tradition et de la culture que du prescrit religieux. Est-il un symbole sexiste ? Dans certains cas, incontestablement, mais comment de nombreuses jeunes filles musulmanes le portent-elles sans contrainte dans les transports, les lieux publics, les universités et ont le comportement de toutes les jeunes filles du monde.

 

Bernard prône l’idéal républicain en réponse. C’est ce qu’on appelle la laïcité. Cela n’empêche qu’il lutte contre le racisme. Il cite la phrase d’un film : « Des Arabes, où as-tu vu des Arabes ? Moi, je vois des prolétaires, des pauvres. »

 

Qu’on le veuille ou non, la religion n’est qu’un aspect dans ce combat gigantesque qui a marqué toute l’histoire, celle de la lutte des classes.

 

PV

 

La coexistence est-elle possible ?

 

Depuis le 7 janvier, le jour des attentats à « Charlie Hebdo », l’ambiance est délétère en France comme en Belgique. La faute : l’ambigüité à l’égard de l’Islam.

 

Un premier exemple : le mot islamophobie qui est un néologisme désignant le rejet de toute personne pratiquant la religion musulmane que d’aucuns assimilent – à juste titre – au racisme. Or, des universitaires, des intellectuels, des politiques et non des moindres, comme Elisabeth Badinter, prétendent que l’islamophobie n’existe pas. Au contraire, selon eux, ce mot sert à empêcher toute critique de la religion islamique et va même jusqu’à tenter de faire interdire le blasphème. Ce serait Tariq Ramadan, le sulfureux intellectuel musulman proche des Frères musulmans, qui serait à l’origine de cette « invention » sémantique.

La philosophe Elisabeth Badinter défend une séparation absolue entre la religion et l'Etat, particulièrement dans le cas de l'Islam.

La philosophe Elisabeth Badinter défend une séparation absolue entre la religion et l'Etat, particulièrement dans le cas de l'Islam.

 

Islamophobie est un mot difficile. Jean-Luc Mélenchon lui-même pose la question : comment faire la part entre la libre critique de la religion et le racisme ?

 

Qui a raison ? Difficile à dire. Sur le fond, les deux parties ont des arguments : l’islamophobie existe bien par des comportements hostiles, voire violents à l’égard des Musulmans en Europe et contre les lieux du culte et même des cimetières. Plus inquiétant, l’extrême-droite exploite l’hostilité latente d’une partie de la population à l’égard des adeptes de la religion islamique. Le phénomène Pegida en Allemagne en est une démonstration. Cela attise une tension qui menace notre tissu social.

 

D’un autre côté, il y a manifestement une tentative d’imposer en douceur certaines règles islamiques soit par des dérogations, soit par des interdits. Et c’est déjà le cas.

 

Ainsi, par exemple, suite à un accord avec le Maroc, la Belgique a accepté d’inscrire sur les cartes d’identité de femmes marocaines à la rubrique état-civil la mention « répudiée ». Or, chacun sait que cet « état-civil » n’existe pas dans le code civil. Il s’agit là d’une dérogation majeure sur le plan des principes à notre droit. En effet, ce statut de « répudiée » ne concerne que les femmes alors que tous les états civils (célibataire, marié(e), veuf(ve), divorcé(e)) s’appliquent aux deux sexes. Ensuite, on tolère ainsi un statut humiliant inexistant dans le droit civil.

 

Quand par « antiracisme », des hommes politiques de gauche acceptent une telle entorse au principe d’égalité, on peut être inquiet.

 

Cela dit, il ne faut pas rejeter a priori toute dérogation. Ainsi, par exemple, l’adaptation des horaires des piscines municipales ne peut être considérée comme une « attaque intolérable contre la mixité ». Ce qu’on nomme des accommodements « raisonnables » peut s’appliquer dans des cas spécifiques. Cela se fait avec des hommes et des femmes d’autres cultures. Il n’y a aucune raison de ne pas agir ainsi à l’égard des musulmans.

 

Prenons un autre exemple : si une cantine scolaire distribue de la nourriture halal, où est le problème s’il y a le choix entre les plats cuisinés à « l’européenne » et le halal ? Il y a problème dès qu’il y a manifestation d’intolérance. Si de jeunes élèves musulmans n’acceptent pas que leurs condisciples consomment des plats « non halal », en ce cas la limite est franchie.

 

De même, le refus d’assister aux cours d’histoire et de biologie sous prétexte qu’ils ne sont pas conformes au Coran ne peut être toléré. L’école n’est pas un lieu d’affrontement idéologique ou religieux. Il y a un programme scolaire dont le suivi est sanctionné par un diplôme. Si, pour une raison ou une autre, on rejette certains cours, il ne peut être question d’accorder un diplôme et ce, au nom de l’égalité.

 

Cela signifie donc qu’il y a des dérogations possibles et non nuisibles, mais dans plusieurs domaines, il n’est pas question de céder à des revendications qui violeraient les principes d’égalité dans l’enseignement et aussi celui de l’égalité hommes femmes.

 

Ces quelques exemples montrent bien cette ambigüité. Aussi, trouver des solutions sérieuses devient très difficile, parce que personne n’ose s’engager à fond.

 

Il y a une position radicale qui consiste à tenter d’éliminer l’influence de la religion musulmane sur les populations issues de l’immigration maghrébine et turque. C’est la politique d’intégration à tout prix. L’intégration a échoué, c’est une évidence. Et vouloir la poursuivre telle quelle au nom de la laïcité est absurde et dangereux.

 

La situation sociale est une cause majeure.

 

Pour le professeur Mark Elchardus de la VUB (Université flamande de Bruxelles, le pendant néerlandophone de l’ULB) qui répond à une interview de l’hebdomadaire « Le Vif » : « Selon les chiffres de l'étude à laquelle je travaille, 84% des non-musulmans âgés de 25 à 35 ans ont un boulot. Parmi les musulmans, le chiffre tombe à 43%. » Cette différence est due selon lui au problème du statut de la femme et à la discrimination qui sévit à l’égard des musulmans. « Il y a deux facteurs qui entrent en ligne de compte. Il y a beaucoup plus de femmes au foyer qui ne vont pas travailler à cause d'un niveau d'éducation peu élevé et les normes de genre qui plaident contre la participation au marché du travail. De plus, si le taux de chômage est particulièrement élevé, c'est probablement suite à la discrimination. »

Mark Elchardus ne pense pas que la cause du développement du radicalisme se trouve dans la question sociale.

Mark Elchardus ne pense pas que la cause du développement du radicalisme se trouve dans la question sociale.

 

Mais, il y a une contradiction dans le raisonnement de cet universitaire. Il ne pense pas que la radicalisation que l’on connaît aujourd’hui est due à des facteurs sociaux et économiques. Il ajoute : « Le radicalisme est influencé par le fondamentalisme religieux, pas par l'exclusion socio-économique. Il est insensé de penser que tous les musulmans deviendront laïques s'ils ne se sentent plus exclus. » Ensuite : « Tout indique effectivement que la discrimination existe. Mais on ne peut jamais mesurer précisément l'importance de ce facteur comparé à d'autres. On a beau tourner le problème dans tous les sens, mais apprendre des textes sacrés par cœur et afficher un comportement ritualiste n'est pas la meilleure préparation à une participation à l'économie moderne. »

 

C’est l’histoire de la poule et de l’œuf : est-ce le radicalisme qui crée l’exclusion, ou l’inverse ? Elchardus lui-même le reconnaît : « On ne s'est jamais adressé aux musulmans de notre société comme à des citoyens à part entière. À l'époque, j'avais réalisé une étude qui démontrait qu'un jeune musulman sur deux est antisémite. Pensez-vous que quelqu'un se soit demandé comment y remédier ? Personne. On pense naïvement que si on intègre ces personnes sur le plan socio-économique, tout rentrera dans l'ordre et on mettra fin au problème de l'exercice du culte radical. C'est particulièrement paternaliste comme approche. »

 

En outre, l’intégration socio-économique est au point mort avec la crise, étant donné que le chômage et la précarité touchent particulièrement cette catégorie de la population. Citer l’exemple de quelques terroristes issus de milieux aisés est absurde. En effet, ces individus sont aussi indignés de la situation des leurs et donc manipulables, en plus leur statut social leur permettent de se rendre en Syrie plus aisément.

