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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 16:45

Tous les jours et ce pendant quelques semaines, « Uranopole » publiera un dessin d’un des dessinateurs assassinés et paru dans « Charlie Hebdo ». En hommage à la liberté de la presse et à l’humanité.

Libertés posthumes
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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 21:41

Tous les jours et ce pendant quelques semaines, « Uranopole » publiera un dessin d’un des dessinateurs assassinés et paru dans « Charlie Hebdo ». En hommage à la liberté de la presse et à l’humanité.

Libertés posthumes
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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 22:06

Bernard Maris était un économiste non-conformiste. Il n’était pas un orthodoxe et démontait les thèses de ses confrères et consœurs qui se pliaient à l’économie de l’offre et, en outre, il était hostile à l’Euro et prônait la dissolution de la zone euro. Par la suite, il a évolué et comme le dit Jacques Sapir, il aurait certainement pris position dans la crise grecque telle qu’elle se montre aujourd’hui.

 

Maris était un homme de conviction et un homme engagé. Il resta jusqu’au bout fidèle à « Charlie Hebdo », ce qui lui a coûté la vie ce 7 janvier 2015.

 

Nous publions ici l’hommage que lui rend Jacques Sapir sur son blog et aussi celui de Mireille Azzoug, amie de Bernard Gensane, directrice honoraire de l’Institut d’études européennes de l’Université de Paris 8.

 

Retenons son œuvre qui restera longtemps encore utile, tant que règnera la pensée unique en économie qui n’est que la justification pseudo scientifique de la cupidité de la classe dirigeante.

 

Pierre Verhas

 

 

A Bernard Maris

Rédigé par Jacques Sapir le Mercredi 7 Janvier 2015 à 23:40

 

 

L’attentat qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, et provoqué la mort de deux policiers, nous remplit d’horreur et de dégoût. Certains de ces journalistes étaient connus de tous. La mort de Cabu laisse le Grand Duduche (et la fille du proviseur…) orphelin ; celle de Wolinski signe la fin des années de « l’après-1968 ». L’invention de Cactus-Man (l’homme aux épines rétractiles…), mais aussi de Paulette et de bien d’autres personnages me reste en mémoire. Tout ceci est désormais comme carbonisé devant la sauvagerie de sang froid du fanatisme militant. En vérité je ne puis écrire que pour un, l’économiste Bernard Maris, que je connaissais bien et qui écrivait sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard » des billets hilarants et décapants.

 

Bernard Maris avait 68 ans. Il était le fils de Républicains espagnols émigrés en France et un produit typique de cet "élitisme républicain" que certaines bonnes âmes tournent aujourd'hui en dérision. Après de brillantes études d’économie, et une thèse en 1975, il avait suivi le cursus honorum qui devait le mener au poste de professeur. Il avait alors enchaîné les postes, récolté le prix de « meilleur économiste » pour 1995 décerné par Le Nouvel Économiste, et publié des livres importants comme Ah Dieu ! Que la guerre économique est jolie ! (en 1998), ou Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles (en 1999). Il fut l’auteur du remarquable Antimanuel d’économie (publié chez Bréal en 2 volumes) et d’un ouvrage collectif important témoignant de son intérêt pour les sciences sociales,

 

Gouverner par la peur, en 2007. On pouvait le suivre à la télévision ou sur France-Inter. Mais, Bernard Maris était aussi bien d’autres choses.

 

Il a été un grand directeur de collection chez Albin Michel. Je peux témoigner de l’effort qu’il a fourni pour que mon ouvrage Les trous noirs de la science économique se révèle comestible pour un lecteur français. Le livre correspondait au cours que je donnais à l’époque à la Vyshaya Shkola Ekonomiki (Haut Collège d’Économie), et il y fut d’ailleurs publié. Bernard me poussa à le réécrire totalement pour en faire mieux ressortir ce qu’il en présentait d’essentiel alors que d’autres éditeurs me soutenaient qu’un ouvrage de théorie et de méthodologie économique n’aurait pas de lecteurs en France. Son analyse fut la bonne et je considère qu’il est en bonne partie responsable de ce succès. Les relations que nous avions nouées à cette occasion ne se sont jamais distendues. Je peux témoigner de son attitude, à la fois ouverte, chaleureuse, mais aussi exigeante envers ses auteurs, et j’avoue être fier d’avoir été publié par un homme tel que lui. Nous avons discuté ensemble des journées entières et, de ces discussions, a surgi un autre livre Les économistes contre la démocratie qui fut publié en 2002. J’ai pu alors mesurer tout son écœurement devant le comportement de certains économistes à gages, dont la seule fonction est de fournir des justifications à qui les payent. Le projet d’un troisième livre, rédigé avec un de mes anciens étudiants russes sur la « transition » en Russie ne se fit pas. Mais il nous donna le plaisir de nous rencontrer à de multiples reprises dans les locaux de Charlie Hebdo, ces mêmes locaux où s’est déroulé l’attaque criminelle qui lui a coûté la vie ainsi qu’à neuf de ses confrères.

 

Bernard Maris, et ceci est moins connu, était aussi un romancier. Il publia Pertinentes questions morales et sexuelles dans le Dakota du Nord en 1995, où il laissait libre cours à sa passion pour l’anthropologie et surtout L'Enfant qui voulait être muet en 2003. Il fut aussi essayiste avec L’Homme dans la guerre. Maurice Genevoix face à Ernst Jünger, publié chez Grasset en 2013 et surtout Houellebecq économiste, publié chez Flammarion en 2014. Il fit aussi des excursions dans le cinéma, collaborant avec Jean-Luc Godard en particulier. L’étendue de ses connaissances, non seulement en économie mais aussi en histoire et, on l’a déjà dit, dans les diverses sciences sociales frappait tous ceux qui le lisaient. Bernard avait fait sienne la démarche d’Adam Smith qui considérait que l’économie était une science morale et impliquait des liens étroits avec les autres disciplines des sciences sociales. Rien ne lui était plus étranger que le fumeux concept d’« économie pure » mis à la mode par Léon Walras et dont s’inspire toute une tradition d’économistes qui brillent autant par la formalisation de leurs raisonnements que par l’irréalisme de leurs déductions. Il attendait avec impatience la constitution d’une section d’économie politique, séparée de l’économie qui était en passe de devenir la chasse gardée de prétendus mathématiciens.

 

Son engagement politique l’avait conduit des socialistes vers EELV, et à chacune de nos récentes rencontres, il ne cessait de fulminer contre le gouvernement et le président. Nommé en 2011 au Conseil Général de la Banque de France, alors qu’il avait déjà largement exprimé ses doutes quant à la survie de la zone Euro, il devait franchir le pas au début de 2014 et expliquer pour quelles raisons il était désormais favorable à une dissolution de la zone Euro et à un retour aux monnaies nationales. On s’en doute, nous avions parlé à maintes reprises de ce sujet et j’avais vu ses positions s’infléchir avec le temps parce qu’il comprenait dans quelle impasse l’Euro était en train d’enfermer tant la France que l’Europe. Je suis persuadé que ses positions quant à la crise grecque à venir auraient été importantes.

 

Bernard Maris était un homme délicieux, très digne dans le deuil intime qui l’avait frappé il y a deux ans, et un de ces collègues qui vous laissent à penser que vous avez eu raison de choisir l’économie. Son influence sur les jeunes générations d’étudiants aura été considérable. Il fut et reste un modèle d’économiste citoyen, comme Keynes qui était sa boussole et sa grande référence.

 

Il est mort à son bureau, tué par le fanatisme imbécile qu’il avait en horreur.

Il est mort, tué pas ce fanatisme qu’il méprisait et qu’il dénonçait régulièrement.

Il est mort à son poste de combat.

 

Respect, oncle Bernard !

 

Bernard Maris : un économiste non orthodoxe, un passionné d'anthropologie, de cinéma, rédacteur à Charlie Hebdo et homme engagé

Bernard Maris : un économiste non orthodoxe, un passionné d'anthropologie, de cinéma, rédacteur à Charlie Hebdo et homme engagé

 

Hommage à Bernard Maris

 

Bernard Maris a terminé sa carrière universitaire à l'Institut d'études européennes de l'Université Paris 8, dont la directrice fut longtemps ma vieille amie Mireille Azzoug.

 

Mireille rend ici hommage à son collègue.

 

Bernard Gensane

 

Né à Toulouse le 23 septembre 1946, Bernard Maris, professeur des universités, économiste, essayiste et chroniqueur au journal Charlie Hebdo, nous a quittés ce mercredi 7 janvier 2015. Il a été froidement exécuté, avec neuf autres membres de l’équipe de ce journal et deux policiers, par des tueurs barbares qui s’en sont pris à la liberté de la presse, à la liberté de penser, aux valeurs fondamentales de la démocratie, de la République et de l’humanité.

