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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 10:52

Le patronat n’est pas content ! Les grèves tournantes du lundi qui connaîtront leur apothéose lors de la grève générale de ce lundi 15 décembre indisposent les organisations patronales comme la FEB (Fédération des Entreprises de Belgique équivalente du MEDEF français) et son pendant flamand, le VOKA.

 

Aussi, il réagit. Les médias diffusent les déclarations à la fois « guerrières » et de Calimero du « patron des patrons », Pieter Timmermans : les patrons ne se laisseront pas faire ! Les grèves font perdre aux entreprises (ces temples inviolables du capitalisme qu’il est convenu d’adorer sans restrictions mentales) des millions d’euros, des parts de marché. Bref, elles sont au bord de l’effondrement final. Bon ! C’est de bonne guerre et ce n’est pas nouveau. À chaque mouvement social d’une certaine ampleur, c’est la même rengaine.

 

Ces images prises à l'aube de ce 15 décembre montrent que la grève générale est un succès. (Visibles sur le site de la "Libre Belgique")

Ces images prises à l'aube de ce 15 décembre montrent que la grève générale est un succès. (Visibles sur le site de la "Libre Belgique")

 

Ce qui est nouveau, c’est la tentative de porter atteinte au droit de grève en s’y attaquant par pression politique pour le faire restreindre par la loi et en tentant de le limiter par intervention des forces de l’ordre.

 

Pieter Timmermans le "Gattaz" belge. Aussi agressif et peu amène !

Pieter Timmermans le "Gattaz" belge. Aussi agressif et peu amène !

 

La première étape a échoué : il y a une semaine, 45 PME de la région de Charleroi ont déposé un référé auprès du tribunal de première instance de Charleroi pour empêcher les piquets de grève par la voie de la force publique, si nécessaire. Le juge n’a pas suivi les requérants.

 

L’action suivante consiste à inviter les bourgmestres (les maires) des communes où il y aurait des barrages de grévistes pour faire lever ces barrages afin d’assurer la libre circulation et surtout « la liberté du travail ».

 

La FEB n’a aucun pouvoir sur les autorités communales et, donc, n’a pas à leur donner des instructions. Elle n’est en rien compétente pour intervenir en matière de maintien de l’ordre. En plus, le rôle du bourgmestre consiste à être le chef de la police administrative, ce qui signifie assurer l’ordre public, la tranquillité et la salubrité publiques. Il agit dans le cadre de la loi et n’a aucun compte à rendre à une corporation quelconque. Aussi, bien des premiers magistrats locaux ont donné une fin de non recevoir aux patrons : ils sont en l’espèce seuls maîtres à bord ! Bien sûr, on a vu à la RTBF, la bourgmestre MR de Grez d’Oiceau – commune du très bourgeois Brabant wallon – déclarer qu’elle fera tout pour assurer la libre circulation sur le territoire qu’elle administre.

 

Le principe de proportionnalité est illégal.

 

Par contre, le ministre de l’Intérieur, le NV-A et sympathisant néo-nazi, Jan Jambon, a déclaré que les droits de grève et de travail sont deux droits fondamentaux qui s'entrechoquent pour l'instant. Et d'évoquer un principe de proportionnalité: il faut permettre l'accès au travail tout en respectant la grève.

 

« Pour les actions de ce lundi, je vais, en concertation avec le ministre de l'Emploi, suivre heure par heure si le principe de proportionnalité est bien respecté", a-t-il déclaré. « En cas de nécessité, je vais prendre les mesures qui s'imposent avec la police locale et la police fédérale ».

 

Jan Jambon ne doit pas trop vite crier victoire.

Jan Jambon ne doit pas trop vite crier victoire.

 

Le ministre de l’Emploi, le CD&V Kris Peeters tente au contraire de calmer le jeu et ne suit pas Jambon dans son raisonnement. Ni la Constitution, ni la Loi n’invoquent le soi-disant « principe de proportionnalité ».

 

En effet, ce principe reviendrait à permettre à l’employeur de juger de l’opportunité d’une grève. Ainsi, le patron d’une compagnie d’assurance a déposé plainte au tribunal pour « grève illégale », car le conflit portait sur la délocalisation de 400 travailleurs sur les 3.000 que compte cette société. Il arguait du caractère « disproportionné » de ce mouvement. Le tribunal l’a débouté.

 

En outre, il est inadmissible que la police puisse juger du caractère « proportionnel » d’une grève. Elle n’a pas à intervenir sur le fond d’une affaire. Ce serait contrevenir aux règles de droit et au droit international du travail garanti par l’Organisation Internationale du Travail.

 

Tout cela montre que la volonté de la droite est de limiter le droit de grève et à terme, interdire les grèves.

 

La FEB est sciemment méchante.

 

La FEB en a d’ailleurs ajouté une couche. Elle a publié un communiqué à l’intention de ses membres où elle invoque l’article 406 du Code Pénal qui est consacré à la liberté de circulation. La FEB cite cette disposition à sa manière : « Entraver sciemment la circulation ferroviaire, routière, fluviale et maritime est sanctionné par l’article 406 du Code pénal. Le droit de grève ne fait pas exception à cette règle. L’établissement de piquets de grève pour bloquer les routes constitue dès lors un acte répréhensible. » Or, l’article 406 n’utilise pas l’adverbe « sciemment » mais « méchamment ».

 

L’action des piquets de grève n’est pas « méchante » au sens où l’entend la loi et elle ne dit rien concernant l’aspect volontaire (soit « sciemment » pour la FEB). En plus, le caractère de « méchanceté » doit être établi par le juge.

 

Les "piquets de grève" n'entravent pas la circulation. Ici des militants de la CSC (syndicats chrétiens) tentent de convaincre un de leurs collègues de participer au mouvement.

Les "piquets de grève" n'entravent pas la circulation. Ici des militants de la CSC (syndicats chrétiens) tentent de convaincre un de leurs collègues de participer au mouvement.

 

Comme le précise l’avocat Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme, la FEB cherche à criminaliser les piquets de grève. L’affaire n’en restera d’ailleurs pas là. La LDH compte déposer plainte pour citation erronée d’une disposition légale.

 

Et on peut dire que c’est sciemment que la FEB se lance dans une campagne dure contre un mouvement social qui, manifestement, la dérange et qu’elle tente par là – vainement – de casser le rapport de forces.

 

Cependant, il y a une collusion manifeste avec le gouvernement. Comme l’écrit l’avocat Jan Buelens : « Que les employeurs s'opposent aux actions de grève et s'expriment à ce sujet est un phénomène répétitif. Cependant, que le gouvernement soutienne les employeurs constitue une étape supplémentaire qui compromet gravement les droits fondamentaux. Il remet en cause les principes de base démocratiques sans sourciller. »

 

Vers un nouvel article 310 ?

 

Et nous laisserons la conclusion au même Jan Buelens, avocat pour Progress Lawyers Network (1) : « Au 19e siècle, il n'y avait pas de droit de grève. Cependant, comme c'était le seul moyen d'obtenir des droits, on faisait tout de même la grève. À cette époque, les grèves n'étaient pas seulement brisées avec violence, mais aussi en engageant toutes sortes de briseurs de grèves. Lorsque le droit de grève a été reconnu après la Seconde Guerre mondiale, on a également interdit l'engagement de briseurs de grève par les employeurs. Aujourd'hui, certains employeurs flirtent avec cette interdiction en faisant appel à des intérimaires. Même si des personnes qui veulent travailler ne souhaitent pas forcément briser la grève, c'est ce qu'elles font objectivement. La grève a pour but de causer des dommages économiques de sorte que les rapports de pouvoir entre les employés et les employeurs ou l'état soient modifiés et qu'il y ait donc une possibilité de se concerter. Si le droit au travail doit être garanti à tout prix pendant une grève et que la grève n'est donc plus efficace, il n'y a plus de droit de grève. Si les activités de l'entreprise continuent, la grève sera inoffensive et l'employeur viendra même jouer aux cartes au piquet de grève ou manger une petite saucisse au barbecue. Dans ce cadre, parler de proportionnalité entre le droit de grève et le droit au travail en les mettant au même niveau, comme le font Jambon et le MR, revient à édicter un droit de grève.

 

Grève des mineurs et des sidérurgistes dans les années 1930 en France. Le droit de grève a été conquis de haute lutte.

Grève des mineurs et des sidérurgistes dans les années 1930 en France. Le droit de grève a été conquis de haute lutte.

 

Les propositions qui veulent reconnaître le droit au travail pendant une grève rappellent en effet l'article 310 du Code pénal supprimé en 1921. Selon la Constitution de 1830, on pouvait se réunir, mais les réunions d'ouvriers « qui se tenaient à proximité des usines et autour des usines et portaient atteinte à la liberté de travail » étaient interdites [par cet article 310].

 

Avec ce simple article, les ouvriers volaient en prison pour avoir exercé leurs droits fondamentaux. Un pays qui commémore la Première Guerre mondiale ferait mieux de s'attarder aux morts tombés pour la suppression de l'article 310. »

 

Pierre Verhas

 

(1) PROGRESS Lawyers Network est un réseau regroupant des bureaux d`avocats progressistes de Bruxelles, Anvers et Gand depuis 2003. Il est composé d’avocats, de juristes, d’étudiants, universitaires et de défenseurs des droits de l`homme en Belgique et à l`étranger. Il intervient dans quatre domaines: le droit social, le droit pénal, le droit des étrangers et le droit familial.

 

Aux cours des dernières années, des avocats de ce groupe ont notamment assuré la défense des travailleurs de la Sabena et celle de nombreux syndicalistes licenciés. PLN a introduit des procédures contre les livraisons d`armes belges au Népal et contre les transports d`armement vers l`Irak. Il a aussi collaboré au dépôt de la proposition de loi de l`organisation Objectif pour les droits égaux des étrangers. Pendant l`été 2003, une plainte a été déposée au nom de 17 victimes de guerre irakiennes contre le général américain Franks.

 

Le site de PLN est : http://www.progresslaw.net/

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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 11:18

Manuel Valls s’inspire de Margaret Thatcher : il n’y a pas d’autre politique possible – sous-entendu que la politique néolibérale. Dans une interview à l’Humanité, Susan George, la militante franco-américaine, présidente d’honneur d’ATTAC France, remet les montres à l’heure. « Des politiques existent » affirme-t-elle. Elle a raison.

 

Et cela commence à bouger. En Belgique suite aux mouvements sociaux d’opposition à la politique ultralibérale du gouvernement libéralo-extrême-droite, l’éditorialiste du « Laatste News » (Dernières nouvelles, en français), journal libéral, préconise la taxation des multinationales.

 

Et si cela bouge, on le doit en grande partie à cette grande dame qui s’appelle Susan George.

 

Pierre Verhas

 

Des politiques existent. Techniquement, on sait exactement comment il faut faire. Contrairement à Manuel Valls et à son 
« il n’y a pas d’alternative », digne de Margaret Thatcher, et sans être adepte d’un système à la soviétique où l’État contrôle tout, il existe de très nombreuses alternatives.

 

Après les révélations autour du Luxembourg, toutes les preuves sont sur la table pour montrer le rôle des transnationales. S’il manque à François Hollande 50 milliards d’euros pour boucler son budget, il n’a qu’à les demander aux entreprises qui n’ont pas payé leurs impôts. La France a un déficit ridicule par rapport à tout ce qui a été siphonné depuis des années. Oui, il faudrait d’abord que les citoyens le croient possible et qu’ils exigent de leur gouvernement d’aller dans ce sens.

 

Lux leaks pourrait faire bouger les choses...

 

Le Luxembourg est un bon exemple. Cela doit nous permettre de montrer qu’au lieu d’investir des dizaines de milliards dans des entreprises pour qu’elles donnent des dividendes encore plus importants à leurs actionnaires, il faut faire le même investissement dans la transition énergétique, écologique et les transports. C’est cela qui peut créer des millions d’emplois, réduire les gaz à effet de serre et freiner le nombre d’événements climatiques (inondations, sécheresses, etc.) qui nous coûtent très cher.

 

Ce qui me frappe, c’est la facilité avec laquelle une autre politique pourrait être engagée, et que l’on sait que si on ne mène pas une autre politique, nous allons plonger non seulement dans la récession mais aussi dans la déflation. C’est un piège, un puits. Ce n’est pas en octroyant des milliards aux grandes entreprises comme le fait François Hollande que nous arriverons à créer des emplois. On n’investit pas assez dans les PME-PMI. Tout le monde le sait ! Les solutions sont là.

 

Les gouvernements sont coupables d’avoir signé le TSCG, pacte de stabilité et de gouvernance, d’avoir donné à la Banque centrale européenne un seul rôle de contrôle de la stabilité des prix et non de lutte pour l’emploi. Cette attente de la croissance en Europe avec des politiques comme ça, c’est du Madame Irma avec sa boule de cristal !

 

Rejeter le traité TAFTA.

 

Et s’il y a bien eu une reprise aux États-Unis, 95 % de sa valeur est allée au 
1 % les plus riches. Le plus urgent, c’est donc de rejeter le traité Tafta. La deuxième chose importante, c’est d’engager une transition énergétique et écologique avec des investissements correspondants, et une redistribution. Il faut mettre rapidement en place un système de taxation des capitaux.

 

L’harmonisation fiscale et la mise en place d’un système de taxation qui réduit l’inégalité devenue criante seront un combat long et difficile, mais on peut au moins le commencer avec ce que nous savons sur le système luxembourgeois. 

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 15:12

Un événement est passé quasi inaperçu vendredi dernier. Dans l’euphorie de consommation pour les fêtes de Noël un peu partout en Europe avec ouvertures « exceptionnelles » des magasins le dimanche, dans le deuil de la reine Fabiola en Belgique, dans les tergiversations des leaders socialistes français, on a « oublié » que l’agence de notation Standard & Poor’s avait dégradé la note de l’Italie à « BBB », la plus faible de la catégorie « investissements », c’est-à-dire celle des emprunteurs dits « fiables », la suivante étant la cote de la catégorie spéculative. Dès lors, l’Italie pourrait bien devenir un emprunteur à risques, ce qui aurait des conséquences bien plus sérieuses pour la zone Euro, que celles provoquées par la dette grecque en 2011.

 

Oh ! Ce n’est pas bien grave direz-vous. On les connaît ces agences de notation. Plus personne n’y prête attention. Détrompez-vous. Tous les signaux sont au rouge.

 

Tout d’abord, le fameux stress test des banques effectué il y a quelques semaines a donné des résultats catastrophiques. Les banques restent des colosses aux pieds d’argile de plus en plus fragiles avec une insuffisance chronique de fonds propres. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement de droite belge veut vendre Belfius : l'ex banque de dépôt de Dexia n’a pas un sou vaillant ! Aussi, elle ne vaut pas tripette et il sera difficile pour la Belgique de s’en débarrasser.

 

On le voit : quasiment, rien n’a changé depuis 2008. Les banques restent sans fonds propres, elles sont de tailles bien trop importantes et on n’a toujours pas séparé les activités spéculatives des dépôts. Cela ne peut évidemment pas durer.

 

Pourtant, il existe deux obstacles à des mesures sérieuses : l’Allemagne de Merkel et Wall Street.

 

Merkel avec sa « grande coalition » s’obstine dans sa dogmatique « ordolibérale » : pas question de mutualiser les dettes souveraines, donc de la monétariser. La planche à billets est maudite pour les zélateurs de l’ordolibéralisme.

 

Quant aux Américains, si on lit le quotidien financier français en ligne « Le Contrarien », Charles Sannat écrit : « … désormais, l’euro, et en particulier le refus allemand de l’utilisation de la planche à billets, pose un véritable problème économique aux Américains et à la finance anglo-saxonne qui a désespérément besoin de fonds, de beaucoup de fonds pour survivre, et pour être presque viable, l’effort doit être partagé entre toutes les banques centrales. Si le Japon et même la Suisse jouent le jeu de l’impression monétaire à outrance, l’Europe, avec la BCE sous contrôle étroit allemand, joue le service minimum et encore.

 

La seule solution c’est donc de faire exploser l’euro et d’apporter le petit souffle nécessaire à l’effondrement du château de cartes européen. Autre élément, la vague reprise américaine ne tient que grâce à la fuite en avant aussi bien dans la dette de l’État fédéral américain que dans la création monétaire de la FED. Sans création de monnaie c’est la récession mondiale et la déflation qui prendra le dessus comme c’est le cas aujourd’hui en Europe. »

 

Pourquoi à Noël ?

 

« Il y a donc de très fortes chances que la finance anglo-saxonne attaque et massacre l’euro. En Europe, l’une des semaines de congés les plus prisées est bien évidemment celle entre Noël et le jour de l’an. Beaucoup de patrons comme d’intervenants et d’opérateurs sur les marchés sont tout simplement en train de ripailler en famille ou de skier à la montagne, c’est donc un moment de grande vulnérabilité. Si vous voulez prendre des vacances cette année, n’oubliez pas l’option annulation… cela pourrait servir !

 

Pour faire vaciller l’euro, une attaque contre l’Italie serait évidemment une bonne solution car elle nécessiterait moins de cash qu’une attaque contre la France qui n’est pas non plus à exclure, loin de là. »

 

Eh bien ! L’attaque semble être lancée avec la dégradation inattendue mais tout à fait normale de la note italienne par Standard & Poor’s qui intervient alors que rien de notable ne s’est produit qui impliquerait un affaiblissement de la capacité de Rome à rembourser sa dette.

 

Vers une crise d’insolvabilité généralisée

 

Cependant, Sannat ajoute : « Nous devons comprendre que l’analyse de Standard & Poor’s est fondamentalement économiquement parfaitement juste. Ce qui est étrange d’ailleurs, ce n’est pas tant que l’Italie soit dégradée mais le moment choisi pour le faire, sans oublier le fait que c’est l’ensemble des pays occidentaux qui devraient être dégradés tant la dérive des finances publiques, de l’endettement sont patents.

 

Nous allons vers une crise d’insolvabilité généralisée qui ne pourra se régler qu’à travers une immense crise monétaire. C’est une certitude.

 

S&P insiste dans son communiqué sur l’état dramatique de l’Italie. Pas de croissance, et le fait que l’Italie pourrait devenir un emprunteur à risque, euphémisme à peine poli masquant si peu le fait que l’Italie est déjà un emprunteur à risque. Là encore c’est une certitude que l’appel éclusé aux réformes ne peut même plus cacher. Il n’y aura pas de réforme et quand bien même il y aurait des réformes que les conséquences des réformes seraient presque identiques aux conséquences de la faillite. »

 

C’est donc l’impasse ! Et si l’Italie est le maillon faible de la zone Euro pour le moment, d’autres pays comme la France, la Belgique et même l’Allemagne se trouvent dans une situation qui est à peine plus enviable.

 

L’union bancaire : une menace intolérable pour les spéculateurs

 

En plus, les Américains craignent comme la peste le projet européen d’union bancaire : « S’il y avait une véritable union bancaire, politique et fiscale, la BCE pourrait directement décider de la restructuration d’une banque, elle pourrait briser la relation incestueuse entre les États endettés et le système bancaire, qui est la véritable raison de la stagnation économique continue dans la zone euro, et pourrait enfin faire la chasse aux fonds spéculatifs. »

 

Que faire ?

 

Alors, que faire ? Sans doute le scénario imaginé par Charles Sannat ne se déroulera pas comme il le décrit. Mais, son analyse est pertinente. Et l’immobilisme dans lequel l’Europe s’est plongée avec notamment le TSCG (le Traité budgétaire) et la politique monétaire dominante de l’Allemagne qui a comme conséquence de paralyser les économies nationales avec tous les dégâts sociaux collatéraux, ne pourra pas durer. On sent bien qu’il va se passer quelque-chose ! Donc, le crash de Noël est tout à fait plausible. Il y a d’ailleurs un autre indice : la spéculation sur l’or a repris. C’est le signe d’une future instabilité économique et monétaire.

