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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 09:24

Tous les jours et ce pendant quelques semaines, « Uranopole » publiera un dessin d’un des dessinateurs assassinés et paru dans « Charlie Hebdo ». En hommage à la liberté de la presse et à l’humanité.

Libertés posthumes
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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 10:28

Tous les jours et ce pendant quelques semaines, « Uranopole » publiera un dessin d’un des dessinateurs assassinés et paru dans « Charlie Hebdo ». En hommage à la liberté de la presse et à l’humanité.

Libertés posthumes
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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 16:28
prémonitoire !

prémonitoire !

 

Mediapart : « Au moins deux hommes armés et cagoulés ont pénétré mercredi en fin de matinée dans la rédaction de l'hebdomadaire « Charlie Hebdo », ouvrant le feu. Plusieurs membres de la rédaction ont été tués, dont Cabu, Charb, Wolinski, Bernard Maris et Tignous. Dans leur fuite, les agresseurs ont également ouvert le feu sur des policiers. »

 

 

Selon les premières informations, douze personnes ont été tuées, quatre ont été grièvement blessées et quatre blessées plus légèrement.

 

C’est une réaction à chaud face à cette tragédie sans nom. Il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions. Une bande de fanatiques, deux à cinq salopards cagoulés, selon les sources, ont pénétré dans les locaux de « Charlie Hebdo » et ont tué entre dix et douze personnes.

 

Ce qu'il vient de se passer est un acte de guerre qui ensanglante les fondements même de la République. Alors, à qui répliquer ? Certainement pas contre les communautés musulmanes qui sont les premières victimes de ce fanatisme. En agissant ainsi, on tomberait dans le piège tendu par l'ennemi qui a pour nom fanatisme, associé à de sordides intérêts qui ne tiennent aucun compte de l'humain.

 

 

La meilleure réponse !

La meilleure réponse !

 

Il faut de la fermeté et des moyens. Fermeté à l'égard de comportements inacceptables et agressifs, à l'égard de comportements et propos fanatiques, mais il faut aussi mettre les moyens nécessaires pour que des jeunes gens ne se laissent pas entraîner dans la spirale infernale qui mène au terrorisme. Ces moyens s'appellent éducation et accès au travail.

 

Or, on interdit aux plus démunis l’accès au travail par l’exclusion et à l’éducation par la frilosité. Nos dirigeants perdent toute dignité en se pliant ainsi par lâcheté et cupidité à ces mêmes intérêts qui arment les fanatiques.

 

Pierre Verhas

Fraternité, Camarades, vous avez bien mérité de la Liberté !

Fraternité, Camarades, vous avez bien mérité de la Liberté !

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2 janvier 2015 5 02 /01 /janvier /2015 22:48

Tout le monde est persuadé depuis quelques semaines que quelque-chose va se passer. La situation en Union européenne et spécialement dans la zone Euro ne peut plus durer. On pressentait une crise générale de l’Euro. Elle n’a pas encore eu lieu. Cela peut venir à tout moment, cependant. Mais, jusqu’à présent, ce n’est pas cela.

 

Non, l’événement s’est produit le 29 décembre à Athènes. Le Parlement grec n’a pas réussi à élire au troisième tour de scrutin, le Président de la République grecque. D’aucuns diraient, c’est une crise politicienne de plus, sans importance. La fonction présidentielle est purement honorifique. Il n’y a donc pas d’enjeu. Mais cela ne s’est pas passé ainsi.

 

Le président de la République hellénique est élu par les députés pour un mandat de cinq ans. Il doit obtenir 200 voix lors des deux premiers tours de scrutin et 180 au troisième, sur les 300 députés de l’assemblée. Les trois tours de scrutin ont eu lieu les 17, 23 et 29 décembre.

 

Le hic : Si le candidat du gouvernement ne parvient pas à se faire élire par les députés au terme de ces trois tours, il y a dissolution de l’Assemblée et convocation d’élections législatives anticipées.

 

Antonis Samaras a perdu son pari au Parlement grec. La Troïka n'est pas contente !

Antonis Samaras a perdu son pari au Parlement grec. La Troïka n'est pas contente !

 

Le Premier ministre conservateur Antonis Samaras avait fait de ce scrutin un enjeu majeur sous la pression de la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI) qui souhaite que celui-ci ait une majorité forte pour pouvoir poursuivre la politique d’austérité qui devient de plus en plus insupportable pour le peuple grec. Son candidat était Stavros Dimas, un droitier de « Nouvelle démocratie » et ancien commissaire européen – le candidat idéal pour la Troïka.

 

Une victoire de Syriza ne plairait pas à tout le monde.

 

Donc, ce sont les élections. C’est sans doute ce que voulait Alexis Tsipras, le numéro un de Syriza. Il a déclaré : « C'est un jour historique pour la démocratie grecque. Les députés grecs, les partis de l'opposition démocratique, ont démontré que la démocratie ne s'exerce pas sous un chantage. (…) Quand la grande majorité du peuple grec est décidée à mettre fin aux politiques d'austérité, alors, les députés ne peuvent faire autrement que de se conformer à la volonté populaire. Aujourd'hui, le gouvernement Samaras, qui depuis deux ans et demi a ravagé la société et qui s'était déjà prononcé et engagé pour de nouvelles mesures, appartient au passé. Et avec la volonté de notre peuple, d'ici quelques jours, les mémorandums d'austérité feront aussi partie du passé. »

 

Alexis Tsipras savoure sa victoire.

Alexis Tsipras savoure sa victoire.

 

Mais cette crise politique et surtout la perspective d’une victoire de Syriza ne plaisent pas à tout le monde, et spécialement à la Troïka qui a réagi via le FMI. Il y a manifestement panique à bord : le versement de la prochaine tranche d'aide du Fonds à la Grèce est suspendu en attendant la formation d'un nouveau gouvernement qui suivra les élections anticipées de la fin janvier.

 

Les discussions sur ce versement, effectué conjointement avec les autorités européennes, « reprendront une fois qu'un nouveau gouvernement sera en place » à Athènes.

 

Pas question d’un changement politique

 

De son côté, le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, le gardien de l’ordolibéralisme germanique, a déclaré le jour même du déclenchement de la crise politique que la Grèce devrait continuer sur la voie des réformes déjà engagées, quelle que soit l'issue des élections législatives prévues fin janvier. « Les difficiles réformes (mises en œuvre en Grèce depuis la crise financière) ont porté leurs fruits, elles sont sans aucune alternative. Les nouvelles élections ne changent rien aux accords passés avec le gouvernement grec », a affirmé le ministre conservateur, dans une déclaration écrite après l'annonce de législatives anticipées en Grèce.

 

En clair, quelle que soit l’issue du scrutin, pas question d’un changement de politique !

 

Rappelons que ce n’est pas une première : la Troïka a déjà suspendu son aide parce que les Grecs ne manifestaient pas assez d’enthousiasme à se faire plumer.

 

Selon l’association altermondialiste ATTAC, « À plusieurs reprises, l’UE et le FMI sont revenus sur leurs déclarations et ont suspendu les versements promis pendant des semaines voire des mois pour faire pression sur la démocratie grecque : à l’automne 2011 pour empêcher la tenue d’un referendum sur la politique d’austérité ; en mai-juin 2012 pour augmenter les chances des partis amis de la Troïka lors des élections législatives.

 

En suspendant les fonds promis, la Troïka contraint le gouvernement grec à émettre des obligations à court terme pour éviter la faillite imminente. Ces « bons du Trésor », arrivant à échéance en quelques semaines ou quelques mois, revêtent un taux d’intérêt plus élevé, ce qui augmente de fait la dette publique grecque.

 

Une preuve de plus que la réduction de la dette n’est pas la principale préoccupation de la Troïka mais plutôt un prétexte pour poursuivre la destruction de l’État providence et des droits des travailleurs. »

 

Et on peut comprendre l’inquiétude des dirigeants européens devant la crise politique actuelle. Lisons les conclusions de cette récente étude d’ATTAC – Autriche qui n’ont pas été démenties :

 

Depuis mars 2010, l’Union européenne et le Fonds monétaire international ont attribué 23 tranches de financement au prétendu « sauvetage de la Grèce », pour un total de 206,9 milliards d’Euros. Ils n’ont cependant fourni presque aucune précision sur l’utilisation exacte de ces énormes sommes, provenant de fonds publics

 

C’est pourquoi Attac Autriche a entrepris une étude sur cette question : au moins 77% de l’argent du plan de sauvetage ont bénéficié directement ou indirectement au secteur de la finance.

 

Les résultats en détails sont édifiants :

 

58,2 milliards d’Euros (28,13%) ont servi à recapitaliser les banques grecques

 

au lieu de restructurer ce secteur trop grand et moribond de manière durable et de laisser les propriétaires des banques payer pour leurs pertes.

 

101,331 milliards d’Euros (48,98%) sont allés aux créanciers de l’État grec.

 

Parmi lesquels 55,44 milliards d’Euros ont été utilisés pour rembourser des bons du Trésor arrivés à échéance —au lieu de laisser les créanciers assumer le risque pour lequel ils avaient préalablement perçu des intérêts. 34,6 autres milliards d’Euros ont servi de prime d’incitation pour obtenir l’accord des créanciers sur le prétendu « allègement » en mars 2012. 11,3 milliards d’Euros ont été affectés au rachat de la dette en décembre 2012, lorsque l’État grec a racheté des bons presque sans valeur à ses créanciers.

 

43,7 milliards d’Euros (22,46%) ont alimenté le budget de l’État ou n’ont pu être clairement affectés.

 

0,9 milliard d’Euros (0,43%) ont constitué la contribution de la Grèce au financement du nouveau fonds de sauvetage, le MES (Mécanisme Européen de Solidarité).

 

Les résultats du rapport d’Attac Autriche réfutent les affirmations publiques des institutions et chefs d’État européens, selon lesquelles c’est la population grecque qui a bénéficié desdits « plans de sauvetage ». C’est plutôt elle qui paie pour sauver les banques et les créanciers en subissant une brutale course à l’austérité, ainsi que les catastrophiques conséquences sociales que l’on sait.

 

Ajoutons que parmi ceux qui ont été sauvés, on compte le clan multimilliardaire Latsis, l’une des plus riches familles grecques, qui détient en grande partie l’Eurobank Ergasias sauvée par l’État. Des spéculateurs en ont aussi profité : lors du rachat de la dette en décembre 2012, le fonds spéculatif Third Point a empoché 500 millions d’Euros grâce aux fonds publics européens.

 

Cela sent l’hallali pour la Troïka.

 

Cependant, si Syriza représente un espoir de changement, il ne faut pas se faire d’illusions. En premier lieu, si on voit la composition du parlement sortant, même si la formation de Tsipras l’emporte largement, il est impossible qu’il ait une majorité suffisante pour gouverner seul.

 

Le Parlement d’Athènes comprend 300 députés qui se répartissent en 127 Nouvelle démocratie (droite conservatrice, le parti de Samaras), 28 PASOK (Socialistes) qui forment la majorité sortante. Il y a en outre 12 indépendants, 17 démocrates indépendants issus de dissidences provenant de tous les autres partis démocratiques. La gauche de la gauche comprend 71 députés SYRIZA (Tsipras) et 12 KKE (Communistes). A tout cela, il faut ajouter 8 non inscrits. Enfin, il ne faut pas les oublier, 16 membres du parti néo-nazi Aube dorée.

 

On comprend à la lecture de ces chiffres que même si Syriza devient largement le premier parti grec, sans doute au détriment du PASOK et des Communistes, il sera obligé de composer s’il veut gouverner. Tsipras en est parfaitement conscient. Depuis longtemps, il a pris des contacts avec des personnalités d’autres formations politiques du centre et de gauche. D’ailleurs, il ouvre les listes de Syriza à des candidats indépendants et d’autres formations politiques.

 

En second lieu, les pressions de l’UE et de la Troïka ne sont pas à négliger. Alexis Tsipras le sait très bien, puisqu’il a fait le tour des capitales européennes, rencontré les dirigeants du FMI et de la BCE pour « rassurer » sur ses intentions. Les éternels gauchistes « critiques » qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, le lui ont assez reproché !

 

Alexis Tsipras le sait : il devra composer.

Alexis Tsipras le sait : il devra composer.

 

On ne peut cependant reprocher à Syriza de s’être affiné, sans pour autant oublier les fondamentaux. Le politologue Gerassimos Moschonas a exposé à « Mediapart » : « En 2012, Syriza était un parti spécialiste de la protestation, il était naïf dans ses critiques comme dans ses certitudes. Aujourd'hui ce n'est plus un parti naïf, c'est un parti qui a mûri, qui a approfondi sa réflexion. Ce changement s'explique aussi par le fait que la situation a changé : lorsque Syriza parle de restructuration de la dette là où il parlait auparavant d'effacement unilatéral, il faut noter que la structure de la dette elle-même a changé. La dette publique de la Grèce aujourd'hui est essentiellement détenue par les États européens, et non par des institutions privées comme c'était le cas avant 2012. Enfin, l'approche de la possibilité d'accéder au pouvoir a conduit Syriza à modérer son discours. On a vu ainsi deux processus parallèles se développer au sein du parti : la modération d'une part, qui est la stratégie principale de Syriza. Mais il y a également une forme de radicalisation : Syriza se prépare au pire, à un conflit grave avec l'Union européenne. Toutefois le courant le plus radical au sein de Syriza, la « Plateforme de gauche » qui prône la sortie de la zone euro, est resté plutôt discret ces derniers mois : il est très loyal vis-à-vis de la ligne majoritaire de Syriza et il met moins en avant ses positions anti-UE. »

 

En clair, Tsipras refuse de « tout casser ». Il veut renégocier avec l’Union européenne en exigeant par la restructuration de la dette et d’en effacer la moitié. Il compte également faire un audit sur celle-ci. Pour ce faire, il a pris contact avec le CADTM d’Eric Toussaint, entre autres.