 

Notre peine est immense, notre indignation et notre colère aussi.

 

Bernard Maris était non seulement l’un de nos collègues, c’était, pour beaucoup d’entre nous, un ami, un économiste brillant, un enseignant de talent. Un chercheur aussi, doublé d’un essayiste à la plume élégante, féru de poésie et de littérature – il fut aussi auteur de romans. Un humaniste érudit qui s’intéressait aussi bien à l’histoire, à la sociologie et à la psychologie qu’à la psychanalyse ou la rhétorique, disciplines dont il nourrissait son approche de l’économie.

 

Il se trouva parfaitement dans son élément lorsqu’il fut nommé, en 1999 (jusqu’à son départ à la retraite en 2012), professeur à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, celui-ci ayant mis la pluridisciplinarité au centre de ses enseignements et de ses recherches. Il y dirigea pour un temps le doctorat d’études européennes et le Centre d’études des mutations en Europe.

 

Bernard Maris séduisait son auditoire par l’originalité et la hardiesse de sa pensée, rétive à toute orthodoxie, par la clarté pédagogique de son exposé, qui ne sacrifiait en rien la finesse et la sophistication de l’analyse. Il enseignait avec brio le fonctionnement des marchés financiers, les rouages de l’économie financière et boursière, l’économie du développement durable, l’économie européenne. Il savait mettre au jour la rhétorique de l’économie et sa fonction de légitimation du discours dominant.

 

A Charlie Hebdo, c’était Oncle Bernard, avec ses chroniques à l’humour décapant et son art de la dérision. Humaniste, libre penseur, anticonformiste, antimonétariste, ennemi de la financiarisation de l’économie, du productivisme, il s’en prenait aux poncifs du néolibéralisme débités dans les discours prétendument « experts » des économistes gourous, qu’il tenait en piètre estime.

 

Rebelle aux orthodoxies, il voulait redonner à l’économie ses lettres de noblesse, celles du politique. Il admirait Keynes, qu’il convoquait souvent dans ses analyses. Ce qui le séduisait chez celui qu’il appelait l’économiste citoyen, c’était d’avoir su remettre l’économie à sa place, qui est d’être un outil au service de l’humanité. Dans l’ouvrage qu’il lui a consacré, Keynes ou l’économiste citoyen, Bernard Maris écrit : « Keynes est un pur économiste. C’est-à-dire qu’il ne peut envisager la réflexion économique sans l’art, la politique, le bien-être. [...] On ne peut comprendre l’économiste Keynes, entrer dans une pensée diverse, riche, contradictoire, mais indiscutablement la plus grande pensée économique du siècle, en dissociant un seul instant les mots « économie » et « civilisation ». Voilà pourquoi l’économie de Keynes est d’une brûlante actualité, bien au-delà des « politiques de relance », des « baisses du taux d’intérêt », des recettes pour cuisines de ministères ou des ponts aux ânes pour étudiant en macroéconomie. Quel économiste aujourd’hui pense à la Cité ? Aucun. » (2) (Ou presque aucun, car quelques-uns sauvent quand même l’honneur).

 

Directeur adjoint de la rédaction de Charlie Hebdo, collaborateur à Marianne, aux Échos, au Nouvel Observateur, au Monde, chroniqueur à France Inter, très souvent invité sur les plateaux de télévision, il développait partout ses analyses décapantes et lucides avec un humour facétieux et une bonhomie tranquille et joviale. Jacques Sapir a pu dire de lui, dans l’hommage qu’il lui rend3, « qu’il reste un modèle d’économiste citoyen ».

 

Ce droit à la critique, ce devoir d’irrespect sans lesquels il n’y a pas de liberté, lui ont valu la mort, comme à ses confrères de la rédaction de Charlie Hebdo, à une époque où il n’est plus tolérable de mourir pour des idées.

 

Mais les idées qu’il a semées ne sont pas mortes pour autant : il nous les lègue en héritage. Et pour que celui-ci perdure, il nous suffit de lire ou relire ses nombreux ouvrages, ses articles, ses chroniques dans Charlie Hebdo ou d’écouter les enregistrements de ses interventions sur la Toile.

 

Nous sommes tous Charlie et nous le resterons !

 

Mireille Azzoug

Directrice honoraire de l’Institut d’études européennes Maître de conférences hors classe retraitée

 

1 Titre que lui décerne Jacques Sapir dans son hommage, « À Bernard Maris, homme délicieux » (faisait écho au livre de Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen), Le Huffington Post, 07-01-2015 :

www.huffingtonpost.fr/jacques-sapir/bernard-maris-mort_b_6429820.html

 

2 Keynes ou l’économiste citoyen, Presses de Sciences Po, coll. « La bibliothèque du citoyen », 1999, p. 8-9. 3 Cf. note 1.

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 09:28
La mobilisation est exceptionnelle, mais ne suffit pas !

La mobilisation est exceptionnelle, mais ne suffit pas !

La mobilisation spontanée à travers toute l’Europe et même aux Etats-Unis suite à l’attentat contre Charlie Hebdo est la preuve d’une prise de conscience exceptionnelle face à l’indicible.

 

Cela ne suffit pas !

 

Avant l’attentat « Charlie » connaissait de sérieuses difficultés financières, comme toute la presse papier, et l’attaque terroriste n’est pas faite pour arranger les choses. La solidarité massive durera encore une semaine ou deux et puis, on passera à autre chose. C’est la vie.

 

Alors, pour exprimer une solidarité à long terme, il y a un moyen très simple : raclez vos fonds de tiroirs et abonnez-vous. C’est le seul moyen d’assurer la pérennité de l’impertinence. Voici les URL de deux sites d’abonnements qui vous permettront de concrétiser votre soutien à Charlie Hebdo. Choisissez-en un et souscrivez un abonnement :

 

http://www.toutabo.be/abonnement-magazine/actus--infos/politique-opinions/abonnement-charlie-hebdo

 

http://www.viapresse.com/abonnement-magazine-charlie-hebdo.html

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 09:24

Tous les jours et ce pendant quelques semaines, « Uranopole » publiera un dessin d’un des dessinateurs assassinés et paru dans « Charlie Hebdo ». En hommage à la liberté de la presse et à l’humanité.

Libertés posthumes
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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 10:28

Tous les jours et ce pendant quelques semaines, « Uranopole » publiera un dessin d’un des dessinateurs assassinés et paru dans « Charlie Hebdo ». En hommage à la liberté de la presse et à l’humanité.

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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 16:28
prémonitoire !

prémonitoire !

 

Mediapart : « Au moins deux hommes armés et cagoulés ont pénétré mercredi en fin de matinée dans la rédaction de l'hebdomadaire « Charlie Hebdo », ouvrant le feu. Plusieurs membres de la rédaction ont été tués, dont Cabu, Charb, Wolinski, Bernard Maris et Tignous. Dans leur fuite, les agresseurs ont également ouvert le feu sur des policiers. »

 

 

Selon les premières informations, douze personnes ont été tuées, quatre ont été grièvement blessées et quatre blessées plus légèrement.

 

C’est une réaction à chaud face à cette tragédie sans nom. Il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions. Une bande de fanatiques, deux à cinq salopards cagoulés, selon les sources, ont pénétré dans les locaux de « Charlie Hebdo » et ont tué entre dix et douze personnes.

 

Ce qu'il vient de se passer est un acte de guerre qui ensanglante les fondements même de la République. Alors, à qui répliquer ? Certainement pas contre les communautés musulmanes qui sont les premières victimes de ce fanatisme. En agissant ainsi, on tomberait dans le piège tendu par l'ennemi qui a pour nom fanatisme, associé à de sordides intérêts qui ne tiennent aucun compte de l'humain.

 

 

La meilleure réponse !

La meilleure réponse !

 

Il faut de la fermeté et des moyens. Fermeté à l'égard de comportements inacceptables et agressifs, à l'égard de comportements et propos fanatiques, mais il faut aussi mettre les moyens nécessaires pour que des jeunes gens ne se laissent pas entraîner dans la spirale infernale qui mène au terrorisme. Ces moyens s'appellent éducation et accès au travail.

 

Or, on interdit aux plus démunis l’accès au travail par l’exclusion et à l’éducation par la frilosité. Nos dirigeants perdent toute dignité en se pliant ainsi par lâcheté et cupidité à ces mêmes intérêts qui arment les fanatiques.

 

Pierre Verhas

Fraternité, Camarades, vous avez bien mérité de la Liberté !

Fraternité, Camarades, vous avez bien mérité de la Liberté !

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2 janvier 2015 5 02 /01 /janvier /2015 22:48

Tout le monde est persuadé depuis quelques semaines que quelque-chose va se passer. La situation en Union européenne et spécialement dans la zone Euro ne peut plus durer. On pressentait une crise générale de l’Euro. Elle n’a pas encore eu lieu. Cela peut venir à tout moment, cependant. Mais, jusqu’à présent, ce n’est pas cela.