 

Insolvabilité volontaire et unification européenne

 

La solution la plus appropriée a été proposée par Paul Jorion dans son dernier ouvrage d’entretien avec l’économiste libéral, le Belge Bruno Colmant, « Penser l’économie autrement » (Fayard, Paris, 2014). Il est partisan d’un défaut généralisé du paiement des dettes souveraines, autrement dit, d’une insolvabilité volontaire ! Pour quelles raisons ? « Les pays s’épuisent en ce moment dans le service de leur dette. La pente est tout simplement impossible à remonter. »

 

Jorion envisage le scénario suivant : « Cela se ferait inévitablement au cours d’un week-end, quand les marchés financiers sont fermés. Mais cela demanderait une longue préparation. Et, parallèlement à cette décision de défaut généralisé, il faudrait simultanément unifier le système budgétaire et fiscal européen et mutualiser la dette pour en faire une dette européenne unifiée. Les dettes nationales auraient cessé d’exister, il n’y aurait plus qu’une seule dette : la dette globale de la zone euro. »

 

Ajoutons à cela qu’ainsi la zone euro se protégerait des spéculateurs, car s’ils ont les moyens d’injecter de spéculer sur la dette d’un seul Etat, ils sont dans l’incapacité de le faire à un tel niveau supranational. D’autre part, on objecte au défaut le danger de ne plus avoir la confiance des emprunteurs. Or, ceux-ci ne pourraient éviter de prêter à une zone euro unifiée.

 

Mais, on peut douter qu’Angela soit d’accord avec une telle proposition !

 

Pierre Verhas

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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 21:39

On ne parle plus d’Edward Snowden. Comme toujours, dans l’actualité, on est occupé par autre chose. C’est une méthode pour ne pas approfondir les faits et les idées.

 

L’hebdomadaire de gauche new-yorkais The Nation a publié dans sa livraison du 28 octobre une interview de Snowden faite à Moscou le 6 octobre dernier. Le site « Mémoire des luttes » l’a traduite et l’a publiée en trois parties. Le site « Le Grand Soir » bien connu de nos lecteurs l’a republié en entier.

 

Dans la première partie, le « lanceur d’alerte » parle de lui-même, ce qui nous permet de mieux le connaître, et aussi de son combat. Il part d’un constat : « Les révélations sur la surveillance de masse ont indiqué que nos droits sont en train d’être redéfinis en secret » Il plaide pour la désobéissance civile comme moyen de résistance (nous aurons l’occasion d’en reparler).

 

Dans la deuxième partie, Snowden évoque la reconquête d’Internet par les citoyens en brisant son monopole.

 

Enfin, en troisième partie, il plaide pour une Magna Charta mondiale des droits numériques. On remarque ainsi que l’ancien employé de la NSA va bien plus loin dans sa démarche que la dénonciation aux risques de sa vie et de sa liberté du système d’espionnage orwellien de la NSA.

 

Il réfléchit à un autre système d’échanges d’informations entre tous. C’est-à-dire à une vraie démocratie : le pouvoir des peuples sur l’information. Et chacun sait que l’information, c’est 75 % du pouvoir.

 

Pierre Verhas

Edward Snowden réfugié à Moscou est toujours traqué par les autorités US qui en font un exilé forcé puisqu'elles lui ont confisqué son passeport.

Edward Snowden réfugié à Moscou est toujours traqué par les autorités US qui en font un exilé forcé puisqu'elles lui ont confisqué son passeport.

« Les révélations sur la surveillance de masse ont indiqué que nos droits sont en train d’être redéfinis en secret » (The Nation)

 

Katrina vanden Heuvel et Stephen F. Cohen 29 octobre 2014 Entretien avec Edward Snowden

 

Le 28 octobre 2014, l’hebdomadaire américain The Nation a publié un grand entretien réalisé avec le lanceur d’alerte Edward Snowden [1].

 

Mémoire des luttes propose une version exclusive de ce document en français. Leur rédaction a enrichi le texte, présenté dans sa quasi-intégralité, de plusieurs notes. L’ensemble est publié en trois parties sur leur site.

 

Lundi 6 octobre 2014, les journalistes Katrina vanden Heuvel et Stephen F. Cohen se sont entretenus à Moscou, pendant près de quatre heures, avec l’ancien consultant des services secrets. Dans cet échange, Edward Snowden évoque sa situation et ses rapports avec les autorités russes. Il rappelle que ce sont les Etats-Unis qui l’empêchent de sortir de son « exil ». L’ancien employé de la CIA et de la NSA (Agence nationale de sécurité) aborde plusieurs sujets centraux : est-il possible de renforcer le contrôle démocratique des actions des gouvernements et des entreprises sur Internet ? Si oui, de quelle manière ? Pourquoi est-il nécessaire de s’engager pour de nouvelles formes de « désobéissance civile » et de se battre pour défendre nos droits fondamentaux ? Faut-il saluer les initiatives des pays qui prônent le renforcement de leur souveraineté digitale ? De quelle manière Internet recompose-t-il les relations sociales et les pratiques politiques au niveau planétaire ? Pourquoi faut-il élaborer une Magna Carta (Grande Charte des libertés) pour Internet ? Quels seraient les contours de nos nouveaux « droits numériques » ?

 

Enfin, Edward Snowden expose pourquoi, selon lui, l’organisation de la production mondiale et la robotisation progressive des économies imposent la mise en place d’un revenu garanti pour tous.

 

PARTIE 1 - De la nécessaire désobéissance civile

 

The Nation : Nous sommes très heureux d’être ici avec vous. Nous venons souvent à Moscou pour notre travail et pour voir de vieux amis, mais, de votre côté, vous n’avez pas choisi de venir vivre en Russie. Arrivez-vous à travailler ici, à sortir et à rencontrer des gens ? Ou vous sentez-vous enfermé et vous ennuyez-vous ?

 

Edward Snowden (ES) : Je suis plutôt casanier, parce que je suis accro à l’ordinateur et je l’ai toujours été. Je ne sors pas ou je ne joue pas au football ou ce genre de choses — ce n’est pas mon truc. Je veux réfléchir, je veux construire, je veux parler, je veux créer. Aussi, depuis que je suis ici, ma vie est entièrement prise par mon travail, ce qui me satisfait pleinement.

 

The Nation : Avez-vous tout ce qu’il faut pour continuer à travailler ?

 

ES : Oui [mais n’oubliez pas que] je suis en exil. Mon gouvernement m’a confisqué mon passeport intentionnellement pour que je reste en exil. S’il voulait réellement me capturer, il me permettrait de voyager en Amérique latine parce que là-bas, la CIA peut opérer impunément. Ce n’est pas ce que voulait mon gouvernement : il a choisi de m’obliger à rester en Russie.

 

The Nation : Nous voyons que vous êtes une personne qui n’accordez pas une grande importance à la vie sociale, mais avez-vous quelques contacts et amis ici à Moscou ?

 

ES : Oui. Disons, assez pour satisfaire mes besoins.

 

The Nation : Si vous voulez juste rencontrer des gens pour discuter avec eux, pouvez-vous le faire ?

 

ES : Oui. Et je sors. On me reconnaît ici ou là. C’est toujours dans les magasins d’informatique. C’est comme une association par la pensée, parce que dans les épiceries, on ne me reconnaît pas. Même avec mes lunettes, j’ai beau ressembler exactement à ma photo, personne ne me reconnaît. Mais, même si je me rase, que je mets un chapeau et ne me ressemble plus du tout, dans les boutiques d’informatique, on me dit : « Snowden ? »

 

The Nation : Est-ce que ces gens se montrent amicaux ? Est-ce que ce sont en général des jeunes ?

 

ES : Oui. Oui.

 

The Nation : Parlons de la question de votre vidéo à la grande conférence de presse de Poutine cette année…

 

ES : Oui ça a été terrible. Ca s’est retourné contre moi ! J’espérais prendre Poutine en train de mentir, comme c’est arrivé avec James Clapper, le directeur de l’Agence nationale de renseignement (lorsqu’il a témoigné devant le Congrès). Aussi, j’ai posé la même question à Poutine sur la surveillance de masse en Russie. Je savais qu’il en fait autant mais il a nié. Si une seule source russe sortait, il serait dans de beaux draps. Et aux États-Unis, ce que j’ai fait en apparaissant à la conférence de presse de Poutine ne valait pas le coup.

 

The Nation : Alors, vous ne vous sentez pas prisonnier ici ?

 

ES : Non, par exemple, je suis allé à Saint-Pétersbourg — c’est une ville abominable.

 

La télévision est une technologie dépassée...

 

The Nation : Vous regardez la télévision ?

 

ES : Je fais tout sur ordinateur. Pour moi, la télé est une technologie dépassée.

 

The Nation : Vous regardez des chaînes américaines ?

 

ES : Oui, récemment j’ai regardé la série The Wire.

 

The Nation : Alors vous avez toujours des contacts avec les États-Unis via Internet ? Vous vous intéressez à la culture populaire ?

 

ES : [petits rires] Oui, mais je déteste ces questions — je déteste parler de ça, c’est tellement… pour moi, c’est tellement banal.

 

The Nation : Mais ça prouve que vous êtes un Américain qui regarde les séries que nous regardons tous aux Etats-Unis.

 

Le gouvernement utilise des lois en violant la Constitution pour réduire nos libertés.

 

ES : Oui, je regarde tout ça, Game of Thrones et toutes les autres séries. Si je regarde House of Cards ? Pour Boardwalk Empire— c’est une autre période de gouvernement tentaculaire, mais au moins ils ont recours au processus d’amendements ! Dans la vie réelle, l’exécutif, en violant la Constitution, utilise des lois au lieu d’amendements constitutionnels pour réduire nos libertés.

 

The Nation : Comment faites-vous pour vos entretiens par Internet ?

 

ES : J’ai construit mon propre studio. Je ne connais pas les termes techniques pour décrire ça parce que je ne suis pas un professionnel de la vidéo. Mais je suis un technicien. J’ai une caméra, tout le matériel qui permet de transférer ce que je filme sur l’ordinateur. J’ai mis au point une session « live » (séance en direct), et j’en assure la sécurité : j’ai mis un fond d’écran, aussi je peux le supprimer à partir de mon clavier, comme le font les présentateurs de nouvelles, et le remplacer par ce que je veux — et je peux être partout où il faut que je sois.

 

The Nation : Ceci nous conduit à vous demander : comment vos connaissances de « technicien » — comme vous vous qualifiez — ont-elles commencé à affecter votre manière de penser politiquement ?

 

ES : Ce qui m’intéressait lorsque je travaillais au sein des services de renseignement — en étant une personne qui avait un plus large accès que les individus ordinaires à des rapports, qui avait une meilleure compréhension de la situation globale — c’est que, après la seconde guerre mondiale, après la guerre froide, les sociétés sont allées dans deux directions : soit en gros autoritaire, soit [en gros] libérale ou libertarienne. Le modèle de société autoritaire considérait que les droits individuels étaient essentiellement octroyés par les gouvernements et déterminés par les États. L’autre modèle, le nôtre, tendait à penser qu’une grande partie de nos droits étaient des droits fondamentaux et qu’ils ne pouvaient pas être abrogés par les gouvernements, même si cela paraissait nécessaire. Et la question qui se pose, surtout après les attentats du 11 septembre, est de savoir si les sociétés deviennent plus libérales ou plus autoritaires. Nos concurrents — par exemple la Chine, qui est un pays profondément autoritaire —, deviennent-ils plus autoritaires ou plus libéraux avec le temps ? Le centre de gravité s’est-il déplacé à ce point que tous les gouvernements ont plus de pouvoirs et moins de restrictions que jamais auparavant ? Et qu’ils voient leurs pouvoirs renforcés par la technologie comme jamais auparavant ? Comment faire pour préserver nos droits civiques, nos traditions en tant que démocratie libérale, à une époque où le pouvoir du gouvernement s’étend et est de plus en plus difficile à contrôler ? Voulons-nous faire concurrence à la Chine de la même manière qu’elle veut faire concurrence à l’Occident ? Je crois que la majorité des Américains répondraient non à cette question.

 

The Nation : Vos révélations ont ouvert un débat et provoqué l’indignation dans le monde politique (…). Comment voyez-vous le système politique, pas seulement aux Etats-Unis ? De façon plus générale, quel système politique serait nécessaire pour réaliser les réformes que réclame l’ampleur de vos révélations ?

 

ES : Il y a des pays où les choses bougent plus. L’Allemagne a lancé une très sérieuse enquête qui révèle tous les jours de nouvelles découvertes. Ils viennent de découvrir une importante violation de la Constitution allemande qui a été cachée au Parlement. Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu de grands changements législatifs sur la question de la surveillance, même s’il y a quelques propositions sans grande portée.

 

The Nation : Le dernier article écrit par Jonathan Schell pour The Nation — il est décédé en mars dernier — vous présentait comme un dissident, comme un perturbateur et un défenseur radical de la vie privée. Jonathan posait une question fondamentale : « Que font les Américains quand les canaux officiels dysfonctionnent ou ne répondent plus ? » Le changement exige-t-il qu’il y ait des gens comme vous qui lancent des alertes ?

 

Nous sommes parvenus à la démocratie par l'action directe et c'est inscrit au plus profond de notre Constitution et de nos valeurs.

 

ES : Nous sommes une démocratie représentative. Mais comment sommes-nous arrivés à ce résultat ? Nous y sommes parvenus par l’action directe. Et cela est inscrit au plus profond de notre Constitution et de nos valeurs. Nous avons le droit de nous révolter, de faire la révolution. La révolution ne se fait pas nécessairement toujours par les armes et la lutte armée. Elle a aussi à voir avec les idées révolutionnaires. Elle a à voir avec les principes que nous estimons être représentatifs du type de monde dans lequel nous voulons vivre. Un ordre politique donné peut, à un moment donné, ne plus être capable de représenter ces valeurs, et même travailler contre elles. Je pense que c’est la dynamique à laquelle nous assistons aujourd’hui. Nous sommes face à des partis politiques traditionnels qui répondent de moins en moins aux besoins de la population, c’est pourquoi les gens sont à la recherche de leurs propres valeurs. Si le gouvernement ou les partis n’apportent plus de réponses à nos demandes, alors c’est ce que nous ferons. Ce sera l’action directe ou même la désobéissance civile. De son côté l’État nous dit : « Bien, pour que nous puissions légitimer l’idée de désobéissance civile, alors vous devez suivre par ailleurs ces règles ». Il découpe notre liberté d’expression en « zones contrôlées ». Il nous dit : « Vous ne pouvez la pratiquer qu’à tel moment et que de cette façon, et vous ne pouvez pas interrompre le fonctionnement du gouvernement ». Il restreint l’impact que peut avoir la désobéissance civile. Nous devons nous rappeler que la désobéissance civile doit être une désobéissance si on veut qu’elle ait quelque efficacité. Si nous nous contentons de suivre les règles que nous impose un État lorsque cet État agit à l’encontre de l’intérêt général, nous ne faisons pas vraiment progresser les choses. Nous ne changeons rien.

 

The Nation : Quelle est la dernière fois où la désobéissance civile a engendré un changement ?

 

ES : Occupy Wall Street.

 

The Nation : L’un de nous pourrait ne pas être d’accord. On peut dire qu’Occupy a été une initiative très importante, mais elle est vite retombée.

 

ES : Je suis intimement persuadé qu’Occupy Wall Street s’est retrouvé confronté à ces limites parce que les autorités ont été capables d’imposer à notre imagination une image de ce qu’est la désobéissance civile — une forme de désobéissance qui est tout simplement inefficace. Tous ces gens qui sont descendus dans la rue n’avaient pas de travail, ne touchaient pas de salaire. C’étaient des hommes et des femmes qui étaient déjà victimes des effets de l’inégalité, aussi n’avaient-ils pas grand-chose à perdre. Et alors, ceux qui criaient plus fort, qui étaient davantage perturbateurs et, très souvent, parvenaient plus efficacement à attirer l’attention sur leurs problèmes ont été immédiatement réprimés par les autorités. Ils ont été encerclés par la police, dispersés au gaz lacrymogène, jetés en prison.

 

The Nation : Mais pensez-vous quand même qu’Occupy a eu un impact ?

 

Occupy Wall Street a été réprimé durement. Cela n'a en rien démobilisé.

Occupy Wall Street a été réprimé durement. Cela n'a en rien démobilisé.

ES : Occupy a eu un impact sur la prise de conscience. Il n’a pas réussi, en revanche, à devenir un acteur opérationnel du changement. Mais trop souvent, on oublie que les mouvements politiques et sociaux ne se réalisent pas du jour au lendemain. Ils n’apportent pas tout de suite le changement — il faut d’abord susciter une prise de conscience critique des problèmes et des enjeux. Mais rendre les gens conscients des inégalités a été une chose importante. Tous les ténors de la politique qui évoquent aujourd’hui des élections de 2014 et de 2016 parlent des inégalités.

 

The Nation : Vous avez parlé ailleurs de l’obligation de rendre des comptes. Sommes-nous face à la fin de cette obligation dans notre pays ? Ceux qui ont causé la crise financière sont à nouveau aux commandes. Ceux qui nous ont apporté le désastre de la guerre d’Irak sont les mêmes qui aujourd’hui conseillent Washington et influencent l’opinion publique sur la politique étrangère américaine. Autre illustration : comme vous l’avez souligné, James Clapper ment au Congrès sans même se faire taper sur les doigts.

 

ES : Les révélations sur la surveillance de masse sont absolument fondamentales parce qu’elles ont indiqué que nos droits sont en train d’être redéfinis en secret par des institutions secrètes dont ce n’est pas la vocation. Cela se fait de surcroît sans le consentement du peuple, sans même que la majorité de nos élus soit au courant. Cependant, même si cela est très important, je ne crois pas que ce soit là l’essentiel. Je crois que le point majeur est le fait que le directeur des services de renseignement de la nation ait fait devant le Congrès — et sous serment — une fausse déclaration, ce qui est un crime (contre l’État). Si nous permettons à nos dirigeants officiels de bafouer sciemment et publiquement la loi, nous instaurons une culture de l’impunité. Pour moi, c’est ce point qui sera considéré, au regard de l’histoire, comme la plus grave déception des années de l’administration Obama. Je ne pense pas que ce seront les politiques sociales ou économiques qui produiront le plus cette déception. Ce qui sera en cause, c’est le fait qu’il aura dit : il faut aller de l’avant, ne pas retourner en arrière sur les violations de la loi qui se sont produites sous l’administration Bush. Il y avait un vrai choix à faire lorsqu’il est devenu président. C’était un choix très difficile : soit dire « Nous n’allons pas demander aux hauts responsables politiques de rendre des comptes en leur appliquant les mêmes lois que celles auxquelles sont soumis tous les autres citoyens de ce pays » ou« Nous sommes une nation qui croit en l’État de droit ». Et l’État de droit signifie que c’est à la police de le garantir, mais que nous sommes tous assujettis aux mêmes lois.

 

The Nation : Pensez-vous que ceux qui faisaient partie des commissions chargées des services de renseignement au Congrès [il y a 2 commissions : une au Sénat et une à la Chambre des représentants] en savaient plus que d’autres élus au Sénat ou à la Chambre des représentants ? Qu’ils savaient qu’on leur mentait et qu’ils se sont tus ?

 

ES : Les présidents des commissions le savaient à coup sûr. Ils font partie du « Gang des huit » (Gang of Eight » [2]). Ils sont informés de tout programme d’action secrète et autres opérations de ce genre. Ils savent où tous les cadavres sont enterrés… Ils reçoivent aussi beaucoup plus de fonds pour leurs campagnes électorales que tous les autres candidats de la part des entreprises qui travaillent pour la défense, des firmes du renseignement et des entreprises militaires privées [qui procurent à l’État des services de sécurité armée].

 

Les parties 2 et 3 seront publiées dans la prochaine livraison.

 

[1] Edward Joseph Snowden est né le 21 juin 1983. Cet ancien consultant des services secrets américains a été l’employé de la CIA et de la National Security Agency (NSA) — Agence nationale de sécurité —. Il a révélé les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques. A la suite de ses révélations, Edward Snowden est inculpé le 22 juin 2013 par le gouvernement américain sous les chefs d’accusation d’espionnage, de vol et d’utilisation illégale de biens gouvernementaux. Exilé à Hong Kong en juin 2013, puis à Moscou, Edward Snowden a obtenu le 31 juillet 2013 l’asile temporaire en Russie. Le 1er août 2014, il obtient le droit de résidence pour trois ans dans ce pays. (Source : Wikipédia). Sur le sujet, lire Christophe Ventura, « La bataille du cyberespace ».  Voir aussi l'ouvrage de Glenn Greenwald "Nulle part où se cacher" (ed JC Lattès 2014) et Uranopole : "Létat de surveillance".

 

[2] Le gang des huit (Gang of Eight) est un groupe au sein du Congrès de huit responsables qui sont tenus informés des dossiers classés du renseignement par l’exécutif (conformément à l’article 50 §413-1)a de la Constitution). Il comprend : les dirigeants des deux partis au Sénat et à la Chambre des représentants et les présidents et représentants des partis minoritaires des commissions du renseignement du Sénat et de la Chambre des représentants (source : Wikipédia).

