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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 18:26

 

 

 

Ces 27 et 28 février 2017 marquent le 96e anniversaire de l’écrasement de la révolte des marins de Cronstadt, port de la Baltique à une trentaine de kilomètres de Petrograd.

 

 

2017 est aussi l’année du centenaire de la révolution bolchévique, la « Révolution d’Octobre » de 1917 qui a installé après la prise du Palais d’hiver à Petrograd (appelée par après Leningrad et aujourd’hui Saint-Pétersbourg), le pouvoir des Soviets, c’est-à-dire des comités d’ouvriers, de paysans et de soldats, en réalité celui du parti communiste.

 

 

 

L’impossible prise de pouvoir

 

 

 

La Russie tsariste était en pleine déliquescence. Les troupes du Reich allemand de Guillaume II avançaient dans les plaines de Russie sans rencontrer de réelle résistance. La capitale de l’empire des tsars s’était déplacée à Petrograd. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (25 octobre du calendrier julien encore en vigueur dans l’empire russe), les Bolchéviks s’emparent des centres de décision de la capitale, renversant ainsi la toute nouvelle démocratie dirigée par Alexandre Kerenski. Ils attaquent le Palais d’hiver où siège le gouvernement et s’en emparent sans trop de difficultés. Ils renversent Kerenski et installent leur propre gouvernement dirigé par Lénine. Trotsky est nommé secrétaire aux armées. Les Bolchéviks doivent cependant s’allier aux Socialistes révolutionnaires de gauche bien implantés chez les paysans russes qui formaient la classe sociale la plus importante à l’époque et particulièrement touchée par la guerre.

 

 

 

Le Palais d'hiver à Petrograd

Le Palais d'hiver à Petrograd

 

 

 

Une controverse existe entre les historiens soviétiques et anticommunistes. Pour ces derniers, la prise de pouvoir par les Bolcheviks n’est qu’un coup d’Etat qui a réussi. Ainsi, l’historien juif russe Léon Poliakov écrit dans son ouvrage Les totalitarismes au XXe siècle, Fayard, Paris, 1987 :

 

 

« Jamais une échauffourée de si petite envergure (une dizaine de victimes, d'après les historiens soviétiques) n'a eu des conséquences aussi prodigieuses, et une fois de plus, le sort de la capitale décida de celui du pays tout entier», écrit Léon Poliakov (Les totalitarismes du XXe siècle »

 

 

Pour les Soviétiques, la prise du Palais d’hiver résulte d’un mouvement de masse qui a amené le parti communiste considéré comme le fer de lance de la Révolution à prendre le pouvoir pour les Soviets.

 

 

La réalité semble se situer entre ces deux thèses. Cette prise du pouvoir par les Bolchéviks ne fut possible que grâce à la vaste révolution sociale multiforme qui se déroulait dans l’armée, dans les campagnes – les soldats pour la plupart issus de la classe paysanne désertaient en masse et se ralliaient aux paysans en révolte –, au sein de la classe ouvrière naissante et parmi les diverses nationalités qui composent la Russie.

 

 

L’action des Bolcheviks alla dans le sens des aspirations générales : la paix, la terre aux paysans, le contrôle ouvrier, tout le pouvoir aux Soviets et l’émancipation des nationalités. Mais tout cela fut complexe et confus.

 

 

Comme l’écrit Benedikt Arden dans « le Grand Soir » :

 

 

« … c’est dans la nuit du 7 novembre (25 octobre) que les bolcheviks mirent leur plan à exécution. Bien peu crurent sur le coup à leur chance du succès, mais la faible garde du palais d’hiver (siège du gouvernement provisoire) ainsi que la désorganisation générale des autorités permit une prise de pouvoir sans grande effusion de sang et la mise en place du « Comité militaire révolutionnaire ». À partir de ce moment, le chaos deviendra maximal. Peu de temps après, les menchéviks ainsi que l’aile droite des socialistes-révolutionnaires (S.R.) créèrent le « Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution » en réaction à la prise du pouvoir des bolcheviks. Ces derniers considéraient cette prise de pouvoir comme illégale et craignaient que la constituante ne soit annulée. De plus, ce groupe n’était pas d’accord avec les plans de paix précipitée et voulait continuer la guerre. Enfin, ce qui importe est que seule une partie de S.R. (les S.R. de gauche) soutenait le comité militaire révolutionnaire.

 

La suite est d’une complexité encore accrue et les circonstances qui rendirent les bolcheviks seuls maitres du pouvoir peuvent se résumer ainsi. Le nouveau pouvoir du comité ne tenait littéralement qu’à un fil et se maintenait essentiellement par l’assentiment des prolétaires urbains et des soldats qui avaient soutenu leur prise du pouvoir. De ce point de vu, il fallait impérieusement livrer la marchandise et celle-ci devait commencer par la fin de la guerre. Mais hormis les bolcheviks, peu était enclin à la faire sans victoire militaire chez les alliés de Lénine. De plus, les réactions au pouvoir commençaient à poindre dès les premiers moments de la révolution, alors il était nécessaire de faire un compromis avec les SR de gauche et leur électorat, les paysans. En effet, ces derniers n’étaient pas du tout partisans de la nationalisation des terres, mais bien de leur distribution. C’est pourquoi les bolcheviks acceptèrent de les distribuer, mais ce compromis était envisagé dans la pensée qu’il était nécessaire de fournir les villes en blé. Les réquisitions chez les paysans étaient dans les faits inévitables, mais de cette façon la pilule était plus facile à avaler et maintenait un espoir en l’avenir. »

 

 

 

Lénine n'eut pas facile à imposer le nouveau pouvoir bolchevik.

Lénine n'eut pas facile à imposer le nouveau pouvoir bolchevik.

 

 

 

 

La dictature

 

 

On note donc une divergence fondamentale parmi les révolutionnaires : les Socialistes révolutionnaires s’opposaient à la nationalisation des terres, mais voulaient leur distribution aux paysans. Lénine a dû céder pour les raisons exposées ci-dessus. Mais, sentant la fragilité de son pouvoir, il installa aussitôt la dictature. La presse « bourgeoise » est interdite, la police politique, la Tcheka, est fondée le 7 décembre et toute grève est interdite le 20. Il fallait à tout prix éviter une insurrection des Soviets de paysans et de soldats au nom desquels les Bolchéviks prétendaient agir…

 

Mais la priorité était d’assurer la paix. L’armée russe en pleine déroute ne combattait plus depuis juillet 1917. Le 26 octobre – soit le lendemain de la prise du Palais d’hiver – Krilenko, le nouveau commandant de l’armée russe, fait parvenir aux Allemands et aux Autrichiens une demande d’armistice qui est aussitôt acceptée. Le 30 novembre, le gouvernement bolchévik demande aux Empires centraux d’entamer des négociations pour assurer une paix sans annexion de territoires ni indemnités. Le 21 février 1918, ce sera la paix de Brest Litovsk, mais Trotski qui dirigeait les négociations, espérait une insurrection en Allemagne qui échoua et a dû céder l’Ukraine et les pays baltes qui avaient été conquis par les Allemands.

 

 

 

Léon Trotsky négocia la paix de Brest Litovsk qui fut humiliante pour la Russie.

Léon Trotsky négocia la paix de Brest Litovsk qui fut humiliante pour la Russie.

 

 

 

Cette paix humiliante ne fut pas du goût de tout le monde. Les socialistes révolutionnaires quittent le gouvernement.

 

C’est à ce moment là que les tsaristes déclenchent la guerre civile sous la direction du général Korlinov. On appellera les insurgés les « Blancs ». Cela provoqua une union des Soviets en faveur du pouvoir léniniste. La guerre civile débutait et il fallait à tout prix sauver la révolution.

 

 

La guerre civile

 

 

Trotsky prit la tête de l’armée rouge et parvint à contenir les armées blanches qui étaient en outre aidées par des unités de l’armée française. Finalement, les Bolchéviks l’emportèrent en 1921. La guerre civile fit 5 millions de morts. Plus que la guerre 14-18 ! Le pays était ruiné et la famine sévissait partout.

Lénine, dès lors, instaura la fameuse NEP (Nouvelle Politique Economique) qui réinstaura la notion de profit et une partie de secteur privé et de liberté du commerce. En plus de la NEP, la dictature fut renforcée.

Ainsi, si le pouvoir bolchevik fut sauvé, on ne peut en dire autant de la Révolution. Et c’est Cronstadt qui marqua la fin de l’espoir d’un réel pouvoir paysan et ouvrier.

 

 

 

La révolte des marins de Cronstadt marqua la fin des espoirs révolutionnaires en Russie.

La révolte des marins de Cronstadt marqua la fin des espoirs révolutionnaires en Russie.

 

 

 

Voici ce qu’écrit Vingtras, alias le réalisateur scénariste et historien français Jean André Chérasse, sur son blog hébergé par Mediapart :

 

« Il y a quatre-vingt-seize ans, un port de la Baltique allait être le théâtre d'une tragédie qui allait non seulement endeuiller tout le XXe siècle, mais qui allait hypothéquer lourdement l'existence et le développement d'une des plus belles idées humaines : le communisme.

 

En parallèle avec les événements révolutionnaires d'octobre 1917 à Petrograd, les habitants d'une base navale sur la mer Baltique, s'étaient insurgés et avaient créé une "commune libre", autonome, pratiquant une forme de démocratie directe...à l'instar des Communeux parisiens, quarante-six ans plus tôt.

 

Mais les Bolcheviques et leur « bureaucratie rouge » ne supportant pas cette enclave libertaire, exercèrent à Cronstadt les rigueurs imbéciles de la « dictature du prolétariat » : ils subjuguèrent les soviets d'ouvriers, de paysans et de soldats, multiplièrent les exécutions sommaires, et réquisitionnèrent les récoltes au risque d'affamer la population...

 

L'équipage d'un cuirassé à quai, le Petropavlosk, protesta contre cette répression absurde, réclama le respect de la liberté d'expression, le droit pour les paysans et les artisans de travailler librement à la seule condition de ne pas employer de salariés, etc...

 

 

 

Le cuirassé Petropavlosk amarré au port de Cronstadt d'où partit la révolte.

Le cuirassé Petropavlosk amarré au port de Cronstadt d'où partit la révolte.

 

 

 

Le leader de la contestation, Petrichenko, alla même jusqu'à appeler de ses vœux une troisième révolution après celles de 1905 et 1917. Et cette résolution fut adoptée non seulement par l'équipage d'un autre cuirassé, le Sébastopol, mais validée au cours d'un meeting dans la ville qui réunit une bonne dizaine de milliers de personnes.

 

Un comité révolutionnaire élit un « collectif » pour gérer Cronstadt. Cette « nébuleuse anarchiste » dirigera le port avec bonheur... pendant seize jours, car à Moscou, le pouvoir bolchevique a pris la funeste décision d'envoyer l'Armée rouge pour mater la révolte. Elle sera noyée dans le sang par le futur maréchal Toukhatchevski.

 

 

 

Les marins de Cronstadt

Les marins de Cronstadt

 

 

 

Cette erreur fatale du nouveau pouvoir soviétique allait avoir des conséquences irréparables sur le destin du communisme russe car, malgré la mise en œuvre de la NEP (nouvelle politique économique) relançant l'initiative paysanne, la bureaucratie prit le pouvoir au détriment de la réflexion et de l'action politiques faisant le lit du pouvoir personnel et du stalinisme.

 

Cette chape de plomb a recouvert de son sarcophage grisâtre une des plus belles idées de l'émancipation humaine.

 

Le 27 février est donc un jour de deuil pour la gauche. »

 

 

Non, ce n’est pas une erreur.

 

 

Chérasse - Vingtras écrit donc qu’il s’agit d’une « erreur fatale du nouveau pouvoir soviétique ». Non, ce n’est pas une erreur. Au contraire, le nouveau pouvoir ne pouvait tolérer une insurrection révolutionnaire en son sein. Il fallait écraser à tout prix la « Commune libre » de Cronstadt. Elle représentait pour les Bolchéviks un danger mortel. Et c’est Trotsky qui s’en chargea avec zèle. Il est curieux que les trotskistes en Europe esquivent cet aspect de la carrière de leur idole…

 

Les débuts du pouvoir léniniste et la guerre civile n’ont fait qu’instaurer le pouvoir totalitaire d’une oligarchie qui allait régner sans partages sur la Russie pendant septante quatre ans et quarante quatre ans sur l’Europe centrale. La Russie d’aujourd’hui est toujours sous le joug d’une oligarchie dont certains membres sont les héritiers de la précédente.

 

Leur force fut l’extraordinaire maîtrise de la propagande qui réussit pendant des années à faire illusion sur la classe ouvrière dans le monde et particulièrement en Europe. On ne pouvait toucher à la « patrie du socialisme ». On connaît ces épisodes pitoyables où des intellectuels occidentaux furent invités et reçus comme des princes à Moscou et ne tarirent pas d’éloges sur le pouvoir communiste soviétique. On se rappelle la terrible parole de Jean-Paul Sartre après l’écrasement de l’insurrection hongroise en 1956 : « Il ne faut pas désespérer Billancourt ! ». C’est-à-dire évitons de dire la vérité aux ouvriers. Ils pourraient se poser des questions et prendre exemple sur les marins de Cronstadt.

 

Et aujourd’hui, cette maîtrise de la propagande est entre les mains des « libéraux libertariens » qui usent des mêmes techniques que leurs prédécesseurs communistes bolchéviks, techniques bien plus sophistiquées grâce aux innovations technologiques, tout cela dans l’intérêt d’une oligarchie qui tient les leviers de l’économie mondiale.

 

La Commune de Paris de 1871, la Commune libre de Cronstadt de 1921, le pouvoir ouvrier à Barcelone de 1937, toutes tentatives d’instaurer une vraie révolution démocratique et sociale, un réel pouvoir du peuple sans intermédiaires aussi inutiles que nuisibles, toutes tentatives écrasées par les pouvoirs bourgeois, bolchéviks et fascistes.

 

Jean Chérasse a raison : c’est un triste anniversaire pour la gauche, mais surtout pour les peuples.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 21:51

 

 

 

Dans les médias, dans ces lieux divers où l’on prétend penser notamment avec des ouvrages prétendument savants, combien ne perçoit-on de bavardages, de pédanteries, d’analyses « définitives » sur les bouleversements de notre société occidentale confrontée au chaos de l’économie engendrant la misère, à ce qu’on nomme le choc des cultures source d’exclusions, à la peur de l’avenir ?

 

 

Autant le XXe siècle, en dépit des pires tragédies qui s’y sont déroulées, engendra l'espérance, autant ces deux premières décennies du XXIe inspirent la crainte et nourrissent le désespoir. « No future », cette expression née il y a trente ans, est aujourd’hui très actuelle.

 

 

Epiloguer à ce sujet est aisé, prétend nourrir la réflexion, mais relève du domaine de l’abstraction, de l’apparence. Certes, nous détectons des signes inquiétants, mais la seule discussion conceptuelle est loin d’être suffisante.

 

 

Ah oui ! C’est l’éternel débat sur Fabrice à la bataille de Waterloo qui voit les choses de trop près et qui est donc incapable d’expliquer ce qu’il s’est passé, de dire qui a perdu, qui a gagné ! Ou de Jean Gabin dans le film « Le Président » qui avoue : « On voit mal les choses quand on est trop près ! Pour ma part, à Verdun, je n’ai vu que six camarades à mes côtés, tombés tout près de moi ! »

 

 

Or, pour bon nombre, la vérité ne peut être établie que si l’on a une vision lointaine des choses. Mais tellement éloignée que la réalité est noyée dans la brume et il est si confortable d’ergoter dans le flou.

 

 

C'est sur le terrain que cela se passe !

 

 

C’est sur le terrain que cela se passe. Et le terrain en l’occurrence, c’est le Tribunal de la Jeunesse de Bruxelles. Tribunal où l’on voit passer des jeunes mineurs d’âge ou à peine adultes, empesés d’un passé de violences et à l’avenir compromis, des parents inconscients dans certains cas, ou désemparés dans d’autres. Tribunal où l’on voit surtout l’impuissance de la société à répondre à ce défi malgré les efforts constants de magistrats, d’avocats et d’assistants sociaux – le plus souvent des femmes – qui tentent de sortir ces jeunes gens du guêpier où la société et eux-mêmes sont tombés. Tribunal qui est leur seule bouée de sauvetage et que ces jeunes paumés répugnent à saisir.

 

 

Appelons un chat un chat ! La majorité des jeunes délinquants passant devant le prétoire sont de jeunes garçons d’origine maghrébine, c’est-à-dire confrontés dès la naissance à la précarité et à des traditions ancestrales venues de « là bas » et aussi à l’indifférence des autorités incapables d’assurer une éducation adéquate et un véritable apprentissage des règles assurant une vie sociale normale.