 

Le radicalisme a une très importante influence sur la population musulmane en Europe qu’on le veuille ou non. Les mosquées jouent évidemment un rôle majeur en la matière, mais il y a aussi ce profond sentiment d’injustice – par ailleurs justifié – qui s’étend et qui est bien entendu exploité par les propagandistes radicaux.

 

Un exemple ? Après la manifestation du 11 janvier qui a aussi eu lieu à Bruxelles, de nombreux militants de la Fédération socialiste bruxelloise se sont indignés de sa faible participation. Il leur a été répondu d’un air gêné que les « sections locales du Nord de Bruxelles » préféraient ne pas y participer. Or, il faut savoir qu’il s’agit des sections socialistes des communes où il y a une forte population musulmane et elles ont un poids important dans l’ensemble de la Fédération.

 

La manifestation du 11 janvier 2015 à Bruxelles vit très peu de Socialistes.

La manifestation du 11 janvier 2015 à Bruxelles vit très peu de Socialistes.

 

De son côté, le libéral Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, ancien ministre, ancien président et recteur de l’Université Libre de Bruxelles est plus optimiste : « 95% des musulmans qui vivent en Europe ont européanisé leur pratique de l’islam. Ils se sont adaptés au cadre légal et à la Constitution. Mais il reste une minorité qui rejette les principes qui fondent nos démocraties. C’est une évidence. Ceci étant, jusqu’il y a trente ans, nous vivions encore la même chose avec les adeptes de la religion catholique. Je pense, du reste, que le processus de sécularisation des musulmans vivant chez nous s’opère à un rythme bien plus rapide qu’avec les catholiques précédemment. » rappelle-t-il dans une interview au journal l’Echo du 9 janvier 2015, juste après les attentats contre Charlie Hebdo et l’hyper casher de Vincennes.

 

Quant aux musulmans dits « modérés », Hasquin estime : « Si on les traite en parias, ils risquent fort de se radicaliser. Le développement économique est, selon moi, le meilleur gage d’une sécularisation rapide. » Voilà qui va à l’encontre des tenants de l’origine uniquement religieuse du radicalisme islamique.

 

Il ajoute un point essentiel passé sous silence par les analystes de toutes obédiences : le rôle de la femme.

 

« Je suis par ailleurs convaincu que la sécularisation du monde musulman se fera essentiellement par les femmes. Elles ne demandent qu’à vivre libres. Le processus est déjà à l’œuvre. Les femmes sont majoritaires sur les bancs des universités dans les pays musulmans. C’est un gage de progrès. C’est par le savoir qu’elles accéderont au pouvoir. »

 

Hervé Hasquin est convaincu que la religion joue un rôle secondaire.

Hervé Hasquin est convaincu que la religion joue un rôle secondaire.

 

En outre, on observe que la radicalisation dans le monde musulman entraîne une radicalisation du monde de la laïcité. Hervé Hasquin avertit : « Cela ne sert a à rien en effet, au nom d’une laïcité radicale, de brûler les étapes. On oublie que si nos sociétés sont ce qu’elles sont aujourd’hui, c’est le fruit d’une longue évolution entamée voici 500 ans, au début du XVIe siècle.

 

Suite à l’attitude intransigeante de certains, la laïcité a pu apparaître comme un instrument de propagande de l’athéisme. Ce qui ne peut que contribuer à entretenir des ghettos religieux. »

 

Le militantisme de provocation

 

On peut mettre dans cette intransigeance l’interdiction du port du voile islamique dans les écoles. Certes, comme l’écrit notre ami Bernard Gensane dans l’article ci-après : « … le voile intégral, les burqas de Londres – et parfois de Lyon, les tentes Trigano noires qui rasent les murs, ne sont pas tombées du ciel, ni même du Coran. Elles relèvent du monde séculier, du prosélytisme, du militantisme, de la provocation. Le Pen père les adore car, comme il l’a exprimé à plusieurs reprises, « comme ça, on peut les compter ». Les extrémistes de droite de tout pays, comme les extrémistes religieux, ont un point commun : ils savent admirablement jouer avec – et se jouer de – la République qu’ils vomissent. Et plus cette République n’a à offrir qu’un ventre mou, plus ils savent s’en servir, la manipuler et la retourner comme une crêpe. » Nier la provocation dans la prolifération du voile, serait faire preuve de naïveté.

 

Cependant, que faire ? La méthode forte est inefficace et fait le jeu de l’extrême-droite. La tolérance totale est tout aussi inefficace et est signe de faiblesse.

 

En l’espèce, on s’attaque aux effets et non aux causes. Le voile (ou plus exactement le foulard) fait partie de la culture des femmes musulmanes, car la religion – qu’on le veuille ou non – véhicule une culture, même si certaines intellectuelles qui ont rompu avec l’Islam considèrent que le voile comme Chahla Charif que « le voile marque le corps comme un lieu de péché. » Et nous nous trouvons encore une fois dans l’ambigüité : foulard expression d’une culture et d’une tradition, ou symbole de l’infériorité de la femme ? Il n’y a pas ici non plus de réponse claire.

Les femmes voilées ne sont pas toujours des esclaves soumises. Qui est la plus soumise des deux ? Cette femme au foulard ou cette fille dévêtue posant pour la pub d'une voiture ?

Les femmes voilées ne sont pas toujours des esclaves soumises. Qui est la plus soumise des deux ? Cette femme au foulard ou cette fille dévêtue posant pour la pub d'une voiture ?

 

Ce foulard a été effectivement brandi par les zélateurs de l’islamisme. En 1989, en France, Jospin était ministre de l’Education nationale, plusieurs intellectuels laïques dont Elisabeth Badinter se sont inquiétés de l’extension du port du voile et de tenues musulmanes dans les écoles de la République. Jospin craignit provoquer l’affrontement et renvoya la patate chaude au Conseil d’Etat français. Le même phénomène s’est produit en Belgique et les autorités ont également fait preuve de pusillanimité, c’est-à-dire la pire des réponses.

 

En France, une loi interdisant le port de signes religieux « ostensibles » a été votée en 2004. Certes, le voile a disparu des lycées et collèges, mais le problème reste entier. On s’est attaqué à un symbole et non au fond des choses. On a voulu préserver un semblant de laïcité alors que l’on est incapable de maintenir les bases mêmes d’un enseignement laïque.

 

L’islam, la deuxième religion

 

D’aucuns pensent que les principes de la laïcité peuvent s’appliquer partout. C’est une erreur. En France, nous ne sommes plus à l’époque de la fameuse loi de 1905 qui a fixé les limites de l’influence de l’Eglise et imposé la priorité de l’Etat. En 1905, il y avait en France une religion dominante – la catholique – et une population homogène, ou plutôt homogénéisée jusque dans les années 1960. Aussi, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat fonctionnait sans trop de problèmes.

