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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 14:52

Lamentable !

 

Ce denier week-end, des individus n’ont rien trouvé de mieux que mutiler le buste représentant Salvador Allende inauguré il y a à peine un mois (le 26 juin) (voir « Uranopole », « Devoir d’histoire », le 30 juin 2014). Ses « lunettes » ont été arrachées…

 

« Œuvre » de fachos ou de vandales ? On ne saura sans doute jamais, bien que les auteurs aient été filmés par une caméra de surveillance.

 

La très intelligente opération "lunettes" de fachos ou de vandales en ribotte...

La très intelligente opération "lunettes" de fachos ou de vandales en ribotte...

 

Que dire ? Rager ou pleurer ? Cela ne sert à rien. En attendant, il va falloir réparer cette statue et la déplacer vers un lieu sûr pour en assurer la pérennité.

 

En attendant, la « mémoire » qu’on nous sert à toutes les sauces médiatiques est une fois de plus flétrie. Mais tout sera fait pour remettre les choses en place.

 

 

Le ping-pong gazaoui

 

 

Aujourd’hui plus d’un millier de morts – la plupart des civils dont des enfants – du côté Palestinien, une cinquantaine – la plupart des militaires – du côté israélien. C’est cette « disproportion » qui choque le plus les médias.

 

Le méchant Hamas contre le (moins) méchant gouvernement israélien. « Arrêtez les bombardements » dit-on aux Israéliens, « Arrêtez les roquettes » répondent les mêmes Israéliens… C’est le ping-pong. On n’en sort pas ! Le comble est que Netanyahou annonce lui-même, ce matin, que l’offensive israélienne sera longue.

 

Les bombes tombent sur Gaza, indifféremment sur les "terroristes" et sur les civils. Et c'est loin d'être fini !

Les bombes tombent sur Gaza, indifféremment sur les "terroristes" et sur les civils. Et c'est loin d'être fini !

 

La réalité – nous en parlerons dans un prochain article – est qu’Israël ne veut en aucun cas d’un Etat palestinien à ses côtés. Et le récent accord entre le Fatah de Mahmoud Abbas et le Hamas est évidemment insupportable pour Israël. Cela pourrait signifier une force politique suffisante pour proclamer un Etat qui pourrait être reconnu par une grande partie des Etats membres des Nations Unies. Inacceptable pour l’Etat hébreu…

 

Alors, il fallait trouver un prétexte. L’enlèvement suivi de meurtre de trois adolescents israéliens a été le motif qui a déclenché la guerre que nous connaissons. Ce crime ne pouvait qu’être le fait du Hamas ! Or, il semble qu’il s’agisse d’un crime crapuleux qui n’implique en rien cette formation. Mais, l’engrenage était mis en route. Bombardements suivis en représailles de tirs de roquettes – ou l’inverse – incursion des chars de Tsahal dans la bande de Gaza, destructions, victimes civiles, etc.

 

Sur le plan international, Obama connaît avec cette affaire son pire échec diplomatique, malgré les efforts de son secrétaire d’Etat, John Kerry, pour tenter d’obtenir un cessez-le-feu digne de ce nom. C’est très simple : la négociation n’est plus à l’ordre du jour.

 

Quant à l’Europe, elle montre encore sa faiblesse. Hollande s’est complètement démonétisé en prenant ouvertement le parti d’Israël. Les autres Etats européens se taisent dans toutes les langues.

 

La gauche radicale soutient les Palestiniens, donc le Hamas. Il y a là une ambigüité : comment – au nom de la lutte pour le peuple Palestinien – soutenir une formation ouvertement violente, même contre son peuple, et islamiste, donc tout à fait antidémocratique ? La gauche « modérée » est plutôt dans le camp israélien. Ambigüité là aussi ! Le gouvernement Netanyahou est de droite dure, composé en outre d’ultrareligieux et de fascistes notoires.

 

C’est Abbas qu’il faut soutenir ainsi que le mouvement de la paix qui est en train de renaître en Israël. Mais, pour ce faire, il faut avoir le courage d’analyser objectivement la situation sur le terrain.

 

 

« Kamikaze », « Suédoise », « Kaki » ou fascisme patronal ?

 

 

Le préaccord de gouvernement en Belgique après les élections du 25 mai voit une coalition des nationalistes flamands de la NV-A, avec les libéraux flamands de l’Open VLD – très néolibéraux – et les chrétiens flamands de l’aile droite du parti chrétien flamand, le CD&V – cela du côté flamand – et du côté francophone les libéraux du MR (mouvement réformateur) qui représentent le seul parti francophone au sein de cet éventuel gouvernement.

 

Le patronat belge se réjouit de cet accord et ne manque pas de le faire savoir !

 

Les résultats des élections du 25 mai sont clairs : les Socialistes ont perdu – peu, sans doute – mais ils ont perdu. Le grand gagnant est la NV-A (Niewe Vlaamse Alliantie – nouvelle alliance flamande) qui compte en son sein des néo-nazis et qui prône une politique de droite dure, laissant soi-disant les revendications nationalistes sur le côté.

 

Guy Verhofstadt, grand ami de Daniel Cohn Bendit, qui s’est déshonoré en voulant faire adhérer la NV-A – qui a refusé – au groupe libéral du Parlement européen, est le « sage » de l’Open VLD qui est une formation ultralibérale fort proche des multinationales. Le commissaire européen Karel De Gucht qui négocie le Traité transatlantique, appartient à l’Open-VLD.

 

L’aile droite du CD&V domine avec son leader incontestablement charismatique, Kris Peeters, cette formation. Il reste l’inconnue de l’aile gauche qui reste malgré tout influente, mais qui a été affaiblie par le scandale de la banque Amro.

 

Les libéraux francophones s’inscrivent aussi dans une ligne de droite dure aussi bien sur le plan économique que sur les questions des libertés. Leur leader, le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, n’a cessé de faire des ronds de jambes lors de la coalition précédente avec les Socialistes, au chef de la NV-A, Bart De Wever. Ils auraient voulu entraîner les chrétiens francophones du CDH, mais ils ont refusé.

 

Cette photo ancienne dérange Bart De Wever qui n'hésitait pas à s'afficher avec Jean-Marie Le Pen lorsqu'il était un jeune leader nationaliste flamand.

Cette photo ancienne dérange Bart De Wever qui n'hésitait pas à s'afficher avec Jean-Marie Le Pen lorsqu'il était un jeune leader nationaliste flamand.

 

Ainsi, le MR se trouve seul face à la droite flamande pour négocier le programme gouvernemental. Déjà, des bruits persistants circulent annonçant de sérieuses mesures antisociales.

 

Deux leçons à tirer :

 

- Pour la première fois, la Belgique sera dirigée par un gouvernement dont la formation centrale est un parti nationaliste et proche du fascisme. Et cela ne gêne pas le patronat qui n’a aucun état d’âme à s’allier avec des gens de la sorte ;

 

- La stratégie du Parti socialiste est lamentable. Son leader Elio Di Rupo, Premier ministre sortant, a ouvertement lâché l’échelon fédéral belge pour diriger les régions wallonnes et bruxelloises et la Fédération Wallonie-Bruxelles. « Mieux vaut être le chef de son village que second à Rome ! »

 

S’il n’y avait comme enjeu, le sort des travailleurs, des allocataires sociaux et des laissés pour compte de ce pays, cela serait risible…

 

 

Pierre Verhas

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 10:22

Le lanceur d’alerte américain poursuit sa campagne. Il vient de lancer via le Guardian du 17 juillet un avertissement sur un service de stockage de fichiers sur le « cloud ».

 

Le « cloud » désormais accessible à tout un chacun est un mécanisme de stockage de fichiers. En transférant un fichier sur le « cloud », il est enregistré dans des centres informatiques d’énorme capacité mais inconnus de l’utilisateur.

 

Désormais, les logiciels style « suite office » comprennent une fonction « cloud » afin de pouvoir y accéder.

 

Snowden dénonce le système de gestion du « cloud » qui est entre autres effectué par une société « Dropbox » dont une administrateur n’est autre que Condoleezza Rice, l’ancienne secrétaire d’Etat de Georges W Bush et qui sous-traite pour la NSA. Connue pour son peu de souci de la protection de la vie privée et des libertés fondamentales, Rice avait supervisé un programme intitulé StellarWind, qui consiste à intercepter les e-mails des résidents américains et qui a été mis au point quelques temps après le 11 septembre 2001.

 

Dès lors, on ne peut qu’observer que tout échange informatique, tout stockage de données en dehors de « son » disque dur représentent un danger. Alors, si vous voulez utiliser le « cloud », vous êtes averti !

 

La société ultralibérale qui prône l’individu fait tout pour l’encadrer, le surveiller et ainsi l’empêcher d’avoir son autonomie.

 

Et dire qu’il y a des gens qui votent pour cela !

 

Pierre Verhas

 

Condoleezza Rice, l'ancienne secrétaire d'Etat de George W Bush n'a toujours pas pris sa retraite !

Condoleezza Rice, l'ancienne secrétaire d'Etat de George W Bush n'a toujours pas pris sa retraite !

 

Dropbox : Edward Snowden en déconseille l’utilisation

 

Sécurité : Dans une interview donnée au Guardian, l’analyste Edward Snowden a fortement déconseillé l’utilisation du service Dropbox. L’ancien employé de la NSA émet de sérieux doutes quant à la politique de confidentialité du service de stockage américain.

Par Louis Adam | Vendredi 18 Juillet 2014

 

 

Pour Edward Snowden, le service proposé par Dropbox n’est pas en mesure de garantir la protection des données utilisateurs. Dans une interview donnée au Guardian, l'homme par qui le scandale de la NSA a été révélé a fortement déconseillé aux utilisateurs soucieux de leurs données personnelles d’utiliser ce service, faisant remarquer que Dropbox avait récemment nommé Condoleezza Rice à son conseil d’administration.

 

 

L’ancienne secrétaire des États Unis est, selon l’ancien sous-traitant de la NSA, la femme politique américaine la moins soucieuse des libertés civiles et de la vie privée. Il note ainsi que Condoleezza Rice avait supervisé la mise en place du programme Stellar Wind, un projet d’interception massive des emails de résidents américain ayant débuté peu de temps après les attentats du 11 septembre 2001.

 

 

Outre cette nomination, Snowden soutient que la grande majorité des sociétés proposant des services Cloud ne peut être digne de confiance : selon lui, ces entreprises devraient mettre en place des garanties pour leurs utilisateurs, en se coupant l'accès aux données mises en ligne sur le service par leur client. Le but : offrir un service capable de résister aux injonctions du gouvernement, afin de garantir la protection des données de l'utilisateur dans tous les cas de figure.

 

 

La paranoïa, une qualité inestimable

 

 

Dans les colonnes de Business Insider, le service se défend de telles accusations et assure que le respect de la vie privée de ses utilisateurs fait partie de ses priorités. Dropbox rappelle que son service n’a pas été impliqué par les révélations de l’ancien analyste de la NSA et que la société s’est engagée contre les programmes d’écoutes à grande échelle organisés par les gouvernements.

 

Alors qui croire ? L’analyste ex-espion de la NSA isolé en Russie ou la société américaine qui clame sa bonne foi ? Difficile de trancher, mais on doit reconnaitre que les précédentes révélations de Snowden se sont malheureusement vérifiées, ce qui pousse naturellement à lui accorder un certain crédit. Le lanceur d’alerte recommande l’utilisation d’un autre service proposant une solution sensiblement similaire à celle de Dropbox : SpiderOak, qui selon lui respecte mieux la vie privée de ses utilisateurs.

 

Rien n’arrête Dropbox

 

Pas sûr néanmoins que le cri d’alarme de Snowden cause beaucoup de tort à Dropbox. La société américaine continue sa progression et annonce aujourd’hui une mise à jour de son système de synchronisation des données. Dropbox permet aux utilisateurs de mettre en ligne des données sur leurs serveurs, puis de les télécharger directement ou de synchroniser l’ensemble d’un répertoire mis en ligne avec un répertoire en local. Le nouveau système en cours de déploiement permet de synchroniser plus rapidement les données entre différents terminaux, et ce même avant la fin de l’upload.

 

Outre cette mise à jour technique, Dropbox a également annoncé deux partenariats : l’un avec Rackspace et l’autre avec Deutsche Telekom. En multipliant les partenariats, Dropbox cherche à imposer son application parmi les outils préinstallés lors de l’achat d’un nouveau smartphone ou de l’utilisation d’un nouveau logiciel. Un enjeu majeur pour cet acteur, qui doit faire face à l’arrivée d’un grand nombre de concurrents sur un marché où il a su s’imposer très tôt.