 

 

La présidente du Tribunal nous l’a dit : « Leur culture est un enrichissement et il serait criminel de la rejeter, mais sans le respect des règles de base, rien n’est possible ! »

 

 

J’ai trois enfants et deux filles…

 

 

Oui – et les choses vont souvent très loin. Un jeune délinquant ayant atteint la majorité légale de 18 ans, il y a quelques semaines, « vieux client » du Tribunal – sa première comparution date de 2013 – est en aveu pour des faits très graves commis l’année dernière : vol à main armée et en bande, vol simple, violence contre des personnes, détournement de fonds via une carte bancaire subtilisée à son propriétaire avec laquelle il a notamment « acheté » une bouteille de vodka dans un night shop pour tester la validité de la carte. Sa spécialité : s’attaquer la nuit dans le quartier chaud des environs de la gare du Nord de Bruxelles aux « clients » des prostituées. Et cerise sur le gâteau : consommation permanente de cannabis.

 

 

Faits très graves, certes, mais tellement courants que les médias n’en font même plus état. L’opinion s’en fout. Seules, les victimes ne s’en foutent pas…

 

 

Revenons à notre gamin debout, penaud et tremblant devant la Présidente du Tribunal et le Procureur du roi. Ses parents divorcés sont également présents. Le père est un marchand ambulant d’olives sur les marchés de Bruxelles et environs. La Présidente lui demande combien il a d’enfants. Le père répond :

 


  - J’ai trois enfants et deux filles !

 

 

Face à la surprise du Tribunal sur cette réponse, il ajoute, un peu décontenancé :

 

   - Mais pas tous de la même femme !

 

 

Ah ! Les grands discours sur l’égalité hommes – femmes ! A quoi servent-ils sinon à l’autosatisfaction des beaux esprits ? Voilà un homme âgé d’une cinquantaine d’années qui est convaincu que le père – le pater familias – est le maître absolu de la famille, que la femme est juste bonne à procréer et à faire la cuisine et le ménage.

 

 

En réalité, c’est le rejeton qui est le « caïd ». Il terrorise sa mère qui l’héberge et, de son côté, son paternel ne parle que de l’embaucher pour l’aider à vendre ses olives et sans doute, si pas surtout, l’exploiter… Il avoue payer son fils 50 Euros en noir pour dix heures de travail. Sans doute, juste de quoi acheter sa dose quotidienne de cannabis. La bouffe, le logis et le blanchissage, c’est bon pour la mère.

 

La Présidente propose même à la mère de mettre son fils à la porte. Après tout, il est majeur et la loi le lui permet. Silence terrifié de la mère. Si elle fait cela, elle n'ignore pas le sort que lui réserve son fils...

 

 

Odieux, révoltant, évidemment ! Mais prenons le temps de la réflexion.

 

 

Quand les travailleurs maghrébins sont arrivés en Europe il y a plus de quarante ans, pour contribuer à notre prospérité et à l’accroissement du capital, ils ont apporté leur société dans leurs bagages et ne l’ont jamais déballée. Ils vivent comme « là bas » et, en définitive, on ne peut le leur reprocher. De la Palestine au Rif, la société de « là bas » est archaïque. C’est le patriarcat. Et l’accueil ici fut purement économique. Autrement dit, on les embauchait en masse pour faire du fric et le reste, on s’en foutait !

 

 

Heureusement qu’il y eut les organisations syndicales qui luttèrent pour leur accorder un statut social égal à celui des travailleurs belges, autrement dit, un minimum de dignité. Cependant, aucun effort réel n’a été consenti par les autorités politiques pour leur adaptation – c’est volontairement que je n’écris pas « intégration » - et pour l’éducation des enfants. Ajoutons à cela les conséquences de la crise et on devine le résultat.

 

 

Retour à notre affaire. La mère, elle, est désemparée et lâche sa colère devant le Tribunal. Elle héberge son jeune fils, alors que son père l’emploie de temps à autre pour l’aider à son étal dans les marchés. Le gamin erre à sa guise, rentre aux aurores, dort la journée, glande. Le reste du temps, il fume de la « moquette ». Avec quel argent se la procure-t-il ? Mystère !

 

 

Quant à la scolarité, passons à l’ordre du jour…

 

 

Le père intervient à plusieurs reprises pour dire au Tribunal qu’il est prêt à engager son fils pour qu’il l’aide sur les marchés. Il s’engage à ce qu’il soit régulier et qu’il se lève tôt… pour mieux l’exploiter, sans doute.

 

 

Le Procureur du roi qui siège à côté de la présidente du Tribunal, consent pour finir à cette solution. Le fils doit travailler avec son père, régulièrement et sous contrôle, faute de quoi il sera transféré au tribunal correctionnel pour adultes. Son salaire servira à rembourser les victimes de ses méfaits. Tout le monde est d’accord, sauf sans doute la présidente du Tribunal qui, sceptique, précise qu’elle n’est pas tenue à suivre les réquisitions du Procureur…

 

 

L’avocate du gamin se rallie à la réquisition du Procureur tout en reconnaissant les difficultés et en enjoignant son « client » et ses parents à prendre enfin leurs responsabilités.

 

 

Bref, tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

 

Le jeune homme soulagé – il tremblait comme une feuille pendant toute l’audience – n’a manifestement pas très bien compris l’enjeu, ou  n'a pas voulu comprendre. Il s’adresse au Procureur ayant retrouvé l’arrogance typique des voyous :

 

      - Je boirai un verre de vodka à votre santé !

 

 

C’en était trop ! Cela déclencha l’ire tonitruante du magistrat marri par ce mépris. Il menaça même de revoir ses réquisitions devant pareille attitude. Le paternel tenta de calmer le jeu en s’engageant à surveiller son fils à son travail et promettant même d'avertir le Tribunal s’il ne remplissait pas ses devoirs.

 

Ah oui ! J'oubliais parce que cela me semblait aller de soi : Le Procureur est aussi d'origine maghrébine. Deux parcours qui s'entrechoquent. Et un magistrat de la même origine que l'inculpé, cela n'a en définitive aucune importance. Et pourtant, nous en sommes encore à trouver cela surprenant...

 

 

L’audience était terminée pour cette affaire. Les parents et le gamin se retirent. Le Procureur eut la curiosité de les observer à leur sortie. Le fils est parti sans ses parents… Le jugement sera prononcé le mois prochain. On verra ! Ou bien, à l’évidence, c’est tout vu.

 

 

Je n’aime pas l’hôpital !

 

 

Voilà deux parents. La mère, 49 ans, et le père, la cinquantaine, qui comparaissent pour négligences à l’égard de leurs enfants. Ils vivent dans un appartement à une chambre, la mère et le père et sept enfants.

 

 

Le père est en invalidité. Un gaillard ayant l’air en pleine forme, pourtant… Enfin, passons.

 

 

La Présidente du Tribunal demande à la mère si elle compte travailler. Réponse :

 

 

    - Non, je n’en vois pas l’utilité !

 

 

Silence gêné. Que répondre à cela ?

 

 

Pourtant les faits sont préoccupants : les personnels de l’école ont constaté que les enfants étaient insuffisamment nourris. En outre, ils avaient tous les quatre un sérieux retard d’apprentissage.

 

 

La Présidente rappelle à la mère - sept enfants dont le dernier né il y a quelques mois - qu’il existe des moyens pour éviter d’avoir encore des enfants. Indifférence de celle-ci.

 

 

Mais, il y a pire : les enfants ne sont pas vaccinés et le père refuse de procéder à la vaccination.

 

 

Une fois de plus, la Présidente tente de faire prendre conscience aux parents des conséquences catastrophiques qu’entraîne ce refus.

 

 

  • La polio a été éradiquée, mais elle revient ! Mesurez-vous les conséquences ?

     

     

    Le père ne répond pas. La mère est tétanisée. La Présidente menace.

     

     

  • Les témoins de Jéhovah qui refusent de faire vacciner leurs enfants sont sanctionnés. Vous pourriez l’être comme eux, ne l’oubliez-pas !

     

     

    En vain ! Finalement, après pas mal d’insistance, le père finit par « avouer » :

     

  • Les vaccinations se font en hôpital. J’ai peur de l’hôpital ! Je n’aime pas l’hôpital !

     

     

    La juge lui rappelle que les vaccinations peuvent se faire ailleurs qu’en milieu hospitalier, dans des maisons médicales, par exemple. Rien n’y fait.

     

     

    Et puis, le rapport des services sociaux est sans appel : outre la non vaccination, en plus de la malnutrition, les enfants sont mal vêtus : ils portent des habits trop petits !

     

     

    Pas de vaccination, nourriture et habillement insuffisants, logement insalubre et promiscuité, refus de travail de la mère. Rien n’est positif.

     

     

    Que faire ? La Présidente prononcera le jugement à la fin du mois d’avril prochain.

     

     

    Mais que va-t-il se passer ? Si la juge ordonne le placement des enfants, certes, cela les préservera quelques temps, mais est-ce une solution à long terme ? Cela leur apportera-t-il enfin l’éducation qu’ils méritent pour plus tard affronter la vie, la « mordre à pleine dents »… Combien de fois ai-je entendu cette expression en ce Tribunal ?

     

     

    Bon, une date est proposée pour le prononcé du jugement. Le père hésite. Il informe la juge qu’à ce moment, il se fera soigner à l’hôpital…

     

     

    Tiens, il me semble avoir entendu qu’il a peur de l’hôpital… Un ange passe !

     

     

    Voilà. Les deux autres audiences sont celles d’un adolescent placé en IPPJ et la Juge a permis après un certain temps qu’il réintègre sa famille et d'un jeune délinquant.

     

     

    Le gamin a une scolarité incomplète. Il se rend deux jours par semaine à l’école. Le reste du temps, il prétend travailler dans une grande surface pour vivre.

     

     

    Mais il est incapable de produire un curriculum vitae, un contrat de son employeur, son journal de classe.

     

     

    Bah ! Inutile d’insister ! Il est bientôt majeur et le dossier au Tribunal de la jeunesse sera bientôt clôturé. On sent bien que le jeune homme le sait et qu’il est venu parce qu’il le fallait bien.

     

     

    L'autre gosse. Lui, c’est un délinquant : cambriolage, bagarres diverses, renvoyé de son école parce qu’il s’est amusé avec un « camarade » à tabasser un autre élève.

     

     

    Un léger espoir sans doute. Les rapports provenant de sa nouvelle école sont favorables. OK, on verra.

  •  

  •  

    La revue des deux mondes

     

     

     

    Comme dans la revue, deux mondes s’affrontent en ce Tribunal : d’une part, des magistrats, des avocats et des assistants sociaux animés par une volonté inébranlable de sortir ces jeunes de la mélasse. Et, de l’autre côté, des parents et des jeunes gens irresponsables, ignorant les fondamentaux de notre société, indifférents aux propos des juges, n’ayant aucune considération pour leurs jeunes avocates pour la plupart commises d’office qui tentent, elles aussi, de contribuer à l’élaboration de la solution la plus adéquate pour leurs jeunes clients.

     

     

    Deux mondes ne parlant pas la même langue et qui ne peuvent se comprendre.

     

     

    Et ces jeunes gens ? Que faire et surtout, qu’en faire ? Que deviendront-ils ?

     

     

     

    Something wrong

     

     

     

    « Something wrong in the State of Denmark »… Quelque-chose est brisé ! La société qui nous est depuis si longtemps chantée comme libre, protectrice, progressiste, est en réalité moribonde. Les juges et les avocats revêtus de leurs toges que nous avons rencontrés, ne peuvent qu’appliquer la loi qui est leur seule arme, mais une arme qui, depuis longtemps, n’a plus de cartouches.

     

     

    Force doit rester à la loi, dit-on. Non, la force est ailleurs. Elle se trouve chez ces jeunes paumés qui le savent et qui en font le pire usage. Et cela finira par les emporter.

     

     

    Et cette force a échappé à celles et ceux qui ont la charge de préserver et de transmettre les principes fondamentaux devant animer notre société et donner à chacun les moyens de leur épanouissement.

     

     

     

    À qui la faute ? A ceux qui ont mis leurs intérêts personnels et leurs ambitions au détriment du bien de tous et, pour ce faire, imposé les idées mortifères qui nous mènent à la ruine et au chaos.

     

     

     

    Par leur aveuglement et leur égoïsme, ils ont allumé la mèche d’une bombe à retardement. Bientôt, elle explosera et tout sera anéanti.

     

     

    Y a-t-il un espoir ? Oui mais, comme tous les espoirs, il est ténu. Il porte un nom :

     

     

    Résistance !

     

     

     

    Pierre Verhas

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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 11:05

 

 

 

Depuis plus de deux décennies, les habitants du Nord et de l’Est de la Région bruxelloise se plaignent du bruit infernal des avions au décollage et à l’atterrissage de l’aéroport de Zaventem, officiellement « Brussels airport ».

 

 

Ce sont surtout les vols de nuit effectués par des appareils des compagnies cargo – il y en a vingt-six à Bruxelles – qui sont visés. En effet, les aéronefs utilisés par ces compagnies sont assez anciens et ne répondent pas aux normes de bruit actuelles.

 

 

Pour compléter le tableau, la solution à ce problème est introuvable. La ministre écologiste Isabelle Durant a voulu interdire les vols de nuit, au grand dam des compagnies et suscitant l’indignation des partenaires libéraux du gouvernement de l’époque. En plus, ce problème a une connotation « communautaire » : le survol à basse altitude a lieu au-dessus de la Région bruxelloise et l’aéroport de Zaventem est situé en Région flamande… Par après, on a tenté avec Belgocontrol – la société qui gère le contrôle de l’espace aérien belge – de trouver des « routes » afin de gêner au minimum les habitants. Ce fut entre autres la fameuse « route Onkelinx » du nom de la ministre socialiste des communications de l’époque.

 

 

Passons les multiples péripéties de ce dossier. Le gouvernement bruxellois a tranché : un arrêté d’interdiction de survol avant 7h du matin des aéronefs dépassant les normes de bruit, sous peine d’amendes substantielles, a été pris et est d’application.

 

 

 

 

Michael O'Leary est très fâché sur la région bruxelloise et menace de geler les investissements de Ryanair à l'aéroport de Bruxelles. Bof !

Michael O'Leary est très fâché sur la région bruxelloise et menace de geler les investissements de Ryanair à l'aéroport de Bruxelles. Bof !

 

 

 

Cela provoque une levée de boucliers de la part des responsables de l’aéroport de Zaventem et des différentes compagnies aériennes. Même le fantasque patron de Ryanair, Michael O’Leary, y est allé de ses menaces : si cet arrêté n’est pas abrogé, nous gelons les investissements à Brussels airport ! Rien que ça ! Bernard Gustin, le CEO de Bussels airlines, la compagnie aérienne belge qui a succédé à la défunte Sabena, propose une concertation pour arriver à un accord global et durable entre toutes les parties, mais il ajoute :

 

 

 

Bernard Gustin, CEO de Brussels airlines, a un discours plus policé qu'O'Leary, mais il est tout aussi ferme.

Bernard Gustin, CEO de Brussels airlines, a un discours plus policé qu'O'Leary, mais il est tout aussi ferme.

 

 

 

« Nous n'avons pas besoin d'un aéroport qui doit être restreint. Celui-ci doit être développé et il faut arrêter de survoler Bruxelles comme on le fait aujourd'hui. » Autrement dit, plus d’amendes. On recherche d’autres plans de vol et on permet l’extension de Zaventem – Brussels airport.

 

 

Observons au passage que les médias donnent bien plus de temps d’antenne aux responsables des compagnies aériennes et de l’aéroport qu’au gouvernement bruxellois et aux opposants au survol de Bruxelles.

 

 

Alors, au vu des difficultés, on pourrait s’orienter vers une solution bien néolibérale : la transaction.

 

 

Paul Jorion, dans son ouvrage « Le dernier qui s’en va éteint la lumière » (Fayard 2016) cite Ronald Coase, un économiste britannique qui a vécu 103 ans ! (1910 – 2013), titulaire du prix Nobel d’économie, théoricien du néolibéralisme.

 

 

Ronald Coase pense que la solution des problèmes écologiques passe par la privatisation des biens communs qui nous restent. Pour lui, au lieu d’interdire aux entreprises de polluer, organisons un commerce du droit de polluer et « l’intérêt bien compris des pollueurs fera baisser d’un point de vue global les émissions ».

 

 

C’est un raisonnement digne de celui de la « main invisible ». C’est ainsi qu’a été élaborée la fameuse et catastrophique bourse du carbone.

 

 

Il n’y aurait pas de réglementation de limitation de la pollution, mais concurrence du droit à produire et du droit des tiers à ne plus subir la pollution. Autrement dit, le producteur achèterait le droit de nuire à la santé des tiers !

 

 

Autant dire à un condamné à mort qu’on lui paiera l’usage de la lame de la guillotine !

 

 

Ce raisonnement est typique de celui des économistes libéraux : la marchandisation des biens et des droits collectifs.

 

 

Et, une fois de plus, on ne se trouve pas entre partenaires égaux. Que peuvent des particuliers, même associés, face à des entreprises transnationales ? Il s’agit une fois de plus de transactions léonines présentées comme des solutions équitables.

 

 

Jorion ajoute : « Autrement dit, pour appeler un chat un chat : la théorie économique standard fait comme si les financiers étaient des philanthropes plutôt que des marchands. »

 

 

En quelque circonstance que ce soit, les producteurs cherchent avant tout à maximiser les profits. Et cela n’est pas mesurable en science économique…

 

 

Alors, verra-t-on dans le cadre du conflit riverains – compagnies aériennes une solution du genre d’une indemnisation, par exemple, pour isoler acoustiquement les habitations, ou simplement en espèces sonnantes et trébuchantes ?