 

Par après, suite à la guerre d’Algérie et surtout à cause de l’immigration massive de gens issus essentiellement de l’ancienne Afrique du Nord française, la religion musulmane a pris une extension considérable au point qu’elle est devenue la deuxième religion en France, comme en Belgique. Rien n’a été prévu pour assurer une vie décente aux immigrés. Au début, on eut l’illusion de penser qu’ils rentreraient chez eux. Ensuite, on a procédé au regroupement familial et la situation devint désormais incontrôlable. En dépit des promesses électorales et de mesures légales qui ont montré leur inefficacité, l’immigration s’est poursuivie et elle est devenue clandestine. Ce qui est évidemment le terreau de la délinquance et de l’islamisme.

 

Les gouvernements, selon leurs tendances, procèdent soit à des régularisations massives, soit à une répression dont le caractère odieux n’échappe à quiconque attaché au respect des droits fondamentaux. Résultat : tensions accrues, ghettoïsation, désocialisation des personnes et particulièrement des jeunes issus de l’immigration.

 

Aussi, s’ils cherchent refuge dans la religion et sa branche la plus radicale, il n’est dès lors pas étonnant que les groupes salafistes se meuvent dans cette population comme un poisson dans l’eau, pour reprendre la célèbre expression de Mao Tse Toung.

 

Comment dès lors appliquer les principes de la laïcité dans les écoles où les jeunes musulmans sont majoritaires ? On a créé des gadgets comme les ZEP (zones d’éducation prioritaires), on a tenté toute une série d’expériences pédagogiques, rien n’y fit.

 

Si on veut s’en sortir, si on veut ne pas gaspiller une génération il faudra mettre les moyens – des moyens considérables – et accepter les différences. On est loin d’être prêts. Cette période d’austérité qui cache mal une volonté de destruction de la puissance publique dans laquelle il faut compter l’enseignement, est nuisible et ne contribuera qu’à exacerber les différences que l’on prétend vouloir effacer.

 

On prétend également lutter contre le communautarisme. Il existe et il ne gêne en rien les néolibéraux qui rêvent de casser le modèle républicain. Cela n’empêche que l’on prône des politiques répressives qui sont non seulement inefficace et qui restreignent les libertés. De plus en plus, on pratique la répression préventive, c’est-à-dire que l’on réprime des intentions plutôt que des actes.

 

Certains journaux dont l’hebdo bruxellois « Le Vif » lancent des accusations à l’égard d’associations dirigées par des intellectuels et des personnalités honorablement connues. C’est le cas de Tayush à Bruxelles qui est accusé d’être une officine des Frères musulmans.

L'image symbole de Tayush considéré par le "Vif" et le CCLJ comme une officine secrète des Frères musulmans. Il y a certaines théories du complot qui conviennent parfaitement aux milieux bien-pensants.

L'image symbole de Tayush considéré par le "Vif" et le CCLJ comme une officine secrète des Frères musulmans. Il y a certaines théories du complot qui conviennent parfaitement aux milieux bien-pensants.

 

Tayush (« coexistence » en arabe classique) est né en 2010 d’une association où se rencontrent des personnes issues de l’immigration et de la société d’accueil. « Tayush est une association de fait. Elle rassemble ses membres sur une base individuelle, en veillant à la pluralité de leurs orientations religieuses ou philosophiques et à une présence équilibrée des femmes et des hommes en son sein. » Elle a ce qu’elle appelle une « carte de visite » et a comme projet une société « inclusive » pratiquant le pluralisme actif et prône le respect des droits fondamentaux, l’égalité hommes-femmes et la neutralité-laïcité. Pas exactement l’idéologie des Frères musulmans !

 

Tayush se positionne à gauche et compte en son sein des personnalités comme Henri Goldman, Mateo Alaluf, de nombreux musulmans progressistes, des femmes et des hommes du monde progressiste et de toutes origines. Il y a là une manipulation d’une certaine presse conservatrice qui entretient la tension et c’est insupportable.

 

Le choc des civilisations

 

Ces tensions exacerbées par les attentats des 7 et 9 janvier provoquent la résurgence de la théorie du « choc des civilisations ». En plus, les crimes abominables de Daesh ainsi que le saccage des sites archéologiques les plus vénérables d’Irak entraînent une indignation bien justifiée en Europe comme dans certains pays musulmans. Mais ces atrocités ne font-elles pas partie d’une stratégie bien établie ?

 

Daesh est très bien équipé et armé. Avec quels moyens ? Qui se cache derrière ces assassins ?

Daesh est très bien équipé et armé. Avec quels moyens ? Qui se cache derrière ces assassins ?

 

On peut se poser des questions sur le phénomène Etat islamique : n’est-il comme Al Qaïda la créature des Occidentaux eux-mêmes ? Al Qaïda fut fondée par les Américains dans les années 1980 pour lutter contre les Soviétiques en Afghanistan. Daesh est issu de la guerre en Syrie et les Américains, les Français, les Israéliens et les Saoudiens ont vu dans la résistance syrienne sunnite contre le régime chiite de Bachar El Assad une possibilité d’éliminer le Hezbollah libanais qui soutient Assad et qui est financé par l’Iran. On s’inscrit là dans une perspective géopolitique où l’islamisme n’est qu’un instrument : la lutte entre l’Arabie Saoudite et les Emirats gaziers et pétroliers d’une part, contre l’Iran et la Syrie d’autre part, pour le contrôle des gisements et des sources d’approvisionnement en pétrole et en gaz.

 

Mais, comme avec Al Qaïda, les Occidentaux ont généré un monstre sur lequel ils n’exercent plus le contrôle.

 

La page littéraire du « Monde » du vendredi 6 mars donne une très bonne définition sous la plume d’Etienne Anheim : « L’islamisme et l’extrême-droite ont en commun la croyance en une essence éternelle de la religion musulmane. Elle se caractériserait en particulier de tout temps et en tout lieu par une hégémonie religieuse absolue, réduisant la vie sociale et politique aux prescriptions coraniques. »

 

Beaucoup pensent qu’il existe les musulmans « modérés » et les islamistes. La réalité est plus complexe. L’islamisme qui est très bien défini ici, agit sur les peuples musulmans comme le firent le nazisme et le stalinisme sur les peuples européens. Ils imposèrent leurs idées par les techniques de propagande et par la terreur. Et, contrairement aux affirmations de certains observateurs et penseurs, ces courants s’épanouissent sur le limon de la misère, de la dictature et de la déculturation. Et pourtant, l’Islam aujourd’hui détourné et mal connu est le vecteur d’une grande civilisation.

 

Or, « de même que la chrétienté du Moyen-âge ne se réduit pas au christianisme, l’ « islam », comme religion, ne résume pas tout l’ « islam » qui a aussi une histoire sociale, économique ou politique.

 

Il faut donc renoncer à la caricature d’un monde emprisonné à cause de sa religion, dans l’alternative entre théocratie et despotisme. »

 

Nous devons revoir nos schémas sans pour autant transiger.

 

Il ne s’agit donc pas entre le monde chrétien et le monde musulman d’un choc de civilisation avec pour base la religion, mais de relations parfois guerrières entre les peuples. La fameuse bataille de Poitiers en 732 ne fut pas la victoire de la chrétienté sur l’islam, mais une victoire franque sur des conquérants arabes où ni la chrétienté, ni l’islam en furent les enjeux. C’est ce que démontrent des historiens contemporains comme Philippe Sénac et Christophe Picard.

