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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 11:11

La mort d’Hugo Chavez, le bouillant Président du Venezuela, a déclenché une polémique sans précédent suite au décès d’un chef d’Etat. Une fois de plus, les médias occidentaux se sont déchaînés pour dénoncer un dictateur (pas sanguinaire, mais presque…), un gourou de secte qui a réussi (France 2), un révolutionnaire de pacotille. Et nous en passons.

 

 

 hugo-chavez01.jpg

Hugo Chavez a dit adieu à son peuple.

 

 

Depuis 1999, Chavez est au pouvoir et il a été réélu trois fois, malgré les pressions des Occidentaux sur les médias privés du Venezuela (à peu près deux chaînes de télévision sur trois sont privées et distillent une propagande hostile à Chavez). Il a conservé et renforcé sa popularité. La raison en est simple. La Venezuela est riche en pétrole et Chavez a profité de l’augmentation des cours de l’or noir pour financer des programmes sociaux ambitieux tels la scolarisation, le secteur de la santé, la sécurité sociale, etc. Les résultats furent spectaculaires. Le taux de pauvreté a diminué de 54 % et le taux de pauvreté extrême de 72 % depuis sa prise de pouvoir. Le Venezuela est devenu le pays le moins inégalitaire d’Amérique du Sud selon le fameux indice Gini. Les allocations sociales (maladie, vieillesse) ont triplé sous Chavez et le SMIC vénézuélien a été augmenté à plusieurs reprises.

 

 

 DEUIL-HUGO-CHAVEZ-.jpg

Le deuil des Vénézueliens n'est pas un deuil à la "Nord Coréenne".

 

 

Il y a bien sûr des points faibles, notamment le taux de criminalité qui est un des plus importants du monde. L’inflation, bien qu’elle ait diminuée, reste à un taux insupportable : 22, 2% en janvier 2013.

 

Chavez – et c’est sans doute là qu’il a déclenché l’ire des Occidentaux – a marqué son indépendance à l’égard des USA et son hostilité à sa politique. Il a prôné la révolution bolivarienne pour tout le continent sud-américain. De profonds changements ont eu lieu et le charisme exceptionnel de Chavez a certainement joué un rôle : la Bolivie d’Evo Morales et l’Equateur de Rafaele Correa ont rallié la révolution bolivarienne. Hugo Chavez entretint de très bonnes relations avec le Brésil et l’Argentine.

 

La problématique est le voisin occidental : la Colombie. Ce pays entièrement contrôlé par les USA et est confronté à la fameuse guérilla des FARC rendues célèbres par la prise d’otage d’Ingrid Betancourt. Chavez fut accusé de soutenir les FARC. Cela n’empêcha pas une réconciliation avec le président colombien Alavaro Uribe en 2008.

 

Hugo Chavez est un homme inclassable. Il fut un révolutionnaire sans violence. Tout en prônant l’indépendance à l’égard des Etats-Unis, il s’efforça d’entretenir des relations correctes avec la grande puissance. C’est ainsi qu’il fit distribuer du pétrole à bas prix aux pauvres du Bronx de New York et aux victimes de l’ouragan Katarina de 2009.  Bien que marxiste, il s’est toujours dit chrétien et sa profession de foi est sans doute révélatrice de sa personnalité dans ces deux citations :

 

«  Parmi les éléments qui pourraient définir le socialisme du xxie siècle, je dirais que la première caractéristique est l’élément moral. Il faut commencer par cela, par la conscience, par l’éthique. Le Che a beaucoup écrit sur la morale socialiste. Quelle que soit la vision du monde que l’on a, il faut nous réapproprier le sens éthique de la vie. Ce que je dis là tient sans doute beaucoup du christianisme : « Aimez-vous les uns les autres » ou « Aimez votre prochain comme vous-même ». En réalité, il s’agit de ceci : de la solidarité avec le frère. Il s’agit de la lutte contre les démons que le capitalisme a semés : l’individualisme, l’égoïsme, la haine, les privilèges. »

Et :

«  Je suis chrétien et je pense que le socialisme doit se nourrir des courants les plus authentiques du christianisme»

 

Certains médias affirment que Chavez restera une énigme. Non, il fut un homme libre qui refusait de rentrer dans les schémas pour mieux servir son peuple et ses idéaux.

 

Pierre Verhas

 

Suivent ici deux articles (le premier de Sandra Russo, le second de José Fort) parus sur le site du « Grand Soir » qui dénoncent les relations scandaleuses de l’establishment et des médias occidentaux suite à la mort d’Hugo Chavez. Edifiant !

 

 

 

lundi 11 mars 2013


Il a été le premier à bouger l’aiguille qui était arrêtée.

 

Ce qu’ils ne pardonnent pas à Chávez (Pagina12)


Sandra Russo

 

 

À Hugo Chavez, ils ne lui ont pas pardonné même quand il était évident qu’il allait mourir.

Quand il a demandé à Dieu un an, quand il a imploré qu’il lui donne du temps.

 

Quand il a utilisé la métaphore de la pleine lune pour donner une idée de quelle forme, ronde, était sa conviction que Nicolás Maduro garantissait la continuité du projet bolivarien.

 

Les haineux, à l’intérieur et en dehors du Venezuela, ne le lui ont pas pardonné, ni ne lui pardonneront jamais, d’avoir été le premier président du monde à déchirer le voile de la grande cochonnerie néolibérale et d’avoir dynamisé par des idées et du pétrole une région qui juste quatre ou cinq ans après, comme résultat de la grande crise, a voté pour ses collègues de route, les présidents latino-américains qui ont fait que cette région, pour la première fois en deux cents ans, croît, mais pas grâce à plus d’inégalité.

 

 

Cette donnée à la vie dure. Ici ou là-bas, plus ou moins, meilleur ou pire, d’abord une chose ou l’autre, avec un style ou un autre, mais ils l’ont fait. Ces pays, les nôtres, dans la « décennie gagnée », ont progressé économiquement et socialement. C’est cela qu’ils ne lui ont pas pardonné, ni lui, ni aux autres. Qu’il ait mis l’esprit, le cœur et les politiques sur le social, c’est ce qu’aujourd’hui l’Occident cache sous le tapis.

 

 

 

Chavez a rendu évident ce qui semblait impossible. Que l’on peut être un militaire qui défend sa patrie, mais que la patrie est le peuple, et non les financiers nantis. Que l’on peut redistribuer vers le bas la rente de ce pourquoi on envahi les pays, on ment à l’opinion publique, on tue et on meurt. Les États-Unis vont en guerre pour du pétrole et Chavez l’offrait ou baissait le prix de celui-ci pour les amis. Et ses amis n’étaient pas des PDG de holdings, de banques ou de multinationales : ils étaient les présidents d’autres peuples qui voulaient sortir la tête de l’eau après une souffrance populaire qui avait duré des générations.

