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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 20:16

Chapitre II : le ghetto colonialiste

 

Quand on entend les Israéliens parler de leurs voisins, ils disent « les Arabes ». Le vocable « Palestinien » pour eux semble maudit, ou bien n’existe pas. Ils pratiquent en quelque sorte la « novlangue » d’Orwell. En effet, pour bon nombre d’entre eux, les Palestiniens sont un non-peuple et chaque Arabe palestinien est un terroriste en puissance.

 

Certes, le terrorisme aveugle a émaillé l’histoire de l’Etat d’Israël et ce ne fut certainement pas la bonne stratégie pour la Résistance palestinienne. Et tout cela fut accompagné d’une propagande aussi haineuse qu’imbécile proclamant la volonté de « jeter les Juifs à la mer ». Ces attentats ne firent qu’accroître les tensions et renforcer les factions les plus extrémistes des deux camps.

 

À chaque attentat palestinien répondirent systématiquement des représailles disproportionnées dont l’objectif réel n’était pas d’éradiquer le terrorisme, mais d’affaiblir le peuple palestinien pour le rendre politiquement inopérant. On l’a vu récemment à deux reprises à Gaza lors des « opérations » dites « plomb endurci » fin décembre 2008 et « bordure protectrice » au mois d’août 2014.

 

Pourtant, il existe de rares voix israéliennes pour mettre en garde sur cette politique à terme suicidaire. Ainsi, l’historien Schlomo Sand, très controversé dans les milieux sionistes, déclare : « Comme Israélien et comme être humain, je n'aime pas les roquettes. Mais comme Israélien et historien, je n'oublie pas que ceux qui les lancent sont les enfants et petits-enfants de ceux qui ont été chassés de Jaffa et d'Ashkelon en 1948. Ce peuple de réfugiés, moi, Shlomo Sand, je vis sur la terre qui était la sienne. Je ne dis pas que je peux leur rendre cette terre. Mais que chaque offre de paix doit partir de ce constat. Quiconque oublie cela n'arrivera jamais à offrir une paix juste aux Palestiniens. »

 

C’est là l’ambigüité : le retour des réfugiés de 1948 signifierait la fin de l’Etat d’Israël, en revanche le refus de reconnaître la réalité de leur sort ne permettra jamais d’aboutir à une réelle solution négociée.

 

Et c’est sans doute là la véritable raison de l’installation des colonies en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Créer un fait accompli irréversible où à terme, Jérusalem Est et la Cisjordanie seraient annexées à Israël, la population palestinienne étant sous tutelle dans de véritables « bantoustans ».

 

Il y a différentes catégories de colonies : les colonies d’habitation qui sont essentiellement de nouveaux quartiers construits sur le territoire de la Cisjordanie autour de la partie orientale de Jérusalem, les colonies agricoles – plus rares – qui confisquent aux Palestiniens les terres les plus fertiles et les colonies religieuses du Goush Emounim, le bloc de la foi, qui est un très puissant groupe de pression en Israël. Hébron en est l’exemple.

 

La chape de plomb de l’occupation

 

En entrant dans Hébron, on sent immédiatement le poids de l’occupation. L’ambiance y est lourde, inquiétante. Même si on voit très peu de monde, on prend tout de suite conscience qu’un affrontement peut se déclencher d’un moment à l’autre.

Cette place à l'entrée d'Hébron fut la place du marché. C'était un centre important d'animation pour les Hébronites. Suite à la 2e Intifada, les autorités militaires israéliennes y ont interdit toute activité. C'était un lieu vivant qui a été anesthésié.

Cette place à l'entrée d'Hébron fut la place du marché. C'était un centre important d'animation pour les Hébronites. Suite à la 2e Intifada, les autorités militaires israéliennes y ont interdit toute activité. C'était un lieu vivant qui a été anesthésié.

L'immeuble à l'avant-plan était occupé par des familles palestiniennes. Il est vide aujourd'hui et les grillages des fenêtres ont été soudés pour que personne ne puisse plus y pénétrer.

L'immeuble à l'avant-plan était occupé par des familles palestiniennes. Il est vide aujourd'hui et les grillages des fenêtres ont été soudés pour que personne ne puisse plus y pénétrer.

L'immeuble à la façade duquel sont accrochés des pavillons et des drapeaux israéliens est occupé par des colons israéliens qui font le guet et n'hésitent pas à tirer s'ils considèrent des mouvements comme suspects.

L'immeuble à la façade duquel sont accrochés des pavillons et des drapeaux israéliens est occupé par des colons israéliens qui font le guet et n'hésitent pas à tirer s'ils considèrent des mouvements comme suspects.

En passant devant l'immeuble occupé par des colons, on pénètre dans ce que les Palestiniens appellent la rue des Martyrs depuis le massacre de 29 Palestiniens dans la mosquée d'Ibrahim par un colon juif. C'est la rue principale de Hébron. Des patrouilles israéliennes y passent en permanence.

En passant devant l'immeuble occupé par des colons, on pénètre dans ce que les Palestiniens appellent la rue des Martyrs depuis le massacre de 29 Palestiniens dans la mosquée d'Ibrahim par un colon juif. C'est la rue principale de Hébron. Des patrouilles israéliennes y passent en permanence.

Hébron a le malheur d’abriter le caveau des Patriarches avec la tombe d’Abraham. Une mosquée a été construite sur ce lieu saint pour les trois religions monothéistes. Auparavant, les adeptes de ces trois religions étaient libres de venir y prier. Depuis, se sont installées à Hébron quatre colonies juives composées en tout de 500 membres tous religieux intégristes. Ils se sont appropriés la moitié de la mosquée des Patriarches suite au massacre de 29 Palestiniens perpétré dans cette mosquée par un colon  et l’ont transformée en synagogue. En réaction, les musulmans ont interdit à tout non musulman de pénétrer dans la mosquée.

Vue de la mosquée des Patriarches qui a été divisée en deux par les colons. En dessous du minaret, la partie musulmane. La partie "synagogue" se trouve à l'intérieur du bâtiment à droite

Vue de la mosquée des Patriarches qui a été divisée en deux par les colons. En dessous du minaret, la partie musulmane. La partie "synagogue" se trouve à l'intérieur du bâtiment à droite

Observons que les religieux juifs de Jérusalem appliquent la même stratégie à l’Esplanade des mosquées : ils souhaitent y construire une synagogue pour pouvoir y prier confisquant ainsi une partie de cet espace aux musulmans. C’est d’ailleurs la raison des heurts sanglants qui ont actuellement lieu à Jérusalem.

Vue du Dôme du Rocher sur l'Esplanade des mosquées à Jérusalem où les religieux juifs veulent construire une synagogue pour pouvoir y prier.

Vue du Dôme du Rocher sur l'Esplanade des mosquées à Jérusalem où les religieux juifs veulent construire une synagogue pour pouvoir y prier.

On voudrait déclencher une guerre de religions, on ne procéderait pas autrement !

 

Nous avons vécu un incident assez significatif. Nous montions vers l’esplanade de la mosquée des Patriarches lorsqu’un soldat israélien nous a intimé l’ordre de redescendre, sans aucun motif. Nous avons très vite compris qu’il fallait obtempérer. Ici la force règne en maître. Un gradé a rappelé brusquement à l’ordre un soldat qui devisait avec quelques membres du groupe. Une fois redescendus, les soldats ont placé des barrières et un véhicule blindé est venu stationner devant ce « barrage ».

La mosquée des Patriarches - à droite se trouve la synagogue qui a été édifiée dans la mosquée. L'accès a été barré par les militaires.

La mosquée des Patriarches - à droite se trouve la synagogue qui a été édifiée dans la mosquée. L'accès a été barré par les militaires.

Et pour bien nous faire comprendre, un véhicule blindé prend position devant la rampe d'accès à la mosquée. Les Israéliens aiment bien jouer à la gueguerre. Si ce n'était que ça !

Et pour bien nous faire comprendre, un véhicule blindé prend position devant la rampe d'accès à la mosquée. Les Israéliens aiment bien jouer à la gueguerre. Si ce n'était que ça !

Rien de bien sérieux, mais une ambiance lourde et une tension permanente.

 

À Hébron, les colonies sont protégées par 1.500 soldats de Tsahal. En outre, ces unités sont composées de soldats et d’officiers qui sont eux-mêmes issus de colonies. Dès lors, la répression à l’égard des habitants palestiniens y est spécialement dure.

 

Ainsi, la vie économique est volontairement sabotée. Ainsi, plus de 1.800 boutiques de commerçants palestiniens de la Vieille ville de Hébron ont été fermées après la deuxième Intifada. Les volets de ces magasins sont soudés de sorte que leurs propriétaires n’y ont plus accès. D’autres boutiques sont fermées pour des raisons économiques, l’économie locale étant gravement entravée par ces mesures coercitives.

Bien des boutiques sont fermées pour des raisons économiques tant la vie est difficile et la misère croissante à cause de l'occupation.

Bien des boutiques sont fermées pour des raisons économiques tant la vie est difficile et la misère croissante à cause de l'occupation.

Même la vie scolaire y est perturbée. Pour se rendre à l’école, les enfants de la Vieille ville doivent passer par un check point qui est parfois fermé par les Israéliens. Ainsi, en 2013, suite à ces fermetures, 67 jours scolaires ont été perdus pour chaque élève.

Une école de fille à Hébron financée par l'Autorité palestinienne qui fait un maximum d'efforts pour assurer une scolarité digne de ce nom en dépit de l'occupation.

Une école de fille à Hébron financée par l'Autorité palestinienne qui fait un maximum d'efforts pour assurer une scolarité digne de ce nom en dépit de l'occupation.

Ces jeunes filles nous saluent en rejoignant leurs classes sous le regard de Yasser Arafat. Des filles comme toutes les filles du monde souriant à la vie malgré la chape de plomb de l'occupation.

Ces jeunes filles nous saluent en rejoignant leurs classes sous le regard de Yasser Arafat. Des filles comme toutes les filles du monde souriant à la vie malgré la chape de plomb de l'occupation.

S’il n’y avait le contrôle familial, les jeunes traîneraient dans la rue à essayer de vendre des babioles aux touristes ou à effectuer des rapines. Très vite, ils lanceraient des cailloux sur les véhicules militaires israéliens. Il suffit d’une étincelle !

 

Sammer Kokaly qui est un militant palestinien et qui est directeur d’une agence de voyages destinée à amener des touristes en Palestine afin de leur faire prendre conscience du sort de son pays nous a racontés qu’à l’âge de quinze ans, à la sortie de l’école, il a jeté une pierre sur un véhicule de patrouille israélien. Un geste de gamin mais aux sérieuses conséquences ! Les soldats lui ont tiré dessus. Il a reçu une balle en plastique dans la fesse droite et une autre au talon de sa chaussure droite qui n’a heureusement pas pénétré le pied. Le plastique de ces balles était en réalité composé de grenailles. Il est resté à l’hôpital quelques jours. Heureusement, la balle a été extraite de sa fesse, mais bien que non touché, il avait un hématome au pied droit qui l’a empêché de marcher pendant près de trois semaines.

Depuis le début de l'année 1997, le Protocole d'Hébron divise la ville de Hébron en deux zones : H1, sous contrôle palestinien recouvre l'essentiel de la ville, et H2 représente la bordure orientale de la cité (où vivent environ 30 000 Palestiniens) qui comprend une enclave de peuplement juif de 600 à 800 habitants près du centre-ville, sous contrôle israélien. Ici à gauche la frontière entre la zone H2 (drapeau israélien) et H1 (drapeau palestinien).

Depuis le début de l'année 1997, le Protocole d'Hébron divise la ville de Hébron en deux zones : H1, sous contrôle palestinien recouvre l'essentiel de la ville, et H2 représente la bordure orientale de la cité (où vivent environ 30 000 Palestiniens) qui comprend une enclave de peuplement juif de 600 à 800 habitants près du centre-ville, sous contrôle israélien. Ici à gauche la frontière entre la zone H2 (drapeau israélien) et H1 (drapeau palestinien).

Voilà donc cette ville de Hébron qui tente pourtant de se redresser, d’avoir une vie la plus normale possible, placée sous la tutelle des Israéliens les plus fanatiques qui refusent en définitive de donner aux habitants le statut d’êtres humains.

Dans la Vieille ville de Hébron

Dans la Vieille ville de Hébron

Cependant, tous ceux avec qui nous avons parlé sont unanimes. Ils s’accrochent. Ils restent. Des liens de solidarités se tissent entre eux quelles que soient leur religion ou leurs idées politiques. Et le plus frappant, nous n’avons jamais entendu un propos judéophobe. C’est fondamental. C’est la volonté de devenir un peuple libre, d’obtenir justice qui l’emporte sur la haine, surtout de la part des jeunes.

 

Ces jeunes Hébronites nous ont donné une fameuse leçon !

 

Une crise du logement

 

Comme dans la plupart des villes européennes, il y a une crise du logement en Israël. Acheter aujourd’hui un bien à Tel Aviv ou à Jérusalem Ouest est hors de prix. Par contre, dans les colonies, le logement reste abordable. Aussi, pas mal d’Israéliens vont s’installer dans les colonies, non pas dans un but politique ou religieux, mais dans une optique purement économique, notamment autour de Jérusalem. Il y en a même qui ignorent qu’ils se trouvent dans une colonie !

 

Même des Arabes israéliens pour les mêmes raisons s’installent dans les colonies. Ainsi, ils disent avec leur humour particulier : « Nous colonisons les colonies ! ».

 

Nous avons rencontré l’Israélien, qui l’est devenu sans doute malgré lui, Michel Warchawski, journaliste, militant de la cause palestinienne

Michel Warschawski est ouvert à toutes les questions et ne manie pas la langue de bois !

Michel Warschawski est ouvert à toutes les questions et ne manie pas la langue de bois !

Voici ce qu’écrit Mona Chollet au sujet de Michel Warschawski : « Fils du grand rabbin de Strasbourg, élevé dans une famille qui considérait que « l’identification avec les opprimés, les faibles et les humiliés faisait partie de son identité juive », et où « le soutien à l’indépendance algérienne était aussi évident que l’interdiction d’allumer la lumière le samedi », Michel Warschawski est parti à l’âge de seize ans poursuivre des études talmudiques à Jérusalem. « Jérusalem, pas Israël, précise-t-il d’emblée. Car j’avais bien senti qu’en Israël il y avait le centre israélien et la périphérie juive. Le centre, c’était Tel-Aviv : une ville moderne, laïque, occidentale. » Cette ville l’intimide tant, lors de sa première visite, que son cousin, qui y est né, le sermonne : « Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n’es pas à Strasbourg. » Ce qui lui fait dire : « C’est à Tel-Aviv que j’ai entendu pour la première fois une remarque antisémite. »

 

Jérusalem, en revanche, lui apparaît comme « le négatif d’Israël, un microcosme de la diaspora, un ghetto juif à la frontière entre Israël et le monde arabe ». Au fond, affirme-t-il, les dirigeants travaillistes méprisent la Ville Sainte : « Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son marché oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu’ils haïssaient. Mais moi, c’est précisément ce que les pères fondateurs d’Israël méprisaient qui m’attirait dans cette ville. » Cette situation, cependant, ne durera pas : « Le 6 juin 1967, les parachutistes du colonel Mota Gour allaient mettre fin à cette spécificité.(...) La conquête de Jérusalem-Est allait aussi signifier la normalisation de Jérusalem, sa “naturalisation” israélienne. »

 

Et c’est cette « naturalisation » que Warschawski ne supporte pas. Aujourd’hui, les choses ont changé. La gauche israélienne est en pleine déliquescence. Elle avait créé un establishment ashkénaze – Juifs originaires d’Europe orientale et centrale – qui avait la main sur tout Israël, tandis que les Sépharades – Juifs méditerranéens et orientaux – formaient la classe ouvrière, le petit commerce, les laissés pour compte. Paradoxalement, c’est la droite qui les représentait. C’est l’arrivée massive de Juifs Soviétiques qui a bouleversé ce relatif équilibre. La société israélienne a vécu une véritable révolution qui a d’ailleurs modifié fondamentalement le projet sioniste.

 

Menahem Begin était le chef de la droite israélienne. Il avait été un des dirigeants de l’Irgoun, le groupe clandestin qui a commis des attentats terroristes contre les Britanniques avant 1948 et qui a été dissous par Ben Gourion lors de la proclamation de l’Etat d’Israël. Le groupe rival, la Haganah, l’a emporté et fut l’embryon de l’armée israélienne devenue la célèbre Tsahal. Mais il y a eu depuis une déchirure dans la société israélienne qui ne s’est jamais fermée.

 

Begin devint Premier ministre après la victoire du Likhoud aux élections de 1977. Il le resta jusqu’en 1983. C’est lui qui reçut Sadate et qui signa les accords de Camp David qui permirent la restitution du Sinaï à l’Egypte. Depuis lors, l’ennemi n’était plus les Etats arabes voisins d’Israël, à l’exception de la Syrie, mais les Palestiniens. La gauche israélienne ne s’est jamais remise de sa défaite de 1977, même si elle revint au pouvoir à plusieurs reprises.

 

En 1983, Begin démissionna suite à l’invasion du Liban décidée sans son accord par son ministre de la Défense, Ariel Sharon qui devint ainsi le maître du jeu en Israël

 

Des colonies avaient déjà été érigées en Cisjordanie dès 1967 et à Gaza, mais c’est à partir de Sharon que le mouvement prit de l’ampleur.

 

En effet, en novembre 1967, une colonie a été fondée au sud de Jérusalem : Kfar Etzion. Il s’agit de la reconstruction d’un kibboutz qui avait été pris par la Légion arabe en 1948 et que les Israéliens considéraient comme le symbole de leur défaite de Jérusalem, puisqu’ils n’avaient pas réussi à garder l’ensemble de la ville et de ses environs. En même temps, est appliqué le plan Allon – du nom du vice-premier ministre de l’époque, Ygal Allon – qui consistait à implanter des colonies dans des secteurs peu peuplés le long du Jourdain qui forme depuis la frontière avec la Jordanie. Cela s’inscrivit dans la stratégie politique du gouvernement israélien de l’époque : « disposer de frontières sûres ». Le Jourdain en est une. Mais l’idée qui n’a guère duré, était de ne pas s’implanter dans les territoires arabes de Cisjordanie.

Le plan Ygal Allon voulait constituer une zone militaire (en bleu) le long du Jourdain et joignant Jérusalem, le reste de la Cisjordanie (en vert) restant aux Arabes.

Le plan Ygal Allon voulait constituer une zone militaire (en bleu) le long du Jourdain et joignant Jérusalem, le reste de la Cisjordanie (en vert) restant aux Arabes.

C’est en 1977 que Menahem Begin étend la législation israélienne à la bande Gaza et à la Cisjordanie. Auparavant, le Goush Emounim fondé en 1974 avait construit des implantations sauvages en plusieurs endroits de Cisjordanie. Ainsi, l’influence des religieux commence à prendre de l’ampleur En mai 1977, il existe 31 colonies qui comprennent 4.400 habitants. Leur nombre ne cessera d’augmenter pour arriver en 1984 à 44.000 personnes.

 

En 1992, lorsque les travaillistes reviennent au pouvoir, Yitzhak Rabin annonce un gel des colonies qui ne se réalisera pas. Un an plus tard, en dépit des accords d’Oslo, la construction de colonies se poursuit.

 

Le gouvernement construit en Cisjordanie pour relier directement les colonies à Israël, des routes de contournement réservées aux seuls colons dont le nombre est passé à 170.000 en 1995.

 

Sous le premier ministère de Netanyahu en 1996, le gel des colonies est levé et en 1998, Ariel Sharon, alors ministre des Affaires étrangères engage les colons à s’installer au sommet des collines de Cisjordanie. En 1999, lorsqu’Ehud Barak arrive au pouvoir, il y avait 180.000 colons répartis en 123 colonies.

 

Le mouvement ne s’arrêtera pas. En 2008, on compte 475.400 colons israéliens pour la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Rappelons qu’il y a 7,3 millions d’Israéliens et 2,3 millions de Palestiniens vivant en Cisjordanie.

 

En 2010, les colonies en Cisjordanie occupaient 42 % du territoire dans 121 colonies avec en plus une centaine de colonies dites « sauvages » et enfin les 12 faubourgs annexés par la municipalité juive de Jérusalem.

 

Cette colonisation est loin d’être anarchique. Elle répond à un plan bien déterminé visant en définitive à enfermer les Palestiniens dans des « bantoustans » relevant de l’Autorité palestinienne, totalement dépendants des autorités militaires israéliennes.