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17 juillet 2014 4 17 /07 /juillet /2014 23:46

« La vraie mesure d’un individu ne tient pas tellement aux convictions qu’il met en avant, mais à ce qu’il est prêt à faire pour les défendre. » déclara Edward Snowden à Hong Kong où il s’était réfugié, au journaliste Glenn Greenwald qu’il avait contacté pour lui révéler la plus énorme affaire d’espionnage qui n’ait jamais existé.

Edward Snowden, ancien agent secret US, révéla au monde via le journaliste Glenn Greenwald les méthodes d'espionnage mondial de la NSA.

Edward Snowden, ancien agent secret US, révéla au monde via le journaliste Glenn Greenwald les méthodes d'espionnage mondial de la NSA.

 

Glenn Greenwald est un journaliste « hors normes ».Etatsunien, il est né le 6 mars 1967. Il a d’abord travaillé comme avocat spécialisé en droit constitutionnel et droit civil avant de devenir contributeur (chroniqueur et blogueur) pour Salon.com, où il s'est concentré sur des sujets politiques et juridiques. Il a également travaillé pour plusieurs journaux et magazines d'actualité politique, comme le New York Times, le Los Angeles Times, The American Conservative, The National Interest, et In These Times. Observons que Greenwald travaillait aussi bien pour des journaux conservateurs que « libéraux » dans le sens américain du terme.

C'est grâce au courage de Glenn Greenwald que le Guardian publia les révélations d'Edward Snowden.

C'est grâce au courage de Glenn Greenwald que le Guardian publia les révélations d'Edward Snowden.

 

Il raconte dans le passionnant ouvrage intitulé « No Place to Hide » traduit en français « Nulle part où se cacher » (éd. Jean-Claude Lattès, Paris, 2014, ISBN 978-2-7096-4615-4) les péripéties du reportage par ailleurs involontaire au départ qui a changé son destin. La deuxième partie est consacrée au système de collectes de données de la NSA et aux informations que Snowden a données.

 

Première page de couverture de la traduction française de l'ouvrage de Glenn Greenwald

Première page de couverture de la traduction française de l'ouvrage de Glenn Greenwald

 

En dépit des superlatifs dont l’auteur use pour qualifier les révélations de Snowden, l’intérêt de cet ouvrage est non seulement la description du système de fonctionnement de surveillance électronique de la NSA, mais aussi celle du traitement de l’information par la presse de grande diffusion.

 

« Branche militaire du Pentagone, la NSA est la plus grande agence de renseignement au monde. Elle mène la majorité de son travail de surveillance dans le cadre de l’alliance Five Eyes. »

 

L’alliance Five Eyes est une catégorie de classification d’informations qui ne peuvent être communiquées qu’aux cinq pays du monde anglo-saxon : Grande Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande et, bien sûr, Etats-Unis.

 

Le constat de Greenwald après les révélations qu’Edward Snowden lui a faites, est terrifiant. Ce système de surveillance est sans doute la machine de renseignements la plus redoutable mise au point par l’homme.

 

Tout collecter.

 

Tout d’abord, il en montre l’objectif : la surveillance globale. Il faut « tout collecter »

 

« L'agence avait à sa tête le général quatre étoiles Keith B. Alexander, qui en dirigeait les opérations depuis neuf ans. Durant son mandat, il en avait élargi le périmètre et renforcé l'influence avec une remarquable agressivité.(…) La devise personnelle d'Alexander – « tout collecter » – traduit parfaitement l'objectif central de la NSA. Il commença par mettre cette philosophie en pratique en 2005 en Irak, où il organisa la collecte des signaux de renseignement (…).

 

Le général Keith B Alexander, le patron de la NSA de 2005 à 2014 qui mit au point le système PRISM.

Le général Keith B Alexander, le patron de la NSA de 2005 à 2014 qui mit au point le système PRISM.

 

Loin d'être un trait d'esprit superficiel, le mot d'ordre du « tout collecter »définit les aspirations de la NSA, et c'est un objectif que l'agence est de plus en plus près d'atteindre. La quantité d'appels téléphoniques, d'e-mails, de chats en ligne, d'activités sur le Net et de métadonnées téléphoniques qu'elle collecte en une journée est vertigineuse. En fait, fréquemment, comme le note un document de 2012, la NSA « collecte bien plus de contenu qu'il n'en faut généralement aux analystes ». A la mi-2012, l'agence traitait plus de 20 milliards de communications (tant téléphoniques que sur Internet) par jour, provenant de toute la planète (…).

 

Et c’est bien entendu le 11 septembre qui servit de prétexte à développer ce système de surveillance à une telle échelle.

 

L'ère de l'après 11-Septembre vit une énorme explosion des ressources consacrées à la surveillance (…). Alors que l'échelle et l'ambition de l'industrie de la surveillance n'ont cessé de grandir, il en est allé de même du profil de l'adversaire présumé. Dressant la liste des diverses menaces auxquelles les Etats-Unis sont censés être confrontés, la NSA – dans un document intitulé « Agence nationale de sécurité : présentation des grandes lignes » – inclut quelques termes prévisibles – « hackers », « éléments criminels » et « terroristes ». Toutefois, cette liste est bien plus large, puisqu'elle inclut parmi ces menaces une liste de technologies, et notamment Internet en tant que tel (…).

 

Le drame du 11 septembre 2001 servit de prétexte à de considérables abus qui portèrent atteinte aux libertés et à la vie privée non seulement des citoyens américains, mais aussi des citoyens dans le monde entier.

Le drame du 11 septembre 2001 servit de prétexte à de considérables abus qui portèrent atteinte aux libertés et à la vie privée non seulement des citoyens américains, mais aussi des citoyens dans le monde entier.

 

Ainsi, toute initiative individuelle devient potentiellement criminelle et doit donc faire l’objet de surveillance. C’est la présomption de culpabilité !

 

En fin de compte, au-delà des manipulations diplomatiques et des avantages économiques et industriels, un système d'espionnage omniprésent permet aux Etats-Unis de maintenir leur emprise sur le monde. Quand les Etats-Unis sont en mesure de savoir ce que chacun fait, dit, pense et projette de faire – leurs citoyens, leurs populations étrangères, leurs grandes entreprises internationales et les chefs d'autres gouvernements –, leur pouvoir en est maximisé. »

 

La vie privée, cela ne sert qu’aux gens qui ont quelque chose à cacher, disent les zélateurs de la surveillance. Quand la présidente de la Commission du renseignement au Sénat, Dianne Feinstein, affirmait avec insistance que la collecte de métadonnées par la NSA ne constitue pas une surveillance – parce qu'elle n'inclut le contenu d'aucune communication –, des contradicteurs protestèrent et exigèrent qu'elle traduise ces paroles en actes : la sénatrice voudrait-elle bien publier tous les mois la liste des gens auxquels elle avait envoyé des e-mails ou auxquels elle avait téléphoné, avec la durée de la conversation et leur localisation physique au moment de l'appel ? Il était inconcevable qu'elle accède à cette demande : les rendre publiques constituerait une véritable atteinte à sa vie privée. Et pourtant, c’est ce que « récolte » la NSA qu’elle défend avec tant d’ardeur.

 

L’emprise sur le monde

 

« Prises dans leur intégralité les archives de Snowden conduisaient à une réalité fort simple : le gouvernement américain s’était bâti un système qui s’était fixé pour tout objectif, à l’échelle planétaire, de toute vie privée électronique. » Or, on sait que tous les moyens de communication actuels sont électroniques !

 

Greenwald démontre : « Le Web constitue l'épicentre de notre monde, l'endroit où l'on fait tout, ou presque. C'est là qu'on se crée des amis, là qu'on choisit ses livres et ses films, où s'organise le militantisme politique, où se créent et se stockent les données les plus privées. C'est là que nous développons et exprimons le fond de notre personnalité et notre conscience individuelle.

 

Transformer ce réseau en un système de surveillance de masse comporte des implications sans équivalent dans tous les programmes de surveillance étatique mis en œuvre à d'autres époques. Jusqu'à présent, les systèmes d'espionnage étaient nécessairement plus limités et il était plus facile d'y échapper. Permettre à cette surveillance de s'enraciner dans Internet reviendrait à soumettre pratiquement toutes les formes de relations humaines, toutes les formes de projet, jusqu'à la pensée proprement dite, à l'examen détaillé de l'Etat.

 

C'est ce qui rend les révélations de Snowden si sidérantes et d'une importance si capitale. En osant révéler les capacités de surveillance stupéfiantes de la NSA et ses ambitions encore plus atterrantes, il a clairement démontré que nous nous trouvons à un moment historique.

 

C’est sans doute la première fois dans l’histoire qu’une nation tient à elle seule un dispositif à même d’avoir non seulement une emprise sur le monde, mais aussi sur tous les individus peuplant la Terre. Jamais un tel pouvoir n’a été concentré entre si peu de mains.

 

En outre, Greenwald a posé la question suivante à Snowden. Dès sa prise de fonctions, Barack Obama promit de s'écarter des abus en matière de sécurité nationale que justifiait la guerre contre le terrorisme, pourquoi n’a-t-il pas agi à ce moment-là ? L’ancien agent de la NSA lui répondit :

 

« Mais, ensuite, il est devenu clair (…) qu'Obama ne se contentait pas de perpétuer ces abus, mais que dans bien des cas il en élargissait le champ. Je me suis alors rendu compte que je ne devais pas attendre qu'un dirigeant règle ces questions. Exercer le pouvoir, cela consiste à agir le premier et à servir de modèle aux autres, pas à attendre qu'ils agissent à votre place. »

Barack Obama a choisi de soutenir les services secrets.

Barack Obama a choisi de soutenir les services secrets.

On peut poser le problème autrement : Obama avait-il le pouvoir de changer les choses en la matière ? Non et sans doute s’en aperçut-il dès qu’il se retrouva à la Maison Blanche. Et, sans doute, l’usure du pouvoir aidant, il se montra particulièrement sévère à l’égard des « lanceurs d’alertes » qu’il avait prétendu admirer pendant sa première campagne électorale.

 

Où on retrouve l’Etat profond.

 

En effet, ce que Greenwald ne dit pas : qui sont les personnes ou les groupes de personnes qui exploitent cette immense banque de données ? Et pour quoi faire ? Et là, il faut une fois de plus se rapporter aux deux ouvrages de Peter Dale Scott qui ont été évoqués ici à plusieurs reprises sur Uranopole : La route vers le désordre mondial et La machine de guerre américaine.

 

L'ancien diplomate et universitaire canadien Peter Dale Scott a démonté le système de l'Etat profond.

L'ancien diplomate et universitaire canadien Peter Dale Scott a démonté le système de l'Etat profond.

 

Scott distingue l’Etat légal et l’Etat profond. L’Etat légal est constitué du gouvernement, du Sénat, du Congrès, de la Cour suprême et de tous les organes juridictionnels instaurés aux Etats-Unis. L’Etat profond, ce sont les services secrets qui prennent de plus en plus d’importance et qui sont en cheville avec les grandes sociétés multinationales, mais aussi qui couvrent de gigantesques opérations illégales dans le domaine du trafic de stupéfiants qui ont pour objet d’assurer le financement de coûteuses opérations destinées à assurer leur pouvoir.

 

L’Etat profond a ainsi monté les opérations d’intox qui ont mené à l’implication des USA dans la guerre au Vietnam en simulant une fausse attaque de bateaux de guerre américains dans le golfe du Tonkin. Un autre exemple : le mensonge des « armes de destruction massive » en Irak est aussi un acte de l’Etat profond qui a échoué, car il fallait le rendre public pour justifier l’offensive étatsunienne en Irak. L’Etat profond et l’Etat légal ne se mélangent pas ! Il n’empêche que la guerre a été déclenchée avec les conséquences que l’on connaît.

 

Peter Dale Scott développe le concept de « Parapolitique » comme grille d'analyse des opérations clandestines, du trafic de drogue international, des assassinats de certaines personnalités politiques (comme Kennedy ou Orlando Letelier) ainsi que des événements ayant précipité ou facilité les interventions militaires des États-Unis. Il définit la Parapolitique comme « un système ou une pratique de la politique où la transparence est consciemment atténuée. Plus généralement, elle désigne les activités politiques clandestines, la conduite des affaires publiques non pas par le débat rationnel et la prise de décision responsable mais par les diversions, les collusions et le mensonge. »

 

L'utilisation politique d'agences ou de para-structures insuffisamment contrôlées, comme les agences de renseignements est systématique. La doctrine Nixon représentait une application de la Parapolitique à une échelle jamais observée jusqu'alors. Scott a ensuite fait évoluer la Parapolitique vers ce qu'il appelle la « Politique profonde » (Deep politics), qu'il définit comme « l’ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement critiquées ou passées sous silence dans le discours public plus qu’elles ne sont reconnues. »

 

Si on analyse l’organisation, le travail, le comportement de la NSA, on se trouve en effet dans un cas de « politique profonde ». Si Snowden n’avait pas révélé la réalité du travail de renseignements de la NSA, il se serait poursuivi comme il a été conçu : dans la clandestinité.