 

Relevons une chose intéressante : de nombreux économistes dits non-conformistes ont prôné l’idée de l’annulation de la dette en général « le défaut » comme on dit, vont-ils l’appuyer lorsque le problème se posera en Grèce ? On mesurera leur sincérité !

 

Un programme qui fait « boule de neige » en Europe

 

D’autre part, Syriza entend non plus rejeter purement et simplement, mais renégocier ce qu’on appelle les « mémorandums d’austérité », ces diktats imposés par la Troïka qui ont poussé le peuple grec dans la misère. Ainsi, le parti exige que le SMIC qui avait été raboté en 2012 de 740 à 580 Euros par mois, soit ramené à son niveau de 2012, par la renégociation.

 

Moschonas ajoute : « …son [de Syriza] programme s'articule autour de trois axes : il y a tout d'abord la restructuration de la dette, qui a pour but de parvenir à un effacement de la moitié de celle-ci – c'est la partie la plus difficile à faire avancer étant donné l'attitude de l'Union européenne. Il y a ensuite, indépendamment de ce premier point, une politique macroéconomique expansionniste : une politique de croissance, qui s'appuie notamment sur l'argent public et les fonds européens. Enfin, Syriza n'abandonne pas les objectifs d'assainissement des finances publiques mis en œuvre par les gouvernements précédents : il ne s'agit pas de recréer des déficits budgétaires. L'amélioration des recettes fiscales, via la lutte contre les niches et l'évasion fiscales, doit contrebalancer l'accroissement des dépenses publiques. »

 

Il ya d’autres points dans ce programme, par exemple :

 

• Instauration d'une « clause de développement » garantissant que les sommes dépensées pour une relance de l’économie ne seront pas comptabilisées dans le budget.

 

• Recapitalisation des banques (dont la solvabilité est problématique), sans que les sommes en question soient comptabilisées dans la dette publique du pays.

 

Non seulement, ce programme ne plaît certainement pas à l’establishment européen, mais il s’inscrit dans un foisonnement d’idées qui se répandent dans toute l’Europe. Citons, entre autres, le mouvement « Nouvelle Donne » en France et en Belgique.

 

Pierre Larrouturou fondateur de "Nouvelle Donne" a un programme qui n'est pas très éloigné de celui de Syriza.

Pierre Larrouturou fondateur de "Nouvelle Donne" a un programme qui n'est pas très éloigné de celui de Syriza.

 

En clair, il s’agit d’un programme social-démocrate de gauche qui ne remet pas en question l’adhésion de la Grèce à l’Euro, ni à l’Union européenne, mais qui va incontestablement – si Syriza est à même de le faire appliquer après les élections du 25 janvier – se heurter à la rigidité de la Commission européenne.

 

Plusieurs scénarios sont possibles. Syriza emporte une large victoire et est à même de gouverner seule. Alexis Tsipras disposera d’un rapport de forces favorable à l’égard de la Commission. Par contre, si son résultat est mitigé, Syriza devra composer avec d’autres formations et donc, modérer son programme. Il s’agira d’un gouvernement faible et la Troïka aura donc toute latitude pour poursuivre son travail, voire durcir sa position. Enfin, si Syriza emporte une importante victoire, il devra composer, mais cette fois-ci en rapport de force. C’est le cas de figure le plus probable.

 

Une excellente image

 

Syriza a une excellente image de marque dans la population grecque. Il est devenu le premier parti chez les moins de 25 ans, dans un pays où 50 % d'entre eux sont au chômage. Ensuite, Alexis Tsipras ressemble à tout sauf à un stalinien des années cinquante ou à un gauchiste des années soixante. « Il a le sens de l'humour. C'est un homme politique qui pose des questions, qui ne prétend pas avoir toutes les réponses et qui sait écouter », explique au « Monde » l'écrivain Vassilis Alexakis, qui aime parler littérature avec lui.

 

En 2009, il est élu député. Il devient bientôt un des plus farouches opposants aux plans d'aide à la Grèce de l'Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI), en contrepartie d'une sévère politique d'austérité. Avec son style sans cravate, il sait trouver des formules qui frappent comme : « Ils veulent transformer la Grèce en un pays avec des salaires de niveau bulgare et des prix de niveau bruxellois. »

 

Pendant la campagne de 2009, il réussit à capitaliser sur la vague anti- Troïka, mais tout en donnant un sens à un vote en dehors des deux partis traditionnels. Alors que les trois partis de gauche rassemblent 30 % des intentions de vote dans les sondages, il se présente comme une force alternative prête à rassembler qui ne recule pas devant l'idée de gouverner. Pour ce faire, il prend exemple sur la gauche dans plusieurs pays d’Amérique du Sud comme l’Equateur, la Bolivie, l’Uruguay, le Venezuela qui a réussi à parvenir au pouvoir par la voie électorale.

 

Il faut cependant ne pas oublier la droite. « Nouvelle Démocratie », le parti de Samaras est bien placé dans les sondages. En plus, si Syriza pourra capitaliser les voix des mécontents – et ils sont nombreux en Grèce – les néo-nazis d’Aube dorée peuvent engranger aussi de ce côté-là. Enfin, il y a les pressions de l’Union européenne qu’il ne faut pas négliger non plus : elle va jouer sur la peur.

 

Sans doute est-ce la Commission qui a peur ? Junker et Moscovici ont exprimé clairement leur crainte de voir Syriza fréquenter les salles de réunions feutrées du Berlaymont, violant ainsi une règle de base : les institutions européennes s’interdisent d’intervenir dans un scrutin d’un Etat membre de l’Union.

 

La peur de la Commission

 

François Leclerc, un ami de Paul Jorion écrit sur le blog de celui-ci :  « La seule position rendue publique, celle du FMI, affiche la dureté en annonçant la suspension de tout versement, mais cela avait déjà été décidé dans les faits, et il semble que le prochain gouvernement pourrait en tout état de cause durer jusqu’à juin 2015 sans nouvelle aide financière. La balle est dans le camp des dirigeants européens. À défaut de marges de manœuvre importantes, ce calendrier pourrait leur donner un peu de temps pour voir venir, si Syriza l’emportait. Mais l’incertitude risquerait de donner des idées aux suivants inscrits sur la liste des consultations électorales à venir, les Portugais et les Espagnols.

 

Dans cette crainte, les dirigeants européens ne voudront pas créer de précédent, ce qui ne leur donnera pas davantage de prise sur la situation grecque, à voir l’influence de leurs pressions sur le résultat des élections présidentielles ! À défaut de changer de politique, ils n’ont qu’une seule ligne de conduite et tentent de masquer le fiasco de celle qu’ils ont imposée. En Grèce, ils se réfugient derrière le fragile excédent primaire dégagé par la Grèce au prix d’une crise sociale dont l’ampleur semblait révolue en Europe, et qu’ils ont créée.

 

Dans un éditorial de fin d’année, le Financial Times réclame plus de marge de manœuvre pour les politiques nationales, au nom de la démocratie et de la solidarité européenne, afin de ne pas rester suspendu aux prochaines décisions de la BCE. Cela a tout l’air d’une bonne résolution de circonstance, qui ne sera pas suivie d’effet. Ceux qui ne se résolvent pas à réclamer un changement clair de politique et en énoncent les grands principes laissent le dernier mot aux responsables de l’état catastrophique dans lequel se trouve désormais l’Europe, qui pourrait bien représenter son ultime promesse. Ils en partagent la responsabilité.

 

La Grèce risque d’être à nouveau le laboratoire d’expériences conduisant au pire, sous l’égide d’apprentis sorciers qui n’en démordent pas pour ne pas être déjugés, animés par leur ralliement à la pensée libérale dogmatique, ce camouflage de leurs intérêts bien conçus. Syriza ne doit pas rester seul dans son combat, les formes doivent être trouvées. »

 

En clair, c’est la valse hésitation, mais le danger est réel.

 

L’opinion européenne bouge.

 

Il est en outre un aspect sans doute inattendu qui dépasse le seul cas grec : la réaction de l’opinion européenne via certains intellectuels et même chefs d’entreprise.

 

Ainsi, dans une chronique dans « Libération » du 30 décembre dernier, l’économiste secoueur d’idées, Thomas Piketty appelle à ce qu’un choc fasse bouger l’Europe. En constatant des aberrations comme l’Italie qui consacre 6 % de son PIB à rembourser les intérêts de la dette et 1 % à investir dans l’ensemble des universités, il appelle à un choc pour faire bouger les lignes en 2015. Ce choc pourrait être soit une nouvelle crise financière, un choc politique venant de la gauche, ou bien un choc venant de la droite.

 

Thomas Piketty est dans le train de l'histoire.

Thomas Piketty est dans le train de l'histoire.

 

Piketty écrit : « Les dirigeants politiques européens actuels devraient avoir l’intelligence de reconnaître que la deuxième possibilité est la meilleure est de loin la meilleure : les mouvements politiques qui prospèrent aujourd’hui à la gauche de la gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, sont fondamentalement internationalistes et proeuropéens. Plutôt que de les rejeter, il faudrait travailler avec eux pour formuler le concours d’une refondation démocratique de l’UE. » Et, en dénonçant le danger que représenterait une victoire du FN aux élections régionales françaises de décembre 2015, Piketty lance un appel à François Hollande pour qu’il reconnaisse ses erreurs de 2012 et tende la main à l’Europe du Sud.

 

A écouter son dernier discours, le président français n’est pas prêt à changer de cap !

 

L’autre discours émane des milieux patronaux – non pas des officiels VOKA et FEB (le MEDEF belge) – mais d’un ancien administrateur de Sambrinvest et chargé de cours émérite à l’ULB : André Dumont. Dans une carte blanche au « Soir » du mercredi 31 décembre, il avertit : « Le gouvernement fédéral fonce dans une impasse ». Il est aveuglé par deux dogmes : « celui qui soutient que l’emprise de l’Etat étouffe l’économie privée, et celui selon lequel le manque d’argent empêche l’économie de repartir. » Ce n’est pas de la pensée unique, ça ! André Dumont fustige ce qu’il appelle « l’économie des désirs éphémères » avec des effets pervers tels qu’une compression des coûts de production et donc sur les revenus du travail. Or, ces revenus du travail sont l’élément essentiel de l’activité économique ! Enfin, « les actionnaires imposent aux managers de gérer les entreprises en vue de la plus-value boursière, et non de la rentabilité durable – et de l’emploi. Actionnaires et entrepreneurs sont devenus antagonistes. C’est même vrai pour les entreprises publiques. » Il ajoute que le manque d’argent est dû au fait que les particuliers et les entreprises ne mobilisent pas leur épargne parce qu’il n’y a rien d’utile à acheter et qu’ils veulent ne pas courir des risques inutiles. Quant à la fiscalité, elle devrait s’orienter sur les revenus du « non-travail » et de la consommation des « biens à faible contenu de travail européen comme les gadgets numériques. » Dumont prône de décharger fiscalement la construction d’habitations.

 

Le premier résistant d’Europe

 

En définitive, tous ces discours d’origines diverses se rejoignent. Ils rejettent les dogmes ultralibéraux qui ont fait la preuve de leur nuisance et prônent la relance. Ils plaident aussi pour un renforcement de la position de l’Etat et du facteur travail par rapport au facteur capital. Des économistes, des anciens patrons, des syndicalistes, des formations nouvelles à la fois politiques et sociales expriment un autre discours que le dogmatique « TINA » thatchérien. C’est autant de signes d’un profond changement. La balle est entre les mains du peuple grec.

 

Manolis Glezos, le "premier résistant d'Europe"

Manolis Glezos, le "premier résistant d'Europe"

 

C’est hautement symbolique que ce soit la Grèce, non seulement comme berceau de civilisation, mais aussi parce que c’est dans le pays des Hellènes que la Troïka a lancé son offensive et qu’elle risque de devoir se replier. C'est le retour à la cité antique, la polis, dit Manolis Glezos, le résistant grec qui a arraché le drapeau hitlérien de l’Acropole en 1941, « le premier résistant d’Europe » comme l’appelait de Gaulle. Il pousuit « Polis a donné polites, le citoyen, et politismos, la culture. Nous avons donné tout ça à l'Occident et qu'avons-nous reçu en échange ? : La police ! »

 

Avec Syriza, sans doute devra-t-elle se retirer.

 

Pierre Verhas

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 21:32


Ah ! On va encore dire : Uranopole râle sur tout et n’importe quoi ! Jamais content !