 

Le jeu de Go

 

Le jeu de Go est ce jeu de stratégie chinois qui consiste à placer des pions pour encercler ceux de l’adversaire. Eh bien, comme le dit Michel Warschawski, c’est sur le principe de ce jeu que sont édifiées les colonies israéliennes qui conquièrent peu à peu l’ensemble de la Cisjordanie. Il nous l’a montré avec ces fameuses colonies de logements autour de Jérusalem.

Une colonie israélienne de logement non loin de Jérusalem située au sommet des collines longeant une des routes des colons. On remarquera les clôtures devant l'ensemble des bâtiments.

Une colonie israélienne de logement non loin de Jérusalem située au sommet des collines longeant une des routes des colons. On remarquera les clôtures devant l'ensemble des bâtiments.

La station d'essence en bas de la colonie, le long de la route qui joue le rôle du pion d'encerclement dans le jeu de Go.

La station d'essence en bas de la colonie, le long de la route qui joue le rôle du pion d'encerclement dans le jeu de Go.

L’association de défense des droits de l’homme B’Tselem a publié un rapport qui décrit les mécanismes par lesquels l'Etat a peu à peu étendu son contrôle en Cisjordanie: les principales méthodes sont la réquisition de certaines zones au nom des « besoins militaires », leur classement en « terres d'Etat » ou l'expropriation pour « besoins publics ». Cette politique de colonisation systématique a été officiellement encouragée par des incitations financières et des avantages accordés aux colons encouragés à franchir la ligne verte. La plupart des colonies profitent du statut de « zones de priorité nationale » qui leur donne droit à des aides au logement et à l'éducation.

 

Concernant les Palestiniens, par le système du jeu de Go, on implante sur la route une station d’essence ou un petit zoning industriel qui sert de point d’attraction pour les colonies qui se construisent sur les sommets encerclant ainsi les villages palestiniens. En outre, les routes des colons se trouvent toujours au-dessus des routes palestiniennes. De plus, les Palestiniens ne peuvent exporter directement leurs productions via Israël pour accéder au port de Haïfa. Ils sont contraints de transvaser les marchandises transportées par camion dans des camions immatriculés en Israël qui, seuls, peuvent entrer en territoire israélien. Cela retarde considérablement le transport et cela augmente substantiellement les coûts.

Ce bâtiment placé entre la route palestinienne et la route des colons est appelé le "dos à dos". En effet, les camions palestiniens y entrent en marche arrière et viennent se placer derrière d'autres camions à plaque israélienne orientés vers la route des colons. Les marchandises des camions palestiniens sont transvasées dans les camions immatriculés en Israël qui peuvent ainsi circuler dans le territoire de l'Etat hébreu jusqu'au port de Haïfa en cas d'exportation maritime. On se doute que ce système absurde entrave fortement l'économie palestinienne !

Ce bâtiment placé entre la route palestinienne et la route des colons est appelé le "dos à dos". En effet, les camions palestiniens y entrent en marche arrière et viennent se placer derrière d'autres camions à plaque israélienne orientés vers la route des colons. Les marchandises des camions palestiniens sont transvasées dans les camions immatriculés en Israël qui peuvent ainsi circuler dans le territoire de l'Etat hébreu jusqu'au port de Haïfa en cas d'exportation maritime. On se doute que ce système absurde entrave fortement l'économie palestinienne !

L’objectif final de tout cela est bien entendu d’annexer à Israël la Judée (partie Sud) et la Samarie (partie Nord) qui composent la Cisjordanie.

 

Comme il est impossible d’expulser les Palestiniens, les Israéliens leur rendent la vie impossible espérant qu’ils partiront d’eux-mêmes.

 

Cependant, les Palestiniens connaissent trop bien le sort fait aux réfugiés et tiennent à rester chez eux et à vivre de leurs terres. Des résistances ont lieu. En effet, avec l’aide d’associations de solidarité, des paysans palestiniens ont déposé des plaintes devant les tribunaux israéliens et dans plusieurs cas ont obtenu gain de cause devant l’ultime instance de recours : la Cour suprême israélienne. Ce ne sont que de petites victoires, mais elles pourraient à terme considérablement gêner la poursuite de la colonisation.

 

Il faut bien se rendre compte que ce système est illégal aussi bien sur le plan du droit national israélien ou jordanien que sur celui du droit international

 

• le droit de propriété, en prenant le contrôle de vastes étendues de terres de la Cisjordanie en faveur des colonies;

 

• le droit à l'égalité et d'une procédure régulière, en établissant des systèmes juridiques distincts, dans lesquels les droits de la personne sont basées sur son origine nationale, les colons étant soumis à un système juridique d'Israël, qui est basé sur les droits de l'homme et des valeurs démocratiques, tandis que les Palestiniens sont soumis le système juridique militaire, qui les prive systématiquement de leurs droits;

 

• le droit à un niveau de vie suffisant, étant donné que les règlements ont été intentionnellement fixés d'une manière qui empêche le développement urbain des communautés palestiniennes, et le contrôle par Israël des sources d'eau empêche le développement de l'agriculture palestinienne;

 

• le droit à la liberté de mouvement, au moyen des points de contrôle et autres obstacles aux déplacements des Palestiniens en Cisjordanie, qui sont destinées à protéger les colonies et les artères de la circulation des colons;

 

• le droit à l'autodétermination, en rompant la continuité territoriale palestinienne et la création de dizaines d'enclaves qui empêchent la création d'un Etat palestinien indépendant et viable.

 

Alors, que faire ? Y a-t-il un espoir pour les Palestiniens ? Verra-t-on un jour la paix entre les deux peuples ? Nul n’a aujourd’hui de réponses à ces questions.

 

Cependant, des espoirs existent si le chemin nouveau ne passe plus par les routes des colons conquérants.

 

Pierre Verhas

 

Prochain article : Chapitre III : Deux Etats ? Impossible !

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Published by pierre verhas
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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 21:12

En trois chapitres, voici la relation d’un voyage de conscientisation en Palestine, en la partie Cisjordanie et Jérusalem Est. Ce voyage s’est déroulé du 19 au 26 octobre 2014 et a été organisé par l’association S Académie, agence de voyages « seniors » dépendant de la Fédération des Mutualités Socialistes du Brabant. Notre coach, Madame Rebecca Lejeune, a admirablement réussi à nous faire prendre conscience de l’épouvantable réalité de la vie des Palestiniens dans les « territoires occupés » et, grâce à elle, nous avons pu rencontrer des Palestiniens et des Israéliens militants qui nous ont apporté beaucoup tant sur le plan humain que par leur connaissance du terrain et leur vécu.

 

Le premier chapitre est consacré au fameux Mur dit de « séparation » ou de « sécurité », en réalité de la honte. Le second chapitre qui paraîtra demain ou après-demain traitera des colonies israéliennes et de l’occupation militaire et le troisième chapitre évoquera les possibilités bien faibles, certes, d’entrevoir une solution à ce conflit quasi-séculaire.

 

Que le lecteur ne perçoive ici aucune hostilité à l’égard de quiconque.

 

Si les choses vues là bas nous ont profondément marqués, l’objectif de ces « papiers » est avant tout de faire partager notre ressenti et notre analyse étayée par les informations qui nous ont été apportées.

 

Bonne lecture,

 

Pierre Verhas

 

Chapitre I : le boa en béton armé

 

Israël est un fait. Qu’on le considère comme légitime ou non, il serait stupide de remettre cet Etat en question. Il a été reconnu en 1948 par l’ONU et – c’est le plus important – par les deux grandes puissances de l’époque : les Etats-Unis et l’Union Soviétique.

 

Cependant, si un fait est indéniable, il en est autrement d’un fait accompli. Et depuis la guerre des Six Jours de juin 1967, Israël n’a cessé de poser des faits accomplis.

 

L’occupation illégale de territoires, la colonisation de ceux-ci, le mur appelé « clôture de sécurité » ou « mur de séparation » sont des faits accomplis. Il faut le voir – et mieux encore – le traverser à un des rares points de passage d’Israël à la Palestine comme le check point situé au mur sur la route de Jérusalem (occupée par Israël ayant entre autres annexé la tombe de Rachel) à Bethléem (Palestine). C’est là qu’on peut réellement sentir cette oppression.

Le check point sur la route de Jérusalem à Bethléem. Un des seuls points où il est possible de traverser le mur. On remarquera que seules les voitures immatrivulées en Israël (plaques jaunes) sont autorisées à franchir le mur. En revanche, il est interdit aux Israéliens de franchir le mur par mesures de sécurité.

Le check point sur la route de Jérusalem à Bethléem. Un des seuls points où il est possible de traverser le mur. On remarquera que seules les voitures immatrivulées en Israël (plaques jaunes) sont autorisées à franchir le mur. En revanche, il est interdit aux Israéliens de franchir le mur par mesures de sécurité.

En le voyant pour la première fois, j’ai ressenti cette même colère, cette identique révolte qui m’ont envahies début juillet 1974 lorsque j’ai vu le mur de Berlin. Comment des hommes peuvent-ils enfermer d’autres hommes sous le seul et fallacieux prétexte de la sécurité ? N’est-ce pas avant tout parce qu’ils les considèrent comme leurs ennemis intérieurs et extérieurs ?

Le mur est présent tout au long des limites municipales de Bethléem avec le territoire israélien. Il fait partie de la vie des Palestiniens. Jusqu'à quand ?

Le mur est présent tout au long des limites municipales de Bethléem avec le territoire israélien. Il fait partie de la vie des Palestiniens. Jusqu'à quand ?

En réalité, le mur de « sécurité » ne cache-t-il des objectifs inavouables comme la « ghettoïsation » des Palestiniens ?

 

Le mur est un boa en béton armé. C’est l’image qui m’est venue à l’esprit, surtout après les explications qui nous ont été données par le journaliste militant israélien Michaël Warschawski. Le boa est ce serpent non venimeux qui enroule sa proie afin de l’étouffer avant de la dévorer.

Les Palestiniens avec leur humour caustique ont baptisé la voirie qui longe le mur : Apartheid Avenue...

Les Palestiniens avec leur humour caustique ont baptisé la voirie qui longe le mur : Apartheid Avenue...

Un peu d’histoire

 

Après l’assassinat d’Yitzhak Rabin survenu à Tel Aviv le 4 novembre 1995, les accords d’Oslo signés en 1993 qui assuraient une cohabitation entre Palestiniens et Israéliens, furent progressivement démantelés par les gouvernements israéliens qui se sont succédé. L’année 2000 marqua un tournant. La violence qui avait diminué depuis Oslo, reprit de plus belle, suite à deux actes qui ne s’expliquent que par le refus d’aboutir à un compromis acceptable pour assurer une paix même relative.

Yitzhak Rabin a payé le processus d'Oslo au même titre que tous les dirigeants du Proche Orient qui oeuvrèrent pour la paix, comme Anouar El Sadate et Yasser Arafat.

Yitzhak Rabin a payé le processus d'Oslo au même titre que tous les dirigeants du Proche Orient qui oeuvrèrent pour la paix, comme Anouar El Sadate et Yasser Arafat.

En premier lieu, un rôle ambigu a été joué en 2000 par le Premier ministre de l’époque, le « travailliste » Ehud Barak. Le président Clinton avait organisé en juillet une conférence avec Ehud Barak et le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat. Barak refusa toutes les propositions palestiniennes, n’en fit aucune et annonça que c’était Arafat qui avait saboté la conférence !

Ehud Barak fut sans doute le Premier ministre le plus nuisible de l'Etat d'Israël.

Ehud Barak fut sans doute le Premier ministre le plus nuisible de l'Etat d'Israël.

Cela eut de fâcheuses conséquences pour l’Autorité palestinienne. L’opinion palestinienne estima qu’elle était impuissante à mettre fin à l’occupation israélienne. Ce fut évidemment une nouvelle source de tension.

 

Ensuite, Ariel Sharon intervint. Le bouillant général devenu chef du Likhoud, le principal parti de l’opposition de droite, avait la réputation de lancer ses unités dans des batailles illégales comme en Egypte en 1973 et au Liban en 1982 où eut lieu le massacre du camp de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila dont les responsabilités réelles n’ont jamais pu être établies.

La provocation de Sharon sur l'Esplanade des mosquées déclencha la deuxième Intifada. Il n'aurait pas fait mieux, s'il l'avait souhaitée !

La provocation de Sharon sur l'Esplanade des mosquées déclencha la deuxième Intifada. Il n'aurait pas fait mieux, s'il l'avait souhaitée !

Il souhaita visiter l’Esplanade des mosquées à Jérusalem appelée « Esplanade du Temple » par les religieux israéliens. Un conflit latent y existe depuis 1999 : le rabbinat de Jérusalem souhaite y bâtir une synagogue afin de permettre aux Juifs d’y prier, ce que refusent les autorités musulmanes qui considèrent que ce lieu leur appartient.

 

Malgré les mises en garde des autorités israéliennes qui craignent le déclenchement d’une révolte, Ariel Sharon qui n’est pas spécialement religieux, visite l’Esplanade le 28 septembre 2000 afin de démontrer que les Juifs ont le droit d’y prier. Cette provocation déclencha la seconde Intifada appelée aussi « Intifada Al Aqsa » du nom de la deuxième mosquée de l’Esplanade.

Entrée de la mosquée Al Aqsa sur l'Esplanade des mosquées. Depuis la provocation de Sharon, l'entrée de celle-ci est interdite à tout non musulman.

Entrée de la mosquée Al Aqsa sur l'Esplanade des mosquées. Depuis la provocation de Sharon, l'entrée de celle-ci est interdite à tout non musulman.

Les extrêmes s’alimentent.

 

L’échec des accords d’Oslo, la faiblesse de l’autorité palestinienne et la provocation de Sharon réveillèrent les groupes palestiniens les plus radicaux.

 

L’intifada « Al Aqsa » est armée et conduite par des militants opposés aux accords d’Oslo. Il y a des membres des branches militaires du Fatah et du Hamas, du FDLP, du FLP et du Djihad islamique. L’insurrection devient incontrôlable et particulièrement violente. Sharon succédera à Barak en février 2001 et considérera Arafat et l’Autorité palestinienne comme responsables de l’insurrection qui devient de plus en plus violente. Les attentats suicides se multiplient en Israël même. Ainsi, plusieurs bus bondés – le bus est principal moyen de transport public en Israël – explosent dans la région de Netanya, un attentat suicide eut lieu dans une boîte de nuit de Tel Aviv. Ces tragédies rendirent l’atmosphère irrespirable pour les Israéliens comme pour les Palestiniens. En représailles, Tsahal procèda à des incursions meurtrières dans les territoires contrôlés par l’Autorité palestinienne.

 

Au printemps 2002, l’armée israélienne encercle le quartier général de Yasser Arafat à Ramallah, la capitale administrative de l’Autorité palestinienne. Il est accusé de soutenir les violences alors qu’il tente au contraire de calmer le jeu de peur de perdre les appuis internationaux dont il bénéficie. Et du côté des groupes palestiniens radicaux, il est taxé de faiblesse, voire de lâcheté. La violence reste donc maître, se poursuivra et est encore toujours latente aujourd’hui.

L'incident dramatique de Jérusalem de samedi 25 octobre est lié à la question du projet de statut de l'Esplnade des mosquées (ou Mont du Temple pour les Juifs). Il est aussi lié à la contestation de la ligne de tram qui longe l'ancien no man's land qui séparait Jérusalem avant la guerre des Six Jours de 1967.  En médaillon, le portrait de la malheureuse mère du bébé tué, une touriste colombienne qui avait la malchance de se trouver proche du groupe de Juifs religieux. Tout cela montre que les tensions sont toujours vives et mènent souvent à la mort d'innocents..

L'incident dramatique de Jérusalem de samedi 25 octobre est lié à la question du projet de statut de l'Esplnade des mosquées (ou Mont du Temple pour les Juifs). Il est aussi lié à la contestation de la ligne de tram qui longe l'ancien no man's land qui séparait Jérusalem avant la guerre des Six Jours de 1967. En médaillon, le portrait de la malheureuse mère du bébé tué, une touriste colombienne qui avait la malchance de se trouver proche du groupe de Juifs religieux. Tout cela montre que les tensions sont toujours vives et mènent souvent à la mort d'innocents..

Un sérieux incident eut d’ailleurs lieu à Jérusalem à la fin de notre séjour. Une voiture conduite par un jeune Palestinien a foncé sur un groupe de Juifs israéliens près de la Vieille Ville. Le bébé d’une touriste colombienne a été tué. Le Palestinien a été abattu par la police des frontières. Le soir même, des heurts eurent lieu entre les forces de police et des jeunes Palestiniens voulant venger leur camarade. En même temps, ils s’attaquèrent à la ligne de tram qui longe la route Nord Sud qui sépare Jérusalem Ouest de Jérusalem Est, construite sur le no man’s land d’avant 1967. Ce tram représente un symbole de l’occupation.

 

Le président israélien Reuven Rivlin s’est ému de ces incidents sanglants. Il a rencontré les représentants de la communauté des Arabes israéliens et leur a déclaré qu’il avait honte des massacres Kafr Kassem, un village arabe proche de Tel Aviv, qui ont eu lieu en octobre 1956. En réalité, le président a fait ce geste pour tenter d’apaiser la communauté arabe israélienne qui représente 20 % de la population et qui vit essentiellement à Jérusalem et au nord d’Israël, de crainte qu’elle se rallie à la cause palestinienne.

 

L’intifada Al Aqsa est loin d’être terminée !

 

Le mur de « sécurité »

 

L’idée d’une séparation physique entre les Palestiniens et les Israéliens est assez ancienne. Yitzhak Rabin la défendait déjà au début des années 1990. Ce n’est d’ailleurs pas une innovation.

 

En effet, un premier mur avait été bâti autour de Gaza durant la première Intifada (1987-1993), lorsque l’Etat hébreu entoura cette zone d’une barrière électrifiée infranchissable. Celle-ci lui permit de maintenir son autorité sur ses seize colonies ainsi que de contrôler les mouvements de Palestiniens.

 

La construction du mur séparant la Cisjordanie du territoire israélien antérieur à 1967 est décidée en 2002. Il consiste en une clôture trois fois plus haute et deux fois plus large que le mur de Berlin. Israël va annexer unilatéralement une partie substantielle de la Cisjordanie et resserrer les barrages militaires autour des villes palestiniennes, en y enfermant ainsi les habitants.

 

Il est structuré en éléments en béton armé modulables le long des zones urbaines et en clôtures de barbelés électrifiés en zone rurale.

 

La première étape « consiste à séparer Israël de la majeure partie du nord de la Cisjordanie. La clôture suit les frontières de 1967 tout en y annexant de nombreuses colonies ; elle entoure étroitement plusieurs territoires-clés palestiniens et en découpe d’autres. Des zones palestiniennes comme le village de Qaffin se voient privées de 60 % de leurs terres agricoles, tandis que d’autres, comme la ville de Kalkilya, ne sont pas seulement privées de leurs terres, mais la clôture les coupe et de la Cisjordanie et d’Israël. Cette portion du mur coûte au gouvernement israélien plus d’un million de dollars le kilomètre et il est fortifié par des parois de béton de 8 mètres, des tours de contrôle tous les 300 mètres, des tranchées profondes de 2 mètres, des fils barbelés et des routes de contournement.

 

La première partie de ce mur « du Nord » s’étend sur 95 kilomètres de Salem à Kafr Kassem [le village où se perpétrèrent les massacres d’octobre 1956] et va aboutir de facto à une annexion de 1,6 % de la Cisjordanie incluant 11 colonies israéliennes et 10 000 Palestiniens. » (Mattheuw Brubacher, Monde diplomatique, novembre 2002)

 

Des femmes palestiniennes habitant Bethléem et venant de Jérusalem sont contrôlées au check-point "Gilo Checkpoint" situé à l'entrée de Bethléem. Outre l'évidente humiliation, ces check points affectent gravement l'économie de la région et menacent même la santé des Palestiniens en bloquant les ambulances ! Cette photographie m'a été offerte par le directeur d'une école palestinenne dont je parlerai au troisième chapitre.

Des femmes palestiniennes habitant Bethléem et venant de Jérusalem sont contrôlées au check-point "Gilo Checkpoint" situé à l'entrée de Bethléem. Outre l'évidente humiliation, ces check points affectent gravement l'économie de la région et menacent même la santé des Palestiniens en bloquant les ambulances ! Cette photographie m'a été offerte par le directeur d'une école palestinenne dont je parlerai au troisième chapitre.

 

Du côté de Jérusalem, la situation est spécifique. De nouvelles colonies ont été construites tout autour du « grand Jérusalem ». Le mur sépare ainsi la population juive des colonies, des Arabes de Jérusalem-Est.