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24 novembre 2014 1 24 /11 /novembre /2014 22:38

Propos d’un Sage : le Docteur Shehadeh

 

Le Docteur Shehadeh, médecin, directeur général de la clinique de la Société arabe de Réhabilitation de Bethléem dont il est question dans le quatrième volet de notre relation « Palestine : un Peuple vivant, un Etat virtuel » a évoqué lors d’une interview effectuée par un groupe de militants du Brabant wallon qui a effectué un voyage en Palestine occupée, l’histoire et la conception de son centre de revalidation et son analyse sur l’évolution de la situation en Palestine. Cet entretien date d’avril 2014 et reste toujours d’actualité.

Le Docteur Edmund Shehadeh, directeur général du BASR, une institution de soin et de réhabilitation dans tous les domaines à laquelle il consacre sa vie.

Le Docteur Edmund Shehadeh, directeur général du BASR, une institution de soin et de réhabilitation dans tous les domaines à laquelle il consacre sa vie.

« Depuis longtemps, je côtoie la souffrance de l’homme. Le handicap est une catastrophe pour la victime mais aussi pour ses proches. Ma philosophie : faire du handicap un moteur pour le développement ! Beaucoup d’associations aidaient les handicapés en Palestine – plus de 80 en 1980, mais aucune ne soignait le handicapé de plus 13 ans, et rien n’était prévu en matière de psychologie et de social. J’ai introduit des paramètres comme l’ergonomie et la psychiatrie. Notre hôpital est devenu un centre national. On y a développé les aires de jeux, qui profitent, c’est important, aux non-handicapés qui viennent aussi s’amuser. De même, on a mis en place des jardins d’enfants, des ludothèques, etc. On a déjà touché plus de 60.000 personnes. »

 

Le Mur ne sert pas à la lutte contre le terrorisme.

 

« Le Mur. Ces 750 km ne sont pas bâtis pour la sécurité des Israéliens contre le terrorisme ; il n’y a qu’à ouvrir la fenêtre ici et voir comment il court le long de l’hôpital, juste pour englober le plus de terres possible. Ce Mur confisque des terres agricoles reluqués depuis 1967 et il permet la purification ethnique des musulmans et des chrétiens en Palestine : ils ne peuvent pas nous expulser, alors ils nous étranglent dans des îlots pour qu’on parte.

Comparaison de deux murs de séparation : celui de Berlin à gauche et celui séparant Israêl de la Palestine. Cela ne nécessite pas de commentaires ! (source Bernard Gensane)

Comparaison de deux murs de séparation : celui de Berlin à gauche et celui séparant Israêl de la Palestine. Cela ne nécessite pas de commentaires ! (source Bernard Gensane)

Pour éviter le besoin d’aller se faire soigner à Jérusalem, ils nous dont dit après 2001 « ouvrez donc une unité de soins intensifs et de chirurgie ». Nous avons du succès car nous nous basons sur la qualité et aussi la dignité, nous traitons l’orthopédie mais aussi la neurochirurgie et l’oto-rhino-laryngologie. Si l’argent des subventions internationales était bien utilisé, les Palestiniens seraient millionnaires ! Il reste hélas ! beaucoup de corruption.

 

La catastrophe de Gaza

 

Gaza. Une vraie catastrophe. Pas une guerre, un massacre. Ca m’a bouleversé ; je n’avais jamais vu l’homme se montrer aussi sauvage. J’ai fait savoir que mon centre était ouvert aux blessés. Ils sont 5.000, dont de nombreux handicapés. On ne m’en a pas envoyé un seul ! Il y en a en Egypte, en Jordanie, en Arabie Saoudite, en Italie (et en Belgique, NDLR), pas chez nous, alors qu’on est palestinien et les meilleurs, c’est l’ONG Handicap International qui le dit. Pourquoi personne n’a-t-il fait pression sur Israël pour ouvrir (le point de passage de) Erez pour faire venir des enfants chez nous ?

 

Edmund Shehadeh a refusé le poste de ministre de la Santé du Hamas !

 

En 2006, le Hamas a voulu me faire ministre de la Santé ! J’ai gagné, en somme, car cela veut dire qu’ils me respectent, malgré ma laïcité ; mais j’ai refusé, je suis un serviteur du peuple. Pourquoi ont-ils gagné les élections ? Pas parce que les Palestiniens seraient contre la paix. Mais Oslo n’a abouti à rien. C’est même la régression : je ne puis plus aller à Jérusalem, à quelques kilomètres d’ici, des terres sont confisquées, des maisons détruites et la police palestinienne est vue comme le serviteur d’Israël. L’Autorité palestinienne, phagocytée par le Fatah, n’a pas travaillé avec la société civile, et elle s’est engluée dans la corruption. Pendant ce temps, le Hamas travaillait dans le social. Et la gauche n’a pas réussi à constituer une alternative crédible. Le Hamas ne veut pas la destruction d’Israël, il accepte les frontières de 1967. Mais le gouvernement Hamas a été boycotté par la communauté internationale. Pourquoi ne fait-elle pas de même, alors, avec ce nouveau gouvernement israélien plus fanatique que nos islamistes ?

 

Ariel Sharon a gagné.

 

Ariel Sharon était le plus intelligent. Il a réussi à embrigader le monde dans sa guerre globale contre le terrorisme. Je suis évidemment pour la non-violence. Tout le monde perd à la guerre. Mais nous sommes encerclés, prisonniers. « Ils » n’évacueront pas les territoires occupés. Nous sommes un marché captif trop profitable. Ils nous vendent même notre propre eau ! L’injustice nourrit le fanatisme. Je dirais d’Israël qu’il agit en Etat terroriste. Du terrorisme organisé. Il faut venir voir et parler de ce qui se passe ici. Ayez le courage de dire la vérité chez vous, ne vous laissez pas impressionner par le chantage israélien sur la Shoah. Parlez aussi aux juifs européens, dites-leur de venir, mobilisez-les ! Il y a trois ans, j’avais invité ici un juif sioniste américain, il a vu ce qui se passait, juste ici à la fenêtre. Soudain, il s’est mis à pleurer : « Ca fait trente ans que je croyais avoir raison, tu m’as ouvert les yeux », m’a-t-il dit.

 

Reconnaître la Palestine, maintenant.

 

Chacun sait qu’un Etat palestinien n’est pas viable dans les circonstances actuelles. Mais les choses bougent. La Suède a reconnu l’Etat palestinien. Suite à différentes pressions, la question est posée maintenant au niveau du Parlement européen. Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël, écrivain et chroniqueur, a accordé une interview au journal français « L’Humanité ».

Elie Barnavi milite pour la reconnaissance de l'Etat palestinien avec 660 autres personnalités israéliennes.

Elie Barnavi milite pour la reconnaissance de l'Etat palestinien avec 660 autres personnalités israéliennes.

Avec 660 autres figures publiques israéliennes, Elie Barnavi a adressé une lettre aux parlementaires européens appelés à se prononcer sur la reconnaissance de l’État palestinien. Il explique : « C’est une démarche indispensable. Bien entendu, je ne crois pas qu’un État palestinien puisse naître des seules résolutions de parlements européens. Mais cette pression politique, morale, exprimerait l’opinion générale du public en Europe, face à des gouvernements timorés, incapables de s’unir sur une position commune, et toujours à la traîne des États-Unis. Nous exerçons ou avons exercé des responsabilités en Israël, nous sommes considérés comme des patriotes… Nous voulons encourager ces parlementaires à adopter une position claire. Sans État palestinien à nos côtés, c’est l’avenir même d’Israël qui est compromis. »

 

Le Parlement belge aussi ?

 

Le Parlement belge à l’initiative de l’ONG CNCD (Centre National pour la Coopération et le Développement) bouge également. Début novembre, une délégation de parlementaires belges s’est rendue en Palestine et en Israël à l’initiative du CNCD. Ils étaient accompagnés notamment par Henri Wajnblum, rédacteur en chef de Points Critiques, qui représentait l’UPJB (Union des Progressistes Juifs de Belgique).

 

Voici la carte blanche collective qu’ils ont publiée sur le site de la RTBF.

 

En notre qualité de parlementaires, nous avons participé début novembre à une mission en Palestine et en Israël organisée par le CNCD-11.11.11. Nous avons pu mesurer toute l’étendue des conséquences de l’occupation et de la colonisation des Territoires palestiniens par Israël. En tant qu’élus et citoyens, cette situation n’a pu que heurter notre conscience, soucieuse du respect des droits de la personne et du droit international. A travers nos visites sur le terrain ou nos échanges avec des interlocuteurs tant palestiniens qu’israéliens, le constat que nous faisons est catégorique et identique pour chacune et chacun d’entre nous. Sans une action rapide et forte de la communauté internationale, la perspective d’une paix entre Palestiniens et Israéliens et la coexistence de leur Etat respectif deviendront bientôt une chimère.

 

Chaque jour qui passe voit le territoire palestinien, appelé à former l’assise d’un Etat viable, se réduire comme peau de chagrin. Le temps joue en faveur d’un gouvernement israélien en quête d’expansion territoriale et passé maître dans l’art du "fait accompli". Nous avons notamment pu constater les effets sur le terrain de la poursuite de la construction du Mur, aujourd’hui long de 720 kilomètres, qui s’enfonce profondément en Palestine pour affecter de manière sévère le quotidien de la population palestinienne. Dès 2004, la Cour internationale de Justice (CIJ) avait jugé ce mur contraire au droit international, au motif qu’il visait à rattacher à Israël les centaines de colonies et risquait dès lors de concrétiser une annexion rampante. La Cour soulignait également l’illégalité de la colonisation menée par Israël. Mais faute d’engagement ferme de la communauté internationale, la construction du Mur et l’entreprise de colonisation se sont poursuivies, sans relâche.

 

Une fois ce constat dressé sur place, se pose à nous la question des moyens à mettre en œuvre pour préserver une chance de paix au Moyen-Orient. Malgré la paralysie du Conseil de sécurité sous l’effet du veto américain, l’Union européenne et ses Etats membres disposent de certaines marges de manœuvre. Celle qui nous semble aujourd’hui primordiale est la reconnaissance de l’Etat palestinien. Depuis le Plan de partage des Nations Unies adopté en 1947, il manque un Etat au Moyen-Orient : l’Etat de Palestine. En 1948, Israël n’a demandé aucune autorisation pour proclamer unilatéralement son indépendance et son admission comme Etat membre des Nations Unies s’est faite rapidement, dès 1949. Pourquoi n’en est-il toujours pas de même pour la Palestine ? L’Etat de Palestine a déjà été reconnu par plus d’une centaine de pays dans le monde, en Asie, en Amérique latine et en Afrique. Pourquoi les Etats occidentaux refusent-ils pour la plupart de faire de même, alors qu’ils approuvent pourtant le droit du peuple palestinien à l’autodétermination ? L’accomplissement de ce droit ne doit pas dépendre du bon vouloir israélien ou de l’issue d’hypothétiques négociations. Un Etat de Palestine reconnu doit au contraire constituer le point de départ de toutes négociations, qui n’ont vocation à porter que sur les modalités de la fin de l’occupation et sur les arrangements à établir entre les deux Etats souverains, concernant notamment les frontières, Jérusalem, les réfugiés, le partage des ressources naturelles, la sécurité,…

 

La reconnaissance de la Palestine ne constitue certainement pas une solution miracle, mais elle permettrait d’adresser un message d’une portée politique et symbolique forte en faveur de la solution de deux Etats. Federica Mogherini, la nouvelle Haute Représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, en visite récemment en Israël et Palestine, semble avoir pris toute la mesure de la situation en exprimant à plusieurs reprises la nécessité de la reconnaissance et de l’établissement d’un Etat palestinien effectif. Au sein de l’UE, la Suède a la première franchi le pas en adoptant un décret de reconnaissance le 30 octobre. Déjà le 13 octobre le Parlement britannique avait adopté une résolution votée à une écrasante majorité pour que son gouvernement prenne une décision identique. Et la question sera bientôt à l’ordre du jour des parlements espagnol et français.

 

Nous estimons qu’il est temps que la Belgique emboîte le pas à la Suède. Une telle décision de reconnaissance bilatérale ne serait que la conséquence logique de la position adoptée par notre pays en faveur de l’accession de la Palestine au statut d’Etat observateur aux Nations Unies en 2012 et de son admission comme Etat membre de l’UNESCO, un an auparavant. Cette reconnaissance ne saurait toutefois être posée comme une fin en soi mais bien comme une étape et un moyen en vue de favoriser d’indispensables négociations. La colonisation israélienne constitue aujourd’hui le principal obstacle à la paix entre Palestiniens et Israéliens. Sans l’adoption de mesures effectives cherchant à obtenir son arrêt et son démantèlement, toute solution durable au conflit demeurera illusoire. En ce sens, nous soutenons et appuyons également les propositions de la campagne " Made in Illegality ", coordonnée par le CNCD-11.11.11, son homologue flamand et la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), visant la fin des relations économiques, financières et commerciales entre la Belgique et la colonisation israélienne illégale.

 

La Belgique se grandirait à jouer un rôle précurseur au sein de l’Union européenne en reconnaissant dès maintenant l’Etat de Palestine et apporter ainsi une pierre à l’édifice de la paix entre Palestiniens et Israéliens.

 

Signataires et membres de la délégation qui s’est rendue en Palestine et en Israël

 

Marie Arena, députée européenne, PS, Hervé Doyen, député bruxellois, bourgmestre de Jette, cdH, Zoé Genot, députée bruxelloise, Ecolo, Gwenaëlle Grovonius, députée fédérale, PS, Benoit Hellings, député fédéral, Ecolo, Anne Lambelin, députée wallonne, sénatrice, PS, Hélène Ryckmans, députée wallonne, sénatrice, Ecolo, Tine Soens, députée flamande, Sp.a, Güler Turan, députée flamande, sénatrice, Sp.a, Julien Uyttendaele, député bruxellois, PS, Marco Van Hees, député fédéral, PTB

 

Le sombre avenir de l’Europe

 

Jean-Luc Mélenchon, fondateur du Parti de gauche, a estimé dimanche 23 novembre que "l'Europe va mourir et peut-être même entrer en guerre à l'intérieur d'elle-même" si elle ne change pas radicalement de politique.

Jean-Luc Mélenchon ne brandit pas le livre rouge de Mao ! Il met en garde sur l'évolution suicidaire de l'Europe.

Jean-Luc Mélenchon ne brandit pas le livre rouge de Mao ! Il met en garde sur l'évolution suicidaire de l'Europe.

Invité de "Tous politiques" France Inter/Le Parisien Aujourd'hui en France, il a lancé : "Notez-le tous dans vos calepins, Mélenchon vous dit: jamais la dette ne sera payée. Ce que je redoute, c'est que l'on finisse avec les méthodes que l'Histoire a montrées en ce type de circonstances: la banqueroute qui est la catastrophe totale, ou bien la guerre, ou bien l'hyper-inflation".

 

"Si nous nous retrouvions dans une situation hors contrôle, c'est-à-dire où les Allemands s'exaspéreraient de vouloir faire payer aux Français leurs retraites et où les Français s'exaspéreraient de céder aux Allemands des choses qui sont demandées sur un ton qu'ils ne tolèrent pas, et bien oui, les tensions naîtraient entre Français et Allemands", a-t-il dit.

Selon Jean-Luc Mélenchon, "ce qui est en train de se passer en Ukraine est d'une nature comparable à ce qu'on a connu au moment de la première guerre mondiale, c'est-à-dire qu'étant dans la main d'irresponsables, tout d'un coup, de fil en aiguille des coalitions se mettent en mouvement et se frappent les unes avec les autres. Voilà un des mécanismes qui peut conduire à la guerre".

 

"L'Europe va mourir et peut-être même entrer en guerre à l'intérieur d'elle-même si on continue cette politique qui dévaste tous nos pays", a-t-il prévenu. Pour lui, "il faut que la Banque centrale rachète toutes les dettes souveraines de tous les Etats de l'Union européenne. Cela provoquera une inflation d'à peine cinq ou six points, mais qui nous permettra, par cette inflation, de dévaloriser le capital dû et à tous les pays de retrouver de la respiration". En faisant tourner la planche à billets ? "Evidemment. C'est ce que fait la banque nord-américaine. Tourner la planche à billets, c'est une image..."

 

Ce constat est partagé par bon nombre d’analystes lucides.

 

 

Pierre Verhas

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 15:14

Deux gouttes d’eau dans la mer

 

C’est souvent dans l’oppression que quelques-uns éprouvent le besoin de changer les rapports sociaux, de construire quelque-chose de nouveau.

 

Voici deux initiatives parmi bien d’autres qui, si elles sont infimes au regard des enjeux du conflit, amènent l’espoir. L’occupant l’a d’ailleurs bien compris, car il fait tout pour les entraver.

 

Croire en l’homme.

 

La première est un centre de revalidation pour handicapés à Bethléem, la Bethlehem Arab Society for Rehabilitation (BASR) dont le directeur général est le Docteur Edmund Shehadeh qui est un Palestinien chrétien.

 

La Palestine, comme tout pays touché par la guerre, compte beaucoup d’handicapés aussi bien moteur que psychiques. Le centre est ouvert à toute personne quelle que soit sa religion et est constitué en une association sans but lucratif. Tout le monde y est soigné. Chacun paye selon ses moyens et ceux qui en sont incapables sont soignés comme les autres. Le BASR se finance par les dons et les aides qu’il perçoit de pays étrangers, d’associations, de la solidarité, ainsi que la vente d’artisanats palestiniens. Et cela fonctionne !

 

En dépit des évidents sabotages des autorités israéliennes – ainsi des équipements ultramodernes fournis par la Belgique, restent bloqués depuis deux ans au port d’Haïfa pour d’obscures raisons de dédouanement – le centre maintient un bâtiment avec un personnel compétent et dévoué et un équipement ultramoderne. Le docteur Shehadeh nous a dit : « Avant tout, je crois en l’homme ! » et c’est pour cela qu’il se bat.

Le Docteur Edmund Shehadeh, directeur général du BASR, une institution de soin et de réhabilitation dans tous les domaines à laquelle il consacre sa vie.

Le Docteur Edmund Shehadeh, directeur général du BASR, une institution de soin et de réhabilitation dans tous les domaines à laquelle il consacre sa vie.

Le BASR fonctionne sur la base de la méthode holistique, c’est-à-dire en traitant un traumatisme dans sa totalité par la prise en compte de l’ensemble (la situation sociale et familiale du patient, son état général de santé physique et psychologique, etc.). Ainsi, le patient est pris en charge dans un système pluridisciplinaire qui permet la spécialisation dans le traitement de son traumatisme. Le Docteur Shehadeh donne son credo : « Nous pensons que pour que chaque personne puisse vivre pleinement sa vie, nous devons tout faire pour l’aider et l’encourager à exploiter elle-même tout son potentiel. »

 

Il faut tenir compte que la présence d’une personne handicapée est incontestablement un facteur de déstabilisation pour son milieu familial et pour la société. C’est donc non seulement sur le plan médical et hospitalier qu’il faut aborder le problème, mais aussi sur le plan social. La personne handicapée doit être réintégrée dans la société – surtout dans une société éprouvée par un conflit interminable – pour pouvoir revivre le plus normalement possible.

Des formations sont effectuées au sein du BASR dans tous les domaines relatifs à la réhabilitation des handicapés. Ici pour leur redonner le sens de la responsabilité sociale.

Des formations sont effectuées au sein du BASR dans tous les domaines relatifs à la réhabilitation des handicapés. Ici pour leur redonner le sens de la responsabilité sociale.

En dépit du terrible contexte dans lequel vit la Palestine, cette démarche est exemplaire. Certes, cette institution, le BASR, a cinquante années d’expérience. Cinquante années au cours desquelles ses dirigeants et ses équipes ont réussi à franchir tous les obstacles de la guerre, de l’occupation, de l’oppression pour apporter à des milliers d’handicapés de toute la Palestine les soins appropriés dans tous les domaines comprenant la réhabilitation médicale, psychologique, et aussi l’éducation et les loisirs, afin de permettre la meilleure réinsertion possible dans la société.

 

Mais les Israéliens voient cette institution d’un mauvais œil. Ainsi, le blocage de matériel médical fourni par la Belgique et destiné au BASR depuis deux ans à la douane du port de Haïfa.

 

De la musique avant toute chose

 

A Ramallah, capitale administrative et politique de la Palestine où se trouve la tombe de Yasser Arafat, existe dans la Vieille ville, une école de musique. Quelle peut être donc l’utilité d’une telle école dans un pareil contexte, demanderont les esprits chagrins.