 

Même le nouvel an ne lui plaît pas, alors que tout le monde se réjouit de l’an neuf dans le monde, de Shangaï où 35 personnes ont été écrasées suite à un mouvement de foule provoqué par un publicitaire imbécile (un pléonasme ?) qui a jeté des faux billets de dollars sur la tête des gens, à Bruxelles où le nouveau maïeur, Yvan Mayeur, accompagné de sa patronne, l’ancienne vice-première ministre socialiste, Laurette Onkelinx, n’a rien trouvé de mieux que de faire éclater un feu d’artifice en plein centre de la ville qui aurait pu faire cramer une partie de la belle cité, capitale de l’Europe, sans compter les Lituaniens qui vont très vite connaître les charmes de la monnaie unique européenne.

 

Le site « surréaliste » « dormirajamais » a redécouvert un texte d’un râleur de talent, Antonio Gramsci, qui a pondu un réquisitoire contre le nouvel an. Il n’aime pas cette échéance régulière qu’on a fixée au 1er janvier du calendrier grégorien qui marque conventionnellement le début d’une nouvelle révolution de la Terre autour du Soleil. Les Juifs, les Musulmans, les Chinois et bien d’autres peuples ont déterminé un autre jour. Et ils ont en plus compliqué le schmilblick, car ils mêlent le mouvement de la Lune à la fixation de la date de la nouvelle année.

 

Gramsci a raison parce que le mouvement naturel de la Terre est continu, mais les impératifs commerciaux, religieux et administratifs exigent une date fixe. Alors, il faut obéir. Vous n’y pensez pas ! Pourriez-vous vivre sans budget annuel, sans office religieux à un moment déterminé, sans papiers à échéances ?

 

En effet, comme l’écrit Gramsci, chaque jour on pourrait faire les comptes avec soi-même. « Chaque date devient un obstacle qui empêche de voir le déroulement continu de l’histoire

 

En définitive, c’est la guerre entre la variable continue et la variable discrète. Et c’est cette dernière qui l’a emporté jusqu’à présent, au détriment du cours naturel des choses.

 

Allons ! Bonne année, malgré tout !

 

Pierre Verhas

Antonio Gramsci préfère le continu au discontinu.

Antonio Gramsci préfère le continu au discontinu.

Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc.

 

C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire ; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne.

 

Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie.

 

Ainsi la date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle.

 

Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant.

 

(Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti !, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ») Traduit par Olivier Favier.

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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 10:56

Robert Falony qui est un militant socialiste de toujours, qui fut journaliste au « Peuple », à « la Wallonie », au « Matin », au « Journal du Mardi », à l’éphémère hebdomadaire « l’Eglantine » et auteur de nombreuses chroniques. Il vient de publier un livre où il analyse un siècle d’histoire à travers l’impérialisme. Il n’écrit pas comme Lénine qu’il s’agit du stade suprême du capitalisme (1) mais il pense qu’il est fondamentalement lié au capitalisme dans sa course folle vers de plus en plus de profit.

 

Son ouvrage comprend trois parties : la première intitulée « 1914 : le naufrage de l’Europe et du Socialisme part des origines de la Première guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit d’une analyse critique de l’histoire d’un siècle. La seconde « Dans les tourmentes de l’impossible neutralité » passe en détail cinquante épisodes qui ont marqué l’histoire de la Belgique dans le monde et du socialisme en ce pays. Le troisième volet « III et maintenant ? » tire les conclusions. Le livre s’achève par un lexique « iconoclaste à l’usage d’économistes atterrés ».

 

Nous faisons ici une longue recension la première partie, parce qu’elle tire en 189 pages les leçons sur chaque épisode important de l’histoire mouvementée de 1914 à 2014 et de l’évolution chaotique du socialisme et de la gauche. Et ces 189 pages sont déjà un résumé ! Ce qui rend leur lecture aisée et passionnante. Il est nécessaire en effet que le lecteur puisse s’imprégner de ce texte qui est un ouvrage de référence pour tout qui s’intéresse à l’histoire de la gauche et à l’histoire en général et qui souhaite tirer les leçons des transformations profondes que nous vivons.

 

Pierre Verhas

(Les intertitres sont d’Uranopole)

 

 

Robert n’analyse pas les contradictions du capitalisme, mais celles de la social-démocratie. Avant la Révolution russe, les partis socialistes s’appelaient « sociaux démocrates » comme en Allemagne et en Russie. En Belgique, le nom était Parti Ouvrier Belge. Le qualificatif « socialiste » était rarement utilisé sauf pour la IIe Internationale.

 

Le naufrage de la IIe Internationale

 

Cette IIe Internationale qui s’effondra avec l’assassinat de Jaurès étant incapable d’assurer la volonté de paix de la classe ouvrière mondiale contre les impérialismes et les nationalismes exacerbés en ce début d’été 1914.

 

Et pour Falony, c’est l’effondrement de cette IIe Internationale en août 1914 qui marqua la fin de l’Europe et la fin du Socialisme. « Un siècle plus tard, ce naufrage de l’Internationale nous interpelle toujours autant. La question de fond reste si importante que la gauche socialiste d’esprit critique doit lui apporter une réponse de fond, une réponse actuelle. » La problématique fut l’incompréhension de la puissance du fait national.

 

Une opposition à la guerre se dessina dès fin 1914 au sein du SPD en Allemagne grâce à l’action courageuse « guerre à la guerre » de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Les socialistes des pays neutres comme les Suisses et aussi les Italiens qui n’étaient pas encore engagés dans la guerre tentèrent de réunir le Bureau de la défunte Internationale Socialiste qui s’était réfugié en Hollande et dont le secrétaire était le Belge Camille Huysmans qui ne donna aucune suite. Au terme d’hésitations et de tergiversations diverses, à l’initiative des Suisses et des Italiens et avec les bolchéviks russes, une conférence se tint à Zimmerwald en Suisse. Elle sonna le réveil de l’internationalisme. Une autre conférence eut lieu en avril 1916 à Kienthal.

 

Il était convenu de jeter les bases d’un nouvel internationalisme, mais il surgit une division entre les « pacifistes » et une minorité dirigée par Lénine qui veut tirer parti de la « guerre impérialiste » pour déclencher la révolution prolétarienne.

 

L’horreur de la guerre et Rosa Luxemburg

 

La guerre s’enlise dans l’horreur. En Russie, tous les éléments sont réunis pour déclencher la Révolution. Pour Robert Falony, la deuxième Révolution russe est « une conséquence de la guerre et de la défaite, elle aurait été impossible sans ce désastre. » Et il conclut : « Donc : assumons la Révolution d’Octobre en tant qu’instant de l’histoire. Un instant unique qui ne s’est reproduit nulle part et que des générations ont proposé abusivement comme modèle universel. »

 

Et c’est la social-démocratie au pouvoir dans une Allemagne exsangue avec à sa tête le droitier Noske qui est en collusion avec l’aristocratie et les militaristes allemands. Il fait appel aux corps francs contre les spartakistes. « Rosa Luxembourg est hostile à un coup de force minoritaire, mais elle refuse de se séparer du mouvement de masse : ainsi est né dans la douleur et la confusion le parti communiste. »

 

Après les combats de Berlin, la révolution est vaincue. Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont assassinés par les militaristes le 15 janvier 1919. Robert Falony analyse ensuite les polémiques qui opposèrent Lénine à Rosa Luxembourg pour laquelle il ne cache pas son admiration. En effet, Rosa Luxembourg est opposée à un parti dirigé par des révolutionnaires professionnels et après la révolution russe, elle refuse de séparer le pouvoir révolutionnaire de la démocratie. Débat qui ne concerne pas seulement les partis communistes mais l’ensemble des partis sociaux-démocrates en Europe. Elle n’aura pas connu Kronstadt. Mais elle l’avait prédit. C’est ainsi que la 4e Internationale (trotskiste) parle des « erreurs de Rosa Luxembourg ».

 

Rosa Luxemburg : pour Robert Falony, une référence du socialisme

Rosa Luxemburg : pour Robert Falony, une référence du socialisme

 

Ensuite, pour répondre aux staliniens et à ceux qui confondent dictature du prolétariat avec bureaucratie, Robert Falony réplique : « De même qu’en démocratie bourgeoise la classe possédante exerce dans le domaine économique et financier une dictature de fait, de même la « dictature du prolétariat » pourrait être simplement le contrôle par le plus grand nombre des moyens de production, de distribution et d’échange, c’est-à-dire la démocratie économique sans préjudice de la démocratie formelle. »

 

L’entre deux guerres

 

Ensuite, l’auteur brosse le tableau de ce que nous appelons aujourd’hui l’entre deux guerres : la scission de l’Internationale, la naissance du fascisme, la crise de 1929, les aberrations du stalinisme avec les procès de Moscou, la mort de la république de Weimar avec la prise de pouvoir de Hitler, la France des années trente.

 

En ce qui concerne le courant pacifiste qui était assez puissant à gauche dans les années trente, Robert Falony écrit : « … nombreux sont aussi les pacifistes, justement horrifiés par l’abominable guerre de 14-18 – « Plus jamais ça ! » – qui s’engagent aussi sur une fausse voie : ils ne comprennent pas la vraie nature du régime nazi, que l’Allemagne de 1936 n’est plus celle de 1914. Il n’y a plus de front antimilitariste possible au plan international si toute capacité d’en former un a été abolie. » Cette gauche là n’a pas contribué à sauver la paix !

 

Arrive la décennie 1930-1940, les « années trente ». Tout d’abord, la grande dépression de 1929 amena des gouvernements de droite en Belgique à appliquer une politique déflationniste. Des troubles graves éclatèrent en 1932 et le Parti Ouvrier Belge dans l’opposition adopta au Congrès de Noël 1933 le « Plan du Travail » d’Henri de Man. Ce plan qui comportait des éléments dirigistes eut un large succès populaire. En mars 1935, le P.O.B. rentra au gouvernement Van Zeeland avec de Man et Spaak. Il dévalua le franc de 28 % : « L’attachement de la plupart des dirigeants à l’étalon-or, cette « relique barbare », s’effaçait devant la dure nécessité ». Les élections de mai 1936 amenèrent le succès de l’extrême-droite avec les rexistes et les nationalistes flamands du VNV. En juin 1936, il y eut une vague de grèves qui  en parallèle avec la situation française, aboutit à des accords sociaux similaires. « La justice sociale est en marche » titrait Le Peuple.

 

Robert Falony se penche en quelques lignes sur le cas du leader socialiste bruxellois Paul- Henri Spaak qui devint Premier ministre et ministre des Affaires étrangères en mai 1938 (2). Il se fit « le héraut d’une politique étrangère dite « neutraliste », adossée sur le roi Léopold III. C’était là une position que le précédent d’août 1914 rendait totalement illusoire. N’y avait-il que cela ? » En réalité, c’était la position des classes dominantes qui souhaitaient composer avec la « nouvelle Allemagne ».

 

Paul-Henri Spaak (à gauche) avec Paul van Zeeland en 1937. Spaak avait un art consommé de l'opportunisme et du reniement.

Paul-Henri Spaak (à gauche) avec Paul van Zeeland en 1937. Spaak avait un art consommé de l'opportunisme et du reniement.

 

1936, ce fut aussi la guerre d’Espagne. « La guerre civile en Espagne a commencé bien avant juillet 1936 ! ». La lutte des classes y était intense et la monarchie renversée en 1931 donna naissance à une seconde République faible et haïe par la bourgeoisie, l’église et l’aristocratie. La gauche était divisée. Il y avait lutte entre les anarchistes et les socialistes et les socialistes eux-mêmes étaient divisés. Les élections de 1936 qui amenèrent le Front populaire mirent les anarchistes de côté. « Ce qui a été dit (…) de l’Italie de 1920-1922 est encore plus vrai pour l’Espagne d’alors : un mouvement révolutionnaire divisé et qui tourne en rond est perdu. »

 

Cela annonça le coup d’Etat de Franco du 18 juillet 1936. La guerre civile s’acheva avec la chute de la République en 1939. La guerre d’Espagne avait été le banc d’essai de la Seconde guerre mondiale.

 

Dès lors, la voie était tracée pour Hitler. Après avoir absorbé l’Autriche, il y eut Munich en 1938. La Bohème et la Moravie tombent entre les mains de l’Allemagne et la proie suivante fut la Pologne. Pendant ce temps-là, le militarisme japonais dès 1927, imposa une politique d’expansion territoriale, mit la main sur la Mandchourie en 1931. Shanghai fut bombardé en 1937 et les Japonais envahirent la Chine.

 

La guerre à nouveau

 

Vint ensuite en 1939, le Pacte germano-soviétique. Robert Falony estime qu’il s’agit d’un pacte de non-agression. Il écrit : « … si Staline pouvait tirer une conclusion de l’affaire de Munich, c’est bien que la pusillanimité de Londres et de Paris rendait improbable une alliance sérieuse avec lui face à la montée du nazisme. » S’il n’y avait eu la Pologne comme état tampon, la classe dirigeante franco-britannique n’aurait pas vu d’un mauvais œil une attaque de l’Allemagne contre la Russie soviétique.