 

Des non citoyens

 

Notons un aspect particulier. Il existe à Jérusalem-Est des camps de réfugiés palestiniens datant de la « nabka » de 1948. Après la conquête de la partie orientale de Jérusalem, ces réfugiés ont perdu toute nationalité. Ils ne sont pas Jordaniens comme les habitants de Jérusalem Est et ils ne sont pas reconnus comme relevant de l’Autorité palestinienne qui n’a d’ailleurs aucun pouvoir sur la partie arabe de Jérusalem. Aussi, il leur est impossible de disposer de papiers, de circuler, de franchir les check points, bref, d’avoir une vie normale et de bénéficier d’une protection juridique. Ils vivent uniquement de l’aide des Nations Unies et de quelques pays arabes et européens. En plus de l’aspect dramatique et intolérable de leur situation, il s’agit là d’un foyer de tensions qui n’est pas prêt de s’éteindre.

 

Vue panoramique du mur séparant le camp de réfugiés Palestiniens Shu'fat de la municipalité de Jérusalem. Ces réfugiés au statut indéfini n'ont aucune possibilité d'accéder aux services municipaux de la ville de Jérusalem. C'est de l'apartheid pur et simple ! Cette photo nous a été offerte par le même directeur d'école.

Vue panoramique du mur séparant le camp de réfugiés Palestiniens Shu'fat de la municipalité de Jérusalem. Ces réfugiés au statut indéfini n'ont aucune possibilité d'accéder aux services municipaux de la ville de Jérusalem. C'est de l'apartheid pur et simple ! Cette photo nous a été offerte par le même directeur d'école.

 

L’objectif réel du mur

 

Si le mur de « sécurité » a incontestablement mis fin aux attentats suicides, beaucoup d’Israéliens pensent qu’on aurait pu trouver une autre solution pour éradiquer ces attentats.

 

En réalité, le sécuritaire est un prétexte. Lisons encore Matthew Brubacher :

 

« Pour l’instant [en 2002], Israël se focalise sur la construction de barrières pour couper les zones israéliennes de la population palestinienne. Dans le Nord, Israël a construit un mur qui traverse la zone de Qalandia afin de dissocier Jérusalem de Ramallah. A l’est, une paroi en béton a été érigée le long du mont des Oliviers pour couper les zones palestiniennes d’Abou Dis et d’Azzaria de Jérusalem. Dans le sud, un mur et une tranchée séparent Bethléem de Jérusalem et, de surcroît, entraînent l’annexion d’une partie considérable des dernières terres municipales palestiniennes. Israël annexe ainsi le site - sacré pour les juifs comme pour les musulmans - dit de la tombe de Rachel, pourtant situé bien à l’intérieur de Bethléem et bordé par deux camps de réfugiés.

 

Encouragé par l’absence de condamnation internationale de ces actions, le maire Ehud Olmert prépare également la construction d’un mur autour de Kufr Aqab et du camp de réfugiés de Qalandia. Situés dans la partie nord de la municipalité israélienne de Jérusalem, les habitants palestiniens de cette zone disposent de cartes de résidence de Jérusalem et paient des impôts, mais ils n’ont pas accès aux services municipaux. Au contraire, le check-point de Qalandia limite leurs possibilités d’entrer à Jérusalem. De plus, M. Olmert entend construire un mur additionnel pour couper ces zones de la Cisjordanie, enfermant ainsi leurs habitants dans une prison virtuelle.

 

Une fois le mur achevé, du nord de la Cisjordanie à Jérusalem, l’Etat hébreu aura annexé 7 % de la rive occidentale, dont 39 colonies israéliennes et environ 290 000 Palestiniens, 70 000 d’entre eux n’ayant pas officiellement le droit de résidence en Israël et donc pas le droit de voyager ou de bénéficier des services sociaux israéliens - alors même qu’Israël leur a supprimé tout moyen d’existence en Cisjordanie. Ces 70 000 Palestiniens connaissent une situation d’extrême vulnérabilité et seront sans doute progressivement forcés à émigrer. Si le mur s’étend vers le sud jusqu’à Hébron, on estime qu’Israël aura encore annexé 3 % supplémentaires de la Cisjordanie. » Ce texte a été publié en novembre 2002.

Le tracé du mur de "sécurité" ne suit pas la ligne verte. Son objectif réel est de séparer les colonies des villages palestiniens et de s'accaparer de l'eau et des meilleures terres de Cisjordanie. A noter que cette carte date de 2005.

Le tracé du mur de "sécurité" ne suit pas la ligne verte. Son objectif réel est de séparer les colonies des villages palestiniens et de s'accaparer de l'eau et des meilleures terres de Cisjordanie. A noter que cette carte date de 2005.

Actuellement, le mur est long de 730 km, le parcours suivi par la barrière est complexe. La barrière suit la ligne verte – c’est-à-dire la frontière d’Israël et de la Cisjordanie d’avant 1967 – mais pénètre profondément à l'intérieur de cette même Cisjordanie pour intégrer des colonies juives.

 

Seulement 20 % du tracé du mur suit précisément la ligne verte qui est longue de 320 km. Le reste empiète dans le territoire cisjordanien pour englober la majeure partie des colonies israéliennes ainsi qu'une partie des puits les plus importants de la région. Elle s'écarte à certains endroits de plus de 23 kilomètres de la ligne verte.

 

Des sections de la barrière sont construites sur des terres confisquées à des Palestiniens. Dans un compte rendu récent, l'ONU a précisé que le tracé le plus récent de la barrière prévoit davantage de segments construits sur la ligne verte elle-même en comparaison aux précédentes ébauches de tracé.

 

Le mur a donc un double objectif : Primo, intégrer au territoire israélien les colonies juives et isoler et encercler les Palestiniens de Cisjordanie ; secundo, à terme, en leur rendant la vie impossible, faire partir les Palestiniens de Cisjordanie et annexer la totalité de ce territoire jusqu’au Jourdain qui longe la frontière jordanienne.

Le mur est un obstacle pour la vie de chaque Palestinien : il entrave la circulation des personnes et des marchandises. Il empêche les enfants de se rendre à l'école. On oublie qu'il viole la loi internationale, puisqu'il crée une frontière non seulement infranchissable mais aussi non reconnue par les autorités internationales.

Le mur est un obstacle pour la vie de chaque Palestinien : il entrave la circulation des personnes et des marchandises. Il empêche les enfants de se rendre à l'école. On oublie qu'il viole la loi internationale, puisqu'il crée une frontière non seulement infranchissable mais aussi non reconnue par les autorités internationales.

Mais, nous le verrons dans le prochain chapitre, les choses ne se déroulent pas tout à fait comme les Israéliens le souhaiteraient. Les Palestiniens s’accrochent et très peu envisagent de s’en aller.

 

Le mur de la fin ?

 

L’histoire a montré qu’aucun mur de séparation, qu’aucune muraille, qu’aucune forteresse n’a tenu. L’homme ne se protège pas en se barricadant.

 

La RDA a disparu suite à la chute du mur de Berlin. Israël pourrait bien ne pas se remettre de la fin du mur de séparation. Le projet sioniste qui, au départ, était animé par la volonté de libérer le peuple Juif en lui donnant une terre, est mort depuis longtemps. Il a été accaparé par les nationalistes et les religieux qui tiennent le haut du pavé. La société israélienne a profondément changé depuis 1967. Elle porte en elle de terribles contradictions qu’elle n’arrive pas à surmonter.

 

Est-ce irréversible ? Sans doute non, mais cela impliquera un profond changement culturel et moral.

 

Le bon sens montre qu’en emprisonnant le peuple voisin, on enferme son propre peuple. Ce mur est en outre une aberration morale. Il est insupportable, tout simplement.

 

Tout être vivant meurt bien un jour !

 

Le dernier soir, nous sommes allés « contempler » le mur une dernière fois. Nous avons rencontré un journaliste Palestinien de Bethléem. Il nous a expliqué toute la problématique du mur. Il est en quelque sorte le gardien de sa mémoire. En effet, il photographie tous les tags nouveaux, la répression de l’armée et des milices privées israéliennes. Il publie tout cela dans son journal. Notre « coach » Rebecca y a laissé la signature de notre groupe. Je lui laisse le soin de publier elle-même son « œuvre » que nous considérons comme une petite bouteille d’eau jetée sur un océan d’oppression.

Les tags se multiplient sur le mur de "séparation". Ici, une représentation de la célèbre Leila Khaled. Membre du FPLP, elle fut la plus célèbre détourneuse d'avions. Aujourd'hui, elle parcourt le monde pour plaider la cause palestinienne. Résistante, terroriste ? N'oublions pas que les occupants traitent toujours les Rasistants de terroristes...

Les tags se multiplient sur le mur de "séparation". Ici, une représentation de la célèbre Leila Khaled. Membre du FPLP, elle fut la plus célèbre détourneuse d'avions. Aujourd'hui, elle parcourt le monde pour plaider la cause palestinienne. Résistante, terroriste ? N'oublions pas que les occupants traitent toujours les Rasistants de terroristes...

Dans la soirée, Rebecca avait rendez-vous avec ce journaliste militant. Il est venu la chercher à l’hôtel avec sa voiture. Comme son véhicule est assez ancien, sa portière ne ferme plus très bien. En sortant près du mur, il utilise un couteau de cuisine pour enclencher la serrure. Voyant cela, une patrouille de la police israélienne les arrête. Le couteau de cuisine est une arme prohibée ! Les flics emmènent le journaliste et Rebecca de l’autre côté du mur en territoire israélien. Elle avait laissé son passeport à l’hôtel. Suite à cela, ils ont été retenus jusqu’à 1h du matin, puis ont été relâchés. Quant aux explications, on les attendra encore longtemps.

 

Ce petit incident est révélateur des méthodes de harcèlements des militaires, de la police et des milices privées israéliennes et de la tension permanente qui est entretenue non seulement par le mur, mais aussi par les incursions des forces israéliennes qui entretiennent la peur.

On constate que les tags sur le mur expriment aussi la solidarité internationale à l'égard du peuple Palestinien.

On constate que les tags sur le mur expriment aussi la solidarité internationale à l'égard du peuple Palestinien.

Un débat à propos du mur se déroule entre les Palestiniens : en taguant ce mur, ne donne-t-on pas la beauté à cette horreur ? En effet, il y a de véritables œuvres d’art dont l’une a été vendue à 500.000 Euros ! Voici la réponse à cette question, bien typique de l’esprit Palestinien : « En le peignant nous rendons ce mur vivant et tout être vivant meurt bien, un jour ! ».

Le mur est aussi un espace pour les artistes.

Le mur est aussi un espace pour les artistes.

Pierre Verhas

 

Suite : Chapitre II : les ghettos colonialistes

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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 17:31

Les sérieux accrochages entre l’opposition socialiste francophone et la nouvelle majorité dite « suédoise » qui comporte trois partis flamands – les nationalistes de la NV-A (Nouvelle alliance flamande), les chrétiens du CD&V, les libéraux thatchériens de l’Open VLD et un seul parti francophone, parti du Premier ministre Charles Michel, le MR – Mouvement réformateur, droite libérale – ont fait apparaître la présence au gouvernement de deux ministres proches de l’extrême-droite flamande, tous deux appartenant à la NV-A : le vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur, Jan Jambon et le secrétaire d’Etat à la Migration, Théo Francken.

Laurette Onkelinx, cheffe de l'opposition socialiste, n'admet pas la présence de Jan Jambon et de Théo Francken au gouvernement de Charles Michel

Laurette Onkelinx, cheffe de l'opposition socialiste, n'admet pas la présence de Jan Jambon et de Théo Francken au gouvernement de Charles Michel

Qui sont ces deux personnages ?

 

Jan Jambon est le numéro 2 de la NV-A qui est le premier parti de Flandre et même de Belgique avec 33 sièges à la Chambre des représentants. Universitaire né en 1960 à Genk, ville du Limbourg belge au Nord-est de la Belgique, il a dirigé un club de réflexion indépendantiste flamande, In de Warande, qui est un cercle fondé par le VEV (Vlaamse Economische Verbond) qui est une association patronale similaire au Medef français. Le VEV est devenu le VOKA en janvier 2004 et représente quelque 17.000 entreprises qui totalisent 66 % du PIB flamand. C’est dire sa puissance.

Jan Jambon, en plus d'être proche du grand patronat, a des sympathies dans les cercles nazis flamands. Ici, il prononce un discours au Sint Maartensfonds, l'amicale des anciens SS flamands.

Jan Jambon, en plus d'être proche du grand patronat, a des sympathies dans les cercles nazis flamands. Ici, il prononce un discours au Sint Maartensfonds, l'amicale des anciens SS flamands.

Jambon prit aussi la direction du Vlaams Volksbeweging (mouvement populaire flamand) qui est une association nationaliste flamande et indépendantiste qui n’a pas hésité à user de la violence lors de manifestations anti-francophones à la frontière linguistique et dans la périphérie bruxelloise. En 2006, Jambon quitte le VVB pour rentrer dans le parti nationaliste et indépendantiste NV-A dirigé par un jeune militant, Bart De Wever. Il devint député en 2007 et vient d’être nommé Vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur dans le gouvernement fédéral belge.

 

Jan Jambon fut violemment critiqué dans tous les milieux démocratiques pour sa participation en 2001 au cinquantième anniversaire du Sint-Maartensfonds où il prononça un discours. Cette association est l’amicale des anciens SS de la légion « Vlandern » qui combattit au Front de l’Est contre l’URSS. Il réitéra récemment sa sympathie à l’égard de la collaboration avec les nazis dans une interview au journal catholique « La Libre Belgique » où il déclara que les collaborateurs avaient leurs raisons d’agir ainsi à l’époque.

Théo Francken à côté de Jan Jambon subissant la tempête à la Chambre. Nul doute qu'ils vont ne pas en tenir compte...

Théo Francken à côté de Jan Jambon subissant la tempête à la Chambre. Nul doute qu'ils vont ne pas en tenir compte...

 

Théo Francken est né en 1978 à Lubbeek dans la province de Brabant flamand. Il fit des études de pédagogie à l’Université de Louvain flamand. Il milita très jeune à la NV-A. Il fut chef de cabinet adjoint du ministre NV-A Geert Bourgeois dans le gouvernement flamand de 2009 à 2010 et devint député de l’arrondissement de Louvain en 2010. Il est nommé Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration et à la Simplification administrative.

 

Francken fait incontestablement partie de la branche la plus extrémiste du nationalisme flamand. Il n’a pas hésité à envoyer depuis des mois des mails racistes et homophobes, par exemple, en considérant que l’immigration marocaine et turque de constituait pas une « plus-value ». Il parle de « sales cons marocains », etc. D’autre part, au lendemain de sa prestation de serment, Francken a participé à la cérémonie du 90ème anniversaire de l’ancien du Front de l’Est, ancien sénateur Volksunie (parti nationaliste flamand qui a précédé la NV-A) et surtout fondateur de la milice néo-nazie VMO – Vlaamse Militanten Orde (ordre militant flamand) – qui a causé dans les années 1960 à 1980 des violences dans les villages des Fourons à la frontière linguistique, qui s’est livrée à des agressions racistes et qui a finalement été interdite par le gouvernement et ses leaders ont été sévèrement condamnés et emprisonnés.

 

Le nationalisme flamand a une puissance branche fasciste qui est au gouvernement.

 

Quand on lit le parcours de ces deux personnages, ce n’est pas être atteint du syndrome de Godwin d’affirmer qu’ils sont à tout le moins des sympathisants fascistes, nostalgiques du IIIe Reich. Comment ont-ils pu accéder ainsi aux plus hauts niveaux du pouvoir politique belge ?

 

Cela tient à la nature du mouvement nationaliste flamand qui remonte aux débuts de l’histoire de la Belgique indépendante. La bourgeoisie belge qui a obtenu la séparation avec les Pays Bas en 1831 était francophone. La population flamande essentiellement composée de paysans et de membres du prolétariat naissant était sous la coupe de cette bourgeoisie et du clergé catholique.

 

Les quelques intellectuels pratiquant la langue flamande fondèrent le mouvement flamand qui revendiquait l’introduction de la langue flamande dans l’administration, dans la Justice et dans l’enseignement en Flandre. Peu à peu, ils parvinrent à faire progresser la langue flamande dans le pays, surtout en Flandre.

 

Aussi, de culturel, le mouvement se politisa. Il se situait essentiellement dans la mouvance de l’église catholique, mais des écrivains socialistes comme Auguste Vermeylen se joignirent au mouvement flamand. Le mouvement flamand devint territorial. Leur principale revendication à la fin du XIXe siècle fut la flamandisation de l’Université de Gand afin de former une élite en Flandre.

 

C’est ainsi que naquit le nationalisme flamand. Il se divisa en deux branches : l’une souhaitant accroître l’influence politique flamande dans le cadre belge, l’autre prônant la séparation et l’indépendance de la Flandre.

 

Le nationalisme flamand vers le fascisme

 

Quand éclata la Première guerre mondiale, la Belgique fut envahie à l’exception de l’extrême-ouest de la Flandre orientale, le front de l’Yser. La partie radicale – appelée les « activistes » – du mouvement nationaliste flamand se rallia à la « flamenpolitiek » des Allemands qui accordaient l’autonomie à la Flandre et à la Wallonie, divisant ainsi la Belgique en deux. Sur le front est né aussi le mouvement frontiste qui voulait donner plus de poids aux combattants flamands de l’armée belge. À la fin de la guerre, les patriotes belges, surtout les francophones, éprouvèrent suite à cela un fort ressentiment contre les Flamands en général, ce qui était non seulement injuste et qui ne fit qu’accroître les tensions dans l’entre-deux guerres.

 

Le mouvement flamand était donc divisé en deux ailes, le très puissant parti catholique avec les « standen », c’est-à-dire les associations sociales, culturelles et professionnelles chrétiennes comme le syndicat chrétien et le « Boerenbond », fédération des paysans flamands qui contrôlait la production agricole en Flandre.

 

Un puissant parti nationaliste flamand ouvertement fasciste fut fondé en 1933 par Staf De Clercq surnommé le « Hitler flamand », le VNV (Vlaamse Nationale Verbond ou Ligue nationale flamande). Ce parti obtint 16 sièges à la Chambre aux élections de 1936, tandis que le mouvement rexiste de Degrelle en obtint 21. Le fascisme fit une entrée fracassante dans la politique belge, ce qui mena à un gouvernement d’union nationale des trois partis traditionnels (catholiques, libéraux, socialistes).

 

Staf De Clercq à un rassemblement du VNV en 1934

Staf De Clercq à un rassemblement du VNV en 1934

Si le rexisme en Wallonie fut un feu de paille suite aux rodomontades de Degrelle qui n’hésita pas à se rallier ouvertement à Hitler avant la guerre, le VNV garda une grande influence et obtint 17 % des voix aux élections de 1940, juste avant l’offensive allemande. Le nationalisme flamand avait désormais une puissance composante fasciste.

 

La collaboration en Flandre confirma le poids des nationalistes fascistes du VNV et la légion SS « Vlandern » donna le contingent étranger le plus important à la Waffen SS. Il ne faut cependant pas passer sous silence le poids de la Résistance en pays flamand qui fut plus importante qu’en Wallonie.

 

L’affaire royale sonne le début de la division de la Belgique.

 

Après la libération, la répression amena de nombreux nationalistes collaborateurs devant les tribunaux. Le mouvement flamand qui avait été démonétisé suite à son attitude pendant l’occupation, se reconstitua assez rapidement. Sa première revendication était l’amnistie des condamnés pour faits de collaboration. En effet, les nationalistes avaient réussi à faire penser que la répression fut bien plus sévère en Flandre qu’en Wallonie et que les condamnations des nationalistes étaient injustes puisqu’ils ont pensé que l’Allemagne nazie accorderait l’indépendance à la Flandre.

Léopold III signa son abdication en juillet 1950 en faveur de son fils Baudouin qui avait vingt ans.

Léopold III signa son abdication en juillet 1950 en faveur de son fils Baudouin qui avait vingt ans.

La question royale donna un élan supplémentaire aux nationalistes. Le roi Léopold III avait eu une attitude plus qu’ambiguë pendant l’occupation et l’opinion de gauche et la majorité des Wallons considéraient qu’il devait abdiquer, tandis qu’en Flandre, l’Eglise et les nationalistes s’opposaient à l’abdication. Le gouvernement catholique minoritaire à l’époque commit l’erreur d’organiser en 1950 une consultation populaire qui montra qu’une majorité des Wallons étaient contre le roi, contre une forte majorité de Flamands qui en étaient partisans. Résultat : la consultation donna une majorité favorable à Léopold III dans l’ensemble du pays. Une guerre civile faillit éclater. Des émeutes eurent lieu dans la région de Liège où deux ouvriers ont été tués par les gendarmes. La gauche socialiste et communiste menaça d’organiser une marche sur Bruxelles pour contraindre Léopold III à abdiquer.