 

 

Avec sa franchise impudente, Chavez a dit au monde : eh ! Les compressions budgétaires ne sont pas inévitables ; les banques ne sont pas des dames de charité ; ce qui est à nous est à nous et à tous, aussi pour les sans papiers et les pouilleux. Chavez a aussi dit : eh, il n’y a pas de raison et ce n’est écrit nulle part, que ce que nous vivons jusqu’à aujourd’hui continue de la sorte et dans les mêmes mains qui volent. Le monde lui est tombé dessus mais il a dit : « Cela ne m’importe même pas de défendre mon honneur. Je veux seulement défendre ma patrie ».

 

 

L’Europe continue sans se rendre compte, ou peut-être bien que se rendre compte ne suffit pas, et il faut espérer qu’émergent des dirigeants qui synthétisent et conduisent les désirs collectifs de changement. Chavez n’a pas eu peur de choses qui auraient hérissé tout homme sensé. Après, les autres l’ont suivi, et sur ce point comment ne pas se souvenir de Nestor Kirchner quand, avant la plus grande refonte de dette de l’histoire, il leur a collé son diagnostic irréfutable, le même auquel, dix ans après, commencent à parvenir les Européens : quand il a dit que « les morts ne paient pas ».

Aujourd’hui, peu de choses restent déjà de ces Européens indignés qui sont sortis dans les rues en 2011. Ou du moins, les grands médias ne rendent plus compte de ce qui est arrivé à ces jeunes qui remettaient en question le système, mais continuaient d’identifier le système à la politique, comme si c’était inévitable que la politique fut une seule chose : de la pure crasse.

 

 

Ici, nous savons ce qu’il en est de combattre dans l’urgence : pendant les années 90 en Argentine, on n’a pas parlé politique mais de faim et de chômage. En Espagne, leur sont tombées dessus les pluies toxiques des coupes budgétaires, et les « expulsions » : cette guillotine qui coupe à la racine l’envie de vivre de ceux qui d’un jour à l’autre perdent leur toit. Ces bonzes et suicidés avec prénom et nom de famille, individualisés encore grâce aux couches de l’État de Bien-être que la troïka veut démanteler, expriment en Europe ce qu’en Amérique Latine – un continent jusqu’à il y a peu « à sacrifier » – ont exprimé des millions d’exclus sur lesquels le même système et les mêmes politiques ont craché pendant des années.

 

 

Dans un article récent, l’essayiste et traducteur basque Gorka Larrabeiti mettait en lumière le piège attrape-nigaud qu’est aujourd’hui l’Europe. Comme le démontrent les brèves nouvelles de ces derniers jours. Ainsi : au Portugal, simultanément dans 39 villes, la foule a chanté l’hymne de la Révolution des Oeillets contre la troïka. En Italie, il est difficile de former un gouvernement. Revoici Berlusconi et voici, Beppe Grillo, qui se dit « ni de gauche, ni de droite ». En Allemagne un Parti Anti-euro est déjà formé. Il s’élève davantage de voix qui réclament le retour aux monnaies nationales, parce que l’euro-Europe est perçue comme une entrave à l’autodétermination des peuples. En France, la droite de Marine Le Pen demande « solennellement » un référendum pour sortir de l’euro et maudit autant l’Union Européenne que « l’Union soviétique ». aux Pays-Bas, Geert Wilders, leader du Parti de la Liberté, annonce un mélange de mesures anti-immigration d’extrême droite et de politiques qui puissent garantir un État de Bien-être pour les « purs ». En Belgique, le maire populiste d’Anvers, Bart De Wever, a mis en place un impôt spécial pour les citoyens non belges. En Slovénie un gouvernement corrompu tombe et un gouvernement « technique » est formé. Les États-Unis annoncent leurs propres restrictions budgétaires et des millions de personnes se préparent à vivre plus mal.

 

 

Bart-De-Wever.jpg

Si l'Europe continue ainsi, elle sera à la merci d'individus comme Bart De Wever.

 

 

Ces sociétés ne sont, aux yeux des grands médias, des « sociétés divisées », comme l’Argentine n’était pas divisée dans les années 99, quand l’Alliance a gagné. Hugo Chavez gouvernait déjà au Venezuela, mais il paraissait être un militaire de plus parmi ceux à qui le Pentagone donnait quitus. Les sociétés n’étaient pas divisées parce qu’il n’y avait pas de lutte du pouvoir. Changer la direction du pouvoir était inimaginable : il était rivé en un point fixe.

 

 

C’est cela qu’ils ne pardonnent pas à Hugo Chavez : il a été le premier à bouger l’aiguille qui était arrêtée. Il l’a orientée vers le peuple et il a payé le prix, en donnant tout, jusqu’à sa vie, et sa mort est la preuve de ce que « vouloir se perpétuer au pouvoir » était encore une stupidité de plus parmi les nombreuses entendues chaque jour. Ce que Chavez voulait que soit affirmée, prolongée et développée, n’était pas sa permanence au pouvoir, mais celle de l’aiguille indiquant le bas. C’est cela qu’ils ne lui pardonnent pas.

 

 

Sandra Russo

 

 

http://www.pagina12.com.ar/diario/contratapa/13-215412-2013-...

 

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

 

http://www.elcorreo.eu.org/Ce-qu-ils-ne-pardonnent-pas-a-Chavez?lang=fr

 

 

dimanche 10 mars 2013

Gardez votre arrogance.


José FORT

 

 

L’arrogance d’une frange de l’élite politico-médiatico française n’est plus supportable. Elle vient de s’exprimer à nouveau avec le décès d’Hugo Chavez : un mélange d’inculture, de bêtise et de haine. La politique de Chavez et du Venezuela peut ne pas être partagée. Mais pourquoi tant de mensonges, de violences ? La politique de répartition de la richesse pétrolière est la raison principale de l’hystérique campagne des médias ignorants et des réactionnaires de tous poils.

 

Une dictature ? Quatorze consultations électorales sur quinze remportées par Chavez et ses compagnons. Aucune manifestation de l’opposition réprimée, aucune arrestation. C’est au mois de février 1989 que remonte la dernière répression de masse dirigée par l’ancien président et vice-président de l’Internationale socialiste, Carlos Andrès Perez, lors des émeutes de la faim. Des milliers de manifestants, la plupart descendus des bidonvilles et des étudiants avaient été abattus par l’armée sur ordre du gouvernement de l’époque. C’est au lendemain de ces événements que le « chavisme » commença à émerger.

 

 

La presse bâillonnée ? 80% de la presse écrite, la majorité des radios et des chaînes de télévision restent entre les mains de l’oligarchie vénézuélienne.

 

 

La pauvreté ? Alors qu’elle augmente en Europe et en France, elle a considérablement diminué depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez, selon les chiffres de l’ONU.

 

 

La santé ? Jamais les couches déshéritées de ce pays n’avait bénéficié de moyens aussi importants pour se soigner.