Tombe de Yasser Arafat à Ramallah à l'endroit où il a été encerclé par les forces armées israéliennes.

Tombe de Yasser Arafat à Ramallah à l'endroit où il a été encerclé par les forces armées israéliennes.

Un musée a été construit pour entretenir la mémoire de l'action d'Arafat.

Un musée a été construit pour entretenir la mémoire de l'action d'Arafat.

Elle est née dans la tête d’un jeune résistant Palestinien, Ramzi Aburedwan qui est devenu un violoniste. Il a eu la possibilité d’être formé à Angers. Ramzi, enfant, lançait des pierres sur les soldats israéliens. Il raconte qu’un jour, il cala un caillou vers un groupe de soldats. L’un d’eux pointa son arme dans sa direction. Ramzi le défia : « Dépose ton arme et viens me chercher si tu es un homme ! » Piqué au vif, le soldat déposa son fusil et s’avança vers le jeune Palestinien qui redoubla d’ardeur, balançant pierres sur pierres vers les militaires. Ils n’osèrent riposter de peur d’atteindre le soldat désarmé qui s’avançait vers lui !

L'école Al Kamandjati dans la Vieille ville de Ramallah

L'école Al Kamandjati dans la Vieille ville de Ramallah

Ramzi habitait le camp de réfugiés Al Amari à Ramallah. Il fonda l’école appelée Al Kamandjati (le violoniste) qui a pour objet de soutenir l’éducation et la scolarisation des enfants palestiniens en leur permettant d’apprendre et de jouer de la musique. Afin de rendre celle-ci accessible au plus grand nombre, ils vont jouer dans des camps de réfugiés, dans les villages dans toute la Palestine et au Liban.

 

L’intifada culturel

 

Grâce à la solidarité, à l’aide internationale, au partenariat avec d’autres institutions culturelles, à la vente de CD et de DVD, à la recette des concerts que les jeunes musiciens d’Al Kamandjati donnent un peu partout et même en Europe, l’école parvient à assurer son financement et même à donner des bourses d’études.

Ramzi Aburedwan (à l'avant-plan) en concert

Ramzi Aburedwan (à l'avant-plan) en concert

Un des effets les plus pervers de l’occupation israélienne est l’atteinte au patrimoine culturel des Palestiniens. C’est une des manières les plus efficaces d’affaiblir un peuple. C’est donc un acte de résistance d’éduquer les enfants à un des aspects fondamentaux de la culture, la musique. C’est donc l’intifada par la culture. C’est cela le projet de Ramzi Aburedwan.

 

En plus, Al Kamandjati emmène des groupes d’enfants jouer près des check points et même à Jérusalem devant la porte de Damas, une des principales entrées dans la Vieille ville qui est interdite aux Palestiniens. C’est ainsi que la culture devient une arme redoutable.

Ramsi Aburedwan et les élèves d'Al Kamandjati jouant un concert devant la porte de Damas à l'entrée de la Vieille ville de Jérusalem

Ramsi Aburedwan et les élèves d'Al Kamandjati jouant un concert devant la porte de Damas à l'entrée de la Vieille ville de Jérusalem

Les Israéliens l’ont d’ailleurs bien compris : ils mettent des entraves au fonctionnement de cette école, par exemple, en n’accordant pas de visas à des professeurs étrangers invités, ou en ne dédouanant pas des instruments et du matériel de musique nécessaires à l’enseignement et aux concerts.

 

Cela n’empêche pas l’extension de Al Kamandjati. Ainsi, un centre a été ouvert dans le principal camp de réfugiés de la Palestine, dans la vieille ville de Jenine, située au nord de la Cisjordanie, avec entre autres l’appui de la fondation hollandaise du Prince Claus, du Fonds arabe pour les arts et la culture et bien d’autres associations.

 

Cette aventure est loin d’être terminée. Le Peuple palestinien connaît toutes les armes pour se libérer. Et l’une d’elles est incontestablement la musique.

 

Une chanson intitulée « Oh this World ! » évoque la violence que connaissent les enfants palestiniens aussi bien dans leurs écoles qu’à l’extérieur par la chape de plomb de l’occupation. La violence est un des principaux problèmes de la jeunesse palestinienne. Et son origine se trouve dans l’occupation.

 

Ramzi qui lançait des pierres pendant son adolescence, aujourd’hui, a choisi la voie de l’éducation par la musique pour préserver et épanouir la culture du peuple palestinien et aussi user de l’art comme arme de résistance.

 

Cette chanson a été composée par Ivad Staiti et chantée par les élèves d’Al Kamandjati à Jénine.

 

Voici la traduction anglaise de cette chanson entonnée par les enfants qui est à la fois un message de résistance, de paix et d’espoir.

 

When a child of my country speaks

When he laughs, when he cries

 

It means he has a message and he wants

It to be received, this is how a child complains

 

Oh world… I have the right

For the world to hear my words

 

Oh my teacher (male) oh my teacher (female)

We don’t understand ideas with a stick

 

Don’t turn my school into a prison

It’s nice for the school to be a family

 

Oh world… I have the right

For the world to hear my words

 

Al Rosana… Al Rosana

Children speak in songs

 

With violence they can silence our tongues

But our eyes will sing

 

I have the right to carry my dreams

And not be stopped by violence or checkpoint

 

My dream in my bag should not be searched

And my dream should not be tied and disabled

 

Ala Al Daloona… Ala Al Daloona

Children light up the darkness of the world

 

Let us dream and play

Let us keep hiding us in a warm embrace

 

Hala Laha Laya… Hala Laha Laya

Come on, take my hand

 

Don’t leave me alone

The life is difficult for me

 

Oh world… I have the right

For the world to hear my words

 

C’est dans cet état d’esprit que des Palestiniens éclairés forment les jeunes à la fois dans la résistance non violente, dans la liberté et dans l’ouverture sur le monde.

Video de la chanson "On this world" chantée par les élèves d'Al Kamandjati à Jenine

Que conclure ?

 

Voilà donc, tel que j’ai pu le décrire, ce court – trop court – parcours en Palestine merveilleusement organisé par S’Académie, « coaché » de main de maître par Rebecca Lejeune et bénéficiant de l’accueil et de l’hospitalité de tous les Palestiniens et les Israéliens que nous avons eus le privilège de rencontrer.

 

Ce conflit déchirant deux peuples que l’histoire contraint à vivre côte à côte, est devenu le terreau de fanatismes plongeant leurs racines dans d’antiques et incertaines légendes qui ne cherchent qu’à séparer les hommes dans la violence et dans le sang.

 

« Je crois en l’homme » proclame le Docteur Shehadeh. Le conflit oppose-t-il Juifs et Arabes ? Non, il oppose des fanatismes, des intolérances qui se nourrissent l’une et l’autre du sang de leurs victimes.

 

Etre « pro Israélien » ou « anti Israélien », être « pro Palestinien » ou « anti Palestinien » n’ont aucun sens. Le véritable engagement est de combattre pour la Justice, valeur universelle sans tenir compte des identités coupables de combien de meurtres.

 

Il est indéniable – et c’est l’argument utilisé par le lobby sioniste en Europe – que des antisémites européens tirent parti du conflit pour stigmatiser la communauté juive en général. Mais, à y réfléchir, ces gens là font partie du lot des fanatiques et des intolérants qui s’abreuvent de cette guerre.

 

La Justice signifie donner à chaque peuple sa dignité, c’est-à-dire une nation où il pourra disposer de lui-même sans entraves. La Justice implique de donner à chacun un Etat qui lui assure protection, liberté et ouverture sur le monde. La Justice exige que la solidarité s’exerce partout où c’est nécessaire.

 

Pierre Verhas

 

Signalons qu’Al Kamandjati organise un concert à Bruxelles le jeudi 15 janvier 2015.

 

Ramzi Abduredwan, le violoniste qui nous a fait découvrir son école Al Kamandjati à Ramallah, sera à Bruxelles pour un concert !

 

Celui-ci se tiendra le jeudi 15 janvier 2015 à 20h30 à l'espace Senghor (18, av du Maelbeek à Etterbeek).

 

La place en prévente coûte 14€. Et la procédure pour réserver votre place est la suivante :

Paiement par virement bancaire minimum 3 jours ouvrables avant l'événement sur notre compte n° BE22 000-0193659-47 (Communication: votre nom, la date, heure, infos du concert et le nombre de places)

NB : les tickets ne sont pas envoyés pour éviter les imprévus. Le jour du spectacle, votre nom sera repris sur une liste, les places ne sont ni nominatives et ni numérotées.

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 17:03

Chapitre III : Deux Etats ? Impossible !

 

J’ai posé la question suivante à Michel Warschawski : que pense-t-il de la thèse de Charles Enderlin exposée dans son récent ouvrage « Au nom du Temple » (Seuil, 2013), à savoir la mainmise du religieux sur la société et la politique israéliennes ?

 

Il marqua à ce sujet son désaccord avec Enderlin qu’il compte par ailleurs comme ami. Michel Warschawski estime que ce sont des politiques qui instrumentalisent la religion afin d’imposer leur politique discriminatoire à l’égard des Palestiniens et non la religion qui s’impose dans le conflit.

Charles Enderlin est le meilleur journaliste francophone au Proche Orient : à la fois un homme de terrain et un grand analyste

Charles Enderlin est le meilleur journaliste francophone au Proche Orient : à la fois un homme de terrain et un grand analyste

C’est en partie exact. Par exemple, Sharon s’est servi de revendications des religieux pour justifier sa « promenade » sur l’Esplanade des mosquées. Mais aujourd’hui, on peut se poser la question : Netanyahu qui n’est pas non plus spécialement religieux, n’est-il pas lui-même instrumentalisé par les groupes religieux ?

 

La société israélienne, nous l’avons déjà écrit, a profondément changé depuis une trentaine d’années. Prenons l’exemple de sa structure principale : l’armée, l’incontournable Tsahal qui est au centre de la vie israélienne. Voici ce qu’écrit le diplomate et historien Elie Barnavi dans son dernier ouvrage « Dix thèses sur la guerre » (Flammarion, Café Voltaire, 2014).

 

La délaïcisation de la société israélienne

 

« Pendant les deux premières décennies de l’Etat, avec l’hégémonie sans partage de l’establishment travailliste, l’armée a été largement dominée par la gauche, avec une présence disproportionnée de membres des kibboutzim. Dans un deuxième temps, l’arrivée aux affaires en 1977 du Likhoud porte-parole autoproclamé du « second Israël » des « Orientaux », des localités de la périphérie et des quartiers défavorisés des grandes villes, a commencé d’entamer la toute puissance travailliste, à l’armée comme ailleurs.

 

Troisième temps, enfin, celui de l’affaissement du sionisme séculier et de la montée en force du néosionisme religieux. A la faveur de la colonisation des territoires occupés, la vigueur de cette version messianique et millénariste du mouvement national juif, autrefois cinquième roue de la charrette sioniste, a propulsé les partisans de cette mouvance au cœur de l’Etat et, partant, de l’armée. La motivation de l’excellence militaire a changé de camp. (…)

 

L’armée aurait-elle viré à droite, un effet de plus de cette symbiose entre la société et son armée qui est la marque distinctive du militarisme à l’israélienne ? (…) En fait, à l’image de la société globale, au moins deux conceptions opposées de l’armée et de la guerre cohabitent au sein de Tsaha. Elles relèvent de visions du monde incompatibles. Pour l’une, toujours majoritaire – pour combien de temps ? -, « l’armée du peuple » est et doit rester séculière, intégrative et soumise au pouvoir civil. Pour l’autre, issue des yeshivot (académies talmudiques) du courant religieux-national, l’armée est certes « du peuple », mais celui-ci n’est pas souverain. Dieu seul est souverain, sa Thora est sa constitution et les rabbins sont ses interprètes. »

Elie Barnavi, ancien militaire, ancien diplomate, écrivain. Lui aussi homme de terrain et analyste.

Elie Barnavi, ancien militaire, ancien diplomate, écrivain. Lui aussi homme de terrain et analyste.

Ce sont donc deux sociétés qui cohabitent – elles n’en sont pas encore à l’affrontement - : la société laïque autrefois dirigée par l’establishment askénaze qui est manifestement en déclin, et la société messianique s’appuyant sur les sépharades, les juifs ex-soviétiques, la classe ouvrière, commerçante et paysanne non issue des kibboutzim, sans compter les laissés pour compte d’un pays particulièrement frappé par la crise.

 

Cette évolution est très dangereuse. Alors que l’ensemble du Moyen-Orient est confronté au fondamentalisme musulman, le messianisme s’installe en Israël et menace même ses fondements démocratiques.

 

Un débat se déroule en Israël. Il a été introduit par le philosophe Yoram Hazony, proche du mouvement messianique. Charles Enderlin le cite : « Kasher [Assa Kasher, un autre philosophe israélien nationaliste] affirme qu’un Etat « juif et démocratique » est un pays où la population est juive et l’Etat une démocratie universaliste. En d’autres termes, un Etat « juif et démocratique » est un Etat non juif. »

Yoram Hazony : un philosophe talmudique et messianique mettant en question la laïcité de l'Etat d'Israël

Yoram Hazony : un philosophe talmudique et messianique mettant en question la laïcité de l'Etat d'Israël

Ces propos sortent du cadre universitaire. Les idées exprimées se concrétisent dans l’armée. Barnavi le dénonce : « Cette dichotomie [l’armée séculière face à une armée soumise aux diktats religieux] n’a rien de théorique. Et il cite le rôle du rabbinat militaire qui ne devrait qu’assurer son rôle d’aumônerie religieuse. « … en fait, il inonde la troupe de propagande nationale – religieuse : sainteté et intégralité de la Terre d’Israël donnée une fois pour toutes en héritage inviolable et obligation de traiter les ennemis d’Israël selon l’injonction biblique « d’exterminer Amalek » ». Sans compter, bien entendu, comme dans tout système religieux, un statut inférieur pour la femme.

 

On devine ce qu’impliquent ce système de pensée : non seulement, le caractère démocratique de la société israélienne est menacé, mais son armée pourrait se livrer aux pires exactions au nom des prescrits religieux. Enfin, ce serait un sacrilège de céder le moindre pouce carré de terrain d’Eretz Israël, ce qui rend évidemment impossible toute négociation avec les Palestiniens considérés comme des intrus à chasser impérativement.

Le 5 novembre a vu une seconde attaque à la voiture bélier à la limite entre Jérusalem Est et Ouest. Un garde frontière israélien a été tué. Le choc des extrémistes religieux est sanglant.

Le 5 novembre a vu une seconde attaque à la voiture bélier à la limite entre Jérusalem Est et Ouest. Un garde frontière israélien a été tué. Le choc des extrémistes religieux est sanglant.

Et comme cela a été déjà dit : les extrêmes s’alimentent. Ce 5 novembre, c’est la deuxième « voiture bélier » conduite par un djihadiste palestinien qui a foncé sur la foule à la limite entre Jérusalem Est et Ouest. D’autre part, les Juifs extrémistes continuent à semer le trouble en tentant de « prier » sur l’esplanade des mosquées. Le gouvernement a fermé l’esplanade pendant quelques jours. Cela a provoqué la révolte des Palestiniens de Jérusalem et un incident diplomatique : la Jordanie a rappelé son ambassadeur. En effet, c’est le royaume hachémite qui a la responsabilité de l’esplanade des mosquées. D’autre part, la nouvelle Haute représentante aux Affaires étrangères de l’Union européenne, l’Italienne Frederica Mogherini se rend en Israël et en Palestine et plaide pour la reconnaissance de l’Etat palestinien et un minimum de tolérance de la part des Israéliens. Rappelons que la Suède, membre de l’UE, a tout récemment reconnu l’Etat palestinien.

Frederica Mogherini la nouvelle Hautre représentante de l'Union européenne pour les Affaires étrangères milite pour la reconnaissance de l'Etat palestinien et le respect du droit international au Proche Orient. Une autre envergure que son prédecesseur, C. Ashton...

Frederica Mogherini la nouvelle Hautre représentante de l'Union européenne pour les Affaires étrangères milite pour la reconnaissance de l'Etat palestinien et le respect du droit international au Proche Orient. Une autre envergure que son prédecesseur, C. Ashton...

Tout cela montre qu’il y a un changement après le lamentable échec de la mission du secrétaire d’Etat étatsunien John Kerry au Proche Orient. Ne boudons pas cette avancée diplomatique, mais elle est loin d’être un progrès significatif.

 

Une identité incertaine

 

En effet, on a la très nette impression que les Israéliens vivent dans un univers où l’Autre est absent, voire inexistant. Michel Warschawski parlant de sa jeunesse militante dit : « Nous découvrions ce que la culture israélienne faisait tout pour nous cacher : notre environnement arabe, sa réalité, ses espoirs, ses contradictions. Les Arabes que nous rencontrions commençaient, eux, à percevoir un autre Israël, plus compliqué que l’image unidimensionnelle qu’ils en avaient, plus prometteur aussi » Cela est frappant aujourd’hui : les Palestiniens que nous avons rencontrés connaissent bien mieux la complexe réalité israélienne que les Israéliens connaissent la leur. C’est une des clés du problème. Et cette complexité se trouve dans la difficulté à définir l’identité juive.

Schlomo Sand un intellectuel israélien secoueur d'idées et pas très bien en cour dans l'establishment...

Schlomo Sand un intellectuel israélien secoueur d'idées et pas très bien en cour dans l'establishment...

Schlomo Sand écrit dans son dernier ouvrage « Comment j’ai cessé d’être juif » (Flammarion, Café Voltaire, 2014). Il évoque l’Etat d’Israël comme étant une « ethnocratie » : « elle se dit « Etat juif » (…) mais elle n’est pas à même de définir qui est Juif. » Pour les religieux, spécialement les Juifs talmudiques, la chose est claire, est juif toute personne née d’une mère juive ou qui s’est converti selon la loi, et qui accomplit les préceptes essentiels. Mais, l’Etat d’Israël, dès sa création, a été confronté à une immigration juive diversifiée, composée même de couples « mixtes » - (un(e) Juif(ve) et un(e) non Juif(ve) - et de Juifs laïques. Sand ajoute : « Le sionisme avait de plus défini les Juifs comme un « peuple » d’origine unique, ce qui, comme le judaïsme avant lui, faisait redouter une « assimilation » des juifs avec les peuples voisins. »

 

Ce qui fait que l’Etat laïque israélien ne pratique pas le mariage civil. Ne peuvent se marier qu’un juif avec une juive, un musulman avec une musulmane, de même pour les chrétiens et les druzes. Il en est de même pour l’adoption.

 

Il y a là une contradiction manifeste qui empêche de définir précisément ce que signifie être juif ! De telles contradictions de telles tensions permettent-elles dès lors, en plus des entraves matérielles évidentes, de créer deux Etats ?

 

Deux Etats

 

En Occident, on n’évoque que la solution à deux Etats : Israël d’avant 1967 avec quelques « réajustements » et la Palestine sur les territoires occupés comprenant la Cisjordanie et Gaza.

 

Tous ceux qui expriment leur scepticisme sur le réalisme de cette solution, sont taxés de bellicistes, d’ignares, voire d’antisémites.

 

Or, créer un Etat palestinien aux côtés de l’Etat d’Israël est une aberration. Voici ce qu’en pensent Michèle Sibony de l’Union française Juive pour la Paix (UFJP) et Michel Warschawski au nom du Centre d’informations alternatives.

Michèle Sibony, vice-présidente de l'Union Française des Juifs pour la Paix milite inlassablement pour la justice... dans la lucidité.

Michèle Sibony, vice-présidente de l'Union Française des Juifs pour la Paix milite inlassablement pour la justice... dans la lucidité.

« Près de vingt ans de négociations… comme s’il n’était pas légitime de s’interroger sur le sens de ces négociations et leur résultat : démantèlement de l’intégrité territoriale de la Cisjordanie, séparation de celle-ci et de la bande de Gaza, colonisation massive, mur de séparation, annexion de Jérusalem-Est, siège de Gaza, puis bombardements, invasion et crimes de guerre, peut-être même crimes contre l’humanité, dit le rapport Goldstone. Tout cela ne s’est-il pas passé à l’ombre de négociations tronquées où les droits des Palestiniens n’ont pas été pris en compte mais progressivement réduits, et où les faits du terrain imposés par Israël ont été progressivement entérinés par la communauté internationale ? Et comment ne pas s’interroger sur la perspective de deux États, alors que la carte qu’Israël dessine sous nos yeux depuis dix ans, sans que personne ne tente sérieusement de l’arrêter, est celle d’un grand État juif de la mer au Jourdain avec quelques enclaves palestiniennes isolées, destinées à lui servir de bassin de main-d’œuvre sans droits ? »

 

Et ils ajoutent :

 

« L’existence d’une Palestine indépendante aux côtés d’un État israélien n’a de sens pour UAVJ (Une Autre Voix Juive, association à tendance socialiste) que parce qu’elle garantirait la pérennité d’un État israélien, en tant qu’État (démographiquement) juif. Il faut pour cela interdire l’antisionisme, qui permettrait de remettre en question la nature actuelle d’Israël. Et l’antisionisme est renvoyé aux antisémites qui l’utilisent,« ce qui suffit à le disqualifier ».