 

Non, l’événement s’est produit le 29 décembre à Athènes. Le Parlement grec n’a pas réussi à élire au troisième tour de scrutin, le Président de la République grecque. D’aucuns diraient, c’est une crise politicienne de plus, sans importance. La fonction présidentielle est purement honorifique. Il n’y a donc pas d’enjeu. Mais cela ne s’est pas passé ainsi.

 

Le président de la République hellénique est élu par les députés pour un mandat de cinq ans. Il doit obtenir 200 voix lors des deux premiers tours de scrutin et 180 au troisième, sur les 300 députés de l’assemblée. Les trois tours de scrutin ont eu lieu les 17, 23 et 29 décembre.

 

Le hic : Si le candidat du gouvernement ne parvient pas à se faire élire par les députés au terme de ces trois tours, il y a dissolution de l’Assemblée et convocation d’élections législatives anticipées.

 

Antonis Samaras a perdu son pari au Parlement grec. La Troïka n'est pas contente !

Antonis Samaras a perdu son pari au Parlement grec. La Troïka n'est pas contente !

 

Le Premier ministre conservateur Antonis Samaras avait fait de ce scrutin un enjeu majeur sous la pression de la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI) qui souhaite que celui-ci ait une majorité forte pour pouvoir poursuivre la politique d’austérité qui devient de plus en plus insupportable pour le peuple grec. Son candidat était Stavros Dimas, un droitier de « Nouvelle démocratie » et ancien commissaire européen – le candidat idéal pour la Troïka.

 

Une victoire de Syriza ne plairait pas à tout le monde.

 

Donc, ce sont les élections. C’est sans doute ce que voulait Alexis Tsipras, le numéro un de Syriza. Il a déclaré : « C'est un jour historique pour la démocratie grecque. Les députés grecs, les partis de l'opposition démocratique, ont démontré que la démocratie ne s'exerce pas sous un chantage. (…) Quand la grande majorité du peuple grec est décidée à mettre fin aux politiques d'austérité, alors, les députés ne peuvent faire autrement que de se conformer à la volonté populaire. Aujourd'hui, le gouvernement Samaras, qui depuis deux ans et demi a ravagé la société et qui s'était déjà prononcé et engagé pour de nouvelles mesures, appartient au passé. Et avec la volonté de notre peuple, d'ici quelques jours, les mémorandums d'austérité feront aussi partie du passé. »

 

Alexis Tsipras savoure sa victoire.

Alexis Tsipras savoure sa victoire.

 

Mais cette crise politique et surtout la perspective d’une victoire de Syriza ne plaisent pas à tout le monde, et spécialement à la Troïka qui a réagi via le FMI. Il y a manifestement panique à bord : le versement de la prochaine tranche d'aide du Fonds à la Grèce est suspendu en attendant la formation d'un nouveau gouvernement qui suivra les élections anticipées de la fin janvier.

 

Les discussions sur ce versement, effectué conjointement avec les autorités européennes, « reprendront une fois qu'un nouveau gouvernement sera en place » à Athènes.

 

Pas question d’un changement politique

 

De son côté, le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, le gardien de l’ordolibéralisme germanique, a déclaré le jour même du déclenchement de la crise politique que la Grèce devrait continuer sur la voie des réformes déjà engagées, quelle que soit l'issue des élections législatives prévues fin janvier. « Les difficiles réformes (mises en œuvre en Grèce depuis la crise financière) ont porté leurs fruits, elles sont sans aucune alternative. Les nouvelles élections ne changent rien aux accords passés avec le gouvernement grec », a affirmé le ministre conservateur, dans une déclaration écrite après l'annonce de législatives anticipées en Grèce.

 

En clair, quelle que soit l’issue du scrutin, pas question d’un changement de politique !

 

Rappelons que ce n’est pas une première : la Troïka a déjà suspendu son aide parce que les Grecs ne manifestaient pas assez d’enthousiasme à se faire plumer.

 

Selon l’association altermondialiste ATTAC, « À plusieurs reprises, l’UE et le FMI sont revenus sur leurs déclarations et ont suspendu les versements promis pendant des semaines voire des mois pour faire pression sur la démocratie grecque : à l’automne 2011 pour empêcher la tenue d’un referendum sur la politique d’austérité ; en mai-juin 2012 pour augmenter les chances des partis amis de la Troïka lors des élections législatives.

 

En suspendant les fonds promis, la Troïka contraint le gouvernement grec à émettre des obligations à court terme pour éviter la faillite imminente. Ces « bons du Trésor », arrivant à échéance en quelques semaines ou quelques mois, revêtent un taux d’intérêt plus élevé, ce qui augmente de fait la dette publique grecque.

 

Une preuve de plus que la réduction de la dette n’est pas la principale préoccupation de la Troïka mais plutôt un prétexte pour poursuivre la destruction de l’État providence et des droits des travailleurs. »

 

Et on peut comprendre l’inquiétude des dirigeants européens devant la crise politique actuelle. Lisons les conclusions de cette récente étude d’ATTAC – Autriche qui n’ont pas été démenties :

 

Depuis mars 2010, l’Union européenne et le Fonds monétaire international ont attribué 23 tranches de financement au prétendu « sauvetage de la Grèce », pour un total de 206,9 milliards d’Euros. Ils n’ont cependant fourni presque aucune précision sur l’utilisation exacte de ces énormes sommes, provenant de fonds publics

 

C’est pourquoi Attac Autriche a entrepris une étude sur cette question : au moins 77% de l’argent du plan de sauvetage ont bénéficié directement ou indirectement au secteur de la finance.

 

Les résultats en détails sont édifiants :

 

58,2 milliards d’Euros (28,13%) ont servi à recapitaliser les banques grecques

 

au lieu de restructurer ce secteur trop grand et moribond de manière durable et de laisser les propriétaires des banques payer pour leurs pertes.

 

101,331 milliards d’Euros (48,98%) sont allés aux créanciers de l’État grec.

 

Parmi lesquels 55,44 milliards d’Euros ont été utilisés pour rembourser des bons du Trésor arrivés à échéance —au lieu de laisser les créanciers assumer le risque pour lequel ils avaient préalablement perçu des intérêts. 34,6 autres milliards d’Euros ont servi de prime d’incitation pour obtenir l’accord des créanciers sur le prétendu « allègement » en mars 2012. 11,3 milliards d’Euros ont été affectés au rachat de la dette en décembre 2012, lorsque l’État grec a racheté des bons presque sans valeur à ses créanciers.

 

43,7 milliards d’Euros (22,46%) ont alimenté le budget de l’État ou n’ont pu être clairement affectés.

 

0,9 milliard d’Euros (0,43%) ont constitué la contribution de la Grèce au financement du nouveau fonds de sauvetage, le MES (Mécanisme Européen de Solidarité).

 

Les résultats du rapport d’Attac Autriche réfutent les affirmations publiques des institutions et chefs d’État européens, selon lesquelles c’est la population grecque qui a bénéficié desdits « plans de sauvetage ». C’est plutôt elle qui paie pour sauver les banques et les créanciers en subissant une brutale course à l’austérité, ainsi que les catastrophiques conséquences sociales que l’on sait.

 

Ajoutons que parmi ceux qui ont été sauvés, on compte le clan multimilliardaire Latsis, l’une des plus riches familles grecques, qui détient en grande partie l’Eurobank Ergasias sauvée par l’État. Des spéculateurs en ont aussi profité : lors du rachat de la dette en décembre 2012, le fonds spéculatif Third Point a empoché 500 millions d’Euros grâce aux fonds publics européens.

 

Cela sent l’hallali pour la Troïka.

 

Cependant, si Syriza représente un espoir de changement, il ne faut pas se faire d’illusions. En premier lieu, si on voit la composition du parlement sortant, même si la formation de Tsipras l’emporte largement, il est impossible qu’il ait une majorité suffisante pour gouverner seul.

 

Le Parlement d’Athènes comprend 300 députés qui se répartissent en 127 Nouvelle démocratie (droite conservatrice, le parti de Samaras), 28 PASOK (Socialistes) qui forment la majorité sortante. Il y a en outre 12 indépendants, 17 démocrates indépendants issus de dissidences provenant de tous les autres partis démocratiques. La gauche de la gauche comprend 71 députés SYRIZA (Tsipras) et 12 KKE (Communistes). A tout cela, il faut ajouter 8 non inscrits. Enfin, il ne faut pas les oublier, 16 membres du parti néo-nazi Aube dorée.