 

 

L’enseignement ? L’analphabétisme a spectaculairement reculé depuis dix ans, selon l’Unesco.

 

 

La solidarité latino-américaine ? Elle s’est déployée avec tous les pays particulièrement avec Cuba, l’Argentine, l’Equateur, la Bolivie.

 

 

La souveraineté nationale ? Le pays n’est plus une colonie yankee.

 

 

La rente pétrolière ? Elle ne va plus dans les poches de l’oligarchie corrompue mais finance les plans sociaux.

 

 

Voilà ce que ne disent pas les médias. Voilà ce que combattent les droites françaises et certains caciques socialistes. Un jour viendra où les peuples vénézuélien et latino-américains nous riant au nez diront à la France : gardez votre arrogance nous n’avons pas besoin de vous.

 

 

José Fort

 

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 16:04

Résister, disait Lucie Aubrac, est un verbe qui se conjugue au présent. Résistant d’hier contre le nazisme, Stéphane Hessel était aussi un résistant d’aujourd’hui, engagé contre les méfaits du néolibéralisme, l’écart grandissant entre les plus riches et les plus pauvres, la dictature des marchés financiers, l’exploitation abusive des ressources de la terre, les traitements inhumains infligés aux personnes les plus défavorisées.

 

 

 

 stephane-hessel2.jpg

Stéphane Hessel vient de nous quitter : un des rares maîtres universels

 

 

Stéphane Hessel était aussi un bâtisseur. Il avait participé à l’élaboration du programme du conseil national de la résistance, mais, comme l’écrit Bernard Gensane, la mise en œuvre de ces grands principes après la Deuxième Guerre mondiale, Denis Kessler, l’ancien gauchiste et ami intime de Strauss-Kahn, a voulu la « défaire méthodiquement » pour anéantir le pacte social qui avait permis, justement sans trop de casse, la reconstruction. Une France [et aussi une Europe] en ruine purent se permettre, nous rappelle Hessel, un plan complet de Sécurité sociale, une retraite permettant à tous les travailleurs de finir dignement leurs jours, la nationalisation des principales sources d’énergie, l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie. Aujourd’hui, la question de la protection des travailleurs est (provisoirement ?) réglée. L’accès à des soins de qualité est devenu un privilège, surtout depuis les lois et règlements adoptés par la droite conservatrice qui écartèrent les représentants des travailleurs de la gestion des caisses primaires. Tout comme en Belgique, le patronat veut définitivement saboter la concertation sociale.

 

 

 indignados02.jpg

Les indignés manifestent partout ! Ici à Madrid.

 

 

Hessel avait ensuite co-rédigé la déclaration universelle des droits de l’Homme.

 

Infatigable défenseur des droits de l’Homme, il a été également de tous les combats anticolonialistes. Sa défense rigoureuse du peuple palestinien, entre autres, lui a valu d'essuyer à maintes reprises insultes et diffamation. Le passage le plus poignant de « Indignez-vous ! » est consacré au martyre des Palestiniens, des habitants de Gaza en particulier. Quand il se tourne vers le Proche-Orient, parce qu’il bénéficiait d’un passeport diplomatique, Hessel put se rendre dans la « prison à ciel ouvert », peu après l’opération “ plomb durci ”. Mille quatre cents morts, principalement des civils. Cinquante blessés dans l’armée israélienne. Une massue pour écraser un papillon, comme disent les Anglais.

 

 

 Gaza_bombardement.jpg

Gaza: la "prison à ciel ouvert" bombardée lors de l'opération "plomb durci"

 

 

Jusqu’à la fin, il a été aux côtés de ceux qui menaient les luttes pour un monde plus juste. Son livre «Indignez-vous», qui a eu un écho planétaire, a été le drapeau de milliers de manifestants du monde entier qui se sont mobilisés contre un système injuste et de moins en moins démocratique.

 

Pierre Verhas

(avec l’aide de textes d’ATTAC – France et de Bernard Gensane)

 

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 22:10

Le texte qui suit, intitulé Exil du chaos, est un cri de révolte et de dépit, mais non de désespoir. La militante grecque Marie-Laure Veilhan a pris la décision de s’exiler. Trop, c’est trop ! Vivre en Grèce n’est plus possible. Trois ans du régime imposé par la « catastroïka » comme l’ont appelée les Grecs ont détruit ce pays, l’ont rendu invivable.

 

Elle a voulu que la Grèce atteigne un Graal inaccessible comme l’étoile de Jacques Brel. Les 3 % de déficit imposés par le traité de Maastricht qui a contraint tous les Etats membres de l’Union européenne à une seule politique économique, celle de l’offre, mieux connue sous le nom de néolibéralisme. Combien de fois n’a-t-elle été dénoncée ici et en bien d’autres lieux d’expression ? Nombre de politiques prétendent la combattre. Pourtant, lorsqu’ils sont aux affaires, ils l’appliquent souvent avec zèle. Et avec quelles funestes conséquences : accroissement de la pauvreté, du chômage, de la précarisation du plus grand nombre avec leurs corollaires : insécurité, retour de maladies disparues comme la tuberculose, déscolarisation, multiplication des sans abris et des exclus, etc.

 

Athènes n’est pas loin de Charleroi.

 

Mais, bon. Nous sommes en Belgique « un des cinq pays d’Europe qui ne connaît pas la récession » selon le tout frais émoulu président du PS et bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette. C’est moins grave que la Grèce. Ben voyons !

 

Ne regardons pas la Grèce de notre balcon, M. Magnette ! Cela viendra ici et bien plus vite qu’on ne le pense. Pensez-vous sincèrement que les fermetures brutales et sans préavis qui suivent et précèdent bien d’autres, d’Arcelor Mittal à Liège et à Florange, de Ford Genk, et « pas loin de chez nous » de Good Year à Amiens seront sans conséquences ? Comment allez-vous « recycler » ces milliers de travailleurs et leurs familles, sans compter toute l’économie locale qui tourne autour de ces grandes entreprises ?

 

Athènes n’est pas loin de Charleroi, Paul Magnette !

 

Et, au gouvernement, en dépit des rodomontades du genre « Sans nous, ce serait pire ! », vous suivrez les libéraux, vous jouerez le « bon » élève de l’Europe, le doigt sur la couture du pantalon, comme vous l’avez fait depuis vingt-quatre ans que le PS est au pouvoir en Belgique.

 

Les privatisations

 

Ce seront les privatisations ! Vous avez bien débuté il y a déjà dix ans avec celui qui est actuellement votre Premier ministre,. Et vous allez poursuivre. Tournez votre regard vers cette Grèce qui vous semble si lointaine.