 

Ce pacte jeta le trouble sur les partis communistes occidentaux, Moscou prétextant qu’il lui faisait gagner du temps et de l’espace. Argument dramatiquement démenti par l’attaque allemande du 22 juin 1941 qui surprit Staline. Et l’Armée rouge n’était pas prête à encaisser ce choc.

 

Signature du Pacte germano-soviétique, fruit de la pusallinimité occidentale et de la duplicité de Staline : de gauche à droite au premier rang : Von Ribbentrop, Staline, Molotov

Signature du Pacte germano-soviétique, fruit de la pusallinimité occidentale et de la duplicité de Staline : de gauche à droite au premier rang : Von Ribbentrop, Staline, Molotov

 

La débâcle de 1940, la résistance héroïque des Britanniques, la guerre en mer, la neutralité de l’Amérique et enfin, l’entrée de l’Amérique en guerre suite à l’incroyable attaque de Pearl Harbour. « Il y a un mystère Pearl Harbour » pour Robert Falony, tout comme lors du 11 septembre 2001.

 

Lorsqu’à Casablanca en janvier 1943, Roosevelt et Churchill exigèrent la reddition inconditionnelle de l’Allemagne, ce fut une « formulation de type nationaliste » selon Robert Falony. Cela n’a pas facilité les complots contre Hitler. « C’est la liquidation du régime nazi qu’il fallait exiger explicitement, la restauration de la démocratie et des libertés publiques en Allemagne. »

 

De même, le débarquement des forces alliées en 1944 et les sacrifices consentis ont « motivé pour des générations un devoir de reconnaissance éternelle envers les Etats-Unis. Oui, mais (…) ces hommes sont tombés « pour notre liberté » et pour les intérêts de l’empire américain. Ils sont tombés parce que Hitler, pur produit de la crise de 1929, n’a pas été arrêté à temps. Et nous devons au moins nous souvenir des millions de soldats russes tués en affrontant la Wehrmacht, victimes, eux, des « erreurs » de Staline. »

 

Le triomphe de la barbarie

 

La fin de la guerre amène à une réflexion fondamentale sur le triomphe de la barbarie comme l’écrit Falony. L’inventaire des atrocités est terrible, mais l’auteur insiste sur le fait que si ces tueries touchèrent l’Europe de l’Ouest, elles furent bien pires en Pologne, en Russie ou dans les Balkans. Et il y a bien sûr l’horreur des camps de concentration. Robert Falony ajoute : « … il y a dans le génocide subi par les Juifs quelque-chose d’unique dans l’histoire : pas seulement par le nombre de victimes (…) mais surtout parce que l’organisation scientifique de ce génocide a été le fait d’un Etat moderne, d’une nation industrialisée et cultivée, l’Allemagne. » La Turquie du génocide Arménien de 1915 n’était pas un Etat moderne, mais les deux génocides eurent lieu pendant une guerre.

 

Vue du camp d'Auschwitz-Birkenau, symbole de la barbarie (photographie Pierre Verhas)

Vue du camp d'Auschwitz-Birkenau, symbole de la barbarie (photographie Pierre Verhas)

 

Et Falony réfute la théorie comme quoi « Tout a été perçu comme s’il y avait une distance infranchissable entre les violences de la « Nuit de cristal », du racisme ordinaire, et les fours crématoires. Or, cette distance n’existait pas. Lorsqu’on s’engage dans la voie de la discrimination ethnique, le chemin risque d’être sans bornes. Le pogrome est l’ancêtre du four crématoire. »

 

« Après Auschwitz et Dresde, la barbarie avait encore une dernière cime à atteindre : Hiroshima et Nagasaki. » La bombe atomique a profondément changé la stratégie et les rapports de forces entre grandes puissances. Robert Falony se penche d’abord sur les origines du projet « Manhattan » d’élaboration de la bombe avec, notamment, l’exploitation de l’Uranium du Congo belge.

 

Les deux blocs et la guerre froide

 

La fin de la guerre engendra l’ONU et ce que l’auteur appelle le « Conseil d’insécurité ». Robert Falony pense que la faiblesse innée de cette organisation est due à deux principes contradictoires dans sa Charte : d’une part, une aspiration démocratique universelle et d’autre part, le respect de la souveraineté des Etats. L’Assemblée générale sert de tribune et le Conseil de sécurité est une « caverne de brigands », champ clos des rivalités impérialistes.

 

Cela n’a pas empêché la guerre froide. Tout d’abord, une rupture idéologique entre l’Est et l’Ouest. Les partis communistes occidentaux ont été chassés des gouvernements en 1946 et en 1947, ce qui provoqua une nouvelle division de la gauche. On en était revenu aux années vingt ! Il y eut la frénésie Maccarthyste aux USA et aussi de nombreux foyers de tensions, mais sans guerre, dès 1948. En 1949, c’est la fondation de l’OTAN. Cette nouvelle alliance clairement au service des intérêts américains fut ressentie par Moscou comme une tentative d’encerclement qui répliqua par le Pacte de Varsovie.

 

Une vraie guerre éclata en Corée en juin 1950 suite à l’invasion de la Corée du Sud sans doute avalisée par Staline. Les Américains réagirent sous le drapeau de l’ONU avec la participation d’armées alliées dont un bataillon belge. Cela aboutit à un statu quo entre les deux Corées. En attendant, les Soviétiques avaient mis au point leur propre bombe nucléaire. L’équilibre de la terreur était atteint.

 

La bombe d'Hiroshima engendra l'ère de l'équilibre de la terreur.

La bombe d'Hiroshima engendra l'ère de l'équilibre de la terreur.

 

Suit le réarmement allemand, l’échec de la CED (Communauté européenne de défense), l’entrée de l’Allemagne de l’Ouest dans l’OTAN. Tout cela s’achève par la crise des missiles de Cuba en 1962 et qui fut la dernière de cette intensité.

 

La décolonisation : une dramatique occasion manquée

 

Entre temps, la décolonisation débuta dès 1948 par la partition des Indes britanniques. Les guerres d’Indochine et d’Algérie avec notamment le gouvernement socialiste de Guy Mollet qui intensifia la guerre. « Il reste une figure des moins glorieuses de la social-démocratie d’après-guerre » (3). La guerre d’Algérie emporta la Quatrième république. Il n’empêche que la gauche française et la gauche belge se sont engagées à fond pour l’indépendance de l’Algérie. Néanmoins, la leçon à tirer est : « lorsqu’un peuple est acculé à la violence, celle-ci finit par régir les rapports entre colonisés et colonisateurs, mais entre colonisés eux-mêmes. » Et on va retrouver « cette culture de la violence » en Asie et en Asie du Sud-Est.

 

Falony se penche bien entendu sur la décolonisation du Congo. « La crise congolaise de 1960-1961, quant à elle, devait beaucoup à l’impréparation de l’immense colonie belge à son indépendance. La bourgeoisie belge somnolente face à l’évolution du monde et totalement surprise par l’émeute de Léopoldville de janvier 1959, fut acculée à concéder une indépendance nominale dont la date fut fixée au 30 juin 1960. » La Société générale et l’Union minière jouèrent sur les divisions au sein de la population congolaise et le seul homme politique qui avait une vision politique d’un Congo unitaire, Patrice Lumumba, fut assassiné dans des conditions atroces au Katanga. Sa liquidation fut préparée à Bruxelles et à Washington.

 

La sécession du Katanga fut quand-même vaincue et le principe des frontières intangibles en Afrique fut définitivement fixé, ce qui n’empêcha pas les guerres et les conflits internes.

 

Deux camps et les « trente glorieuses »

 

Mais le monde est lui aussi figé en deux camps. Cependant pas pour longtemps. Dans le « camp socialiste », il y eut l’affaire de Yougoslavie et plus tard, le schisme sino-soviétique. Et une troisième force survint : les non-alignés à la conférence de Bandoeng en 1955. Mais le neutralisme n’eut guère de succès. En Europe, une partie de la gauche, qui rejetait l’atlantisme ne fut pas tentée par le non-alignement, à l’exception d’une partie des travaillistes anglais.

 

En Belgique, la gauche critique à l’égard de l’atlantisme ne se rallia pas au non-alignement. Elle était plus préoccupée par les risques causés par l’arme nucléaire et la course aux armements. C’est ainsi qu’elle organisa les Marches antiatomiques dans les années 1960 et en 1981 le grand mouvement contre les Euromissiles.

 

Sur le plan économique et social, ce furent les « trente glorieuses » avec un pétrole bon marché, une industrie connaissant un développement technologique inégalé, la consommation encouragée par le crédit. Cela aveugla le mouvement ouvrier européen – à l’exception de l’aile gauche syndicale – qui ne vit que le partage d’un gâteau qui ne cessait de croître. Mais le système monétaire commençait à donner des signes de déséquilibre et en 1973, la guerre israélo-arabe provoqua le quadruplement du prix du pétrole. Une récession généralisée eut lieu en 1974 – 1975, accompagnée d’une inflation sans égale depuis la fin de la guerre.

 

Cette période eut l’avantage d’ouvrir les yeux surtout après la décision de Nixon de sortir le dollar du système de Bretton Woods en 1971. S’en suivit une crise monétaire qui n’est toujours pas terminée. En 1980, Reagan et Thatcher lancent la dérégulation néolibérale. Tout cela aboutit à la crise financière de 2008 dont nous subissons les conséquences, sans doute pour longtemps encore.

 

De grands organismes comme le FMI, la Banque mondiale instaurent un « néo-colonialisme subtil » dans le Tiers-monde.

 

Les pâles « lueurs révolutionnaires »

 

Mais des « lueurs révolutionnaires » s’allumèrent un peu partout. Robert Falony analyse les différents mouvements révolutionnaires de la fin des années 1960 et de la décennie 1970. En 1974, la révolution des œillets renverse le régime de Caetano, successeur de Salazar, mais généra une social-démocratie droitière. Mai 68 en France fut aussi un échec « hormis dans le domaine des mœurs ». Le parti communiste et la CGT encadrèrent la classe ouvrière sans aucune intention révolutionnaire. Dans l’autre bloc, le printemps de Prague en Tchécoslovaquie fut écrasé par Brejnev « parce que cette tentative n’avait plus rien à voir avec un « modèle » conforme aux intérêts de la bureaucratie dirigeante. » Ensuite, dans les années septante, de petites fractions de la gauche sombrent dans le terrorisme. Robert Falony fustige cet aventurisme sanglant et suicidaire. Sur l’autre continent, le mouvement hippie issu de la révolte des étudiants de Berkeley contre la guerre du Vietnam aboutit à l’impasse, parce qu’il est impossible de s’évader de la société réelle (4).

La révolution des oeillets enterra ses espoirs dans une social-démocratie molle et incapable de répondre aux aspirations du peuple Portugais.

La révolution des oeillets enterra ses espoirs dans une social-démocratie molle et incapable de répondre aux aspirations du peuple Portugais.

 

Le capitalisme fou

 

L’Union Soviétique s’effondre. Gorbatchev a échoué dans son entreprise de réforme et son successeur Eltsine amène l’ancienne Nomenklatura au capitalisme. Elle devient l’oligarchie en pillant ce qu’il reste de la Russie. La Chine de son côté choisit la voie de l’économie de marché et la bureaucratie chinoise a dépassé la soviétique en corruption et opulence.

 

L’Europe de son côté ne parvient pas à se construire. C’est le triomphe de la non-Europe. Il est impossible d’élaborer une Europe sociale. L’Unice (le patronat européen) s’oppose farouchement à un système européen de conventions collectives pour améliorer la situation des pays à bas salaires. Même la démocratie est en déclin en Europe avec la France et son régime de monarchie élective et l’Italie avec son pouvoir fragile et souvent corrompu.

 

Pendant ce temps là, le capitalisme devient fou. L’école de Chicago impose ses dogmes dans tout le monde occidental. Les faillites se multiplient et atteignent leur paroxysme avec la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008. Robert Falony attire l’attention sur la montée en puissance de l’économie souterraine et mafieuse.

 

Le déclin de la social-démocratie

 

Quant à la social-démocratie, la chute de l’empire soviétique la laissa seule avec elle-même. Elle a raté l’occasion de marquer l’histoire, bien qu’elle ait fait partie, voire dirigé la plupart des gouvernements de l’Union européenne. Robert Falony fait ce constat amer : « A défaut de faire barrage à la vague néo-libérale, de mettre en cause la libre circulation des capitaux, ces partis auraient pu au moins donner une impulsion nouvelle à la construction nouvelle, dans un sens fédéraliste. Il n’en fut rien, ils en restèrent à la primauté du « fait national ». Et que dire d’une Internationale socialiste qui accueillait en son sein quelques dictateurs hors d’Europe, comme le Tunisien Ben Ali ? » Aujourd’hui, les partis sociaux-démocrates n’ont pratiquement plus de militants, ils ont des technocrates. Elle ne pense plus, elle ne réagit plus. « Même la crise financière de 2008 l’a laissée relativement impavide. »

 

On n’est plus au temps de Karl Marx.

 

Le tableau est certes noir. On ne peut guère être optimiste, mais Robert Falony, fort de son expérience, de son immense culture et de son bon sens ne jette pas pour autant l’éponge. Il est convaincu que le capitalisme est arrivé à un point où il ne peut plus résoudre ses contradictions. Selon lui, les économistes alternatifs, comme les « économistes atterrés », doivent franchir un pas supplémentaire : se tourner vers une économie dirigée.