 

On comprend à la lecture de ces chiffres que même si Syriza devient largement le premier parti grec, sans doute au détriment du PASOK et des Communistes, il sera obligé de composer s’il veut gouverner. Tsipras en est parfaitement conscient. Depuis longtemps, il a pris des contacts avec des personnalités d’autres formations politiques du centre et de gauche. D’ailleurs, il ouvre les listes de Syriza à des candidats indépendants et d’autres formations politiques.

 

En second lieu, les pressions de l’UE et de la Troïka ne sont pas à négliger. Alexis Tsipras le sait très bien, puisqu’il a fait le tour des capitales européennes, rencontré les dirigeants du FMI et de la BCE pour « rassurer » sur ses intentions. Les éternels gauchistes « critiques » qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, le lui ont assez reproché !

 

Alexis Tsipras le sait : il devra composer.

Alexis Tsipras le sait : il devra composer.

 

On ne peut cependant reprocher à Syriza de s’être affiné, sans pour autant oublier les fondamentaux. Le politologue Gerassimos Moschonas a exposé à « Mediapart » : « En 2012, Syriza était un parti spécialiste de la protestation, il était naïf dans ses critiques comme dans ses certitudes. Aujourd'hui ce n'est plus un parti naïf, c'est un parti qui a mûri, qui a approfondi sa réflexion. Ce changement s'explique aussi par le fait que la situation a changé : lorsque Syriza parle de restructuration de la dette là où il parlait auparavant d'effacement unilatéral, il faut noter que la structure de la dette elle-même a changé. La dette publique de la Grèce aujourd'hui est essentiellement détenue par les États européens, et non par des institutions privées comme c'était le cas avant 2012. Enfin, l'approche de la possibilité d'accéder au pouvoir a conduit Syriza à modérer son discours. On a vu ainsi deux processus parallèles se développer au sein du parti : la modération d'une part, qui est la stratégie principale de Syriza. Mais il y a également une forme de radicalisation : Syriza se prépare au pire, à un conflit grave avec l'Union européenne. Toutefois le courant le plus radical au sein de Syriza, la « Plateforme de gauche » qui prône la sortie de la zone euro, est resté plutôt discret ces derniers mois : il est très loyal vis-à-vis de la ligne majoritaire de Syriza et il met moins en avant ses positions anti-UE. »

 

En clair, Tsipras refuse de « tout casser ». Il veut renégocier avec l’Union européenne en exigeant par la restructuration de la dette et d’en effacer la moitié. Il compte également faire un audit sur celle-ci. Pour ce faire, il a pris contact avec le CADTM d’Eric Toussaint, entre autres.

 

Relevons une chose intéressante : de nombreux économistes dits non-conformistes ont prôné l’idée de l’annulation de la dette en général « le défaut » comme on dit, vont-ils l’appuyer lorsque le problème se posera en Grèce ? On mesurera leur sincérité !

 

Un programme qui fait « boule de neige » en Europe

 

D’autre part, Syriza entend non plus rejeter purement et simplement, mais renégocier ce qu’on appelle les « mémorandums d’austérité », ces diktats imposés par la Troïka qui ont poussé le peuple grec dans la misère. Ainsi, le parti exige que le SMIC qui avait été raboté en 2012 de 740 à 580 Euros par mois, soit ramené à son niveau de 2012, par la renégociation.

 

Moschonas ajoute : « …son [de Syriza] programme s'articule autour de trois axes : il y a tout d'abord la restructuration de la dette, qui a pour but de parvenir à un effacement de la moitié de celle-ci – c'est la partie la plus difficile à faire avancer étant donné l'attitude de l'Union européenne. Il y a ensuite, indépendamment de ce premier point, une politique macroéconomique expansionniste : une politique de croissance, qui s'appuie notamment sur l'argent public et les fonds européens. Enfin, Syriza n'abandonne pas les objectifs d'assainissement des finances publiques mis en œuvre par les gouvernements précédents : il ne s'agit pas de recréer des déficits budgétaires. L'amélioration des recettes fiscales, via la lutte contre les niches et l'évasion fiscales, doit contrebalancer l'accroissement des dépenses publiques. »

 

Il ya d’autres points dans ce programme, par exemple :

 

• Instauration d'une « clause de développement » garantissant que les sommes dépensées pour une relance de l’économie ne seront pas comptabilisées dans le budget.

 

• Recapitalisation des banques (dont la solvabilité est problématique), sans que les sommes en question soient comptabilisées dans la dette publique du pays.

 

Non seulement, ce programme ne plaît certainement pas à l’establishment européen, mais il s’inscrit dans un foisonnement d’idées qui se répandent dans toute l’Europe. Citons, entre autres, le mouvement « Nouvelle Donne » en France et en Belgique.

 

Pierre Larrouturou fondateur de "Nouvelle Donne" a un programme qui n'est pas très éloigné de celui de Syriza.

Pierre Larrouturou fondateur de "Nouvelle Donne" a un programme qui n'est pas très éloigné de celui de Syriza.

 

En clair, il s’agit d’un programme social-démocrate de gauche qui ne remet pas en question l’adhésion de la Grèce à l’Euro, ni à l’Union européenne, mais qui va incontestablement – si Syriza est à même de le faire appliquer après les élections du 25 janvier – se heurter à la rigidité de la Commission européenne.

 

Plusieurs scénarios sont possibles. Syriza emporte une large victoire et est à même de gouverner seule. Alexis Tsipras disposera d’un rapport de forces favorable à l’égard de la Commission. Par contre, si son résultat est mitigé, Syriza devra composer avec d’autres formations et donc, modérer son programme. Il s’agira d’un gouvernement faible et la Troïka aura donc toute latitude pour poursuivre son travail, voire durcir sa position. Enfin, si Syriza emporte une importante victoire, il devra composer, mais cette fois-ci en rapport de force. C’est le cas de figure le plus probable.

 

Une excellente image

 

Syriza a une excellente image de marque dans la population grecque. Il est devenu le premier parti chez les moins de 25 ans, dans un pays où 50 % d'entre eux sont au chômage. Ensuite, Alexis Tsipras ressemble à tout sauf à un stalinien des années cinquante ou à un gauchiste des années soixante. « Il a le sens de l'humour. C'est un homme politique qui pose des questions, qui ne prétend pas avoir toutes les réponses et qui sait écouter », explique au « Monde » l'écrivain Vassilis Alexakis, qui aime parler littérature avec lui.

 

En 2009, il est élu député. Il devient bientôt un des plus farouches opposants aux plans d'aide à la Grèce de l'Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI), en contrepartie d'une sévère politique d'austérité. Avec son style sans cravate, il sait trouver des formules qui frappent comme : « Ils veulent transformer la Grèce en un pays avec des salaires de niveau bulgare et des prix de niveau bruxellois. »

 

Pendant la campagne de 2009, il réussit à capitaliser sur la vague anti- Troïka, mais tout en donnant un sens à un vote en dehors des deux partis traditionnels. Alors que les trois partis de gauche rassemblent 30 % des intentions de vote dans les sondages, il se présente comme une force alternative prête à rassembler qui ne recule pas devant l'idée de gouverner. Pour ce faire, il prend exemple sur la gauche dans plusieurs pays d’Amérique du Sud comme l’Equateur, la Bolivie, l’Uruguay, le Venezuela qui a réussi à parvenir au pouvoir par la voie électorale.

 

Il faut cependant ne pas oublier la droite. « Nouvelle Démocratie », le parti de Samaras est bien placé dans les sondages. En plus, si Syriza pourra capitaliser les voix des mécontents – et ils sont nombreux en Grèce – les néo-nazis d’Aube dorée peuvent engranger aussi de ce côté-là. Enfin, il y a les pressions de l’Union européenne qu’il ne faut pas négliger non plus : elle va jouer sur la peur.

 

Sans doute est-ce la Commission qui a peur ? Junker et Moscovici ont exprimé clairement leur crainte de voir Syriza fréquenter les salles de réunions feutrées du Berlaymont, violant ainsi une règle de base : les institutions européennes s’interdisent d’intervenir dans un scrutin d’un Etat membre de l’Union.

 

La peur de la Commission

 

François Leclerc, un ami de Paul Jorion écrit sur le blog de celui-ci :  « La seule position rendue publique, celle du FMI, affiche la dureté en annonçant la suspension de tout versement, mais cela avait déjà été décidé dans les faits, et il semble que le prochain gouvernement pourrait en tout état de cause durer jusqu’à juin 2015 sans nouvelle aide financière. La balle est dans le camp des dirigeants européens. À défaut de marges de manœuvre importantes, ce calendrier pourrait leur donner un peu de temps pour voir venir, si Syriza l’emportait. Mais l’incertitude risquerait de donner des idées aux suivants inscrits sur la liste des consultations électorales à venir, les Portugais et les Espagnols.