 

Le journalisme obséquieux

 

L’espionnage et le journalisme – pourtant tous deux destinés à collecter et à diffuser des informations – ne font pas bon ménage !

 

En effet, Greenwald rencontra bien des difficultés à faire publier les révélations de Snowden par le Guardian, pourtant considéré comme un organe de presse les plus indépendants du monde anglo-saxon, montrant ainsi combien la liberté de la presse tant chantée par la propagande officielle est dérisoire. Quel organe de presse choisir pour que ces révélations soient diffusées dans le monde entier ? Les grands journaux américains comme le New-York Times ou le Washington Post ?

 

Le siège du Washington Post jusqu'en 2013

Le siège du Washington Post jusqu'en 2013

 

Il n’en était pas question ! Snowden savait que le New-York Times et le Washington Post avaient différé la diffusion d’informations inquiétantes à la demande du gouvernement US.

 

Pour Greenwald, le Washington Post est le « » la machine médiatique qui gravite autour des cercles du pouvoir. » Il révèle une chose ahurissante : « Le Washington Post respecte scrupuleusement les règles protectrices non écrites régissant la manière dont les médias de l’establishment rendent compte de secrets gouvernementaux. Selon ces règles, qui permettent au pouvoir exécutif de contrôler les révélations et d’en minimiser ou même d’en neutraliser l’impact, la hiérarchie des rédactions commencera par soumettre ce qu’elle compte publier à l’aval des responsables situés au plus haut niveau de l’Etat. » Il est loin le temps du Watergate !

 

Les dirigeants des services secrets déterminent les informations qu’ils estiment pouvoir porter atteinte à la sécurité nationale. Greenwald donne l’exemple du Washington Post – encore lui ! – qui révéla l’existence des « sites noirs », ces prisons de la CIA situées dans plusieurs pays où elle fait torturer les prisonniers qualifiés de « terroristes ». Mais le nom de ces pays n’est pas divulgué, ce qui revient à perpétuer cette abomination en toute impunité.

 

D’ailleurs, Greenwald observe que tous ces médias de l’establishment manifestent un grand respect à l’égard du gouvernement et sont très nuancés dans leurs critiques. C’est ce qu’il appelle « le journalisme obséquieux ».

 

En outre, il affirme que les fuites alimentent les grands organes de presse étatsuniens comme le Washington Post sont savamment orchestrées par les services du gouvernement US. Les informations classifiées ne sont diffusées par les journalistes que dans la mesure où elles ne gênent pas le gouvernement. Ce sont ses agents qui les apportent complaisamment aux journalistes des quotidiens de l’establishment pour qu’ils les diffusent comme étant des « scoops », tentant ainsi de préserver leur aura d’organes de presse « indépendants » ou dits de « référence ».

 

Les réticences du Guardian

 

Glenn Greenwald avec sa consœur Laura Poitras qui avaient rencontré Edward Snowden ensemble, décidèrent de publier ses révélations et ses documents au journal britannique réputé pour son indépendance, le Guardian, pour lequel, d’ailleurs, ils travaillaient.

 

Mais il y eut tout de suite un blocage. Les rédacteurs en chef du Guardian avaient préalablement consulté des avocats qui leur ont signalé que la publication de documents classifiés pouvait constituer une infraction à l’Espionnage Act de 1917 ! Il y avait, selon ces juristes, risque de poursuites pénales, non seulement à l’égard de Snowden, mais aussi à l’encontre des journalistes responsables de la publication !

 

Ce fut alors un chassé-croisé entre Hong Kong, New York et Londres. Les responsables du Guardian tergiversaient. Greenwald a envisagé de faire publier ses articles entre autres par The Nation, le journal new yorkais de gauche. Il a monté un site web où il aurait mis en ligne lesdits articles. Snowden approuvait, tout en faisant remarquer que c’était risqué.

 

Furieux, Greenwald déclara carrément à ses chefs : « Le gouvernement ne devrait jamais être le partenaire éditorial des journaux et collaborer au choix de ce qui doit être publié. » En passant, il fustige aussi l’attitude de ses confrères américains qui se montrent parfois plus patriotes que le gouvernement étatsunien !

 

Le quatrième pouvoir

 

« Quand Wikileaks avait entamé ses publications de documents classifiés relatifs à la guerre en Irak ou en Afghanistan, et en particulier les télégrammes diplomatiques, ce sont les journalistes américains qui avaient lancé des appels à des poursuites envers les acteurs de ces fuites, un comportement en soi stupéfiant. C’était le quatrième pouvoir, censé se consacrer à traduire la transparence dans les actions des puissants, qui non seulement dénonçait mais tentait de transformer en délit l’une des tentatives de transparence les plus importantes jamais lancée depuis des années. » On sait ce qu’il en est advenu !

 

Pour finir, le Guardian a publié les articles de Greenwald et de son côté, le Washington Post a diffusé des informations sur le fameux programme PRISM de la NSA.

 

Observons que la plupart des recensions du livre de Greenwald ne font pas état de ces difficultés.

 

Il n'y a donc pas de réel quatrième pouvoir, ses principaux piliers étant soumis au premier des pouvoirs. En outre - Greenwald n'en parle pas - les grands groupes financiers sont désormais propriétaires des plus grands organes de presse.

 

Il reste cependant Internet et la blogosphère. Chaque blog représente un samizdat dans la toile mondiale et nulle NSA ne pourra empêcher leur développement. En dépit de nombreuses tentatives de placer Internet sous contrôle, il reste le moyen de communications libres par excellence. Et c’est sans doute de là que viendra l’espoir. Rappelons-nous le rôle majeur des réseaux sociaux dans la révolution tunisienne.

 

Mais, ne rêvons pas. Aucune loi, aucune disposition normative nationale ou supranationale ne pourront mettre à mal cet état de surveillance. Depuis Internet qui permet d’échanger et de communiquer instantanément dans le monde entier, la vie privée n’existe plus.

 

Discréditer l’ennemi.

 

Assange, Manning et Snowden sont décrits comme des personnes déséquilibrées. En ce qui concerne ce dernier, Greenwald est convaincu que c’est inexact. Au contraire, Edward Snowden fait preuve d’un calme et d’une lucidité hors du commun. Jamais il ne s’exalte. Il reste toujours froid et déterminé. Ce qui fait écrire à Greenwald : « Attribuer la dissidence à des troubles de la personnalité n’est pas une invention américaine. »

 

Mais elle est bien utilisée par les sbires de l’Etat profond.

 

L’auteur ajoute : « En d’autres termes : il y a en somme deux choix : l’obéissance à l’autorité instituée ou la dissidence radicale. La première ne constitue un choix sain et valide que si la seconde est à la fois entachée de folie et d’illégitimité. »

 

Il faut sauver le lanceur d’alerte Snowden !

 

Le lanceur d’alerte a couru d’énormes risques. Il a fini par se réfugier à Moscou où Poutine lui a accordé un asile provisoire. Mais sa situation est loin d’être réglée. Plusieurs pays lui accordent l’asile politique, dont l’Equateur, mais y parviendra-t-il ? On se souvient du rocambolesque détournement à Vienne de l’avion, en provenance de Moscou, du Président bolivien, Evo Morales, qui était soupçonné par les Français de transporter Edward Snowden. Hollande a montré là qu’il est un chef d’Etat « obséquieux » à l’égard de « l’allié » US.

 

Sir Tim Berners Lee veut que l'on protège Edward Snowden.

Sir Tim Berners Lee veut que l'on protège Edward Snowden.

 

Snowden a bénéficié d’un soutien moral de poids, celui de Sir Tim Berners Lee, l’inventeur du Web (avec le Belge Robert Caillau). Il a déclaré en octobre de l’année dernière, à l’occasion du congrès « Abu Dhabi Media Summit » : « Clairement, nous avons tous besoin de protéger notre vie privée quand nous sommes sur le net, même s’il faut aussi équilibrer ce besoin avec celui de notre protection en tant que citoyen. Mais les services secrets américains sont allés bien trop loin, en oubliant que les citoyens ont aussi des droits. Il faudrait que, sauf circonstances absolument exceptionnelles, les utilisateurs d’internet aient le droit de communiquer, sans qu’un organisme puisse intercepter leurs communications. »

 

Il ajouta concernant Snowden et les lanceurs d’alertes : « Quand nous avons affaire à un lanceur d’alerte, qui a d’abord tenté de changer les choses de l’intérieur et qui pense agir dans l’intérêt de tous les humains, qui agit de façon responsable, qui fait attention dans les documents qu’il communique à la presse, qui tente de faire le moins de mal possible et de respecter un équilibre, alors je crois qu’il faut lui fournir une protection parce que nous ne pouvons faire aucune confiance aveugle à aucun système établi. Nous devons protéger les lanceurs d’alerte. »

 

Sa situation est cependant précaire. A Moscou, son permis de séjour expire fin août. Une pétition a circulé en France pour qu’elle accorde l’asile à Snowden Elle est intitulée : «François Hollande, accordez l'asile politique à Edward Snowden», la pétition a reçu le soutien de plus de 165.000 signataires, parmi lesquels figurent Daniel Cohn Bendit, Pierre Bergé, Luc Ferry, Jack Lang, Bernard Kouchner, Edgar Morin, Alain Touraine ou encore Michel Rocard. «Les révélations d'Edward Snowden ont montré que les collectes massives d'informations par la NSA, concernant des citoyens du monde entier, dépassaient le cadre de la lutte nécessaire contre le terrorisme ou contre les autres risques géopolitiques», écrivent les initiateurs.

 

Pour Christian Paul, un des députés socialistes « frondeur », le combat de Snowden soulève « la façon dont on doit encadrer et contrôler l'activité de surveillance des États sur les réseaux numériques ». Selon lui, le groupe peut « mobiliser quelques dizaines de parlementaires ». La socialiste Laurence Dumont, l'une des vice-présidentes de l'Assemblée nationale, compte interpeller l'exécutif sur le sujet lors de prochaines questions au gouvernement.

 

Mais, elle a peu de chances d’aboutir, Manuel Valls a déjà déclaré qu’il n’approuverait pas l’éventuelle demande d’asile du lanceur d’alerte. Le contraire eût été étonnant.

 

En attendant, si on veut être concret. Il faut trouver tous les moyens pour sauver le lanceur d’alerte Snowden. Une mobilisation est urgente et indispensable.

 

Pierre Verhas

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 21:00

Notre ami Bernard Gensane vient de publier sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/) une citation d’Albert Camus (1913 – 1960) né en Algérie d’une famille de « pieds noirs » pauvres. C’est parce qu’il fut remarqué par un de ses instituteurs, un certain Louis Germain, un de ces hussards de la République qui alphabétisaient les enfants issus des classes sociales les plus défavorisées. Avec d’autres élèves de l’école, « Monsieur Germain » donna deux heures de leçons supplémentaires afin de leur permettre d’avancer et de préparer le lycée. Ce fut pour le jeune Albert Camus une ouverture sur le monde. « Monsieur Germain » lui indiqua le chemin pour sortir de la pauvreté.

Albert Camus (1913 - 1960) connaissait la réalité sociale mieux que tout autre, parce qu'il était issu du peuple.

Albert Camus (1913 - 1960) connaissait la réalité sociale mieux que tout autre, parce qu'il était issu du peuple.

 

Ainsi, contrairement à d’autres intellectuels « radicaux » qui étaient en réalité des grands bourgeois ayant mal assimilé Marx et qui ne juraient que par le « prolétariat » dont ils ne connaissaient en rien la réalité quotidienne, Albert Camus, lui, savait.