 

 

 

 

Parfois, des avions passent très bas au-dessus de Bruxelles. Bonjour le bruit et les gaz à effet de serre...

Parfois, des avions passent très bas au-dessus de Bruxelles. Bonjour le bruit et les gaz à effet de serre...

 

 

 

Ce serait la plus mauvaise des solutions, car la source du mal restera, au plus grand bénéfice des compagnies aériennes et de l’aéroport. Et on oublie souvent un autre aspect : la pollution par le bruit est accompagnée de la pollution de l’atmosphère.

 

 

Alors, bonjour dès potron minet aux bruyants gaz à effet de serre…

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 22:13

 

 

 

Les choses changent. Brexit, victoire de Bachar elAssad à Alep, élection de Donald Trump, campagne électorale présidentielle française allant dans tous les sens. Tout cela ne va manifestement pas dans le sens voulu par l’establishment. Faut-il s’en réjouir ? D’un côté, on ne va pas pleurer et c’est même réjouissant qu’il en prenne plein la figure, mais de l’autre, on aurait souhaité que cela se passe autrement. Il faut s’appeler Marine Le Pen ou Geert Wilders pour se réjouir de la victoire du milliardaire de New York.

 

 

Le prix Nobel d’économie 2001, l’économiste américain Joseph Stiglitz bien connu des lecteurs d’Uranopole et le chef économiste de l’Agence française de développement, Gaël Giraud ont accordé un entretien au quotidien « Le Monde » daté de vendredi 3 février 2017 sur le piège populiste et particulièrement sur l’entrée de Donald Trump à la Maison blanche.

 

 

Face à la mondialisation néolibérale, beaucoup pensent que le protectionnisme est la solution pour éviter les délocalisations, le chômage, la précarité. L’infâme Donald Trump a basé sa campagne électorale sur le protectionnisme, la fermeture des frontières US à l’immigration et sur l’isolationnisme en matière de politique étrangère.

 

 

 

 

L'infâme plastronnant avec ses immondes décrets de rejet de l'Autre.

L'infâme plastronnant avec ses immondes décrets de rejet de l'Autre.

 

 

 

Stiglitz qui est un adversaire farouche de la mondialisation néolibérale s’insurge contre le programme du nouveau locataire de la Maison blanche. Il a pris comme premières mesures d’interdire au secteur automobile qui est le plus important secteur industriel étatsunien de délocaliser et de taxer les importations de voitures étrangères, essentiellement allemandes.

 

 

Les dégâts de l’infâme

 

 

Ensuite, l’infâme Trump veut réduire les impôts des plus riches – comme Reagan l’avait fait dans les années 1980 – mais il feint ne pas prendre en compte le déficit public US qui est déjà énorme et qui, en plus, risque de s’accroître avec l’augmentation des dépenses en matière de défense. Bref, rien de nouveau sous le Soleil, la typique politique de droite agrémentée de protectionnisme. Et sans aucune perspective, car comme l’explique Joseph Stiglitz qui veut, au contraire, réduire les dépenses militaires :

 

 

 

 

¨L'économiste français Gaël Giraud avec le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz

¨L'économiste français Gaël Giraud avec le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz

 

 

 

« … en réduisant nos dépenses militaires, qui entretiennent un armement correspondant à celui de la guerre froide, plus du tout adapté aux enjeux d’aujourd’hui, tels que le terrorisme. »

 

 

C’est oublier les pressions du complexe militaro-industriel qui produit ses armements obsolètes à son plus grand profit…

 

 

Cet isolationnisme et cette politique de réduction d’impôts pour les plus nantis n’est évidemment pas la solution pour le prix Nobel. Au contraire, ce seront les travailleurs victimes des délocalisations qui seront les premiers atteints.

 

 

« L'ironie est que les personnes qui ont le plus souffert ces vingt-cinq dernières années en seront les premières victimes. Le programme de Donald Trump risque d'enclencher un cercle vicieux. En réduisant les impôts pour les plus riches, il va creuser le déficit. Ce déficit devra être financé par l'entrée de capitaux étrangers, ce qui fera mécaniquement monter le dollar, tout comme les restrictions au commerce qu'il veut imposer. Or, le dollar fort va pénaliser durement le secteur industriel exportateur. M. Trump sauvera peut-être quelques centaines de jobs en convainquant des usines de ne pas délocaliser, mais cela ne compensera pas les emplois ainsi perdus.»
 

 

 

 

Le déficit devra être financé par des capitaux étrangers et cela fera monter le dollar, ce qui réduira les exportations US. Alors, les emplois « sauvegardés » ne feront pas le poids face aux emplois perdus.

 

 

 

Trump tente d’instaurer un ordre ultralibéral mondial.

 

 

 

Certes, Trump s’est engagé à en finir avec les traités de libre échange comme le TTIP, mais comme le dit Stiglitz :

 

 

« Il faut maintenir un système mondial ouvert. Si l’on se renferme, on va perdre. » Et cela vaut pour les USA comme pour l’Europe. L’économiste américain ajoute :

 

 

« La mondialisation doit être pensée de façon à protéger les perdants – et il y en a.

 

 

Des questions se posent sur le bien-fondé de certains accords commerciaux. Prenons le TTIP : son effet positif était estimé à 0,15 point de produit intérieur brut sur quinze ans. Autant dire rien. Le TTIP n’était pas un accord commercial, mais un accord d’investissement pour restreindre la régulation et avantager les grosses firmes. »

 

 

Autrement dit instaurer un régime ultralibéral mondial.

 

 

Et cette politique de droite engagée par Donald Trump est bien entendu accompagnée par la dernière phase de la privatisation des ressources naturelles (le gaz de schiste qui est extrait sans permis, les exploitations minières dans les pays du Tiers-monde, etc.), du travail (par l’uberisation et l’économie dite de « partage ») et de la monnaie (par la généralisation des transactions électroniques). C’est ce que dénonce Gaël Giraud :

 

 

« La privatisation des ressources naturelles, du travail et de la monnaie amorcée depuis la première vague de mondialisation à la fin du XIXe siècle, a conduit à la hausse des inégalités, au chômage et une dépression déflationniste suite au krach de 1929, intolérables pour les sociétés ouest-européennes. Ces évolutions ont provoqué une forte réaction populiste analogue à ce que nous observons aujourd’hui. »

 

 

Il y a cependant une différence fondamentale entre la régression d’aujourd’hui et la crise de 1929. La technologie n’avait pas encore pris la place du travail et il y avait un puissant mouvement des travailleurs qui exerçait une pression efficace sur les pouvoirs. Si les fascismes sont le fruit du désarroi de la population, ils ont été aussi alimentés par le grand capital de l’époque.

 

 

Aujourd’hui, le travail a été délocalisé et est aussi remplacé par les robots. Ce n’est donc pas la « fin du travail » comme certains le prétendent, c’est en réalité son transfert là où il est au moindre coût.

 

 

Alors, que faire ?

 

 

Stiglitz préconise :

 

 

« L’Europe doit surtout se détourner plus franchement des politiques d’austérité. Pour éviter le désenchantement et le populisme, il faut montrer que la politique économique est efficiente. Une relance budgétaire bien utilisée peut produire des résultats à court et plus long terme. Une réforme de la gouvernance dans la zone euro est aussi nécessaire. »

 

 

Très bien. Mais qui le fera ? Les dirigeants européens actuels usés, rejetés et décrédibilisés n’en sont pas capables et n’en ont même pas la volonté.

 

 

Le monétarisme a tué l’Europe.

 

 

La monnaie unique est dénigrée de partout. Ainsi, le ministre- président wallon Paul Magnette rendu célèbre après son opposition au CETA dit dans une interview au journal « l’Echo » :

 

 

 

 

Paul Magnette envisage de sortir la Wallonie de certaines compétences européennes.

Paul Magnette envisage de sortir la Wallonie de certaines compétences européennes.

 

 

 

« C’est une monnaie mal pensée. Elle a été conçue selon une logique monétariste: créons une monnaie et l’économie suivra. Cela n’a pas marché. La convergence économique ne s’est pas réellement produite par l’effet de l’euro. Cela n’a pas non plus amené à créer une vraie politique économique européenne: il n’y a pas de vrai budget, pas de vraies ressources propres. Une union monétaire sans union économique a pour seul effet de neutraliser la variable monétaire dans les ajustements entre les Etats membres. Du coup, l’ajustement se fait sur des législations sociales et fiscales qui n’ont pas convergé. Cela a produit ce qu’on pouvait craindre: l’euro a accéléré une dérégulation sociale et fiscale, il a inversé la logique de l’Union européenne. »

 

 

Et Paul Magnette précise :

 

 

« Toute la logique de l’Union européenne est une logique de convergence et de protection. Aujourd’hui, il y a une asymétrie fondamentale: la monnaie est contraignante; la libéralisation se décide à la majorité absolue des États membres; mais l’union sociale et l’union fiscale, c’est l’unanimité. Donc il y a quelque chose de bancal dans le système. Ce sont une vingtaine d’années qui ont complètement retourné le sens de l’Union européenne. Parce que jusqu’alors, la logique des traités fondateurs, l’idée c’était toujours: je dérégule au niveau national mais je rerégule en même temps au niveau européen est une logique de convergence et de protection. Aujourd’hui, il y a une asymétrie fondamentale. »

 

 

Et des conséquences dramatiques ! Il aurait pu ajouter que les traités qui accompagnent cette politique monétariste ont précipité la Grèce dans la régression et sa population dans la précarité. Et ce n’est pas fini ! La « Troïka » menace à nouveau le gouvernement grec de représailles s’il ne prend pas de nouvelles mesures d’austérité.

 

 

Cette politique est criminelle et est aussi condamnable que les actes de guerre passibles de la Cour pénale internationale.

 

 

Cela dit, les excès de Trump pourraient se retourner contre lui et amener des changements fondamentaux dans la structure géopolitique mondiale.

 

 

Un nouvel ordre mondial… chinois

 

 

Gaël Giraud explique :

 

 

« De nouveaux arrangements se dessinent déjà entre émergents comme le Brésil, l’Inde, la Chine, la Russie. Ils sont en train de mettre en place leurs propres banques de développement et s’efforcent à réduire leur dépendance à l’égard du système né à Bretton Woods. L’ère Trump pourrait donner un nouvel élan à la Chine pour devenir le leader de ces pays et forger un ordre international à sa façon. »

 

 

Et l’Europe dans tout cela ? On voit mal un Juncker ou un Tusk s’atteler à une profonde réforme de la politique économique européenne, d’autant plus que l’Allemagne, que ce soit Merkel ou Schultz qui l’emportera en septembre 2017, n’en voudra à aucun prix. L’ordolibéralisme a de beaux jours devant lui au détriment des peuples d’Europe, même si Giraud estime que « l’Europe a même aujourd’hui une occasion unique de jouer un rôle plus important sur la scène internationale et dépasser les tensions entre les créanciers du nord de l’Europe et les débiteurs du Sud. »

 

 

Bref, le changement n’est pas pour maintenant, à moins que d’autres en décident.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 09:42

 

 

 

Les scandales et autres « affaires » qui émaillent ce début de l’an de grâce 2017 sont les révélateurs de l’effondrement du système politique dans la partie francophone de la Belgique. En Wallonie avec Publifin qui éclabousse le gouvernement wallon et compromet le principal parti, le PS, et à Bruxelles, le Kazakhgate qui flétrit le très libéral MR.

 

 

Nous avons déjà évoqué cette dernière affaire. Les nouveaux éléments révélés dans la presse confirment et renforcent la conviction de l’opinion publique sur l’importance de ce scandale qui ressemble de plus en plus à une affaire d’Etat.

 

 

Le PS touché dans sa structure

 

 

Cependant, le scandale Publifin touche de plein fouet la structure même du PS. En outre, Publifin remet en mémoire les terribles dérives qui ont secoué sa principale Fédération, celle de Liège, et remet à l’avant-scène une pièce nauséabonde quelque peu oubliée, qui a éclaté le 18 juillet 1991 sur le parking de Cointe avec l’assassinat d’André Cools.

 

 

 

André Cools a voulu créer une forte structure publique palliant aux carences du secteur privé pour sauver l'économie liégeoise.

André Cools a voulu créer une forte structure publique palliant aux carences du secteur privé pour sauver l'économie liégeoise.

 

 

 

Et cette affaire qui prend d’énormes proportions pourrait bien sonner le glas du Parti Socialiste francophone de Belgique.

 

 

Tout est parti d’une idée d’André Cools. Aussitôt avoir quitté la présidence du Parti socialiste en 1981, Cools s’est rendu compte que son successeur, Guy Spitaels, ne ferait rien pour le redressement économique du bassin liégeois touché de plein fouet par la crise de la sidérurgie. De plus, quelques années plus tard, en 1988, éclata l’affaire de la Société générale. La plus grande holding belge passait entre les mains de la française Suez. Il n’y avait donc rien à espérer du côté du privé.

 

 

Aussi, André Cools a eu l’idée de se baser sur ce qui existait d’efficace et suffisamment riche à Liège : les intercommunales. Il se fit nommer ministre des pouvoirs locaux au gouvernement wallon pour pouvoir mettre en œuvre son idée. Il profita, pour ce faire, des structures locales de la région liégeoise.

 

Cools veut mettre en place un contre-pouvoir économique et financier public grâce à un puissant réseau d'intercommunales et en faire une holding publique. Ceci devait attirer des multinationales à investir dans la région. A ses côtés dans ce projet, il prend comme conseiller, un réviseur d’entreprises et aussi un manieur génial des chiffres, Michel Daerden.

 

 

 

Michel Daerden, sous ses airs rigolards, était un redoutable manieur de chiffres et un politicien puissant et astucieux.

Michel Daerden, sous ses airs rigolards, était un redoutable manieur de chiffres et un politicien puissant et astucieux.

 

 

 

En effet, comme ministre, le pouvoir d’André Cools s'étend alors sur les communes, les intercommunales et les services associés comme l'énergie, l'eau, la gestion des déchets et l'informatique. Si bien qu'à Liège, grâce au développement d'un réseau tentaculaire d'entreprises et d'intercommunales, peu de choses sont possibles sans son accord. Il devient le président de la SMAP (qui, après le scandale Lewalle, changera son nom en Ethias), société d’assurances qui participera à la création de la holding Néos dont Cools prendra la tête. Via la holding Meusinvest, Néos appuiera la Société de gestion de l'aéroport de Bierset pour faire de l'aéroport liégeois un pôle de croissance économique.

 

 

C’est alors – et ce n’est sans doute pas une simple coïncidence – que les choses prennent une tournure dramatique. En 1990, André Cools veut prendre tout en main à Liège, mais il se heurte à l’opposition farouche du tandem Dehousse – Happart qui est soutenu sous le manteau par Spitaels. Il démissionne de son poste ministériel et pousse Alain Van der Biest, ancien ministre des Pensions et bourgmestre de Grâce Hollogne à lui succéder.

 

 

 

Feu Alain Van der Biest s'est laissé écraser par une situation qui le dépassait.

Feu Alain Van der Biest s'est laissé écraser par une situation qui le dépassait.

 

 

En dépit de l’alcoolisme notoire et de la fidélité à géométrie variable du nouveau ministre, Cools qui était un homme très sentimental sous sa carapace de dur à cuire, considérait Van der Biest qui, en outre, était écrivain et poète de talent, comme son successeur. Bien mal lui en prit. Dès le début, Van der Biest se montre incapable d’assurer son poste. Il s’entoure de personnages douteux à qui il octroie des postes de confiance, comme Richard Taxquet et Pino Di Mauro qui ont manifestement des liens avec la mafia italienne. Mais, c’est ici qu’apparaît pour la première fois Stéphane Moreau qui était un jeune politologue diplômé de l’Université de Liège. Il est bombardé conseiller dans le cabinet de Van der Biest et se gardera bien de se mêler aux mafieux du cabinet. Van der Biest est soupçonné d’être mêlé à l’assassinat de Cools et est forcé de démissionner en 1992 et c’est un autre socialiste liégeois, Guy Mathot, qui lui succède. Sa réputation est plus que sulfureuse. Il est cité dans de nombreuses « affaires », mais il n’a jamais été inquiété.

 

C’est l’heure de Stéphane Moreau

 

Mathot envoie Stéphane Moreau à Liège où il est nommé chef de cabinet du bourgmestre Henri Schiltz. C’est à ce moment là que le jeune technocrate prend son envol. Il commence à mettre sur pied ses affaires politiques et commerciales. Il est très vite nommé échevin des finances de la commune de Ans et prend la direction du Palais des Congrès de Liège, propriété de l’Intercommunale IGIL (Intercommunale de Gestion de l’Immobilier à Liège).

 

Mathot est forcé de démissionner en 1994 avec Guy Spitaels qui s’était fait nommer Ministre-président du gouvernement wallon, tous deux compromis dans l’affaire des pots de vin dans la livraison à l’armée belge des hélicoptères Agusta. On sait comment tout cela s’est terminé : en 1998, Guy Spitaels et Guy Coëme sont condamnés, tandis que Guy Mathot est blanchi.