 

L’économie au service de l’homme, en quelque sorte.

 

Pierre Verhas

Robert Falony : 1914 – 2014 la véritable histoire du siècle en Belgique et dans le monde, un ouvrage de référence

Robert Falony 1914-2014 La véritable histoire du siècle en Belgique et dans le monde

Editions Jourdan, Paris, 2014 (www.editionsjourdan.fr)

ISBN : 978-2-87466-360-4

Prix (France) : 18,90 Euros

 

Notes

 

(1) Il y eut deux éditions de l’ouvrage de Lénine intitulé : « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », l’une parue en 1913 et l’autre après la seconde révolution russe fin 1917. Il est intéressant d’en analyser les différences !

 

(2) Paul-Henri Spaak représente le type même de l’homme politique social-démocrate occidental qui pratiqua la collaboration de classe en s’alignant sur la droite libérale et sur l’atlantisme le plus dur, alors qu’il avait été auparavant neutraliste et même partisan du « socialisme national » de Henri de Man. À la fin de sa vie, il a trahi son engagement au Parti socialiste en rejoignant son adversaire politique de l’époque, le FDF, parti francophone bruxellois qui fut fondé en opposition aux lois dites linguistiques de 1963 dont le même Spaak fut un des promoteurs comme Vice-Premier ministre du gouvernement Lefèvre-Spaak. Le PS à Bruxelles ne s’est jamais totalement remis de cette trahison.

 

(3) On compare souvent François Hollande à Guy Mollet qui ont pas mal de points communs. Une politique belliciste à l’extérieur et une politique libérale à l’intérieur.

 

(4) Ajoutons qu’une partie de ce mouvement dont une des leaders fut Ayn Rand prôna la pensée « libertarienne » : un capitalisme sans règles, une sexualité libre, le commerce libre de la drogue, bref la liberté totale économique et de mœurs. C’est un des courants du néolibéralisme actuel. De même, certains leaders « soixante-huitards » français sont passés du maoïsme ou du trotskisme, ou encore du situationnisme au néolibéralisme le plus pur et dur. D’une démarche totalitaire à l’autre, en somme.

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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 17:02

Nos voisins britanniques sont connus pour leur sens très spécifique de l’humour. Cette fois-ci, ils se sont surpassés. Ils ont monté une opération de piratage des transmissions informatiques des institutions européennes à Bruxelles et de milliers de personnes privées via l’opérateur Belgacom qu’ils ont nommé « Operation socialist ». Il est en effet bien connu, dans l’esprit des conservateurs de Londres, que la Commission européenne est infestée d’épouvantables « socialistes » !

 

C’est le journal américain en ligne « The Intercept » proche d’Edward Snowden qui a révélé cette gigantesque entreprise de hacking.

 

My name is GCHQ.

 

Durant l’été 2012, les techniciens de Belgacom, l’opérateur belge de télécommunication, qui est le fournisseur d’accès des institutions européennes à Bruxelles, ont détecté des anomalies dans les communications de leur client. Au départ, on pensa à des problèmes techniques, mais un an après, en juillet 2013, les experts de la compagnie furent convaincus qu’il s’agissait en réalité d’une vaste opération de piratage informatique. Le système informatique était infesté par des logiciels hostiles que les informaticiens appellent « malware » qui étaient camouflés en de simples logiciels de Microsoft. Le coup était admirablement monté par des professionnels de haut niveau disposant de moyens considérables.

 

Le quartier général des services secrets britanniques à Londres (Reuter)

Le quartier général des services secrets britanniques à Londres (Reuter)

 

Mais qui étaient ces « malveillants » et pourquoi agissaient-ils ainsi ?

 

C’est ici qu’intervient Edward Snowden. (Voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/article-la-fin-de-la-vie-privee-vous-ne-saviez-pas-118950062.html et http://uranopole.over-blog.com/2014/07/l-etat-de-surveillance.html)

 

Dans l’ensemble des informations que le lanceur d’alerte a fournies, Edward Snowden a révélé que le service de renseignement britannique GCHQ (General Communication Headquarter) a procédé à une « cyber attaque » contre Belgacom dont l’objectif était de mieux connaître ses infrastructures de télécommunication comme principal fournisseur des institutions européennes. C’est l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » qui a publié ces révélations le 20 septembre 2013.

 

Il y est dit que l'opération a sans doute commencé en 2010 via la filiale de Belgacom BICS (Belgacom International Carrier Services) qui est associée par une « joint-venture » entre Swisscom et MTN en Afrique du Sud. Celle-ci était espionnée par les Britanniques.

 

Suite à cela, Belgacom a ordonné une enquête interne après les récentes révélations sur l'espionnage par la fameuse NSA américaine et a d’abord conclu à une attaque de cette provenance, mais n’en avait pas la preuve formelle de son origine. La société a ensuite averti le Parquet et même le Premier ministre d’alors, Elio di Rupo, qui a dénoncé une «violation de l'intégrité de l'entreprise publique. »

 

Par après, les spécialistes de Belgacom ont pu déterminer l’origine de l’attaque : la Grande Bretagne, Etat membre de l’Union européenne ! Le système mis au point par le GCHQ était très subtil. L’attaque ciblait les ordinateurs de trois cadres supérieurs de BICS qui avaient accès aux parties sensibles du système de transmission de la compagnie belge et par cette voie, pouvaient pénétrer dans les réseaux de ses clients européens comme la Commission, le Conseil et le Parlement.

 

Le GCHQ aurait continué à sonder les domaines auxquels les cadres visés avaient accès. Il tenta même de procéder à des attaques sur les utilisateurs de smartphones, sans doute de hauts fonctionnaires européens. Voilà en gros l’opération « socialist ». Et incontestablement, elle fut une « réussite ».

 

Tous n’en sont pas morts, mais tous étaient « ciblés ».

 

The Intercept a tenté d’en savoir plus en partenariat avec le journal hollandais NRC Handelsblad et le quotidien belge en langue néerlandaise De Standaard.

 

De cette nouvelle investigation, on peut conclure, selon le Standaard du 13 décembre 2014 que l’attaque sur Belgacom par le service britannique était bien plus importante qu’on ne pensait. Le GCHQ, via le piratage des réseaux des trois cadres visés et la filiale BICS, a travaillé depuis 2011. Ainsi, les communications de nombreux clients individuels de Belgacom ont été interceptées pendant deux ans et demi, ainsi que l’OTAN et les institutions de l’Union européenne, sans compter les clients de centaines de fournisseurs d’accès internationaux.

 

Le siège de Belgacom à Bruxelles. Un très mauvais coup pour une entreprise publique semi-privatisée qui n'a pas su se protéger.

Le siège de Belgacom à Bruxelles. Un très mauvais coup pour une entreprise publique semi-privatisée qui n'a pas su se protéger.

 

Une opération d’une envergure inégalée

 

La vie privée de milliers d’utilisateurs de téléphones mobiles a été violée. Bien que Belgacom dément que ses clients aient été espionnés, mais le GCHQ est à même d’intercepter les communications de pratiquement tous les possesseurs de mobiles en Europe, au Moyen Orient et en Afrique.

 

Les documents auxquels les journalistes ont réussi à avoir accès datent de juin 2011 et ont été utilisés lors d’une réunion des services secrets de la Colombie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie, du Canada et des Etats-Unis – en association donc avec le fameux « Five Eye » (il s’agit de l’association des services secrets de cinq pays : les USA, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Grande Bretagne) déjà évoqué sur Uranopole – sont consacrés à l’attaque sur BICS, la filiale de Belgacom.

 

Le premier document décrit en détail la manière dont les services britanniques ont choisi les trois cibles membres du personnel de BICS avec la collaboration des services secrets canadiens. Deux de ces trois « cibles » sont de nationalité belge.

 

Le deuxième document décrit les motifs de l’attaque : accès aux codes de sécurité utilisés par BICS. Ainsi, les espions ont accès à pratiquement tous les réseaux internationaux et par la suite, locaux de télécommunication. De la sorte, ils peuvent surveiller ou pirater les utilisateurs de smartphones en n’importe quel endroit du monde.

 

Le troisième document révélé par Der Spiegel comme nous l’avons vu confirme le contenu des deux premiers textes.

 

L’enquête judiciaire est toujours en cours en Belgique via le Parquet du Procureur fédéral qui mène une investigation criminelle sur cette attaque contre Belgacom, mais on n’en sait pas plus pour le moment.

 

Une attaque d’une ampleur exceptionnelle

 

Pourtant, Edward Snowden a déclaré à The Intercept que ces révélations sont sans précédents et constituent la première preuve d’une cyber-attaque par un gouvernement sur des infrastructures essentielles de télécommunications.

 

« Le hack Belgacom est la première preuve étayée qu’un Etat membre de l’UE se livre à une cyber-attaque sur un autre Etat membre. C’est un exemple à couper le souffle au vu de l’ampleur de ce piratage effectué par un Etat ! »

 

Edward Snowden a bouleversé le monde par ses révélations et analyses.

Edward Snowden a bouleversé le monde par ses révélations et analyses.

 

Officiellement, Belgacom, sans doute sur instruction du gouvernement et aussi pour préserver une réputation déjà écornée par d’autres affaires qui n’ont rien à voir avec ceci, a minimisé l’ampleur de cette attaque. Cependant les documents secrets montrent que le GCHQ a eu accès, via les ordinateurs piratés de trois employés de l’opérateur belge, aux flux cryptés et non cryptés des communications privées gérés par cette entreprise publique.

 

Belgacom, pour « nettoyer » son réseau et parer ce genre d’attaques a investi plusieurs millions d’Euros. Cependant, selon The Intercept, qui a pu avoir des contacts avec des sources proches de l’enquête, les logiciels malveillants (les « malware ») parviennent à se préserver du « nettoyage », un peu comme des bactéries capables d’éviter les attaques d’antibiotiques !

 

Le Parlement européen s’en inquiète.

 

Le Parlement européen s’était déjà penché sur les révélations de Snowden et sa Commission des Libertés fondamentales a publié un rapport (http://www.europarl.europa.eu/news/en/news-room/content/20140310BKG38512/html/QA-on-Parliament%27s-inquiry-into-mass-surveillance-of-EU-citizens).

 

Les députés européens se sont inquiétés des possibilités d’espionnage électronique dans le cadre des négociations sur le TTIP (Traité de libre échange transatlantique). Ils ont averti : l’éventuelle ratification de ce traité pourrait être compromise « tant que les activités de surveillance de masse de couverture et l'interception des communications dans les institutions européennes et les représentations diplomatiques ne sont pas entièrement cessé. »

 

En plus, ils estiment qu’il convient de refuser tout consentement à l'accord TTIP à moins qu'il ne respecte pleinement les droits fondamentaux de l'UE et que la question de la protection des données devrait être exclue des négociations commerciales. Ils demandent également la suppression immédiate des principes de confidentialité dits « Safe Harbour » qui concerne les entreprises non-UE qui ne préservent pas suffisamment le transfert des données personnelles des citoyens des Etats membres de l’Union.

 

Enfin, ils insistent pour que le programme de surveillance du financement ( TFTP ) traitant du terrorisme soit également être suspendu jusqu'à ce que les allégations selon lesquelles les autorités américaines ont accès aux données des citoyens européens en dehors de l'accord soient clarifiées.

 

La députée néerlandaise Sophie In’t Veld déjà évoquée sur Uranopole et qui est très active dans le domaine de la laïcité et des droits fondamentaux qui a présidé la Commission d’enquête sur les révélations de Snowden a estimé que le gouvernement britannique pourrait faire l’objet de graves sanctions suite à l’espionnage Belgacom. « Indemniser Belgacom est le moins qu’il puisse faire, mais je suis plus soucieuse de voir juger le gouvernement britannique pour avoir violé les droits fondamentaux et pour les atteintes qu’il a portées à nos systèmes démocratiques. »

 

Sophie In't Veld, la députée néerlandaise qui n'a pas froid aux yeux

Sophie In't Veld, la députée néerlandaise qui n'a pas froid aux yeux

 

La question des « alliés » et le TTIP

 

La Grande Bretagne et la Belgique sont des alliés historiques. C’est grâce au Royaume Uni que la Belgique est indépendante depuis 1830. Ces deux pays payèrent ensemble un lourd tribut aux deux guerres mondiales. Depuis toujours, Belgique et Angleterre entretiennent des relations privilégiées.

 

Certes, les relations diplomatiques ne sont pas des affaires de « bisounours », mais ici, l’ampleur de cette « operation socialist » est inégalée. Jamais deux alliés n’ont été confrontés à un tel scandale. En plus, un Etat-membre d’une Union supranationale à laquelle il a adhéré par Traité, se permet de la trahir sans vergogne. Pour en arriver là, l’enjeu doit être considérable.

 

L’enjeu, sans doute, et le Parlement européen semble l’avoir détecté, c’est le TTIP ou le TAFTA. Ce traité, s’il est adopté, concerne des intérêts considérables et surtout constitue un atout majeur pour permettre aux entreprises transnationales d’asseoir leur pouvoir au détriment d’ailleurs des citoyens européens.