 

Dans « Le premier homme », livre posthume paru en 1994, sans doute écrit en 1960 juste avant sa mort, consistant en des réflexions sur son enfance pauvre, Camus, tout en décrivant la condition de son milieu social, se livre à une analyse étonnamment contemporaine remarquée par Bernard Gensane :

 

« Les vacances aussi ramenaient Jacques à sa famille, du moins dans les premières années. Personne chez eux n'avait de congés, les hommes travaillaient sans répit, tout au long de l'année. Seul l'accident de travail, quand ils étaient employés par des entreprises qui les avaient assurés contre ce genre de risques, leur donnait du loisir, et leurs vacances passaient par l'hôpital et le médecin. L'oncle Ernest par exemple, à un moment où il se sentait épuisé, s'était, comme il disait, « mis à l'assurance », en s'enlevant volontairement à la varlope un épais copeau de viande sur la paume de la main. Quant aux femmes, et Catherine Cormery [mère de Camus] elles travaillaient sans trêve, pour la bonne raison que le repos signifiait pour eux tous des repas plus légers. Le chômage, qui n'était assuré par rien, était le mal le plus redouté. Cela expliquait que ces ouvriers, chez Pierre comme chez Jacques, qui toujours dans la vie quotidienne étaient les plus tolérants des hommes, fussent toujours xénophobes dans les questions de travail, accusant successivement les Italiens, les Juifs, les Arabes et finalement la terre entière de leur voler leur travail – attitude déconcertante certainement pour les intellectuels qui font la théorie du prolétariat, et pourtant fort humaine et bien excusable. Ce n'était pas la domination du monde ou les privilèges d'argent et de loisirs que ces nationalistes inattendus disputaient aux autres nationalités, mais le privilège de la servitude. Le travail dans ce quartier n'était pas une vertu, mais une nécessité qui, pour faire vivre, conduisait à la mort. » (Le Premier homme, Folio, pp. 278-279)

 

Les distillateurs de haine

 

Cette analyse nous ramène au phénomène du vote extrême-droite des classes populaires. Les intellectuels, journalistes, politiciens médiatiques attribuent la « xénophobie » de ces gens à leur manque de culture, à leur analyse « sommaire », à leurs préjugés « indécrottables ». Bref ! Ces grands bourgeois qui ont eu le privilège de « faire » les grandes écoles, ne peuvent s’empêcher de montrer leur vraie nature : leur profond mépris de toutes celles et tous ceux qui ne sont pas de « leur » monde et, particulièrement, du peuple.

 

Les plus puissants d’entre eux – les gens de la haute finance et les patrons des multinationales – sont pourtant les premiers responsables de cette montée de xénophobie.

 

Qu’ont-ils fait sinon délocaliser les entreprises au nom de la sacro-sainte rentabilité ? Qu’est devenue la sidérurgie, grande pourvoyeuse de main d’œuvre, bradée d’abord à des Etats incapables de la prendre en main et ensuite à un financier indien en cheville avec la banque la plus puissante au monde ? Qu’est devenue l’industrie textile transformée en ateliers aux esclaves aussi bien dans nos villes que dans des pays en proie à la pire pauvreté employant des milliers d’esclaves à qui on donne à peine de quoi se nourrir pour qu’ils continuent leur labeur encore plus d’heures jusqu’à épuisement ?

 

Les esclaves du Rana Plaza tuées, blessées, mutilées au profit des "marques" derrière lesquelles se cachent les multinationales du textile

Les esclaves du Rana Plaza tuées, blessées, mutilées au profit des "marques" derrière lesquelles se cachent les multinationales du textile

 

Et le cynisme ! Un de ces ateliers s’effondre en plein Dacca et tue et mutile des centaines d’esclaves, surtout des femmes et des enfants ! La réponse d’une de ces multinationales du textile et de la grande distribution : « Nous allons moderniser l’électricité pour améliorer leurs conditions de travail ». Ainsi, les esclaves pourront travailler encore plus au plus grand profit de ces consortiums.

 

Alors ! En délocalisant et ainsi en jetant des centaines de milliers de travailleurs à la rue, comment ne pas comprendre leur haine de ces autres travailleurs – esclaves du bout du monde qu’ils estiment avoir volé leur pain et leur dignité ? C’est cela que Camus appelle « le privilège de la servitude ».

 

Quelle aubaine dès lors pour les distillateurs de haine ces cohortes de chômeurs aigris et au bord du désespoir à qui ils désignent un si aisé bouc émissaire ! Les médias s’en donnent à cœur joie en diffusant leur venin. L’indignation feinte des intellectuels « radicaux » convertis au néolibéralisme ne dupe d’ailleurs plus personne. Marine Le Pen « fait » 25 %, en dehors des habituels cris d’orfraie, on attend toujours un réel mouvement de masse antifasciste. En Belgique, les nationalistes flamands qui n’ont rien à envier à leurs voisins dits « populistes » (1) pourraient entrer en force au gouvernement et démolir la Sécu et l’Etat social avec l’appui non dissimulé des organisations patronales.

 

Créer un « prolétariat » précarisé et atomisé.

 

Et ce n’est pas fini. Souvenez-vous, avant la crise financière de 2008, on conseillait aux chômeurs : investissez et devenez entrepreneurs ! Fondez votre PME ! C’est le seul moyen d’en sortir. Et plusieurs sont tombés dans le piège et se sont retrouvés en faillite et endettés, accroissant ainsi l’armée des précarisés et des sans-abris. Car, c’était un piège : tout est fait pour tuer l’artisanat et le commerce local dit de « proximité » au profit des grandes surfaces dites « maxi » à la périphérie des villes et des « proxy » franchisés dans les quartiers (2) pour vendre des produits à des prix prétendument attractifs à la qualité médiocre.

 

Ainsi dépouillés et dispersés, les innombrables « prolétaires » - dans le sens donné par George Orwell dans 1984 – sont atomisés. Certains osent prétendre même qu’ils sont devenus des individus libres, alors que précarisés, esseulés, ils sont en réalité écrasés par la machine de destruction sociale. Ils sont à sa merci, manipulables, malléables, voire corvéables sous peine de perdre la misérable obole que leur laisse le chômage ou le revenu pudiquement appelé « d’intégration » (RMI en France). De précarisés, eux-mêmes sont devenus esclaves d’un système dont il est quasi impossible de s’affranchir.

 

La seule réponse serait de fonder au sein de cette masse des réseaux de solidarité. Qui dit solidarité, dit rapport de forces. C’est la mission future des gens de progrès. C’est un véritable mouvement de libération au-delà des frontières et des cultures qui doit naître et se développer. Pourquoi ? Pour que le premier homme soit le dernier esclave. Comment ? En redonnant à toutes et à tous l’initiative de la solidarité. Ce ne pourra qu’être l’œuvre de toute une génération, mais notre raison d’être est à ce prix.

 

Pierre Verhas

 

(1) Le terme « populiste » est un de ces pièges sémantique dont raffole la pensée unique. On assimile le populisme au fascisme et ledit populisme émane de peuple. Ne s’agit-il pas en fin de compte considérer le peuple comme une entité nuisible, comme l’ennemi de la société libérale à abattre? Le peuple ne peut qu’être « fasciste ».

 

(2) Nous avons évoqué récemment le conflit social chez Delhaize (http://uranopole.over-blog.com/2014/06/delhaize-la-faute-aux-travailleurs.html ) dont la direction veut fermer plusieurs grandes surfaces au profit de superettes de « proximité » avec un personnel précarisé et destinées à éliminer les commerces locaux.

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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 16:27

Nous sommes à l’époque de la « mémoire ». On évoque à tout moment le devoir de mémoire pour tous les malheurs qui ont frappé l’humanité depuis un ou deux siècles.

 

Cette année 2014 voit un nombre considérable de commémorations : le centenaire de la Première guerre mondiale, les soixante-dix ans du débarquement Allié en Normandie, la Libération de Paris, celle de Bruxelles, sans doute, au mois de décembre, l’offensive Von Runstedt, etc. Plus proche : le vingt-cinquième anniversaire de la chute du mur de Berlin en novembre. Et plus loin : la bataille de Waterloo !

 

Nous n’échappons pas non plus, en tant que militants de gauche, à cette pléthore de commémorations. C’est ainsi qu’à Bruxelles, afin de célébrer le quarantième anniversaire du pronunciamiento militaire du 11 septembre 1973 qui renversa dans le sang la démocratie au Chili et qui vit le suicide du Président Salvador Allende, s’est constitué début 2013 un Comité Allende 40 présidé par Sergio Rojas Fernandez, militant syndicaliste et ancien prisonnier de la junte, Monique Discalcius, journaliste, Pierre Verhas, militant socialiste, Pierre Galand, président à l’époque du Centre d’action laïque, ancien sénateur socialiste, président du Tribunal Russell pour la Palestine et responsable d’ONG, Josy Dubié, ancien sénateur écolo, ancien journaliste international qui fut le dernier à interviewer le Président Allende et d’autres militants belges et chiliens.

Monique Discalcius, coordinatrice du Comité Allende 40 et Sergio Rojas Fernandez, Président du Comité Allende 40 révisant une dernière fois le programme de la cérémonie. A l'arrière plan, Mariette Leurquin et Daniel Fuld..

Monique Discalcius, coordinatrice du Comité Allende 40 et Sergio Rojas Fernandez, Président du Comité Allende 40 révisant une dernière fois le programme de la cérémonie. A l'arrière plan, Mariette Leurquin et Daniel Fuld..

Le Comité Allende 40 organisa tout au long de l’année 2013 plusieurs manifestations en mémoire de Salvador Allende et de l’Unité populaire. Il décida de terminer sa campagne en offrant à l’Université Libre de Bruxelles un buste de Salvador Allende posé au pied de la Salle Allende qui sert aujourd’hui de salle d’expositions à l’Université. Sergio Rojas Fernandez syndicaliste emprisonné par la junte de 1973 à 1975 et expulsé du Chili vers la Belgique rappela les motifs profonds de cette action.

 

L’objectif n’en est pas la nostalgie, mais de faire prendre conscience à tous qu’aujourd’hui de tels événements peuvent se reproduire, surtout lorsque le capitalisme se montre de plus en plus agressif.

Sergio Rojas Fernandez montrant l'affiche du Comité Allende 40 réalisée par le graphiste chilien Claudio Maldonado Diaz

Sergio Rojas Fernandez montrant l'affiche du Comité Allende 40 réalisée par le graphiste chilien Claudio Maldonado Diaz

L’autre 11 septembre

 

Le 11 septembre 1973 est aussi appelé « l’autre 11 septembre ». En effet, dans la mémoire collective, cette date évoque avant tout les attentats de New York et de Washington survenus en 2001. Le renversement de la démocratie au Chili est – sans doute volontairement – passé sous silence. Ce n’est pas un hasard ! Substituer une mémoire à une autre est aussi un moyen d’effacer le passé.

 

Aussi, au devoir de mémoire, ne devons-nous pas substituer le devoir d’histoire ? La mémoire est souvent sélective, partielle, sinon partiale.

 

Un exemple : dans l’euphorie des commémorations du débarquement de Normandie, on a fait penser que la victoire contre le IIIe Reich fut avant tout l’œuvre des Alliés anglo-américains qui pénétrèrent le continent européen le 6 juin 1944. Or, sans ôter aucun mérite aux combattants anglais et américains, l’écrasement d’Hitler est à l’évidence le fait de la gigantesque offensive de l’Armée Rouge dans les plaines de Russie en cette même année 1944.

 

Et le 11 septembre ? Pourquoi considérer que le 11 septembre 2001 est une date plus importante que le 11 septembre 1973 ? Le nombre de victimes ? Il y eut environ trois mille cinq-cents morts à New York et à Washington. Au Chili, la répression des sbires de Pinochet a provoqué quasi le même nombre de morts, souvent au terme d’atroces tortures. Les conséquences politiques ? La fin de la démocratie au Chili ne fut-elle une régression aussi importante pour l’ensemble du continent Sud-Américain que, pour le monde, la guerre « contre le terrorisme » et les violations des droits de l’homme ainsi que les graves restrictions des libertés aux USA, en Europe et au Proche Orient prétextées par les attaques du World Trade Center et du Pentagone ?

 

Le 11 septembre 2001 servit de prétexte à l’invasion de l’Afghanistan au nom de la « guerre contre le terrorisme » et à celle de l’Irak après le mensonge des « armes de destruction massive ». Le coup d’Etat au Chili préparé et soutenu par les services secrets américains avait pour objectif d’éradiquer toute avancée sociale et démocratique en Amérique du Sud et d’imposer le néolibéralisme au plus grand profit des multinationales. Aussi, les médias sont-ils restés bien plus « discrets » sur ce 11 septembre là.

Des 11 septembre plus égaux que d'autres ?

Des 11 septembre plus égaux que d'autres ?