 

C’est l’occasion pour Michel Daerden de s’imposer à Liège. Il prend Moreau sous son aile.

 

 

 

Michel Daerden à gauche a pris Stéphane Moreau comme dauphin. Le dauphin s'est finalement transformé en Brutus en évinçant l'ancien ministre.

Michel Daerden à gauche a pris Stéphane Moreau comme dauphin. Le dauphin s'est finalement transformé en Brutus en évinçant l'ancien ministre.

 

 

 

C’est en 2005 que tout bascule. Stéphane Moreau met la main sur le Fonds de pension de l’Association liégeoise d’électricité (ALE) qui avait été intégrée dans le consortium financier fondé par André Cools. Ce Fonds dispose d’une réserve financière de 500 millions d’Euros qui étaient placés à la SMAP.

 

Moreau fait passer le Fonds de pensions de l’ALE du statut d’ASBL à celui de financement des pensions et le nomme « Tecteo Fund » qu’il appelle par après Ogeo Fund.

 

Cette transformation de ce fonds de pension signifie que Tecteo/Ogeo Fund peut désormais profiter d'un large choix en matière d'avantages fiscaux, comme la dispense d'une retenue d'impôt ou le caractère non imposable des bénéfices engrangés. En contrepartie, il est soumis au contrôle de la Commission bancaire, financière et des assurances, contrôle qui est plutôt laxiste.

 

Malgré de nombreuses réticences, notamment de la part des organisations syndicales qui se posaient des questions sur l’avenir des pensions des travailleurs de tous ces organismes, Moreau a réussi à étendre Ogeo Fund à des Fonds de pensions d’autres intercommunales, comme l’Association Liégeoise du Gaz (ALG) présidée par le bourgmestre Willy Demeyer qui avait refusé au départ et puis qui a bien été contraint d’accepter.

 

Dès lors, Ogeo Fund intégré à Tecteo group est devenu le cinquième Fonds de pensions de Belgique avec à sa tête le seul Stéphane Moreau. C’est alors que certains dirigeants du PS commencèrent à s’inquiéter de la croissance exponentielle de l’empire Moreau. Mais, rien n’y fit. Il avait l’appui total du très puissant Michel Daerden.

 

Cette expansion fulgurante commence à agacer et inquiéter pas mal de monde. En 2009, Ogeo est en quasi faillite ! Mais Moreau le nie et poursuit comme avant. Des lettres anonymes parviennent au Parquet de Liège où Stéphane Moreau est accusé de piller l’intercommunale. Autrement dit de se servir de l’argent public de Tecteo pour ses affaires privées. Le groupe cependant est un important pilier économique de la région liégeoise : il occupe 2.000 travailleurs pour un chiffre d’affaires consolidé de 570 millions d’Euros.

 

La puissance colossale de Tecteo et puis de Nethys

 

La presse a fait état de voyages luxueux non justifiés, de voitures de haut de gamme, etc. pour des dirigeants de Tecteo, mais cela n’a pas eu de suite. La Justice n’a inculpé personne. On était donc à business as usual.

 

Et puis, Tecteo devient Publifin (les intercommunales) Nethys. Nethys prend en charge la télédistribution (Voo, Brutélé), l’Internet (Win), etc. Bref, Nethys agit comme une société privée et diversifie. C’est ainsi qu’est née la nébuleuse Nethys avec cet ensemble de sociétés gérant les secteurs les plus divers.

 

 

 

La structure complexe du groupe Nethys - publifin d'après La Libre Belgique

La structure complexe du groupe Nethys - publifin d'après La Libre Belgique

 

 

 

Dans un article publié par la Libre Belgique du 18 janvier 2017, un expert décrit comment fonctionne le système mis en place par Stéphane Moreau pour échapper à la tutelle wallonne sur les intercommunales.

 

« "Le groupe Nethys/Brutélé (Voo) échappe depuis plus de dix ans au droit wallon. Son actuel directeur général, Stéphane Moreau, par ailleurs bourgmestre socialiste de la commune d’Ans, multiplie les entourloupes afin d’échapper aux législations wallonnes en matière d’intercommunales et d’interrégionales ainsi qu’au contrôle de la tutelle."

 

Pour bien comprendre l’enjeu, il faut remonter en 2005. A l’époque, c’est l’ALE, l’Association liégeoise d’électricité, qui est en charge de la distribution d’électricité dans la Cité ardente ainsi que dans quelques communes de la province de Liège (jusqu’à son intégration au groupe Tecteo sous le nom de Resa Electricité à la fin des années 2000).

 

Lorsqu’il prend les commandes de l’intercommunale, Stéphane Moreau décide d’y faire entrer la commune des Fourons, commune à facilités enclavée en Région wallonne mais rattachée depuis 1963 à la province flamande du Limbourg. L’objectif : se mettre à l’abri des règles wallonnes en matière d’intercommunales et ainsi échapper à la disposition décrétale régionale de l’époque qui interdisait aux directeurs d’intercommunales d’être en même temps bourgmestre d’une commune wallonne. "En incluant les Fourons dans l’opération, Stéphane Moreau et l’ALE contournaient ainsi le droit wallon et le contrôle de tutelle", s’offusque une source proche du dossier. » C’était en outre très astucieux politiquement : la défense des Fourons étant un des objectifs de la Fédération de Liège du PS. De plus, il se mettait le clan Happart dans ses faveurs.

 

Mais lors de la législature 2009-2014 (PS, CDH, Ecolo), le gouvernement wallon réagit. Tecteo devient en 2013 le groupe Nethys avec Publifin, en 2014, qui reprend les intercommunales. Les deux sociétés sont intimement liées. Il y a manifestement confusion entre les fonds publics et l’argent privé et les actions du groupe dépassent de loin le rôle des intercommunales, par exemple en reprenant le groupe de presse l’Avenir et en investissant dans les journaux provençaux « Nice Matin » et « le Provençal »…

 

Cela dépasse évidemment le rôle des intercommunales. En réalité, Moreau s’est servi de celles-ci pour monter son groupe et diversifier même jusqu’au… Congo.

 

C’est ensuite que le scandale éclate. Par décret du gouvernement wallon, Publifin est divisée en Comité de secteurs, comme celui du gaz ou celui de l’électricité, tout cela par l’absorption de l’ALG et de l’ALE. Et c’est suite à cela que sont créés les fameux comités de secteur en 2010. En réalité ces comités de secteur servent à offrir des compensations aux dirigeants de l’ALE et de l’ALG qui ont dû se faire « hara kiri ». C’est le numéro 2 de Publifin, le député provincial PS liégeois André Gilles qui élabora le système de rémunérations des mandataires qui appartiennent aux trois partis traditionnels : 13 élus PS, 9 CDH (chrétiens) et 9 MR (libéraux). Ces émoluments sont considérables et ne sont justifiés par aucune prestation. On organise des réunions bidon, on paie des membres absents et les barèmes sont exorbitants.

 

Un séisme meurtrier

 

C’est un élu CDH qui dénonça le système qui, par ailleurs, est agent à la Cour des comptes ! Il déclencha un séisme. Sans doute déjà échaudé par le Kazakhgate qui paralyse le parti ennemi, le MR, le président du PS, l’ancien Premier ministre Elio Di Rupo qui n’a jamais pu assurer le contrôle de la Fédération liégeoise, s’efforce d’introduire un strict code d’éthique dans la gestion des entreprises publiques. Code d’éthique basé essentiellement sur la limitation des cumuls de mandats et de rémunération, mais – ce qui fait perdre toute crédibilité à cette décision – avec 21 exceptions dont la n° 2 du PS, Laurette Onkelinx.

 

 

 

Laurette Onkelinx est furieuse, mais son ire n'impressionne guère les Liégeois...

Laurette Onkelinx est furieuse, mais son ire n'impressionne guère les Liégeois...

 

 

 

La même Laurette Onkelinx frappe encore plus fort : elle exige que Stéphane Moreau choisisse entre son mandat de bourgmestre de Ans et sa présidence de Nethys. Cette « sortie » est approuvée par Di Rupo mais fort peu appréciée à Liège.

 

Le lendemain, Moreau est victime d’un accident cardiaque et se fait porter pâle. Il a jusqu’au 28 février pour décider.

 

Mais le scandale touche aussi le gouvernement wallon de Paul Magnette en plein cœur. Le ministre des pouvoirs locaux, le PS Paul Furlan, a la tutelle sur les communes et donc les intercommunales dont Publifin. Or, son chef de cabinet adjoint, Claude Parmentier, mandataire liégeois, est administrateur de Publifin et très proche de Stéphane Moreau. Il y a manifestement conflit d’intérêts et Parmentier est forcé à la démission. Mais l’opposition MR Ecolo exige la démission du ministre. Un malheur n’arrivant jamais seul, on découvre qu’il y a un autre conflit d’intérêts au sein de son cabinet, conflit qui ne concerne pas Publifin. Là, c’est le pont trop loin : Furlan prend l’initiative de la démission et c’est aussitôt un jeune député PS ardennais, Pierre-Yves Dermagne, qui lui succède. Le PS est obligé de puiser dans ses réserves, car le nouveau ministre est un jeune politicien prometteur, certes, mais sans expérience. Enfin, ne préjugeons pas.

 

 

 

Pierre - Yves Dermagne remplace au pied levé Paul Furlan comme ministre des pouvoirs locaux de la Région wallonne. Derrière les sourires de façade, une génération est contrainte de s'effacer.

Pierre - Yves Dermagne remplace au pied levé Paul Furlan comme ministre des pouvoirs locaux de la Région wallonne. Derrière les sourires de façade, une génération est contrainte de s'effacer.

 

 

 

Le ministre-président wallon Paul Magnette monte alors au créneau. Fort de son aura après sa résistance au CETA, il promet une réforme fondamentale de tout le système afin de mettre fin une fois pour toutes à ces dérives qui dure depuis trop longtemps. On verra…

 

« On a pris les mauvaises habitudes de la bourgeoisie sans en garder les qualités. »

 

Alors, que conclure à ce stade ?

 

Le PS est affaibli. Il est aussi divisé. Son président, l’ancien Premier ministre Di Rupo a perdu son autorité. Il était déjà contesté lorsqu’il quitta le gouvernement après avoir pris des mesures antisociales comme la dégressivité des allocations de chômage qui ont fait le plus mauvais effet au niveau des organisations syndicales et dans la population précarisée par la régression. Beaucoup de militants ne lui pardonnent pas de s’être représenté à la Présidence du Parti, après avoir quitté son poste de Premier ministre, alors que son mandat n’était pas terminé et qu’il s’est fait réélire sans challenger…

 

 

 

Elio Di Rupo doit passer la main à Paul Magnette s'il veut sauver le PS.

Elio Di Rupo doit passer la main à Paul Magnette s'il veut sauver le PS.

 

 

 

En outre, Di Rupo s’est montré mal à l’aise comme chef de l’opposition au gouvernement de droite NV-A – MR de Charles Michel. Pour rénover le parti, il a lancé en 2015 un « chantier des idées » qui s’avère être une coquille vide ne mobilisant guère les militants qui deviennent d’ailleurs de moins en moins nombreux.

 

La montée du parti d’extrême-gauche PTB (Parti du Travail de Belgique) est proportionnelle à la chute du PS dans les sondages. Encore heureux qu’il n’y ait pas un parti d’extrême-droite suffisamment fort en Wallonie et à Bruxelles.

 

Et cerise sur le gâteau, la timidité du PS en matière économique et sociale l’éloigne de la FGTB qui, elle-même, s’affaiblit suite à une mauvaise stratégie syndicale.

 

Le PS est devenu un parti d’appareil. 26 ans de pouvoir au niveau fédéral l’ont usé. À force de compromis avec la droite, de suivisme dans le cadre des mesures d’austérité européennes, d’immobilisme, le principal Parti de la Belgique francophone s’est desséché. Le journaliste Michel Henrion, ancien du « Peuple » vient de rappeler ce que disait André Cools il y a 25 ans : « On a pris les mauvaises habitudes de la bourgeoisie sans en garder les qualités. » Tout est dit en cette phrase.

 

Il y a eu tout de même un sursaut. Ce fut la résistance au traité de libre échange Union européenne – Canada, le CETA, lancée par Paul Magnette, résistance qu’il a opiniâtrement mené et qui a abouti à un compromis avec la Commission européenne. Suite à cela, il a élaboré avec 40 intellectuels de toutes nationalités la Déclaration de Namur qui élabore les principes qui devraient présider aux négociations commerciales internationales. (Nous aurons l’occasion d’en parler).

 

Va-t-on perdre le bénéfice de ce sursaut ? Cette ribambelle de scandales et de dysfonctionnements va-t-elle ôter tout crédit à ce qui est une des plus belles actions menée par un homme de gauche, son parlement et son gouvernement régional ?

 

Publifin sonne-t-il le glas du PS ?

 

Cette lamentable affaire Publifin sonne-t-elle le glas pour le PS Wallonie – Bruxelles ? Paul Magnette, lui-même, le craint s’il n’y a pas un changement radical. Trop d’affaires ont secoué ce vieux parti qui sur bien des plans n’arrive plus à répondre aux défis de notre temps. La dramatique affaire de Molenbeek l’a bien montré. Le PS n’a pas réussi à trouver une réponse adéquate, c’est-à-dire alliant efficacité et justice, au défi de la montée de l’Islam.

 

La fin du PS ou son statu quo serait catastrophique. La gauche se tournerait massivement vers le PTB et les sociaux-démocrates rejoindraient sans doute le MR. Et puis, que ferait la FGTB ?

 

Le PTB n’est ni Syriza, ni Podemos. C’est un parti anciennement maoïste qui secoue le cocotier, mais fait preuve de démagogie et ne semble pas avoir de stratégie en vue d’un renouveau de la gauche. Il a gardé un caractère sectaire, même si les circonstances l’ont amené à s’ouvrir quelque peu. Ainsi, il a rompu avec Gauche d’ouverture qui lui avait amené aux dernières élections des hommes et des femmes de gauche qui n’adhéraient pas à toutes ses thèses. Ce sont de graves et inquiétantes faiblesses qui empêchent cette formation d’avoir une réelle crédibilité.

 

Paul Magnette représente-t-il une dernière chance ?

 

Mais le PS, dans l’état actuel des choses, ne peut devenir lui aussi Syriza ou Podemos. Il est trop imprégné de la gestion du pouvoir pour espérer un changement radical. Est-il en voie de « pasokisation », c’est-à-dire de finir comme le PASOK grec ? C’est une hypothèse plausible, mais le Parti peut échapper à ce funeste destin s’il opère un changement radical.

 

Or, un sursaut de gauche est possible. La lutte contre le CETA en est un exemple et – en France – la victoire de Benoît Hamon dans un PS qui est en bien plus mauvais état, apporte bien des espoirs.

 

Et ce changement radical doit s’opérer sur deux plans : d’une part, se rapprocher du peuple non par le clientélisme mais par de réelles réponses aux préoccupations des travailleurs et des allocataires sociaux, ainsi que par une ouverture vers les PME menacées par le rouleau compresseur des entreprises transnationales et en y associant les structures sociales socialistes, la FGTB, Solidaris (les mutuelles) et la FMSB (Fédération des Mutuelles Socialistes du Brabant) qui, ne l’oublions pas, jouent un rôle fondamental dans le progrès social ; d’autre part, procéder à une profonde réforme interne afin d’empêcher les dérives que l’on a trop vécues et tenter qu’il redevienne un parti de militants et non d’obligés et de technocrates. En cela, une réforme des cabinets ministériels socialistes est elle aussi indispensable.

 

Qui peut le faire ? Incontestablement, Paul Magnette a la force et l’intelligence pour ça. Mais disposera-t-il de l’appui de la base pour vaincre un appareil sclérosé mais encore puissant ? C’est la question fondamentale, car seul, l’actuel ministre président de la Wallonie ne pourra changer grand ‘chose.

 

Et, sans doute le sait-il, un changement réel n’est possible qu’au départ de la base.

 

 

Pierre Verhas

 

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 13:56

 

 

 

Voici trois photographies de la marche des femmes contre Trump l'infâme de dimanche dernier à Saint-Louis du Missouri

Ma petite fille Maddy Toskin, à droite levant le poing devant l'Arche de Saint-Louis du Missouri symbolisant la conquête de l'Ouest

Ma petite fille Maddy Toskin, à droite levant le poing devant l'Arche de Saint-Louis du Missouri symbolisant la conquête de l'Ouest

Ma petite fille Maddy avec sa maman,  ma fille Valérie...

Ma petite fille Maddy avec sa maman, ma fille Valérie...

Ma peite fille Maddy (troisième à partir de la gauche portant le symbole du féminisme) avec mon petit fils Samuel

Ma peite fille Maddy (troisième à partir de la gauche portant le symbole du féminisme) avec mon petit fils Samuel

 

 

 

Je me demande d'où leur vient cette inébranlable volonté d'engagement...

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 10:26

 

 

 

Nous avons une attitude ambiguë à l’égard de pratiques musulmanes comme le port du voile par les femmes et la consommation de la viande halal.

 

Nous sommes divisés sur la question du voile. Certains estiment – comme moi – que son interdiction est une erreur. D’autres, par contre, prétendent que c’est l’étendard imposé de force aux femmes par « l’Islam conquérant », ou encore qu’il s’agit d’un avilissement de la femme.