 

En plus, cette idée s’inscrit dans la logique néoconservatrice dominante en Occident : le choc des civilisations.

 

« Ce discours-là ressemble à s’y méprendre à celui de certains « penseurs » français du choc des civilisations. Mais UAVJ va plus loin et n’hésite pas à lier les mouvements antisémites qui pourraient s’emparer du boycott avec les populations musulmanes : « Une telle orientation [celle d’un boycott universitaire culturel et sportif] serait un grave danger pour les forces progressistes françaises et israéliennes qu’elle isolerait. Elle pourrait aisément être endossée par des mouvements antisémites, et ainsi contribuerait à creuser, en France, le fossé entre les populations de culture juive et de culture musulmane. » Insupportable raccourci qui disqualifie pour le coup la suite de la tribune présentant le travail d’UAVJ. L’action politique des mouvements anticolonialistes en Israël et d’organisations juives progressistes en Europe, comme l’UJFP en France, où nous avons, dans nos pays respectifs, fait le choix de militer, est en effet l’inverse de celui-là, et répond à une double démarche : d’une part, défaire les liens insupportables qui devraient nous rendre a priori solidaires de notre « communauté », de ses porte-parole et d’un discours politique dont l’Alpha et l’Omega sont le soutien inconditionnel à Israël et la défense de son impunité ; d’autre part, développer des liens de solidarité et un combat commun avec tous ceux qui luttent contre le colonialisme et le racisme, et pour l’application du droit. Un tel combat ne peut, évidemment, être conduit sous le drapeau du sionisme. En Israël comme en France, nous combattons le discours de propagande (du Crif en particulier) qui identifie sionisme et judaïsme, et son corollaire infâme qui lie antisionisme et antisémitisme. Lien qui emprisonne les Juifs dans un soutien inconditionnel à Israël et qui interdit toute critique d’Israël comme antisémite, en désignant de plus les nouveaux antisémitismes : « les populations de culture musulmane ». »

 

Les Palestiniens que nous avons rencontrés à Hébron ne disent pas autre chose. Ils pensent aussi que la solution à deux Etats est non seulement impossible, mais guère souhaitable. Il suffit de voir sur le terrain. La Cisjordanie est devenue un « gruyère » où les trous sont les quelques enclaves palestiniennes dépendant de l’Autorité palestinienne.

 

Les Palestiniens ne disposent d’aucun accès à la mer, n’ont pas d’aéroport – celui de Gaza a été détruit -, il n’y a pas de réseau routier digne de ce nom qui leur est accessible. Rien ne garantit, en ce cas de figure, leur libre circulation. Bref, trop d’hypothèques pèsent sur cet éventuel « deuxième » Etat qui n’est de toute façon pas près de voir le jour.

 

Et on peut rejoindre cette analyse de Michel Warschawski : « L’idée d’un compromis territorial avait un sens dans un contexte historique donné. Ce contexte peut rapidement changer et rendre l’idée d’une partition obsolète. » (Entretien avec Maximilien Le Roy La boîte à bulles).

Michel Warschawski ne se lasse pas d'expliquer, mais sait ce qu'il considère comme juste ou non.

Michel Warschawski ne se lasse pas d'expliquer, mais sait ce qu'il considère comme juste ou non.

La clé du problème : les réfugiés

 

Ils prônent au contraire la solution à un Etat judéo-palestinien. Mais il reste un problème majeur qu’on élude comme toujours lorsque l’on se heurte à une difficulté insurmontable : la question des réfugiés.

 

Nous avons déjà évoqué l’absence de statut pour les réfugiés de la nabka de 1948 à Jérusalem. Les réfugiés palestiniens en Cisjordanie ne connaissent pas un sort plus enviable, même s’ils disposent d’une certaine liberté de circulation et peuvent peu ou prou trouver du travail. Mais, en dehors de la « charité » internationale et de l’aide de l’ONU, ils ne disposent d’aucune infrastructure qui pourrait leur permettre de se développer comme des écoles, des dispensaires, des ateliers, des commerces, etc.

 

La Cisjordanie compte 19 camps de réfugiés. Nous avons visité celui de Deischeh à Bethléem. Ce camp a été créé en 1949 et compte aujourd’hui quelque 4.700 habitants.

Entrée du camp de réfugiés palestiniens "Deisheh" au nord de Bethléem

Entrée du camp de réfugiés palestiniens "Deisheh" au nord de Bethléem

Comme dans chaque camp de réfugiés, l'UNRWA dispose d'infrastructures d'aide. D'autres nations apportent leur "obole" pas toujours désintéressée (ici l'Arabie saoudite).

Comme dans chaque camp de réfugiés, l'UNRWA dispose d'infrastructures d'aide. D'autres nations apportent leur "obole" pas toujours désintéressée (ici l'Arabie saoudite).

Fresque à la mémoire d'un jeune Palestinien du camp Deisheh tué lors de la première Intifada

Fresque à la mémoire d'un jeune Palestinien du camp Deisheh tué lors de la première Intifada

Des ruelles enchevêtrées parcourent le camp.

Des ruelles enchevêtrées parcourent le camp.

Une autre ruelle

Une autre ruelle

Une maison de logement dans le camp Deisheh

Une maison de logement dans le camp Deisheh

Au tour du soldat israélien d'être fouillé ?

Au tour du soldat israélien d'être fouillé ?

Il y a en 2012 d’après l’URWA 5.271.893 réfugiés palestiniens en tout. En Cisjordanie, ils sont 895.703 répartis dans 19 camps, le camp principal Jenine en compte 14.050. La population palestinienne en Cisjordanie compte 2.700.000 personnes.

 

Au milieu de 2009, Gaza compte, en considération de son territoire exigu de 360 km2, une population énorme qui atteint en chiffres ronds 1.800.000 habitants, dont 1.105.000 réfugiés répartis dans 8 camps. La densité de population à Gaza est la plus importante au monde, soit 4 166 habitants par Km2 !

 

La Jordanie en héberge 2.110.114 (10 camps). Les autres réfugiés se trouvent au Liban et en Syrie.

 

La peur de la Nabka

 

À la lecture de ces chiffres, la question des réfugiés est fondamentale et on ne pourra pas l’éluder. Mais, comme dit Warschawski : « Israël est une société malade, une société (…) violente. Au cœur de cette violence, il y a une peur. On parle de la peur de la Shoah, de l’Islam, mais il y a une peur beaucoup plus profonde : c’est ce que j’appelle les démons de la Nabka, les démons de 1948. C’est dans l’inconscient collectif. L’Israélien sait quelque part dans sa tête, même s’il ne connaît rien à l’Histoire qu’il y avait des gens avant. Il est dans cette angoisse du retour, cette angoisse de la vengeance, cette peur de celui qui n’est plus là. C’est ce qui, pour moi, travaille le plus profondément l’inconscient de la société israélienne.

 

Le deal d’Oslo, ça peut marcher dans la diplomatie, mais pas dans l’inconscient. L’Israélien ne sera pas libéré de ses démons, et donc du comportement fou qu’ils engendrent, tant que le réfugié ne pourra pas revenir. (…)

 

Toute solution se doit prendre à bras le corps cette question, non seulement pour faire justice aux Palestiniens, mais aussi pour débarrasser Israël des démons qui la hantent. »

 

Chasser les « démons », prendre à bras le corps la réalité avant tout humaine du problème sera enfin prise en compte. Est-ce irréversible. Michel Warschawski répond : « Une situation est irréversible uniquement quand ceux qui en sont victimes cessent de croire que ça peut changer. »

 

Des efforts, de petits efforts se font en Palestine. Nous les examinerons dans le quatrième et dernier volet de ce compte-rendu. Ils sont des gouttes d’eau dans la mer, mais ils permettent de penser que cela peut changer.

 

Pierre Verhas

 

Prochain article : Deux gouttes d’eau dans la mer

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 20:16

Chapitre II : le ghetto colonialiste

 

Quand on entend les Israéliens parler de leurs voisins, ils disent « les Arabes ». Le vocable « Palestinien » pour eux semble maudit, ou bien n’existe pas. Ils pratiquent en quelque sorte la « novlangue » d’Orwell. En effet, pour bon nombre d’entre eux, les Palestiniens sont un non-peuple et chaque Arabe palestinien est un terroriste en puissance.

 

Certes, le terrorisme aveugle a émaillé l’histoire de l’Etat d’Israël et ce ne fut certainement pas la bonne stratégie pour la Résistance palestinienne. Et tout cela fut accompagné d’une propagande aussi haineuse qu’imbécile proclamant la volonté de « jeter les Juifs à la mer ». Ces attentats ne firent qu’accroître les tensions et renforcer les factions les plus extrémistes des deux camps.

 

À chaque attentat palestinien répondirent systématiquement des représailles disproportionnées dont l’objectif réel n’était pas d’éradiquer le terrorisme, mais d’affaiblir le peuple palestinien pour le rendre politiquement inopérant. On l’a vu récemment à deux reprises à Gaza lors des « opérations » dites « plomb endurci » fin décembre 2008 et « bordure protectrice » au mois d’août 2014.

 

Pourtant, il existe de rares voix israéliennes pour mettre en garde sur cette politique à terme suicidaire. Ainsi, l’historien Schlomo Sand, très controversé dans les milieux sionistes, déclare : « Comme Israélien et comme être humain, je n'aime pas les roquettes. Mais comme Israélien et historien, je n'oublie pas que ceux qui les lancent sont les enfants et petits-enfants de ceux qui ont été chassés de Jaffa et d'Ashkelon en 1948. Ce peuple de réfugiés, moi, Shlomo Sand, je vis sur la terre qui était la sienne. Je ne dis pas que je peux leur rendre cette terre. Mais que chaque offre de paix doit partir de ce constat. Quiconque oublie cela n'arrivera jamais à offrir une paix juste aux Palestiniens. »

 

C’est là l’ambigüité : le retour des réfugiés de 1948 signifierait la fin de l’Etat d’Israël, en revanche le refus de reconnaître la réalité de leur sort ne permettra jamais d’aboutir à une réelle solution négociée.

 

Et c’est sans doute là la véritable raison de l’installation des colonies en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Créer un fait accompli irréversible où à terme, Jérusalem Est et la Cisjordanie seraient annexées à Israël, la population palestinienne étant sous tutelle dans de véritables « bantoustans ».

 

Il y a différentes catégories de colonies : les colonies d’habitation qui sont essentiellement de nouveaux quartiers construits sur le territoire de la Cisjordanie autour de la partie orientale de Jérusalem, les colonies agricoles – plus rares – qui confisquent aux Palestiniens les terres les plus fertiles et les colonies religieuses du Goush Emounim, le bloc de la foi, qui est un très puissant groupe de pression en Israël. Hébron en est l’exemple.

 

La chape de plomb de l’occupation

 

En entrant dans Hébron, on sent immédiatement le poids de l’occupation. L’ambiance y est lourde, inquiétante. Même si on voit très peu de monde, on prend tout de suite conscience qu’un affrontement peut se déclencher d’un moment à l’autre.

Cette place à l'entrée d'Hébron fut la place du marché. C'était un centre important d'animation pour les Hébronites. Suite à la 2e Intifada, les autorités militaires israéliennes y ont interdit toute activité. C'était un lieu vivant qui a été anesthésié.

Cette place à l'entrée d'Hébron fut la place du marché. C'était un centre important d'animation pour les Hébronites. Suite à la 2e Intifada, les autorités militaires israéliennes y ont interdit toute activité. C'était un lieu vivant qui a été anesthésié.

L'immeuble à l'avant-plan était occupé par des familles palestiniennes. Il est vide aujourd'hui et les grillages des fenêtres ont été soudés pour que personne ne puisse plus y pénétrer.

L'immeuble à l'avant-plan était occupé par des familles palestiniennes. Il est vide aujourd'hui et les grillages des fenêtres ont été soudés pour que personne ne puisse plus y pénétrer.

L'immeuble à la façade duquel sont accrochés des pavillons et des drapeaux israéliens est occupé par des colons israéliens qui font le guet et n'hésitent pas à tirer s'ils considèrent des mouvements comme suspects.

L'immeuble à la façade duquel sont accrochés des pavillons et des drapeaux israéliens est occupé par des colons israéliens qui font le guet et n'hésitent pas à tirer s'ils considèrent des mouvements comme suspects.

En passant devant l'immeuble occupé par des colons, on pénètre dans ce que les Palestiniens appellent la rue des Martyrs depuis le massacre de 29 Palestiniens dans la mosquée d'Ibrahim par un colon juif. C'est la rue principale de Hébron. Des patrouilles israéliennes y passent en permanence.

En passant devant l'immeuble occupé par des colons, on pénètre dans ce que les Palestiniens appellent la rue des Martyrs depuis le massacre de 29 Palestiniens dans la mosquée d'Ibrahim par un colon juif. C'est la rue principale de Hébron. Des patrouilles israéliennes y passent en permanence.

Hébron a le malheur d’abriter le caveau des Patriarches avec la tombe d’Abraham. Une mosquée a été construite sur ce lieu saint pour les trois religions monothéistes. Auparavant, les adeptes de ces trois religions étaient libres de venir y prier. Depuis, se sont installées à Hébron quatre colonies juives composées en tout de 500 membres tous religieux intégristes. Ils se sont appropriés la moitié de la mosquée des Patriarches suite au massacre de 29 Palestiniens perpétré dans cette mosquée par un colon  et l’ont transformée en synagogue. En réaction, les musulmans ont interdit à tout non musulman de pénétrer dans la mosquée.

Vue de la mosquée des Patriarches qui a été divisée en deux par les colons. En dessous du minaret, la partie musulmane. La partie "synagogue" se trouve à l'intérieur du bâtiment à droite

Vue de la mosquée des Patriarches qui a été divisée en deux par les colons. En dessous du minaret, la partie musulmane. La partie "synagogue" se trouve à l'intérieur du bâtiment à droite

Observons que les religieux juifs de Jérusalem appliquent la même stratégie à l’Esplanade des mosquées : ils souhaitent y construire une synagogue pour pouvoir y prier confisquant ainsi une partie de cet espace aux musulmans. C’est d’ailleurs la raison des heurts sanglants qui ont actuellement lieu à Jérusalem.

Vue du Dôme du Rocher sur l'Esplanade des mosquées à Jérusalem où les religieux juifs veulent construire une synagogue pour pouvoir y prier.

Vue du Dôme du Rocher sur l'Esplanade des mosquées à Jérusalem où les religieux juifs veulent construire une synagogue pour pouvoir y prier.

On voudrait déclencher une guerre de religions, on ne procéderait pas autrement !

 

Nous avons vécu un incident assez significatif. Nous montions vers l’esplanade de la mosquée des Patriarches lorsqu’un soldat israélien nous a intimé l’ordre de redescendre, sans aucun motif. Nous avons très vite compris qu’il fallait obtempérer. Ici la force règne en maître. Un gradé a rappelé brusquement à l’ordre un soldat qui devisait avec quelques membres du groupe. Une fois redescendus, les soldats ont placé des barrières et un véhicule blindé est venu stationner devant ce « barrage ».

La mosquée des Patriarches - à droite se trouve la synagogue qui a été édifiée dans la mosquée. L'accès a été barré par les militaires.

La mosquée des Patriarches - à droite se trouve la synagogue qui a été édifiée dans la mosquée. L'accès a été barré par les militaires.

Et pour bien nous faire comprendre, un véhicule blindé prend position devant la rampe d'accès à la mosquée. Les Israéliens aiment bien jouer à la gueguerre. Si ce n'était que ça !

Et pour bien nous faire comprendre, un véhicule blindé prend position devant la rampe d'accès à la mosquée. Les Israéliens aiment bien jouer à la gueguerre. Si ce n'était que ça !

Rien de bien sérieux, mais une ambiance lourde et une tension permanente.

 

À Hébron, les colonies sont protégées par 1.500 soldats de Tsahal. En outre, ces unités sont composées de soldats et d’officiers qui sont eux-mêmes issus de colonies. Dès lors, la répression à l’égard des habitants palestiniens y est spécialement dure.

 

Ainsi, la vie économique est volontairement sabotée. Ainsi, plus de 1.800 boutiques de commerçants palestiniens de la Vieille ville de Hébron ont été fermées après la deuxième Intifada. Les volets de ces magasins sont soudés de sorte que leurs propriétaires n’y ont plus accès. D’autres boutiques sont fermées pour des raisons économiques, l’économie locale étant gravement entravée par ces mesures coercitives.

Bien des boutiques sont fermées pour des raisons économiques tant la vie est difficile et la misère croissante à cause de l'occupation.

Bien des boutiques sont fermées pour des raisons économiques tant la vie est difficile et la misère croissante à cause de l'occupation.

Même la vie scolaire y est perturbée. Pour se rendre à l’école, les enfants de la Vieille ville doivent passer par un check point qui est parfois fermé par les Israéliens. Ainsi, en 2013, suite à ces fermetures, 67 jours scolaires ont été perdus pour chaque élève.

Une école de fille à Hébron financée par l'Autorité palestinienne qui fait un maximum d'efforts pour assurer une scolarité digne de ce nom en dépit de l'occupation.

Une école de fille à Hébron financée par l'Autorité palestinienne qui fait un maximum d'efforts pour assurer une scolarité digne de ce nom en dépit de l'occupation.

Ces jeunes filles nous saluent en rejoignant leurs classes sous le regard de Yasser Arafat. Des filles comme toutes les filles du monde souriant à la vie malgré la chape de plomb de l'occupation.

Ces jeunes filles nous saluent en rejoignant leurs classes sous le regard de Yasser Arafat. Des filles comme toutes les filles du monde souriant à la vie malgré la chape de plomb de l'occupation.

S’il n’y avait le contrôle familial, les jeunes traîneraient dans la rue à essayer de vendre des babioles aux touristes ou à effectuer des rapines. Très vite, ils lanceraient des cailloux sur les véhicules militaires israéliens. Il suffit d’une étincelle !

 

Sammer Kokaly qui est un militant palestinien et qui est directeur d’une agence de voyages destinée à amener des touristes en Palestine afin de leur faire prendre conscience du sort de son pays nous a racontés qu’à l’âge de quinze ans, à la sortie de l’école, il a jeté une pierre sur un véhicule de patrouille israélien. Un geste de gamin mais aux sérieuses conséquences ! Les soldats lui ont tiré dessus. Il a reçu une balle en plastique dans la fesse droite et une autre au talon de sa chaussure droite qui n’a heureusement pas pénétré le pied. Le plastique de ces balles était en réalité composé de grenailles. Il est resté à l’hôpital quelques jours. Heureusement, la balle a été extraite de sa fesse, mais bien que non touché, il avait un hématome au pied droit qui l’a empêché de marcher pendant près de trois semaines.

Depuis le début de l'année 1997, le Protocole d'Hébron divise la ville de Hébron en deux zones : H1, sous contrôle palestinien recouvre l'essentiel de la ville, et H2 représente la bordure orientale de la cité (où vivent environ 30 000 Palestiniens) qui comprend une enclave de peuplement juif de 600 à 800 habitants près du centre-ville, sous contrôle israélien. Ici à gauche la frontière entre la zone H2 (drapeau israélien) et H1 (drapeau palestinien).

Depuis le début de l'année 1997, le Protocole d'Hébron divise la ville de Hébron en deux zones : H1, sous contrôle palestinien recouvre l'essentiel de la ville, et H2 représente la bordure orientale de la cité (où vivent environ 30 000 Palestiniens) qui comprend une enclave de peuplement juif de 600 à 800 habitants près du centre-ville, sous contrôle israélien. Ici à gauche la frontière entre la zone H2 (drapeau israélien) et H1 (drapeau palestinien).

Voilà donc cette ville de Hébron qui tente pourtant de se redresser, d’avoir une vie la plus normale possible, placée sous la tutelle des Israéliens les plus fanatiques qui refusent en définitive de donner aux habitants le statut d’êtres humains.