C’est précisément ce que la cérémonie du 26 juin 2014 organisée par le Comité Allende 40, coordonnée par Monique Discalcius, avec l’Université Libre de Bruxelles a permis de montrer. En dépit des attaques permanentes des puissances économiques, financières et militaires contre la liberté et la justice sociale, il existe toujours une Résistance. Le Recteur Didier Viviers l’a rappelé dans son discours : « Dès le 2 octobre 1973, moins d’un mois après le putsch tragique qui vit aussi le suicide du président chilien encerclé par les putschistes au palais présidentiel de la Moneda, l’Université Libre de Bruxelles décernait le titre de Docteur Honoris Causa à titre posthume à cet Homme d’Etat qui incarnait les valeurs de liberté, de solidarité et de justice sociale qui sont celles de l’ULB ».

Le Recteur de l'ULB, Didier Viviers, a rappelé que les principes fondamentaux de libre examen prônés par l'Université ne pouvaient qu'aboutir à une solidarité concrète avec le peuple chilien.

Le Recteur de l'ULB, Didier Viviers, a rappelé que les principes fondamentaux de libre examen prônés par l'Université ne pouvaient qu'aboutir à une solidarité concrète avec le peuple chilien.

L’Université de Bruxelles fut à la pointe du combat contre les putschistes et de la solidarité avec les militants chiliens. C’est ainsi qu’elle apporta une aide concrète aux étudiants et professeurs chiliens qui ont dû s’exiler ou qui ont été relâchés et expulsés par le « nouveau » régime. Pierre Galand mit son ONG au service des exilés (1), mais aussi en organisant un soutien concret à la Résistance. C’est ainsi que du matériel électronique fut fourni aux syndicalistes au Chili afin de leur permettre de communiquer sans être écoutés par la DINA (la « Gestapo » de Pinochet). Des artistes belges de toutes les disciplines se rendirent ensemble au Chili et effectuèrent leurs prestations dans les rues de Santiago du Chili – les uns chantaient, d’autres lisaient des poèmes, des peintres peignirent, des dessinateurs dessinèrent – sans que les sbires du régime ne puissent réagir.

 

Le putsch de Pinochet a provoqué une telle émotion en Belgique que l’ensemble de la gauche belge s’est mobilisée, allant du parti communiste au parti socialiste, ainsi que les organisations syndicales, les étudiants et toutes les associations de solidarité.

Pierre Galand qui fut en Belgique un des principaux organisateurs de la Résistance chilienne montre le disque vinyl "33 tours" qui fut gravé en l'honneur de l'Unité populaire chilienne et de ses militants. Il remit ce disque à Madame Isabel Allende.

Pierre Galand qui fut en Belgique un des principaux organisateurs de la Résistance chilienne montre le disque vinyl "33 tours" qui fut gravé en l'honneur de l'Unité populaire chilienne et de ses militants. Il remit ce disque à Madame Isabel Allende.

J’ai pu recueillir via Ralph Coeckelberghs, le témoignage de Jacques Bourgaux, avocat et militant de gauche bruxellois défenseur de plusieurs militants chiliens qui n’était malheureusement pas présent à cette cérémonie.

 

« J’ai été 5 fois en missions au Chili à un moment (surtout au début, ce qui n’était pas évident), créé le Comité National Chili avec Ralph Coeckelberghs et Pierre Galand, ainsi que le Comité du Juriste pour le Chili. J’ai témoigné à l’AG de l’OIT à Genève pour les questions d’atteintes aux droits syndicaux durant la dictature chilienne après une mission mandatée par l’Association Nationale des Juristes Démocrates, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, l’ancienne Confédération Mondiale du Travail & la Confédération Internationale des Syndicats Libres et j’ai participé à plusieurs colloques internationaux d’appui pour la lutte contre la junte chilienne (notamment à Rome, Berlin en RDA, à Paris et Alger).

 

Nous avons aussi animés l’ancienne asbl Services Etudiants Universitaires Latinos-Américains (SEUL) pour sa transformation en Maison de l’Amérique Latine, dont j’ai assuré la présidence pendant quasi 10 ans. Et, plus discrètement, pour le Chili avec ma chère épouse Loretta Cappellini, nous avons apporté à deux reprises pas mal d’argent pour les premières initiatives tolérées par le régime de défenses des prisonniers et des droits de l’homme (devenu ensuite l’Association Chilienne pour les Droits de l’Homme, via des réseaux d’avocats amis, toujours un peu exposés à la répression).

 

Enfin, nous avons ensemble et avec beaucoup d’autres dû intervenir moult fois pour éviter des divisions extérieures intra-chiliennes entre les 2 PS (Altamirano et Almeida), MAPU-OC, MAPU, etc… »

Jacques Bourgaux, son épouse Loretta Cappellini et Josy Dubié

Jacques Bourgaux, son épouse Loretta Cappellini et Josy Dubié

Josy Dubié qui fut le dernier journaliste à rencontrer Salvador Allende a bien mis en évidence le rôle des Etats-Unis dans le renversement du gouvernement de l’Unité populaire au Chili. C’était nécessaire en un temps où la mémoire devient de plus en plus sélective.

Josy Dubié remettant au lauréat francophone, Monsieur Martin Lamand, le prix du Comité Allende 40.in

Josy Dubié remettant au lauréat francophone, Monsieur Martin Lamand, le prix du Comité Allende 40.in

Dubié intervenait comme co-président du jury Allende 40 du concours de rédaction d’un texte sur la vision qu’ont les jeunes de l’évolution de la société chilienne depuis le renversement d’Allende jusqu’à aujourd’hui. On observe que les deux lauréats auteurs des textes retenus – Martinl Lamand, un universitaire francophone et Paola Verhaert, une universitaire néerlandophone – insistaient sur le lien entre l’actualité – notamment la contestation étudiante au Chili – et la tragédie d’il y a quarante ans. L’autre co-président du jury est le professeur Henri Eisendrath de la VUB (le pendant néerlandophone de l’ULB) qui a aussi joué un rôle important dans le mouvement de solidarité à l’égard du peuple chilien.

Henri Eisendrath remet à  Madame Paola Verhaert, lauréate néerlandophone, le prix du Comité Allende 40.

Henri Eisendrath remet à Madame Paola Verhaert, lauréate néerlandophone, le prix du Comité Allende 40.

Le discours prononcé par Isabel Allende, fille de Salvador Allende et présidente du Sénat du Chili – à ne pas confondre avec l’écrivaine Isabel Allende qui est une cousine – s’inscrivit aussi dans ce lien entre le passé et le présent. Les révoltes étudiantes contre le précédent gouvernement de droite ont défini une priorité fondamentale au nouveau gouvernement de centre-gauche issu des urnes, présidé par Michelle Bachelet : l’enseignement.

Madame Isabel Allende, fille de Salvador Allende, actuelle Présidente du Sénat du Chili a montré les grands enjeux politiques et sociaux au Chili depuis l'Unité populaire jusqu'à aujourd'hui.

Madame Isabel Allende, fille de Salvador Allende, actuelle Présidente du Sénat du Chili a montré les grands enjeux politiques et sociaux au Chili depuis l'Unité populaire jusqu'à aujourd'hui.

L’enseignement au Chili a été privatisé sous Pinochet. Pour que les pouvoirs publics puissent à nouveau le régir, il faut modifier la Constitution qui date de la dictature militaire. Dès lors, le gouvernement actuel a besoin d’une majorité spéciale pour réviser la Constitution. (2) En effet, sans avoir effacé du texte fondamental les principales mesures prises durant la dictature, il est impossible de faire une quelconque réforme. C’est la raison pour laquelle le gouvernement actuel cherche à avoir la majorité la plus large possible. Et s’il n’y parvient pas, les socialistes n’excluent pas de nouvelles élections « pour solder l’héritage Pinochet ».

Le buste de Salvador Allende inauguré par Madame Isabel Allende. De gauche à droite : l'ambassadeur du Chili, Pierre Galand, André Flahaut, Président de la Chambre des représentants de Belgique, Isabel Allende, Sergio Rojas Fernandez, le Recteur Didier Viviers, le Président de l'ULB Alain Delchambre, Josy Dubié

Le buste de Salvador Allende inauguré par Madame Isabel Allende. De gauche à droite : l'ambassadeur du Chili, Pierre Galand, André Flahaut, Président de la Chambre des représentants de Belgique, Isabel Allende, Sergio Rojas Fernandez, le Recteur Didier Viviers, le Président de l'ULB Alain Delchambre, Josy Dubié

C’est donc avec joie, fierté, émotion, mais aussi avec une détermination militante que le buste sculpté en marbre du Chili réalisé par le sculpteur chilien Oscar Planduria Viera a été inauguré. La plaque placée au pilier sur lequel repose cette œuvre contient les derniers mots de l’ultime discours prononcé par Salvador Allende et diffusé par les ondes : « Travailleurs de mon pays, je crois au Chili et en son destin. D’autres hommes dépasseront ce moment gris et amer où la trahison prétend s’imposer. Continuez et sachez que le jour où vous rouvrirez les larges avenues par où passe l’homme libre pour construire une société meilleure est plus proche que lointain. »

Devoir d'histoire

Un autre devoir d’histoire a été rappelé – à juste titre – par des militants lors des cérémonies de l’ULB : le sort du peuple mapuche qui est depuis longtemps laissé pour compte au Chili, même à l’époque d’Allende. Or, historiquement, ce sont les Mapuches qui furent les seuls à repousser la conquista espagnole au Chili au XVIe siècle. Peut-on prôner les grands principes d’égalité, de justice et de liberté, si on ne donne à ce peuple le droit à la dignité ?

Des militants ont rappelé les droits du peuple Mapuche au Chili.

Des militants ont rappelé les droits du peuple Mapuche au Chili.

Pour s’approcher davantage de ce jour « plus proche que lointain », un énorme travail reste à accomplir.

 

Pierre Verhas

 

(1) Henri Simonet, à l’époque bourgmestre d’Anderlecht, commune de la région bruxelloise et Ministre des Affaires étrangères de Belgique – bien que connu pour son atlantisme militant et sa fibre néolibérale – apporta une aide concrète et efficace aux réfugiés chiliens en leur attribuant des logements sociaux et en facilitant l’accès de leurs enfants à l’école. En cela, il prouva son attachement aux droits fondamentaux.

 

(2) Observons que c’est une stratégie de la droite ultralibérale à travers le monde : bétonner dans les textes fondamentaux leurs réformes les plus odieuses. Ainsi, par exemple, Viktor Orban, le leader fascisant de la Hongrie, a inscrit les points principaux de son programme dans la Constitution hongroise. L’Union européenne, par les traités budgétaires, empêche tout changement dans la politique d’austérité. Et le projet de Traité Transatlantique enlèvera – s’il est ratifié – définitivement aux Etats la faculté de prendre souverainement des mesures sociales et environnementales.

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 10:51

Il y a dans la vie de chacun de rares personnes qui vous laissent une marque indélébile et qui vous accompagnent tout au long du sinueux parcours de l’existence. C’est le cas, en ce qui me concerne, d’André Koeckelenbergh qui nous a quittés le 23 juin 2014 à l’âge de quatre-vingt cinq ans.

 

André Koeckelenbergh était docteur en Physique de l’Université Libre de Bruxelles, chargé de cours d’astronomie à cette même Alma mater et astronome à l’Observatoire royal de Belgique.

 

Toute sa vie, il s’est préoccupé d’ouvrir les portes d’Uranie aux jeunes générations à l’Université bien sûr, où il a formé plusieurs astronomes de grande qualité dont certains sont mondialement connus comme Frédéric Clette et Alain Jorissen. En plus, Koeckelenbergh a tenu à bout de bras les cours publics d’astronomie qui étaient organisés par la Ville de Bruxelles.

 

André Koeckelenbergh aimait transmettre ses connaissances au plus grand nombre.

André Koeckelenbergh aimait transmettre ses connaissances au plus grand nombre.

 

Ces cours qui avaient été mis sur les fonts baptismaux par Adolphe Quetelet en… 1826 sont ouverts à tout un chacun. Ils se sont perpétués jusqu’aujourd’hui en dépit des aléas de l’histoire. C’est au cours public d'astronomie que j’ai connu André Koeckelenbergh qui avait un extraordinaire sens pédagogique en parvenant à passionner de jeunes ignares et à les amener à approfondir leurs connaissances en cette matière vaste, complexe et surtout à en apprécier la beauté.

 

S’il savait transmettre la connaissance, il nous poussait à la pratique. Il a soutenu toute sa vie ceux qu’on appelle avec une certaine condescendance les « astronomes amateurs » dont certains sont devenus des observateurs de grande qualité et dont quelques-uns ont franchi le pas vers une brillante carrière scientifique.