 

Nous sommes divisés sur la viande halal. Certains estiment – comme moi – qu’il n’y a pas de raison de ne pas disposer d’alimentation halal dans les cantines scolaires. D’autres, par contre, pensent que c’est céder au communautarisme de distribuer ce genre d’alimentation dans les écoles.

 

Où est la vérité ?

 

L’imposition de la viande halal à la communauté musulmane d’Europe, tout comme celle du voile, est un phénomène assez ancien et qui fait toujours polémique, mais le halal a une autre caractéristique : il dicte des interdits, notamment en matière d’abattage des animaux de boucherie.

 

En Belgique, comme d’habitude, la réaction est ambiguë. En effet, l’abattage rituel imposé par le halal est en infraction à toutes les réglementations en matière d'abattage d'animaux de boucherie. Cependant, on ferme les yeux lors de la fête de l’Aïd el Kebir et pendant le Ramadan.

 

 

La clé du problème se trouve dans notre manière de cohabiter avec les musulmans qui, inéluctablement, sont de plus en plus nombreux en Europe.

 

 

Quand on analyse le développement fulgurant de l’alimentation halal, on observe, comme dans d’autres domaines, l’existence d’une alliance objective entre l’intégrisme et le trafic des multinationales agroalimentaires. La nourriture halal « fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme » est un phénomène de notre époque. Et, une fois de plus, si on veut comprendre ce phénomène, il ne faut pas avoir une attitude manichéenne.

 

 

Notre ami Bernard Gensane vient de publier sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/ ) un remarquable article où il analyse cette question en se basant sur les travaux de la sociologue française Florence Bergeaud-Blackler. Celle-ci montre même que pour les besoins de l’industrie, avec la complicité des imams, on arrange quelque peu les prescrits islamiques et aussi qu’on étend le « halal » dans d’autres domaines de l’agroalimentaire que la viande. Même certains bonbons sont devenus prétendument « haram » (c’est-à-dire illicites).

 

 

Cette analyse est bien entendu basée sur la France, mais elle se penche aussi sur d’autres pays d’Europe, dont la Wallonie.

 

 

Cela éclaire cette problématique sur un jour nouveau : le « halal » est devenu un juteux business pour les entreprises transnationales de l’agroalimentaire.

 

 

Même l’islam le plus pur, le plus rigoriste, le plus sévère sait déroger lorsqu'il procède à des « accommodements raisonnables » avec l’industrie agroalimentaire dans le plus grand intérêt des chefs religieux se servant de la naïveté des angélistes communautaristes de tout acabit pour s’imposer dans notre société.

 

 

 

Pierre Verhas

Les boucheries "halal" se multiplient dans nos villes. Deviendront-elles la norme pour le plus grand intérêt des entreprises transnationales ?

Les boucheries "halal" se multiplient dans nos villes. Deviendront-elles la norme pour le plus grand intérêt des entreprises transnationales ?

 

 

 

Nourriture halal : islam intégriste et capitalisme financier

 

 

 

J’ai souvent évoqué le village de mes grands-parents dans le sud-ouest. Une population très mélangée. Une majorité de Lot-et-Garonnais, disons de souche, une forte minorité d’Italiens ayant fui la misère, le fascisme ou les deux, quelques familles de républicains espagnols qui ne reverraient leur pays que Franco une fois mort, une pincée de gens originaires du nord de la France, dont mes grands-parents, et quelques familles arabes. Ainsi, la première fois que j’ai rencontré des femmes musulmanes, c’était en 1953, dans ce village. Il ne s’agissait pas de femmes de harkis puisque la guerre d’Algérie n’avait pas commencé. Pas de burqua, pas de tchador, pas de voile. Des femmes moyennement intégrées, parlant plutôt mal le français mais vivant globalement comme les autres habitants. Je me suis rendu compte par la suite qu’elles observaient le ramadan de manière relâchée. En matière de boucherie, pas de viande halal, mais la viande de tout le monde achetée chez un boucher juif ayant réussi à échapper à la police de Vichy quelques années auparavant. Il leur préparait le mouton pour le couscous quand elles le demandaient. Ce boucher, qui avait épousé une jeune fille du pays, découpait toutes les viandes pour tous les clients avec le même couteau.

 

 

La montée en puissance des boucheries halal en France et ailleurs ne s’est pas réalisée par l’opération du Saint-Esprit. Rien de naturel à cela, ni même de culturel (de cultuel, on ne sait plus ?). Nous sommes dans le politique et l’économique. Les marchands – je reprends une expression de Florence Bergeaud-Blackler pour un entretien dans Libération dont je me servirai ici – ont « inventé une tradition ».

 

 

Pour Bergeaud-Blackler, l’avancée de la nourriture halal, « née industriel, fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme », coïncide avec le recul de la démocratie. Alors que dans le Lot-et-Garonne de mon enfance, le souci du « licite » n’avait ni pertinence ni sens, 70% des musulmans français ou de France n’achètent que de la viande halal. La religion semble déterminer la consommation. Cette mutation capitale, qui ne date pas d'hier, n'a fait l’objet de pratiquement aucune étude, si l’on excepte le livre récent de Florence Bergeaud-Blackler, le Marché halal ou l’invention d’une tradition (Seuil).

 

 

Pour la sociologue, le marché a transformé le sens du mot halal en « prescrit » alors que le mot signifie « licite ». Elle ajoute que le marché halal n’est pas une coutume ancienne importée des pays musulmans : « Ce marché n’a jamais existé dans le monde musulman avant que les industriels ne l’y exportent. » Et elle observe que deux idéologies ont triomphé au même moment, autour de 1980, sur la scène internationale : le fondamentalisme musulman en Iran et le néolibéralisme thatchérien et reaganien. Dès lors, l’abattage industriel pourra être contrôlé dans les pays occidentaux par des certificateurs musulmans. Certains iront jusqu’à dire (je ne sais si cela est authentique) qu’au Québec, par exemple, la quasi totalité de la population mange halal. Comme il ne pouvait pas interdire durablement l’importation de la viande occidentale, Khomeiny enverra en Australie des mollahs imposer un protocole islamique dans des chaînes d’abattage (qui avait commencé dès 1974), le gouvernement australien n’ayant aucune autorité sur cette certification. N'ayant aucune autorité parce qu'il le voulait bien.

 

 

Á partir de quand une viande est-elle halal ? Les musulmans eux-mêmes divergent quant à la technique de mise à mort. Pour certains, l’animal doit être étourdi avant d’être égorgé. Pour d’autres, non. Ce débat dure depuis des siècles. Lors de l’égorgement, le boucher doit prononcer le nom d’Allah et l’animal doit avoir la tête tournée vers La Mecque. Il peut se passer 10 à 20 secondes avant que survienne la mort cérébrale par manque d’oxygène. Un animal peut agoniser plus de 10 minutes, comme le montre la photo ci-dessous d’un mouton égorgé mais qui tient la tête haute.

 

 

 

 

Abattage sans étourdissement : malgré la terrible entaille, ce mouton garde la tête haute : il est bien vivant mais jetons un voile pudique sur la souffrance animale

Abattage sans étourdissement : malgré la terrible entaille, ce mouton garde la tête haute : il est bien vivant mais jetons un voile pudique sur la souffrance animale

 

 

 

Mohammed Moussaoui, maître de conférences en mathématiques à l'université d'Avignon et ancien président du Conseil Français du Culte Musulman, estime minoritaires les partisans de l’étourdissement. Soucieux des intérêts économiques de son pays, il met en garde contre une systématisation de l’étourdissement : « Lorsqu'on entend dire qu'en France, la majorité des viandes sont étourdies, tout de suite on a des appels au boycott de la viande française. Et je pense qu'on ne rendra pas un service, ni aux professionnels, ni aux producteurs, que de dire que la viande venant de la France est étourdie. Le chantage économique en ces temps de crise est souvent payant. » Chaque kilo de viande abattue selon les rites halal (ou casher, n’oublions pas la religion juive) profite aux représentants religieux : la certification halal coûte entre 10 et 15 centimes d’euro, payés par des consommateurs de plus en plus nombreux, et souvent irréligieux, la viande halal étant massivement écoulée sur le marché global et n’ayant donc plus une unique vocation religieuse. Depuis 2008, à l’abattoir de Meaux, les animaux sont abattus sans étourdissement, qu’ils soient consommés religieusement ou pas. Comme dans celui d’Ales, ou de Limoges. D'après une enquête du Ministère de l'Agriculture, au niveau national 32% des bêtes sont abattues en rituel, alors que les consommateurs halal et cacher ne représentent que 7% de la population. Selon François Halepé, directeur de la Maison de l'Elevage d'Ile-de-France, les 5 abattoirs qui fonctionnent en Ile-de-France, abattent tous selon le rite musulman. Ce qui signifie que près de 100% de la viande abattue dans la région parisienne l’est selon les traditions musulmane et juive. Pour ceux des éleveurs franciliens qui refusent ce rituel, leurs animaux doivent être transportés sur des centaines de kilomètres et les carcasses rapatriées, ce qui implique une perte de temps et d’argent. Á signaler qu'en Nouvelle-Zélande, premier pays exportateur au monde de mouton halal, l'étourdissement par électronarcose est obligatoire (tout comme au Royaume Uni, en Suède, Norvège, Suisse, Islande et dans une partie de l'Autriche) et qu'en Wallonie l'abattage sans étourdissement sera bientôt interdit (250 000 animaux sont abattus chaque année dans de grandes souffrances).

 

 

La loi française ne connaît pas l’abattage halal ou cacher. Mais, en 1964, le législateur a instauré, pour le cacher, une dérogation à l’étourdissement des bêtes pour des raisons religieuses. Depuis, selon la sociologue, nous sommes en pleine confusion : « des abattoirs européens font du “tout halal” pour faire des économies. Ils évitent les changements de chaîne et peuvent indifféremment distribuer du halal à leurs clients musulmans ou à des grossistes conventionnels. La réglementation européenne n’oblige pas d’étiquetage particulier. »

 

 

Bref, les industries occidentales et les politiques ont accepté cette mutation considérable. Selon Florence Bergeaud-Blackler, la Malaisie est devenue un centre du halal mondial dans les années 90. Des ingénieurs de l’agroalimentaire travaillant pour Nestlé l’ont aidée à mettre en place l’ingénierie nécessaire : « seuls les aliments qui ne contiennent ou ne sont pas contaminés par des produits interdits (porc, alcool, protéines qui ne sont pas issues d’un abattage selon la loi islamique) peuvent être halal. Cela exclut une grande partie des aliments industriels qui comportent des colorants, exhausteurs de goûts et autres additifs ! Presque toute l’industrie alimentaire devient halalisable ». Voir les bonbons Haribo disparaissant de nos cours d’école lors de goûters collectifs, non parce qu’ils sont chimiques mais parce qu’ils sont – prétendument – haram.

 

 

Le halal a progressé en France, de manière dialectique, en fonction de l’offre et de la demande. Florence Bergeaud-Blackler : « L’offre de halal va rencontrer la demande de la diaspora, pour laquelle la cuisine est une façon de protéger l’intégrité de sa culture, et la stratégie des groupes fondamentalistes qui voient bien que la clôture alimentaire peut aussi être une clôture communautaire. J’ai mené une enquête en 2005 lors du rassemblement de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) au Bourget (Seine-Saint-Denis) : 85,9 % déclaraient manger de la viande et des produits carnés exclusivement halal. Le congrès de l’UOIF n’est certes pas représentatif de l’ensemble des musulmans, mais il réunit une population familiale qui dépasse largement l’audience des seuls Frères musulmans. A une époque où l’on croyait que la sécularisation ferait disparaître ces pratiques, ces chiffres considérables ont suscité le scepticisme. D’autres études l’ont confirmé. Une étude de l’Institut Montaigne a montré en 2016 que plus de 40 % de musulmans pensent que manger halal est l’un des cinq piliers de l’islam… ce qui est inexact. »

 

 

La nourriture et les pratiques halal intègrent-elles ou coupent-elles les musulmans de la société. Les réponses divergent. Selon Olivier Roy, dont le parcours politique fut assez singulier, le halal est le signe d’une sécularisation de l’islam. Florence Bergeaud-Blackler estime pour sa part que la viande halal n’est pas « inerte » car elle est accompagnée d’un discours religieux fondamentaliste, dans les domaines alimentaire, vestimentaire, cosmétique. Selon elle, le danger pour les musulmans eux-mêmes est « l’évitement social » : « Diviser en deux l’espace entre le permis et l’interdit crée une certaine anxiété sociale et conduit à des conduites d’évitement. Quand vous mangez exclusivement halal, vous pouvez éviter d’inviter quelqu’un qui ne mange halal chez vous par crainte qu’il vous invite à son tour. » Elle estime par ailleurs que la nature du marché cacher est différente car il est né avant l’industrialisation, la séparation entre ses fonctions marchande et religieuse pouvant être transgressée, ce qui n’est pas le cas de la norme halal, « prise dans une surenchère marchande et religieuse ». Les musulmans de France risquent de se retrouver dans des conduites exclusivement négatives, entre l’évitement et la haine de soi, la haine d’un passé où un boucher juif pouvait leur préparer des rôtis de bœuf avec son grand couteau laïc.

 

 

 

 

Bernard Gensane

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 10:42

 

 

 

En octobre 2016, « Uranopole » a publié les propos tenus par Paul Jorion dans une interview à la revue « Science critique ». (http://uranopole.over-blog.com/2016/10/se-debarrasser-du-capitalisme-rien-que-ca.html )Cette interview était intitulée : « « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie. » Elle a a provoqué un choc dans le petit monde alternatif et dans la blogosphère. Comment oser proclamer une telle idée, alors que nous avons sacralisé l’économie de marché comme étant la seule qui puisse assurer à l’humanité son bien-être et son progrès ?

L’anthropologue – économiste belge va d’ailleurs préciser sa pensée dans un ouvrage « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie » à paraître en mars aux éditions Fayard.

Jorion présente ainsi ce livre :

« Le capitalisme contient une machine à concentrer la richesse qui grippe l’économie et ne laisse plus en présence qu’une poignée de vainqueurs face à une armée de vaincus. La prétendue « science » économique est l’outil de propagande que financent ces vainqueurs : les économistes ne sont rien d’autre que les prêtres de cette religion féroce. L’État-providence, sous-produit de la reconstruction succédant à une guerre mondiale infâme, n’aura duré qu’une saison. Le robot et le logiciel ont évincé femmes et hommes d’un marché de l’emploi qui se rétrécit comme peau de chagrin.

Le verdict est sans appel : nous n’apprenons pas ! Le court-termisme règne en maître, la défense de privilèges exorbitants mais tout aussi bien médiocres bloque toute tentative de sauvetage. La finance et l’économie pouvaient être réformées au lendemain de l’effondrement global de septembre 2008, Nicolas Sarkozy y appelait dans son fameux discours de Toulon. Rien n’a été fait ! Si bien qu’aujourd’hui, se débarrasser du capitalisme est devenu pour l’humanité, une question de survie.

Si les leçons désespérantes à tirer de dix ans de réflexion sont innombrables, les messages d’espoir ne sont pas moins nombreux : oui, la spéculation peut être interdite comme autrefois, oui, l’État-providence doit être inscrit une fois pour toutes dans nos institutions, oui, la gratuité sur l’indispensable est le remède à la plupart de nos maux, oui, un projet européen ressuscité pourrait être le fer de lance d’un véritable redressement, oui, l’économie a besoin d’une constitution ! Seule la volonté fait défaut. »

 

 

 

Paul Jorion tient une chronique audiovisuelle hebdomadaire intitulée "Le temps qu'il fait le..." qu'on peut regarder sur son blog.

Paul Jorion tient une chronique audiovisuelle hebdomadaire intitulée "Le temps qu'il fait le..." qu'on peut regarder sur son blog.

 

 

 

C’est exactement ce dont Uranopole se propose de débattre dès ce début de l’année 2017.

Un autre ouvrage vient de paraître. Il s’intitule « Notre ennemi, le Capital ». L’auteur en est le philosophe montpelliérain Jean-Claude Michéa (Ed. Climats- Flammarion, 2017). Il contient une critique radicale du libéralisme et de ses conséquences, telles l’uniformisation par laquelle nous est imposé un seul modèle culturel, le mythe de la croissance infinie, la mise à l’écart des peuples, l’incapacité de la gauche à répondre à l’offensive néolibérale et enfin, quelle « autocritique » doit être faite pour surmonter cette incapacité.

 

 

 

 

 

 

Jean-Claude Michéa, le philosophe montpelliérain "inclassable" n'hésite pas à porter la faucille et le marteau en faisant la différence entre le stalinisme et le communisme.

Jean-Claude Michéa, le philosophe montpelliérain "inclassable" n'hésite pas à porter la faucille et le marteau en faisant la différence entre le stalinisme et le communisme.

 

 

 

Ces deux livres d’auteurs tout à fait différents et même opposés sur certains points démontrent que la critique radicale du capitalisme a dépassé le cénacle de l’extrême-gauche pour devenir un sujet majeur de débat dans les mois et les années à venir.