 

Dans cette crainte, les dirigeants européens ne voudront pas créer de précédent, ce qui ne leur donnera pas davantage de prise sur la situation grecque, à voir l’influence de leurs pressions sur le résultat des élections présidentielles ! À défaut de changer de politique, ils n’ont qu’une seule ligne de conduite et tentent de masquer le fiasco de celle qu’ils ont imposée. En Grèce, ils se réfugient derrière le fragile excédent primaire dégagé par la Grèce au prix d’une crise sociale dont l’ampleur semblait révolue en Europe, et qu’ils ont créée.

 

Dans un éditorial de fin d’année, le Financial Times réclame plus de marge de manœuvre pour les politiques nationales, au nom de la démocratie et de la solidarité européenne, afin de ne pas rester suspendu aux prochaines décisions de la BCE. Cela a tout l’air d’une bonne résolution de circonstance, qui ne sera pas suivie d’effet. Ceux qui ne se résolvent pas à réclamer un changement clair de politique et en énoncent les grands principes laissent le dernier mot aux responsables de l’état catastrophique dans lequel se trouve désormais l’Europe, qui pourrait bien représenter son ultime promesse. Ils en partagent la responsabilité.

 

La Grèce risque d’être à nouveau le laboratoire d’expériences conduisant au pire, sous l’égide d’apprentis sorciers qui n’en démordent pas pour ne pas être déjugés, animés par leur ralliement à la pensée libérale dogmatique, ce camouflage de leurs intérêts bien conçus. Syriza ne doit pas rester seul dans son combat, les formes doivent être trouvées. »

 

En clair, c’est la valse hésitation, mais le danger est réel.

 

L’opinion européenne bouge.

 

Il est en outre un aspect sans doute inattendu qui dépasse le seul cas grec : la réaction de l’opinion européenne via certains intellectuels et même chefs d’entreprise.

 

Ainsi, dans une chronique dans « Libération » du 30 décembre dernier, l’économiste secoueur d’idées, Thomas Piketty appelle à ce qu’un choc fasse bouger l’Europe. En constatant des aberrations comme l’Italie qui consacre 6 % de son PIB à rembourser les intérêts de la dette et 1 % à investir dans l’ensemble des universités, il appelle à un choc pour faire bouger les lignes en 2015. Ce choc pourrait être soit une nouvelle crise financière, un choc politique venant de la gauche, ou bien un choc venant de la droite.

 

Thomas Piketty est dans le train de l'histoire.

Thomas Piketty est dans le train de l'histoire.

 

Piketty écrit : « Les dirigeants politiques européens actuels devraient avoir l’intelligence de reconnaître que la deuxième possibilité est la meilleure est de loin la meilleure : les mouvements politiques qui prospèrent aujourd’hui à la gauche de la gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, sont fondamentalement internationalistes et proeuropéens. Plutôt que de les rejeter, il faudrait travailler avec eux pour formuler le concours d’une refondation démocratique de l’UE. » Et, en dénonçant le danger que représenterait une victoire du FN aux élections régionales françaises de décembre 2015, Piketty lance un appel à François Hollande pour qu’il reconnaisse ses erreurs de 2012 et tende la main à l’Europe du Sud.

 

A écouter son dernier discours, le président français n’est pas prêt à changer de cap !

 

L’autre discours émane des milieux patronaux – non pas des officiels VOKA et FEB (le MEDEF belge) – mais d’un ancien administrateur de Sambrinvest et chargé de cours émérite à l’ULB : André Dumont. Dans une carte blanche au « Soir » du mercredi 31 décembre, il avertit : « Le gouvernement fédéral fonce dans une impasse ». Il est aveuglé par deux dogmes : « celui qui soutient que l’emprise de l’Etat étouffe l’économie privée, et celui selon lequel le manque d’argent empêche l’économie de repartir. » Ce n’est pas de la pensée unique, ça ! André Dumont fustige ce qu’il appelle « l’économie des désirs éphémères » avec des effets pervers tels qu’une compression des coûts de production et donc sur les revenus du travail. Or, ces revenus du travail sont l’élément essentiel de l’activité économique ! Enfin, « les actionnaires imposent aux managers de gérer les entreprises en vue de la plus-value boursière, et non de la rentabilité durable – et de l’emploi. Actionnaires et entrepreneurs sont devenus antagonistes. C’est même vrai pour les entreprises publiques. » Il ajoute que le manque d’argent est dû au fait que les particuliers et les entreprises ne mobilisent pas leur épargne parce qu’il n’y a rien d’utile à acheter et qu’ils veulent ne pas courir des risques inutiles. Quant à la fiscalité, elle devrait s’orienter sur les revenus du « non-travail » et de la consommation des « biens à faible contenu de travail européen comme les gadgets numériques. » Dumont prône de décharger fiscalement la construction d’habitations.

 

Le premier résistant d’Europe

 

En définitive, tous ces discours d’origines diverses se rejoignent. Ils rejettent les dogmes ultralibéraux qui ont fait la preuve de leur nuisance et prônent la relance. Ils plaident aussi pour un renforcement de la position de l’Etat et du facteur travail par rapport au facteur capital. Des économistes, des anciens patrons, des syndicalistes, des formations nouvelles à la fois politiques et sociales expriment un autre discours que le dogmatique « TINA » thatchérien. C’est autant de signes d’un profond changement. La balle est entre les mains du peuple grec.

 

Manolis Glezos, le "premier résistant d'Europe"

Manolis Glezos, le "premier résistant d'Europe"

 

C’est hautement symbolique que ce soit la Grèce, non seulement comme berceau de civilisation, mais aussi parce que c’est dans le pays des Hellènes que la Troïka a lancé son offensive et qu’elle risque de devoir se replier. C'est le retour à la cité antique, la polis, dit Manolis Glezos, le résistant grec qui a arraché le drapeau hitlérien de l’Acropole en 1941, « le premier résistant d’Europe » comme l’appelait de Gaulle. Il pousuit « Polis a donné polites, le citoyen, et politismos, la culture. Nous avons donné tout ça à l'Occident et qu'avons-nous reçu en échange ? : La police ! »

 

Avec Syriza, sans doute devra-t-elle se retirer.

 

Pierre Verhas

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 21:32


Ah ! On va encore dire : Uranopole râle sur tout et n’importe quoi ! Jamais content !

 

Même le nouvel an ne lui plaît pas, alors que tout le monde se réjouit de l’an neuf dans le monde, de Shangaï où 35 personnes ont été écrasées suite à un mouvement de foule provoqué par un publicitaire imbécile (un pléonasme ?) qui a jeté des faux billets de dollars sur la tête des gens, à Bruxelles où le nouveau maïeur, Yvan Mayeur, accompagné de sa patronne, l’ancienne vice-première ministre socialiste, Laurette Onkelinx, n’a rien trouvé de mieux que de faire éclater un feu d’artifice en plein centre de la ville qui aurait pu faire cramer une partie de la belle cité, capitale de l’Europe, sans compter les Lituaniens qui vont très vite connaître les charmes de la monnaie unique européenne.

 

Le site « surréaliste » « dormirajamais » a redécouvert un texte d’un râleur de talent, Antonio Gramsci, qui a pondu un réquisitoire contre le nouvel an. Il n’aime pas cette échéance régulière qu’on a fixée au 1er janvier du calendrier grégorien qui marque conventionnellement le début d’une nouvelle révolution de la Terre autour du Soleil. Les Juifs, les Musulmans, les Chinois et bien d’autres peuples ont déterminé un autre jour. Et ils ont en plus compliqué le schmilblick, car ils mêlent le mouvement de la Lune à la fixation de la date de la nouvelle année.

 

Gramsci a raison parce que le mouvement naturel de la Terre est continu, mais les impératifs commerciaux, religieux et administratifs exigent une date fixe. Alors, il faut obéir. Vous n’y pensez pas ! Pourriez-vous vivre sans budget annuel, sans office religieux à un moment déterminé, sans papiers à échéances ?

 

En effet, comme l’écrit Gramsci, chaque jour on pourrait faire les comptes avec soi-même. « Chaque date devient un obstacle qui empêche de voir le déroulement continu de l’histoire

 

En définitive, c’est la guerre entre la variable continue et la variable discrète. Et c’est cette dernière qui l’a emporté jusqu’à présent, au détriment du cours naturel des choses.

 

Allons ! Bonne année, malgré tout !

 

Pierre Verhas

Antonio Gramsci préfère le continu au discontinu.

Antonio Gramsci préfère le continu au discontinu.

Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc.

 

C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire ; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne.

 

Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie.

 

Ainsi la date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle.

 

Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant.

 

(Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti !, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ») Traduit par Olivier Favier.