 

Astronome, Koeckelenbergh fut engagé à l’Observatoire juste après la guerre. Il fut formé au Département de Radioastronomie et de Physique solaire par Raymond Coutrez. Très vite, son métier devint passion. Il s’occupa tout particulièrement de la table équatoriale automatique d’observation du Soleil conçue et construite par Raymond Coutrez, également professeur à l’ULB, qui était, à l’époque, un des instruments les plus performants en la matière. Cet appareil est toujours opérationnel aujourd’hui. Il suit l’activité solaire en permanence – si la météo le permet – et l’équipe qui y travaille est très active dans les grandes missions spatiales d’observation du Soleil, comme SOHO.

 

André Koeckelenbergh, jeune astronome, écoute avec grand intérêt les conseils de Raymond Coutrez

André Koeckelenbergh, jeune astronome, écoute avec grand intérêt les conseils de Raymond Coutrez

 

Outre la table équatoriale, André Koeckelenbergh parvint à faire transférer de Suisse en Belgique, le SIDC (Sunspot Index Data Center) qui centralise les observations de l’activité solaire émanant d’un réseau d’observateurs répartis dans le monde entier. Le SIDC est à l’origine de la météorologie spatiale qui est destinée à mesurer les conséquences sur la Terre des éruptions solaires et des cycles de l’activité solaire.

André Koeckelenbergh devant la mythique table équatoriale solaire à l'Observatoire royal de Belgique

André Koeckelenbergh devant la mythique table équatoriale solaire à l'Observatoire royal de Belgique

 

André Koeckelenbergh participa à plusieurs expéditions d’observations d’éclipses totales de Soleil dont la première, en 1973, au Kenya. La dernière à laquelle il a pris part, fut pour l’observation de l’éclipse du 22 juin 2001 en Zambie. Je me rappelle que nous étions surpris par son extraordinaire condition physique. Il passa la nuit précédente à montrer l’extraordinaire ciel austral et était en pleine forme le lendemain pour l’observation de l’éclipse. Il avait septante-deux ans.

 

Après sa retraite survenue en 1994, Koeckelenbergh poursuivit encore quelques années les cours publics d’astronomie à l’ULB et à l’Institut des Hautes études (1) et puis orienta ses activités vers l’extension de l’ULB à Parentville (commune de Couillet à côté de Charleroi) où il organisa jusqu’à la fin de nombreuses conférences et activités en astronomie. Il s'occupa aussi du Centre de Culture scientifique de Charleroi, ainsi que de l'ASBL Jeunesse & Sciences qu'il a toujours appuyée.

 

Ernest Glinne et André Koeckelenbergh avaient les mêmes convictions politiques et les appliquaient avec fermeté.

Ernest Glinne et André Koeckelenbergh avaient les mêmes convictions politiques et les appliquaient avec fermeté.

 

André Koeckelenbergh était un homme de conviction. Dès son plus jeune âge, il milita aux Jeunes Gardes Socialistes, puis aux Etudiants socialistes de l’ULB et au sein du Parti socialiste de Belgique. Il était un grand ami du député socialiste de gauche, Ernest Glinne (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/article-34896233.html ) qui se présenta en 1981 à la présidence du Parti et qui, bien qu’ayant plus de voix que son concurrent, fut évincé dans des circonstances qui n’ont d’ailleurs jamais été éclaircies. Glinne était trop à gauche pour certains…

 

Déçu et même révolté par l’évolution du PS vers le néolibéralisme et profondément choqué par les procès de corruption qui éclaboussèrent le Parti, Koeckelenbergh le quitta avec Ernest Glinne pour rejoindre le parti Ecolo. Cependant, il garda ancrées jusqu’à la fin de sa vie ses profondes convictions socialistes.

 

Ernest Glinne et André Koeckelenbergh, parce qu’ils étaient internationalistes, étaient aussi des Fédéralistes européens dans la mouvance d’Altiero Spinelli, tout en se méfiant de l’évolution néolibérale des institutions européennes.

 

Enfin, André Koeckelenbergh était franc-maçon. Il attachait une importance primordiale aux valeurs prônées par l’Ordre maçonnique. Imprégné du libre examen, athée, chaud partisan de la laïcité, il était aussi tolérant et se plaisait à dialoguer et à débattre avec des personnes d’autres convictions politiques, philosophiques et religieuses.

 

Si André Koeckelenbergh était homme d’action et de réflexion, s’il transmettait par vocation le savoir avec talent, il savait aussi écouter l’Autre.

 

Pierre Verhas

 

(1) L'Institut des hautes études, aujourd'hui attenant à l'Université de Bruxelles est une émanation de « l'Université nouvelle» issue du schisme de l'ULB intervenu en 1894 suite au refus du Conseil d'administration de cette Université de donner une chaire au géographe Elisée Reclus auteur du monumental ouvrage « La géographie universelle» parce qu'il était anarchiste.

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 22:13

Le dernier homme d’Europe est le titre que George Orwell s’était proposé de donner à son ultime roman qui fut intitulé « 1984 ». Le dernier homme d’Europe signifiant sans doute l’ultime être incarnant les valeurs de décence commune que d’autres appellent avec solennité et parfois avec condescendance les Lumières ou l’humanisme.

 

Surnageant seul dans un océan infesté de corruption, un magistrat d’un pays du bloc de l’Est, aujourd’hui membre de l’Union européenne, représente lui aussi ce « dernier homme d’Europe » dans le roman de Michel Claise et d’Alain-Charles Faidherbe « Les poches cousues » (1).

Un livre à lire, toutes affaires cessantes !

Un livre à lire, toutes affaires cessantes !

Michel Claise né en 1956 fit ses études de droit aux facultés Saint-Louis et à l’Université Libre de Bruxelles. Il fut d’abord avocat et en 1999, il passa à la magistrature et est aujourd’hui juge d’instruction à Bruxelles, spécialisé dans les affaires financières, de blanchiment d’argent, de corruption. Cela ne lui fait pas que des amis aussi bien parmi ses collègues que dans les mondes politiques et financiers. Michel Claise est aussi auteur de romans policiers qui ont du succès, car il a la fibre de l’écrivain.

 

Alain Charles Faidherbe est le pseudonyme d’un de ses amis. Il est un ancien magistrat d’un pays du bloc de l’Est, aujourd’hui membre de l’Union européenne, mais ne faisant pas encore partie de l’espace Schengen. Ce magistrat intègre luttait contre la corruption déjà au temps du communisme et qui s’est largement accrue après la chute du Mur et de l’URSS avec la toute puissante mafia russe. Sa fille fut tuée à ses côtés et sa famille et lui étant désormais en danger, il fut exfiltré vers la Belgique. Il reprit des études de droit à Bruxelles qu’il réussit brillamment. Il travaille comme employé au Palais de Justice et a fait la connaissance de Michel Claise.

 

Ils se lient d’amitié et considèrent que le meilleur moyen de raconter son histoire est d’en faire un roman. Ils ont raison.

Michel Claise de face et Alain-Charles Faidherbe de dos qui est, malgré le temps qui a passé, toutjours menacé par la mafia russe.

Michel Claise de face et Alain-Charles Faidherbe de dos qui est, malgré le temps qui a passé, toutjours menacé par la mafia russe.

C’est cette histoire que raconte ce roman écrit à quatre mains. Histoire qui est aussi une formidable leçon d’éthique et de politique.

 

Enfant issu des classes populaires, son père l’avait conduit assister à un procès dont le juge était un ami. Mikhaïl Mikhaïlovitch, dès cet instant, voulut être juge. Il entama et réussit brillamment des études de droit sans tomber dans le piège de la « nomenklatura », cette classe dirigeante pourrie, en déclin, mais encore toute puissante. Dès le début, il refuse de rentrer dans le « système ». Il ne participe pas aux soirées trop arrosées avec des filles faciles et refuse même de toucher à l’alcool qui coule à flot. Il se lie à une de ses condisciples cependant convoitée par les autres étudiants, sans doute parce qu’il refuse de rentrer dans la vulgarité ambiante. Elle s’appelle Katarina et devient son épouse.

 

Dès ses débuts dans la carrière, il est confronté à la corruption. Pire, dès l’abord, ses supérieurs et ses collègues font pression pour qu’il rentre dans le « système ». Comme toujours, on commence par la carotte. On lui propose un beau logement gratuit, une voiture avec chauffeur, bref, tous les attributs des privilégiés. Mikhaïl refuse. Ses supérieurs n’en reviennent pas. Alors, on le menace. Un de ses supérieurs dira à son propos : « Faudra qu’on le surveille. Il sera comme cela nous arrange. Sinon, on s’en débarrasse. »

 

On lui tend toutes sortes de pièges. Il les évite. Il tient tête aux plus puissants, il a la chance de rencontrer parfois un policier ou un collègue qui n’est pas éclaboussé par la corruption. Par sa connaissance aigüe du droit et de la procédure, il arrive parfois à faire condamner des « puissants » qui se croyaient invincibles. Il se retrouve isolé. Ses ennemis de plus en plus nombreux l’oppressent, mais il tient bon.

 

Les nouveaux tsars encore plus cruels

 

Le choc du 9 novembre 1989 représente un immense espoir. La chute du Mur va amener un régime nouveau. Mais, les détenteurs du pouvoir avaient humé le vent. Ils se débarrassent du dictateur et de ses proches et prennent leurs places. Un de ses anciens ennemis, le maire corrompu jusqu’à la moelle de la ville où siège son tribunal, partant en retraite, l’avertit : « Faites attention à vous. Les nouveaux tsars sont plus cruels que les précédents. »

 

Et ce sera le cas. Mikhaïl se heurte à la mafia russe qui est bien plus redoutable que les sbires du régime de « démocratie populaire ». Son pays est admis comme membre de l’Union européenne, mais l’espace Schengen ne lui est pas ouvert, car la Commission considère que la corruption est encore trop importante. Mais Mikhaïl ne se fait aucune illusion : les rapports de la Commission ne reflètent qu’une infime partie de la réalité. Un jour, elle acceptera de faire entrer ce pays dans Schengen. « La Vérité est tellement insoutenable qu’on lui préfère le mensonge et la cécité. »

 

Et les choses tournent au tragique. Sa fille aînée est abattue en pleine rue alors qu’il se promenait avec Katarina et sa cadette. Ensuite, c’est la descente aux enfers. Mikhaïl est menacé, fait l’objet de déstabilisation et d’intimidation. Il est rétrogradé pour un motif aussi faux que futile. Quelques hommes courageux le soutiennent cependant. Le juge se défend avec honneur, il parvient même à avoir l’opinion publique de son côté. Mais, cela ne suffit pas.

 

Mikhaïl est suspendu et on tente de l’assassiner. Dès lors, il n’a qu’une solution : partir. C’est l’ambassade de Belgique qu’il choisit. Il est exfiltré avec Katarina et sa fille et obtient le statut de réfugié politique.

 

Il fut un ennemi dans son pays, parce que, tout jeune, sur les conseils de l’ami magistrat de son père, il a cousu ses poches.

 

La métastase de la corruption

 

Et là où il se trouve désormais, c’est certes mieux, mais d’inquiétants indices se multiplient et montrent une dégradation. 18 juillet 1991, l’assassinat toujours non résolu de l’ancien président du Parti socialiste, André Cools, suivi de retentissants procès de corruption qui éclaboussent les principaux dirigeants de cette formation, les « affaires » de Liège, de Charleroi, les « travaux inutiles », et tant d’autres. En France, les scandales se multiplient et atteignent les plus hautes instances de la République. En Grande Bretagne, de nombreux membres de la Chambre des communes furent pris la main dans le sac. L’Italie fut dirigée pendant une décennie par un affairiste véreux qui a été condamné à une peine ridicule. Un haut dirigeant de la police et un juge intègre furent assassinés par la mafia toute puissante dans le Sud de la péninsule. La Grèce s’avère être le pays le plus corrompu de l’Union européenne. En Allemagne, des ministres ont dû démissionner pour des obscures affaires de pots de vin ou des comportements sexuels inacceptables. Il n’y a pas un seul pays qui n’est pas atteint par la « métastase de la corruption ».

 

Est-ce une fatalité ? Est-ce une évolution voulue ou non de nos sociétés ? Le roman de Michel Claise et d’Alain-Charles Faidherbe ne répond pas à ces questions. Il nous livre une réalité décrite avec force et talent. C’est au lecteur à y répondre et à en tirer les conclusions.