En introduction à la série d’articles que nous préparons, voici une analyse de George Monbiot, journaliste et militant écologiste britannique, parue dans le quotidien de centre gauche britannique « The Guardian » sur l’idéologie néolibérale dans laquelle il voit la source de tous nos maux. L’article a été traduit et publié sur le site « Le Grand Soir ».

Il dresse d’abord l’historique du néolibéralisme. Ensuite, il établit l’inventaire des dégâts sociaux, environnementaux, sociétaux des politiques néolibérales appliquées un peu partout avec zèle depuis Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Il n’oublie pas les « expériences » néolibérales au Chili de Pinochet et à la Nouvelle Orléans suite à l’ouragan Katrina.

L’auteur avertit : « L’impact le plus dangereux du néolibéralisme n’est peut-être pas la crise économique qu’il a provoquée, mais la crise politique. »

Il passe en revue ainsi toutes les conséquences des politiques néolibérales et plaide pour une réelle alternative de gauche.

Aujourd’hui, une nouvelle étape va sans doute être franchie avec l’élection de Donald Trump. C’est la prise du pouvoir politique par les milliardaires. Et il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que cela se produit : l’Ukraine est présidée par un milliardaire et la France risque bien de voir arriver à la magistrature suprême un quasi milliardaire à leur service, Emmanuel Macron, ancien de la banque Rotschild, ancien conseiller économique de François Hollande et puis devenus son ministre préféré où il n’a pas chômé avec les lois Macron et la fameuse loi « travail » qui porte indubitablement sa marque. Mais il n’en porte pas la responsabilité politique, élections obligent…

Ce pouvoir accru des milliardaires sur la chose publique annonce une nouvelle étape bien pire que les précédentes : le capitalisme absolu.

 

Pierre Verhas

Les sous-titres sont d’Uranopole

 

 

Le Néolibéralisme – l’idéologie à la source de tous nos maux

 

 

Le néolibéralisme a joué un rôle dans la crise financière, la catastrophe écologique et même la montée de Donald Trump. Pourquoi la gauche n’a-t-elle pas réussi à trouver une solution de rechange ?

 

Imaginez si le peuple de l’Union soviétique n’avait jamais entendu parler du communisme. L’idéologie qui domine notre vie n’aurait, pour la plupart d’entre nous, aucun nom. Mentionnez-la dans une conversation et vous obtiendrez en retour un haussement d’épaules. Même si vos auditeurs ont déjà entendu le terme, ils auront du mal à le définir. Le néolibéralisme : savez-vous ce que c’est ?

 

Son anonymat est à la fois un symptôme et la source de son pouvoir. Il a joué un rôle majeur dans un nombre remarquable de crises : la crise financière de 2007-2008, la délocalisation des richesses et du pouvoir, dont les Panama Papers nous offrent un simple aperçu, le lent effondrement de la santé publique et de l’éducation, La pauvreté, l’épidémie de solitude, l’effondrement des écosystèmes, la montée de Donald Trump. Mais nous répondons à ces crises comme si elles émergeaient dans un isolement, apparemment ignorants qu’elles ont toutes été catalysées ou exacerbées par une même philosophie cohérente ; Une philosophie qui a - ou avait - un nom. Quel plus grand pouvoir peut-il y avoir que celui d’agir en tout anonymat ?

 

 

 

 

 

Donald Trump inaugure-t-il le règne des milliardaires sur le monde ?

Donald Trump inaugure-t-il le règne des milliardaires sur le monde ?

 

 

 

Le néolibéralisme est tellement omniprésent que nous le reconnaissons rarement comme une idéologie. Nous semblons accepter la proposition que cette foi utopique, millénarienne, désigne une force neutre ; Une sorte de loi biologique, comme la théorie de l’évolution de Darwin. Mais cette philosophie se présente comme une tentative consciente de remodeler la vie humaine et de déplacer le centre du pouvoir.

 

Le dogme de la concurrence

 

Le néolibéralisme considère la concurrence comme la caractéristique déterminante des relations humaines. Il redéfinit les citoyens comme des consommateurs, dont les choix démocratiques sont le mieux exercés par des actes d’achat et de vente, processus qui récompense le mérite et punit l’inefficacité. Il soutient que « le marché » offre des avantages qui ne pourraient jamais être obtenus par la planification.

Les tentatives de limiter la concurrence sont considérées comme étant contraires à la liberté. La fiscalité et la réglementation doivent être réduites au maximum, les services publics doivent être privatisés. L’organisation du travail et la négociation collective avec les syndicats sont présentées comme des distorsions du marché qui entravent la formation d’une hiérarchie naturelle entre gagnants et perdants. L’inégalité est présentée comme une vertu : une récompense à l’utilité et un générateur de richesse dont les retombées profitent à tous. Les efforts pour créer une société plus égalitaire sont à la fois contre-productifs et moralement corrosifs. Le marché garantit que tout le monde obtient ce qu’il mérite.

Nous adoptons et reproduisons ses croyances. Les riches se persuadent qu’ils ont acquis leur richesse par le mérite, en ignorant les avantages - tels que l’éducation, l’héritage et la classe - qui ont pu aider à l’obtenir. Les pauvres commencent à se rejeter la faute pour leurs échecs, même quand ils ne peuvent pas faire grand chose pour changer leur situation.

Peu importe le chômage structurel : si vous n’avez pas d’emploi c’est parce que vous n’êtes pas assez entreprenant. Peu importe les coûts prohibitifs du logement : si votre carte de crédit a dépassé le plafond, c’est que vous êtes désinvolte et imprévoyant. Peu importe que vos enfants n’aient plus de terrain de jeu : s’ils deviennent gros, c’est de votre faute. Dans un monde régi par la concurrence, ceux qui sont à la traîne sont qualifiés et se perçoivent comme des perdants.

Comme Paul Verhaeghe le démontre dans son livre What About Me ?, on compte parmi ses effets des épidémies d’automutilation, des troubles de l’alimentation, la dépression, la solitude, l’anxiété devant la performance et la phobie sociale. Il n’est peut-être pas étonnant que la Grande-Bretagne, où l’idéologie néolibérale a été appliquée avec le plus de rigueur, soit devenue la capitale européenne de la solitude. Nous sommes tous devenus des néolibéraux.

Le terme néolibéralisme a été inventé lors d’une réunion à Paris en 1938. Parmi les délégués se trouvaient deux hommes qui étaient venus pour définir cette idéologie, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Tous deux exilés d’Autriche, ils voyaient la social-démocratie, exemplifiée par le New Deal de Franklin Roosevelt et le développement progressif de l’État-providence britannique, comme autant de manifestations d’un collectivisme qui s’apparentait au nazisme et au communisme.

 

 

 

Friedrich Hayek, père du néolibéralisme

Friedrich Hayek, père du néolibéralisme

 

 

 

Dans The Road to Serfdom (Le Chemin de la servitude), publié en 1944, Hayek soutenait que la planification par le gouvernement, en écrasant l’individualisme, conduisait inexorablement au totalitarisme. Tout comme le livre de Mises Bureaucracy, The Road to Serfdom connut un large succès. Il fut remarqué par certaines personnes très riches, qui ont vu dans cette philosophie une occasion pour s’affranchir des réglementations et des taxes. Lorsque, en 1947, Hayek fonda la première organisation qui allait répandre la doctrine du néolibéralisme - le Mont Pelerin Society -, il fut soutenu financièrement par des millionnaires et leurs Fondations respectives.

 

Avec leur aide, il a commencé à créer ce que Daniel Stedman Jones décrit dans Masters of the Universe comme « une sorte d’international néolibéral » : un réseau transatlantique d’universitaires, d’hommes d’affaires, de journalistes et d’activistes. Les riches bailleurs de fonds du mouvement financèrent une série de think tanks qui allaient affiner et promouvoir cette idéologie. Parmi eux figuraient l’American Enterprise Institute, la Heritage Foundation, le Cato Institute, le Institute of Economic Affairs, le Centre for Policy Studies et le Adam Smith Institute. Ils ont également financé des postes et départements universitaires, en particulier dans les universités de Chicago et de Virginie.

 

Radicalisation du néolibéralisme

 

À mesure qu’il évoluait, le néolibéralisme devenait plus radical. L’opinion de Hayek selon laquelle les gouvernements devaient réglementer la concurrence pour empêcher la formation de monopoles céda la place - parmi les apôtres américains comme Milton Friedman - à la conviction que l’exercice d’un monopole pouvait être perçu comme une récompense à l’efficacité.

 

Quelque chose d’autre est arrivé pendant cette transition : le mouvement a perdu son nom. En 1951, Friedman n’hésitait pas à se définir comme un néolibéral. Mais peu de temps après, le terme a commencé à disparaître. Plus étrange encore, alors que l’idéologie devenait plus nette et le mouvement plus cohérent, le nom disparut sans être remplacé.

Au début, malgré son financement somptueux, le néolibéralisme demeurait marginal. Le consensus de l’après-guerre était presque universel : les prescriptions économiques de John Maynard Keynes étaient largement appliquées, le plein emploi et l’allégement de la pauvreté étaient des objectifs communs aux États-Unis et une grande partie de l’Europe occidentale, les taux d’imposition étaient élevés et les gouvernements n’avaient pas honte d’avoir des objectifs sociaux, en développant de nouveaux services publics et en mettant en place des filets de sécurité.

 

Mais dans les années 1970, lorsque les politiques keynésiennes ont commencé à s’effondrer et les crises économiques à apparaître sur les deux rives de l’Atlantique, les idées néolibérales ont commencé à se répandre. Comme Friedman l’a remarqué, « quand le moment est venu de changer ... il y avait une alternative prête à l’emploi ». Avec l’aide de journalistes sympathisants et de conseillers politiques, les éléments du néolibéralisme, en particulier ses prescriptions en matière de politique monétaire, furent adoptées par l’administration de Jimmy Carter aux États-Unis et le gouvernement de Jim Callaghan en Grande-Bretagne.

 

Après l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, le reste des mesures ont rapidement été appliquées : réductions massives d’impôts pour les riches, écrasement des syndicats, déréglementations, privatisations, externalisations et concurrence dans les services publics. Par le biais du FMI, de la Banque Mondiale, du traité de Maastricht et de l’Organisation Mondiale du Commerce, des politiques néolibérales furent imposées - souvent sans consentement démocratique - à une grande partie du monde. Le plus remarquable fut l’adoption de cette idéologie par les partis qui appartenaient autrefois à la gauche : les Travaillistes et les Démocrates, par exemple. Comme le note Stedman Jones, « il est difficile de trouver une autre utopie appliquée avec autant de vigueur ».

 

 

 

Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont imposé le néolibéralisme dans l'ensemble du monde occidental au début des années 1980

Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont imposé le néolibéralisme dans l'ensemble du monde occidental au début des années 1980

 

 

 

Il peut sembler étrange qu’une doctrine qui promet le choix et la liberté ait été promue avec le slogan « il n’y a pas d’alternative ». Mais, comme a dit Hayek lors d’une visite au Chili de Pinochet, l’une des premières nations où le programme fut appliqué de manière exhaustive, « ma préférence personnelle va plutôt vers une dictature libérale que vers une démocratie sans libéralisme ». La liberté qu’offre le néolibéralisme, qui paraît si séduisante lorsqu’elle est exprimée en termes généraux, se traduit par une liberté pour les puissants au détriment des faibles.

 

Etre libéré des syndicats et des négociations collectives signifie avoir la liberté de compresser les salaires. L’absence de réglementation signifie avoir la liberté d’empoisonner les cours d’eau, de mettre en danger les travailleurs, de facturer des taux d’intérêt iniques et de concevoir des instruments financiers exotiques. Se libérer des impôts signifie se débarrasser de la redistribution des richesses.

 

Comme l’écrit Naomi Klein dans The Shock Doctrine [la stratégie du choc, éd. Actes Sud], les théoriciens néolibéraux préconisaient de profiter des crises pour imposer des politiques impopulaires pendant que les gens avaient l’esprit occupé ailleurs : par exemple, à la suite du coup d’Etat de Pinochet, de la guerre en Irak ou de l’ouragan Katrina, que Friedmann décrivit comme « une occasion pour réformer radicalement le système éducatif » de la Nouvelle-Orléans.

 

Les politiques néolibérales sont imposées par le biais des traités commerciaux (TTIP, CETA, etc.)

 

Lorsque les politiques néolibérales ne peuvent pas être imposées au niveau national, elles sont imposées au niveau international, par le biais de traités commerciaux qui intègrent le « règlement des différends entre investisseurs et États » : des tribunaux offshore dans lesquels les entreprises peuvent exercer des pressions pour éliminer les protections sociales et environnementales. Lorsque des parlements ont voté des restrictions sur les ventes de cigarettes, pour protéger les réserves d’eau polluées par des sociétés minières, pour geler les factures d’énergie ou empêcher les entreprises pharmaceutiques de piller les caisses de l’État, les entreprises privées ont intenté des procès, souvent avec succès. La démocratie fut réduite à une pièce de théâtre.

 

Un autre paradoxe du néolibéralisme est que la concurrence universelle repose sur une quantification et une comparaison universelles. Il en résulte que les travailleurs, les demandeurs d’emploi et les services publics de toute nature sont soumis à un régime d’évaluation et de surveillance étouffant, conçu pour désigner les gagnants et punir les perdants. La doctrine proposée par Von Mises - qui était censée nous libérer du cauchemar bureaucratique d’une planification centralisée - l’a au contraire crée.

 

Le néolibéralisme n’avait pas été conçu à l’origine comme un racket égoïste, mais il l’est rapidement devenu. La croissance économique fut nettement plus lente pendant la période néolibérale (à partir de 1980 en Grande-Bretagne et aux États-Unis) qu’au cours des décennies précédentes ; mais pas pour les très riches. L’inégalité dans la répartition des revenus et des richesses, après 60 ans de déclin, a rapidement augmenté au cours de cette période, en raison de la destruction des syndicats, des réductions d’impôt, des hausses de loyers, des privatisations et des déréglementations.

 

La privatisation ou la commercialisation des services publics tels que l’énergie, l’eau, les chemins de fer, la santé, l’éducation, les routes et les prisons a permis aux entreprises de facturer des services essentiels aux citoyens ou aux gouvernements. Un loyer n’est qu’un autre terme pour désigner un revenu immérité, obtenu sans travailler. Lorsque vous payez un prix gonflé pour un billet de train, seule une partie du prix représente le coût du carburant, des salaires, du matériel roulant et autres. Le reste représente l’absence de choix qui vous est imposé.

 

Ceux qui possèdent et dirigent les services privatisés ou semi-privatisés du Royaume-Uni amassent des fortunes prodigieuses en investissant peu et en facturant beaucoup. En Russie et en Inde, les oligarques se sont emparés des actifs de l’Etat par le biais d’opérations de liquidations. Au Mexique, Carlos Slim a obtenu le contrôle de presque tous les services de téléphonie fixe et mobile et est rapidement devenu l’homme le plus riche du monde.

 

La financiarisation, comme Andrew Sayer le note dans Why We Can’t Afford the Rich (Pourquoi les riches nous coûtent trop cher), a eu un impact similaire. « Comme le loyer », dit-il, « l’intérêt est ... un revenu immérité qui s’accumule sans effort ». Tandis que les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches, les riches obtiennent un contrôle croissant sur un autre atout essentiel : l’argent. Les paiements d’intérêts, en grande majorité, constituent un transfert d’argent des pauvres vers les riches. Alors que la flambée des loyers et la réduction des dépenses de l’Etat font peser le fardeau de la dette sur les individus (rappelez-vous lorsque les bourses accordées aux étudiants ont été remplacées par des prêts bancaires), les banques et leurs dirigeants ramassent la mise.

 

Sayer affirme que les quatre dernières décennies ont été caractérisées par un transfert de richesse non seulement des pauvres vers les riches, mais aussi des riches vers les encore plus riches : de ceux qui gagnent leur argent en produisant des biens ou des services vers ceux qui le gagnent en contrôlant les actifs existants, en récoltant des loyers, des intérêts ou des revenus de capital. Le revenu mérité, obtenu par le travail, a été supplanté par le revenu immérité.

 

L’échec des politiques néolibérales

 

Les politiques néolibérales sont partout assaillies par des défaillances du marché. Non seulement les banques sont trop grandes pour échouer, mais les sociétés privées sont désormais chargées de fournir des services publics. Comme Tony Judt l’a souligné dans Ill Fares the Land, Hayek a oublié que les services nationaux vitaux ne peuvent pas être laissés à l’abandon, ce qui signifie que la concurrence ne peut pas s’y appliquer. Les entreprises ramassent les profits, l’État conserve les risques.

 

Plus l’échec est grand, plus l’idéologie devient extrême. Les gouvernements utilisent les crises néolibérales comme une excuse et une occasion pour réduire les impôts, privatiser les services publics qui restent, percer le filet de la sécurité sociale, déréglementer les entreprises et réglementer les citoyens. L’État qui se méprise enfonce ses crocs dans tous les organes du secteur public.