 

Nous devons – surtout en cette période difficile – revoir nos schémas. Il y a des limites à ne pas franchir : on ne peut transiger sur l’égalité hommes femmes, sur la liberté d’expression, sur l’école laïque et républicaine, car ils forment le fondement de notre société. Mais de l’autre côté, nous devons accepter les différences à partir du moment où elles ne veulent pas s’imposer aux autres. Et surtout considérer que les populations laissées pour compte en nos contrées méritent la plus grande attention, si on veut éviter un affrontement majeur. C’est cela la condition d’une vraie coexistence.

 

Pierre Verhas

 

Le voile islamique à l’université n’est pas une mode vestimentaire. Ni religieuse...

 

Mon âge fait que j’ai connu des contextes multiples et variés. Je vais en décrire trois, en remontant dans le temps.

 

Il y a une vingtaine d’années, j’étais responsable d’un DEA à l’université de Poitiers. Je reçois un jour une demande de rendez-vous de la part d’une étudiante égyptienne qui souhaite poursuivre ses études en Poitou. À l’heure convenue, elle entre dans mon bureau, précédée par un homme très élégant, habillé à l’occidentale, la barbe bien taillée, qui se présente comme son mari. L’étudiante, quant à elle, est habillée à l’orientale, presque entièrement voilée : je distingue ses yeux, son nez et sa bouche. Ses mains sont gantées. Sous sa robe aux couleurs sobres, je devine un pantalon. Lorsqu’elle s'installe sur le siège que je lui offre, je découvre de grosses chaussettes grises. Nous sommes en juin, il fait bien chaud.

 

Je lui pose les questions d’usages dans ce type d’entretien : quel a été son cursus jusqu’alors, sur quel auteur envisage-t-elle de travailler, pourquoi, selon quelle problématique, etc. ? À chaque fois, c’est le mari qui me répond. À aucun moment, je n’entendrai le son de la voix de cette dame qui m’avait salué d’un rapide signe de tête en entrant dans mon bureau. In pectore, je me demande ce qu’elle est venue faire dans une université française. Je suis hors de moi car – je vais y revenir – j’ai vécu et travaillé précédemment en pays musulman. Je lui dis calmement qu’il est exclu de poursuivre notre collaboration tant que je ne l’entendrai pas s’exprimer en français, éventuellement en anglais. Je la salue donc. Je ne l’ai jamais revue.

 

Dans les années 1980, j’ai vécu en Côte d’Ivoire et au Sénégal. À l’époque, la population ivoirienne était musulmane à 30-40%. Au Sénégal, les musulmans étaient très largement majoritaires (environ 90%). Dans ces deux pays, je n’ai jamais vu une seule femme intégralement voilée. Y compris dans des villes comme Odienné et son immense mosquée, ou encore Touba, en pays mouride, où l’islam est vécu de manière très intense. Je pourrais ajouter que je n’ai jamais rencontré de femmes intégralement voilées au Burkina Faso, au Mali (qui souffre beaucoup ces temps-ci) ou au Niger (85% de la population est musulmane). Dans les universités d’Abidjan et de Dakar où j’ai enseigné, les collègues et les étudiantes musulmanes étaient vêtues à l’occidentale ou à l’africaine (soit de manière permanente, soit en alternant), leurs cheveux étant couverts, ou pas (les tresses et autres parures capillaires n'étaient pas élaborées pour les chiens !). Les hommes étaient le plus souvent vêtus à l'occidentale, parfois d'un boubou africain. En plus des congés et fêtes « chrétiennes », ces deux pays célébraient le ramadan, l’Aïd el Kebir (dénommé Tabaski – mot wolof – dans cette partie de l’Afrique) étant chômé. Il n’y avait strictement aucun problème, aucune tension, aucun prosélytisme déplacé. Je me souviens qu’un adventiste du septième jour, qui nous avait dit ne pas vouloir composer le samedi, s’était fait rembarrer par le doyen (musulman pratiquant) pour qui aucune dérogation n’était prévue pour les adventistes, les mormons, les Témoins de Jéhovah, etc.

 

Je remonte jusqu’à ma prime enfance, dans la première moitié des années cinquante. Mes grands-parents habitent un village du Lot-et-Garonne où résident, depuis un bon moment, une petite dizaine de familles d’origine maghrébine, de nationalité française. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles sont bien intégrées au reste de la population, composée, pour un quart, d’immigrés européens. Les femmes sont vêtues de manière « mixte », un peu à l’algérienne, un peu à la française. Le boucher est juif, fort peu pratiquant. De toute façon, il n’y a pas de synagogue à des lieues à la ronde. Je ne l'ai jamais vu coiffé d'une kippa. Il fête la pâque juive en famille, en compagnie de sa femme et de ses beaux-parents (non juifs). Il a un nom allemand. Né vers 1925, il est le seul rescapé de sa famille. Il ne vend rien de halal ou de casher. Toute la population du village, lot-et-garonnais de souche (« comme on dit »), immigrés européens ou maghrébins, se fournit chez lui, au même étal. La viande est découpée avec le même couteau, le même hachoir. Il n’y a strictement aucun problème identitaire. Les enfants maghrébins, les enfants d’origine italienne ou espagnole parlent la même langue : le français du Lot-et-Garonne, pas cette construction complètement artificielle qu’on appellera le français des banlieues. D’ailleurs, ces gosses ne savent même pas ce qu’est une banlieue. Il y a trois familles originaires du nord de la France, dont mes grands-parents. Ils sont agnostiques et mangent de tout. Dans quelques mois débutera la Guerre d’Algérie. Cela ne changera strictement rien à rien.

 

Tout cela pour dire que le voile intégral, les burqas de Londres – et parfois de Lyon, les tentes Trigano noires qui rasent les murs, ne sont pas tombées du ciel, ni même du Coran. Elles relèvent du monde séculier, du prosélytisme, du militantisme, de la provocation. Le Pen père les adore car, comme il l’a exprimé à plusieurs reprises, « comme ça, on peut les compter ». Les extrémistes de droite de tout pays, comme les extrémistes religieux, ont un point commun : ils savent admirablement jouer avec – et se jouer de – la République qu’ils vomissent. Et plus cette République n’a à offrir qu’un ventre mou, plus ils savent s’en servir, la manipuler et la retourner comme une crêpe.

 

Etudiantes voilées tunisiennes

Etudiantes voilées tunisiennes

 

Se pose aujourd’hui le problème du port du voile intégral dans les universités. Lorsqu’il avait fait légiférer (à reculons), Lionel Jospin, par mollesse et paresse intellectuelle, avait écarté l’université du champ de la loi au motif que les étudiants étaient majeurs et qu’il ne fallait pas jeter de l’huile sur le feu. Aujourd’hui, on ne sait plus comment se saisir des patates chaudes et des bombes métaphoriques qui surgissent à tous les coins de rue. On se souvient de ce très bon film de Bertrand Tavernier L 627. Un flic de terrain (Didier Besace) est chargé de lutter contre un réseau de revendeurs de stupéfiants. Le film est moins un polar que la description réaliste du travail des policiers dans les quartiers délabrés, relégués hors du champ social. Alors que Besace est dans son bureau avec quelques revendeurs qu’il a coincés, un collègue entre sur un : « Il y en a marre de tous ces Arabes ! ». Besace lui répond : « Des Arabes, où as-tu vu des Arabes ? Moi, je vois des prolétaires, des pauvres. »

 

Les récentes et dérisoires incantations au « vivre ensemble » dans la « société commune » laissent soigneusement de côté la seule question qui vaille : un Arabe qui voile sa femme ou sa fille est, neuf fois sur dix, un prolétaire ségrégué (oui, l'apartheid social existe depuis longtemps !), même s’il est un monstre comme Coulibaly, notre symptôme, notre créature, la face cachée de notre société. Voiler les femmes ne contribuera certainement pas à les émanciper intellectuellement et socialement.