 

Le roi finit par abdiquer en faveur de son fils Baudouin. Les choses se calmèrent, mais le pays était désormais divisé, bien qu’officiellement on ne voulût pas l’admettre et que le mouvement ouvrier souhaitait maintenir une unité de lutte entre Flamands et Wallons.

 

Les tribulations des nationalistes flamands

 

Le nationalisme flamand se renforça après la crise royale. En décembre 1954, fut fondée la Volksunie (Union du peuple), parti nationaliste flamand qui regroupe des chrétiens flamingants et des anciens du VNV. Très vite, ce parti perça : il obtint 5 députés et 2 sénateurs en 1961 et 21 députés et 19 sénateurs en 1974. Une aile modérée de la Volksunie (VU) fit opter non pour le séparatisme, mais pour le fédéralisme. Elle fut aux affaires de 1977 à 1981. Et par après, de 1988 à 1991. Cette attitude modérée ne plut guère à tout le monde.

 

En 1977, une scission de l’extrême-droite de la VU vit naître le Vlaams Volkspartij de l’ancien collaborateur Lode Claes qui s’unit l’année suivante au Vlaams nationale Partij de Karel Dillen ancien fondateur du groupe ultranationaliste et ouvertement fasciste Were Di. Les deux partis fusionnent et forment le parti nationaliste néo-nazi le Vlaams Blok (Blok flamand). Dillen en sera le premier député dans l’arrondissement d’Anvers aux élections de 1978.

 

Karel Dillen, le fondateur du Vlaams Blok,  avec Le Pen

Karel Dillen, le fondateur du Vlaams Blok, avec Le Pen

Quant à la Volksunie, elle connut une nouvelle division qui entraîna sa dissolution en 2001 : l’aile droite dirigée par Geert Bourgeois fonda la NV-A (Nieuwe Vlaamse Alliantie – nouvelle alliance flamande) et une aile gauche Spirit qui fut absorbée par après par le Parti socialiste flamand. En 2004, la NV-A se présente en cartel avec les chrétiens flamands dirigés à l’époque par Yves Leterme et qui remporta les élections régionales et entra en force au gouvernement flamand.

Le dirigeant chrétien Yves Leterme est indirectement responsable du succès de la NV-A.

Le dirigeant chrétien Yves Leterme est indirectement responsable du succès de la NV-A.

 

Le leader de la NV-A était un jeune politicien encore inconnu, Bart De Wever né à Anvers en décembre 1970. Dès son enfance, il baigna dans le nationalisme flamand. À l’Université de Louvain où il fit des études d’histoire, il fut inscrit à la fédération des étudiants libéraux flamands, ce qui explique sans doute son adhésion aux thèses ultralibérales. De Wever s’engagea en politique et fut élu en 1996 conseiller communal de la ville de Berchem près d’Anvers. En 2001, il fut co-fondateur de la NV-A avec Geert Bourgeois.

 

L’irrésistible ascension de la NV-A

 

Aux élections de juin 2007, Bart De Wever est élu député de l’arrondissement d’Anvers. Le cartel CD&V – NV-A devient la plus importante fraction politique de la Chambre des représentants. Au terme d’une série de péripéties, Leterme arrive à former un gouvernement en 2008 avec cinq partis dont les Socialistes. Bart De Wever décide de rejoindre l’opposition et le cartel éclate.

 

Bart De Wever sut se rendre populaire et fait preuve d'un très grand sens stratégique.

Bart De Wever sut se rendre populaire et fait preuve d'un très grand sens stratégique.

Depuis, la NV-A ne cesse d’accroître sa popularité aussi bien aux élections régionales qu’aux législatives fédérales. Après le scrutin du 13 juin 2010, la NV-A obtient 17 sièges à la Chambre et devient le premier parti non seulement de Flandre, mais du pays. Du côté francophone, c’est le PS qui devint la première formation. C’est le début de la crise de 541 jours.

 

De Wever manœuvre avec brio et refuse d’entrer dans le gouvernement présidé par le dirigeant socialiste francophone Elio Di Rupo en le poussant à rompre les négociations. Et son parcours politique engrange victoires sur victoires. Ainsi, il conquit la mairie d’Anvers suite aux élections communales de 2012 qui était tenue depuis des décennies par les Socialistes flamands.

 

Bart De Wever et l’extrême-droite

 

Il y eut un incident significatif. Au cours des négociations, Di Rupo ouvrit une porte vers l’amnistie des anciens collaborateurs flamands. Face à la levée de boucliers du côté francophone mais aussi dans bien des milieux flamands, cette idée fut vite abandonnée.

 

D’autre part, on apprit que Bart De Wever avait fréquenté le leader d’extrême-droite français, Jean-Marie Le Pen en 1996. D’après le site RésistanceS du 8 août 2007 : « La photo de Jean-Marie Le Pen avec Bart De Wever date de 1996. Elle a été prise après une conférence organisée à Anvers par le Vlaams-nationale Debatclub, un cercle de réflexion idéologique favorable notamment à la fin du « cordon sanitaire » isolant l'extrême droite sur l'échiquier politique. Lié directement au Vlaams Blok / Belang (VB), ce club préconise l'unité de tous les courants de la droite dans une seule force politique et organise dans ce but des conférences-débats »

 

Bart De Wever et Jean-Marie Le Pen à Anvers en 1996. Une photographie qui dérange le leader de la NV-A.

Bart De Wever et Jean-Marie Le Pen à Anvers en 1996. Une photographie qui dérange le leader de la NV-A.

Or, il apparaît que ce « Debatclub » est fort proche du Vlaams Blok devenu depuis le Vlaams Belang. Il est donc difficile d’admettre que Bart De Wever était là pour « s’informer »… En plus, on sait aujourd’hui que le n° 2 de la NV-A, Jan Jambon, a lui aussi assisté à une conférence de Le Pen à Anvers. Décidément, le chef du FN semble apprécier la métropole belge !

 

Alors, d’extrême-droite ou non ? Il est difficile de considérer que le chef nationaliste flamand soit un « démocrate » même s’il ne cesse de répéter dans les médias qu’il est un chaud partisan de la démocratie.

 

Un autre élément inquiétant apparut après les élections du 25 mai 2014. Il y eut un transfert massif de voix de la formation néo-nazie Vlaams Belang vers la NV-A, ce qui explique en grande partie son succès.

 

Aussi, les attitudes de Jambon et de Francken ne sont guère surprenantes. Ces deux personnages se trouvent très bien dans la direction de la NV-A et la duplicité de Bart De Wever qui se donne un vernis démocratique ne fait que confirmer la « tendance » de ce parti.

 

Pour Paul Magnette, alors président ff du PS : la NV-A n'est pas un parti d'extrême-droite.

Pour Paul Magnette, alors président ff du PS : la NV-A n'est pas un parti d'extrême-droite.

Le plus surprenant est l’attitude de ses adversaires. Ainsi, Paul Magnette, le président ad interim du PS lors du gouvernement Di Rupo évoqua le NV-A dans un livre entretien sur la question nationale qu’il commit en 2013 : « Le nationalisme est en fait une enveloppe vide qu'on peut remplir de différentes façons". "Il faut dès lors faire la différence entre un nationalisme xénophobe dont le Vlaams Belang est un exemple et avec lequel nous refusons de parler et un nationalisme qui n'est ni raciste ni anti-européen comme celui de la N-VA avec lequel le PS veut parler", a-t-il noté. "Nous voulons associer la N-VA à une démocratie de compromis car le rêve de tout parti nationaliste est de rester à l'extérieur. Nous voulons les obliger à exercer le pouvoir car il y a une grande différence entre rédiger un programme de parti dans lequel on affirme vouloir supprimer le Sénat et diminuer le nombre de membres dans les cabinets pour faire des économies et faire un budget. On découvre alors que ces idées ne rapportent pas tant que cela »

 

Eh bien ! Ils exercent le pouvoir et cela commence bien !

 

L’extrême-droite au pouvoir en Belgique !

 

Mû par une volonté issue des milieux financiers et patronaux, les libéraux tant flamands de l’Open VLD et francophones du MR exprimèrent leur ferme volonté de rompre avec les Socialistes et de provoquer les classiques réformes néolibérales qui sont dans l’air du temps : démantèlement de la Sécurité sociale, privatisation des services publics et dérégulation.

 

Pour ce faire, il était impossible de former une tripartite au niveau fédéral (libéraux, socialistes et chrétiens). La NV-A était indispensable s’imposant comme premier parti en Flandre.

 

On voit le résultat : le gouvernement du libéral francophone Charles Michel est composé de trois partis flamands – le CD&V chrétien, l’Open VLD libéral et la NV-A nationaliste et principale formation) et d’un parti francophone, les libéraux du MR.

 

Et il y a de quoi être inquiet. la NV-A dispose des postes clés : l’Intérieur avec Jan Jambon, les Finances, la Fonction publique, la Défense, la Politique scientifique et l’Asile et les Migrations avec Théo Francken.

 

On verra très vite les restrictions aux libertés – Jan Jambon souhaite que l’armée intervienne dans les missions de maintien de l’ordre – et Théo Francken envisage de multiplier les centres fermés pour les familles d’étrangers en séjour illégal. On se prépare à des lendemains qui chantent !

 

La collusion extrême-droite, patronat

 

Le patronat approuve le programme du gouvernement Michel. Il souhaite même qu’il aille plus loin dans les mesures antisociales. Nous en parlerons. Quoi de plus normal ?

 

Il y a cependant un élément très inquiétant : comme cela a été évoqué au sujet de Jan Jambon, il y a une collusion évidente entre le patronat flamand de la VOKA qui est la branche principale de la FEB – Fédération des entreprises de Belgique, l’équivalent du Medef – et les éléments les plus extrémistes de la NV-A comme Jan Jambon, Vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur, qui dispose ainsi de toutes les informations sur les travaux du gouvernement et est le maître du maintien de l’ordre, et aussi Théo Francken qui n’hésitera pas à mener une politique restrictive et répressive à l’égard des immigrés et des réfugiés qui seront ainsi à la merci de la pire exploitation.

 

Et on en a déjà un élément : l’attitude de la direction de la chaîne de grandes surfaces Delhaize est symptomatique. En plus d’une restructuration qui entraînera 2.500 pertes d’emplois et la fermeture d’une vingtaine de magasins, les patrons veulent effectuer une retenue de 90 Euros mensuels sur les salaires de tous les travailleurs et revoir à la baisse les augmentations barémiques à l’ancienneté. Ces mesures non concertées sont illégales. Il est évident que la venue au pouvoir de la droite ultralibérale n’y est pas étrangère : elle ne fera preuve d’aucun zèle pour défendre la légalité sociale et, si les choses tournent au conflit ouvert, on peut faire confiance à M. Jambon pour envoyer ses pandores.

 

Les travailleurs de Delhaize en grève ce 18 octobre suite à la volonté patronale de raboter les salaires et de saboter la concertation. On verra si la "Suédoise" mènera la répression contre les travailleurs.

Les travailleurs de Delhaize en grève ce 18 octobre suite à la volonté patronale de raboter les salaires et de saboter la concertation. On verra si la "Suédoise" mènera la répression contre les travailleurs.

 

Le danger est donc majeur. La riposte devra être ferme, rapide et stratégique. Les vociférations et le tintamarre ne servent à rien.

 

La lutte contre l’extrême-droite et pour le rétablissement de la démocratie et surtout des droits à la dignité doit être sans merci mais dictée par l’intelligence d’une stratégie à élaborer dans l’unité de celles et de ceux pour qui les principes de liberté et d’égalité sont inaliénables.

 

 

Pierre Verhas

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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 17:17

Vers un nouveau choc pétrolier ?

 

Selon le quotidien en ligne « Le Contrarien » de l’économiste, ancien de BNP Paribas, Charles Sannat – donc plutôt un néolibéral et non un altermondialiste le couteau entre les dents, mais qui a son franc parler et qui n’élude pas les questions, nous allons vers une nouvelle crise pétrolière, car… le prix du baril est trop bas !

 

Citons-le :

 

« Le 11 septembre pétrolier !

 

Comme vous l’avez constaté, les prix du pétrole sont en forte, très forte baisse depuis quelques jours et cela cache de très grandes manœuvres, avec à la barre l’Arabie Saoudite qui s’est en réalité lancée dans une guerre à l’égard de ses concurrents en utilisant l’arme du pétrole.

 

Et cette fois-ci, l’Arabie Saoudite ne fait pas « augmenter » les prix mais les fait baisser et le prix du pétrole à la hausse comme à la baisse est une arme de destruction massive des économies de certains pays.

 

Reprenons rapidement les fondamentaux économiques. Croissance mondiale anémique et reprise économique illusoire font qu’effectivement les prix pétroliers subissent des pressions plutôt baissières. Logique. Logique également que les prix du baril baissent lorsque le dollar reprend du poil de la bête et voit son cours monter dans les autres devises y compris en euro.

 

Ces éléments purement économiques expliquent une part de la baisse des prix du pétrole mais pas la totalité, loin de là.

 

Normalement, pour contrôler les prix, l’OPEP se réunit, décide de réduire un peu les capacités de production pour s’adapter à la baisse de la demande et maintenir de cette façon-là des niveaux de prix relativement importants.

 

Le pays qui est en mesure d’être le plus réactif à la hausse ou à la baisse pour sa production c’est l’Arabie Saoudite, or cette dernière a décidé de ne rien faire et de continuer à vendre toujours autant de pétrole. »

L'arme du pétrole est la seule et la plus redoutable utilisée par la féodalité wahhabite d'Arabie Saoudite.

L'arme du pétrole est la seule et la plus redoutable utilisée par la féodalité wahhabite d'Arabie Saoudite.

Pourquoi les Saoudiens agissent-ils ainsi ? D’abord pour déstabiliser les marchés pétroliers de l’Iran, de la Syrie et de la Russie. Ensuite, les Américains seraient contrariés dans leur exploitation massive du gaz de schiste. En outre, les bons féodaux wahhabites saoudiens voient d’un très mauvais œil l’amélioration des relations entre les USA, l’Iran et la Syrie, dans le cadre de la guerre contre Daesh. Alors, ils usent de l’arme dont ils disposent : le pétrole. Cela ne les empêche pas de faire partie de la « coalition » contre l’Etat islamique…

L'engouement pour le gaz de schiste pourrait bien être ralenti.

L'engouement pour le gaz de schiste pourrait bien être ralenti.

 

Et Charles Sannat de conclure : on pourrait voir le prix du baril de pétrole brut baisser à 60 dollars.

 

C’est peut-être réjouissant pour l’automobiliste et l’industrie, mais c’est une vue à court terme.

 

Le plus grand danger actuel est la déflation qui pourrait paralyser l’économie européenne et provoquer un séisme social. Aussi, un pétrole trop bas dans le système économique actuel ne pourrait qu’accentuer la crise.

 

Un premier signe, d’ailleurs : la Bourse dévisse depuis une semaine et cette question du pétrole en est certainement une cause, avec en plus la récession en Allemagne.

 

Il va certainement se passer quelque-chose, même Jacques Attali le dit. Et pour une fois, il a sans doute raison.

 

PV

 

L’autocar, nouveau moteur du socialisme

 

Le nouveau ministre de l’économie français, le banquier Emmanuel Macron qui a remplacé Arnaud Montebourg au gouvernement de Manuel Valls a présenté un projet pour guérir les « maladies » de la France. Rien que ça !

 

Tiens ! On ne savait pas que le jeune premier de l’élite technocratique hexagonale était président de la France. En principe, c’est au chef de l’Etat à dicter les grandes lignes de la politique. Il est vrai qu’avec François Hollande…

 

Le projet Macron est un catalogue de mesures de dérégulations ultralibérales allant du travail dominical, jusqu’au musellement des prud’hommes en passant par une mesure phare : la libéralisation des transports en autocar.

Emmanuel Macron sert la main de François Hollande sous le regard de Michel Sapin. Qui est le vrai patron ?

Emmanuel Macron sert la main de François Hollande sous le regard de Michel Sapin. Qui est le vrai patron ?

L’autocar serait le moyen de transport idéal pour les « pauvres ». Ainsi, on crée une discrimination sociale dans le transport : les cars pour les « sans dents », le train pour la classe moyenne et l’avion pour l’élite.

 

Et ces gens osent prétendre que la lutte des classes n’existe plus !

Les autocars de la compagnie "eurolines" : moyen de transport idéal pour les "sans dents"

Les autocars de la compagnie "eurolines" : moyen de transport idéal pour les "sans dents"

Mgr Léonard n’aime pas l’éthique onusienne.

 

Le primat archevêque de Belgique, Mgr Mutien Marie Léonard, participe au très controversé Synode des familles organisé par le Pape François. Voici quelques-unes de ses impressions qu’il a livrées au site catho.be.

 

« Avec une liberté d’expression qu’on trouve rarement en Occident, beaucoup d’épiscopats africains, certains épiscopats latino-américains et même océaniens, dénoncent les agences liées à l’ONU qui veulent leur imposer, par une sorte de dictature idéologique, des pratiques contraires à leur culture et à leurs convictions morales (contraception systématique, avortement, « mariage » homosexuel, etc.), en conditionnant l’aide économique à la promotion de ces pratiques. Réaction typique d’un évêque africain: « Gardez votre argent et nous garderons nos valeurs! » Réaction assortie d’un appel aux évêques occidentaux pour soutenir leurs confrères dans leur résistance à la pensée unique. »

Mutien Marie Léonard, Primat de Belgique, fidèle à la tradition de l'église repliée sur ses dogmes

Mutien Marie Léonard, Primat de Belgique, fidèle à la tradition de l'église repliée sur ses dogmes

Résistance à la « pensée unique » non catholique ne signifie pas qu’il n’y ait pas une pensée unique « léonardienne » qui veut à tout prix revenir en arrière sur les questions éthiques.

 

Et comme on sait que l’église africaine est particulièrement conservatrice, notre archevêque n’hésite pas à s’y référer et à attaquer les institutions démocratiques internationales.

 

Il oublie que le problème n° 1 en Afrique et dans plusieurs pays du Tiers-monde est la surpopulation. Dès lors, la contraception est des seuls moyens efficaces pour enrayer cette surpopulation. Et plusieurs prêtres et missionnaires sur le terrain sont parfaitement d’accord là-dessus. Mais la haute hiérarchie catholique n’en veut pas. Vade retro !

 

On pourrait aussi rétorquer à ces dignes hauts hiérarques de l’Eglise catholique apostolique romaine qu’encourager la surpopulation – « croissez et multipliez », cela ne vous rappelle rien ? – est constitutif de crime contre l’humanité !

 

PV

 

Bien dit, Monsieur le Juge : et cela ne m’étonne pas non plus !

 

Dans sa chronique à la « Libre Belgique », le juge-romancier Michel Claise s’attaque à la question de la dignité en politique écrit à propos des ministres ayant des relations suivies avec les milieux néo-nazis. Il conclut sa contribution par ses mots qui sonnent juste :

 

Michel Claise : un juge, un romancier, un homme engagé

Michel Claise : un juge, un romancier, un homme engagé

 

« Un étrange sentiment m’étreint, celui de ne pas être étonné. La dignité est un miroir dans lequel on se regarde. C’est aussi le regard des autres et leur désapprobation s’est largement exprimée. Mais le Premier ministre n’a pas le choix. Il est condamné à la fidélité à des accords qui ont précédé l’union des partis majoritaires. Et il y a de quoi frémir quand le manteau du pouvoir qu’il a endossé est peut-être imbibé du poison du centaure. »

 

J’ajoute pour ma part que les tenants du capital qui ont imposé ces accords, ne sont guère dérangés par ces gens qui bafouent les principes fondamentaux. Sans doute, dans leurs calculs, ils estiment qu’ils peuvent efficacement les servir.

 

 

Pierre Verhas

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 13:26

Après les 541 jours de crise qui ont suivi les élections de juin 2010, en 2011, Elio Di Rupo a dit qu’il gouvernerait au centre. Ce qu’il fit avec une forte orientation vers la droite.

 

Il y avait des symboles un peu ridicules. Le légendaire nœud papillon d’Elio – les journalistes avaient baptisé son gouvernement : « papillon » - n’était plus rouge. Il ne portait plus la rose, ni ne levait le poing lors du chant de l’Internationale à la clôture des congrès du PS dont il continuait à assurer la présidence malgré sa fonction de Premier ministre.