 

L’impact le plus dangereux du néolibéralisme n’est peut-être pas la crise économique qu’il a provoquée, mais la crise politique. Au fur et à mesure que le rôle de l’État se réduit, notre capacité à changer le cours de nos vies par le vote se réduit également. A la place, affirme la théorie néolibérale, les gens peuvent exercer leur choix à travers la consommation. Mais certains ont plus de pouvoir d’achat que d’autres, et dans la grande démocratie de la consommation ou de l’actionnariat, toutes les voix ne se valent pas. Le résultat est une désaffectation des pauvres et des classes moyennes. Tandis que les partis de droite et d’ex-gauche adoptent des politiques néo-libérales similaires, l’impuissance se transforme en une privation de droits. Un grand nombre de personnes ont été chassées de la sphère politique.

 

Chris Hedges souligne que « les mouvements fascistes construisent leur base non pas parmi les gens politiquement actifs, mais parmi les politiquement inactifs, les « perdants » qui sentent, souvent à raison, qu’ils n’ont ni voix au chapitre ni rôle à jouer dans l’establishment politique ». Lorsque le débat politique ne leur parle plus, les gens deviennent plutôt réceptifs aux slogans, aux symboles et aux sensations. Pour les admirateurs de Trump, par exemple, les faits et les arguments semblent sans importance.

 

Judt a expliqué que lorsque le maillage serré des interactions entre les individus et l’État se réduit à rien d’autre que l’exercice de l’autorité et l’obéissance, la seule force qui nous relie est le pouvoir de l’État. Le totalitarisme craint par Hayek est plus susceptible d’émerger lorsque les gouvernements, ayant perdu l’autorité morale qui découle de la prestation des services publics, sont réduits à « cajoler, menacer et finalement contraindre les gens à obéir ».

 

A l’instar du communisme, le néolibéralisme est le Dieu qui a échoué. Mais la doctrine zombie poursuit son chemin en titubant. Et une des raisons qui lui permettent de le faire est son anonymat. Ou plutôt, un ensemble d’anonymats.

 

La doctrine invisible de la main invisible promue par des partisans invisibles. Lentement, très lentement, nous avons commencé à découvrir les noms de quelques-uns d’entre eux. Nous constatons que l’Institute of Economic Affairs, qui a défendu énergiquement les médias contre la nouvelle réglementation de l’industrie du tabac, a été secrètement financé par British American Tobacco depuis 1963. Nous découvrons que Charles et David Koch, deux des hommes les plus riches du monde, ont fondé l’institut qui a monté le mouvement Tea Party. Nous constatons que Charles Koch, en créant un de ses think tanks, a noté que « pour éviter des critiques indésirables, il faut être discret sur comment l’organisation est contrôlée et dirigée ».

 

Les mots utilisés par le néolibéralisme cachent souvent plus qu’ils ne révèlent. ’Le marché’ ressemble à un système naturel qui s’imposerait à tous de manière identique, comme la gravité ou la pression atmosphérique. Mais le marché est traversé par des relations de pouvoir. « Ce que le marché veut » tend à désigner ce que veulent les entreprises et leurs patrons. « L’investissement », comme le dit Sayer, signifie deux choses très différentes. L’une est le financement d’activités productives et socialement utiles, l’autre est l’achat d’actifs existants pour en extraire des loyers, des intérêts, des dividendes et des revenus de capital. Utiliser le même mot pour désigner des activités distinctes « occulte les sources de richesse », ce qui nous conduit à confondre l’extraction de richesse avec la création de richesse.

 

L’anonymat du néolibéralisme

 

Il y a un siècle, les nouveaux riches étaient dénigrés par ceux qui avaient hérité de leur argent. Les entrepreneurs cherchaient alors à se faire accepter en se faisant passer pour des rentiers. Aujourd’hui, la relation est inversée : les rentiers et les héritiers se font passer pour des entrepreneurs. Ils prétendent avoir mérité leur revenu par leur travail.

 

Ces anonymats et confusions se combinent avec l’anonymat et la dimension immatérielle du capitalisme moderne : un modèle qui fait en sorte que les travailleurs ne savent pas pour qui ils travaillent ; des sociétés enregistrées par des réseaux offshore si complexes que même la police ne parvient pas à découvrir les noms des véritables propriétaires ; des arrangements fiscaux qui spolient les Etats ; des produits financiers que personne ne comprend.

 

L’anonymat du néolibéralisme est soigneusement protégé. Ceux qui sont influencés par Hayek, Mises et Friedman ont tendance à rejeter le terme, en affirmant – et ce n’est que justice – que le terme est devenu péjoratif. Mais ils ne proposent aucun substitut. Certains se décrivent comme des libéraux classiques ou des libertariens, mais ces descriptions sont à la fois trompeuses et curieusement évasives, car elles suggèrent qu’il n’y a rien de nouveau depuis The Road to Serfdom, Bureaucracy ou l’oeuvre classique de Friedman, Capitalism and Freedom.

 

 

 

 

Milton Friedman, l'école de Chicago, avec le président Reagan

Milton Friedman, l'école de Chicago, avec le président Reagan

 

 

 

Pour autant, il y a quelque chose d’admirable dans le projet néolibéral, du moins à ses débuts. C’était une philosophie originale et innovante promue par un réseau cohérent de penseurs et d’activistes avec un plan d’action clair. Elle était patiente et persistante. Mais The Road to Serfdom (Le chemin de la servitude) se transforma en chemin vers le pouvoir.

 

Le triomphe du néolibéralisme souligne aussi l’échec de la gauche. Lorsque l’économie du laissez-faire mena à la catastrophe de 1929, Keynes conçut une théorie économique globale pour la remplacer. Lorsque la gestion de la demande keynésienne fut stoppée dans les années 70, il y avait une alternative déjà prête. Mais lorsque le néolibéralisme lui-même s’effondra en 2008, il n’y avait... rien. C’est pourquoi le zombie continue de marcher. La gauche et le centre n’ont produit aucune nouvelle pensée économique générale depuis 80 ans.

 

Chaque invocation de Lord Keynes est un aveu d’échec. Proposer des solutions keynésiennes aux crises du 21ème siècle, c’est ignorer trois problèmes évidents. Il est difficile de mobiliser les gens autour d’idées anciennes ; Les défauts exposés dans les années 70 n’ont pas disparu ; Et, surtout, ils n’ont rien à dire sur notre situation la plus grave : la crise environnementale. Le keynésianisme fonctionne en stimulant la demande des consommateurs pour entraîner la croissance économique. La demande des consommateurs et la croissance économique sont les moteurs de la destruction de l’environnement.

 

Ce que l’histoire du keynésianisme et du néolibéralisme montre, c’est qu’il ne suffit pas de s’opposer à un système brisé. Une alternative cohérente doit être proposée. Pour le Parti travailliste, les Démocrates et la gauche en général, la tâche centrale devrait être le développement d’un nouveau programme économique d’envergure et innovant, adapté aux exigences du 21ème siècle.

 

 

George Monbiot

 

https://www.theguardian.com/books/2016/apr/15/neoliberalism-ideology-p...

 

 

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Published by pierre verhas
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 10:37

 

 

 

Il y a une question qu’on ne pose jamais : pourquoi le néolibéralisme a-t-il besoin de moyens totalitaires pour s’imposer ? Le libéralisme dont il se prétend issu n’est-il au contraire la quintessence de la démocratie ?

 

 

On peut trouver la réponse dans le splendide ouvrage d’Aude Lancelin, Le monde libre, éd. Les Liens qui libèrent, Paris, 2016. Cet ouvrage, à la fois pamphlet et roman à clés, a reçu le prestigieux prix Renaudot.

 

 

 

 

Aude Lancelin n'est pas du genre à se coucher devant ses détracteurs.

Aude Lancelin n'est pas du genre à se coucher devant ses détracteurs.

 

 

 

Aude Lancelin est une journaliste de gauche, compagne de Frédéric Lordon, le philosophe économiste animateur le mouvement « Nuit debout » l’année dernière. Elle a travaillé longtemps à l’hebdomadaire de la gauche bourgeoise (ou « caviar », comme on voudra) « l’Obs », anciennement le « Nouvel Observateur » et à l’origine « France observateur » qui était l’hebdo français anticolonialiste durant la guerre d’Algérie. Dans son ouvrage, Aude Lancelin explique par quels procédés abjects les fondateurs du Nouvel Observateur ont mis la main sur France Observateur. Cela commençait bien !

 

 

Aude Lancelin a été directrice adjointe de la rédaction de « l’Obs » de 2014 à 2016. La situation financière de l’hebdomadaire est loin d’être brillante à ce moment.

 

 

Ce n’est pas étonnant : d’organe prétendument de gauche, il est passé à une position « ni gauche, ni droite », obligeant chaque nouveau plumitif à signer une charte de soutien à la « social-démocratie ». En clair, si vous êtes un minimum à gauche de la ligne éditoriale du journal, c’est la porte… Par contre, être plus à droite n’est pas nécessairement interdit.

 

 

En plus, l’Obs, Organe quasi officiel du catastrophique quinquennat de François Hollande, l’Obs est tombé dans la pente glissante qui le conduira sans doute au dépôt de bilan. En effet, le public n’aime pas des journaux qui n’ont pas une ligne claire, tout simplement.

 

 

Comme l’écrit Jean Stern dans « Mediapart » le 1er novembre 2016 :

 

 

« En trois ans, la diffusion, par abonnements et en kiosque, a reculé de plus de 25%. Le site web a reculé de la troisième place des sites d’information en France à la neuvième. Le supplément Obsession a disparu, l’autre supplément TéléObs n’est plus diffusé en kiosque. Rue89, l’un des pionniers du web éditorial, racheté fin 2011, vit ses derniers instants. Comme dans bien d’autres titres, la réduction des coûts et le sous-investissement dans les rédactions ont tenu lieu de politique. À ces erreurs stratégiques, il faut ajouter les errements politiques du journal entre un soutien à François Hollande qui frise le pathétique et des clins d’œil appuyés à Emmanuel Macron »

 

 

En mai 2016, Aude Lancelin est virée pour motifs idéologiques. Elle était « trop à gauche » et on n’appréciait guère sa vie de couple avec Frédéric Lordon.

 

 

 

Frédéric Lordon, philosophe et économiste, compagnon d'Aude Lancelin n'est pas très bien en cour dans les milieux de la gauche bourgeoise.

Frédéric Lordon, philosophe et économiste, compagnon d'Aude Lancelin n'est pas très bien en cour dans les milieux de la gauche bourgeoise.

 

 

 

Un journal se voulant « progressiste » qui use des arguments les plus abjects et sexistes pour liquider une de ses principales journalistes, il faut le faire !

 

 

Ce sont les actionnaires de l’Obs qui ont eu sa peau. Le premier d’entre eux est Xavier Niel, personnage sulfureux, voire interlope, ayant connu les charmes d’un séjour à la Santé pour « proxénétisme aggravé », inventeur du « Minitel rose », fondateur de Free, disposant d’une firme installée à la Silicon Valley et propriétaire du « Monde » et de « l’Obs » associé à Pierre Bergé et Mathieu Pigasse au niveau d’une holding dénommée « le monde libre », d’où le titre ironique du bouquin, titre auquel on peut donner d’autres significations, comme la défense du « monde libre », c’est-à-dire l’Occident démocratique...

 

 

Rien de nouveau sous le Soleil, en définitive.

 

 

Souvenez-vous. Quand les affairistes ont commencé à vouloir prendre en mains les grands organes de presse, ils avaient tous juré, la bouche en cœur, qu’ils n’interviendraient jamais dans le contenu et les choix rédactionnels. Et on a été assez naïf pour les croire !

 

 

Les grands titres de la presse française sont désormais sous la coupe du CAC 40. Les puissances de l’argent dominent la presse et le management y domine au détriment de l’indépendance journalistique et de la qualité rédactionnelle.

 

 

Il semblerait en plus que François Hollande himself se soit intéressé au cas d’Aude Lancelin et aurait également exercé de douces pressions auprès des dirigeants de l’Obs. C’est sans doute ce qu’on appelle un acte de « président normal »…

 

 

 

François Hollande passait, paraît-il, 30 % de son temps avec les journalistes. Et il s'occupait même de leur carrière. Une présidence normale, quoi !

François Hollande passait, paraît-il, 30 % de son temps avec les journalistes. Et il s'occupait même de leur carrière. Une présidence normale, quoi !

 

 

 

Il est vrai qu’Aude Lancelin gênait, parce que, manifestement, elle ne correspondait pas au profil requis pour être une bonne journaliste bien néolibérale. Et puis, elle n’hésitait pas à titiller l’establishment intello bobo parisien et son seul maître après Dieu, Bernard-Henri Lévy. C’est elle qui avait mis en lumière l’affaire « Botul » où le pseudo-philosophe se prit les pieds dans le tapis en transcrivant et « analysant » sans avoir vérifié un canular au sujet du philosophe allemand Kant. Dans un style caustique, elle décrit les efforts désespérés de certains journaux, parmi les plus prestigieux, pour sauver la réputation de BHL après cette bourde rocambolesque…

 

 

Mais on ne s’attaque pas impunément à la statue du commandeur ! La pécheresse fut fustigée, malmenée, méprisée. Ce fut le début de sa descente aux enfers.

 

 

 

On ne s'attaque pas impunément à la statue du commandeur BHL...

On ne s'attaque pas impunément à la statue du commandeur BHL...

 

 

 

Et on en revient à la question du début sur les moyens totalitaires. Aude Lancelin est lucide. Elle détecte comme moyen la double pensée. Cette double pensée dénoncée par George Orwell a été clairement définie par Jean-Claude Michéa dans un ouvrage intitulé justement La double pensée (Ed. Flammarion, champs essais, Paris, 2008). Il écrit :

 

 

« Il [le terme double pensée] désigne le mode de fonctionnement psychologique très particulier qui soutient l’exercice de la pensée totalitaire (Orwell s’est naturellement beaucoup inspiré des intellectuels staliniens de son époque). Cette étonnante gymnastique mentale – essentiellement fondée sur le mensonge à soi-même –permet à ceux qui maitrisent le principe de pouvoir penser en même temps deux propositions logiquement incompatibles : par exemple- nous dit Orwell – « répudier la morale alors qu’on se réclame de la morale. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est le gardien de la démocratie »(1984). »

 

 

Michéa ajoute : « Il m’a semblé que ce second sens du mot « double pensée » s’appliquait à merveille au régime mental de la nouvelle intelligentsia de gauche. »

 

 

On tombe exactement dans la catégorie que décrit Aude Lancelin dans « le monde libre ». Observons en outre que les chantres du néolibéralisme proviennent pour beaucoup de l’extrême-gauche soixante-huitarde, pratiquement d’anciens trotskistes comme Kessler qui fut l’idéologue du MEDEF et d’ex-maoïstes comme feu Glucksmann père et BHL. Ils ont été donc bien formés aux techniques totalitaires qu’ils mettent aujourd’hui au service des ultralibéraux.

 

 

En concluant sur la situation au sein de l’Obs, qu’elle appelle « l’Obsolète », Lancelin met en évidence l’évolution dangereuse de l’hebdo de la bien pensance.

 

 

« Lorsqu’un système atteint un tel degré d’imposture, les tensions deviennent extrêmes au sein du personnel chargé d’assurer sa maintenance quotidienne. (…) Or les mots de la politique en étaient venus, au sein des élites dirigeantes du pays, à désigner l’exact contraire du sens que l’usage ordinaire ou l’histoire entière leur accordait. »

 

 

Que voilà un langage orwellien !

 

 

Et l’auteure analyse :

 

 

« Ainsi le partage entre la droite et la gauche avait perdu toute substance, tant une même uniformité libérale et autoritaire régnait désormais d’un bord à l’autre. Et la merveille de l’opération, sa touche de perversion ultime, c’était que ceux-là même qui avaient mis tout en œuvre pour en arriver là n’hésitaient pas à s’en lamenter avec une sincérité qui ne semblait pas feinte. « Oui, la gauche peut mourir… » alertait par exemple le Premier ministre qui se vantait de penser à l’unisson d’Alain Finkielkraut, icône de la droite. »

 

 

Hélàs oui, Tony Blair en Grande Bretagne, Manuel Valls en France et en Belgique, dans une moindre mesure sans doute, Elio Di Rupo ont contribué à la démolition du « modèle social » au plus grand profit des maîtres d’œuvre du néolibéralisme qui n’ont pratiquement plus d’obstacles à franchir pour élaborer leur projet.

 

 

Ainsi, la démarche de la double pensée a contribué à la destruction définitive de la société de cogestion qui avait été mise sur pied après la Seconde guerre mondiale en Europe occidentale.

 

 

D’ailleurs, en ce qui concerne l’Obs, Aude Lancelin ne se faisait plus d’illusions.

 

 

« A l’image de la gauche qui était alors au pouvoir, le journal de Jean Joël (le surnom qu’elle donne à Jean Daniel) avait bien sûr de longue date fait ses adieux à la social-démocratie, c’est-à-dire à toute volonté de protéger la société des effets destructeurs des marchés. »

 

 

Pierre Bourdieu définissait ainsi le néolibéralisme :

 

 

« Le néolibéralisme reprend les plus vieilles idées du patronat, sous un message chic et moderne. C’est une « révolution » conservatrice qui veut imposer un retour à une forme de capitalisme sauvage et cynique, qui organise l’insécurité et la précarité, qui se réclame du progrès mais qui glorifie l’archaïque loi du plus fort. »

 

 

Et quand Aude Lancelin reçut le prix Renaudot, ce fut un maelstöm ! La réaction de la direction de l’Obs fut d’une virulence telle qu’elle cautionna en définitive certains propos parfois excessifs de l’auteure.