 

Jean-Loup Salzmann, le président de la Conférence des Présidents d’Université s’est déclaré totalement opposé à l’interdiction du voile, dont il estime qu’elle violerait la loi de 1905 sur la laïcité : « Cette loi, à laquelle je suis particulièrement attaché, impose la tolérance, la liberté de pensée et d’expression. Pas seulement la liberté d’exprimer ses idées dans la presse satirique, mais aussi la liberté de culte, qui est tout aussi importante. Respecter la religion de l’autre, qu’elle s’accompagne ou non de signes ostensibles, fait partie intégrante de l’obligation de tolérance imposée par cette loi. » Salzmann ajoute par ailleurs qu’il ne sait pas « s’il y a aujourd’hui plus d’étudiantes qui portent le voile qu’il y a dix ans ». Cet universitaire à la vue basse en France devrait tenter sa chance outre-Manche. Dans Oxford Street, à Londres, il croiserait l'été des princesses saoudiennes légères et court vêtues. Preuve que, même chez les plus purs, des accommodements sont possibles. Mais c’est le mot « culte » qui me gêne surtout dans son propos : en quoi l’Université d’État devrait-elle être un lieu de culte ? Le problème est qu’elle le devient chaque jour davantage, avec des demandes de certains étudiants (pas les adventistes du septième jour, pour le moment) pour pouvoir prier dans des lieux consacrés aux dévotions, avec le refus d’amphithéâtres mixtes, d’interrogateurs du sexe opposé, des exigences de repas hallal au restaurant universitaire, etc. Il faut s’attendre à ce que, pour ne donner qu'un exemple, on trouve, à côté des meilleurs travaux scientifiques sur l’origine des langues, une version « coranique » du langage transmis aux hommes (aux femmes, peut-être) par Seth, le fils d’Adam. Vous savez, celui qui vécut plus de 900 ans. Interdire le voile, ajoute Salzmann, « aurait un côté sexiste ». Bêtement, j’avais toujours pensé que le sexisme était du côté de ceux qui l’imposaient. Vouloir le retrait du voile, estime également Salzmann, c’est saboter le rôle d’ascenseur social de l’Université pour les jeunes musulmanes. Je ne dirais pas que celle-là, c’est la meilleure, mais, venant d’un universitaire favorable à la LRU, loi dont l’un des objectifs est, justement, de détruire l’Université en tant que bastion de la République, cette appréciation est douloureusement amusante.

 

Le port du voile dans les enceintes universitaires, comme d’autres exigences mentionnées plus haut, relèvent du prosélytisme politique, d’une propagande oppressante qui laisse de nombreux enseignants désemparés. À titre personnel, j’avoue que, de manière pragmatique, je suis mal à l’aise face à une femme en burqa. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises dans les couloirs d’une piscine lyonnaise où elle et moi (et d’autres) attendions nos enfants. Je ne savais que lui dire, ne serait-ce que pour tuer le temps, mais surtout je ne savais pas quel code utiliser. Pour nous séparer physiquement et mentalement, cette tente de camping noire était plus efficace que le Mur de Berlin. Une étudiante lourdement voilée, un étudiant arborant une barbe non taillée, infligent aux autres – sans dire un mot, sans échanges, ce qui est tout à fait glaçant – une conception violente de leur utilisation politique et religieuse des institutions de la République.

 

Le « Rapport Tuot », remis en 2013 à Jean-Marc Ayrault, solférinien encore plus mollasson que Lionel Jospin, semble avoir été remisé. Ce qu’il proposait ne sera vraisemblablement pas mis en œuvre à terme. Mais que le brillant haut fonctionnaire Thierry Tuot, pur produit de l’École de la République (petit-fils d’agriculteur, fils d’instituteur) ait pu proposer, au prix d’un anglicisme hideux, une société « inclusive », c’est renverser les perspectives. Ainsi, chaque service public eût été soumis à une obligation de repérage des discriminations qu’il produit. C’est bien connu : ce ne sont pas les jeunes femmes voilées qui se discriminent elles-mêmes, c’est l’université qui les discrimine.

 

Sourions un peu. Les 2 000 policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban et à rouler en moto sans casque. Le gouvernement fédéral canadien permet aux sikhs de conserver leur poignard (avec lame à double tranchant) à l’intérieur des ambassades et autres missions étrangères (les Québécois sont opposés à ce qui est pour eux une atteinte à la Charte de la laïcité).

Les policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban.

Les policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban.

 

Suivons les exemples anglo-saxons et laissons la République céder à toutes les pressions. Au nom des cultures et du respect pour les différences.

 

PS : Petite question pour le président Salzmann. En septembre dernier, vous accueillez une étudiante de première année. Voilée. Où était cette étudiante trois mois auparavant ? Elle était en terminale, au lycée. Non voilée, forcément.

Des hommes afghans ont défilé à Kaboul en portant des burqas afin de dénoncer le sort des femmes afghanes.

Des hommes afghans ont défilé à Kaboul en portant des burqas afin de dénoncer le sort des femmes afghanes.

 

Heureusement, il semble que, loin du président Salzmann, les choses bougent. Des hommes afghans ont défilé dans les rue de Kaboul en burqa jeudi 5 mars 2015. En solidarité avec les femmes qui ont eu l'obligation de porter ce vêtement à la fin des années 1990. Cette action rappelle celle de Turcs qui, au mois de février, avaient enfilé des jupes pour soutenir des femmes.

 

Bernard Gensane

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Published by pierre verhas
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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 11:01

 

Dans une interview exclusive au quotidien économique français « hétérodoxe » en ligne « Le Contrarien » dirigé par l’économiste Charles Sannat, le célèbre ministre des Finances grec Yanis Varoufakis fait le point sur sa vision des choses et sur les négociations entre la Grèce et l’Union européenne sur la question lancinante et dramatique de la dette.

 

Il dénonce une Europe qui « place les règles au-dessus de la logique macroéconomique ». En clair, il montre qu’il ne s’agit pas de trouver une solution pour sauver la Grèce et rééquilibrer la zone Euro, mais qu’il s’agit en fait d’un affrontement idéologique. Yanis Varoufakis démontre d’ailleurs que toutes les propositions qu’il a mises sur la table – notamment émettre des obligations indexées sur le PIB – ont été balayées. Il a une explication : « Se retourner vers les stéréotypes comme explication ne peut que nous empêcher de comprendre les causes de notre crise commune. »

 

Varoufakis explique que tous sont d’accord pour envisager le « défaut », c’est-à-dire l’annulation d’une partie de la dette, mais selon la position occupée on use de termes différents pour dire la même chose. C’est une querelle de novlangue !

 

Le ministre des Finances hellène se montre optimiste tout en restant lucide. Il appelle les Européens à prendre aussi leurs responsabilités notamment dans la lutte contre la fraude fiscale. En effet, sans une collaboration étroite entre les Etats membres de l’Union, il sera impossible d’être efficace en la matière. Quand on voit les récents scandales qui ont éclaté en France et en Belgique, les (vrais) responsables feraient bien de se secouer !

 

Les politiques mortifères qui ruinent l’Europe depuis la crise financière de 2008 ont provoqué un choc considérable. Un contrechoc peut se produire. Et il viendra sans doute d’Athènes.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Yanis Varoufakis est déterminé dans sa ligne politique et sait comment négocier à long terme.