 

Est-ce pour cela que les Britanniques ont mis au point leur système d’espionnage électronique ? On sait que le GCHQ coopère étroitement avec les services américains, dont la NSA. Or, il y a une curieuse coïncidence de dates. The Intercept écrit : « Entre 2009 et 2011, le GCHQ a travaillé avec ses alliés pour développer de nouveaux outils et de technologies sophistiquées qu'il pourrait utiliser pour scanner les réseaux mondiaux afin de détecter leurs faiblesses afin de les pénétrer. Selon des documents top-secret du GCHQ, l'agence a voulu adopter de nouvelles méthodes d’attaques en partie pour lutter contre l’utilisation du cryptage des données. » Le cryptage est utilisé pour la transmission de données confidentielles par la plupart des grandes entreprises et des administrations publiques. D’autre part, il est établi que le système de piratage du GCHQ est au point depuis mars 2011.

 

Or, si les négociations sur le TTIP ont officiellement commencé en juillet 2013, des groupes de travail multipartites les ont préparées depuis 2011.

 

Certes, ce n’est pas établi et sans doute ce ne le sera donc jamais. Mais si un Etat viole avec tant de vergogne les règles élémentaires des relations avec ses partenaires les plus proches, il doit avoir un sérieux motif pour courir un tel risque.

 

C’est un fait nouveau et inquiétant dans les relations internationales : avec ces systèmes d’espionnage électronique, les accords entre Etats sont violés allégrement pour servir des intérêts multinationaux en contradiction avec lesdits accords. Cela signifie que toute convention devient un chiffon de papier.

 

C’est un fait nouveau et inquiétant pour nos démocraties dont les règles fondamentales peuvent être balayées par des opérations de ce genre.

 

L’opération « socialist » aura montré que nul n’est protégé, que les systèmes de connections qu’on nous impose dans notre vie quotidienne, dans nos domaines les plus intimes servent en réalité à détruire nos libertés pour le compte des intérêts d’une hyperbourgeoisie insatiable.

 

Sans doute, est-ce la raison pour laquelle les « grands » médias si avides de scandales de bas étages sont particulièrement silencieux en cette affaire.

 

Cependant, à terme, « operation socialist » pourrait être « a bridge too far ».

 

Pierre Verhas

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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 14:53

Notre ami Bernard Gensane a publié sur son blog un très intéressant article sur l’inquiétante évolution de la question du maintien de l’ordre et des droits démocratiques en Union européenne. Il décrit les conséquences du Traité de Velsen ratifié en septembre 2012 et qui constitue une force de gendarmerie européenne (EuroGenFor) peu connue en Belgique parce qu’elle n’a pas (encore ?) adhéré à ce Traité.

 

S’agit-il d’une opération de coordination des forces de l’ordre dans l’Union européenne ou bien de la constitution d’un corps destiné à renforcer la machine répressive qui sévit dans certains pays comme la Grèce ou comme l’Espagne ?

 

Récemment, un ami me faisait remarquer à Bruxelles : « Depuis le gouvernement Michel, n’as-tu pas observé que l’on voit bien plus de voitures de police dans les rues ? ». En effet. Et c’est un leurre pour l’opinion publique. Cette présence policière rassure et adoucit quelque peu le sentiment d’insécurité qui règne dans les villes et les campagnes. Mais ne serait-elle pas là surtout pour réprimer tout mouvement spontané qui pourrait se déclencher suite aux chocs de la politique d’austérité qui jette les gens dans la misère comme cela va se produire le 1er janvier prochain avec l’exclusion massive de milliers de chômeurs.

 

Un incident est significatif. Les violents heurts qui ont suivi la grande manifestation syndicale du 6 novembre n’ont pas jusqu’à présent été expliqués. Plusieurs témoins ont fait part de la présence de militants d’extrême-droite dans le cortège et qui s’étaient attaqués à des allochtones. D’autres ont affirmé que ces éléments se trouvaient mêlés aux bagarres qui ont suivi la dislocation du cortège dans le quartier de la Porte de Hal, plusieurs centaines de mètres au-delà du lieu de la dislocation. On a reproché du laxisme au bourgmestre socialiste, Yvan Mayeur, mais les enquêtes qui ont suivi n’ont pas confirmé cette accusation. Par contre, plus rien sur les perturbateurs fascistes.

 

Les "casseurs" qui ont sévi à la fin de la grande manifestation syndicale du 6 novembre à Bruwelles pourraient bien être des éléments d'extrême-droite.

Les "casseurs" qui ont sévi à la fin de la grande manifestation syndicale du 6 novembre à Bruwelles pourraient bien être des éléments d'extrême-droite.

 

Les réactions quasi hystériques suite aux incidents mineurs de la grève générale du 15 décembre et notamment l’affaire « Raymonde » (Raymonde, une syndicaliste qui a un peu pété les plombs en voulant faire fermer une boutique de vêtements) ainsi que les projets d’encadrer le droit de grève et d’introduire la notion de « liberté du travail », cherche à casser les grèves en alliant la pression patronale à la répression des mouvements de grève.

 

Entretient-on volontairement la tension ? Les éléments les plus durs du gouvernement de droite de Charles Michel ne cherchent-ils pas l’affrontement ? Il est encore trop tôt pour le dire.

 

L’autre aspect est le renforcement manifeste de l’appareil répressif. Là aussi, il faut être vigilant. Dès son installation au pouvoir, Jan Jambon a laissé entendre qu’il souhaitait que l’armée vienne en renfort des forces de police pour assurer le maintien de l’ordre. Et en plus de l’armée, des milices privées sont les bienvenues pour épauler, voire remplacer la police dans des tâches répressives. Plus récemment, l’Office des étrangers dont le ministre de tutelle est le NV-A néo-nazi Théo Francken souhaite publiquement pouvoir effectuer des contrôles dans des habitations occupées par des immigrés sans autorisation d’un juge. Le viol du domicile privé serait ainsi soumis à l’arbitraire de l’administration !

 

Ces dérives ne sont pas propres à la Belgique. Elles sont encouragées par les dirigeants de l’Union européenne. Une force européenne de police s’installe peu à peu. C’est ce que nous montre Bernard Gensane.

 

Nous le verrons dans un prochain article. Nous sommes en train de franchir une étape nouvelle dans la destruction de l’Etat social au profit de la société ultralibérale. Le projet de loi Macron en France en est un exemple. Les négociations sur le TTIP (ou TAFTA) mieux connu sous le nom de Traité de libre échange transatlantique vont profondément bouleverser notre société démocratique si elles aboutissent.

 

La mise en place de cette véritable contre-révolution ne se fera pas sans heurts – voyez les mouvements sociaux en Belgique – et nécessitera donc pour ce faire l’appui d’un outil répressif efficace. C’est cela qui se prépare au niveau européen.

 

Pierre Verhas

 

L'insigne du nouveau corps répressif européen EuroGendFor

L'insigne du nouveau corps répressif européen EuroGendFor

 

Ne soyons pas alarmistes mais lucides.

 

Récemment, les États-Unis, le Canada et l’Ukraine, ont voté contre une résolution de l’ONU condamnant la glorification du nazisme. Les membres de l’Union européenne se sont abstenus.

 

La passivité de l’Union européenne face aux nazis, aux cryptos nazis et aux sympathisants nazis quand ils tiennent le haut du pavé ne doit pas surprendre. Un tropisme d’extrême droite s’est installé sur un vieux continent dont on aurait pu penser qu’il était vacciné contre la barbarie fasciste. Parmi les signes qui ne trompent pas, la création d’une force d’intervention militarisée de 3 000 hommes destinée à réprimer brutalement toute contestation populaire ne laisse pas d’inquiéter dans un ensemble qui compte des dizaines de millions de chômeurs et de pauvres.

 

Le rapport de forces mondial est malheureusement très clair. En mai 2013, la banque JPMorgan Chase – qui, comme Warren Buffet, sait qui a gagné la guerre des classes – pouvait se permettre de demander l’abrogation des constitutions démocratiques établies en Europe après 1945. La banque enjoignait l’Europe d’éradiquer les droits sociaux, les droits des travailleurs, leur liberté d’expression en particulier. La « mondialisation libérale », c’est aussi cela. Supprimer l’expression démocratique pour que les grandes banques, les fonds d’investissements puissent spéculer et engranger. L’austérité n’est pas une fatalité ou une douloureuse nécessité mais une arme pour faire taire les oppositions à l’hyperbourgeoisie.

 

Pour que l’ordre règne, pour que le capitalisme puisse mener sa guerre en paix, l’Union européenne s’est donc dotée d’une force d’intervention militarisée de 3 000 hommes, une gendarmerie européenne plus connue sous le nom de EuroGendFor. Elle est basée en Italie, à Vicence. Sa langue de travail est la langue des Parties mais, dans les faits, le Wall Street English.

 

On ne pourra pas éternellement jouer à faire revoter les peuples qui ont mal voté ou à contourner des référendums par des voies législatives honteuses. La démocratie formelle étant régulièrement bafouée, les expressions populaires seront de plus en plus radicales, violentes, désespérées. D’où la nécessité de prévoir des moyens de répressions coordonnés, européens quoi !

 

En 1935, Georgi Dimitrov définissait le fascisme comme la dictature terroriste ouverte de la frange la plus réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste monopoliste. Il distinguait le fascisme de la dictature réactionnaire classique, l’élément discriminant étant le modernisme et le caractère de masse. On verra plus tard Franco désarchaïser l’économie espagnole avec les technocrates de l’Opus Dei, et surtout Pinochet être le premier expérimentateur des idées de Hayek et de Friedman. En tout état de cause, pour la bourgeoisie, le fascisme est le moyen le plus sûr de spolier les travailleurs, ce que mes concitoyens héninois finiront peut-être par comprendre.

 

Selon ses statuts, l’EuroGendFor, seule ou conjointement avec d’autres forces répressives, doit être capable d’effectuer toutes les missions de police durant toutes les phases d’une opération de gestion de crise. L’EuroGendFor peut être subordonnée à des autorités civiles ou militaires. Il est fait appel à elle pour des missions de sécurité et d’ordre public ; pour surveiller, conseiller, encadrer et superviser les polices locales dans leur travail quotidien ; pour surveiller l’espace public, régler la circulation, contrôler les frontières et effectuer des missions générales de renseignement ; pour effectuer des enquêtes criminelles, notamment découvrir des délits, retrouver les délinquants et les livrer aux autorités judiciaires compétentes ; pour protéger les personnes et les biens et maintenir l’ordre en cas de troubles publics.

 

On observera que la coopération entre forces de l'ordre se construit bien plus vite au sein de l'Union européenne que l'harmonisation fiscale, par exemple.

On observera que la coopération entre forces de l'ordre se construit bien plus vite au sein de l'Union européenne que l'harmonisation fiscale, par exemple.

 

Comme le jour viendra sûrement où les Grecs en auront assez de s’entendre dire par les Allemands qu’ils prennent trop de vacances, où les Français seront lassés d’entendre ces mêmes Allemands critiquer leurs services publics « pléthoriques » ou d’entendre les Britanniques leur reprocher leur code du travail trop rigide, une saine colère risque d’exploser. D’où la nécessité de déployer cette force européenne, pensée par l’ancienne ministre de la Défense Alliot-Marie après les batailles de rue dans les « quartiers » en 2005.

 

L’EuroGendFor cumule les fonctions de police, police judiciaire, gendarmerie (armée) et services secrets. Dans son langage, réprimer des révoltes se dit garantir la « sécurité en territoires de crise européens ». Plus cette police européenne sera nombreuse et compétente moins les États auront à utiliser leurs propres forces de répression.

 

C’est le Traité de Velsen (septembre 2012) qui règle les interventions d’EuroGendFor. Un « conseil de guerre », sous forme de comité interministériel composé des ministres de la Défense et de la Sécurité des pays membres de l’UE participants, décide de la stratégie d’intervention. La troupe peut être mise en marche soit sur demande, soit après décision de l’UE.

 

« EuroGendFor » est une troupe policière paramilitaire et des services secrets. Ne peuvent rejoindre EuroGendFor que les États disposant d'une police à statut militaire (la grande majorité des pays européens, donc). Elle unit tous les pouvoirs et moyens militaires, policiers et de services secrets qu’elle peut exercer en collaboration avec des troupes nationales de police et d’armée, après être mandatée par une cellule de crise interministériel dans chaque lieu pour la lutte contre des troubles, contre des révoltes et contre de grandes manifestations. Le ministère fédéral de la Défense a salué l’EuroGendFor en ces termes : « Police ou Armée : Une gendarmerie européenne promet la solution. »

 

Une Europe sous les bottes

Une Europe sous les bottes

 

De même que l’armée française affiche des slogans particulièrement creux (« Devenez vous-même », « Pour moi, pour les autres, s’engager »), que l’armée britannique met l’accent sur la formation des esprits (« Mind the gap »), la devise de la gendarmerie européenne est très rassérénante : « Lex Paciferat » (la loi apportera la paix). Cela dit, même si ses soldats doivent respecter le droit en vigueur de l’Etat dans lequel ils interviennent, tous les bâtiments et tous les terrains pris par les troupes sont exterritorialisés et ne sont plus accessibles, y compris pour les autorités nationales. Mais, pour les responsables européens, ne pas devoir utiliser leurs propres forces de répression sera un atout, d’autant qu’on imagine mal les « eurogendarmes » retourner leurs fusils contre leurs supérieurs.