 

Les privatisations imposées par la troïka en Grèce et par la Commission européenne dans le reste de l’Union européenne reviennent à brader les Etats aux grandes multinationales. Un secteur privé développé ainsi ne signifie pas la libre entreprise. Il n’apporte ni prospérité nouvelle ni la modernisation nécessaire. Au contraire, partout où il y a eu privatisation, les prix ont augmenté, les services se sont dégradés, mais le monopole autrefois public s’est transformé en position dominante. Et cela ira plus loin encore : les chemins de fer, la Poste, les hôpitaux, l’école, les Universités, le reste des services collectifs, tout basculera dans la gueule du monstre multinational jamais rassasié dans ce sinistre pique nique des vautours via les fonds d’investissements réfugiés dans ces forteresses du capitalisme appelées paradis fiscaux.

 

La dette

 

Les marchés usent aussi d’une autre arme : la dette. Ils ont forcé les Etats à s’endetter. La crise de 2008 a signifié une explosion de la dette, au moment où les banques ont contraint la puissance publique à les renflouer. Cela côté cour. Et les prêts très peu librement consentis aux banques, accroissent considérablement la dette au seul bénéfice des mêmes banques. Cela côté jardin.

 

Ainsi, la dette dépouille les Etats qui sont placés désormais sous le contrôle absolu des marchés via les institutions européennes, entre autres, qui au nom des déficits provoqués par l’endettement, imposent une politique d’austérité sans précédent. L’objectif commence à être atteint : la disparition de l’Etat auquel se substitue le pouvoir absolu des multinationales.

 

On évoque souvent les néolibéraux qui veulent affaiblir l’Etat entrepreneur, l’Etat social, mais renforcer l’Etat régalien. Ce fut vrai jusqu’il y a peu. Aujourd’hui, ils vont plus loin. Au nom de ces mêmes déficits, ils vont jusqu’à prôner la privatisation des fonctions régaliennes : la police et même l’armée. Ils veulent imposer une justice contractuelle et non plus contradictoire. Le sale boulot des militaires en guerre serait effectué par des multinationales de mercenaire comme la sinistre Blackwater.

 

Le mal se répand et il touche en premier lieu les plus fragiles, mais la fragilité s’étend. On le savait dès que la monnaie unique a été instaurée. La Grèce ne pouvait supporter le critère bien trop sévère et déjà fort lourds pour les pays du « Nord ». Nul n’ignorait le statut particulier de l’Eglise orthodoxe, cette réminiscence du Moyen-âge, véritable Etat dans l’Etat, le pillage des armateurs, la corruption. Mais qui a payé ? Les corrompus ? Non. Le peuple. Jamais un peuple dans un Etat démocratique n’a subi une telle cure d’austérité. Tout s’est passé comme si la nation de Périclès a servi de laboratoire pour le régime nouveau qui sera imposé à tous les peuples du vieux continent.

 

Le rêve européen était au départ celui d’une unité enfin réalisée entre les différents peuples. Il s’est transformé en cauchemar, celui du pouvoir absolu d’une poignée d’actionnaires qui imposent sans aucun scrupule leur loi d’airain au monde, afin d’accumuler toujours plus. Jamais dans l’histoire, une telle concentration de richesses ne s’est retrouvée entre les mains d’un si petit nombre.

 

Raoul-Marc Jennar écrit dans son blog ( http://www.jennar.fr/?p=2759 ) : « N’est-il par urgent de refonder l’Europe sur des bases respectueuses des principes conquis et proclamés en 1789 et de la doter d’institutions démocratiques dépouillées de toute orientation idéologique ? Faute de quoi, les populismes et les nationalismes qui pointent déjà partout vont triompher. C’est l’Union européenne, telle qu’elle fonctionne, avec l’idéologie qui est la sienne, qui tue chez un nombre grandissant d’Européens le projet d’union des peuples d’Europe. »

Et aujourd’hui, c’est à un exil intérieur – déjà organisé et prévu par les directives européennes sur le marché intérieur – que sont contraints des milliers d’hommes et de femmes à travers le continent, afin de simplement survivre. Vivre est désormais impossible pour un nombre croissant, survivre reste encore envisageable. Pour combien de temps ? C’est ce que nous raconte Marie-Laure Veilhan dans ce cri qui est initialement paru en français sur le site Mediapart et qui a été diffusé par la « blogosphère ».

La catastroïka

Nous vous invitons aussi à consacrer un peu plus d’une heure à regarder ce document sous-titré en français et réalisé par des militants grecs.

 

http://www.catastroika.com/indexfr.php

 

Ce film part du processus de privatisation forcée en Russie après le coup d’Etat de Boris Eltsine et de l’oligarchie en 1993 contre le Parlement russe. Cela fut appelé la « catastroïka ». Il montre que ces politiques ne sont possibles qu’en éliminant ou à tout le moins en affaiblissant les institutions démocratiques. Cela s’est fait avec la force brutale en Russie. Il s’est poursuivi en Grèce, avec la mainmise de la fameuse « troïka » (FMI, BCE, Commission européenne). Dans les pays à tradition démocratique plus forte, des transferts de souveraineté des Etats vers la Commission européenne ont été menés à la hussarde lors des Sommets dits Merkozy de 2010 à 2012, d’où sont sortis entre autres le fameux Traité budgétaire qui place les Etats sous le contrôle de la Commission et leur ôte toute initiative en matière de dépenses publiques. Autrement dit, en leur retirant tout pouvoir politique au profit d’un organe non élu. Ce n’est qu’une forme plus subtile de tuer la démocratie, ou plutôt la liberté et la solidarité.

 

Nous laisserons la conclusion à notre ami Bernard Gensane qui avait publié ce récit sur son blog.

 

« Nous sommes en guerre. Les armées ennemies sont des lois qui nous dépouillent. Que faisons-nous ? Regardons-nous les pauvres du haut du balcon en disant : « Ils l’ont mérité ? ». Attendons-nous de les rejoindre en disant « Ca n’arrivera pas » ?

 

Ou entrons-nous en résistance ?

 

Cette question que vous vous étiez sans doute posée à propos de la dernière guerre, la voici dans votre jardin. Impossible de vous défiler. Il faut agir ou trahir.

 

Trahir notre Histoire, trahir tous les progrès du 20ème siècle, trahir nos enfants pour le bénéfice d’une bande d’allumés pour qui le mot Humanité n’a plus aucun sens !

 

Nous sommes devant l’Histoire. L’Histoire des Braves en lutte contre les Fous.

 

Que dira-t-on de nous ? »

 

Pierre Verhas

 

 

Exil du Chaos

 

17 février 2013

 

Par Marie Laure Veilhan

 

Nous avons pris la décision de partir.

 

Voilà une décision qui procède d’un non-choix, d’une nécessité que je ne qualifierai pas d’absolue, pour la simple raison que je sais qu’on n’est ni en Afghanistan, ni à Smyrne de 1922. Non, c’aurait pu être un choix. Mais c’est tout juste une décision.

 

Décision d’exil, alors.

 

Il nous reste un été ici. Nous serons en France pour la rentrée 2013.