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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 10:56

Robert Falony qui est un militant socialiste de toujours, qui fut journaliste au « Peuple », à « la Wallonie », au « Matin », au « Journal du Mardi », à l’éphémère hebdomadaire « l’Eglantine » et auteur de nombreuses chroniques. Il vient de publier un livre où il analyse un siècle d’histoire à travers l’impérialisme. Il n’écrit pas comme Lénine qu’il s’agit du stade suprême du capitalisme (1) mais il pense qu’il est fondamentalement lié au capitalisme dans sa course folle vers de plus en plus de profit.

 

Son ouvrage comprend trois parties : la première intitulée « 1914 : le naufrage de l’Europe et du Socialisme part des origines de la Première guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit d’une analyse critique de l’histoire d’un siècle. La seconde « Dans les tourmentes de l’impossible neutralité » passe en détail cinquante épisodes qui ont marqué l’histoire de la Belgique dans le monde et du socialisme en ce pays. Le troisième volet « III et maintenant ? » tire les conclusions. Le livre s’achève par un lexique « iconoclaste à l’usage d’économistes atterrés ».

 

Nous faisons ici une longue recension la première partie, parce qu’elle tire en 189 pages les leçons sur chaque épisode important de l’histoire mouvementée de 1914 à 2014 et de l’évolution chaotique du socialisme et de la gauche. Et ces 189 pages sont déjà un résumé ! Ce qui rend leur lecture aisée et passionnante. Il est nécessaire en effet que le lecteur puisse s’imprégner de ce texte qui est un ouvrage de référence pour tout qui s’intéresse à l’histoire de la gauche et à l’histoire en général et qui souhaite tirer les leçons des transformations profondes que nous vivons.

 

Pierre Verhas

(Les intertitres sont d’Uranopole)

 

 

Robert n’analyse pas les contradictions du capitalisme, mais celles de la social-démocratie. Avant la Révolution russe, les partis socialistes s’appelaient « sociaux démocrates » comme en Allemagne et en Russie. En Belgique, le nom était Parti Ouvrier Belge. Le qualificatif « socialiste » était rarement utilisé sauf pour la IIe Internationale.

 

Le naufrage de la IIe Internationale

 

Cette IIe Internationale qui s’effondra avec l’assassinat de Jaurès étant incapable d’assurer la volonté de paix de la classe ouvrière mondiale contre les impérialismes et les nationalismes exacerbés en ce début d’été 1914.

 

Et pour Falony, c’est l’effondrement de cette IIe Internationale en août 1914 qui marqua la fin de l’Europe et la fin du Socialisme. « Un siècle plus tard, ce naufrage de l’Internationale nous interpelle toujours autant. La question de fond reste si importante que la gauche socialiste d’esprit critique doit lui apporter une réponse de fond, une réponse actuelle. » La problématique fut l’incompréhension de la puissance du fait national.

 

Une opposition à la guerre se dessina dès fin 1914 au sein du SPD en Allemagne grâce à l’action courageuse « guerre à la guerre » de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Les socialistes des pays neutres comme les Suisses et aussi les Italiens qui n’étaient pas encore engagés dans la guerre tentèrent de réunir le Bureau de la défunte Internationale Socialiste qui s’était réfugié en Hollande et dont le secrétaire était le Belge Camille Huysmans qui ne donna aucune suite. Au terme d’hésitations et de tergiversations diverses, à l’initiative des Suisses et des Italiens et avec les bolchéviks russes, une conférence se tint à Zimmerwald en Suisse. Elle sonna le réveil de l’internationalisme. Une autre conférence eut lieu en avril 1916 à Kienthal.

 

Il était convenu de jeter les bases d’un nouvel internationalisme, mais il surgit une division entre les « pacifistes » et une minorité dirigée par Lénine qui veut tirer parti de la « guerre impérialiste » pour déclencher la révolution prolétarienne.

 

L’horreur de la guerre et Rosa Luxemburg

 

La guerre s’enlise dans l’horreur. En Russie, tous les éléments sont réunis pour déclencher la Révolution. Pour Robert Falony, la deuxième Révolution russe est « une conséquence de la guerre et de la défaite, elle aurait été impossible sans ce désastre. » Et il conclut : « Donc : assumons la Révolution d’Octobre en tant qu’instant de l’histoire. Un instant unique qui ne s’est reproduit nulle part et que des générations ont proposé abusivement comme modèle universel. »

 

Et c’est la social-démocratie au pouvoir dans une Allemagne exsangue avec à sa tête le droitier Noske qui est en collusion avec l’aristocratie et les militaristes allemands. Il fait appel aux corps francs contre les spartakistes. « Rosa Luxembourg est hostile à un coup de force minoritaire, mais elle refuse de se séparer du mouvement de masse : ainsi est né dans la douleur et la confusion le parti communiste. »

 

Après les combats de Berlin, la révolution est vaincue. Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont assassinés par les militaristes le 15 janvier 1919. Robert Falony analyse ensuite les polémiques qui opposèrent Lénine à Rosa Luxembourg pour laquelle il ne cache pas son admiration. En effet, Rosa Luxembourg est opposée à un parti dirigé par des révolutionnaires professionnels et après la révolution russe, elle refuse de séparer le pouvoir révolutionnaire de la démocratie. Débat qui ne concerne pas seulement les partis communistes mais l’ensemble des partis sociaux-démocrates en Europe. Elle n’aura pas connu Kronstadt. Mais elle l’avait prédit. C’est ainsi que la 4e Internationale (trotskiste) parle des « erreurs de Rosa Luxembourg ».

 

Rosa Luxemburg : pour Robert Falony, une référence du socialisme

Rosa Luxemburg : pour Robert Falony, une référence du socialisme

 

Ensuite, pour répondre aux staliniens et à ceux qui confondent dictature du prolétariat avec bureaucratie, Robert Falony réplique : « De même qu’en démocratie bourgeoise la classe possédante exerce dans le domaine économique et financier une dictature de fait, de même la « dictature du prolétariat » pourrait être simplement le contrôle par le plus grand nombre des moyens de production, de distribution et d’échange, c’est-à-dire la démocratie économique sans préjudice de la démocratie formelle. »

 

L’entre deux guerres

 

Ensuite, l’auteur brosse le tableau de ce que nous appelons aujourd’hui l’entre deux guerres : la scission de l’Internationale, la naissance du fascisme, la crise de 1929, les aberrations du stalinisme avec les procès de Moscou, la mort de la république de Weimar avec la prise de pouvoir de Hitler, la France des années trente.

 

En ce qui concerne le courant pacifiste qui était assez puissant à gauche dans les années trente, Robert Falony écrit : « … nombreux sont aussi les pacifistes, justement horrifiés par l’abominable guerre de 14-18 – « Plus jamais ça ! » – qui s’engagent aussi sur une fausse voie : ils ne comprennent pas la vraie nature du régime nazi, que l’Allemagne de 1936 n’est plus celle de 1914. Il n’y a plus de front antimilitariste possible au plan international si toute capacité d’en former un a été abolie. » Cette gauche là n’a pas contribué à sauver la paix !

 

Arrive la décennie 1930-1940, les « années trente ». Tout d’abord, la grande dépression de 1929 amena des gouvernements de droite en Belgique à appliquer une politique déflationniste. Des troubles graves éclatèrent en 1932 et le Parti Ouvrier Belge dans l’opposition adopta au Congrès de Noël 1933 le « Plan du Travail » d’Henri de Man. Ce plan qui comportait des éléments dirigistes eut un large succès populaire. En mars 1935, le P.O.B. rentra au gouvernement Van Zeeland avec de Man et Spaak. Il dévalua le franc de 28 % : « L’attachement de la plupart des dirigeants à l’étalon-or, cette « relique barbare », s’effaçait devant la dure nécessité ». Les élections de mai 1936 amenèrent le succès de l’extrême-droite avec les rexistes et les nationalistes flamands du VNV. En juin 1936, il y eut une vague de grèves qui  en parallèle avec la situation française, aboutit à des accords sociaux similaires. « La justice sociale est en marche » titrait Le Peuple.

 

Robert Falony se penche en quelques lignes sur le cas du leader socialiste bruxellois Paul- Henri Spaak qui devint Premier ministre et ministre des Affaires étrangères en mai 1938 (2). Il se fit « le héraut d’une politique étrangère dite « neutraliste », adossée sur le roi Léopold III. C’était là une position que le précédent d’août 1914 rendait totalement illusoire. N’y avait-il que cela ? » En réalité, c’était la position des classes dominantes qui souhaitaient composer avec la « nouvelle Allemagne ».

 

Paul-Henri Spaak (à gauche) avec Paul van Zeeland en 1937. Spaak avait un art consommé de l'opportunisme et du reniement.

Paul-Henri Spaak (à gauche) avec Paul van Zeeland en 1937. Spaak avait un art consommé de l'opportunisme et du reniement.