 

La création de cette gendarmerie européenne sans état d’âme peut être replacée dans le contexte plus général du mercenariat. On peut se dire que, quand les Romains ont utilisé de plus en plus de mercenaires, ce fut le commencement de la fin de l’Empire …

 

PS : Les pays membres fondateurs de ce corps furent la France (Gendarmerie nationale), l’Espagne (Guardia Civil), le Portugal (Guarda Nacional Republicana), l’Italie (Carabinieri), les Pays-Bas (La Marechaussee royale – Koninklijke Marechaussee). La Roumanie a rejoint cette force d’intervention (Jandarmeria Romana). Sont partenaires : la Pologne (Gendarmerie militaire – Żandarmeria Wojskowa) et la Lituanie (Viesojo Saugumo Tarnyba). La Turquie a un statut d’observateur (Jandarma).

 

Bernard Gensane

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19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 14:08

L’historien belge des religions, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, directeur de recherche au FNRS et directeur du CIERL (Centre Interdisciplinaire d’Etude des Religions et de la Laïcité) vient de publier un très intéressant ouvrage aux Editions du Centre d’Action Laïque, Espace de Libertés, intitulé « La Belgique, Etat laïque… ou presque ».

 

 

Jean-Philippe Schreiber sait allier ses convictions avec sa rigueur scientifique.

Jean-Philippe Schreiber sait allier ses convictions avec sa rigueur scientifique.

Je ne me souviens plus qui a récemment dit : « La démocratie, c’est la séparation ». C’est ce que démontre Jean-Philippe Schreiber en se penchant sur les relations tout d’abord de l’Eglise catholique et de l’Etat dès les débuts du Royaume de Belgique en 1830 et ensuite, des Eglises et même de la Laïcité et de l’Etat.

 

L’auteur démontre que la Belgique connaît un véritable régime de séparation du spirituel et du temporel. Une des premières dispositions prises par le Congrès où domine l’opinion catholique, quelques jours à peine après la révolution belge, fut un arrêté du 16 octobre garantissant la liberté de conscience. En effet, ce fut l’évêque de Malines qui revendiqua cette disposition, le régime hollandais ne lui ayant pas accordé la liberté et l’indépendance. Et de là, naquit la séparation en définitive réclamée par la toute puissante église catholique belge.

 

L’ambigüité de l’Eglise catholique

 

Là-dessus, les deux grands courants de la bourgeoisie belge de l’époque, les catholiques et les libéraux, étaient d’accord, mais bien entendu pour des raisons différentes. Aussi, dans un même article, la Constitution accorde la liberté de culte et la liberté d’expression. L’Etat ne pourra donc s’ingérer dans les affaires d’un culte et tous les cultes sont mis sur le même pied d’égalité. Et cela va même plus loin. L’Etat reprend à son compte l’Etat civil qui appartenait au clergé via les paroisses. Il impose même l’obligation du mariage civil précédant le mariage religieux.

 

Ici, cependant, il y a un paradoxe. Le mariage religieux étant une cérémonie privée ne devrait normalement pas rentrer en ligne de compte, le mariage civil étant le seul à officialiser une union, qu’il précède ou non le mariage religieux. En plus, d’après plusieurs historiens, il y a eu un échange – on dit aujourd’hui un « deal » - entre les cléricaux et les tenants de la société civile : le mariage civil contre la liberté de l’enseignement.

 

En définitive, à l’époque, les cléricaux donnaient la priorité à l’indépendance de l’Eglise, c’est pourquoi ils ont accepté ces propositions. Cependant, un acte religieux ne pouvait en aucun cas entraîner un effet juridique. L’Etat est le seul générateur d’actes civils. C’était, à l’époque, un progrès considérable. N’oublions pas que l’Europe était dominée par des monarchies absolues où l’Eglise jouissait de grands pouvoirs.

 

Un autre aspect porte sur le traitement des « ministres du culte » qui est pris en charge par l’Etat, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. Et là aussi, il s’agissait grossomodo d’un « deal » pour indemniser le clergé des expropriations qu’il avait subies lors de la Révolution française. Pour Jean-Philippe Schreiber, cet article de la Constitution (art 117/181) sur le traitement des ministres du culte est « séparateur » : c’est au législateur à accorder aux cultes qu’il juge aptes les traitements et d’en fixer le montant, sans intervention du clergé concerné. En outre, dès 1831, ce fut la reconnaissance du pluralisme religieux. Ce qui fut une avancée considérable eu égard à la puissance de l’Eglise catholique en Belgique.

 

Cependant, si ces textes instaurant les libertés fondamentales et la séparation de l’Eglise et de l’Etat furent considérés à l’époque comme les plus démocratiques, ce n’était en définitive que des textes. Tout autre chose est l’application des principes sur le terrain.

 

En réalité, l’Eglise, même si elle en tirait certains avantages, ne pouvait supporter l’esprit et la lettre de cette Constitution proclamant des libertés qu’elle estimait entraver sa mission d’évangélisation. Une encyclique du Pape Grégoire XVI prône l’alliance entre l’Eglise et l’Etat et condamne les libertés belges. Cette condamnation persista jusqu’en 1878. Mais, les catholiques belges étaient pragmatiques et ils voyaient dans la liberté de l’enseignement un formidable moyen pour diffuser le message chrétien. « Les catholiques voyaient en effet dans la liberté de l’enseignement voulue par leurs prédécesseurs au Congrès national un instrument de diffusion du catholicisme et un respect des exigences religieuses par le pouvoir civil. Les libéraux avaient quant à eux la conviction que cette liberté de l’enseignement devait assurer le libre droit des citoyens de fonder des établissements scolaires et dans le même temps l’affranchissement de l’homme, et éviter l’immixtion de l’Eglise dans les écoles de l’Etat – un Etat dont le rôle devait par ailleurs être réduit au minimum. »

 

On le voit ! Sur un même principe constitutionnel s’affrontent deux conceptions totalement opposées. Et c’est toujours le cas de nos jours.

 

L’enseignement est majoritairement confessionnel.

 

En matière d’enseignement, Jean-Philippe Schreiber décrit les différentes interprétations du prescrit constitutionnel en fonction des appartenances politiques et religieuses qui a abouti à ce qu’on a appelé le « concordat scolaire » qui est la loi du libéral Nothomb de 1842 qui se voulait être un compromis, mais qui donne à l’église des pouvoirs sur tout l’enseignement, même public. En réalité, le catholicisme a gagné par le truchement de l’Etat laïque. Schreiber écrit : « La liberté de l’enseignement inscrite dans la Constitution, l’Eglise la voulait en effet pour elle, et pour elle uniquement, afin de rétablir une suprématie que plusieurs années de laïcisation avaient mises en péril. » Cela dit, la Belgique sera au XIXe siècle le seul pays d’Europe à majorité catholique à ne pas signer de concordat avec le Vatican.

 

Ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité a gagné sur le plan politique, mais a perdu sur la question de l’instruction. L’Eglise a réussi, notamment suite à la guerre scolaire de 1879-1884 à installer un réseau scolaire confessionnel très dense au détriment de l’enseignement public. Et le camp laïque s’est divisé après la guerre 14-18, les partis libéral et socialiste se séparant sur les questions économiques et sociales. En plus, le parti socialiste était moins mobilisé sur la question philosophique. L’Eglise en profita pour faire instaurer un système de subvention à l’enseignement libre. Ce système de subventions persista et prit de plus en plus d’ampleur jusque dans les années 1950. Il fut le prélude à la guerre scolaire de 1958.

 

Elle s’est terminée par un compromis qui fut le pacte scolaire de 1959 qui est toujours en vigueur et qui a même été inscrit dans la Constitution en 1988. Mais ce pacte ne mit pas fin au clivage laïque – catholique. Cependant, les choses – avec l’évolution de la société – changèrent : les partis politiques se déconfessionalisèrent, la laïcité elle-même se transforma.

 

La position et la victoire de la laïcité

 

En 1969, fut fondé le Centre d’Action Laïque, le CAL, avec une conception de la laïcité dite philosophique, ou humanisme laïque « qui fit de celle-ci [la laïcité] une option convictionnelle ou une conception de la vie parmi d’autres au sein d’une société structurée autour des piliers idéologiques. » Quant au combat laïque pour l’école, il connut de nouveaux échecs par la « liberté subsidiée », la présence religieuse dans l’enseignement officiel et la faveur accordée à l’école catholique par la majorité des parents.

 

Mais c’est dans les questions dites de société que la laïcité prit un tournant. Ce fut la bataille pour la dépénalisation de l’avortement qui débuta avec l’emprisonnement du Dr Peers en 1973 et aboutit à la loi de 1990 dépénalisant partiellement l’IVG. Sur toutes ces questions, la Belgique s’est fortement laïcisée durant les trente dernières années du XXe siècle. En 1971, il y eut la loi sur la crémation, celle de 1973 abrogeant l’interdiction de la publicité pour les préservatifs, la suppression de l’invocation à la divinité en 1974, le financement de la laïcité en 1981 et sa reconnaissance en 1988, sans oublier la dépénalisation de l’adultère en 1988 et la cohabitation légale en 1998. D’autres dispositions légales très importantes ont été prises sous le gouvernement Verhofstadt de 1999 à 2007, comme la loi sur l’euthanasie, la bioéthique, le mariage homosexuel, l’adoption par des personnes de même sexe.

 

La Belgique est devenue ainsi un des pays les plus progressistes d’Europe « inscrivant l’évolution des mœurs et des mentalités dans son droit. Une Belgique très sécularisée aussi, où la pratique religieuse est en baisse spectaculaire, où l’incroyance est une des plus élevée d’Europe et où un enfant sur deux naît hors mariage. »

 

Une histoire belge !

 

Si la séparation n’est pas inscrite dans la Constitution, on dit souvent que les cultes sont « reconnus » par le législateur. Or, ce n’est pas si simple. Les cultes catholique, protestant et israélite étaient reconnus avant l’indépendance belge. Les trois autres (anglican, islamique, orthodoxe) n’ont pas été reconnus comme tels mais pour leur financement par l’Etat. En 1831, la Constitution ne reconnaissait pas les cultes, elle permettait la rétribution des ministres du culte. Ce n’est qu’en 1988 que l’on a introduit la notion de « cultes reconnus », mais il n’est pas précisé comment les reconnaître ! C’est une histoire Belge !

 

Il n’empêche que selon Jean-Philippe Schreiber, « la Belgique est donc laïque – au sens d’un principe de droit public, organisateur de la séparation de l’Etat avec la tutelle religieuse, de leur indépendance réciproque et de l’impartialité du pouvoir civil – sur pratiquement tous les plans, sauf en matière scolaire. »

 

L’Etat est-il neutre ?

 

Se pose ainsi la question de la neutralité de l’Etat. Pour l’auteur, un Etat démocratique n’est pas neutre. « Il est égalitaire et impartial, en même temps qu’il prône les valeurs démocratiques qui le fondent. » Il prend l’exemple de l’enseignement qui est tenu à transmettre un savoir qui reflète des options bien nettes comme les droits de l’homme, l’antifascisme, la théorie de l’évolution, par exemple. À ce sujet, je ne peux suivre Jean-Philippe Schreiber : l’impartialité de l’Etat peut évoluer. On peut parfaitement imaginer un Etat dominé par les partisans une idéologie contraire aux idéaux des Lumières inscrits dans la Constitution et qui s’en servent pour imposer leur pensée à la société, un peu comme l’Eglise s’est servi pour s’imposer, des principes des libertés constitutionnelles qu’elle combat par ailleurs.

 

L’Etat fait parfois des compromis : ainsi, il y a un accord entre le Maroc et la Belgique qui permet l’inscription dans la rubrique état-civil de la carte d’identité de l’expression « répudiée » pour des femmes marocaines vivant en Belgique mais « jouissant » de cet état au Maroc. La répudiation n’est pas un état civil reconnu et est éthiquement inacceptable dans nos principes.

 

Le financement des cultes et de la laïcité

 

L’argent étant le nerf de la guerre, la question de financement des cultes est fondamentale. Ce ne sont pas les cultes qui sont financés par l’Etat, mais les ministres du culte qui sont rétribués par lui. Ce sont les provinces et les communes qui prennent en charge les lieux du culte et qui épongent les déficits des Fabriques d’église, ce qui représente une charge assez importante. La reconnaissance en 1978 du culte islamique n’a pas encore résolu le problème de son financement, l’Islam n’ayant pas un clergé bien établi comme les autres religions. Dès lors, les imams ne sont pas rétribués au même titre que les officiants des autres cultes.

 

D’autres formes de financement existent via la loi de 1921 sur les associations où pléthore d’ASBL marquées confessionnellement sont subsidiées aussi bien par l’Etat que par les entités fédérées. Enfin, il y a le financement indirect par toute une série d’exonérations fiscales.