 

Ces symboles étaient des signes. Di Rupo prit comme vice-première ministre l’indécrochable Laurette Onkelinx avec comme compétences les affaires sociales et la santé publique. Elle représentait l’aile gauche du gouvernement et il faut noter qu’Onkelinx a réussi à « sauver les meubles » de la Sécu au prix cependant de quelques sacrifices.

 

Elio Di Rupo aimait porter un noeud pap' rouge. Une fois Premier ministre, le noeud changea de couleur.

Elio Di Rupo aimait porter un noeud pap' rouge. Une fois Premier ministre, le noeud changea de couleur.

 

Pour diriger le gouvernement fédéral, Di Rupo paya le prix fort. Il dut céder toutes les fonctions régaliennes et les finances à l’aile droite de son gouvernement. Le poste de Premier ministre mit les Socialistes en porte à faux. À l’exception des affaires sociales – donc de la Sécu – ils n’obtinrent aucune compétence importante.

 

Ce furent en réalité plusieurs ministres de droite qui marquèrent ce gouvernement, l’influence socialiste étant réduite à sa plus simple expression.

Maggie De Block fut mise en difficulté au Sénat suite à une interpellation d'une sénatrice Ecolo qui démonta sa politique anti-immigration.

Maggie De Block fut mise en difficulté au Sénat suite à une interpellation d'une sénatrice Ecolo qui démonta sa politique anti-immigration.

 

Ainsi, la personnalité droitière la plus en vue fut sans conteste Maggie De Block, secrétaire d’Etat chargée de l’asile et des migrations, qui mena une politique de « fermeture » et fit reprendre les expulsions. Certes, on a exagéré son influence, mais la définition de sa politique allait à l’encontre des principes fondamentaux défendus par toutes celles et tous ceux qui se réclament de l’ouverture à l’Autre. Mme De Block en a d’ailleurs tiré un fameux profit électoral, ce qui pose des questions fondamentales pour la gauche : existe-t-il encore au sein du peuple un esprit d’ouverture ? Peut-on combattre cette peur de l’Autre par des réponses adéquates à des situations difficiles, voire dramatiques ?

 

En second lieu, l’orientation franchement atlantiste du gouvernement fut assurée par le très droitier ministre des affaires étrangères, le libéral Reynders. Là aussi, on n’entendit que le silence de la part de l’aile gauche du gouvernement.

 

Didier Reynders fidèle à lui-même est le ministre des affaires étrangères le plus atlantiste.

Didier Reynders fidèle à lui-même est le ministre des affaires étrangères le plus atlantiste.

 

Le département des finances passé au CD&V (les chrétiens flamands) fut chahuté par le scandale de la banque ARCO sans qu’on ait vu le gouvernement prendre une décision ferme en la matière.

 

Le secrétaire d’Etat aux finances, le SPa (Socialiste flamand) John Crombez sauva l’honneur en menant pour la première fois depuis longtemps une lutte efficace contre la fraude fiscale.

John Combrez : un homme de la nouvelle génération politique courageux et plein d'avenir

John Combrez : un homme de la nouvelle génération politique courageux et plein d'avenir

Emberlificoté par les questions budgétaires, immobilisé par une coalition trop hétéroclite sans réelle ligne politique et en plus avec l’épée de Damoclès d’une prévisible montée des nationalistes flamands de la NV-A, ce gouvernement présidé par un Socialiste francophone, le premier depuis 1973, ne laissera pas une trace indélébile dans l’histoire.

 

Une mesure coûta d’ailleurs cher à l’aile socialiste du précédent gouvernement.

 

Face aux agressions injustes et dictées par la seule idéologie de l’exclusion des chômeurs, le gouvernement Di Rupo répondit par la dégressivité des allocations de chômage pour les chômeurs de longue durée, autrement dit à ceux qui se trouvent dans des zones où il n’y a quasi plus d’emplois ou à des femmes et des hommes trop âgés pour réintégrer le marché du travail. Ainsi leur est ouverte la porte à la précarisation, l’exclusion de la société. On crée ainsi une sous-citoyenneté de gens privés de l’accès à une vie décente permettant ainsi à la droite au pouvoir de vouloir restreindre les libertés aux chômeurs de longue durée en les obligeant à effectuer des travaux dits d’intérêt général où ils côtoieront sans doute des condamnés aux mêmes peines par la Justice.

 

On a appris par après que cette mesure injuste de dégressivité faisait partie du « deal » dans l’accord politique qui a suivi la crise des 541 jours.

 

Cependant, un gouvernement, avec à sa tête un Socialiste, aurait dû faire preuve d’initiative face au dramatique problème du chômage. Ne fallait-il voir avec tous les acteurs politiques et sociaux – régions, Forem, organisations syndicales, associations de chômeurs, services sociaux – toutes les possibilités pour améliorer matériellement et qualitativement la vie des chômeurs ? Car, dans certaines régions, il n’y a tout simplement plus d’emplois à pourvoir. Plusieurs économistes l’affirment haut et fort dont un qui est assez proche de la social-démocratie, Paul Jorion.

 

Paul Jorion : un économiste qui a des idées. C'est assez rare !

Paul Jorion : un économiste qui a des idées. C'est assez rare !

On ne demande pas à un gouvernement avec participation socialiste de faire le Grand soir, mais d’avoir un minimum d’imagination pour faire bouger les choses. Or, l’imagination n’était guère au pouvoir sous le gouvernement d’Elio Di Rupo. C’est un des principaux reproches que l’on peut faire à l’égard de sa composante progressiste à tous les niveaux : fédéral, régionaux et communautaires.

 

Les élections marquèrent l’échec de la gauche.

 

Après cela, on pouvait tout craindre des élections du 25 mai dernier. Ce ne fut pas la catastrophe annoncée, mais la gauche s’en sort affaiblie bien qu’elle ait limité les dégâts.

 

Les rapports de force ont relativement peu changé en Wallonie et à Bruxelles entre libéraux et les Socialistes : les Socialistes ont perdu 3 sièges sur 26 et les Libéraux du MR en ont gagné 2 sur les 18 dont ils disposaient. La dégelée Ecolo fut compensée par l’arrivée de l’extrême-gauche avec le PTB qui a raflé 2 sièges.

 

Par contre en Flandre, la droitisation s’est fortement accentuée. La NV-A, déjà premier parti de Flandre et de Belgique, avec 27 sièges à la Chambre, fut le grand vainqueur en gagnant 6 sièges supplémentaires. Le grand perdant fut le parti néo-nazi Vlaams Belang. On a assisté à un transfert massif des voix de ce parti vers les nationalistes « démocrates » de la NV-A. Ce ne sera pas sans conséquences. Tous les partis « traditionnels » flamands perdirent des plumes. Seuls, les écologistes de Groen gagnèrent. Il est vrai qu’ils sont bien plus cohérents que leurs homologues francophones.

 

Et qu’a fait le Parti socialiste ? Il s’est replié sur les régions bruxelloise et wallonne et sur la communauté française Wallonie-Bruxelles. Il a donc volontairement renoncé au fédéral et laisser un boulevard à la droite. Pour la laisser faire le sale boulot ?

 

Et le plus grave : le PS ne trouve rien de mieux, pour arriver à l’équilibre budgétaire de ne pas remplacer 4 fonctionnaires régionaux wallons et communautaires sur 5 admis à la pension.

 

Pareille mesure affaiblit considérablement la puissance publique, va désorganiser les services et a un effet pervers : l’opinion publique attisée par certains médias pense donc que 4 fonctionnaires sur 5 sont donc inutiles !

 

Tout est fait, on le sait, pour dégraisser l’Etat. C’est exactement ce que souhaitent les néolibéraux. Et ce sont des Socialistes qui prennent de telles dispositions !

 

L’œuvre principale du gouvernement Di Rupo fut la 6e réforme de l’Etat qui sera mise en application par son successeur. Cette réforme a un vice à peine caché : Elle instaure de fait l’austérité. En effet, les compétences transférées du gouvernement fédéral vers les régions et les communautés ne sont accompagnées que de 90 % des moyens pour les mettre en œuvre. Autrement dit, il faudra réduire d’au moins 10 % les crédits de ces compétences en plus de l’obligation d’équilibre budgétaire. Comment veut-on que la puissance publique fonctionne dans ces conditions ?

 

L’Europe

 

Il ne faut pas imputer systématiquement cette abominable politique à « l’Europe » et particulièrement à la Commission qui est sensée porter tous les péchés ultralibéraux de l’Union européenne.

 

Conseil européen du 22 mai 2013. Elio Di Rupo (cinquième au deuxième rang à partir de la gauche) ne pesa pas lourd.

Conseil européen du 22 mai 2013. Elio Di Rupo (cinquième au deuxième rang à partir de la gauche) ne pesa pas lourd.

 

Qui a imposé le Pacte budgétaire qui contraint tous les Etats membres à la politique d’austérité ? Pire : qui empêche une procédure démocratique au sein des Institutions européennes ? C’est le Conseil européen.

 

Et le Conseil européen est composé des chefs d’Etat et de gouvernement de tous les Etats-membres. C’est là et seulement là que les décisions fondamentales se prennent. La Commission est là pour exécuter ces décisions – ce qu’elle fait avec zèle, certes – et c’est tout.

 

Alors, les sociaux démocrates européens ne pouvaient-ils rien faire au Conseil pour empêcher ou à tout le moins freiner cette politique ? Ne pouvaient-ils proposer des procédures démocratiques à la place de l’adoption de traités qui figent une seule et même politique pendant des années ? Il fallait avoir le courage d’user du veto.

 

Non, on ne veut pas de vagues ! On préfère se laisser imposer une politique contraire à sa raison d’exister plutôt que de se lever pour défendre les principes fondamentaux. Et on est allé même jusqu’à menacer les quelques parlementaires socialistes qui s’opposaient à la ratification de ce traité.

Sfia Bouarfa qui était députée bruxelloise PS subit des pressions et essuya des insultes parce qu'elle s'opposait au Traité budgétaire.

Sfia Bouarfa qui était députée bruxelloise PS subit des pressions et essuya des insultes parce qu'elle s'opposait au Traité budgétaire.

 

Aurait-ce été une régression de l’Europe ? Bien au contraire, le veto ou la chaise vide auraient provoqué une crise. Et on dit, à juste titre, que ce sont les crises qui font avancer l’Europe. Et cette crise aurait permis d’entamer un changement d’orientation.

 

Aujourd’hui, on est prisonnier de ce qu’il faut bien appeler une lâcheté sinon une trahison.

 

L’imagination n’est pas à l’opposition…

 

Voilà donc l’opposition, et pour longtemps. Il n’y a aucune raison objective pour que cette coalition ne tienne pas. Elle a une confortable majorité en Flandre et le MR s’accrochera sachant que s’il provoque la crise, il y perdrait beaucoup.

 

D’autre part, l’opposition n’est pas confortable non plus. Pour une raison politique et communautaire évidente. Si on fait le compte de la représentation des partis d’opposition, on s’aperçoit que l’opposition est essentiellement francophone : elle dispose – tous partis d’opposition confondus – de 43 sièges dans le groupe linguistique français et de 22 sièges dans le groupe linguistique flamand. Au niveau des partis dits démocratiques, elle est de 19 sièges du côté flamand et de 42 sièges du côté français.

 

Cela signifie qu’une large majorité des représentants francophones (42 sièges sur 63) et une faible minorité des députés flamands (19 sièges sur 87) constituent l’opposition à la « Suédoise ».

 

Aussi, les nationalistes flamands auront beau jeu de dire que l’opposition est anti-flamande et que dès lors, des accords politiques entre francophones et flamands sont impossibles. La séance à la Chambre de mardi 14 octobre qui a plus relevé du pugilat que du débat démocratique l’a bien montré.

 

L’opposition progressiste doit absolument adopter une stratégie si elle veut avoir une chance de réorienter les choses. Nous l’évoquerons dans un prochain article.

 

Laurette Onkelinx, cheffe de l'opposition socialiste, s'est déchaînée à la Chambre. Est-ce la bonne stratégie ?

Laurette Onkelinx, cheffe de l'opposition socialiste, s'est déchaînée à la Chambre. Est-ce la bonne stratégie ?

Le tapage ne sert à rien. Bien au contraire, il est contreproductif.

 

Deux exemples : La pension à 67 ans proposée par le gouvernement Michel – Jambon fait pousser de grands cris d’orfraie. Pourtant l’idée avait été émise il y a quatre ans par un ancien ministre des Pensions, aujourd’hui décédé, le Socialiste Michel Daerden, sans que cela ne soulevât un tel tollé dans les chaumières socialistes.

 

Les néonazis au pouvoir

 

Les déclarations du vice-premier ministre Jambon sur la collaboration et la fête d’anniversaire du crypto-nazi Bob Maes à laquelle assistait le secrétaire d’Etat NV-A Francken qui en plus, envoyait des e-mails racistes et homophobes ont provoqué l’indignation dans tous les milieux démocratiques. C’est sain et normal. Mais, regardons le passé.

Le nouveau secrétaire d'Etat à la migration (!) Théo Francken au 90e anniversaire de l'ancien leader néo-nazi flamand Bob Maes

Le nouveau secrétaire d'Etat à la migration (!) Théo Francken au 90e anniversaire de l'ancien leader néo-nazi flamand Bob Maes

 

Ledit Bob Maes était sénateur Volksunie (le parti nationaliste flamand qui a précédé l’actuelle NV-A) en 1977 au moment où ce parti était au gouvernement avec le PS. Il avait été en outre le dirigeant de la milice VMO qui provoqua de graves troubles dans les villages des Fourons et qui se livrait en outre à des violences racistes. Pourtant, personne n’a rien dit à l’époque. Ce n’est qu’en 2001 qu’un ministre Volksunie aujourd’hui NV-A, Johan Sauwens, dut démissionner du gouvernement flamand pour sa participation à des manifestations de l’association des anciens SS flamands, le Sint Maartensfonds.

 

Si la presse a fait état depuis des semaines de la même participation de Jan Jambon aux manifestations de cette association nazie, cela n’a pas empêché Charles Michel d’en faire son premier Vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur de surcroît ! On aurait pu empêcher sa nomination, car nul n’ignorait qu’il serait le chef de file des ministres de la NV-A – principal parti du gouvernement Michel – si les démocrates et les progressistes avaient mené une campagne intelligente en faisant éventuellement appel aux instances internationales.

 

Jan Jambon prononçant un discours au Sint Maartensfonds, l'amicale des SS flamands

Jan Jambon prononçant un discours au Sint Maartensfonds, l'amicale des SS flamands

 

Le chef de groupe social-démocrate du Parlement européen s’est inquiété de la nomination de Jan Jambon comme ministre du gouvernement belge. N’est-ce pas un peu tard ? Les pressions auraient dû venir auparavant. Et posons la question : l’Union européenne pourrait-elle interférer dans la composition du gouvernement d’un Etat-membre ? Ce serait un précédent incontestablement dangereux.

 

Bref, on est coincé. Ici aussi, l’imagination n’a pas été à l’opposition…

 

Un avertissement

 

Lisons l’avertissement lancé sur son blog par l’Ecologiste Jean-Claude Englebert, échevin à Forest :

 

L'échevin écologiste Jean-Claude Englebert sait comment organiser une opposition efficace.

L'échevin écologiste Jean-Claude Englebert sait comment organiser une opposition efficace.

« Avec près de 70 % de députés et 6 partis francophones dans l'opposition, on va se bousculer au portillon pour exister. Les efforts à fournir pour se positionner comme plus social, plus compréhensif, moins brutal ou excluant que le gouvernement seront, disons, très modérés. Bref, tout le monde aura l'air gentil, modeste, cool, compréhensif.

 

Le pire est que le corps social va souffrir et que demande un corps qui souffre sinon l'espoir que la souffrance cessera le plus rapidement possible ?

 

Écrire et relire l'histoire du mandat de François Hollande serait ici salutaire. Il n'est pas devenu « mauvais », simplement, il s'est facilement imposé comme le chemin le plus court pour se débarrasser de Nicolas Sarkozy. C'est exactement le même danger qui nous pend au nez. S'il est bien un point dans lequel l'efficacité de la gauche n'est pas à démontrer, c'est dans l'ampleur des conséquences des déceptions qu'elle suscite : ravageuses quant aux possibilités de penser et d'espérer. »

 

Ainsi, contrairement à ce que chante le poète, il faut bien admettre qu’à gauche, c’est le fond qui manque le plus.

 

 

Pierre Verhas

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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 21:14

Le bel Armand dans de sales draps ?

 

Le journal « Le Monde » et le journal en ligne « Mediapart » révèlent ce 8 octobre qu’Armand De Decker actuel député – bourgmestre de la commune bruxelloise d’Uccle et ancien président du Sénat, est compromis dans l’affaire des 45 hélicoptères EADS vendus par Sarkozy au très démocratique Kazakhstan. Il y aurait des rétrocommissions se chiffrant à des montants astronomiques qui auraient été versées pour alimenter la campagne électorale de l’ancien président français.

 

Mais qu’a donc à voir le Belge De Decker avec cette affaire de vente d’hélicoptères français ?

Le bel Armand aurait-il du souci à se faire ?

Le bel Armand aurait-il du souci à se faire ?

En 2009, d’après l’hebdomadaire « Le Vif », le président du Kazakhstan aurait conditionné l'achat des 45 hélicoptères français à la fin des poursuites pénales par la justice belge à l'encontre de son ami, le milliardaire belgo-kazakh Pathok Chodiev. Et c’est là qu’apparaît Armand De Decker.

 

Lisons ce qu’en écrit « Mediapart » :

 

« L’autre partie s’est jouée en Belgique, par l’intervention d’un homme politique libéral, vice-président du Sénat, Armand De Decker. Et c’est là où intervient Jean-François Étienne des Rosaies, qui le connaît bien. La demande de Patokh Chodiev [Il s’agit de l’oligarque kazakh qui a convaincu Sarkozy de faire pression sur la Belgique pour le blanchir dans l’affaire Tractebel et qui aurait pris De Decker comme conseil, ce que celui-ci nie] n’est pourtant pas simple. Elle vise à le sortir d’un dossier judiciaire dans lequel il est mis en cause pour corruption — l’affaire Tractebel.

Patokh Chodiev vit paisiblement à Waterloo. Il doit savoir beaucoup de choses intéressantes.

Patokh Chodiev vit paisiblement à Waterloo. Il doit savoir beaucoup de choses intéressantes.

« Quand j’ai quitté la présidence du Sénat en juillet 2010, j’ai repris mes activités d’avocat, explique dans la presse belge Armand De Decker, en 2012, après les premières révélations du Canard enchaîné dans ce dossier. J'ai alors reçu un appel de Me Degoul et de Me Tossens, avocat bruxellois, pour que je les rejoigne dans la défense de Monsieur Chodiev. Il s'agissait d'un vieux dossier lié à l'affaire Tractebel, datant de 1996, et qui risquait, pour le ministère public, de se heurter au délai raisonnable. On est vite arrivé à la conclusion qu'il valait mieux une transaction. » Le politique assure qu’il n’a « jamais rencontré Monsieur Chodiev en personne ».

 

Pour Chodiev, la solution est législative. Elle dépend d’un nouveau texte sur la transaction pénale. En février 2011, une proposition de loi est déposée à la Chambre. En mars elle est adoptée. Elle est promulguée le 16 mai et Chodiev est tiré d’affaire. Une transaction est négociée avec le parquet de Bruxelles, qui abandonne ses poursuites contre la somme de 23 millions d'euros en août 2011. Plusieurs députés s’étonnent de la rapidité d’examen de ce texte, mais ils imaginent qu’il est destiné aux diamantaires.

 

Armand De Decker reconnaîtra dans la presse belge « connaître de longue date » le chargé de mission Étienne des Rosaies. Et ce dernier écrit lui aussi à Claude Guéant, le 28 juin 2011, pour résumer ses diligences pour « sauver Chodiev ». De Decker « nous a apporté l'adhésion des Ministres de la Justice, Finances et Affaires étrangères », écrit Étienne des Rosaies. C’est lui qui a « engagé » le vote à l'unanimité du parti libéral pour modifier la loi du Code civil de justice belge permettant à l'État de procéder à « des transactions financières dans des affaires pénales recouvrant notamment les chefs d'inculpation de blanchiment, faux en écriture et association de malfaiteurs ».