 

Certes, la corruption a toujours existé, mais il existait des outils efficaces pour la combattre. Progressivement, on a muselé les contre-pouvoirs institutionnels : en Belgique, le Comité supérieur de contrôle – la « police » des fonctionnaires – a été dissous, la Cour des comptes et le Conseil d’Etat ont été bâillonnés. La Justice, au nom de l’austérité budgétaire, se voit progressivement ôter ses moyens.

 

En outre, la dérégulation, l’ouverture des frontières, le libre échange, au nom de la liberté de circulation des hommes et des marchandises, donnent de considérables moyens aux mafias de toutes sortes qui répandent le sang, la misère et la déchéance. Bien des observateurs se demandent : la finance folle, la liberté absolue des banques, la richesse et les énormes pouvoirs des multinationales ne sont-ils des facteurs de renforcement de cette pègre de plus en plus prospère qui a sauté dans le train de la mondialisation et qui s’empare d’un pouvoir dont la puissance n’a jamais été atteinte ?

 

En dernière analyse, n’est-ce pas notre civilisation qui court un danger mortel en étant contaminée par ce cancer de la corruption ?

 

Mikhaïl Mikhaïlovitch est-il à l’instar de Winston Smith dans 1984, le dernier homme d’Europe ? Le dernier à porter haut les valeurs fondamentales de l’être humain ? Le dernier à coudre ses poches ?

 

Il est à espérer que l’alerte lancée par Michel Claise et Alain-Charles Faidherbe ouvrira les yeux de ceux qui sont élus pour protéger notre société, sinon les peuples eux-mêmes se chargeront de sauver leurs biens les plus chers : la dignité et la liberté.

 

Pierre Verhas

 

(1) Michel Claise & Alain-Charles Faidherbe, Les poches cousues, Visé, Belgique, éd. Luce Wilquin, 2014, ISBN 978-2-88253-487-3, 21 Euros.

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 10:57

Rappelez-vous Saigon le 30 avril 1975 : l’armée du Nord Vietnam a lancé son offensive de printemps et occupé – ou libéré, selon le point-de vue – la capitale du Vietnam du Sud, pays fantoche, corrompu, aux mains des Etatsuniens qui y ont mené une guerre sanglante pendant près de dix années.

Saigon : 30 avril 1975. La fuite éperdue des Américains et de leurs supplétifs vietnamiens

Saigon : 30 avril 1975. La fuite éperdue des Américains et de leurs supplétifs vietnamiens

Tous les moyens furent bons : bombardements massifs de villes et de villages, usage de l’agent orange (fabriqué par Monsanto… déjà !), terreur des commandos tuant, arrêtant, torturant tout qui était un tant soit peu soupçonné de complicité avec le Nord ou le FNL Vietnamien.

 

Et tout cela s’acheva par une lamentable défaite, par la fuite effrénée des Américains et de leurs supplétifs vietnamiens. Le Vietnam se réunifia. Il dut faire la guerre à un Cambodge tombé entre les mains de fous sanguinaires et génocidaires. Les Vietnamiens durent reconstruire, redresser le pays. Une nouvelle vague de réfugiés – les « boat people » - quitta un pays exsangue et un régime politique très dur et vint, dans des conditions souvent tragiques, chercher refuge en Europe à une époque où elle était plus accueillante.

La défaite dans la peur et dans le déshonneur

La défaite dans la peur et dans le déshonneur

Petit à petit, le Vietnam progressa. Le régime politique s’adoucit quelque peu. Et aujourd’hui, incontestablement, ce pays retrouve la sérénité et une certaine prospérité, même si bien des choses restent à faire.

 

Aujourd’hui, l’Irak, cette nation artificielle issue du criminel traité de Sèvres, qui a toujours été l’objet de convoitises et de guerres internes ethnico-religieuses, est plongé dans le chaos.

 

En déclenchant en 2003 une « guerre contre le terrorisme » illégale au regard du droit international, prétextant le mensonge des « armes de destruction massive » et en réalité, dans le but de contrôler le pétrole et les oléoducs et gazoducs d’Irak, les Américains ont provoqué une crise politique et militaire qui ne pourra se résoudre de si tôt.

George Walker Bush par sa folie de conquête destructrice porte une terrible responsabilité au regard de l'histoire

George Walker Bush par sa folie de conquête destructrice porte une terrible responsabilité au regard de l'histoire

Leur attitude a été plus qu’ambiguë en ce « grand Moyen Orient » dont ils rêvent. En Irak, ils combattent les sunnites qui sont noyautés par Al Qaeda, en appuyant les chiites qui sont en relation avec l’Iran que les mêmes Américains désignent comme ennemi. Et en Afghanistan, ils ont aidé pendant des années les moudjahidines sunnites qui ont constitué Al Qaeda, contre les Soviétiques et qui se sont retournés contre les Etatsuniens.

 

Il faut ajouter dans tout ce méli mélo l’Arabie Saoudite et le Qatar qui apportent un soutien réel aux djihadistes de toutes sortes.

Une invasion "au nom de la démocratie" qui fut en réalité une oppression.

Une invasion "au nom de la démocratie" qui fut en réalité une oppression.

Dès le début de la guerre de Syrie, les néoconservateurs américains ont fait pression sur les Européens pour livrer des armes aux rebelles syriens qui sont des djihadistes. On a diabolisé Bachar – qui est loin d’être un ange – en favorisant les djihadistes et le résultat est la victoire des djihadistes et une résurgence du terrorisme en Europe. L’attentat du Musée juif de Bruxelles en est une des conséquences.

 

Quant aux djihadistes, ils ont transformé le Nord de la Syrie avec la relative complicité de la Turquie d’Erdogan en base arrière pour l’invasion de l’Irak. L’offensive vient d’être lancée et elle est jusqu’à présent un succès. Mossoul est tombé quasi sans résistances, Kirkouk est encerclé, cependant, les Pesmerghas bien armés sont bien décidés à ne pas les laisser passer, mais Bagdad est à portée de canon de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui veut concrétiser le rêve fou des intégristes sunnites : reconstituer le califat. Y arriveront-ils ? Nul ne peut répondre, mais ils auront démoli en quelques semaines le fragile et branlant édifice que les Etatsuniens ont mis dix ans à ériger avec la brutalité habituelle qui les caractérise. Souvenons-nous de la prison d’Abou Ghraïb.

Torture à la prison d'Abou Ghraib. Comme à Guantanemo, les Etatsuniens pratiquent systématiquement la torture avec la complicité de leurs alliés occidentaux.

Torture à la prison d'Abou Ghraib. Comme à Guantanemo, les Etatsuniens pratiquent systématiquement la torture avec la complicité de leurs alliés occidentaux.

Obama va être contraint d’intervenir. Mais l’opinion américaine n’est pas prête à accepter une nouvelle guerre d’Irak. Face à l’EIIL, il n’y a plus que les drones. Et sans doute, ont-ils la riposte.

Barack Obama hésite à envoyer des troupes au sol. Il a tout fait pour réparer les pots cassés par son prédecesseurs, mais en vain.

Barack Obama hésite à envoyer des troupes au sol. Il a tout fait pour réparer les pots cassés par son prédecesseurs, mais en vain.

Cependant, il est peu probable que le président US ramène des troupes au sol, seules à même de sauver le régime chiite à Bagdad. Laissons à Barack Obama que durant toutes les crises traversées sous sa présidence, il a tout fait pour éviter l’option militaire.

 

Si la situation militaire ne s’inverse pas, Bagdad tombera dans quelques heures. Cette ville est un symbole pour tout le monde musulman. Elle fut la capitale des Califes. Ce sera une victoire majeure pour les Islamistes.

Les djihadistes d'EIIJ progressent inéluctablement. Bientôt, sans doute, le drapeau noir du Djihad flottera sur Bagdad.

Les djihadistes d'EIIJ progressent inéluctablement. Bientôt, sans doute, le drapeau noir du Djihad flottera sur Bagdad.

Et pour les Etatsuniens, ce sera un deuxième Saigon. On assistera à une fuite éperdue des Américains et des Occidentaux qui se trouvent encore à Bagdad, les conséquences diplomatiques seront majeures, avec à la clé une nouvelle crise pétrolière et financière qui entraîneront des dégâts sociaux inégalés.

 

Cela sonnera sans doute le glas de l’empire étatsunien et la fin de la folie des tenants du « choc des civilisations ».

 

Dans ce chaos aux conséquences incalculables, ce sera peut-être une chance pour les forces de progrès de tenter de reconstruire une société plus juste.

 

Pierre Verhas

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 21:07

L’annonce d’un plan de restructuration de la chaîne de grandes surfaces AD Delhaize avec à la clé la suppression de 2.500 emplois et la fermeture de quatorze magasins a été précédée par un mouvement au sein de la haute direction de cette entreprise d’abord familiale et qui est devenue une multinationale.

L'entreprise au lion fondée en 1867 est devenue une multinationale où les décideurs sont les fonds d'investissements, les fonds de pension et autres hedge funds

L'entreprise au lion fondée en 1867 est devenue une multinationale où les décideurs sont les fonds d'investissements, les fonds de pension et autres hedge funds

Denis Knoops vient de remplacer comme CEO pour la Belgique et le Luxembourg, Dirk Van den Berghe qui avait annoncé sa démission le 29 mai. Peu avant, Pierre Olivier Beckers qui est aussi président du Comité Olympique belge, CEO et Président du groupe, considéré comme « trop émotionnel » selon de Tijd, avait été prié d’aller voir ailleurs. Franz Muller a pris sa place. Tout cela n’annonçait rien de bon.

 

Il faut savoir que le groupe Delhaize, au départ vieille entreprise familiale depuis 1867 a voulu, durant la décennie 1990, s’étendre en dehors de la Belgique en créant des filiales aux Etats-Unis et dans plusieurs pays d’Europe, le Luxembourg et la Bulgarie. Cette transformation en multinationale ne fut guère heureuse. Le groupe n’a manifestement pas réussi son implantation aux Etats-Unis.

Denis Knoops, CEO pour la Belgique, a été chargé du sale boulot par le groupe multinational Delhaize : liquider les p'tits Belges trop traditionnalistes et teigneux.

Denis Knoops, CEO pour la Belgique, a été chargé du sale boulot par le groupe multinational Delhaize : liquider les p'tits Belges trop traditionnalistes et teigneux.

Il s'agit des activités de Sweetbay, Harveys et Reid's, des chaînes de supermarchés situées dans le sud-est des Etats-Unis, dont la cession avait été annoncée il y a un an. Delhaize avait alors précisé que 155 magasins étaient concernés.

 

Delhaize a également finalisé, dans une transaction séparée, la vente de son centre de distribution de Plant City, en Floride, à C&S Wholesale Grocers pour un montant de 28 millions de dollars (20,6 millions d'euros).

 

Delhaize, présent dans neuf pays, comptait un réseau de vente de 3.520 magasins à la fin du premier trimestre. En 2013, il a réalisé un chiffre d'affaires de 20,9 milliards d'euros et un bénéfice net de 179 millions d'euros. Les Etats-Unis constituent son premier marché devant la Belgique, à travers notamment la chaîne de distribution Food Lion.

Pierre Olivier Beckers, CEO du Groupe et président du Comité Olympique belge, considéré comme trop émotif a cédé sa place au Hollandais Frans Muller.

Pierre Olivier Beckers, CEO du Groupe et président du Comité Olympique belge, considéré comme trop émotif a cédé sa place au Hollandais Frans Muller.

Frans Muller a l'air en effet bien installé et bien décidé à congner.

Frans Muller a l'air en effet bien installé et bien décidé à congner.

Si on prend les résultats : avec un chiffre d’affaires de 21 milliards d’euros, un bénéfice par action qui devrait passer de 4 à 4,35 euros cette année et un dividende qui reste en croissance, l’action Delhaize, aux alentours de 52 euros, est en bonne forme avec un rapport cours/bénéfice (P/E) de 12, l’action n’est pas très chère, surtout si on la compare à Colruyt, l’autre action du secteur cotée à Bruxelles et qui affiche un P/E de 18.

 

Mais ce qui fait la différence, c’est avant tout la marge bénéficiaire : 0,85 % en 2013 pour Delhaize contre 4,2 % pour Colruyt. Evidemment, on compare un groupe multinational dont l’enseigne au lion est très présente aux Etats-Unis notamment, avec une entreprise essentiellement nationale. "Le handicap de Delhaize, c’est de ne plus être leader sur aucun de ses marchés", commente un analyste. Pourtant, l’évolution du cours de bourse est loin d’être négative. Depuis le début de l’année, le titre a gagné plus de 20 % à la Bourse de Bruxelles.