Dans la Vieille ville de Hébron

Dans la Vieille ville de Hébron

Cependant, tous ceux avec qui nous avons parlé sont unanimes. Ils s’accrochent. Ils restent. Des liens de solidarités se tissent entre eux quelles que soient leur religion ou leurs idées politiques. Et le plus frappant, nous n’avons jamais entendu un propos judéophobe. C’est fondamental. C’est la volonté de devenir un peuple libre, d’obtenir justice qui l’emporte sur la haine, surtout de la part des jeunes.

 

Ces jeunes Hébronites nous ont donné une fameuse leçon !

 

Une crise du logement

 

Comme dans la plupart des villes européennes, il y a une crise du logement en Israël. Acheter aujourd’hui un bien à Tel Aviv ou à Jérusalem Ouest est hors de prix. Par contre, dans les colonies, le logement reste abordable. Aussi, pas mal d’Israéliens vont s’installer dans les colonies, non pas dans un but politique ou religieux, mais dans une optique purement économique, notamment autour de Jérusalem. Il y en a même qui ignorent qu’ils se trouvent dans une colonie !

 

Même des Arabes israéliens pour les mêmes raisons s’installent dans les colonies. Ainsi, ils disent avec leur humour particulier : « Nous colonisons les colonies ! ».

 

Nous avons rencontré l’Israélien, qui l’est devenu sans doute malgré lui, Michel Warchawski, journaliste, militant de la cause palestinienne

Michel Warschawski est ouvert à toutes les questions et ne manie pas la langue de bois !

Michel Warschawski est ouvert à toutes les questions et ne manie pas la langue de bois !

Voici ce qu’écrit Mona Chollet au sujet de Michel Warschawski : « Fils du grand rabbin de Strasbourg, élevé dans une famille qui considérait que « l’identification avec les opprimés, les faibles et les humiliés faisait partie de son identité juive », et où « le soutien à l’indépendance algérienne était aussi évident que l’interdiction d’allumer la lumière le samedi », Michel Warschawski est parti à l’âge de seize ans poursuivre des études talmudiques à Jérusalem. « Jérusalem, pas Israël, précise-t-il d’emblée. Car j’avais bien senti qu’en Israël il y avait le centre israélien et la périphérie juive. Le centre, c’était Tel-Aviv : une ville moderne, laïque, occidentale. » Cette ville l’intimide tant, lors de sa première visite, que son cousin, qui y est né, le sermonne : « Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n’es pas à Strasbourg. » Ce qui lui fait dire : « C’est à Tel-Aviv que j’ai entendu pour la première fois une remarque antisémite. »

 

Jérusalem, en revanche, lui apparaît comme « le négatif d’Israël, un microcosme de la diaspora, un ghetto juif à la frontière entre Israël et le monde arabe ». Au fond, affirme-t-il, les dirigeants travaillistes méprisent la Ville Sainte : « Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son marché oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu’ils haïssaient. Mais moi, c’est précisément ce que les pères fondateurs d’Israël méprisaient qui m’attirait dans cette ville. » Cette situation, cependant, ne durera pas : « Le 6 juin 1967, les parachutistes du colonel Mota Gour allaient mettre fin à cette spécificité.(...) La conquête de Jérusalem-Est allait aussi signifier la normalisation de Jérusalem, sa “naturalisation” israélienne. »

 

Et c’est cette « naturalisation » que Warschawski ne supporte pas. Aujourd’hui, les choses ont changé. La gauche israélienne est en pleine déliquescence. Elle avait créé un establishment ashkénaze – Juifs originaires d’Europe orientale et centrale – qui avait la main sur tout Israël, tandis que les Sépharades – Juifs méditerranéens et orientaux – formaient la classe ouvrière, le petit commerce, les laissés pour compte. Paradoxalement, c’est la droite qui les représentait. C’est l’arrivée massive de Juifs Soviétiques qui a bouleversé ce relatif équilibre. La société israélienne a vécu une véritable révolution qui a d’ailleurs modifié fondamentalement le projet sioniste.

 

Menahem Begin était le chef de la droite israélienne. Il avait été un des dirigeants de l’Irgoun, le groupe clandestin qui a commis des attentats terroristes contre les Britanniques avant 1948 et qui a été dissous par Ben Gourion lors de la proclamation de l’Etat d’Israël. Le groupe rival, la Haganah, l’a emporté et fut l’embryon de l’armée israélienne devenue la célèbre Tsahal. Mais il y a eu depuis une déchirure dans la société israélienne qui ne s’est jamais fermée.

 

Begin devint Premier ministre après la victoire du Likhoud aux élections de 1977. Il le resta jusqu’en 1983. C’est lui qui reçut Sadate et qui signa les accords de Camp David qui permirent la restitution du Sinaï à l’Egypte. Depuis lors, l’ennemi n’était plus les Etats arabes voisins d’Israël, à l’exception de la Syrie, mais les Palestiniens. La gauche israélienne ne s’est jamais remise de sa défaite de 1977, même si elle revint au pouvoir à plusieurs reprises.

 

En 1983, Begin démissionna suite à l’invasion du Liban décidée sans son accord par son ministre de la Défense, Ariel Sharon qui devint ainsi le maître du jeu en Israël

 

Des colonies avaient déjà été érigées en Cisjordanie dès 1967 et à Gaza, mais c’est à partir de Sharon que le mouvement prit de l’ampleur.

 

En effet, en novembre 1967, une colonie a été fondée au sud de Jérusalem : Kfar Etzion. Il s’agit de la reconstruction d’un kibboutz qui avait été pris par la Légion arabe en 1948 et que les Israéliens considéraient comme le symbole de leur défaite de Jérusalem, puisqu’ils n’avaient pas réussi à garder l’ensemble de la ville et de ses environs. En même temps, est appliqué le plan Allon – du nom du vice-premier ministre de l’époque, Ygal Allon – qui consistait à implanter des colonies dans des secteurs peu peuplés le long du Jourdain qui forme depuis la frontière avec la Jordanie. Cela s’inscrivit dans la stratégie politique du gouvernement israélien de l’époque : « disposer de frontières sûres ». Le Jourdain en est une. Mais l’idée qui n’a guère duré, était de ne pas s’implanter dans les territoires arabes de Cisjordanie.

Le plan Ygal Allon voulait constituer une zone militaire (en bleu) le long du Jourdain et joignant Jérusalem, le reste de la Cisjordanie (en vert) restant aux Arabes.

Le plan Ygal Allon voulait constituer une zone militaire (en bleu) le long du Jourdain et joignant Jérusalem, le reste de la Cisjordanie (en vert) restant aux Arabes.

C’est en 1977 que Menahem Begin étend la législation israélienne à la bande Gaza et à la Cisjordanie. Auparavant, le Goush Emounim fondé en 1974 avait construit des implantations sauvages en plusieurs endroits de Cisjordanie. Ainsi, l’influence des religieux commence à prendre de l’ampleur En mai 1977, il existe 31 colonies qui comprennent 4.400 habitants. Leur nombre ne cessera d’augmenter pour arriver en 1984 à 44.000 personnes.

 

En 1992, lorsque les travaillistes reviennent au pouvoir, Yitzhak Rabin annonce un gel des colonies qui ne se réalisera pas. Un an plus tard, en dépit des accords d’Oslo, la construction de colonies se poursuit.

 

Le gouvernement construit en Cisjordanie pour relier directement les colonies à Israël, des routes de contournement réservées aux seuls colons dont le nombre est passé à 170.000 en 1995.

 

Sous le premier ministère de Netanyahu en 1996, le gel des colonies est levé et en 1998, Ariel Sharon, alors ministre des Affaires étrangères engage les colons à s’installer au sommet des collines de Cisjordanie. En 1999, lorsqu’Ehud Barak arrive au pouvoir, il y avait 180.000 colons répartis en 123 colonies.

 

Le mouvement ne s’arrêtera pas. En 2008, on compte 475.400 colons israéliens pour la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Rappelons qu’il y a 7,3 millions d’Israéliens et 2,3 millions de Palestiniens vivant en Cisjordanie.

 

En 2010, les colonies en Cisjordanie occupaient 42 % du territoire dans 121 colonies avec en plus une centaine de colonies dites « sauvages » et enfin les 12 faubourgs annexés par la municipalité juive de Jérusalem.

 

Cette colonisation est loin d’être anarchique. Elle répond à un plan bien déterminé visant en définitive à enfermer les Palestiniens dans des « bantoustans » relevant de l’Autorité palestinienne, totalement dépendants des autorités militaires israéliennes.

 

Le jeu de Go

 

Le jeu de Go est ce jeu de stratégie chinois qui consiste à placer des pions pour encercler ceux de l’adversaire. Eh bien, comme le dit Michel Warschawski, c’est sur le principe de ce jeu que sont édifiées les colonies israéliennes qui conquièrent peu à peu l’ensemble de la Cisjordanie. Il nous l’a montré avec ces fameuses colonies de logements autour de Jérusalem.

Une colonie israélienne de logement non loin de Jérusalem située au sommet des collines longeant une des routes des colons. On remarquera les clôtures devant l'ensemble des bâtiments.

Une colonie israélienne de logement non loin de Jérusalem située au sommet des collines longeant une des routes des colons. On remarquera les clôtures devant l'ensemble des bâtiments.

La station d'essence en bas de la colonie, le long de la route qui joue le rôle du pion d'encerclement dans le jeu de Go.

La station d'essence en bas de la colonie, le long de la route qui joue le rôle du pion d'encerclement dans le jeu de Go.

L’association de défense des droits de l’homme B’Tselem a publié un rapport qui décrit les mécanismes par lesquels l'Etat a peu à peu étendu son contrôle en Cisjordanie: les principales méthodes sont la réquisition de certaines zones au nom des « besoins militaires », leur classement en « terres d'Etat » ou l'expropriation pour « besoins publics ». Cette politique de colonisation systématique a été officiellement encouragée par des incitations financières et des avantages accordés aux colons encouragés à franchir la ligne verte. La plupart des colonies profitent du statut de « zones de priorité nationale » qui leur donne droit à des aides au logement et à l'éducation.

 

Concernant les Palestiniens, par le système du jeu de Go, on implante sur la route une station d’essence ou un petit zoning industriel qui sert de point d’attraction pour les colonies qui se construisent sur les sommets encerclant ainsi les villages palestiniens. En outre, les routes des colons se trouvent toujours au-dessus des routes palestiniennes. De plus, les Palestiniens ne peuvent exporter directement leurs productions via Israël pour accéder au port de Haïfa. Ils sont contraints de transvaser les marchandises transportées par camion dans des camions immatriculés en Israël qui, seuls, peuvent entrer en territoire israélien. Cela retarde considérablement le transport et cela augmente substantiellement les coûts.

Ce bâtiment placé entre la route palestinienne et la route des colons est appelé le "dos à dos". En effet, les camions palestiniens y entrent en marche arrière et viennent se placer derrière d'autres camions à plaque israélienne orientés vers la route des colons. Les marchandises des camions palestiniens sont transvasées dans les camions immatriculés en Israël qui peuvent ainsi circuler dans le territoire de l'Etat hébreu jusqu'au port de Haïfa en cas d'exportation maritime. On se doute que ce système absurde entrave fortement l'économie palestinienne !

Ce bâtiment placé entre la route palestinienne et la route des colons est appelé le "dos à dos". En effet, les camions palestiniens y entrent en marche arrière et viennent se placer derrière d'autres camions à plaque israélienne orientés vers la route des colons. Les marchandises des camions palestiniens sont transvasées dans les camions immatriculés en Israël qui peuvent ainsi circuler dans le territoire de l'Etat hébreu jusqu'au port de Haïfa en cas d'exportation maritime. On se doute que ce système absurde entrave fortement l'économie palestinienne !

L’objectif final de tout cela est bien entendu d’annexer à Israël la Judée (partie Sud) et la Samarie (partie Nord) qui composent la Cisjordanie.

 

Comme il est impossible d’expulser les Palestiniens, les Israéliens leur rendent la vie impossible espérant qu’ils partiront d’eux-mêmes.

 

Cependant, les Palestiniens connaissent trop bien le sort fait aux réfugiés et tiennent à rester chez eux et à vivre de leurs terres. Des résistances ont lieu. En effet, avec l’aide d’associations de solidarité, des paysans palestiniens ont déposé des plaintes devant les tribunaux israéliens et dans plusieurs cas ont obtenu gain de cause devant l’ultime instance de recours : la Cour suprême israélienne. Ce ne sont que de petites victoires, mais elles pourraient à terme considérablement gêner la poursuite de la colonisation.

 

Il faut bien se rendre compte que ce système est illégal aussi bien sur le plan du droit national israélien ou jordanien que sur celui du droit international

 

• le droit de propriété, en prenant le contrôle de vastes étendues de terres de la Cisjordanie en faveur des colonies;

 

• le droit à l'égalité et d'une procédure régulière, en établissant des systèmes juridiques distincts, dans lesquels les droits de la personne sont basées sur son origine nationale, les colons étant soumis à un système juridique d'Israël, qui est basé sur les droits de l'homme et des valeurs démocratiques, tandis que les Palestiniens sont soumis le système juridique militaire, qui les prive systématiquement de leurs droits;

 

• le droit à un niveau de vie suffisant, étant donné que les règlements ont été intentionnellement fixés d'une manière qui empêche le développement urbain des communautés palestiniennes, et le contrôle par Israël des sources d'eau empêche le développement de l'agriculture palestinienne;

 

• le droit à la liberté de mouvement, au moyen des points de contrôle et autres obstacles aux déplacements des Palestiniens en Cisjordanie, qui sont destinées à protéger les colonies et les artères de la circulation des colons;

 

• le droit à l'autodétermination, en rompant la continuité territoriale palestinienne et la création de dizaines d'enclaves qui empêchent la création d'un Etat palestinien indépendant et viable.

 

Alors, que faire ? Y a-t-il un espoir pour les Palestiniens ? Verra-t-on un jour la paix entre les deux peuples ? Nul n’a aujourd’hui de réponses à ces questions.

 

Cependant, des espoirs existent si le chemin nouveau ne passe plus par les routes des colons conquérants.

 

Pierre Verhas

 

Prochain article : Chapitre III : Deux Etats ? Impossible !

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Published by pierre verhas
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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 21:12

En trois chapitres, voici la relation d’un voyage de conscientisation en Palestine, en la partie Cisjordanie et Jérusalem Est. Ce voyage s’est déroulé du 19 au 26 octobre 2014 et a été organisé par l’association S Académie, agence de voyages « seniors » dépendant de la Fédération des Mutualités Socialistes du Brabant. Notre coach, Madame Rebecca Lejeune, a admirablement réussi à nous faire prendre conscience de l’épouvantable réalité de la vie des Palestiniens dans les « territoires occupés » et, grâce à elle, nous avons pu rencontrer des Palestiniens et des Israéliens militants qui nous ont apporté beaucoup tant sur le plan humain que par leur connaissance du terrain et leur vécu.

 

Le premier chapitre est consacré au fameux Mur dit de « séparation » ou de « sécurité », en réalité de la honte. Le second chapitre qui paraîtra demain ou après-demain traitera des colonies israéliennes et de l’occupation militaire et le troisième chapitre évoquera les possibilités bien faibles, certes, d’entrevoir une solution à ce conflit quasi-séculaire.

 

Que le lecteur ne perçoive ici aucune hostilité à l’égard de quiconque.

 

Si les choses vues là bas nous ont profondément marqués, l’objectif de ces « papiers » est avant tout de faire partager notre ressenti et notre analyse étayée par les informations qui nous ont été apportées.

 

Bonne lecture,

 

Pierre Verhas

 

Chapitre I : le boa en béton armé

 

Israël est un fait. Qu’on le considère comme légitime ou non, il serait stupide de remettre cet Etat en question. Il a été reconnu en 1948 par l’ONU et – c’est le plus important – par les deux grandes puissances de l’époque : les Etats-Unis et l’Union Soviétique.

 

Cependant, si un fait est indéniable, il en est autrement d’un fait accompli. Et depuis la guerre des Six Jours de juin 1967, Israël n’a cessé de poser des faits accomplis.

 

L’occupation illégale de territoires, la colonisation de ceux-ci, le mur appelé « clôture de sécurité » ou « mur de séparation » sont des faits accomplis. Il faut le voir – et mieux encore – le traverser à un des rares points de passage d’Israël à la Palestine comme le check point situé au mur sur la route de Jérusalem (occupée par Israël ayant entre autres annexé la tombe de Rachel) à Bethléem (Palestine). C’est là qu’on peut réellement sentir cette oppression.

Le check point sur la route de Jérusalem à Bethléem. Un des seuls points où il est possible de traverser le mur. On remarquera que seules les voitures immatrivulées en Israël (plaques jaunes) sont autorisées à franchir le mur. En revanche, il est interdit aux Israéliens de franchir le mur par mesures de sécurité.

Le check point sur la route de Jérusalem à Bethléem. Un des seuls points où il est possible de traverser le mur. On remarquera que seules les voitures immatrivulées en Israël (plaques jaunes) sont autorisées à franchir le mur. En revanche, il est interdit aux Israéliens de franchir le mur par mesures de sécurité.

En le voyant pour la première fois, j’ai ressenti cette même colère, cette identique révolte qui m’ont envahies début juillet 1974 lorsque j’ai vu le mur de Berlin. Comment des hommes peuvent-ils enfermer d’autres hommes sous le seul et fallacieux prétexte de la sécurité ? N’est-ce pas avant tout parce qu’ils les considèrent comme leurs ennemis intérieurs et extérieurs ?

Le mur est présent tout au long des limites municipales de Bethléem avec le territoire israélien. Il fait partie de la vie des Palestiniens. Jusqu'à quand ?

Le mur est présent tout au long des limites municipales de Bethléem avec le territoire israélien. Il fait partie de la vie des Palestiniens. Jusqu'à quand ?

En réalité, le mur de « sécurité » ne cache-t-il des objectifs inavouables comme la « ghettoïsation » des Palestiniens ?

 

Le mur est un boa en béton armé. C’est l’image qui m’est venue à l’esprit, surtout après les explications qui nous ont été données par le journaliste militant israélien Michaël Warschawski. Le boa est ce serpent non venimeux qui enroule sa proie afin de l’étouffer avant de la dévorer.

Les Palestiniens avec leur humour caustique ont baptisé la voirie qui longe le mur : Apartheid Avenue...

Les Palestiniens avec leur humour caustique ont baptisé la voirie qui longe le mur : Apartheid Avenue...

Un peu d’histoire

 

Après l’assassinat d’Yitzhak Rabin survenu à Tel Aviv le 4 novembre 1995, les accords d’Oslo signés en 1993 qui assuraient une cohabitation entre Palestiniens et Israéliens, furent progressivement démantelés par les gouvernements israéliens qui se sont succédé. L’année 2000 marqua un tournant. La violence qui avait diminué depuis Oslo, reprit de plus belle, suite à deux actes qui ne s’expliquent que par le refus d’aboutir à un compromis acceptable pour assurer une paix même relative.

Yitzhak Rabin a payé le processus d'Oslo au même titre que tous les dirigeants du Proche Orient qui oeuvrèrent pour la paix, comme Anouar El Sadate et Yasser Arafat.

Yitzhak Rabin a payé le processus d'Oslo au même titre que tous les dirigeants du Proche Orient qui oeuvrèrent pour la paix, comme Anouar El Sadate et Yasser Arafat.

En premier lieu, un rôle ambigu a été joué en 2000 par le Premier ministre de l’époque, le « travailliste » Ehud Barak. Le président Clinton avait organisé en juillet une conférence avec Ehud Barak et le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat. Barak refusa toutes les propositions palestiniennes, n’en fit aucune et annonça que c’était Arafat qui avait saboté la conférence !

Ehud Barak fut sans doute le Premier ministre le plus nuisible de l'Etat d'Israël.

Ehud Barak fut sans doute le Premier ministre le plus nuisible de l'Etat d'Israël.

Cela eut de fâcheuses conséquences pour l’Autorité palestinienne. L’opinion palestinienne estima qu’elle était impuissante à mettre fin à l’occupation israélienne. Ce fut évidemment une nouvelle source de tension.

 

Ensuite, Ariel Sharon intervint. Le bouillant général devenu chef du Likhoud, le principal parti de l’opposition de droite, avait la réputation de lancer ses unités dans des batailles illégales comme en Egypte en 1973 et au Liban en 1982 où eut lieu le massacre du camp de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila dont les responsabilités réelles n’ont jamais pu être établies.