Yanis Varoufakis est déterminé dans sa ligne politique et sait comment négocier à long terme.

 

Charles Sannat : Vous vous définissez vous-même comme un «contrarien». Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

Yanis Varoufakis : Dans un monde où le paradigme dominant fait obstacle au partage de la prospérité, à la justice et à la liberté, il incombe à ceux qui tiennent ces principes pour fondamentaux de s’opposer au prêt-à-penser. S’opposer aux opinions et aux règles juste pour le principe de s’opposer ne rime à rien et est dangereux. Mais s’opposer à ce qui sape systématiquement les valeurs sur lesquelles repose une société civilisée est un devoir moral.

 

CS : Vu de France, on a l’impression que dans les négociations en cours entre l’Europe et la Grèce on n’est d’accord sur rien et que les institutions européennes sont intraitables. Est-ce une impression ou la réalité ?

 

YF : Il y a forcément des points sur lesquels nous sommes d’accord. En effet, il est dans l’intérêt de tous en Europe, y compris de celui de nos créanciers, que la Grèce retrouve une croissance nette. A mes yeux, le problème semble être que l’inflexibilité de l’Europe quant à la politique qu’elle mène vient de ce qu’elle est résolue, ce que l’on peut comprendre, sans pour autant trouver cela judicieux, à ne pas admettre que le « remède » appliqué depuis cinq ans n’a fait qu’aggraver une situation déjà très mauvaise.

 

CS : L’Europe est-elle devenue une entreprise punitive, une Europe père-fouettard, non seulement pour la Grèce mais par voie d’extension, à terme, pour tous les pays de la zone euro qui sont dans la difficulté.

 

YF : Actuellement, mon travail consiste à établir des relations au sein d’une Europe qui place les règles au-dessus de la logique macroéconomique et qui considère l’arrangement actuel comme bien plus important que d’imaginer comment l’Europe et la zone euro devraient être conçues pour bien fonctionner. Ces efforts de rapprochement sont importants parce que sans eux des millions d’Européens souffrent inutilement tandis que « l’Europe » devient impopulaire parmi les Européens, ce qui ne profite qu’aux ultranationalistes et aux sectaires.

 

L'objectif réel : maximiser l'autorité politique sur les nations déficitaires - en clair, les mettre sous la tutelle de la «Troika».

 

CS : Lorsque j’analyse la situation économique de la Grèce (et je ne suis pas le seul à penser ainsi), la dette grecque n’est tout simplement pas remboursable. La notion de remboursement de la dette semble être un point d’achoppement dans les négociations en cours. Pourtant, nous savons tous qu’elle n’est pas remboursable. Qu’est-ce que cela cache, alors que la priorité devrait être de résoudre d’urgence la crise humanitaire que connaît votre pays ?

 

YF : Ce qui est peut-être le plus triste dans tout ceci est que, en fait, tout le monde est d’accord. On me dit constamment que le mot « décote » [en anglais, haircut, c.-à-d. l’annulation pure et simple d’une partie de la dette - NdT] est politiquement toxique mais, en même temps, on me dit que nos créanciers seraient prêts à discuter d’un allongement substantiel de la maturité de la dette avec une réduction concomitante des taux d’intérêt – ce qui revient en fait à une… décote substantielle. Il est étrange que lorsque nous faisons une contre-proposition consistant à émettre des obligations indexées sur le PIB nominal, qui offriraient à nos créanciers un rendement potentiellement supérieur, celle-ci soit rejetée. La seule explication à ce mystère est que la question de la dette n’a pas grand-chose à voir avec… la dette elle-même, que notre dette est une « variable de contrôle », comme disent les mathématiciens, dans le contexte d’un exercice de « planification » dont l’objectif est de maximiser l’autorité politique sur les nations déficitaires. S’il y a une autre explication, je serais ravi de l’entendre.

 

CS : Vous défendez aujourd’hui l’idée de maintenir la Grèce dans la zone euro. Nos économies étant hétérogènes, en l’absence d’un mécanisme d’harmonisation, je pense pour ma part que l’euro est condamné. Alors, pourquoi faut-il selon vous rester dans la zone euro ?

 

YF : Parce que je ne peux pas imaginer un mécanisme par lequel nous pouvons dissoudre la zone euro sans que cela déclenche une crise massive qui écrasera encore un peu plus les dépossédés et tous ceux qui ont supporté le plus lourd fardeau de la crise de l’euro. La zone euro peut-elle être stabilisée sans infliger de souffrance supplémentaire pour cause d’austérité ? Je le pense, et c’est pourquoi, avec Stuart Holland (1) et James Galbraith (2), nous nous sommes tellement investis dans notre Modeste proposition pour résoudre la crise de l’euro.

 

Stuart Holland économiste et ami de Yanis Varoufakis

Stuart Holland économiste et ami de Yanis Varoufakis

James Galbraith, un des chefs de file des «hétérodoxes»

James Galbraith, un des chefs de file des «hétérodoxes»

 

CS : Personne ne veut être le fossoyeur de l’euro. Pourtant, la Grèce pourrait être la première à en sortir. Que pensez-vous de cette hypothèse ?

 

YF: En novembre dernier, Mario Draghi a dit que pour que l’euro soit un succès dans quelque pays que ce soit il doit être un succès dans tous les pays. Je pense qu’il a raison. Dans ce contexte, toute tentative de se servir du « Grexit » comme d’une menace ne fait que déstabiliser une zone euro déjà fragile, et constitue par conséquent une manœuvre d’une effrayante irresponsabilité.

 

CS : Selon vous, en cas de rupture entre les pays faibles et les pays forts de la zone, ne pensez-vous vous pas que la sortie de l’Allemagne serait plus efficace, les autres pays conservant alors l’euro sans l’Allemagne ?

 

YF : Dans le cas hypothétique d’une fragmentation de la Zone euro, il ne fait aucun doute que la sortie d’un pays excédentaire est de loin préférable à celle d’une nation déficitaire. Lorsqu’un pays jouissant d’un excédent de sa balance des opérations courantes quitte une union monétaire, sa monnaie s’apprécie alors que les capitaux affluent vers son économie. Ce rééquilibrage compense les pertes encourues par la dépréciation des actifs dans les pays qui restent dans l’union. Bien qu’il existe un risque de récession, à cause de l’augmentation du taux de change et de la perte résultante de marchés, la situation qui en résulte est acceptable en comparaison à l’implosion qu’engendrerait la sortie de l’union des pays déficitaires, leur monnaies se dévaluant massivement et eux étant poussés au défaut sur les dettes privées et publiques libellées en euro.

 

Ceci dit, toute sortie de nations excédentaires ou déficitaires, en particulier à un moment où l’Europe est en déflation et que les investissements sont historiquement bas, provoquerait partout de très graves problèmes. Voilà pourquoi je dis que nous avons l’obligation de réparer l’euro, en particulier ceux d’entre nous qui critiquent sa conception !

 

CS : L’un des points essentiels de l’accord intérimaire signé avec l’Eurogroupe est la lutte contre l’évasion fiscale. Pensez-vous vraiment être en mesure de faire rentrer l’impôt ?

 

YF : Oui. Nous manquons peut-être d’expérience gouvernementale mais, croyez-moi, nous sommes déterminés. Notre grande force est que nous ne sommes les obligés de personne. Aucun d’entre nous, pour financer sa campagne électorale, n’a reçu le moindre euro de la part des intérêts particuliers auxquels nous allons nous attaquer. Cependant, ce qui est crucial pour régler ce problème est que nos partenaires européens nous offrent du temps et de l’espace pour mener à bien cet objectif en relative tranquillité.