 

Nous laisserons derrière nous la maison de mon compagnon, Christos. La maison d’un autre exil, qui date de 90 ans : celui des grands-parents de Christos, venus de Constantinople (Kalloni, « la belle ») en 1922. J’écrirai un jour prochain ce que j’ai pu retenir de cette histoire-là. Elle est présente, curieusement parfois.

 

Nous laisserons des amis, Dina la rigolote, Angélique à la voix d’or, nous laisserons le père de mes enfants, la mer où Christos allait pêcher si souvent, sur les traces de son père, pêcheur, les orangers, le grenadier, les citronniers, l’oncle Adonis, tout tordu, tout pauvre, tout vieux, toujours si digne et souriant, sauf ces jours-ci, sa dame Anna s’en va à petit feu…

 

Je laisserai la terre que j’ai aimée pour la première fois il y a vingt-quatre ans, fille au pair d’un été, et que je croyais ne jamais quitter. Chaque jour qui passe, j’ai peine à croire à ce qui arrive à cette Grèce-là.

 

J’ai peine. Grand peine.

 

Nous sortons peu – le temps a l’air d’avoir pris la couleur de la vie : il pleut, sans arrêt, au point que le bois doit rester longtemps dans le poêle avant de s’embraser. Nous regardons distraitement les journaux télévisés, on connaît la rengaine. Deux dizaines d’impôts créés en 2012. Chômage. Misère. Enfants non vaccinés. Facultés qui ferment. Hôpitaux en panne de chauffage, de matériel de première nécessité (compresses, instruments chirurgicaux,…). Et de yaourts aussi. Néo-nazis au parlement. Grèves. Mobilisation décrétée dans deux secteurs (marine marchande et transports en commun), sous le contrôle direct de l’armée. La folie rivalise au quotidien avec le ridicule, le trivial, le presque rigolo. Non, on n’y croit pas, quand le secrétaire du Ministère de l’Economie annonce que « le smic à 560 euros -bruts- est encore trop haut »…

 

En chiffres, ça donne : 27 % de chômage global en novembre 2012 (derniers chiffres disponibles), soit une augmentation de 31% par rapport au mois de novembre 2011. 61,6% parmi les jeunes. Chiffres officiels, qui ne prennent pas en compte les multiples programmes de « formation » indemnisés à 250 euros pour deux mois, soit trois fois moins que l’allocation chômage, fixée à 360 euros mensuels. Pas d’allocation familiale, ni de logement bien sûr. 60 milliards de créances avérées vis-à-vis du Domaine Public (fisc et caisses d’assurance maladie et retraite). La récession en 2012 à 6,5%, pour la cinquième année. Le pain à 1,60, l’essence à 1,70. Le smic grec à 560 euros brut (480 euros nets), et 492 bruts (424 nets) pour les jeunes jusqu’à 25 ans. 300.000 compteurs coupés l’an dernier faute d’avoir pu payer la facture d’électricité, désormais couplée à l’impôt spécial (calculé sur la base de la surface du bâtiment alimenté), censé être exceptionnel, mais qui sera finalement intégré à un impôt global. Mon employeur (Union des Coopératives Agricoles), qui emploie 130 personnes (à l’usine et dans les bureaux, ne s’est toujours pas acquitté des salaires de novembre du personnel administratif. Je fais partie de ce dernier, mais ai eu droit à un « régime de faveur » qui m’a permis de recevoir les salaires de novembre et décembre, sous forme d’ « avance sur salaire » (c’est joli, comme formule : avance sur arriéré). J’étais allée faire remarquer que c’est ma seule source de revenus, et que nous vivons à quatre de ces presque 800 euros par mois. Nous avons longtemps été les moins riches de tous ceux que je connais.

 

Nous sommes désormais parmi les moins pauvres de ceux dont nous partageons le quotidien (travail exclu). Il n’y a plus de syndicat des ouvrières à mon boulot : il a été dissout, suite à des pressions exercées de façon ouverte sur l’intégralité des ouvrières, prises une à une. Ce mois-ci, le grand magasin Sprider (grande chaîne de vêtements bas prix), qui employait quinze personnes, a fermé. La deuxième boulangerie du quartier aussi. Pas résisté.

 

[Christos discute ce moment-même sur Skype avec un copain, parti en Allemagne en septembre. Il lui parle exactement de ça, à l’instant. C’est saisissant.]

 

Aighion accueillait depuis plusieurs années deux sections d’enseignement supérieur technique (optique et kiné). Au bord de la mer, dans un bâtiment industriel abandonné et rénové. Ces deux sections disparaîtront, comme une trentaine d’autres en Grèce, à partir de septembre. Les étudiants s’en iront, les bars, le cinéma qui avait rouvert depuis peu, la salle de musique… vont se vider un peu plus. Nous n’y allions quasiment plus, mais c’est réjouissant de voir ces étudiants qui venaient jouer gratuitement au « Polytechneio ». Triste, aujourd’hui, d’être presque sûr que cela ne durera pas.

 

Je voudrais être contredite par les faits.

 

Mais les médicaments de traitement du sida ont été désinscrits de la liste des médicaments remboursables. Pour les traitements anti-cancer, cardio, contre la tension artérielle… et pour une foule d’autres, la question n’est plus tant qu’ils soient ou non remboursables : il est de plus en plus difficile d’en dénicher. On crève de cette crise, et pas ceux qui sautent d’un balcon ou se tirent une balle dans la tête. On se laisse aller, aussi, tout simplement.

 

Je m’accroche à ceux que j’aime. Et à la première sonate de Beethoven, aussi. Qu’il me pardonne…

 

Je participerai du 1er au 3 mars à une rencontre organisée par l’aile « rouge » du Syriza sur la lutte contre le fascisme (en tant qu’interprète, ce qui nous paiera les billets de bus et une partie des frais de séjour à Athènes). Je vous conterai ce que j’aurai pu en retenir. Je sais désormais que cela pourra nous valoir des déboires plus ou moins importants. Les députés de l’Aube Dorée soufflent sur les braises de la haine, l’un deux a déclaré hier : « la prochaine fois que nous ferons une descente sur un marché pour contrôler les vendeurs étrangers, on ne fera pas que donner des coups de lattes dans les étalages. Il faut bien qu’on se fasse plaisir, aussi… Il est hors de question qu’on laisse les citoyens grecs sans protection ». Babakar Ndiaye est mort, il y a huit jours, jeté sur les rails de la station Thisseio, à Athènes, par l’un des dix agents de la police municipale qui l’avait pris en chasse parce qu’il vendait sur le trottoir des faux sacs Vuitton ou des parapluies chinois. Les paysans qui tentaient de bloquer symboliquement la route nationale ont été attaqués par les flics. Attaqués, non pas arrêtés. La violence institutionnelle s’installe chaque jour. Violence policière des brigades anti-terrorisme qui rouent de coups les quatre jeunes (qui se déclarent anarchistes), les défigurent, et se donnent tout juste la peine d’un maquillage électronique pour masquer les pires traces de torture sur les visages tuméfiés.