La provocation de Sharon sur l'Esplanade des mosquées déclencha la deuxième Intifada. Il n'aurait pas fait mieux, s'il l'avait souhaitée !

La provocation de Sharon sur l'Esplanade des mosquées déclencha la deuxième Intifada. Il n'aurait pas fait mieux, s'il l'avait souhaitée !

Il souhaita visiter l’Esplanade des mosquées à Jérusalem appelée « Esplanade du Temple » par les religieux israéliens. Un conflit latent y existe depuis 1999 : le rabbinat de Jérusalem souhaite y bâtir une synagogue afin de permettre aux Juifs d’y prier, ce que refusent les autorités musulmanes qui considèrent que ce lieu leur appartient.

 

Malgré les mises en garde des autorités israéliennes qui craignent le déclenchement d’une révolte, Ariel Sharon qui n’est pas spécialement religieux, visite l’Esplanade le 28 septembre 2000 afin de démontrer que les Juifs ont le droit d’y prier. Cette provocation déclencha la seconde Intifada appelée aussi « Intifada Al Aqsa » du nom de la deuxième mosquée de l’Esplanade.

Entrée de la mosquée Al Aqsa sur l'Esplanade des mosquées. Depuis la provocation de Sharon, l'entrée de celle-ci est interdite à tout non musulman.

Entrée de la mosquée Al Aqsa sur l'Esplanade des mosquées. Depuis la provocation de Sharon, l'entrée de celle-ci est interdite à tout non musulman.

Les extrêmes s’alimentent.

 

L’échec des accords d’Oslo, la faiblesse de l’autorité palestinienne et la provocation de Sharon réveillèrent les groupes palestiniens les plus radicaux.

 

L’intifada « Al Aqsa » est armée et conduite par des militants opposés aux accords d’Oslo. Il y a des membres des branches militaires du Fatah et du Hamas, du FDLP, du FLP et du Djihad islamique. L’insurrection devient incontrôlable et particulièrement violente. Sharon succédera à Barak en février 2001 et considérera Arafat et l’Autorité palestinienne comme responsables de l’insurrection qui devient de plus en plus violente. Les attentats suicides se multiplient en Israël même. Ainsi, plusieurs bus bondés – le bus est principal moyen de transport public en Israël – explosent dans la région de Netanya, un attentat suicide eut lieu dans une boîte de nuit de Tel Aviv. Ces tragédies rendirent l’atmosphère irrespirable pour les Israéliens comme pour les Palestiniens. En représailles, Tsahal procèda à des incursions meurtrières dans les territoires contrôlés par l’Autorité palestinienne.

 

Au printemps 2002, l’armée israélienne encercle le quartier général de Yasser Arafat à Ramallah, la capitale administrative de l’Autorité palestinienne. Il est accusé de soutenir les violences alors qu’il tente au contraire de calmer le jeu de peur de perdre les appuis internationaux dont il bénéficie. Et du côté des groupes palestiniens radicaux, il est taxé de faiblesse, voire de lâcheté. La violence reste donc maître, se poursuivra et est encore toujours latente aujourd’hui.

L'incident dramatique de Jérusalem de samedi 25 octobre est lié à la question du projet de statut de l'Esplnade des mosquées (ou Mont du Temple pour les Juifs). Il est aussi lié à la contestation de la ligne de tram qui longe l'ancien no man's land qui séparait Jérusalem avant la guerre des Six Jours de 1967.  En médaillon, le portrait de la malheureuse mère du bébé tué, une touriste colombienne qui avait la malchance de se trouver proche du groupe de Juifs religieux. Tout cela montre que les tensions sont toujours vives et mènent souvent à la mort d'innocents..

L'incident dramatique de Jérusalem de samedi 25 octobre est lié à la question du projet de statut de l'Esplnade des mosquées (ou Mont du Temple pour les Juifs). Il est aussi lié à la contestation de la ligne de tram qui longe l'ancien no man's land qui séparait Jérusalem avant la guerre des Six Jours de 1967. En médaillon, le portrait de la malheureuse mère du bébé tué, une touriste colombienne qui avait la malchance de se trouver proche du groupe de Juifs religieux. Tout cela montre que les tensions sont toujours vives et mènent souvent à la mort d'innocents..

Un sérieux incident eut d’ailleurs lieu à Jérusalem à la fin de notre séjour. Une voiture conduite par un jeune Palestinien a foncé sur un groupe de Juifs israéliens près de la Vieille Ville. Le bébé d’une touriste colombienne a été tué. Le Palestinien a été abattu par la police des frontières. Le soir même, des heurts eurent lieu entre les forces de police et des jeunes Palestiniens voulant venger leur camarade. En même temps, ils s’attaquèrent à la ligne de tram qui longe la route Nord Sud qui sépare Jérusalem Ouest de Jérusalem Est, construite sur le no man’s land d’avant 1967. Ce tram représente un symbole de l’occupation.

 

Le président israélien Reuven Rivlin s’est ému de ces incidents sanglants. Il a rencontré les représentants de la communauté des Arabes israéliens et leur a déclaré qu’il avait honte des massacres Kafr Kassem, un village arabe proche de Tel Aviv, qui ont eu lieu en octobre 1956. En réalité, le président a fait ce geste pour tenter d’apaiser la communauté arabe israélienne qui représente 20 % de la population et qui vit essentiellement à Jérusalem et au nord d’Israël, de crainte qu’elle se rallie à la cause palestinienne.

 

L’intifada Al Aqsa est loin d’être terminée !

 

Le mur de « sécurité »

 

L’idée d’une séparation physique entre les Palestiniens et les Israéliens est assez ancienne. Yitzhak Rabin la défendait déjà au début des années 1990. Ce n’est d’ailleurs pas une innovation.

 

En effet, un premier mur avait été bâti autour de Gaza durant la première Intifada (1987-1993), lorsque l’Etat hébreu entoura cette zone d’une barrière électrifiée infranchissable. Celle-ci lui permit de maintenir son autorité sur ses seize colonies ainsi que de contrôler les mouvements de Palestiniens.

 

La construction du mur séparant la Cisjordanie du territoire israélien antérieur à 1967 est décidée en 2002. Il consiste en une clôture trois fois plus haute et deux fois plus large que le mur de Berlin. Israël va annexer unilatéralement une partie substantielle de la Cisjordanie et resserrer les barrages militaires autour des villes palestiniennes, en y enfermant ainsi les habitants.

 

Il est structuré en éléments en béton armé modulables le long des zones urbaines et en clôtures de barbelés électrifiés en zone rurale.

 

La première étape « consiste à séparer Israël de la majeure partie du nord de la Cisjordanie. La clôture suit les frontières de 1967 tout en y annexant de nombreuses colonies ; elle entoure étroitement plusieurs territoires-clés palestiniens et en découpe d’autres. Des zones palestiniennes comme le village de Qaffin se voient privées de 60 % de leurs terres agricoles, tandis que d’autres, comme la ville de Kalkilya, ne sont pas seulement privées de leurs terres, mais la clôture les coupe et de la Cisjordanie et d’Israël. Cette portion du mur coûte au gouvernement israélien plus d’un million de dollars le kilomètre et il est fortifié par des parois de béton de 8 mètres, des tours de contrôle tous les 300 mètres, des tranchées profondes de 2 mètres, des fils barbelés et des routes de contournement.

 

La première partie de ce mur « du Nord » s’étend sur 95 kilomètres de Salem à Kafr Kassem [le village où se perpétrèrent les massacres d’octobre 1956] et va aboutir de facto à une annexion de 1,6 % de la Cisjordanie incluant 11 colonies israéliennes et 10 000 Palestiniens. » (Mattheuw Brubacher, Monde diplomatique, novembre 2002)

 

Des femmes palestiniennes habitant Bethléem et venant de Jérusalem sont contrôlées au check-point "Gilo Checkpoint" situé à l'entrée de Bethléem. Outre l'évidente humiliation, ces check points affectent gravement l'économie de la région et menacent même la santé des Palestiniens en bloquant les ambulances ! Cette photographie m'a été offerte par le directeur d'une école palestinenne dont je parlerai au troisième chapitre.

Des femmes palestiniennes habitant Bethléem et venant de Jérusalem sont contrôlées au check-point "Gilo Checkpoint" situé à l'entrée de Bethléem. Outre l'évidente humiliation, ces check points affectent gravement l'économie de la région et menacent même la santé des Palestiniens en bloquant les ambulances ! Cette photographie m'a été offerte par le directeur d'une école palestinenne dont je parlerai au troisième chapitre.

 

Du côté de Jérusalem, la situation est spécifique. De nouvelles colonies ont été construites tout autour du « grand Jérusalem ». Le mur sépare ainsi la population juive des colonies, des Arabes de Jérusalem-Est.

 

Des non citoyens

 

Notons un aspect particulier. Il existe à Jérusalem-Est des camps de réfugiés palestiniens datant de la « nabka » de 1948. Après la conquête de la partie orientale de Jérusalem, ces réfugiés ont perdu toute nationalité. Ils ne sont pas Jordaniens comme les habitants de Jérusalem Est et ils ne sont pas reconnus comme relevant de l’Autorité palestinienne qui n’a d’ailleurs aucun pouvoir sur la partie arabe de Jérusalem. Aussi, il leur est impossible de disposer de papiers, de circuler, de franchir les check points, bref, d’avoir une vie normale et de bénéficier d’une protection juridique. Ils vivent uniquement de l’aide des Nations Unies et de quelques pays arabes et européens. En plus de l’aspect dramatique et intolérable de leur situation, il s’agit là d’un foyer de tensions qui n’est pas prêt de s’éteindre.

 

Vue panoramique du mur séparant le camp de réfugiés Palestiniens Shu'fat de la municipalité de Jérusalem. Ces réfugiés au statut indéfini n'ont aucune possibilité d'accéder aux services municipaux de la ville de Jérusalem. C'est de l'apartheid pur et simple ! Cette photo nous a été offerte par le même directeur d'école.

Vue panoramique du mur séparant le camp de réfugiés Palestiniens Shu'fat de la municipalité de Jérusalem. Ces réfugiés au statut indéfini n'ont aucune possibilité d'accéder aux services municipaux de la ville de Jérusalem. C'est de l'apartheid pur et simple ! Cette photo nous a été offerte par le même directeur d'école.

 

L’objectif réel du mur

 

Si le mur de « sécurité » a incontestablement mis fin aux attentats suicides, beaucoup d’Israéliens pensent qu’on aurait pu trouver une autre solution pour éradiquer ces attentats.

 

En réalité, le sécuritaire est un prétexte. Lisons encore Matthew Brubacher :

 

« Pour l’instant [en 2002], Israël se focalise sur la construction de barrières pour couper les zones israéliennes de la population palestinienne. Dans le Nord, Israël a construit un mur qui traverse la zone de Qalandia afin de dissocier Jérusalem de Ramallah. A l’est, une paroi en béton a été érigée le long du mont des Oliviers pour couper les zones palestiniennes d’Abou Dis et d’Azzaria de Jérusalem. Dans le sud, un mur et une tranchée séparent Bethléem de Jérusalem et, de surcroît, entraînent l’annexion d’une partie considérable des dernières terres municipales palestiniennes. Israël annexe ainsi le site - sacré pour les juifs comme pour les musulmans - dit de la tombe de Rachel, pourtant situé bien à l’intérieur de Bethléem et bordé par deux camps de réfugiés.

 

Encouragé par l’absence de condamnation internationale de ces actions, le maire Ehud Olmert prépare également la construction d’un mur autour de Kufr Aqab et du camp de réfugiés de Qalandia. Situés dans la partie nord de la municipalité israélienne de Jérusalem, les habitants palestiniens de cette zone disposent de cartes de résidence de Jérusalem et paient des impôts, mais ils n’ont pas accès aux services municipaux. Au contraire, le check-point de Qalandia limite leurs possibilités d’entrer à Jérusalem. De plus, M. Olmert entend construire un mur additionnel pour couper ces zones de la Cisjordanie, enfermant ainsi leurs habitants dans une prison virtuelle.

 

Une fois le mur achevé, du nord de la Cisjordanie à Jérusalem, l’Etat hébreu aura annexé 7 % de la rive occidentale, dont 39 colonies israéliennes et environ 290 000 Palestiniens, 70 000 d’entre eux n’ayant pas officiellement le droit de résidence en Israël et donc pas le droit de voyager ou de bénéficier des services sociaux israéliens - alors même qu’Israël leur a supprimé tout moyen d’existence en Cisjordanie. Ces 70 000 Palestiniens connaissent une situation d’extrême vulnérabilité et seront sans doute progressivement forcés à émigrer. Si le mur s’étend vers le sud jusqu’à Hébron, on estime qu’Israël aura encore annexé 3 % supplémentaires de la Cisjordanie. » Ce texte a été publié en novembre 2002.

Le tracé du mur de "sécurité" ne suit pas la ligne verte. Son objectif réel est de séparer les colonies des villages palestiniens et de s'accaparer de l'eau et des meilleures terres de Cisjordanie. A noter que cette carte date de 2005.

Le tracé du mur de "sécurité" ne suit pas la ligne verte. Son objectif réel est de séparer les colonies des villages palestiniens et de s'accaparer de l'eau et des meilleures terres de Cisjordanie. A noter que cette carte date de 2005.

Actuellement, le mur est long de 730 km, le parcours suivi par la barrière est complexe. La barrière suit la ligne verte – c’est-à-dire la frontière d’Israël et de la Cisjordanie d’avant 1967 – mais pénètre profondément à l'intérieur de cette même Cisjordanie pour intégrer des colonies juives.

 

Seulement 20 % du tracé du mur suit précisément la ligne verte qui est longue de 320 km. Le reste empiète dans le territoire cisjordanien pour englober la majeure partie des colonies israéliennes ainsi qu'une partie des puits les plus importants de la région. Elle s'écarte à certains endroits de plus de 23 kilomètres de la ligne verte.

 

Des sections de la barrière sont construites sur des terres confisquées à des Palestiniens. Dans un compte rendu récent, l'ONU a précisé que le tracé le plus récent de la barrière prévoit davantage de segments construits sur la ligne verte elle-même en comparaison aux précédentes ébauches de tracé.

 

Le mur a donc un double objectif : Primo, intégrer au territoire israélien les colonies juives et isoler et encercler les Palestiniens de Cisjordanie ; secundo, à terme, en leur rendant la vie impossible, faire partir les Palestiniens de Cisjordanie et annexer la totalité de ce territoire jusqu’au Jourdain qui longe la frontière jordanienne.

Le mur est un obstacle pour la vie de chaque Palestinien : il entrave la circulation des personnes et des marchandises. Il empêche les enfants de se rendre à l'école. On oublie qu'il viole la loi internationale, puisqu'il crée une frontière non seulement infranchissable mais aussi non reconnue par les autorités internationales.

Le mur est un obstacle pour la vie de chaque Palestinien : il entrave la circulation des personnes et des marchandises. Il empêche les enfants de se rendre à l'école. On oublie qu'il viole la loi internationale, puisqu'il crée une frontière non seulement infranchissable mais aussi non reconnue par les autorités internationales.

Mais, nous le verrons dans le prochain chapitre, les choses ne se déroulent pas tout à fait comme les Israéliens le souhaiteraient. Les Palestiniens s’accrochent et très peu envisagent de s’en aller.

 

Le mur de la fin ?

 

L’histoire a montré qu’aucun mur de séparation, qu’aucune muraille, qu’aucune forteresse n’a tenu. L’homme ne se protège pas en se barricadant.

 

La RDA a disparu suite à la chute du mur de Berlin. Israël pourrait bien ne pas se remettre de la fin du mur de séparation. Le projet sioniste qui, au départ, était animé par la volonté de libérer le peuple Juif en lui donnant une terre, est mort depuis longtemps. Il a été accaparé par les nationalistes et les religieux qui tiennent le haut du pavé. La société israélienne a profondément changé depuis 1967. Elle porte en elle de terribles contradictions qu’elle n’arrive pas à surmonter.

 

Est-ce irréversible ? Sans doute non, mais cela impliquera un profond changement culturel et moral.

 

Le bon sens montre qu’en emprisonnant le peuple voisin, on enferme son propre peuple. Ce mur est en outre une aberration morale. Il est insupportable, tout simplement.

 

Tout être vivant meurt bien un jour !

 

Le dernier soir, nous sommes allés « contempler » le mur une dernière fois. Nous avons rencontré un journaliste Palestinien de Bethléem. Il nous a expliqué toute la problématique du mur. Il est en quelque sorte le gardien de sa mémoire. En effet, il photographie tous les tags nouveaux, la répression de l’armée et des milices privées israéliennes. Il publie tout cela dans son journal. Notre « coach » Rebecca y a laissé la signature de notre groupe. Je lui laisse le soin de publier elle-même son « œuvre » que nous considérons comme une petite bouteille d’eau jetée sur un océan d’oppression.

Les tags se multiplient sur le mur de "séparation". Ici, une représentation de la célèbre Leila Khaled. Membre du FPLP, elle fut la plus célèbre détourneuse d'avions. Aujourd'hui, elle parcourt le monde pour plaider la cause palestinienne. Résistante, terroriste ? N'oublions pas que les occupants traitent toujours les Rasistants de terroristes...

Les tags se multiplient sur le mur de "séparation". Ici, une représentation de la célèbre Leila Khaled. Membre du FPLP, elle fut la plus célèbre détourneuse d'avions. Aujourd'hui, elle parcourt le monde pour plaider la cause palestinienne. Résistante, terroriste ? N'oublions pas que les occupants traitent toujours les Rasistants de terroristes...

Dans la soirée, Rebecca avait rendez-vous avec ce journaliste militant. Il est venu la chercher à l’hôtel avec sa voiture. Comme son véhicule est assez ancien, sa portière ne ferme plus très bien. En sortant près du mur, il utilise un couteau de cuisine pour enclencher la serrure. Voyant cela, une patrouille de la police israélienne les arrête. Le couteau de cuisine est une arme prohibée ! Les flics emmènent le journaliste et Rebecca de l’autre côté du mur en territoire israélien. Elle avait laissé son passeport à l’hôtel. Suite à cela, ils ont été retenus jusqu’à 1h du matin, puis ont été relâchés. Quant aux explications, on les attendra encore longtemps.

 

Ce petit incident est révélateur des méthodes de harcèlements des militaires, de la police et des milices privées israéliennes et de la tension permanente qui est entretenue non seulement par le mur, mais aussi par les incursions des forces israéliennes qui entretiennent la peur.

On constate que les tags sur le mur expriment aussi la solidarité internationale à l'égard du peuple Palestinien.

On constate que les tags sur le mur expriment aussi la solidarité internationale à l'égard du peuple Palestinien.

Un débat à propos du mur se déroule entre les Palestiniens : en taguant ce mur, ne donne-t-on pas la beauté à cette horreur ? En effet, il y a de véritables œuvres d’art dont l’une a été vendue à 500.000 Euros ! Voici la réponse à cette question, bien typique de l’esprit Palestinien : « En le peignant nous rendons ce mur vivant et tout être vivant meurt bien, un jour ! ».

Le mur est aussi un espace pour les artistes.

Le mur est aussi un espace pour les artistes.

Pierre Verhas

 

Suite : Chapitre II : les ghettos colonialistes

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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 17:31

Les sérieux accrochages entre l’opposition socialiste francophone et la nouvelle majorité dite « suédoise » qui comporte trois partis flamands – les nationalistes de la NV-A (Nouvelle alliance flamande), les chrétiens du CD&V, les libéraux thatchériens de l’Open VLD et un seul parti francophone, parti du Premier ministre Charles Michel, le MR – Mouvement réformateur, droite libérale – ont fait apparaître la présence au gouvernement de deux ministres proches de l’extrême-droite flamande, tous deux appartenant à la NV-A : le vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur, Jan Jambon et le secrétaire d’Etat à la Migration, Théo Francken.

Laurette Onkelinx, cheffe de l'opposition socialiste, n'admet pas la présence de Jan Jambon et de Théo Francken au gouvernement de Charles Michel

Laurette Onkelinx, cheffe de l'opposition socialiste, n'admet pas la présence de Jan Jambon et de Théo Francken au gouvernement de Charles Michel

Qui sont ces deux personnages ?

 

Jan Jambon est le numéro 2 de la NV-A qui est le premier parti de Flandre et même de Belgique avec 33 sièges à la Chambre des représentants. Universitaire né en 1960 à Genk, ville du Limbourg belge au Nord-est de la Belgique, il a dirigé un club de réflexion indépendantiste flamande, In de Warande, qui est un cercle fondé par le VEV (Vlaamse Economische Verbond) qui est une association patronale similaire au Medef français. Le VEV est devenu le VOKA en janvier 2004 et représente quelque 17.000 entreprises qui totalisent 66 % du PIB flamand. C’est dire sa puissance.