 

Il est donc clair que la restructuration est motivée par le positionnement du groupe sur le marché et non par ses marges qui sont parfaitement acceptables. Cela, bien entendu, Denis Knoops qui a été envoyé au feu pour annoncer la suppression de 2.500 emplois et la fermeture de quatorze magasins en Belgique, ne le dira pas. Il motivera la décision du groupe par le coût excessif des charges salariales !

 

L'image de marque de Delhaize en a pris un coup. Cela ne peut être que la faute des travailleurs pour un patronat agressif et sans scrupules.

L'image de marque de Delhaize en a pris un coup. Cela ne peut être que la faute des travailleurs pour un patronat agressif et sans scrupules.

Autrement dit, c’est la faute aux travailleurs !

 

Et on voit les réactions sur les réseaux sociaux. Les grèves « émotionnelles » qui se déroulent dans plusieurs magasins sont considérées comme irresponsables, ce qui se passe, c’est à cause des syndicats ringards et des « droitzacquis ». Bref, toujours la même rengaine populiste !

 

Personne ne se posera la question de la politique des actionnaires, c’est-à-dire ces Fonds de pension et ces hedge funds qui mettent la main sur les entreprises et qui exigent des rentabilités intenables.

 

C’est là où se trouve le problème. Delhaize, vieille entreprise familiale assez paternaliste, s’est transformé en une multinationale. D’ailleurs, le groupe a réalisé un bénéfice net de 179 millions d'euros en 2013 sur un revenu total de 20,9 milliards dont 24% en Belgique. Cela signifie que les trois quarts des activités du groupe se situent hors de Belgique.

Les travailleurs ont débrayé dans plusieurs magasins suite à la brusque annonce de ce plan de restructuration supprimant 2.500 emplois.

Les travailleurs ont débrayé dans plusieurs magasins suite à la brusque annonce de ce plan de restructuration supprimant 2.500 emplois.

Cela dit, le groupe Delhaize a manifestement des faiblesses en Belgique. Mais ces carences ne sont pas dues aux travailleurs. Bien au contraire, connus dans le monde syndical, pour avoir une très aigüe conscience professionnelle, les « Delhaize » ont, à plusieurs reprises, attiré l’attention de la direction sur de sérieuses lacunes dans l’organisation des rayons, la répartition du travail, l’assortiment des marchandises, etc.

 

C’est un prétexte pour Muller. Il faut dégager 450 millions de cash en Belgique pour la période 2015-2017. Aussi, a-t-il programmé la fermeture de quatorze magasins, ce qui représente la suppression de 2.500 postes. Il s’agit des magasins considérés comme non rentables :

 

- d'Eupen,

- de Dinant,

- d'Herstal,

- de La Louvière,

- de Tubize,

- de Schaerbeek (Verhaeren),

- d'Aarschot,

- de Diest,

- de Berlaar,

- de Genk (Stadsplein),

- de Courtrai (Ring),

- de Lommel,

- de Termonde,

- de Turnhout.

 

On observe que la plupart de ces magasins se situent dans des zones populaires, voire précarisées.

 

Les organisations syndicales qui ont été mises devant le fait accompli mercredi 11 juin ont décidé de soutenir tout mouvement de protestation spontané dans l’un ou l’autre magasin du groupe, mais n’a pas lancé un mot d’ordre de grève générale afin de préserver les forces lors de l’ultime négociation. En outre, les syndicats évitent de précipiter les choses et font en sorte que les négociations aient lieu à la rentrée afin de prévenir des actions de la direction pendant les vacances d’été.

 

Les politiques sont restés silencieux. On n’a pas entendu, notamment les dirigeants du PS qui avaient proclamé qu’avec eux on éviterait le « bain de sang social ». Eh bien ! C’est loupé. Est-ce pour cela qu’ils se murent dans un silence gêné ? Le député européen écolo, Lamberts, a quant à lui, invité les actionnaires à prendre leurs responsabilités.

 

Malgré cela, on ne peut pas dire que les Delhaize bénéficient jusqu’à présent d’un grand mouvement de solidarité. Sans doute va-t-il venir, ou est-ce que le discours patronal visant à faire porter la faute aux travailleurs et complaisamment relayé par les médias, commence à distiller son poison dans une opinion mise en léthargie par le mondial de foot ?

 

Ce conflit est sans doute le premier en Belgique d’une longue série. En effet, à la veille de la formation d’un gouvernement de droite, on propose, via la Banque nationale, de raboter les pensions et pourquoi pas les salaires dans la foulée ?

 

Solidarité et vigilance sont les mots d’ordre indispensables en ces jours.

 

 

Pierre Verhas

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 22:07

Voici l’analyse du sociologue et philosophe Edgar Morin de la catastrophe du 25 mai. « Eloignés du peuple, le peuple s’est éloigné d’eux » : compagnon aussi fidèle que critique de la gauche depuis toujours, Edgar Morin lance sur Mediapart une alerte passionnée sur l’aveuglement des somnambules qui nous dirigent et nous gouvernent.

 

C’est volontiers qu’Uranopole publie cette analyse sans complaisance d’un des plus grands intellectuels francophones de notre temps. Il parle essentiellement de la France évidemment. Mais son propos vaut aussi pour la Belgique et les autres pays d’Europe où la gauche, même si elle s’est maintenue sur le plan électoral, contrairement à son effondrement en France, se trouve au bord du gouffre.

 

Oui : elle s’est éloignée du peuple ! Oui : elle n’a aucune perspective historique ! Oui : elle ne voit que l’échéance électorale et les sordides jeux de partage du pouvoir ! Oui : elle est dirigée par des technocrates bardés de diplôme, mais incapable d’appréhender la réalité et d’apporter une réponse cohérente à la crise, au chômage, à la misère endémique ! Oui : elle n’a pas répondu au défi du multiculturalisme qui est une réalité ! Oui : elle a renoncé en même temps aux valeurs laïques, elle qui est chargée de les épanouir au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité !

 

Pire ! Par son aveuglement, elle a laissé s’installer si elle n’en a été complice, la domination de la finance, la diffusion de cette pensée mortifère qu’est le néolibéralisme. Elle s’est rendue complice de ce que Susan George appelle « la classe de Davos » si bien représentée dans les institutions européennes, alors qu’elle aurait dû être le fer de lance de l’union de tous les peuples d’Europe.

 

Mais, timidement encore, des forces de progrès se réveillent. Ce furent d’abord les « indignés », c’est une partie de la gauche de la gauche, ce sont des personnalités comme Alexis Tsipras, un des rares hommes de gauche en ce vieux continent qui semble avoir la stature d’un homme d’Etat, ce sont des économistes comme Pierre Larrouturou et son mouvement « Nouvelle donne », etc.

 

Mais place à l’analyse sans complaisance d’un ancien qui, à l’automne de sa vie, a le cran de nous asséner la Vérité.

 

Pierre Verhas

Edgar Morin et Stéphane Hessel, ce dernier malheureusement disparu, sont des secoueurs d'idées dont nous devons retenir les leçons.

Edgar Morin et Stéphane Hessel, ce dernier malheureusement disparu, sont des secoueurs d'idées dont nous devons retenir les leçons.

07 juin 2014 | Par Edgar Morin - Mediapart.fr

 

Ils n’ont pas su voir le lent dépérissement du peuple de gauche, éduqué sous la Troisième République par les idées issues de la Révolution française, assumées et développées par le socialisme, réassumées après 1933 par les communistes, propagées par les instituteurs de campagne, les enseignants secondaires, les écoles de formation du PS et du PC. Ils n’ont pas perçu le vide que laissait la mort du radical socialisme, la dévitalisation du PS, la désintégration du PC.

 

Ils n’ont pas su voir le vide de leur pensée politique, désormais à la remorque des dogmes pseudo-scientifiques du néo-libéralisme économique, s’accrochant aux mots gris-gris de croissance et de compétitivité.

 

Ils n’ont pas réfléchi sur les angoisses de plus en plus corrosives suscitées par les incertitudes et menaces du présent, la crise économique s’insérant dans une crise de civilisation, la perte d’un espoir dans le futur.

 

Ils n’ont pas su voir la mort d’une époque avec la fin des paysans, le déracinement généralisé, la perte de repères, la crise de la famille, la corrosion des précarités et des incertitudes, et leur impact sur des consciences troublées se fixant sur le fantasme d’une invasion migrante d’Africains, Maghrébins et Roms.

 

Ils n’ont pas rétroactivement découvert que la France était multiculturelle tout au long de sa formation historique qui engloba les ethnies les plus diverses, bretons, basques, catalans, alsaciens, flamands, etc., et que les implantations de nouveaux immigrants prolongeaient cette multiculturalité.

 

Eloignés du peuple, le peuple s’est éloigné d’eux.

 

Enfermés dans les calculs qui masquent les réalités humaines, ils n’ont pas vu les souffrances, les peurs, les désespoirs des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux qui conduisent si souvent au délire.

 

Ils ont vécu pensé et agi dans les mondes clos de l’énarchie, de la technocratie, de l’éconocratie, de la fricocratie.

 

Ils ont fermé les yeux sur l’inexorable croissance des inégalités de l’école jusqu’à la fin de vie, provoquées par la « mondialisation heureuse » d’Alain Minc, laquelle crée de nouvelles pauvretés et transforme des pauvretés en misère.

 

Ils ont fermé les yeux sur la domination insolente de la finance qui a réussi à noyauter les états-majors politiques y compris dans le gouvernement PS.

 

Ils n’ont pas vu la progression d’un vichysme rampant, issu d’une deuxième France qui fut monarchiste, antidreyfusarde, anti-laïque, xénophobe, antisémite, raciste, toujours dans l’opposition jusqu’à l’effondrement national de 1940, décomposée en 1944, aujourd’hui recomposée dans le dépérissement républicain et la crise de notre temps.

 

Ils ont toujours voulu croire que le Front national resterait figé au dessous de 20% alors qu’il devenait de plus en plus visible non seulement que le bleu Marine gagnait sur l’opinion de droite, mais qu’il s’implantait dans les sphères populaires et ouvrières qui furent les bastions communistes et socialistes.

Jean-Marie Le Pen distille sa haine antisémite. En dépit de la vague d'indignations qu'il provoque volontairement, il sait qu'une frange non négligeable de la population française l'approuve.

Jean-Marie Le Pen distille sa haine antisémite. En dépit de la vague d'indignations qu'il provoque volontairement, il sait qu'une frange non négligeable de la population française l'approuve.

Ils ont été incapables de voir que l’Europe bureaucratisée de Bruxelles, paralysée politiquement et militairement, survivait au bord de la décomposition sans qu’ils puissent concevoir ou imaginer la métamorphose régénératrice.

 

Y a-t-il eu victoire du parti des abstentionnistes, désormais majoritaires ? Y a-t-il eu victoire du Front National ? L’un et l’autre ? L’un dans l’autre ? En tout cas défaite pour la République, défaite pour la démocratie, faillite pour le Parti socialiste.

 

Il y eut un somnambulisme d’avant-guerre qui, un moment réveillé par la stupeur de l’accession de Hitler au pouvoir dans le cadre de la démocratie de Weimar, se réassoupit et chemina dans l’inconscience jusqu’à la tragédie de 1940. La grande erreur de la non-intervention en Espagne fut d’y laisser l’intervention germano-italienne donner la victoire à Franco. La grande erreur de Munich fut de provoquer le pacte germano-soviétique. La grande erreur de 1939 fut de déclarer une guerre sans la faire. Les grandes erreurs de l’Etat-Major en 1940 conduisirent au désastre.

 

Ne sommes nous pas en train de suivre somnambuliquement de nouveaux somnambules, en attendant de nouveaux désastres ?

 

Le mal du XXème siècle s’est annoncé en 1914. Le mal du XXIème siècle s’annonce dans l’accumulation des nuages noirs, les déferlements de forces obscures, l’aveuglement au jour le jour.

 

Et pourtant dans ce pays il y a des forces régénératrices se manifestant en associations, initiatives de toutes sortes dans les villes et les campagnes. Mais elles sont dispersées. Bien que le salut dépende de la convergence de leurs actions, elles n’arrivent pas à faire confluer chacune de leurs voies en une Voie commune et ainsi elles restent sans Voix.

 

Il est temps que s’expriment les Voix qui indiqueront la Voie de salut.

 

URL source:

http://blogs.mediapart.fr/blog/edgar-morin/070614/les-somnambules-se-rendorment
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Published by pierre verhas
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