 

1936, ce fut aussi la guerre d’Espagne. « La guerre civile en Espagne a commencé bien avant juillet 1936 ! ». La lutte des classes y était intense et la monarchie renversée en 1931 donna naissance à une seconde République faible et haïe par la bourgeoisie, l’église et l’aristocratie. La gauche était divisée. Il y avait lutte entre les anarchistes et les socialistes et les socialistes eux-mêmes étaient divisés. Les élections de 1936 qui amenèrent le Front populaire mirent les anarchistes de côté. « Ce qui a été dit (…) de l’Italie de 1920-1922 est encore plus vrai pour l’Espagne d’alors : un mouvement révolutionnaire divisé et qui tourne en rond est perdu. »

 

Cela annonça le coup d’Etat de Franco du 18 juillet 1936. La guerre civile s’acheva avec la chute de la République en 1939. La guerre d’Espagne avait été le banc d’essai de la Seconde guerre mondiale.

 

Dès lors, la voie était tracée pour Hitler. Après avoir absorbé l’Autriche, il y eut Munich en 1938. La Bohème et la Moravie tombent entre les mains de l’Allemagne et la proie suivante fut la Pologne. Pendant ce temps-là, le militarisme japonais dès 1927, imposa une politique d’expansion territoriale, mit la main sur la Mandchourie en 1931. Shanghai fut bombardé en 1937 et les Japonais envahirent la Chine.

 

La guerre à nouveau

 

Vint ensuite en 1939, le Pacte germano-soviétique. Robert Falony estime qu’il s’agit d’un pacte de non-agression. Il écrit : « … si Staline pouvait tirer une conclusion de l’affaire de Munich, c’est bien que la pusillanimité de Londres et de Paris rendait improbable une alliance sérieuse avec lui face à la montée du nazisme. » S’il n’y avait eu la Pologne comme état tampon, la classe dirigeante franco-britannique n’aurait pas vu d’un mauvais œil une attaque de l’Allemagne contre la Russie soviétique.

 

Ce pacte jeta le trouble sur les partis communistes occidentaux, Moscou prétextant qu’il lui faisait gagner du temps et de l’espace. Argument dramatiquement démenti par l’attaque allemande du 22 juin 1941 qui surprit Staline. Et l’Armée rouge n’était pas prête à encaisser ce choc.

 

Signature du Pacte germano-soviétique, fruit de la pusallinimité occidentale et de la duplicité de Staline : de gauche à droite au premier rang : Von Ribbentrop, Staline, Molotov

Signature du Pacte germano-soviétique, fruit de la pusallinimité occidentale et de la duplicité de Staline : de gauche à droite au premier rang : Von Ribbentrop, Staline, Molotov

 

La débâcle de 1940, la résistance héroïque des Britanniques, la guerre en mer, la neutralité de l’Amérique et enfin, l’entrée de l’Amérique en guerre suite à l’incroyable attaque de Pearl Harbour. « Il y a un mystère Pearl Harbour » pour Robert Falony, tout comme lors du 11 septembre 2001.

 

Lorsqu’à Casablanca en janvier 1943, Roosevelt et Churchill exigèrent la reddition inconditionnelle de l’Allemagne, ce fut une « formulation de type nationaliste » selon Robert Falony. Cela n’a pas facilité les complots contre Hitler. « C’est la liquidation du régime nazi qu’il fallait exiger explicitement, la restauration de la démocratie et des libertés publiques en Allemagne. »

 

De même, le débarquement des forces alliées en 1944 et les sacrifices consentis ont « motivé pour des générations un devoir de reconnaissance éternelle envers les Etats-Unis. Oui, mais (…) ces hommes sont tombés « pour notre liberté » et pour les intérêts de l’empire américain. Ils sont tombés parce que Hitler, pur produit de la crise de 1929, n’a pas été arrêté à temps. Et nous devons au moins nous souvenir des millions de soldats russes tués en affrontant la Wehrmacht, victimes, eux, des « erreurs » de Staline. »

 

Le triomphe de la barbarie

 

La fin de la guerre amène à une réflexion fondamentale sur le triomphe de la barbarie comme l’écrit Falony. L’inventaire des atrocités est terrible, mais l’auteur insiste sur le fait que si ces tueries touchèrent l’Europe de l’Ouest, elles furent bien pires en Pologne, en Russie ou dans les Balkans. Et il y a bien sûr l’horreur des camps de concentration. Robert Falony ajoute : « … il y a dans le génocide subi par les Juifs quelque-chose d’unique dans l’histoire : pas seulement par le nombre de victimes (…) mais surtout parce que l’organisation scientifique de ce génocide a été le fait d’un Etat moderne, d’une nation industrialisée et cultivée, l’Allemagne. » La Turquie du génocide Arménien de 1915 n’était pas un Etat moderne, mais les deux génocides eurent lieu pendant une guerre.

 

Vue du camp d'Auschwitz-Birkenau, symbole de la barbarie (photographie Pierre Verhas)

Vue du camp d'Auschwitz-Birkenau, symbole de la barbarie (photographie Pierre Verhas)

 

Et Falony réfute la théorie comme quoi « Tout a été perçu comme s’il y avait une distance infranchissable entre les violences de la « Nuit de cristal », du racisme ordinaire, et les fours crématoires. Or, cette distance n’existait pas. Lorsqu’on s’engage dans la voie de la discrimination ethnique, le chemin risque d’être sans bornes. Le pogrome est l’ancêtre du four crématoire. »

 

« Après Auschwitz et Dresde, la barbarie avait encore une dernière cime à atteindre : Hiroshima et Nagasaki. » La bombe atomique a profondément changé la stratégie et les rapports de forces entre grandes puissances. Robert Falony se penche d’abord sur les origines du projet « Manhattan » d’élaboration de la bombe avec, notamment, l’exploitation de l’Uranium du Congo belge.

 

Les deux blocs et la guerre froide

 

La fin de la guerre engendra l’ONU et ce que l’auteur appelle le « Conseil d’insécurité ». Robert Falony pense que la faiblesse innée de cette organisation est due à deux principes contradictoires dans sa Charte : d’une part, une aspiration démocratique universelle et d’autre part, le respect de la souveraineté des Etats. L’Assemblée générale sert de tribune et le Conseil de sécurité est une « caverne de brigands », champ clos des rivalités impérialistes.

 

Cela n’a pas empêché la guerre froide. Tout d’abord, une rupture idéologique entre l’Est et l’Ouest. Les partis communistes occidentaux ont été chassés des gouvernements en 1946 et en 1947, ce qui provoqua une nouvelle division de la gauche. On en était revenu aux années vingt ! Il y eut la frénésie Maccarthyste aux USA et aussi de nombreux foyers de tensions, mais sans guerre, dès 1948. En 1949, c’est la fondation de l’OTAN. Cette nouvelle alliance clairement au service des intérêts américains fut ressentie par Moscou comme une tentative d’encerclement qui répliqua par le Pacte de Varsovie.

 

Une vraie guerre éclata en Corée en juin 1950 suite à l’invasion de la Corée du Sud sans doute avalisée par Staline. Les Américains réagirent sous le drapeau de l’ONU avec la participation d’armées alliées dont un bataillon belge. Cela aboutit à un statu quo entre les deux Corées. En attendant, les Soviétiques avaient mis au point leur propre bombe nucléaire. L’équilibre de la terreur était atteint.

 

La bombe d'Hiroshima engendra l'ère de l'équilibre de la terreur.

La bombe d'Hiroshima engendra l'ère de l'équilibre de la terreur.

 

Suit le réarmement allemand, l’échec de la CED (Communauté européenne de défense), l’entrée de l’Allemagne de l’Ouest dans l’OTAN. Tout cela s’achève par la crise des missiles de Cuba en 1962 et qui fut la dernière de cette intensité.

 

La décolonisation : une dramatique occasion manquée

 

Entre temps, la décolonisation débuta dès 1948 par la partition des Indes britanniques. Les guerres d’Indochine et d’Algérie avec notamment le gouvernement socialiste de Guy Mollet qui intensifia la guerre. « Il reste une figure des moins glorieuses de la social-démocratie d’après-guerre » (3). La guerre d’Algérie emporta la Quatrième république. Il n’empêche que la gauche française et la gauche belge se sont engagées à fond pour l’indépendance de l’Algérie. Néanmoins, la leçon à tirer est : « lorsqu’un peuple est acculé à la violence, celle-ci finit par régir les rapports entre colonisés et colonisateurs, mais entre colonisés eux-mêmes. » Et on va retrouver « cette culture de la violence » en Asie et en Asie du Sud-Est.