Jan Jambon, en plus d'être proche du grand patronat, a des sympathies dans les cercles nazis flamands. Ici, il prononce un discours au Sint Maartensfonds, l'amicale des anciens SS flamands.

Jan Jambon, en plus d'être proche du grand patronat, a des sympathies dans les cercles nazis flamands. Ici, il prononce un discours au Sint Maartensfonds, l'amicale des anciens SS flamands.

Jambon prit aussi la direction du Vlaams Volksbeweging (mouvement populaire flamand) qui est une association nationaliste flamande et indépendantiste qui n’a pas hésité à user de la violence lors de manifestations anti-francophones à la frontière linguistique et dans la périphérie bruxelloise. En 2006, Jambon quitte le VVB pour rentrer dans le parti nationaliste et indépendantiste NV-A dirigé par un jeune militant, Bart De Wever. Il devint député en 2007 et vient d’être nommé Vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur dans le gouvernement fédéral belge.

 

Jan Jambon fut violemment critiqué dans tous les milieux démocratiques pour sa participation en 2001 au cinquantième anniversaire du Sint-Maartensfonds où il prononça un discours. Cette association est l’amicale des anciens SS de la légion « Vlandern » qui combattit au Front de l’Est contre l’URSS. Il réitéra récemment sa sympathie à l’égard de la collaboration avec les nazis dans une interview au journal catholique « La Libre Belgique » où il déclara que les collaborateurs avaient leurs raisons d’agir ainsi à l’époque.

Théo Francken à côté de Jan Jambon subissant la tempête à la Chambre. Nul doute qu'ils vont ne pas en tenir compte...

Théo Francken à côté de Jan Jambon subissant la tempête à la Chambre. Nul doute qu'ils vont ne pas en tenir compte...

 

Théo Francken est né en 1978 à Lubbeek dans la province de Brabant flamand. Il fit des études de pédagogie à l’Université de Louvain flamand. Il milita très jeune à la NV-A. Il fut chef de cabinet adjoint du ministre NV-A Geert Bourgeois dans le gouvernement flamand de 2009 à 2010 et devint député de l’arrondissement de Louvain en 2010. Il est nommé Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration et à la Simplification administrative.

 

Francken fait incontestablement partie de la branche la plus extrémiste du nationalisme flamand. Il n’a pas hésité à envoyer depuis des mois des mails racistes et homophobes, par exemple, en considérant que l’immigration marocaine et turque de constituait pas une « plus-value ». Il parle de « sales cons marocains », etc. D’autre part, au lendemain de sa prestation de serment, Francken a participé à la cérémonie du 90ème anniversaire de l’ancien du Front de l’Est, ancien sénateur Volksunie (parti nationaliste flamand qui a précédé la NV-A) et surtout fondateur de la milice néo-nazie VMO – Vlaamse Militanten Orde (ordre militant flamand) – qui a causé dans les années 1960 à 1980 des violences dans les villages des Fourons à la frontière linguistique, qui s’est livrée à des agressions racistes et qui a finalement été interdite par le gouvernement et ses leaders ont été sévèrement condamnés et emprisonnés.

 

Le nationalisme flamand a une puissance branche fasciste qui est au gouvernement.

 

Quand on lit le parcours de ces deux personnages, ce n’est pas être atteint du syndrome de Godwin d’affirmer qu’ils sont à tout le moins des sympathisants fascistes, nostalgiques du IIIe Reich. Comment ont-ils pu accéder ainsi aux plus hauts niveaux du pouvoir politique belge ?

 

Cela tient à la nature du mouvement nationaliste flamand qui remonte aux débuts de l’histoire de la Belgique indépendante. La bourgeoisie belge qui a obtenu la séparation avec les Pays Bas en 1831 était francophone. La population flamande essentiellement composée de paysans et de membres du prolétariat naissant était sous la coupe de cette bourgeoisie et du clergé catholique.

 

Les quelques intellectuels pratiquant la langue flamande fondèrent le mouvement flamand qui revendiquait l’introduction de la langue flamande dans l’administration, dans la Justice et dans l’enseignement en Flandre. Peu à peu, ils parvinrent à faire progresser la langue flamande dans le pays, surtout en Flandre.

 

Aussi, de culturel, le mouvement se politisa. Il se situait essentiellement dans la mouvance de l’église catholique, mais des écrivains socialistes comme Auguste Vermeylen se joignirent au mouvement flamand. Le mouvement flamand devint territorial. Leur principale revendication à la fin du XIXe siècle fut la flamandisation de l’Université de Gand afin de former une élite en Flandre.

 

C’est ainsi que naquit le nationalisme flamand. Il se divisa en deux branches : l’une souhaitant accroître l’influence politique flamande dans le cadre belge, l’autre prônant la séparation et l’indépendance de la Flandre.

 

Le nationalisme flamand vers le fascisme

 

Quand éclata la Première guerre mondiale, la Belgique fut envahie à l’exception de l’extrême-ouest de la Flandre orientale, le front de l’Yser. La partie radicale – appelée les « activistes » – du mouvement nationaliste flamand se rallia à la « flamenpolitiek » des Allemands qui accordaient l’autonomie à la Flandre et à la Wallonie, divisant ainsi la Belgique en deux. Sur le front est né aussi le mouvement frontiste qui voulait donner plus de poids aux combattants flamands de l’armée belge. À la fin de la guerre, les patriotes belges, surtout les francophones, éprouvèrent suite à cela un fort ressentiment contre les Flamands en général, ce qui était non seulement injuste et qui ne fit qu’accroître les tensions dans l’entre-deux guerres.

 

Le mouvement flamand était donc divisé en deux ailes, le très puissant parti catholique avec les « standen », c’est-à-dire les associations sociales, culturelles et professionnelles chrétiennes comme le syndicat chrétien et le « Boerenbond », fédération des paysans flamands qui contrôlait la production agricole en Flandre.

 

Un puissant parti nationaliste flamand ouvertement fasciste fut fondé en 1933 par Staf De Clercq surnommé le « Hitler flamand », le VNV (Vlaamse Nationale Verbond ou Ligue nationale flamande). Ce parti obtint 16 sièges à la Chambre aux élections de 1936, tandis que le mouvement rexiste de Degrelle en obtint 21. Le fascisme fit une entrée fracassante dans la politique belge, ce qui mena à un gouvernement d’union nationale des trois partis traditionnels (catholiques, libéraux, socialistes).

 

Staf De Clercq à un rassemblement du VNV en 1934

Staf De Clercq à un rassemblement du VNV en 1934

Si le rexisme en Wallonie fut un feu de paille suite aux rodomontades de Degrelle qui n’hésita pas à se rallier ouvertement à Hitler avant la guerre, le VNV garda une grande influence et obtint 17 % des voix aux élections de 1940, juste avant l’offensive allemande. Le nationalisme flamand avait désormais une puissance composante fasciste.

 

La collaboration en Flandre confirma le poids des nationalistes fascistes du VNV et la légion SS « Vlandern » donna le contingent étranger le plus important à la Waffen SS. Il ne faut cependant pas passer sous silence le poids de la Résistance en pays flamand qui fut plus importante qu’en Wallonie.

 

L’affaire royale sonne le début de la division de la Belgique.

 

Après la libération, la répression amena de nombreux nationalistes collaborateurs devant les tribunaux. Le mouvement flamand qui avait été démonétisé suite à son attitude pendant l’occupation, se reconstitua assez rapidement. Sa première revendication était l’amnistie des condamnés pour faits de collaboration. En effet, les nationalistes avaient réussi à faire penser que la répression fut bien plus sévère en Flandre qu’en Wallonie et que les condamnations des nationalistes étaient injustes puisqu’ils ont pensé que l’Allemagne nazie accorderait l’indépendance à la Flandre.

Léopold III signa son abdication en juillet 1950 en faveur de son fils Baudouin qui avait vingt ans.

Léopold III signa son abdication en juillet 1950 en faveur de son fils Baudouin qui avait vingt ans.

La question royale donna un élan supplémentaire aux nationalistes. Le roi Léopold III avait eu une attitude plus qu’ambiguë pendant l’occupation et l’opinion de gauche et la majorité des Wallons considéraient qu’il devait abdiquer, tandis qu’en Flandre, l’Eglise et les nationalistes s’opposaient à l’abdication. Le gouvernement catholique minoritaire à l’époque commit l’erreur d’organiser en 1950 une consultation populaire qui montra qu’une majorité des Wallons étaient contre le roi, contre une forte majorité de Flamands qui en étaient partisans. Résultat : la consultation donna une majorité favorable à Léopold III dans l’ensemble du pays. Une guerre civile faillit éclater. Des émeutes eurent lieu dans la région de Liège où deux ouvriers ont été tués par les gendarmes. La gauche socialiste et communiste menaça d’organiser une marche sur Bruxelles pour contraindre Léopold III à abdiquer.

 

Le roi finit par abdiquer en faveur de son fils Baudouin. Les choses se calmèrent, mais le pays était désormais divisé, bien qu’officiellement on ne voulût pas l’admettre et que le mouvement ouvrier souhaitait maintenir une unité de lutte entre Flamands et Wallons.

 

Les tribulations des nationalistes flamands

 

Le nationalisme flamand se renforça après la crise royale. En décembre 1954, fut fondée la Volksunie (Union du peuple), parti nationaliste flamand qui regroupe des chrétiens flamingants et des anciens du VNV. Très vite, ce parti perça : il obtint 5 députés et 2 sénateurs en 1961 et 21 députés et 19 sénateurs en 1974. Une aile modérée de la Volksunie (VU) fit opter non pour le séparatisme, mais pour le fédéralisme. Elle fut aux affaires de 1977 à 1981. Et par après, de 1988 à 1991. Cette attitude modérée ne plut guère à tout le monde.

 

En 1977, une scission de l’extrême-droite de la VU vit naître le Vlaams Volkspartij de l’ancien collaborateur Lode Claes qui s’unit l’année suivante au Vlaams nationale Partij de Karel Dillen ancien fondateur du groupe ultranationaliste et ouvertement fasciste Were Di. Les deux partis fusionnent et forment le parti nationaliste néo-nazi le Vlaams Blok (Blok flamand). Dillen en sera le premier député dans l’arrondissement d’Anvers aux élections de 1978.

 

Karel Dillen, le fondateur du Vlaams Blok,  avec Le Pen

Karel Dillen, le fondateur du Vlaams Blok, avec Le Pen

Quant à la Volksunie, elle connut une nouvelle division qui entraîna sa dissolution en 2001 : l’aile droite dirigée par Geert Bourgeois fonda la NV-A (Nieuwe Vlaamse Alliantie – nouvelle alliance flamande) et une aile gauche Spirit qui fut absorbée par après par le Parti socialiste flamand. En 2004, la NV-A se présente en cartel avec les chrétiens flamands dirigés à l’époque par Yves Leterme et qui remporta les élections régionales et entra en force au gouvernement flamand.

Le dirigeant chrétien Yves Leterme est indirectement responsable du succès de la NV-A.

Le dirigeant chrétien Yves Leterme est indirectement responsable du succès de la NV-A.

 

Le leader de la NV-A était un jeune politicien encore inconnu, Bart De Wever né à Anvers en décembre 1970. Dès son enfance, il baigna dans le nationalisme flamand. À l’Université de Louvain où il fit des études d’histoire, il fut inscrit à la fédération des étudiants libéraux flamands, ce qui explique sans doute son adhésion aux thèses ultralibérales. De Wever s’engagea en politique et fut élu en 1996 conseiller communal de la ville de Berchem près d’Anvers. En 2001, il fut co-fondateur de la NV-A avec Geert Bourgeois.

 

L’irrésistible ascension de la NV-A

 

Aux élections de juin 2007, Bart De Wever est élu député de l’arrondissement d’Anvers. Le cartel CD&V – NV-A devient la plus importante fraction politique de la Chambre des représentants. Au terme d’une série de péripéties, Leterme arrive à former un gouvernement en 2008 avec cinq partis dont les Socialistes. Bart De Wever décide de rejoindre l’opposition et le cartel éclate.

 

Bart De Wever sut se rendre populaire et fait preuve d'un très grand sens stratégique.

Bart De Wever sut se rendre populaire et fait preuve d'un très grand sens stratégique.

Depuis, la NV-A ne cesse d’accroître sa popularité aussi bien aux élections régionales qu’aux législatives fédérales. Après le scrutin du 13 juin 2010, la NV-A obtient 17 sièges à la Chambre et devient le premier parti non seulement de Flandre, mais du pays. Du côté francophone, c’est le PS qui devint la première formation. C’est le début de la crise de 541 jours.

 

De Wever manœuvre avec brio et refuse d’entrer dans le gouvernement présidé par le dirigeant socialiste francophone Elio Di Rupo en le poussant à rompre les négociations. Et son parcours politique engrange victoires sur victoires. Ainsi, il conquit la mairie d’Anvers suite aux élections communales de 2012 qui était tenue depuis des décennies par les Socialistes flamands.

 

Bart De Wever et l’extrême-droite

 

Il y eut un incident significatif. Au cours des négociations, Di Rupo ouvrit une porte vers l’amnistie des anciens collaborateurs flamands. Face à la levée de boucliers du côté francophone mais aussi dans bien des milieux flamands, cette idée fut vite abandonnée.

 

D’autre part, on apprit que Bart De Wever avait fréquenté le leader d’extrême-droite français, Jean-Marie Le Pen en 1996. D’après le site RésistanceS du 8 août 2007 : « La photo de Jean-Marie Le Pen avec Bart De Wever date de 1996. Elle a été prise après une conférence organisée à Anvers par le Vlaams-nationale Debatclub, un cercle de réflexion idéologique favorable notamment à la fin du « cordon sanitaire » isolant l'extrême droite sur l'échiquier politique. Lié directement au Vlaams Blok / Belang (VB), ce club préconise l'unité de tous les courants de la droite dans une seule force politique et organise dans ce but des conférences-débats »

 

Bart De Wever et Jean-Marie Le Pen à Anvers en 1996. Une photographie qui dérange le leader de la NV-A.

Bart De Wever et Jean-Marie Le Pen à Anvers en 1996. Une photographie qui dérange le leader de la NV-A.

Or, il apparaît que ce « Debatclub » est fort proche du Vlaams Blok devenu depuis le Vlaams Belang. Il est donc difficile d’admettre que Bart De Wever était là pour « s’informer »… En plus, on sait aujourd’hui que le n° 2 de la NV-A, Jan Jambon, a lui aussi assisté à une conférence de Le Pen à Anvers. Décidément, le chef du FN semble apprécier la métropole belge !

 

Alors, d’extrême-droite ou non ? Il est difficile de considérer que le chef nationaliste flamand soit un « démocrate » même s’il ne cesse de répéter dans les médias qu’il est un chaud partisan de la démocratie.

 

Un autre élément inquiétant apparut après les élections du 25 mai 2014. Il y eut un transfert massif de voix de la formation néo-nazie Vlaams Belang vers la NV-A, ce qui explique en grande partie son succès.

 

Aussi, les attitudes de Jambon et de Francken ne sont guère surprenantes. Ces deux personnages se trouvent très bien dans la direction de la NV-A et la duplicité de Bart De Wever qui se donne un vernis démocratique ne fait que confirmer la « tendance » de ce parti.

 

Pour Paul Magnette, alors président ff du PS : la NV-A n'est pas un parti d'extrême-droite.

Pour Paul Magnette, alors président ff du PS : la NV-A n'est pas un parti d'extrême-droite.

Le plus surprenant est l’attitude de ses adversaires. Ainsi, Paul Magnette, le président ad interim du PS lors du gouvernement Di Rupo évoqua le NV-A dans un livre entretien sur la question nationale qu’il commit en 2013 : « Le nationalisme est en fait une enveloppe vide qu'on peut remplir de différentes façons". "Il faut dès lors faire la différence entre un nationalisme xénophobe dont le Vlaams Belang est un exemple et avec lequel nous refusons de parler et un nationalisme qui n'est ni raciste ni anti-européen comme celui de la N-VA avec lequel le PS veut parler", a-t-il noté. "Nous voulons associer la N-VA à une démocratie de compromis car le rêve de tout parti nationaliste est de rester à l'extérieur. Nous voulons les obliger à exercer le pouvoir car il y a une grande différence entre rédiger un programme de parti dans lequel on affirme vouloir supprimer le Sénat et diminuer le nombre de membres dans les cabinets pour faire des économies et faire un budget. On découvre alors que ces idées ne rapportent pas tant que cela »

 

Eh bien ! Ils exercent le pouvoir et cela commence bien !

 

L’extrême-droite au pouvoir en Belgique !

 

Mû par une volonté issue des milieux financiers et patronaux, les libéraux tant flamands de l’Open VLD et francophones du MR exprimèrent leur ferme volonté de rompre avec les Socialistes et de provoquer les classiques réformes néolibérales qui sont dans l’air du temps : démantèlement de la Sécurité sociale, privatisation des services publics et dérégulation.

 

Pour ce faire, il était impossible de former une tripartite au niveau fédéral (libéraux, socialistes et chrétiens). La NV-A était indispensable s’imposant comme premier parti en Flandre.

 

On voit le résultat : le gouvernement du libéral francophone Charles Michel est composé de trois partis flamands – le CD&V chrétien, l’Open VLD libéral et la NV-A nationaliste et principale formation) et d’un parti francophone, les libéraux du MR.

 

Et il y a de quoi être inquiet. la NV-A dispose des postes clés : l’Intérieur avec Jan Jambon, les Finances, la Fonction publique, la Défense, la Politique scientifique et l’Asile et les Migrations avec Théo Francken.

 

On verra très vite les restrictions aux libertés – Jan Jambon souhaite que l’armée intervienne dans les missions de maintien de l’ordre – et Théo Francken envisage de multiplier les centres fermés pour les familles d’étrangers en séjour illégal. On se prépare à des lendemains qui chantent !

 

La collusion extrême-droite, patronat

 

Le patronat approuve le programme du gouvernement Michel. Il souhaite même qu’il aille plus loin dans les mesures antisociales. Nous en parlerons. Quoi de plus normal ?

 

Il y a cependant un élément très inquiétant : comme cela a été évoqué au sujet de Jan Jambon, il y a une collusion évidente entre le patronat flamand de la VOKA qui est la branche principale de la FEB – Fédération des entreprises de Belgique, l’équivalent du Medef – et les éléments les plus extrémistes de la NV-A comme Jan Jambon, Vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur, qui dispose ainsi de toutes les informations sur les travaux du gouvernement et est le maître du maintien de l’ordre, et aussi Théo Francken qui n’hésitera pas à mener une politique restrictive et répressive à l’égard des immigrés et des réfugiés qui seront ainsi à la merci de la pire exploitation.

 

Et on en a déjà un élément : l’attitude de la direction de la chaîne de grandes surfaces Delhaize est symptomatique. En plus d’une restructuration qui entraînera 2.500 pertes d’emplois et la fermeture d’une vingtaine de magasins, les patrons veulent effectuer une retenue de 90 Euros mensuels sur les salaires de tous les travailleurs et revoir à la baisse les augmentations barémiques à l’ancienneté. Ces mesures non concertées sont illégales. Il est évident que la venue au pouvoir de la droite ultralibérale n’y est pas étrangère : elle ne fera preuve d’aucun zèle pour défendre la légalité sociale et, si les choses tournent au conflit ouvert, on peut faire confiance à M. Jambon pour envoyer ses pandores.

 

Les travailleurs de Delhaize en grève ce 18 octobre suite à la volonté patronale de raboter les salaires et de saboter la concertation. On verra si la "Suédoise" mènera la répression contre les travailleurs.

Les travailleurs de Delhaize en grève ce 18 octobre suite à la volonté patronale de raboter les salaires et de saboter la concertation. On verra si la "Suédoise" mènera la répression contre les travailleurs.

 

Le danger est donc majeur. La riposte devra être ferme, rapide et stratégique. Les vociférations et le tintamarre ne servent à rien.

 

La lutte contre l’extrême-droite et pour le rétablissement de la démocratie et surtout des droits à la dignité doit être sans merci mais dictée par l’intelligence d’une stratégie à élaborer dans l’unité de celles et de ceux pour qui les principes de liberté et d’égalité sont inaliénables.

 

 

Pierre Verhas

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Published by pierre verhas
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