 

Le message est clair : « Tenez- vous tranquilles, ça pourrait arriver à tout le monde et à n’importe qui ».

 

Enfin, presque. Des militants de l’Aube Dorée, arrêtés la même semaine en possession d’armes lourdes, se sont fait photographier au poste. On en rigole : ils ont l’air de sortir du centre de soins esthétiques, tellement ça n’a pas l’air de les éprouver. On comprend, d’ailleurs : ils sont déjà dehors. Nous savons bien que ce qui nous attend en France n’est pas rose. Au-delà de l’adaptation à une vie que nous n’avions jamais prévue telle (ce qui suppose une adaptation forcée des enfants, par exemple, à un système scolaire en français, eux qui sont scolarisés en grec, bien sûr – mon fils, de bientôt onze ans, ne sait ni lire ni écrire en français, il a commencé l’anglais il y deux ans…), au-delà de tout ce qui nous fera ressentir ce mal du pays que les Grecs appellent si justement νοσταλγία (la nostalgie, douleur de la terre d’où l’on vient en traduction libre…), nous savons bien que la situation en France est dure, violente parfois, et que les choses vont mal pour beaucoup, là aussi.

 

D’ailleurs, le mal dont souffre la Grèce, c’est le même que celui qui étend son ombre sur l’Hexagone. Je le nomme « argent-dette », comme l’ont si bien fait les créateurs grecs de « Catastroïka », dont je ne saurais trop vous recommander la vision. Il a beau avoir été tourné il y a bientôt deux ans, tout y est.

 

Voyez.

Regardez.

Dites.

Faites.

Agissez.

 

C’est de notre vie à tous et à chacun qu’il s’agit.

 

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 18:08

François Lenglet est le journaliste économiste de référence à France 2. Ultralibéral bon teint, ses interventions ne passent pas inaperçues, elles agacent et déclenchent la polémique. En plus, elles sont souvent erronées !

 

Ce fils d’un industriel dans le secteur de la chimie en Ile de France s’est plutôt orienté vers les lettres, puisqu’il a une maîtrise en lettres et une autre en philosophie. Après avoir bourlingué en Asie comme prof de français à Shanghai, puis comme correspondant de l’Express où il fit ses premières armes de journaliste. Revenu en France, il s’orienta vers le journalisme économique, d’abord à Science et Vie Economie, puis à l’Expansion dont il devint le directeur adjoint. Il passe ensuite comme directeur de la rédaction à Enjeux Les Echos, le supplément mensuel du quotidien Les Echos. Nouveau changement : Lenglet devient rédacteur en chef à La Tribune, puis il est nommé directeur de la rédaction. Ce n’est pas fini : il devient directeur de rédaction de BFM Business et éditorialiste économique à BFM TV et aussi à RMC. Il n’y a pas que chez les politiciens qu’on cumule les fonctions ! N’oublions pas, en plus, que notre bon Lenglet devient éditorialiste au Point. Et enfin, il passe à France 2 – il abandonne BFM TV- où il est nommé directeur du service France.

 

 

 francois_lenglet.jpg

François Lenglet "l'expert" économique très néolibéral à France 2

 

 

Lenglet, au physique austère, costume cravate bien taillé, boule à zéro est le prototype même de l’intello néolibéral avec cette arrogance typique de ceux qui prétendent détenir LA vérité.

 

Et quelle vérité !

 

Lors du JT de France 2 du 18 février dernier, Pujadas interroge François Lenglet sur le projet de fiscalisation des allocations familiales. Sa réponse est cinglante : « Il est temps que l’on sorte du dogme de l’universalité de la sécurité sociale ! ».

 

Le « dogme », Monsieur Lenglet, est en réalité un principe ! En effet, la sécurité sociale financée par les revenus du travail et par l’Etat redistribue les allocations, comme dans un système d’assurances, uniquement lorsque l’événement couvert (maladie, prise de pension, chômage) est réalisé. Cela en ne tenant compte que des cotisations versées et sans enquête sur les ressources. Lenglet veut changer ce principe : le risque n’est couvert que si les ressources de l’assuré sont insuffisantes.

 

Autrement dit, l’on passe d’un système de répartition à un système d’assistance. Ou encore, d’une société basée sur la solidarité à une société de dépendance.

 

Par ces propos, Lenglet a jeté le masque ! Le principe de base devient un dogme. En souhaitant éradiquer ce « dogme » de l’universalité de la sécurité sociale, c’est à une véritable contre-révolution que le journaliste de France 2 fait appel. Il se comporte ainsi en bon petit plouc de l’offensive ultralibérale contre les droits sociaux élémentaires. Et en plus, il s’attaque aux fondements de notre société de démocratie sociale en tuant tout mécanisme de solidarité. Soldat François Lenglet ! Vous êtes cité à l’ordre du mérite capitaliste !

 

A l’ordre du mérite avec palmes, bien sûr.Pour s’en convaincre, lisons ces quelques perles du grand expert de la chaîne publique :

 

« Il y a quarante ans, le seuil de pauvreté se situait aux alentours de 470 euros, alors qu’il est aujourd’hui de 960 euros – en euros constants, bien sûr. Malgré leurs difficultés bien réelles, en termes de confort et de niveau de vie, les pauvres d’aujourd’hui sont sensiblement plus riches que les pauvres des années 1970. (Le causeur.fr) » Notre bon Lenglet n’a sans doute jamais entendu parler de l’inflation… car ces deux chiffres sont exprimés en euro nominal et non en euro constant, comme il le prétend.  Ah ! Les pauvres plus riches et les riches plus pauvres ! François serait-il devenu un gauchiste au couteau entre les dents ?

 

Une autre : « Quiconque prétendrait diriger ce pays sans tenir compte de cette aspiration égalitaire, aussi ambiguë et trouble puisse-t-elle être, perdrait la partie. Cela dit, il est vrai que cela engendre une véritable difficulté car la France veut à la fois la liberté et l’égalité. Or, en matière économique, ce sont deux aspirations parfaitement contradictoires ! À vouloir les deux, on est sûr d’aller dans le mur ! (le causeur.fr) » Au fond, Lenglet veut la liberté du possédant sans l’égalité…

 

Et la dernière pour la route : « Les Etats-Unis ne font jamais  marcher la planche à billets (janvier  2012 – Des paroles et des actes, face à Marine Le Pen) » Même Alan Greenspan a bondi ! « Fillette, fillette, ce que tu te goures ».

 

 

 

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Les propos de Lenglet auraient fait bondir Alan Greenspan, l'ancien patron de la Fed !

 

 

C’est au CSA à régler cette question : veut-on à la chaîne publique française des journalistes qui font leur métier ou des évangélistes de de l’ultralibéralisme ?