 

Ces manœuvres ont poussé, mardi, le député belge Olivier Maingain à demander la création d’une commission d’enquête dans un entretien accordé au Monde. « S’il est avéré que le pouvoir législatif belge a été instrumentalisé par le pouvoir sarkozyste pour in fine conclure un marché de vente d’hélicoptère, alors c’est un scandale d’État », a-t-il commenté. »

 

Avouons que ce n’est pas rien ! On modifie une loi pour sauver un éventuel client sans doute un peu trop encombrant, client que le bel Armand n’a jamais rencontré, bien entendu ! Et une proposition de loi d’ordre secondaire, émanant d’un ou de quelques députés, sans implication politique importante, qui est adoptée aussi rapidement – un mois pour l’adopter plus deux pour l’entrée en vigueur – c’est peu commun dans le travail législatif du royaume de Belgique. Curieux que des députés n’aient pas tenté d’en savoir plus sur cette procédure pour le moins inhabituelle.

Olivier Maingain, président du FDF (le parti francophone bruxellois) veut en savoir plus sur cette affaire. Il n'arrête pas de se venger de son ancien partenaire libéral...

Olivier Maingain, président du FDF (le parti francophone bruxellois) veut en savoir plus sur cette affaire. Il n'arrête pas de se venger de son ancien partenaire libéral...

Olivier Maingain, le président du FDF (le parti francophone bruxellois) demande la constitution d’une commission d’enquête parlementaire à ce sujet. Il a peu de chance d’être suivi. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même dans « le Monde ».

 

Cependant, le bel Armand est tout sauf clair dans cette affaire. Bah ! Il ne court aucun risque puisque la loi le couvre désormais et que le Parquet aura difficile à le poursuivre s’il lui en venait l’idée.

 

Voilà donc un fameux conflit d’intérêts et la passivité des députés ne serait-elle pas due à des pressions exercées ? Mais, si c’est le cas, par qui et pourquoi ?

 

PV

 

Une Commission très à droite et très néolibérale

 

Avoir désigné comme président de la Commission européenne, le Premier ministre d’un paradis fiscal, montre en soi quelle est la tendance du Conseil européen dominé par Angela Merkel. En outre, la Commission qu’il a composée est révélatrice de la politique future de cette institution dont on connaît le pouvoir considérable.

Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre du paradis fiscal Grand Duché du Luxembourg nommé Président de la Commission européenne. Tout un programme !

Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre du paradis fiscal Grand Duché du Luxembourg nommé Président de la Commission européenne. Tout un programme !

Et il y aura des commissaires plus égaux que d’autres. Prenons le cas du socialiste ( ?) français Moscovici qui est prié de ne pas faire à la Commission ce qu’il a fait en France, à savoir laisser filer le déficit. Déjà au coin, le bel argentier de France et de Navarre.

Pierre Moscovici devra filer droit !

Pierre Moscovici devra filer droit !

Plus à droite que le Hongrois Tibor Navracsics, tu meurs ! Il fut un des artisans des « réformes » antidémocratiques et fascisantes du gouvernement de Viktor Orban. Et il est désigné pour la culture et l’éducation ! Même si, après ses auditions au Parlement européen, Navracsics a peu de chance de garder ces compétences, sa désignation préalable montre l’orientation que le vieux renard grand-ducal veut donner à sa Commission !

Tibor Navracsiscs a promis d'être un "parfait" démocrate à la Commission après avoir contribué à détruire la démocratie en Hongrie.

Tibor Navracsiscs a promis d'être un "parfait" démocrate à la Commission après avoir contribué à détruire la démocratie en Hongrie.

Plus néolibéral que Jonathan Hill, le Commissaire anglais, homme de la City et grand copain de David Cameron, tu meurs aussi !

 

Ce personnage, ex-lobbyiste, désigné pour la régulation financière (cela ne s’invente pas !) s’est avéré arrogant et incompétent pour les parlementaires européens. Mais n’ayez aucune inquiétude pour lui. Les affaires continueront bien à prospérer au plus grand profit des banques et des spéculateurs.

 

Hill devra subir un deuxième tour d’auditions, mais gageons qu’il parviendra à sauver son mandat.

Jonathan Hill fait pénétrer la City dans la Commission.

Jonathan Hill fait pénétrer la City dans la Commission.

Un troisième personnage est lui aussi sur la sellette : le conservateur espagnol Miguel Arias Canete chargé de l’énergie. Canete est lié à des compagnies pétrolières, alors que son mandat de Commissaire consiste à promouvoir les énergies alternatives. Si ce n’est pas de la provocation, c’est bien imité, en tout cas !

Miguel Arias Canete est "passé" malgré les évidents conflits d'intérêts.

Miguel Arias Canete est "passé" malgré les évidents conflits d'intérêts.

Et puis, la victime collatérale de ces auditions quelque peu perturbées, pourra être la « grande coalition » entre le PPE (chrétien) et le SD (sociaux démocrates) où chacun des deux groupes a défendu les candidats de « leur » obédience.

 

L’Europe démocratique est en marche !

 

Pierre Verhas

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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 14:18

Josy Dubié, ancien grand reporter de la RTBF, sénateur honoraire, vient de signer un article d’analyse de la question ukrainienne dans lequel il détricote la complexité de ce conflit en se reportant à l’histoire. Qu’il soit remercié ici d’avoir permis à « Uranopole » de diffuser son texte.

 

Dubié fait œuvre utile en dénonçant ici le nationalisme exacerbé des deux côtés qui est le principal facteur responsable de ce conflit sanglant aux portes de l’Europe.

Josy Dubié jette un regard lucide sur les menaces pour notre régime social et de liberté conquis de haute lutte.

Josy Dubié jette un regard lucide sur les menaces pour notre régime social et de liberté conquis de haute lutte.

 

Les nationalismes fleurissent un peu partout sur le Vieux Continent à l’Est comme à l’Ouest.

 

Dans les anciennes démocraties dites populaires, cette fièvre touche la Hongrie, la Roumanie, elle a déjà détruit la Yougoslavie et menace la Tchéquie et la Slovaquie. Notons au passage qu’il s’agit des anciennes « possessions » de l’empire austro-hongrois.

 

À l’Ouest, des poussées de nationalisme menacent la cohésion des Etats-nations membres de l’ancienne Communauté économique européenne devenue par après l’Union européenne. La Grande Bretagne est confrontée aux autonomistes écossais, la Catalogne s’éloigne de plus en plus de l’Espagne, la Ligue du Nord est très puissante à Turin comme à Milan. Et n’oublions pas la Belgique où le principal parti est la NV-A (Nouvelle Alliance Flamande) et domine la coalition la plus à droite que connaîtra sans doute ce pays.

 

Observons que ces nationalismes ne gênent en aucune manière le projet néolibéral qui dénature le projet européen depuis l’Acte unique de 1992. En effet, non seulement, ils contribuent à « balkaniser » le continent, mais surtout ils affaiblissent les Etats existants. Cela facilite grandement la mise en place d’une vaste zone de libre échange sans contrôle étatique et contribue au démantèlement du système social résultant de plus d’un siècle de luttes ouvrières.

 

Pierre Verhas

Les tambours de la guerre

 

Josy Dubié Sénateur Honoraire

 

 

Celui qui ne connait pas l’histoire est condamné à la revivre.

Karl Marx

 

Cette citation du grand philosophe allemand garde toute sa pertinence, qu’il s’agisse des crimes commis par certains en son nom, ou des circonstances qui ont amené à la boucherie de 14-18, dont on commémore partout, en ce moment, le sanglant souvenir.

 

Il y a, en effet, dans l’escalade guerrière actuelle dans l’est de l’Ukraine comme une réminiscence des postures nationalistes intransigeantes mutuelles qui, par étapes, à partir d’un évènement relativement mineur, ont débouché sur l’embrasement généralisé qui a fait des millions de morts et mis le monde entier à feu et à sang.

 

Il est donc plus que temps que, dans les deux camps qui s’affrontent, là bas, aux confins de l’Europe, on tente de comprendre la position de l’autre à la lumière de l’histoire complexe de cette région du monde dans laquelle chacun des deux protagonistes trouve matière à justifier son intransigeance qui débouche, aujourd’hui, sur la violence et la mort.

 

Les “pro-russes”, puisqu’il faut bien les qualifier, même improprement ainsi, rappellent, comme vient encore de le faire récemment Vladimir Poutine que “l’Ukraine” et en particulier la ville et la région de Kiev sont le berceau historique de la “Russ” ancienne qui déboucha sur la création de l’empire russe des grands tzars, Yvan le Terrible, Catherine et Pierre le Grand, dont Poutine se considère comme l’héritier. Il en conclut donc, de manière lapidaire, qu’en réalité les Ukrainiens sont en fait des Russes !

 

Pour Vladimir Poutine, l'Ukraine c'est la Russie !

Pour Vladimir Poutine, l'Ukraine c'est la Russie !

 

De leur côté les “nationalistes ukrainiens” soulignent que “l’Ukraine” a connu, au cours des siècles, une évolution propre, tournée vers l’occident, la Pologne, la Lituanie et l’Autriche qui l’ont, tour à tour dominée, et annexée en partie, notamment l’Ouest du pays.

 

Ces approches historiques différenciées sont aggravées par des différences linguistiques, la langue ukrainienne dominant largement à l’Ouest du pays, le russe à l’est, mais aussi religieuses. Uniates, (chrétiens de rite oriental mais reconnaissant l’autorité du pape, à l’Ouest), chrétiens orthodoxes plus tournés vers le patriarcat de Moscou à l’Est.

 

L’église uniate, surtout implantée à l’ouest, fut plus particulièrement et plus violemment persécutée par Staline que l’église orthodoxe.

 

C’est sur ce terreau historique, linguistique et religieux, où existent, incontestablement, des différences entre l’Est et l’Ouest de l’Ukraine, que sont venues se greffer les blessures tragiques de l’histoire récentes, au 20ème siècle, liées à la décomposition de l’Empire tsariste à partir de 1917, à la cruelle guerre civile qui l’a suivi et aux crimes de Staline dont l’Ukraine a été l’une des principales victimes.

 

En effet, la chute du régime tsariste a entrainé le résurgence de toute une série d’affirmations nationalistes dans ce qui fut l’Empire russe, comme, notamment en Géorgie en Ukraine ou dans les pays baltes, où des entités qui s’était proclamées indépendantes, étaient soutenues militairement par les alliés vainqueurs de la guerre 14-18, alliés (français et brittaniques essentiellement) qui voulaient ainsi s’opposer à la menace que représentait, à leurs yeux, la Russie bolchevique.

 

La longue guerre civile, terrible et sanglante, entre les “rouges” et les “blancs” a finalement débouché sur la victoire des bolcheviques et l’écrasement de toutes ces tentatives nationalistes d’établissement d’états indépendants sur les ruines de la Russie tsariste. (A l’exception, jusqu’en 1939, des trois pays baltes, annexé alors par l’URSS, dans le cadre du pacte germano soviétique)

 

Joseph Djougachvili, dit “Staline”, lui même géorgien, est devenu “commissaire” (ministre) aux nationalités, de l”URSS, (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), qui rassemblait toutes les parties disparates de l’ex empire russe, (dont l’Ukraine).

 

Joseph Staline, l'homme d'acier qui ensanglanta l'URSS et l'Ukraine en particulier.

Joseph Staline, l'homme d'acier qui ensanglanta l'URSS et l'Ukraine en particulier.

 

Sous sa poigne d’acier (Staline signifie acier en russe !) le “petit père des peuples” (sic), réprima sans pitié toutes véléités nationalistes dans son empire dont il devint le maitre absolu.

 

Cette répression “anti nationaliste” culmina avec la collectivisation, décidée par Staline, des terres agricoles de toute l’URSS, en particulier celles de la riche province ukrainienne, considérée, à juste titre, comme le grenier de l’Europe.

 

Sous prétexte de lutte contre les “koulaks” (moyens et riches propriétaires terriens) Staline imposa à l’Ukraine, entièrement bouclée et cadenassée, une famine épouvantable qui fit de 3 à 6 millions de morts, certaines sources parlant même de 10 millions de victimes !

 

Le 7 août 1932 le gouvernement soviétique promulgue, ainsi, la “loi des épis” qui puni de déportation ou même de mort, tout qui, en Ukraine, dérobe quelques épis de blé !

 

On ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine si on ignore l’impact que “l’Holodomor” (le génocide par la faim en ukrainien), a encore sur la mémoire collective de nombreux ukrainiens.

 

Herman Van Rompuy qui était alors Président de la Chambre des représentants de Belgique inaugura avec Josy Dubié le monument à la mémoire des vicitimes de l'Holodomor.

Herman Van Rompuy qui était alors Président de la Chambre des représentants de Belgique inaugura avec Josy Dubié le monument à la mémoire des vicitimes de l'Holodomor.

 

J’en ai été personnellement le témoin, comme sénateur, il y a quelques années, avec Herman Van Rompuy, (alors président de la chambre des représentants), à Kiev lors d’une cérémonie à l’occasion de l’inauguration d’un monument à la mémoire des victimes de cette tragédie.

 

A l’opposé, on ne peut pas comprendre la haine de certains dans le camp des “pro russes” si l’on ignore les crimes abominables commis par certains nationalistes ukrainiens dans la foulée de l’invasion nazie de l’URSS à partir de juillet 1941.

 

En effet, encore traumatisée par les répressions staliniennes des années trente, une partie importante de la population ukrainienne a accueilli les envahisseurs nazis en libérateurs.

 

Des Ukrainiens, enrôlés dans la SS, ont participé à la répression anticommuniste et leur police supplétive a collaboré activement à l’extermination de centaines de milliers de juifs massacrés impitoyablement dans ce qu’on a appellé la “shoah par balle”.

 

Le personnage emblématique et controversé de cette collaboration avec les nazis fut Stepan Bandera, fondateur de l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens).

 

Stephan Bandera qui fut un chef SS, qui participa aux "Einzatzgruppen" qui massacraient les Juifs en Ukraine, est encore honoré par les nationalistes ukrainiens qui firnt la "révolution" de Maidan. Qu'en pense BHL ?

Stephan Bandera qui fut un chef SS, qui participa aux "Einzatzgruppen" qui massacraient les Juifs en Ukraine, est encore honoré par les nationalistes ukrainiens qui firnt la "révolution" de Maidan. Qu'en pense BHL ?

 

Assassiné par le KGB après la guerre, il fut réhabilité et déclaré “Héros de l’Ukraine”(sic) le 22 janvier 2010 par l’ex président ukrainien pro occidental, héros de la révolution orange, Viktor Yushchenko, décision condamnée par le parlement européen, et annulée par le président suivant, pro russe, Ianoukovtich.

Les dirigeants démocrates occidentaux ont la mémoire sélective en prenant la défense de l'ancien prészident ukrainien Victor Yushchenko qui n'hésita pas à réhabiliter un criminel contre l'humanité. Heureusement que le Parlement européen a sauvé l'honneur !

Les dirigeants démocrates occidentaux ont la mémoire sélective en prenant la défense de l'ancien prészident ukrainien Victor Yushchenko qui n'hésita pas à réhabiliter un criminel contre l'humanité. Heureusement que le Parlement européen a sauvé l'honneur !

 

Cet épisode explique, en partie, les accusations de “fascistes” proférées par les pro russes à l’encontre des autorités nationalistes ukrainiennes actuelles, même si les partis politiques ukrainiens ouvertement fascisants ont fait des scores insignifiants aux dernières élections ukrainiennes. Cependant des militants, violents, de ces partis ultranationalistes et fascisants comme “Svoboda” ou “Pravi sektor” constituaient le fer de lance des nombreux manifestants, pro européens, lors de l’occupation de la place Maidan. Un grand nombre de ces militants, après la chute du régime Ianoukovitch, ont rejoint des milices armées qui combattent toujours à l’est les milices “pro russes” à côté de l’armée régulière ukrainienne.

 

On en est là aujourd’hui et l’on comprend combien le conflit actuel plonge ses racines dans l’histoire ancienne et récente de cette région du monde.

 

Si l’on y ajoute que l’une des toutes premières mesures prises par le gouvernement issu du renversement par la révolution de “Maidan “ du président élu Ianoukovitch a été d’annuler les mesures protégeant les minorités non ukrainiennes et en particuliers le statut officiel de la langue russe parlée par la majorité des populations de l’est du pays, on comprend mieux le soulèvement d’une partie de ces habitants contre le pouvoir central de Kiev.

 

La confusion de Maidan

La confusion de Maidan

 

La mesure concernant la langue russe a été, depuis reportée, mais le mal a été fait.

 

Il en découle que toute solution à ce conflit qui a déja fait plus de deux mille morts, pour être efficace et surtout durable, doit tenir compte des différences exacerbées par le conflit qui opposent les deux parties de l’Ukraine, ce qui dans un pays comme la Belgique n’étonnera personne.

 

Comme dans chaque guerre civile, des violences atroces, y compris contre des civils ne partageant pas l’avis des différentes milices fanatisées, et des crimes de guerre ont eu lieu dans les deux camps.

 

La réponse à cette crise n’est pas et ne sera pas militaire, l’OTAN et la Russie armant chacune des parties, la guerre ne pourrait que s’amplifier et sans doute déraper vers un conflit d’envergure dont les conséquences sont, potentiellement, tragiques et meurtrières.

 

Les sanctions et les contre-sanctions économiques punissent et pénalisent autant, si pas plus, ceux qui les mettent en œuvre que ceux qui les subissent.

 

Le siège de l'OTAN à Evere (Bruxelles) : une organisation nuisible à dissoudre.

Le siège de l'OTAN à Evere (Bruxelles) : une organisation nuisible à dissoudre.

 

Il est donc urgentissime d’arrêter l’escalade et la musculation militaire, de part et d’autre, OTAN compris, d’établir un cessez le feu, et de discuter entre les parties d’une solution politique, de type fédéraliste.

 

Elle seule permettra la cohabitation la plus pacifique possible afin de guérir les profondes blessures qu’a entrainé l’affrontement absurde de ces nationalismes imbéciles.

 

Il n’est pas inutile de rappeler, ici, ce que le président français François Mitterrand disait, dans son dernier discours, prémonitoire, devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg …

 

“ le nationalisme c’est la guerre”.

 

Merci “Tonton”, sur ce point là au moins tu avais raison !

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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 13:19

Gaza mon amour (suite)

 

Les deux articles « Gaza mon amour » postés sur « Uranopole » et qui tentaient de retracer les contextes historique et politique du conflit entre Israël et la Palestine et qui atteint son paroxysme à Gaza, la ville la plus dense du monde, ont suscité pas mal de réactions. Il fallait s’y attendre ! Cependant, aucune d’elle n’apporte une nouveauté. Selon le camp dont les correspondants se revendiquent, les commentaires ne font que ressasser des arguments archi-connus.

La guerre du Kippour ou du Ramadan fut la dernière grande bataille de chars de l'histoire.

La guerre du Kippour ou du Ramadan fut la dernière grande bataille de chars de l'histoire.

 

L’un d’entre, cependant, eux m’a reproché de ne pas parler de la guerre du Kippour qui a eu, d’après lui, une influence considérable sur les relations Israël-Palestine. La guerre dite du Yom Kippour, ou du Ramadan, selon le camp dans lequel on se trouve, eut lieu en octobre 1973. Elle vit une victoire relative d’Israël après une offensive inattendue des armées égyptienne syrienne. Elle fut la dernière guerre entre « Etats ». Suite à la visite d’Anouar El Sadate à Tel Aviv et à Jérusalem en 1977, des négociations eurent lieu entre le Premier ministre d’Israël de l’époque, le chef du Likoud, Menahem Begin et le Président égyptien Sadate. Ces négociations ont abouti, sous l’impulsion du Président US, Jimmy Carter, aux accords de Camp David qui virent la restitution du Sinaï à l’Egypte et la réouverture du canal de Suez en échange de la reconnaissance de l’Etat d’Israël.

 

Menahem Begin, Jimmy Carter, Anouar El Sadate lors des négociations de Camp David en 1978

Menahem Begin, Jimmy Carter, Anouar El Sadate lors des négociations de Camp David en 1978

Bien que Sadate ait réclamé une solution au problème des Palestiniens, leur sort ne changea guère suite à ces négociations.

 

Gaza mon amour (suite et toujours pas fin…)

 

Dans la Libre Belgique (quotidien catholique francophone belge) l’historien français Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’Islam, ancien membre du cabinet de Joxe et puis de Jospin, professeur des universités, explique les origines du Hamas (voir Gaza mon amour 2e partie) qui a été « fondé en 1987, mais durant les quinze années précédentes, il avait une réelle dimension sociale et religieuse en tant que branche des Frères musulmans à Gaza. Ces islamistes ont longtemps été encouragés par Israël, qui y voyait un rempart contre l’OLP. Ce n’est qu’en 1991 que le Hamas s’est doté d’une branche armée qui, pendant des années, n’a tué que des Palestiniens accusés de « collaboration » avec l’ennemi. » Cela confirme ce qui a été écrit ici.