 

L'effroyable logique de la punition collective

 

CS : Vu de France, pour beaucoup, la Grèce l’a bien cherché. Personnellement, je considère que l’on peut tous être grecs et que ce qui arrive à votre peuple pourrait arriver au nôtre.

 

YF : La logique de la punition collective est absolument effroyable. Elle est bannie en temps de guerre et devrait être bannie en temps de paix. A moins que le peuple français ne comprenne qu’il n’y a rien de tel qu’un Grec « typique », penser de cette manière ne peut que nourrir les stéréotypes visant les Français, les Allemands ou les Italiens – autant d’idées reçues qui nous empêchent de penser intelligemment, en tant qu’Européens, quant aux véritables causes de la crise. Avant 2008, l’argent s’écoulait en quantités phénoménales des pays excédentaires vers les pays déficitaires. Cet afflux d’argent provoqua des bulles qui ont ensuite éclaté. Et lorsque celles-ci ont éclaté, les pays déficitaires se sont retrouvés engloutis sous des montagnes de dettes impossibles à servir, avec un PIB nominal en réduction et des politiques d’austérité qui ont encore un peu plus réduit les revenus avec lesquels ces dettes, anciennes ou nouvelles, auraient pu être remboursées. C’est pourquoi la Grèce se trouve là où elle en est actuellement et c’est aussi pourquoi la France est à la peine. Se retourner vers les stéréotypes comme explication ne peut que nous empêcher de comprendre les causes de notre crise commune.

 

CS : Quelle est la véritable situation sociale en Grèce et pensez-vous que nous pourrions faire partie des prochains sur la liste ?

 

YF : Privation et pauvreté absolue, ce qui est très difficile à mesurer pour qui habite en Europe du Nord ou en Europe centrale. En outre, la classe moyenne est en état d’asphyxie économique totale. Je vous donne un seul exemple : sur les 5 millions de Grecs actifs, 3,5 millions ont des arriérés vis-à-vis de l’Etat pour des sommes inférieures à 3000 euros – et ils ne peuvent pas les rembourser.

 

La grossière violation des principes démocratiques

 

CS : Depuis plusieurs semaines, des dizaines de milliards d’euros quittent la Grèce. D’importantes quantités d’or physique sont achetées par les Grecs. Cela est-il le présage d’une sortie ordonnée de la Grèce de la zone euro, au moment où Ambrose Evans-Pritchard du Telegraph, rapporte que certaines personnes dans « les milieux artistiques » font circuler des ébauches de nouveaux billets libellés en drachmes (et pas uniquement pour épater la galerie) ? Doit-on s’attendre à une sortie de la zone euro dans les prochains mois ?

 

YF : Le gouvernement précédent a mené sa campagne en utilisant la tactique de la peur qui consiste à « promettre » que s’ils devaient perdre les élections, les banques fermeraient une semaine plus tard et la sortie de la Grèce de l’euro s’ensuivrait. Faut-il s’étonner que lorsqu’un gouvernement en place brandit un tel épouvantail les gens aient peur ? Et lorsqu’en outre des voix similaires s’élèvent en Europe – certaines d’entre elles parmi les autorités constituées – il est aisé de faire en sorte que cette peur grandisse et grandisse encore. Mais faites une pause un moment et pensez au coût immense d’un « Grexit », non seulement pour nous les Grecs, mais pour tous ceux qui sont impliqués dans l’aventure. Cela vaut-il la peine juste pour empêcher notre gouvernement d’avoir la chance d’éliminer les oligarques et les corrompus ? Je ne le pense pas. C’est pourquoi j’en appelle à mes amis français pour qu’ils résistent à cette grossière violation de la logique et des principes démocratiques.

 

CS : On voit bien année après année l’incapacité de la France à respecter les objectifs budgétaires et de dette fixés par l’UE. Vous avez rencontré Michel Sapin. Que faudrait-il pour qu’un axe majeur Paris-Athènes puisse émerger ?

 

YF : Une France plus forte.

 

CS : Enfin, Avez-vous un message particulier à adresser au peuple français?

 

YF : Je pense en avoir un : il est temps que l’on se remette à rêver d’Europe comme d’un lieu où la prospérité se partage, plutôt que d’une cage de fer dans laquelle une majorité d’Européens se sentent étouffés et trahis. Si notre nouveau gouvernement est liquidé, la France ne parviendra pas à sauver l’idée d’une Europe qui concorde avec le triptyque «Liberté – Egalité – Fraternité».

 

(1) Stuart Holland est un économiste britannique né en 1940. Il a participé entre autres à l’élaboration de l’Acte unique européen de 1992 à la demande de François Mitterrand. Il y prônait une révision du Traité de Rome afin d’assurer une meilleure cohésion économique et social au sein de l’Union européenne. Il a collaboré avec le Premier ministre portugais pour le compte de la Banque européenne d’Investissement où il prôna d’investir d’abord dans l’éducation, la rénovation urbaine et les hautes technologies. En 2010, Stuart Holland a publié un livre « pensées pour le monde de l’après 2008 » avec Yanis Varoufakis.

 

(2) James Galbraith est né en 1952 dans l’Arizona. Il est le fils de John Kenneth Galbraith. Il est économiste diplômé de l’université de Harvard.

 

Il a écrit : « De nos jours, la marque de fabrique du capitalisme américain moderne n’est ni une compétition bénigne, ni la lutte des classes, ni l’utopie d’une classe moyenne inclusive. À la place, la prédation en est devenue la caractéristique dominante — un système dans lequel les riches en sont arrivés à festoyer sur des systèmes en déchéance conçus pour la classe moyenne. La classe prédatrice ne contient pas tous les gens aisés ; elle peut être combattue par beaucoup d’autres personnes du même niveau de richesse. Mais c’est là sa propriété caractéristique, sa force motrice. Et ses agents sont en plein pouvoir du gouvernement sous lequel nous vivons. »

 

Il ajoute en ce qui concerne sa profession : « Les figures dominantes contemporaines de l’économie, à savoir la génération des quadragénaires et des quinquagénaires, se sont réunies pour former une sorte de politburo de la pensée économiquement correcte. »

 

Les revendications exprimées ce 3 mars par les étudiants en économie des Universités de Louvain et de Bruxelles pour que les cours ne soient pas orientés uniquement vers l’économie de l’offre prennent dès lors une tout autre dimension à lire les propos de James Galbraith.

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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 22:53

 

Le bruit de la guerre se fait de plus en plus entendre en Europe et au Moyen Orient. L’Ukraine est le champ clos d’un affrontement stratégique pour le contrôle des gazoducs et aussi dans le but d’affaiblir la Russie en étendant le champ d’influence de l’OTAN. Les voix les plus alarmistes laissent entendre qu’un affrontement majeur entre les forces occidentales et les restes de l’ancienne Union Soviétique est imminent.

 

 

Au Proche Orient, un Etat islamique né semble-t-il de la guerre civile en Syrie sème la terreur entre le Tigre et l’Euphrate jusqu’aux frontières de la Turquie et a installé une « filiale » en Libye. Et on passe sous silence que les Islamistes radicaux contrôlent aussi une grande partie du Sinaï. Cette entité s’affublant le titre de califat, dotée de moyens considérables, répand une terreur sanguinaire dans tout le Moyen Orient et on la soupçonne d’être à la base des attentats meurtriers en Belgique et en France.

 

 

Netanyahou, le Premier israélien, qui est candidat à sa succession aux toutes prochaines élections législatives israéliennes, semble plus mener campagne aux Etats-Unis qu’en Israël. Son objectif est de torpiller avec l’accord des républicains et des néoconservateurs US, les négociations américano-iraniennes sur l’armement nucléaire qui semblent s’approcher d’une solution honorable pour les deux parties.