 

 

Jean Daniel se dévoile par le titre de son édito vengeur : « Les folles dérives de la rancœur ». Symptomatique de la démarche totalitaire : faire passer pour folle celle qui ose critiquer ! Les staliniens soviétiques enfermaient les opposants dans des asiles psychiatriques. Ici, il s’agit d’écarter la dissidente de la « conforme » sphère intellectuelle.

 

 

 

Jean Daniel, 96 ans, ancien de la 2e DB, journaliste, fondateur du Nouvel Observateur qui se voulait être la conscience de la gauche. Mais, une gauche qui s'est laissée absorber par les lois du marché.

Jean Daniel, 96 ans, ancien de la 2e DB, journaliste, fondateur du Nouvel Observateur qui se voulait être la conscience de la gauche. Mais, une gauche qui s'est laissée absorber par les lois du marché.

 

 

 

Et surtout, il ne faut pas argumenter. Le patriarche écarte toute velléité de la sorte :

 

 

« Devant ce genre de livre pamphlétaire et outrancier, on se demande toujours si on doit réagir ou laisser passer. En parler le met en valeur, ne rien dire donne l’air de baisser la tête et d’encaisser. S’il ne s’agissait que de moi, j’aurais gardé le silence sur mon mépris ou mon indifférence. Mais il s’agit du journal et de tout ce qu’ont fait avec nous, avec moi, de merveilleuses équipes. Notre fidélité à la gauche, à ses débats, à ses défaillances et à ses gloires constitue des souvenirs que l’on ne peut ni trahir ni injurier. »

 

 

Oh ! Quelle tristesse ! Mais enfin, pourquoi ne pas répondre par l’argument au lieu de marmonner des lamentations ?

 

 

Et Aude Lancelin n’a pas à se plaindre ! Elle était directrice adjointe ! Mais on se demande vraiment pourquoi elle fut nommée :

 

 

« Il reste surtout que, dans la mesure où elle est une idéologue, avant d’être une journaliste, elle pouvait se sentir à l’étroit dans un milieu de liberté de pensée. »

 

 

Se réclamer de la libre pensée pour justifier une mesure stalinienne comme le licenciement pour motif politique, est un bel exemple de double pensée !

 

 

En attendant, le fondateur de l’hebdo de la « gauche » bourgeoise n’a comme justification que le licenciement d’Aude Lancelin est intervenu lorsqu’il était hospitalisé. Peut-être, mais pas une critique sur la pression des actionnaires qui ont, d’après lui, sauvé le journal. Autrement dit, il est mieux de s’asservir que se saborder !

 

 

Cette affaire montre combien la liberté de la presse est une fiction. Elle s’est pliée à la loi du marché. Il n’est plus question d’émettre la moindre critique à l’égard des institutions à son service, comme les institutions européennes.

 

 

Il est désormais de bon ton – non pas interdit – de suivre la ligne tracée par l’idéologie du tout marché. Et surtout, il convient de fustiger toute critique par la méthode stalinienne du rejet : est « populiste » tout qui est opposé à la politique de la Commission européenne ou aux mesures ultralibérales. Penser que l’Etat, via le peuple, ou le peuple lui-même devrait avoir son mot à dire, est faire preuve de « souverainisme ».

 

 

Auparavant, si on voulait vous exclure, vous étiez traité de « fasciste », aujourd’hui, on a le choix entre « populisme » et « souverainisme » !

 

 

Cela a deux conséquences.

 

 

La première, la confusion. « Populisme » est un mot ambigu. Il évoque le peuple. Le peuple serait-il donc à exclure ? On n’ose pas le dire ouvertement, bien sûr. Mais, c’est bien la preuve qu’on prétend « aimer » le peuple, mais on se cache bien d’avouer qu’on déteste l’odeur du peuple.

 

 

La seconde : assimiler « populisme » et « fascisme » est abject. Des fascistes sévissent toujours. Mais on leur adjoint toutes celles et tous ceux qui ne sont pas dans la sinueuse ligne de la double pensée. Et il paraît qu’il ne faut pas faire d’amalgame !

 

 

En tout cas, quelle belle manière de laisser ainsi le champ libre aux vrais fascistes « dédiabolisés » qui risquent de faire un tabac aux prochaines élections en France, mais aussi ailleurs.

 

 

Bon ! Restons-en là… Tout cela prouve que la gauche est dans un état de déliquescence tel qu’elle est en voie de disparition. Ses dirigeants et ses clercs ont fait fausse route. Ils n’ont rien voulu voir, entendre, penser. C’est cela l’imposture permanente.

 

 

D’autres doivent prendre la relève et tracer d’autres chemins et le « monde libre » d’Aude Lancelin a sans doute donné le signal de départ.

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 17:40

 

 

 

La guerre de succession est lancée en Allemagne et la puissante chancelière chrétienne démocrate Angela Merkel se présente pour un troisième mandat. Une nouvelle victoire est loin d’être certaine. Merkel est incontestablement affaiblie par la crise des migrants et aussi – on en parle moins – par la montée du chômage et de la pauvreté dans une Allemagne réputée avoir l’économie la plus forte de l’Union européenne. Berlin a perdu de sa superbe, non seulement suite à l’abominable carnage du marché de Noël mais à cause d’une instabilité économique et sociale qui prend d’inquiétantes proportions.

 

 

Le nouveau parti raciste ARD menace la droite de la toute puissante CDU-CSU et peut rogner sur l’électorat du tout aussi important SPD. Les deux principaux candidats en lice, Angela Merkel et Martin Schultz, pour occuper le siège de la chancellerie auront du fil à retordre et bien malin qui peut affirmer qui sera le vainqueur.

 

 

 

 

Angela Merkel et Martin Schultz. L'un des deux sera le prochain chancelier. Sera-t-il (elle) un second Nixon ?

Angela Merkel et Martin Schultz. L'un des deux sera le prochain chancelier. Sera-t-il (elle) un second Nixon ?

 

 

 

 

Mais quel que soit le ou la prochain(e) chancelier(e), la question économique et monétaire sera prioritaire et il faudra poser la question de l’avenir de la monnaie dite unique, l’Euro.

 

 

Pour bien comprendre, il faut remonter l’histoire jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Le déséquilibre économique inquiétant entre les vainqueurs occidentaux menaçait l’existence de la nouvelle Alliance atlantique. Le Canada et les Etats-Unis qui n’avaient quasi pas subi les affres de la guerre sur leurs territoires respectifs étaient sortis enrichis de la guerre, alors que la Grande Bretagne et tous les pays d’Europe occidentale étaient exsangues.

 

 

Le déséquilibre entre les deux continents constituait une menace sérieuse au projet atlantique.

 

 

Il a fallu établir un accord monétaire. Ce fut l’objet de la conférence de Bretton-Woods. Celle-ci se termina par un accord en réalité imposé par les Etatsuniens, le 22 juillet 1944.

 

 

Deux thèses étaient en présence. Celle de John Maynard Keynes qui avait élaboré son système dès 1941 et celle Harry Dexter White, le Secrétaire d’Etat aux finances de Roosevelt.

 

 

 

 

 

Harry Dexter White, Secrétaire d'Etat américain aux finances et John Maynard Keynes à Bretton Woods

Harry Dexter White, Secrétaire d'Etat américain aux finances et John Maynard Keynes à Bretton Woods

 

 

 

Keynes que le grand public connaît comme étant l’économiste qui préconise des investissements publics pour redresser les économies en crise – ce qui n’est que partiellement exact – avait une vision internationaliste de l’économie. Il souhaitait fonder un système international fondé sur les échanges égalitaires entre nations « relations susceptibles d’être rééquilibrées chaque année par la réévaluation ou la dévaluation des monnaies nationales, et disposant d’une monnaie de compte commune, le bancor. » (Voir Paul Jorion, Le dernier qui s’en va éteint la lumière, Fayard, 2016, p. 90, et Paul Jorion, Penser tout haut l’économie avec Keynes, pp. 259 et sq, Odile Jacob, 2015).

 

 

La thèse américaine voulait que tous les pays prennent le dollar comme monnaie de référence basée sur une valeur fixe de l’or (35 dollars par once d’or). Ce système fonctionna tant que les USA étaient en excédent commercial. Mais, les dépenses relatives à la course aux armements, à la conquête spatiale, à la guerre du Vietnam, du Laos et du Cambodge finirent par endetter considérablement les Etats-Unis.

 

 

« Il s’avéra que « défendre le monde libre » - la sphère d’influence des Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide – était de plus en plus coûteux. Nixon dénonça l’accord de Bretton Woods en 1971. »

 

 

Cela fit l’effet d’une bombe. C’était la fin de la relative stabilité monétaire occidentale. Et puis, trois ans après, ce fut le premier choc pétrolier qui frappa durement l’Europe.

 

 

 

 

 

 

 

Richard Nixon annonça la rupture unilatérale des accords de Bretton Woods. Aucun pays occidental n'osa faire de représailles

Richard Nixon annonça la rupture unilatérale des accords de Bretton Woods. Aucun pays occidental n'osa faire de représailles

 

 

 

Le système de Bretton Woods était vicié au départ.

 

 

Mais, le système de Bretton Woods était vicié au départ. Robert Triffin (1911 – 1993), un économiste belge et professeur à l’Université catholique de Louvain, fit observer qu’une monnaie ne peut représenter deux monnaies distinctes, en l’occurrence celle des Etats-Unis et celles utilisant le dollar comme monnaie de référence à l’extérieur du territoire. En effet, les différences des paramètres économiques de chaque pays sont telles que des déséquilibres devaient apparaître. Ce ne fut pas le cas étant donné la période de croissance que l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale connurent jusqu’à la fin des années 1960.

 

 

 

 

 

Robert Triffin, économiste et professeur à l'UCL, nota le paradoxe du système monétaire international de Bretton Woods et qui s'applique aussi à l'Euro.

Robert Triffin, économiste et professeur à l'UCL, nota le paradoxe du système monétaire international de Bretton Woods et qui s'applique aussi à l'Euro.

 

 

 

Après le diktat de Nixon, la Communauté économique européenne inventa ce qu’on appela le « serpent monétaire ». Pour assurer la stabilité des économies européennes, les monnaies des Etats-membres pouvaient fluctuer entre une limite basse et une limite hausse qui, elles, fluctuaient avec le dollar. Ce système ne fonctionna guère. Il n’y avait pas d’organisme de contrôle et les monnaies de certains pays dépassèrent les limites du « serpent ».

 

 

En 1979, constatant que le « serpent » ne fonctionne pas, après de dures négociations, le système monétaire européen (SME) fut adopté. Il consiste à établir un cadre de fluctuation des monnaies autour d’un cours monétaire, l’ECU, qui fait office de pivot de référence. Ce n’est pas une monnaie de référence, mais un outil virtuel déduit quotidiennement selon le cours des changes des monnaies des Etats-membres.

 

 

Le SME plus efficace, disposant d’un instrument de contrôle, fonctionna plus ou moins bien jusqu’à la mise sur pied de l’Euro.

 

 

Cependant, on se trouve devant le même problème posé par Robert Triffin avec l’Euro né du traité de Maastricht de 1992 et définitivement mis en route en 2002.

 

 

En effet, l’Euro n’est pas une réelle monnaie comme le dollar. Il n’y a aucune autorité politique qui le gère. C’est d’ailleurs la principale critique que l’on peut émettre à l’égard de la soi-disant « monnaie unique ». Même, le père du néolibéralisme, Milton Friedman critiqua la conception de l’Euro dans ce sens.

 

 

L’Euro n’est pas une vraie monnaie.

 

 

L’Euro est comme pour le SME un panier des monnaies des Etats-membres avec une unité de référence, même s’il a remplacé les monnaies nationales. C’est la raison pour laquelle, le traité de Maastricht a fixé les fameux critères de convergence.

 

 

Ces critères avec entre autres les fameux 3 % de déficit public par rapport au PIB d’un Etat membre, ont été fixés sur la base des canons de l’ordolibéralisme germanique qui s’est imposé à tous les pays de la zone Euro.

 

 

Et c’est ici que l’on retrouve le fameux dilemme de Triffin. Au niveau de l’Euro, l’équilibre est fixé sur la base du respect des critères de convergence. Or, chaque Etat est obligé de respecter les mêmes critères qui se sont durcis avec le Pacte de stabilité et le traité budgétaire. Si un pays n’y parvient pas, ou dérive par rapport aux critères, sa position dans la zone Euro devient intenable, d’autant plus qu’il est sanctionné comme c’est le cas avec la Grèce.

 

 

C’est l’Allemagne qui mène le jeu dans la zone Euro. Elle est la principale force économique du continent, disposant de la plus grande richesse tout en bénéficiant des marchés et des bas salaires de l’Est européen. Remarquons au passage qu’elle n’a pas toujours respecté les fameux critères, notamment en matière de déficit.

 

 

Sur le plan monétaire, elle est la maîtresse absolue de l’Euro, car parler de monnaie unique est un mensonge. On a voulu faire une unité monétaire commune, une sorte de Bretton Woods à l’européenne. Cela a abouti à la domination de l’économie européenne par l’Allemagne. Il n’y a en outre aucun équilibre au sein de l’Eurozone puisque l’Allemagne a un excédent de sa balance commerciale qui n’est en rien compensé pour donner de l’oxygène aux pays déficitaires ou même en équilibre.

 

 

Or, le paradoxe de Triffin fait remarquer que le pays possédant la monnaie de référence internationale doit forcément connaitre un déficit dans ses paiements avec le reste du monde, ce qui tend paradoxalement à affaiblir son économie et la confiance dans sa monnaie, aboutissant à faire de la monnaie de référence une monnaie moins attractive et donc de moins en moins de référence.

 

Ce n’est pas encore le cas. L’Allemagne continue avec ses excédents entretenant ainsi le déséquilibre au sein de la zone Euro. Cependant, elle montre des signes d’essoufflement.

 

Aussi, de nombreux économistes se rappellent aujourd’hui le programme de John Maynard Keynes : créer une monnaie de référence internationale qui ne soit pas en même temps une monnaie nationale. Ce qui équivaudrait à réformer fondamentalement l’Euro en mutualisant les dettes souveraines et en procédant à un audit de celles-ci pour savoir quelles sont les dettes légitimes et les dettes « odieuses » pour reprendre l’expression d’Eric Toussaint du CADTM. Cela nécessiterait aussi une harmonie fiscale au sein de la zone Euro et un système de rééquilibrage des excédents et des déficits des différents Etats-membres. C’est tout cela qui constitue les bases d’une réforme fondamentale de l’Euro.

 

Abandonner l’Euro comme le préconisent certains, serait catastrophique. On en reviendrait à des monnaies nationales dévaluées et avec des différences de change qui, à terme, généreraient une crise sans précédent. Et, paradoxalement, on le voit avec l’Euro.

 

La baisse du dollar depuis la crise de 2008 – 2009 a eu des conséquences différentes d’un Etat membre à l’autre de l’Union européenne. Ainsi, la France en a beaucoup souffert puisque son industrie de haute technologie (Airbus, par exemple) pâtit d’un Euro fort par rapport au dollar. C’est sans doute la raison de la délocalisation d’Airbus vers les USA. Par contre, c’est tout bénéfice pour l’Allemagne : son secteur BTP, gros consommateur d’énergie et importateur de matériaux, est avantagé par la baisse de la monnaie américaine.

 

Un Nixon allemand ?

 

Mais ce qui pourrait arriver, ce serait l’abandon de l’Euro par l’Allemagne. Le chancelier qui sera élu en 2017 agirait comme Nixon en 1971. Il pourrait très bien décider d’en revenir au Deutsche Mark ou à une forme d’Euro propre à l’Allemagne, car son actuelle politique de tutelle de l’Eurozone avec des mesures drastiques et injustes finira par rendre la situation impossible aux autres pays de la zone. Il pourrait y avoir plusieurs Grèce et, politiquement comme sur les plans sociaux et économiques, ce serait intenable.

 

Cela aurait évidemment des conséquences catastrophiques. Aussi, la réforme de l’Euro est urgente. Mais, beaucoup diront que c’est un vœu pieux. Quel chef d’Etat ou de gouvernement de l’Union européenne est à même de tenir tête à la chancelière allemande ? Pourrait-il y avoir un accord suffisamment solide pour cette réforme ?

 

En clair, une Europe politique est-elle possible ? Les peuples auront-ils encore quelque-chose à dire ? Cela n’est pas impossible. On l’a vu avec la contestation du CETA par le gouvernement de la petite Wallonie sous la direction de Paul Magnette. Mais, ce sera long, dur et difficile. Et il faut essayer.

 

En effet, sans Europe politique et dans le seul cadre d’un marché unique géré par une monnaie hybride, on agit dès lors dans le plus grand intérêt des entreprises transnationales qui maintiendront le vieux continent sous une chape de plomb.

 

 

Va-t-on l’accepter ou envisage-t-on une riposte, ou mieux une alternative ?

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

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