 

Face à cette confusion, certains souhaitent supprimer le financement des cultes par la puissance publique. D'autres répliquent : « Ne plus financer les cultes entraînerait la disparition de tout contrôle de l’Etat, sur ceux-ci et leur éventuelle radicalisation… » Au contraire, Jean-Philippe Schreiber revendique clairement une suppression du financement des cultes et de la « laïcité organisée », considérant que cela n'a aucune incidence sur le contrôle exercé par l'Etat, contrôle qui lui est interdit dans les deux cas de figure, en raison du principe constitutionnel de séparation.  De toute façon, la question de l’avenir du financement se pose. L’Union européenne acceptera-t-elle que se poursuive le financement des cultes par l’Etat qui pourrait être considéré comme une « aide d’Etat » ? Ensuite, il y a le nombre de prêtres. Ainsi, en Belgique, il y a 17.000 réguliers qui sont financés uniquement par l’Eglise. « Si l’Eglise catholique parvient à financer ceux-ci sur ses fonds propres, il n’y a pas de doute qu’elle peut en faire autant avec les prêtres séculiers qui sont (…) beaucoup moins nombreux. »

 

On le voit, les ambigüités et les contradictions du système sont innombrables. L’ouvrage les décrit en conclusion. Et, pour moi, il y a une contradiction à propos de la laïcité organisée dont les activités sont reconnues comme un culte et qui reçoit un financement similaire à celui des cultes religieux. C’est une incongruité ! En outre, la laïcité « organisée » ne revendique plus que soit inscrite dans la Constitution, la séparation totale de l’Eglise et de l’Etat, car son financement comme celui des cultes ne serait évidemment plus assuré !

 

Deux autres phénomènes font bouger les choses en la matière. C’est tout d’abord le poids de l’Union européenne qui amène déjà une diversification des cultes et le traité de Lisbonne en instaurant le « dialogue » entre la Commission et les autorités religieuses et « philosophiques » pourrait à terme délaïciser la construction européenne. Déjà, le Vatican veut que soit inscrit dans le préambule au Traité « les racines chrétiennes de l’Europe » et on a vu récemment l’incident de la crèche de Noël que l’association intégriste Civitas a fait bénir dans l’enceinte du Parlement européen à Bruxelles.

 

Le second défi est le poids de plus en plus grand de l’Islam en Europe. Là aussi, la laïcité organisée le prend avant tout comme un adversaire à combattre en insistant sur la question du foulard. Cela a été écrit ici à plusieurs reprises : l’interdiction du foulard n’est pas une bonne stratégie, car la stratégie de la tension apporte toujours la défaite à celui qui en use.

 

La laïcité qui a, comme l’a très bien décrit Jean-Philippe Schreiber, réussi à construire une société belge sécularisée et progressiste dans les domaines éthiques et des libertés individuelles, malgré son échec dans le domaine de l’enseignement, garde toujours son complexe « minoritaire », car elle s’avance non plus comme une force de progrès, mais comme un rempart contre les tenants de l’obscurantisme. Or, c’est en redevenant cette force de progrès qu’elle rallumera son flambeau.

 

Pierre Verhas

Pour vivre heureux, vivons séparés !

Jean-Phlippe Schreiber La Belgique, Etat laïque… ou presque

 

Espace de Libertés,

Editions du Centre d’Action Laïque,

Campus de la Plaine ULB CP 236

Boulevard de la Plaine, 1050 Bruxelles

http://www.laïcité.be

ISBN : 978-2-87504-017-6

Prix : 12 Euros

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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 10:52

Le patronat n’est pas content ! Les grèves tournantes du lundi qui connaîtront leur apothéose lors de la grève générale de ce lundi 15 décembre indisposent les organisations patronales comme la FEB (Fédération des Entreprises de Belgique équivalente du MEDEF français) et son pendant flamand, le VOKA.

 

Aussi, il réagit. Les médias diffusent les déclarations à la fois « guerrières » et de Calimero du « patron des patrons », Pieter Timmermans : les patrons ne se laisseront pas faire ! Les grèves font perdre aux entreprises (ces temples inviolables du capitalisme qu’il est convenu d’adorer sans restrictions mentales) des millions d’euros, des parts de marché. Bref, elles sont au bord de l’effondrement final. Bon ! C’est de bonne guerre et ce n’est pas nouveau. À chaque mouvement social d’une certaine ampleur, c’est la même rengaine.

 

Ces images prises à l'aube de ce 15 décembre montrent que la grève générale est un succès. (Visibles sur le site de la "Libre Belgique")

Ces images prises à l'aube de ce 15 décembre montrent que la grève générale est un succès. (Visibles sur le site de la "Libre Belgique")

 

Ce qui est nouveau, c’est la tentative de porter atteinte au droit de grève en s’y attaquant par pression politique pour le faire restreindre par la loi et en tentant de le limiter par intervention des forces de l’ordre.

 

Pieter Timmermans le "Gattaz" belge. Aussi agressif et peu amène !

Pieter Timmermans le "Gattaz" belge. Aussi agressif et peu amène !

 

La première étape a échoué : il y a une semaine, 45 PME de la région de Charleroi ont déposé un référé auprès du tribunal de première instance de Charleroi pour empêcher les piquets de grève par la voie de la force publique, si nécessaire. Le juge n’a pas suivi les requérants.

 

L’action suivante consiste à inviter les bourgmestres (les maires) des communes où il y aurait des barrages de grévistes pour faire lever ces barrages afin d’assurer la libre circulation et surtout « la liberté du travail ».

 

La FEB n’a aucun pouvoir sur les autorités communales et, donc, n’a pas à leur donner des instructions. Elle n’est en rien compétente pour intervenir en matière de maintien de l’ordre. En plus, le rôle du bourgmestre consiste à être le chef de la police administrative, ce qui signifie assurer l’ordre public, la tranquillité et la salubrité publiques. Il agit dans le cadre de la loi et n’a aucun compte à rendre à une corporation quelconque. Aussi, bien des premiers magistrats locaux ont donné une fin de non recevoir aux patrons : ils sont en l’espèce seuls maîtres à bord ! Bien sûr, on a vu à la RTBF, la bourgmestre MR de Grez d’Oiceau – commune du très bourgeois Brabant wallon – déclarer qu’elle fera tout pour assurer la libre circulation sur le territoire qu’elle administre.

 

Le principe de proportionnalité est illégal.

 

Par contre, le ministre de l’Intérieur, le NV-A et sympathisant néo-nazi, Jan Jambon, a déclaré que les droits de grève et de travail sont deux droits fondamentaux qui s'entrechoquent pour l'instant. Et d'évoquer un principe de proportionnalité: il faut permettre l'accès au travail tout en respectant la grève.

 

« Pour les actions de ce lundi, je vais, en concertation avec le ministre de l'Emploi, suivre heure par heure si le principe de proportionnalité est bien respecté", a-t-il déclaré. « En cas de nécessité, je vais prendre les mesures qui s'imposent avec la police locale et la police fédérale ».

 

Jan Jambon ne doit pas trop vite crier victoire.

Jan Jambon ne doit pas trop vite crier victoire.

 

Le ministre de l’Emploi, le CD&V Kris Peeters tente au contraire de calmer le jeu et ne suit pas Jambon dans son raisonnement. Ni la Constitution, ni la Loi n’invoquent le soi-disant « principe de proportionnalité ».

 

En effet, ce principe reviendrait à permettre à l’employeur de juger de l’opportunité d’une grève. Ainsi, le patron d’une compagnie d’assurance a déposé plainte au tribunal pour « grève illégale », car le conflit portait sur la délocalisation de 400 travailleurs sur les 3.000 que compte cette société. Il arguait du caractère « disproportionné » de ce mouvement. Le tribunal l’a débouté.

 

En outre, il est inadmissible que la police puisse juger du caractère « proportionnel » d’une grève. Elle n’a pas à intervenir sur le fond d’une affaire. Ce serait contrevenir aux règles de droit et au droit international du travail garanti par l’Organisation Internationale du Travail.

 

Tout cela montre que la volonté de la droite est de limiter le droit de grève et à terme, interdire les grèves.

 

La FEB est sciemment méchante.

 

La FEB en a d’ailleurs ajouté une couche. Elle a publié un communiqué à l’intention de ses membres où elle invoque l’article 406 du Code Pénal qui est consacré à la liberté de circulation. La FEB cite cette disposition à sa manière : « Entraver sciemment la circulation ferroviaire, routière, fluviale et maritime est sanctionné par l’article 406 du Code pénal. Le droit de grève ne fait pas exception à cette règle. L’établissement de piquets de grève pour bloquer les routes constitue dès lors un acte répréhensible. » Or, l’article 406 n’utilise pas l’adverbe « sciemment » mais « méchamment ».

 

L’action des piquets de grève n’est pas « méchante » au sens où l’entend la loi et elle ne dit rien concernant l’aspect volontaire (soit « sciemment » pour la FEB). En plus, le caractère de « méchanceté » doit être établi par le juge.

 

Les "piquets de grève" n'entravent pas la circulation. Ici des militants de la CSC (syndicats chrétiens) tentent de convaincre un de leurs collègues de participer au mouvement.

Les "piquets de grève" n'entravent pas la circulation. Ici des militants de la CSC (syndicats chrétiens) tentent de convaincre un de leurs collègues de participer au mouvement.

 

Comme le précise l’avocat Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme, la FEB cherche à criminaliser les piquets de grève. L’affaire n’en restera d’ailleurs pas là. La LDH compte déposer plainte pour citation erronée d’une disposition légale.

 

Et on peut dire que c’est sciemment que la FEB se lance dans une campagne dure contre un mouvement social qui, manifestement, la dérange et qu’elle tente par là – vainement – de casser le rapport de forces.

 

Cependant, il y a une collusion manifeste avec le gouvernement. Comme l’écrit l’avocat Jan Buelens : « Que les employeurs s'opposent aux actions de grève et s'expriment à ce sujet est un phénomène répétitif. Cependant, que le gouvernement soutienne les employeurs constitue une étape supplémentaire qui compromet gravement les droits fondamentaux. Il remet en cause les principes de base démocratiques sans sourciller. »

 

Vers un nouvel article 310 ?

 

Et nous laisserons la conclusion au même Jan Buelens, avocat pour Progress Lawyers Network (1) : « Au 19e siècle, il n'y avait pas de droit de grève. Cependant, comme c'était le seul moyen d'obtenir des droits, on faisait tout de même la grève. À cette époque, les grèves n'étaient pas seulement brisées avec violence, mais aussi en engageant toutes sortes de briseurs de grèves. Lorsque le droit de grève a été reconnu après la Seconde Guerre mondiale, on a également interdit l'engagement de briseurs de grève par les employeurs. Aujourd'hui, certains employeurs flirtent avec cette interdiction en faisant appel à des intérimaires. Même si des personnes qui veulent travailler ne souhaitent pas forcément briser la grève, c'est ce qu'elles font objectivement. La grève a pour but de causer des dommages économiques de sorte que les rapports de pouvoir entre les employés et les employeurs ou l'état soient modifiés et qu'il y ait donc une possibilité de se concerter. Si le droit au travail doit être garanti à tout prix pendant une grève et que la grève n'est donc plus efficace, il n'y a plus de droit de grève. Si les activités de l'entreprise continuent, la grève sera inoffensive et l'employeur viendra même jouer aux cartes au piquet de grève ou manger une petite saucisse au barbecue. Dans ce cadre, parler de proportionnalité entre le droit de grève et le droit au travail en les mettant au même niveau, comme le font Jambon et le MR, revient à édicter un droit de grève.

 

Grève des mineurs et des sidérurgistes dans les années 1930 en France. Le droit de grève a été conquis de haute lutte.

Grève des mineurs et des sidérurgistes dans les années 1930 en France. Le droit de grève a été conquis de haute lutte.

 

Les propositions qui veulent reconnaître le droit au travail pendant une grève rappellent en effet l'article 310 du Code pénal supprimé en 1921. Selon la Constitution de 1830, on pouvait se réunir, mais les réunions d'ouvriers « qui se tenaient à proximité des usines et autour des usines et portaient atteinte à la liberté de travail » étaient interdites [par cet article 310].

 

Avec ce simple article, les ouvriers volaient en prison pour avoir exercé leurs droits fondamentaux. Un pays qui commémore la Première Guerre mondiale ferait mieux de s'attarder aux morts tombés pour la suppression de l'article 310. »

 

Pierre Verhas

 

(1) PROGRESS Lawyers Network est un réseau regroupant des bureaux d`avocats progressistes de Bruxelles, Anvers et Gand depuis 2003. Il est composé d’avocats, de juristes, d’étudiants, universitaires et de défenseurs des droits de l`homme en Belgique et à l`étranger. Il intervient dans quatre domaines: le droit social, le droit pénal, le droit des étrangers et le droit familial.

 

Aux cours des dernières années, des avocats de ce groupe ont notamment assuré la défense des travailleurs de la Sabena et celle de nombreux syndicalistes licenciés. PLN a introduit des procédures contre les livraisons d`armes belges au Népal et contre les transports d`armement vers l`Irak. Il a aussi collaboré au dépôt de la proposition de loi de l`organisation Objectif pour les droits égaux des étrangers. Pendant l`été 2003, une plainte a été déposée au nom de 17 victimes de guerre irakiennes contre le général américain Franks.

 

Le site de PLN est : http://www.progresslaw.net/

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