 

 

La coïncidence de ces foyers de tensions est frappante. Daesh semble être une créature des pétromonarchies qui elles-mêmes se radicalisent sur le plan religieux. On s’en aperçoit avec le calvaire de Raif Badawi condamné à mille coups de fouet et en outre risquant la peine de mort.

 

Certains soupçonnent même que la droite israélienne ne verrait pas d’un mauvais œil une progression du califat sunnite dans l’ensemble du Proche Orient non seulement pour affaiblir ce qu’il reste des Etats arabes et surtout pour contrer l’Iran chiite que l’Arabie Saoudite souhaite aussi voir neutralisé. La tension ne cesse de croître en Ukraine et l’on risque de se retrouver devant un scénario à la Yougoslave des années 1990 avec une balkanisation du deuxième Etat du continent européen par sa superficie. Enfin, entre Palestiniens et Israéliens, le conflit s’envenime dangereusement au point qu’une nouvelle offensive sur Gaza est probable, avec la participation de l’Egypte, elle-même en proie à une guerre civile.

 

 

Dans son édition du 1er mars 2015, le quotidien israélien « Haaretz », sous la plume d’un de ses principaux rédacteurs, Gideon Lévy, prévoit le déclenchement d’un conflit ouvert entre Israéliens et Palestiniens qui aura une fois de plus pour théâtre Gaza déjà profondément meurtrie par l’opération plomb durci. Il a été traduit et publié par le site « Le Grand Soir ». Les lecteurs d’Uranopole peuvent en prendre connaissance ci-après.

 

 

Tout cela résulterait-il d’une stratégie bien déterminée ? Il est difficile de répondre pour le moment, mais cette multiplication de graves menaces de guerre n’est certainement pas le fait du hasard.

 

Pierre Verhas

 

 

Va-t-on revivre l'horreur à Gaza ?

Va-t-on revivre l'horreur à Gaza ?

 

Israël se précipite vers la prochaine guerre à Gaza (Haaretz)

 

Gideon LEVY 1er mars 2015

 

Israël se dirige vers la prochaine éruption de violence avec les Palestiniens comme s’il s’agissait d’une sorte de catastrophe naturelle qui ne peut pas être évitée. La prochaine guerre éclatera cet été. Israël lui donnera un autre nom puéril et elle aura lieu à Gaza. Il y a déjà un plan pour évacuer les communautés israéliennes le long de la frontière de la bande de Gaza.

 

Israël sait que cette guerre va éclater, et Israël sait aussi pourquoi – et il s’y précipite au grand galop les yeux bandés, comme si c’était un rituel cyclique, une cérémonie périodique ou une catastrophe naturelle qui ne peut être évitée. Ici et là, on perçoit même de l’enthousiasme.

 

Peu importe l’identité du Premier ministre et du ministre de la Défense – il n’y a aucune différence entre les candidats en ce qui concerne Gaza. Isaac Herzog et Amos Yadlin ne disent bien évidemment rien, et Tzipi Livni se vante du fait que grâce à elle, aucun port n’a été ouvert à Gaza. Le reste des Israéliens ne sont pas non plus intéressés par le sort de Gaza et bientôt, Gaza sera obligée de leur rappeler à nouveau sa situation tragique de la seule manière qui lui est laissée, les roquettes.

 

La situation de Gaza est désastreuse, épouvantable. Aucune mention n’en est faite dans le discours israélien, et certainement pas dans la campagne électorale la plus minable, la plus creuse qui ne se soit jamais tenue ici. Il est difficile de le croire, mais les Israéliens ont inventé une réalité parallèle, coupée du monde réel, une réalité cynique, insensible, enfouie dans le déni, alors que tous ces malheurs, la plus grande partie étant de leur propre fait, se déroulent à une courte distance de leurs maisons. Les nourrissons gèlent à mort sous les décombres de leurs maisons, les jeunes risquent leur vie et franchissent la clôture frontalière juste pour obtenir une portion de nourriture dans une cellule israélienne. Quelqu’un a-t-il entendu parler de cela ? Est-ce que quiconque s’en préoccupe ? Quelqu’un comprend-il que cela conduit à la prochaine guerre ?

 

Salma n’a vécu que 40 jours, comme l’éternité d’un papillon. C’était un bébé de Beit Hanoun, au nord-est de la bande de Gaza, qui est décédé le mois dernier d’hypothermie, après que son corps frêle ait gelé sous le vent et la pluie qui ont pénétré dans la hutte de contreplaqué et de plastique où elle vivait avec sa famille, depuis que leur maison a été bombardée.

 

« Elle a été gelée comme de la crème glacée », a déclaré sa mère au sujet de la dernière nuit de la vie de son nourrisson. Le porte-parole de l’UNRWA, Chris Gunness, a raconté l’histoire de Salma la semaine dernière dans le journal britannique The Guardian. Mirwat, sa mère, lui a dit que quand elle est née, elle pesait 3,1 kg. Sa sœur Ma’ez, âgée de trois ans, est hospitalisée pour des gelures.

 

Ibrahim Awarda, 15 ans, qui a perdu son père dans un bombardement israélien en 2002, fut plus chanceux. Il a décidé de traverser la barrière entre Gaza et Israël. « Je savais que je serais arrêté », a-t-il déclaré au journaliste du New York Times à Gaza la semaine dernière. « Je me suis dit, peut-être que je vais trouver une vie meilleure. Ils m’ont donné de la nourriture décente et m’ont renvoyé à Gaza. »

 

Ibrahim a été détenu pendant environ un mois dans deux prisons en Israël avant d’être rejeté vers la destruction, la misère, la faim et la mort. Trois cents habitants de Gaza se sont noyés dans la mer en Septembre dernier, dans une tentative désespérée de quitter la prison de Gaza. Quatre-vingt-quatre habitants de Gaza ont été arrêtés par les Forces de défense israéliennes dans les six derniers mois après avoir tenté d’entrer en Israël, la plupart d’entre eux seulement pour fuir l’enfer dans lequel ils vivaient. Neuf autres ont été arrêtés ce mois-ci.

 

Atiya al-Navhin, 15 ans, a également tenté d’entrer en Israël en Novembre, juste pour échapper à son sort. Des soldats de Tsahal ont ouvert le feu sur lui, il a été traité dans deux hôpitaux israéliens et est retourné à Gaza en Janvier. Maintenant, il est couché dans son domicile, paralysé et incapable de parler.

 

Quelques 150 000 personnes sans-abris vivent dans la bande de Gaza et environ 10 000 réfugiés sont dans les abris de l’UNRWA. Le budget de l’organisation a été dépensé après que le monde ait totalement ignoré son engagement à contribuer à hauteur de 5,4 milliards de dollars à la reconstruction de Gaza. L’engagement à négocier la levée du blocus sur Gaza – la seule façon d’éviter la prochaine guerre et celle d’après – a également été rompu. Personne n’en parle. Ce n’est pas intéressant. Il y a eu une guerre, des Israéliens et des Palestiniens y ont été tués pour rien, passons donc à la prochaine guerre.

 

Israël fera de nouveau semblant d’être surpris et offensé – les cruels Arabes l’attaquent à nouveau avec des roquettes, sans raison.

 

Gideon LEVY

 

http://www.haaretz.com/opinion/.premium-1.644219

 

Traduction : http://sayed7asan.blogspot.fr/2015/02/guerre-sans-merci-israel-se-precipite.html

 

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