 

Jean-Pierre Filiu universitaire spécialiste du Moyen-Orient est un homme qui n'hésite pas à se rendre sur le terrain. Il s'est rendu récemment en Syrie.

Jean-Pierre Filiu universitaire spécialiste du Moyen-Orient est un homme qui n'hésite pas à se rendre sur le terrain. Il s'est rendu récemment en Syrie.

 

En plus, Jean-Pierre Filiu avertit : « Si le Hamas est écrasé demain, qui occupera leur place sur le terrain si ce ne sont les jihadistes ? ».

 

L’historien critique aussi l’obstination d’Israël à voir les mouvements palestiniens – aujourd’hui le Hamas – comme des officines de pays étrangers. Le Hamas serait, selon Israël, le prolongement de la Syrie, de l’Iran et même du Qatar. S’il est évident que ces pays aident ou ont aidé le Hamas en lui fournissant des armes et de l’argent, derrière cette obsession de la droite israélienne, il y a le refus de reconnaître la réalité palestinienne. Selon Filiu, le Hamas est une réalité avant tout Palestinienne.

 

Quant à la situation sur le terrain, Jean-Pierre Filiu montre que le « blocus engendre la contrebande. Car ce que laisse entrer Israël n’est jamais suffisant pour répondre aux besoins de la population de Gaza. » Il ajoute que cette contrebande ne peut se faire que grâce aux tunnels où passent les marchandises. Cependant le coût de ces tunnels est tellement élevé qu’il faut rentabiliser leurs créations et leur entretien. « Ce n’est possible qu’avec des biens à forte valeur ajoutée, soit des armes et des explosifs. En clair, le blocus engendre l’armement de Gaza. » ! Et il ajoute : « Il faut regarder la réalité en face : si vous avez 1,8 millions d’habitants sur 360 km2 avec une pauvreté incroyable et un taux de chômage de plus de 50 % ; le principal employeur, ce sont les milices. » Et y travaillant depuis des années, ces hommes deviennent forcément des combattants redoutables.

 

Le blocus de Gaza entraîne la contrebande pour assurer les moyens de la population gazaouie via les tunnels qui sont financés par le trafic sur les armes.

Le blocus de Gaza entraîne la contrebande pour assurer les moyens de la population gazaouie via les tunnels qui sont financés par le trafic sur les armes.

 

Le professeur Filiu plaide pour la fin du blocus de Gaza. Le retrait unilatéral d’Israël de Gaza et de ses 8.000 colons en 2005 a entraîné progressivement le blocus de Gaza, la fermeture de ses frontières (avec la complicité de l’Egypte). C’est ce que Stéphane Hessel a appelé la « prison à ciel ouvert ».

 

Selon l’universitaire, le meilleur moyen pour Israël d’éviter les roquettes est de lever le blocus de Gaza qui alimente le Hamas. « Israël devrait opter pour un échange gagnant-gagnant en levant le blocus en échange d’une démilitarisation de Gaza. Israël n’obtiendra jamais la fin des attaques sans compensation. »

 

Le tir des roquettes ne cessera que si Israël met fin au blocus.

Le tir des roquettes ne cessera que si Israël met fin au blocus.

 

En plus, le retour à une vie normale pour les Gazaouis signifierait la fin du Hamas, car ils en ont assez de « sa gestion calamiteuse et de sa violence partisane » que cette formation ne peut poursuivre qu’avec le conflit actuel. Ainsi, le jusqu’au-boutisme de la droite israélienne aide objectivement les Islamistes du Hamas au détriment de l’Autorité palestinienne de Ramallah. Et cela est tellement évident qu’on peut se demander si ce n’est pas là le véritable objectif de la droite israélienne : perpétuer un ennemi afin de justifier une politique belliciste et impérialiste.

 

Or, la situation à Gaza serait bien plus facile à résoudre qu’en Cisjordanie, selon Jean-Pierre Filiu : « Il n’y a pas de colons, pas d’occupation terrestre, pas de problèmes de frontières, ni de sites religieux. »

 

Et la véritable question est : Israël acceptera-t-il « que des Palestiniens ne soient ni occupés, ni soumis » ?

 

L’avenir le dira, mais beaucoup peuvent forcer l’avenir.

 

Pierre Verhas

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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 19:55

III Le cas belge : le Plan du travail

 

Le POB (Parti Ouvrier Belge) fut donc fondé en 1885 à Bruxelles. Il rassemblait des mutuellistes, des syndicalistes, des hommes de gauche aussi radicaux qu’indépendants comme les frères Defuissaux. C’est un groupe d’intellectuels très engagés qui en prit la direction, avec à leur tête, Emile Vandervelde qui présida le Parti jusqu’à sa mort survenue en 1938. Ce fut Henri de Man qui lui succéda jusqu’en 1940.

 

Vandervelde fut un farouche opposant au roi Léopold II et à ses dérives totalitaires qui furent à l’origine des terribles répressions des mouvements sociaux et qui colonisa le Congo qu’il réussit à « vendre » à la Belgique, malgré les réticences d’une large part du Parlement.

 

Emile Vandervelde président fondateur du Parti Ouvrier Belge animé par l'esprit des Lumières et imprégné d'internationalisme ouvrier

Emile Vandervelde président fondateur du Parti Ouvrier Belge animé par l'esprit des Lumières et imprégné d'internationalisme ouvrier

 

Lorsque survint la Première guerre mondiale, un gouvernement d’union nationale fut constitué avec les socialistes. Vandervelde fut nommé ministre d’Etat. En 1919, il fit partie du gouvernement issu de la guerre, comme ministre de la Justice. Ensuite, les socialistes alternèrent participation à des majorités et opposition. En attendant, en 1936, sous l’impulsion de Vandervelde, ils obtinrent :

 

- le suffrage universel pour les hommes à la place du suffrage plural qui donnait plusieurs voix à un électeur selon son niveau de fortune et sa scolarité, ce dès 1919 ;

- la liberté syndicale ;

- la journée des huit heures ;

- la pension et l’assurance sociale ;

- la loi contre l’alcoolisme connue sous le nom de loi Vandervelde (1919).

 

 

Henri de Man

 

C’est ici qu’intervient un personnage sortant de l’ordinaire, un intellectuel brillant mais qui a eu un parcours politique chaotique qui s’est achevé dans l’opprobre : Henri de Man.

 

Né en 1885, à Anvers, de Man était un brillant universitaire qui s’était spécialisé en psychologie sociale, domaine qui influença sa pensée politique. Il s’engagea en 1902 dans la Jeune Garde Socialiste. Le jeune Henri était préoccupé par les problèmes sociaux ayant constaté le contraste entre son milieu familial de bourgeoisie intellectuelle aisée et la société extérieure. Il fut un court temps anarchiste par soif de liberté, puis il préféra l’idée marxiste de la lutte des classes. Ses études supérieures furent chaotiques. Occupés par le militantisme, il négligea ses études de sciences naturelles à l’Université de Bruxelles. Il tenta des études de polytechnique à l’Université de Gand d’où il se fit expulser pour avoir participé à une manifestation en faveur de la Révolution russe de 1905. Henri de Man abandonna ses études et partit pour l’Allemagne, parce que c’était la terre d’élection du marxisme. Il se fixa à Leipzig et collabora au Leipziger Volkszeitung, un journal marxiste radical dans lequel écrivaient Liebknecht, Rosa Luxemburg, Trotsky, etc. Il reprit ses études sur la psychologie et sur l’économie politique. Il présenta une thèse sur l’industrie drapière à Gand avec l’appui de l’historien belge Henri Pirenne.

 

Henri de Man en 1940

Henri de Man en 1940

 

Fustigeant le réformisme des sociaux-démocrates aussi bien en Belgique qu’en Allemagne, de Man se rallia à un marxisme pur et dur jusqu’en 1914. Il rentra en Belgique en 1910 après avoir épousé sa compagne et devint secrétaire de la Centrale d’Education Ouvrière qui venait d’être créée par le POB. Il se lia avec Louis de Brouckère et, à deux, ils développèrent une tendance de gauche au sein du Parti. « En 1911, ils publièrent conjointement, dans la revue social-démocrate allemande Die Neue Zeit, une double étude intitulée Die Arbeiterbewegung in Belgien (Le Mouvement ouvrier en Belgique) qui agita passablement le parti. De Man y analysait les raisons historiques pour lesquelles la Belgique, un des pays capitalistes les plus développés, était en retard dans son évolution vers le socialisme. Incidemment, il dénonçait l'exemple néfaste de “l'affairisme” de la coopérative Vooruit (En avant) de Gand. Combattre le réformisme et l'opportunisme par l'éducation et la réorganisation du parti, sans tomber dans l'extrémisme révolutionnaire, tel fut le souci majeur d'Henri de Man jusqu'en 1914. Très actif également sur le plan international, où il fit office d'interprète dans de nombreux congrès, il suivit et soutint jusqu'à la dernière minute les efforts de la IIe Internationale pour opposer à la menace de guerre la solidarité de classe prolétarienne. Avec Camille Huysmans, il fut chargé d'accompagner Hermann Müller, délégué par les sociaux-démocrates allemands, à une ultime rencontre avec les socialistes français, au lendemain de l'assassinat de Jaurès. » (Université du Québec à Chicoutimi, Henri de Man).

 

Quand éclata la Première guerre mondiale, de Man s’engagea comme volontaire dans l’Armée belge, fit preuve d’un grand courage au combat et obtint le grade de lieutenant. Cette participation aux combats et à l’armée ébranla ses convictions.

 

Il souhaita la défaite totale de l’Allemagne, car il pensait que c’était la seule solution pour entraîner une révolution démocratique que les sociaux-démocrates n’ont pas réussi à faire août 1914. Son « jusqu’au-boutisme » valut à de Man de faire partie de la délégation présidée par Vandervelde et de Brouckère qui rencontra une délégation des révolutionnaires russes après la première révolution russe de 1917 pour les convaincre – en vain – de ne pas conclure une paix séparée avec l’Allemagne.

 

Après la guerre, au terme d’un voyage aux Etats-Unis, de Man s’éloigna du marxisme à l’allemande. Il prôna un modèle socialiste plus attaché au contrôle des moyens de production qu’à leur appropriation et il relativisa la lutte des classes en évoquant des solidarités transversales comme le sursaut patriotique durant le conflit.

 

Cette pensée constitue les prémices de la social-démocratie actuelle beaucoup moins hostile au libéralisme. De Man poursuivit son évolution jusqu’à la publication en 1927 de son ouvrage principal : Au-delà du marxisme où il entendait secouer le mouvement socialiste déchiré entre la doctrine révolutionnaire et le réformisme. Ce débat s’est poursuivi jusque dans les années 1970.

 

Le Plan du travail

 

Arrive la grande crise de 1929 qui a atteint la Belgique de plein fouet. Le POB se trouve désemparé et ne parvient pas à apporter une réponse adéquate. C’est la chance de de Man.

 

En 1933, il lança sa grande idée : le Plan du travail.

 

Propagande électorale du POB pour le Plan du Travail

Propagande électorale du POB pour le Plan du Travail

 

Dans le numéro 8 (1933) la revue de la Commission syndicale « Le Mouvement syndical », Henri de Man part d’un constat : « Comme j'ai partagé alors vos préoccupations, je partage aujourd'hui vos inquiétudes. Ces inquiétudes proviennent de la constatation de plus en plus évidente, que notre mouvement, qui, pendant l'espace de plus de deux générations, a constamment amélioré les conditions de vie de la classe ouvrière, subit depuis quelque temps un arrêt et même un recul.

 

Nous sentons tous aussi qu'il ne s'agit pas là seulement d'une fluctuation temporaire, comme celle qui a toujours accompagné les grandes crises économiques dans le passé. C'est le régime économique lui-même que nous voyons se transformer, et cela en vertu des tendances de beaucoup antérieures à la crise de conjoncture qui a débuté en 1929. »

 

Il analyse ensuite : « Le développement du capitalisme financier, les progrès du nationalisme qui conduisent à une véritable guerre économique latente entre les nations, ne sont que des exemples de transformations de la structure économique qui sont antérieurs à la crise cyclique et qui ne disparaîtraient pas avec celle-ci.

 

D'autre part, il suffit de songer aux événements politiques de ces dernières années, notamment aux progrès du fascisme en Europe centrale, pour voir qu'il y a là des faits nouveaux qui ne sont pas seulement les conséquences passagères d'une conjoncture économique défavorable.

 

Au contraire, si cette conjoncture s'améliorait actuellement, les régimes fascistes n'en seraient que mieux établis.

 

S'il fallait essayer de réduire à un commun dénominateur les phénomènes les plus caractéristiques de la véritable crise de régime que traverse le capitalisme, il faudrait dire que le capitalisme oppose actuellement à nos revendications une résistance accrue, parce qu'il a passé lui-même d'une phase de progression à une phase de régression. »

 

Que de similitudes avec notre époque ! Le rôle du capitalisme financier, la guerre économique provoquée par le développement des nationalismes, aujourd’hui remplacés par les empires et de grands ensembles comme l’Union européenne. De Man dénonce le développement du fascisme et détecte un danger : le fascisme se portera mieux avec une économie rétablie.

 

Certes, aujourd’hui, nous nous trouvons dans un contexte différent. Il n’y a pas de fascisme comme dans les années 1930, mais il y a essor de l’autoritarisme. La victoire d’un Erdogan ne gêne pas le capitalisme actuel, il y a complicité évidente entre les nationalistes flamands de la NV-A et le grand capital représenté par des organisations patronales agressives. En France, le Front national devient un danger réel et la Hongrie ne peut plus être considérée comme une démocratie, tout cela sans que cela pose problème au grand capital.

 

Que se passera-t-il si elle accède à la Présidence de la République en 2017 ou avant ?

Que se passera-t-il si elle accède à la Présidence de la République en 2017 ou avant ?

 

L’avènement de la technocratie

 

Raymond Debord décrit très bien le contexte du début des années 1930 dans son article « Le planisme des années 1930 : une tentative de socialisme sans le prolétariat ».

 

« Le discrédit du capitalisme s’accroît et s’accompagne largement de celui du parlementarisme. Le mouvement communiste, auréolé du prestige de l’URSS étend son influence dans les milieux ouvriers. Le fascisme tente de capter la colère de la petite bourgeoisie ruinée. Partout émerge l’idée que seules des solutions résolues, portées par une intervention forte de l’Etat, seront en mesure de fournir des solutions. Ce mouvement touche sous des formes diverses toutes les couches sociales, toutes les sensibilités philosophiques et toutes les forces politiques. Il s’exprime aussi bien par la thématique du « New Deal » chez le démocrate américain Rossevelt que par l’émergence du personnalisme chrétien ou l’emprise du stalinisme. De leur côté des technocrates se demandent si ce n’est pas à eux, plutôt qu’aux capitalistes, que devrait appartenir la direction des affaires nationales.

 

Au delà des conclusions qui en seront tirées, ce n’est donc pas sans raison que des intellectuels de formation marxiste pourront spéculer à la fin des années 30 sur la « bureaucratisation du monde » (Bruno Rizzi) ou l’avènement de « l’ère des managers » de James Burnham. [C’est la naissance de ce qu’on appellera plus tard la technocratie.]

 

Un certain nombre de militants socialistes croient constater que le refus de la prolétarisation est le principal phénomène à l’œuvre, dans les classes moyennes mais aussi au delà. Le mouvement ouvrier a perdu son caractère universaliste et les fascistes en tirent profit. Il s’agit donc de faire sortir le socialisme de son éternel écartèlement entre discours maximaliste et compromissions en proposant un ensemble de réformes immédiates mais radicales qui seront appliquées systématiquement : un plan.

 

Les mesures proposées par les principaux « plans » des années 30, celui du Parti ouvrier belge et celui de la CGT auront en commun de puiser assez largement dans l’arsenal du programme révolutionnaire, en particulier la nationalisation des banques et des grands groupes industriels, tout en évacuant la perspective de rupture avec le capitalisme et par conséquent le Sujet susceptible de la porter : le prolétariat. »

 

En effet, Henri de Man a dit : « Ce n’est pas par la révolution qu’on peut arriver au pouvoir, c’est par le pouvoir qu’on peut arriver à la révolution »

 

Si on y réfléchit bien, la technocratie naissante se substitue à la révolution. D’ailleurs, de Man ajoute : « Pour mieux préciser la nature de ce changement, je dirai que, sans renoncer à poursuivre les réformes pour lesquelles nous luttons depuis toujours, et même, au contraire, pour les faire aboutir, il faut que nous poursuivions, au-delà de celles-ci, des réformes d'un caractère nouveau. Je propose, pour mieux fixer les idées, d'appeler ces réformes nouvelles des réformes de structure, pour les distinguer des réformes de répartition pour lesquelles nous avons lutté jusqu'à présent. »

 

Il en définit ensuite la portée : « Il y a, en effet, deux espèces de réformes économiques. Les réformes de répartition, comme leur nom l'indique, consistent à assurer à une classe de la population, en l'espèce à la classe ouvrière, une part plus grande du revenu national, sans influencer le régime par lequel ce revenu est produit. Les réformes de structure, par contre, consistent à rendre possible une meilleure répartition par la transformation même du régime, dirigé vers un revenu national supérieur, c'est-à-dire vers une production mieux adaptée aux besoins de la consommation et développée parallèlement à ceux-ci. »

 

La classe ouvrière n’est plus le seul moteur du socialisme.

 

De Man analyse ensuite les circonstances dans lesquelles le plan peut se réaliser. « Une crise comme celle que nous traversons affaiblit ce que les Anglais appellent notre « bargaining power », littéralement : notre puissance de marchandage; mais, d'autre part, elle augmente formidablement la puissance de rayonnement de nos idées socialistes, c'est-à-dire, en premier lieu, de la rébellion de la raison humaine contre l'absurdité d'un régime qui permet de consommer de moins en moins à mesure qu'il permet de produire de plus en plus et, en second lieu, du désir d'un ordre économique nouveau débarrassé des entraves du monopolisme financier. »

 

On croirait lire un texte contemporain, tant les situations de 1933 et de 2014 sont semblables. À la différence près que le « rayonnement des idées socialistes » est aujourd’hui bien pâle en Europe. Mais en parlant ainsi, De Man pose le raisonnement suivant : « En d'autres termes, la crise, en créant un état de détresse dont souffrent, outre la classe ouvrière, les classes moyennes et l'immense majorité de la population, nous permet de trouver des alliés pour un programme de réformes de structure que nous ne trouverions pas pour un programme de réformes de répartition. Car les réformes de répartition sans réformes de structure ne peuvent s'exercer au profit d'une classe que dans la mesure où elles réduisent le profit des autres classes. » Et il prend comme exemple les charges sociales qui augmentent avec le chômage des ouvriers et dès lors qui pèsent sur la fiscalité des autres classes sociales.

 

De Man perçoit la naissance d’une majorité potentielle qui rassemblerait la classe ouvrière et la classe moyenne. La classe ouvrière n’est donc plus le moteur de la révolution, le fer de lance de la construction d’une société socialiste. Elle doit s’associer à d’autres classes sociales pour aboutir aux objectifs qu’elle s’est définis.

 

« Pour cela, il faut que nous transformions notre front syndical, pratiquement limité à la classe ouvrière industrielle, en un front du travail qui englobe toutes les couches de la population travailleuse, manuels ou intellectuels, salariées ou indépendants, en vue d'une action commune pour la nationalisation du crédit et des monopoles dont il dispose pour la production des matières premières et de la force motrice. »

 

Cette collaboration entre des classes sociales aux intérêts fondamentalement différents échouera. Il n’y aura jamais d’accords réels entre les organisations de classes moyennes et les organisations syndicales ouvrières. Certes, après la Deuxième guerre mondiale, la concertation sociale sera mise sur pied, mais elle se traduira toujours par une confrontation, un rapport de forces entre patronat, classes moyennes et classe ouvrière.

 

Un programme tout à fait nouveau

 

Qu’est-ce donc ce Plan du travail conçu par De Man ? Essentiellement, il s’agit de réformes de structures comme il les appelle de ses vœux.