 

 

Pierre Verhas

 

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 22:43

La Sûreté de l’Etat belge est à nouveau sur la sellette. Il y a deux mois, on apprenait par une « fuite » qu’elle surveillait des parlementaires et même une secrétaire d’Etat qui entretiendraient des relations avec l’église de scientologie. Il y a une dizaine de jours, c’est un ex-dirigeant du parti néo-nazi flamingant « Vlaams Belang » qui « avouait » qu’il avait été une taupe de la Sûreté de l’Etat dans ce parti.

 

 Bart_Debie.jpg

Bart Debie, ancien dirigeant du Vlaams Belang affirme qu'il a été une "taupe" de la Sûreté de l'Etat. Dans quel but ?

 

 

Face à cette cacophonie, plusieurs parlementaires expriment leur inquiétude et interrogent la ministre de la Justice, la néolibérale flamande Annemie Turtelboom qui est responsable de la Sûreté, avoue ne pas être informée !

 

 Annemie.jpg

Annemie Turtelboom, ministre de la Justice, affirme ne pas être informée par la Sûreté de l'Etat qu'elle dirige !

 

 

Deux socialistes, le flamand Renaat Landuyt, juriste éminent et bourgmestre de Bruges et le francophone Philippe Moureaux, ancien ministre de la Justice, réagissent avec virulence. Le premier demande la suppression de la Sûreté de l’Etat, le second exige une profonde réforme de ce service. Il ajoute : « J'en ai été responsable comme ministre de la Justice et je n'ai jamais eu beaucoup de respect pour ces gens-là, qui travaillent le plus souvent sur base de rumeurs et qui se laissent aller à de petits jeux ».

 

 Philippe_Moureaux.jpg

Philippe Moureaux apprécie très diversement la Sûreté de l'Etat et souhaite qu'elle soit profondément réformée.

 

 

Tollé de la droite politique avec en tête l’ineffable Armand De Decker, sénateur bourgmestre d’Uccle, qui fustige Landuyt et Moureaux en les traitant d’hommes « dépassés ».

 

 

 

 

 Armand_De_Decker.jpg

Armand De Decker, membre du Comité R, Sénateur MR de droite, n'apprécie pas les sorties de Landuyt et de Moureaux.

 

 

Pas si simple !

 

M. De Decker veut-il effacer le passé en parlant de « dépassé » ? Si l’on veut comprendre le problème de ce service public qui a toujours laissé planer une aura de mystère sur sa mission, il nous faut évoquer l’histoire. Commençons par une affaire personnelle dont je me serais volontiers passé.

 

Je suis personnellement concerné.

 

En vue d’effectuer une recherche sur un réseau de résistance belge qui a fonctionné dans le Midi de la France, j’ai été obligé de demander à la Sûreté de l’Etat l’autorisation de consulter un dossier se trouvant au CEGES (Centre belge de Recherche sur la Seconde guerre mondiale). Ce fut une fin de non recevoir se référant à la loi sur la protection de la vie privée. Certes, mes activités militantes antérieures et présentes ne doivent pas entrer dans les « normes » de la Sûreté de l’Etat, mais je trouve assez piquant de se référer à une loi sur la protection de la vie privée pour m’empêcher d’évoquer la lutte et le courage de personnes qui ont agi dans la clandestinité voici plus de soixante années ! Je ne vois en outre pas en quoi les informations que je cherche sont « sensibles ».

 

 

 Lettre_Surete.jpeg

Fac similé de la fin de non recevoir que j'ai reçue de la Sûreté de l'Etat pour une recherche historique.

 

 

En dehors de mon cas personnel, il est clair que la Sûreté de l’Etat se permet de décréter ce qui est « sensible » ou non sans justification aucune auprès de sa hiérarchie, à savoir la ministre de la Justice et le Comité R, comité parlementaire composé de six sénateurs, dont Armand De Decker, chargé de la contrôler. Elle va même jusqu’à refuser de transmettre des « informations » à sa propre ministre de tutelle ! Cela est anormal et pourtant cela s’explique, si l’on remonte au passé.

 

Un passé à la fois prestigieux et très lourd

 

Le réseau de résistance que j’évoquais est à l’origine de la constitution de la Sûreté de l’Etat. En effet, en juin 1940, la Belgique et le Nord de la France étaient occupés par les Allemands. Le gouvernement belge s’était exilé à Londres et la partie restée « libre » de la France était gouvernée par le régime pétainiste de Vichy. Auparavant, il y eut un profond désaccord entre le roi Léopold III qui décida de rester en Belgique et le gouvernement qui voulait continuer la guerre avec les Anglais.

 

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Hubert Pierlot, Premier ministre du gouvernement belge à Londres, se méfiait de la Sécurité militaire. Il fut le fondateur de la Sûreté de l'Etat comme organisme civil.

 

 

Le gouvernement de Londres dirigé par le Premier ministre Hubert Pierlot se méfait des éléments de l’armée et de leur service de renseignement qui avaient rejoint l’Angleterre, car il les soupçonnait d’être restés fidèles au roi. Aussi, décida-t-il de fonder un réseau de renseignement civil dirigé par des magistrats qui est à l’origine de l’actuelle Sûreté de l’Etat. Cet organisme s’est considérablement développé à Londres pendant la Seconde guerre mondiale. En Europe occupée, il s’appuya sur plusieurs réseaux de Résistance qui envoyaient des informations « sensibles » à Londres. Ces renseignements ont été indispensables aux Alliés occidentaux pour préparer la contre offensive contre l’Allemagne hitlérienne. Ajoutons que de nombreux résistants ont payé de leur vie ces activités d’espionnage. Nombre d’entre eux furent déportés sous le régime abominable « Nacht und Nebel » dans des camps de concentration. Peu en revinrent. ([1])

 

 Armee_secrete.jpg

Ecusson de l'Armée secrète qui a payé un lourd tribut à son action de Résistance.

 

 

Il y avait donc une collaboration étroite entre le gouvernement Pierlot et les Britanniques. C’était évidemment eux qui exploitaient les renseignements recueillis par les réseaux belges de Résistance qui étaient traités par la Sûreté belge. En 1942, les Anglais franchirent une étape nouvelle : celle de la Résistance armée. « À partir de l’été 1942, le SOE britannique entreprit d’aménager des dépôts de munitions et d’entraîner une armée secrète. Les Anglais mettaient à disposition des équipements radio et des appareils pour transporter hommes et matériel et supervisaient depuis Londres les questions logistiques ainsi que la formation et le débriefing des agents qui étaient envoyés clandestinement derrière les lignes ennemies. Outre les opérations de sabotage dirigées contre l’occupant allemand, l’armée secrète belge collectait également des informations que des agents transmettaient à Londres par radio, courriers ou microfilms. Si l’impact de ce réseau de résistance fut finalement marginal, la stratégie employée fut un véritable modèle du genre. » ([2]) En effet, l’Armée secrète composée essentiellement de militaires restés en Belgique occupée jouit d’un grand prestige encore aujourd’hui. La plupart de ses membres ont payé très cher leur engagement par la torture, la déportation, des exécutions sommaires. L’Armée secrète fut donc en Belgique le premier réseau dit Stay behind.