 

Falony se penche bien entendu sur la décolonisation du Congo. « La crise congolaise de 1960-1961, quant à elle, devait beaucoup à l’impréparation de l’immense colonie belge à son indépendance. La bourgeoisie belge somnolente face à l’évolution du monde et totalement surprise par l’émeute de Léopoldville de janvier 1959, fut acculée à concéder une indépendance nominale dont la date fut fixée au 30 juin 1960. » La Société générale et l’Union minière jouèrent sur les divisions au sein de la population congolaise et le seul homme politique qui avait une vision politique d’un Congo unitaire, Patrice Lumumba, fut assassiné dans des conditions atroces au Katanga. Sa liquidation fut préparée à Bruxelles et à Washington.

 

La sécession du Katanga fut quand-même vaincue et le principe des frontières intangibles en Afrique fut définitivement fixé, ce qui n’empêcha pas les guerres et les conflits internes.

 

Deux camps et les « trente glorieuses »

 

Mais le monde est lui aussi figé en deux camps. Cependant pas pour longtemps. Dans le « camp socialiste », il y eut l’affaire de Yougoslavie et plus tard, le schisme sino-soviétique. Et une troisième force survint : les non-alignés à la conférence de Bandoeng en 1955. Mais le neutralisme n’eut guère de succès. En Europe, une partie de la gauche, qui rejetait l’atlantisme ne fut pas tentée par le non-alignement, à l’exception d’une partie des travaillistes anglais.

 

En Belgique, la gauche critique à l’égard de l’atlantisme ne se rallia pas au non-alignement. Elle était plus préoccupée par les risques causés par l’arme nucléaire et la course aux armements. C’est ainsi qu’elle organisa les Marches antiatomiques dans les années 1960 et en 1981 le grand mouvement contre les Euromissiles.

 

Sur le plan économique et social, ce furent les « trente glorieuses » avec un pétrole bon marché, une industrie connaissant un développement technologique inégalé, la consommation encouragée par le crédit. Cela aveugla le mouvement ouvrier européen – à l’exception de l’aile gauche syndicale – qui ne vit que le partage d’un gâteau qui ne cessait de croître. Mais le système monétaire commençait à donner des signes de déséquilibre et en 1973, la guerre israélo-arabe provoqua le quadruplement du prix du pétrole. Une récession généralisée eut lieu en 1974 – 1975, accompagnée d’une inflation sans égale depuis la fin de la guerre.

 

Cette période eut l’avantage d’ouvrir les yeux surtout après la décision de Nixon de sortir le dollar du système de Bretton Woods en 1971. S’en suivit une crise monétaire qui n’est toujours pas terminée. En 1980, Reagan et Thatcher lancent la dérégulation néolibérale. Tout cela aboutit à la crise financière de 2008 dont nous subissons les conséquences, sans doute pour longtemps encore.

 

De grands organismes comme le FMI, la Banque mondiale instaurent un « néo-colonialisme subtil » dans le Tiers-monde.

 

Les pâles « lueurs révolutionnaires »

 

Mais des « lueurs révolutionnaires » s’allumèrent un peu partout. Robert Falony analyse les différents mouvements révolutionnaires de la fin des années 1960 et de la décennie 1970. En 1974, la révolution des œillets renverse le régime de Caetano, successeur de Salazar, mais généra une social-démocratie droitière. Mai 68 en France fut aussi un échec « hormis dans le domaine des mœurs ». Le parti communiste et la CGT encadrèrent la classe ouvrière sans aucune intention révolutionnaire. Dans l’autre bloc, le printemps de Prague en Tchécoslovaquie fut écrasé par Brejnev « parce que cette tentative n’avait plus rien à voir avec un « modèle » conforme aux intérêts de la bureaucratie dirigeante. » Ensuite, dans les années septante, de petites fractions de la gauche sombrent dans le terrorisme. Robert Falony fustige cet aventurisme sanglant et suicidaire. Sur l’autre continent, le mouvement hippie issu de la révolte des étudiants de Berkeley contre la guerre du Vietnam aboutit à l’impasse, parce qu’il est impossible de s’évader de la société réelle (4).

La révolution des oeillets enterra ses espoirs dans une social-démocratie molle et incapable de répondre aux aspirations du peuple Portugais.

La révolution des oeillets enterra ses espoirs dans une social-démocratie molle et incapable de répondre aux aspirations du peuple Portugais.

 

Le capitalisme fou

 

L’Union Soviétique s’effondre. Gorbatchev a échoué dans son entreprise de réforme et son successeur Eltsine amène l’ancienne Nomenklatura au capitalisme. Elle devient l’oligarchie en pillant ce qu’il reste de la Russie. La Chine de son côté choisit la voie de l’économie de marché et la bureaucratie chinoise a dépassé la soviétique en corruption et opulence.

 

L’Europe de son côté ne parvient pas à se construire. C’est le triomphe de la non-Europe. Il est impossible d’élaborer une Europe sociale. L’Unice (le patronat européen) s’oppose farouchement à un système européen de conventions collectives pour améliorer la situation des pays à bas salaires. Même la démocratie est en déclin en Europe avec la France et son régime de monarchie élective et l’Italie avec son pouvoir fragile et souvent corrompu.

 

Pendant ce temps là, le capitalisme devient fou. L’école de Chicago impose ses dogmes dans tout le monde occidental. Les faillites se multiplient et atteignent leur paroxysme avec la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008. Robert Falony attire l’attention sur la montée en puissance de l’économie souterraine et mafieuse.

 

Le déclin de la social-démocratie

 

Quant à la social-démocratie, la chute de l’empire soviétique la laissa seule avec elle-même. Elle a raté l’occasion de marquer l’histoire, bien qu’elle ait fait partie, voire dirigé la plupart des gouvernements de l’Union européenne. Robert Falony fait ce constat amer : « A défaut de faire barrage à la vague néo-libérale, de mettre en cause la libre circulation des capitaux, ces partis auraient pu au moins donner une impulsion nouvelle à la construction nouvelle, dans un sens fédéraliste. Il n’en fut rien, ils en restèrent à la primauté du « fait national ». Et que dire d’une Internationale socialiste qui accueillait en son sein quelques dictateurs hors d’Europe, comme le Tunisien Ben Ali ? » Aujourd’hui, les partis sociaux-démocrates n’ont pratiquement plus de militants, ils ont des technocrates. Elle ne pense plus, elle ne réagit plus. « Même la crise financière de 2008 l’a laissée relativement impavide. »

 

On n’est plus au temps de Karl Marx.

 

Le tableau est certes noir. On ne peut guère être optimiste, mais Robert Falony, fort de son expérience, de son immense culture et de son bon sens ne jette pas pour autant l’éponge. Il est convaincu que le capitalisme est arrivé à un point où il ne peut plus résoudre ses contradictions. Selon lui, les économistes alternatifs, comme les « économistes atterrés », doivent franchir un pas supplémentaire : se tourner vers une économie dirigée.

 

L’économie au service de l’homme, en quelque sorte.

 

Pierre Verhas

Robert Falony : 1914 – 2014 la véritable histoire du siècle en Belgique et dans le monde, un ouvrage de référence

Robert Falony 1914-2014 La véritable histoire du siècle en Belgique et dans le monde

Editions Jourdan, Paris, 2014 (www.editionsjourdan.fr)

ISBN : 978-2-87466-360-4

Prix (France) : 18,90 Euros

 

Notes

 

(1) Il y eut deux éditions de l’ouvrage de Lénine intitulé : « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », l’une parue en 1913 et l’autre après la seconde révolution russe fin 1917. Il est intéressant d’en analyser les différences !

 

(2) Paul-Henri Spaak représente le type même de l’homme politique social-démocrate occidental qui pratiqua la collaboration de classe en s’alignant sur la droite libérale et sur l’atlantisme le plus dur, alors qu’il avait été auparavant neutraliste et même partisan du « socialisme national » de Henri de Man. À la fin de sa vie, il a trahi son engagement au Parti socialiste en rejoignant son adversaire politique de l’époque, le FDF, parti francophone bruxellois qui fut fondé en opposition aux lois dites linguistiques de 1963 dont le même Spaak fut un des promoteurs comme Vice-Premier ministre du gouvernement Lefèvre-Spaak. Le PS à Bruxelles ne s’est jamais totalement remis de cette trahison.

 

(3) On compare souvent François Hollande à Guy Mollet qui ont pas mal de points communs. Une politique belliciste à l’extérieur et une politique libérale à l’intérieur.

 

(4) Ajoutons qu’une partie de ce mouvement dont une des leaders fut Ayn Rand prôna la pensée « libertarienne » : un capitalisme sans règles, une sexualité libre, le commerce libre de la drogue, bref la liberté totale économique et de mœurs. C’est un des courants du néolibéralisme actuel. De même, certains leaders « soixante-huitards » français sont passés du maoïsme ou du trotskisme, ou encore du situationnisme au néolibéralisme le plus pur et dur. D’une démarche totalitaire à l’autre, en somme.

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Published by pierre verhas
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