 

Il comporte trois points :

 

« L'objet de ce plan est une transformation économique et politique du pays, qui consiste:

 

1° A instaurer un régime d'économie mixte comprenant, à côté du secteur privé, un secteur nationalisé qui englobe l'organisation du crédit et les principales industries déjà monopolisées en fait ;

2° A soumettre l'économie nationale ainsi réorganisée à des directives d'intérêt général tendant à l'élargissement du marché intérieur, en vue de résorber le chômage et de créer les conditions d'acheminement vers une prospérité économique accrue ;

3° A réaliser, dans l'ordre politique, une réforme de l'Etat et du régime parlementaire qui crée les bases d'une véritable démocratie économique et sociale. »

 

La nationalisation du crédit consiste essentiellement en la création d’un institut de crédit de l’Etat chargé d’assujettir les opérations des banques de crédit aux directives du plan. Il ne s’agit donc pas de nationaliser les banques, mais de les mettre sous la tutelle de ce nouvel institut en vue d’éviter que leurs opérations financières aillent à l’encontre des objectifs du plan.

 

La nationalisation des industries de base se fera comme suit : « Le pouvoir législatif prendra les mesures nécessaires pour organiser en services publics les principales industries monopolisées qui produisent des matières premières ou de l'énergie motrice.

 

Dans chacune de ces industries, il sera créé un Consortium chargé de la soumettre aux directives du plan. » Ces consortiums auront les mêmes pouvoirs que l’institut de crédit de l’Etat.

 

Le reste du secteur privé est maintenu sous le régime de la libre concurrence. Les seules restrictions concernent les opérations qui pourraient recréer des oligarchies financières.

 

Quant à la démocratie économique, Henri de Man voit une réforme institutionnelle en six points :

 

« 1° Tous les pouvoirs émaneront du S. U. (Suffrage Universel) pur et simple ;

2° L'exercice des libertés constitutionnelles sera pleinement garanti à tous les citoyens ;

3° L'organisation économique et politique assurera l'indépendance et l'autorité de l'État et des pouvoirs publics en général à l'égard des puissances d'argent ;

4° Le pouvoir législatif sera exercé par une Chambre unique dont tous les membres seront élus au S. U. ;

5° Cette Chambre, dont les méthodes de travail seront simplifiées et adaptées aux nécessités de l'organisation sociale moderne, sera assistée dans l'élaboration des lois par des Conseils consultatifs dont les membres seront choisis en partie en dehors du Parlement, en raison de leur compétence reconnue ;

6° En vue d'éviter les dangers de l'étatisme, le Parlement accordera aux organismes chargés par lui de la direction de l'économie les pouvoirs d'exécution indispensables à la rapidité de l'action et la concentration des responsabilités. »

 

Cet audacieux projet s’inscrivit dans le climat d’antiparlementarisme qui régnait dans l’opinion publique et entretenu par les ligues fascistes comme Rex de Degrelle et le parti nationaliste flamand à connotation nazie, le VNV. Ce rejet de l’institution parlementaire avait aussi un certain succès dans la classe ouvrière. Cela représentait un danger majeur pour l’avenir du POB qui avait tablé toute sa stratégie sur la démocratie parlementaire. Or, en réformant le Parlement par l’instauration d’une Chambre unique (la suppression du Sénat) et en changeant ses méthodes de travail en faisant notamment appel à des compétences extérieures – ce qui est une caractéristique de la technocratie – de Man instaure un nouveau mode de gouvernement.

 

Henri de Man mit en garde contre la tentation de la multiplication des organismes : « En d'autres termes, outre un plan d'action échelonné sur des années, le plan gouvernemental doit comporter un bloc de mesures immédiates, pour une transformation institutionnelle nettement délimitée à l'avance, mais radicale dans les limites ainsi déterminées.

 

Il ne s'agira plus, dès lors, de s'arrêter à des solutions ni chair ni poisson, comme celles auxquelles nous avons trop longtemps accordé notre confiance en parlant du « contrôle des banques», du « droit de regard » et d'autres formules analogues.

 

Le vice fondamental de toutes ces solutions est de manquer leur but en allant trop loin d'un côté et pas assez loin de l'autre.

 

En augmentant le nombre des conseils et commissions qui partagent la responsabilité des pouvoirs existants sans partager leur autorité véritable, on ne fait que superposer les tares d'un parlementarisme mal compris aux tares d'un capitalisme mal ordonné. »

 

Cette mise en garde est très pertinente de nos jours où on considère que la défense des services publics consiste à les multiplier, ce qui dilue leur efficacité et ouvre la porte aux privatisations !

 

Le programme lui-même consiste en six points :

 

« 1° Une politique de l'épargne tendant à la sécurité des placements et à la répression des manœuvres spéculatives sur le marché de l'argent ;

2° Une politique du crédit favorisant spécialement les branches de l'économie qu'il conviendra de développer pour la réussite du plan ;

3° Une politique des prix organisant la répression des exactions monopolistes et des manœuvres spéculatives sur les marchandises, et tendant à la stabilisation des profits agricoles, industriels et commerciaux ;

4° Une politique du travail tendant à la réduction de la durée du travail et à la normalisation des salaires par l'établissement d'un régime contractuel légal du travail : reconnaissance syndicale, commissions paritaires, conventions collectives, minimum de salaire ;

5° Une politique monétaire qui, tout en sauvegardant les avantages que procurent à la Belgique l'importance de ses réserves d'or et la stabilité de son change, permette d'accroître le pouvoir d'achat des différentes catégories de revenus du travail »

 

Il s’agit donc, en 1933, d’un programme dont plusieurs points seront repris après la guerre en Belgique comme en France. Le sixième point concernant le commerce extérieur est examiné ci-après.

 

Le socialisme national

 

De Man a insisté sur le fait que le Plan du travail ne pouvait s’appliquer qu’au niveau national. Il était opposé à son « internationalisation » car il considérait qu’il fallait en priorité le marché intérieur.

 

« En somme, le seul moyen dont la Belgique dispose actuellement pour développer son rôle sur le marché mondial, c'est une économie dirigée sur le marché intérieur.

 

Cela est vrai d'ailleurs à un point de vue universel, le retour au libre-échange étant devenu utopique. La reprise du développement du marché mondial n'est plus possible que par une économie internationale dirigée se basant sur des économies nationales dirigées. »

 

On est assez loin de la conception actuelle du libre échange qui consiste en une libéralisation généralisée !

 

De Man ajoute : « le pouvoir de réaliser une action dans ce sens n'existe pas sur ce plan [international]. Il n'existe que sur le plan national. C'est un fait que nous pouvons regretter, mais que nous devons reconnaître ; sans cela on risque de bâtir sur les nuages et, ce qui est pis encore, de s'esquiver devant les tâches nécessaires et possibles en prétextant l'attente de solutions impossibles.

 

Il suffit de réfléchir un instant pour voir que socialisation internationale est une absurdité ; car toute socialisation présuppose une transformation de régime de la propriété. Cela ne peut se faire que par une action législative, parce que c'est la loi qui fait le droit. Or, il n'existe, ni à Genève, ni ailleurs, sur le terrain international, de pouvoir législatif qui soit en état de faire cela. » (1)

 

Cette dernière réflexion peut se poser actuellement dans le cadre de la construction européenne. Tant que l’Union européenne ne disposera pas d’un pouvoir législatif digne de ce nom, il sera impossible de faire des réformes de structures à ce niveau.

 

Cela ne signifie pas que, pour autant, Henri de Man était partisan du protectionnisme. Au contraire, le sixième point du programme élaboré dans le cadre du Plan dispose :

 

« 6° Une politique commerciale qui, loin de tendre vers l'autarcie, favorise le développement du commerce extérieur, en poursuivant l'intérêt global des consommateurs à des prix de revient modérés au lieu de l'intérêt particulier de certains producteurs à des profits élevés ». Il prônait entre autres la réadaptation des accords commerciaux aux conditions créées par la transformation économique du pays et par les méthodes nouvelles de la concurrence internationale, la reconnaissance de l’URSS, l’intégration du Congo dans l’économie nationale, la lutte contre les mesures de défenses protectionnistes des autres pays. Le bénéfice de cette politique sera consacré à l’instauration d’une assurance sociale pour les travailleurs.

 

On observe donc qu’il ne s’agit pas d’une politique protectionniste, mais d’une conception des relations commerciales internationales basées sur une transformation des accords commerciaux tenant compte des intérêts propres aux parties contractantes. Quant au Congo, la colonie belge, de Man le voyait comme un acteur destiné à renforcer la puissance économique de la Belgique et non, comme il l’était, la « propriété » des holdings financiers et miniers belges. Ce n’était pas encore l’heure de la décolonisation ! Enfin, l’excédent commercial qui résultera de cette politique servira à financer ce que l’on n’appelait pas encore la sécurité sociale.

 

La dérive autoritaire

 

Le POB adopta le Plan comme programme politique. Les nuages commencèrent à s’amonceler sur l’Europe. Henri de Man fut nommé ministre des Travaux publics et de la résorption du chômage au sein du premier gouvernement de coalition avec le catholique de Paul van Zeeland qui réussit à renverser la conjoncture économique.

 

Paul Van Zeeland (à droite) fut Premier ministre catholique avec le socialiste Paul-Henri Spaak, gouvernements dont fit partie Henri de Man.

Paul Van Zeeland (à droite) fut Premier ministre catholique avec le socialiste Paul-Henri Spaak, gouvernements dont fit partie Henri de Man.

 

Henri de Man parvint à réduire le chômage de moitié en un an, comme il se l'était proposé. En revanche, lorsqu'il voulut institutionnaliser l'œuvre de sauvetage en organisant l'Office de Redressement économique, il se heurta à des obstacles insurmontables. Le projet de contrôle des banques et d'autres propositions de réformes structurelles connurent un sort semblable.

 

Le second gouvernement van Zeeland, issu des élections de mai 1936 et dans lequel de Man était devenu ministre des Finances - il fut en outre coopté sénateur la même année -, accentua dans son programme la nécessité de renforcer l'Exécutif et le contrôle du crédit. De Man espérait que le Premier ministre parviendrait à imposer un style de gouvernement moins dépendant des partis et des forces conservatrices et plus résolu à atteindre ses objectifs. En février 1937, Paul-Henri Spaak et lui expliquèrent dans des interviews retentissantes leur option pour un « socialisme national » visant à réaliser tout ce qui était réalisable dans le cadre national et refusant l'alibi d'un internationalisme platonique.

 

À ce titre, Spaak qui fut ministre des affaires étrangères, refusa de reconnaître le gouvernement républicain espagnol sous prétexte qu’il ne disposait pas de majorité parlementaire ! Voilà un exemple des dérives du « socialisme national »…

 

Léon Degrelle, le "chef" de Rex représenta un danger pour la démocratie belge en 1936 - 37. Après, il fut démonétisé...

Léon Degrelle, le "chef" de Rex représenta un danger pour la démocratie belge en 1936 - 37. Après, il fut démonétisé...

 

Aussi, quand Degrelle provoqua une élection partielle à Bruxelles en avril 1937, encouragèrent-ils van Zeeland à relever le gant au nom de l'union nationale. La victoire du premier ministre ouvrirait la voie, pensaient-ils, à un regroupement des forces démocratiques et progressistes au-dessus des clivages traditionnels. Ce n’était qu’illusions ou duplicité ! Très rapidement le gouvernement se débattit dans la crise ouverte par un projet de loi d'amnistie et aggravée par l'affaire de la Banque Nationale relative à l'utilisation de fonds secrets par le premier ministre lui-même. Le gouvernement tomba en octobre 1937.

 

Pressenti pour résoudre la crise, Henri de Man échoua à cause de l'opposition libérale. Redevenu ministre des Finances dans le cabinet formé par Paul-Émile Janson, il dut faire face à la récession économique en proposant de nouvelles ressources budgétaires par une fiscalité accrue sur les gros revenus. Vivement critiqué par ses adversaires, fraîchement accueilli par ses collègues, malade de surcroît, il démissionna le 12 mars 1938. L'échec personnel d'Henri de Man coïncidait d'ailleurs avec un reflux général des tentatives de rénovation.

 

Tirant la leçon de son expérience, de Man jugea que le socialisme, en même temps qu'il renonçait au concept marxiste de la lutte de classe et s'affirmait comme un parti de gouvernement, devait abandonner la conception bourgeoise et libérale de l'État au profit de ce que Spaak et lui appelaient la « démocratie autoritaire » avec, notamment, un gouvernement de législature et l'usage du référendum. Ce fut un échec. Cette dérive autoritaire sonna le début de la fin pour Henri de Man. Spaak, quant à lui, dont l’opportunisme n’était plus à démontrer, commença à prendre ses distances avec de Man.

 

Une conduite lamentable

 

En 1939, après la mort de Vandervelde, de Man accéda à la présidence d’un P.O.B. divisé. En septembre, il entra comme vice-premier ministre dans le gouvernement d'union nationale d'Hubert Pierlot, mais il le quitta quatre mois plus tard n’étant pas suivi par le Parti dans son obsession de neutralité vis-à-vis de l’Allemagne.

 

En janvier 1940 il reçut du Roi la mission d'aller se renseigner en Italie sur le bien-fondé de l'avertissement que Ciano avait lancé le bruit de la proximité d'une attaque allemande contre la Belgique. Puis, ayant rejoint l'armée, il dirigea l’œuvre Elisabeth “Pour nos soldats”. Pendant la campagne des dix-huit jours, sans autre fonction bien définie que celle de veiller sur la sécurité de la reine Elisabeth, il approuva la décision de Léopold III de ne pas suivre le gouvernement à Londres pour poursuivre le combat et se rapprocha du roi.

 

C'est dans l'atmosphère malsaine qui suivit les redditions belge et française qu'Henri de Man écrivit son fameux Manifeste du 28 juin 1940. Pensant que le fascisme pouvait jouer un rôle révolutionnaire en balayant par la force les obstacles qui avaient toujours fait échec à la justice sociale et à la paix européenne, il y présentait “l'effondrement d'un monde décrépit” et “la débâcle du régime parlementaire et de la ploutocratie capitaliste” comme une “délivrance” pour les classes laborieuses. Considérant le rôle politique du P.O.B. comme terminé, il lançait pour finir un appel aux militants socialistes à dissoudre le Parti afin qu'ils entrent dans un parti unique fidèle au Roi et prêt à réaliser la souveraineté du travail. Cela était tout à fait illégal, illusoire et fondamentalement contraire aux principes de base du mouvement ouvrier belge.

 

Cette conduite lamentable qui menait à la collaboration avec les pires ennemis du socialisme fit d’Henri de Man un paria. Il était désormais isolé. Le roi n’exerçait plus aucun rôle politique, les nazis se méfiaient de lui, ses derniers amis socialistes lui tournèrent le dos. En 1943, il se réfugia en Suisse avec sa femme et décéda en 1953 dans un accident de voiture dont les circonstances n’ont jamais été élucidées.

 

Cependant, comme nous le verrons dans le dernier volet, le Plan du travail ne disparut pas totalement avec de Man. Bien des éléments furent repris après la guerre, mais la grande réforme radicale qu’il impliquait était à jamais enterrée. La social-démocratie était désormais installée.

 

Pierre Verhas

 

(l) Genève était le siège de la SDN (Société des Nations) et du Bureau International du Travail qui avaient été créés après 1918.

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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 21:28

 

IIe partie : Réponse à Bernard Gensane

 

Avant d’aborder la problématique de la social-démocratie en Belgique (ce qui sera fait en troisième partie), je voudrais répliquer sur deux points à l’article de Bernard Gensane :

 

En premier lieu, lorsqu’il écrit : « La social-démocratie européenne (à l’exception de celle des pays nordiques) ne fut tournée vers le progrès que lorsqu’elle fit campagne et gouverna avec les communistes. Souvenons-nous du Front populaire, ou du Frente Popular (alliance de neuf partis) en Espagne. Mais la tendance lourde était bien de gouverner sans ou contre les communistes. Avant Laurent Fabius en 1983, on avait vu le socialiste italien Pietro Nenni s’allier aux communistes dans les années trente, puis gouverner avec la démocratie chrétienne après la guerre. », c’est en partie exact.

 

Les sociaux-démocrates, cependant, ne se sont pas toujours opposés aux communistes. Caballero premier ministre socialiste pendant la guerre d’Espagne, gouvernait loyalement avec les communistes qui se sont d’ailleurs montrés plus staliniens que « marxistes léninistes ». Caballero a tenté en vain d’empêcher les attaques contre le POUM et les anarchistes à Barcelone (voir George Orwell – Hommage à la Catalogne).

 

En Belgique, le président du Parti Ouvrier Belge, Emile Vandervelde, s’est intéressé à la révolution russe, mais il en a très vite dénoncé la dérive totalitaire qu’il considérait incompatible avec le socialisme. Et il avait raison. Rappelons-nous Kronstadt !

 

Certes, et ce fut le cas en France uniquement, la social-démocratie a contribué au progrès social lorsqu’elle a gouverné à deux reprises avec les communistes : lors du Front populaire en 1936 et après la victoire de Mitterrand de 1981 à 1983.

 

Le programme social le plus élaboré en France fut celui du Conseil national de la Résistance qui résulta d’un accord entre les communistes et les socialistes, mais il ne faut pas oublier les gaullistes – sans lesquels sa réalisation eût été impossible – et les démocrates chrétiens. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les néolibéraux avec la complicité de personnages comme Hollande, Valls et Fabius sont en train de le démanteler.

 

Tout cela pour dire que les sociaux-démocrates français n’étaient pas jusque dans les années 1950 des libéraux honteux ou des atlantistes déclarés comme ils le sont devenus depuis Guy Mollet. Ensuite, il ne faut pas oublier non plus le rôle éminent, quoique trop bref, de Pierre Mendès-France qui était radical, mais qui a joué un rôle fondamental au sein de la gauche française.

 

En Belgique, ce fut différent. Tout d’abord, s’il existait un Parti communiste, son influence était très limitée, par rapport au Parti Ouvrier Belge (ancêtre de l’actuel PS belge). On peut s’en étonner puisque la situation de la classe ouvrière belge était similaire à celle de France. Il y a une explication : le syndicat socialiste était très puissant et il n’y avait pas de syndicat « communiste ». D’ailleurs, le POB est né en 1885 du mouvement mutuelliste qui comprenait aussi des syndicalistes (les syndicats étaient interdits par la loi Le Chapelier qui s’appliquait en Belgique en 1885), d’intellectuels engagés et de fractions qu’on appellerait aujourd’hui anarcho-syndicalistes. C’est donc par le biais du POB que les commissions syndicales, puis la CGTB (Centrale Générale des Travailleurs de Belgique) qui est devenue après la guerre 40-45 la FGTB (Fédération Générale des Travailleurs de Belgique).

 

D’autre part, la Sécurité sociale est née aussi d’accords pris dans la clandestinité sous l’occupation entre des représentants du grand patronat et des syndicalistes. Des négociations de ce genre eurent lieu également à Londres, sous la houlette du gouvernement belge exilé. Elles aboutirent à un compromis : la sécurité sociale forte en échange d’une liberté du capital, c’est-à-dire au renoncement à des réformes de structures. D’ailleurs, une des premières mesures du gouvernement belge fut l’arrêté loi de décembre 1944 instaurant la Sécurité sociale, soit à peine un mois et demi après la Libération. Il est vrai qu’il était revenu dans les fourgons des anglo-américains et qu’il craignait par-dessus tout d’éventuels soulèvements de la classe ouvrière.

 

La deuxième critique porte sur la question de l’eurocommunisme. Bernard Gensane écrit : « On a vu des partis communistes disparaître. Comme l’italien à force d’« eurocommunisme » et de « compromis historique ». Ce parti s’est dissout en 1991 au profit du Parti démocrate de la gauche (L’Olivier), qui s’est lui-même dissout en 1998 au profit des Démocrates de gauche (le Chêne social-démocrate). Le Chêne s'est à son tour dissout pour former avec les centristes de gauche La Marguerite. En attendant les Pissenlits par la racine (en anglais, quand on est mort, on « pousse les marguerites vers le haut »). »

 

Je ne pense pas qu’il faille considérer l’eurocommunisme et le compromis historique comme des dérives vers une révision néolibérale. L’eurocommunisme se voulait être une synthèse entre le communisme et la démocratie dans le respect des Libertés fondamentales. En définitive, c’était l’idéal socialiste pour lequel George Orwell a combattu pendant la guerre d’Espagne. Berlinguer a essayé avec le démocrate chrétien Aldo Moro. On sait ce qu’il en est advenu. Aldo Moro a été enlevé et assassiné par les Brigades Rouges. Son corps a été volontairement jeté à mi-chemin entre les locaux de la démocratie chrétienne et du Parti communiste italien. On sait depuis que c’est la CIA qui manipulait les « brigadistes ».

 

Pierre Verhas

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