 

Stay behind

 

Stay behind signifie rester et éventuellement opérer à l’arrière des lignes ennemies. L’Armée secrète en Belgique opéra durant toute l’occupation. Elle portait à l’origine le nom d’Armée de Belgique. Elle fut un des plus importants réseaux : l’Armée de Belgique avait divisé le territoire en cinq zones. Elle compta environ 4.000 membres. Elle paya un lourd tribut : 657 de ses membres dont huit femmes furent exécutés par les Allemands, 2.195 sont morts en déportation, parmi lesquels 52 femmes. Son action consista en sabotages, actions de guérillas, parachutages et aussi… opérations anti-destruction pour ne pas entraver la progression des Alliés.

 

Cependant, après la Libération, si l’Armée secrète fut dissoute, le réseau Stay behind survécut. Le communisme soviétique se substitua comme ennemi au nazisme allemand. Le cas belge est assez particulier. Le gouvernement Pierlot revenu en Belgique dans les fourgons de l’armée britannique associa le Parti communiste au gouvernement. En effet, si sa représentation parlementaire était faible, les communistes avaient constitué le plus important réseau de Résistance en Belgique, le Front de l’Indépendance (FI). Il représentait une force importante et populaire d’autant plus que les Résistants n’avaient pas encore été désarmés. Or, un des premiers soucis du nouveau gouvernement fut de désarmer les Résistants qui représentaient un danger pour le pouvoir. Beaucoup de Résistants ne l’entendirent pas de cette oreille d’autant plus qu’en septembre 1944, l’ensemble du territoire n’était pas encore libéré et l’on craignait une contre-offensive allemande – qui eut effectivement lieu en décembre 1944, la fameuse offensive Von Rundstedt en Ardennes – mais tout fut mis en œuvre pour ôter à la Résistance son poids politique.

 

Stay behind joua son rôle en cette affaire. Il travailla au niveau de la propagande, notamment filmée, qui donnait des informations parcellaires et présentaient les faits de la Résistance comme ayant été des actes héroïques, mais qui appartenaient désormais au passé. Voulant rétablir le régime d’avant-guerre, le gouvernement Pierlot dès sa proclamation à Bruxelles le 8 septembre 1944 rejeta la Résistance pour faire place aux piliers traditionnels que sont les partis, les syndicats, les organisations sociales. D’ailleurs, Londres avait tout prévu.  La Résistance intérieure devait être muselée et surtout désarmée En effet, le gouvernement Pierlot applique la politique dite de « containment » qui vise dans un premier temps à encadrer les forces armées de la Résistance et ensuite à les dénigrer. Tout cela fut fait avec l’aide aussi efficace que clandestine de Stay behind.

 

Le 18 novembre 1944, le gouvernement décréta la dissolution des groupes de la Résistance comme le Front de l’Indépendance, le Groupe G, l’Armée secrète, le Mouvement national Belge, le Groupe Fidelio, etc. Cela provoqua l’indignation de plusieurs d’entre eux, ainsi que des ministres communistes dont deux démissionnèrent avec en plus Fernand Demany qui était ministre sans portefeuille, justement chargé de la Résistance. Si plusieurs groupes acceptèrent d’être désarmés, pour d’autres et pas seulement pour les communistes, et aussi pour une large partie de l’opinion publique et en particulier de la classe ouvrière, le rôle de la Résistance n’était pas terminé. Pierlot prit peur et menaça de faire appel aux forces américaines et anglaises si l’ordre n’était pas rétabli. Le porte-parole de ces armées brandit la même menace. Cela ne découragea pas Fernand Demany qui organisa une marche armée de Résistants pour renverser le gouvernement, le 25 novembre 1944. Celle-ci fut stoppée par les chars canadiens !

 

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Fernand Demany mena la manifestation des Résistants du 25 novembre 1944 réprimée par les chars canadiens.

 

C’en fut fini de la résistance de la Résistance ! La Belgique reprit progressivement son « business as usual ». Les communistes restèrent au gouvernement jusqu’en 1946. Et, par après, le jeu politique traditionnel reprit.

 

La guerre froide

 

Le départ des communistes du gouvernement belge ne fut pas le seul fait du jeu politique interne à la Belgique. Après la conférence de Potsdam, la guerre froide avait commencé et les Américains ne tolérèrent pas que des partis communistes participent à des gouvernements dans des pays sous leur zone d’influence. En effet, dans quatre pays d’Europe occidentale de l’immédiat après-guerre, les communistes étaient au gouvernement : la Belgique, la France, l’Italie et la Tchécoslovaquie ([3]). Tout fut fait pour expulser les communistes. Ils quittèrent le pouvoir en France, en Belgique et en Italie en 1946 et 1947. La situation en Tchécoslovaquie fut différente, car les communistes étaient très populaires et restèrent au gouvernement, malgré les pressions occidentales, jusqu’au fameux coup de Prague de 1948, où les Soviétiques assurèrent leur mainmise sur ce pays.

 

Par après, Stay Behind se scinda en deux : une branche militaire, le SDRA 8 (Service de Renseignement et d’Action) et une branche civile, la STC/Mob (Section Training Communication and Mobilisation). Cette dernière dépendait directement de la Sûreté de l’Etat et était composée de techniciens radios. Le recrutement se faisait dans les milieux catholiques conservateurs et dans les cercles anticommunistes. La STC/Mob « avait pour mission de collecter des renseignements susceptibles d’être utiles au gouvernement dans le contexte d’une occupation ennemie. La section avait aussi la tâche d’organiser des itinéraires sécurisés pour l’évacuation des membres du gouvernement et d’autres personnalités occupant des fonctions officielles. » En gros, il reprenait la structure double de l’Armée secrète qui avait fait ses preuves durant l’occupation. Bref, tout se passait comme si la Belgique était toujours en état de guerre et placée sous la menace d’une occupation étrangère.

 

C’est cette mentalité à la limite de la paranoïa qui a présidé à ces services de renseignement. Il y avait une sorte d’obsession d’une menace extérieure grave et de la présence d’un ennemi intérieur. Et cela est demeuré jusqu’à aujourd’hui.

 

C’est en 1971, soit quelque vingt-six ans après la fin de la Seconde guerre mondiale qu’un comité « Interservices » fut créé afin de coordonner les deux services qui seront également placés sous le contrôle de l’OTAN.

 

L’assassinat de Julien Lahaut

 

Revenons à 1950. L’affaire royale est à son paroxysme. Le retour du roi Léopold III de son exil autrichien et la reprise de ses fonctions après près de dix années « d’impossibilité de régner » sont fortement contestés par les anciens Résistants, l’ensemble de la gauche belge, ainsi que par les libéraux laïques. Le roi, par contre, bénéficie du soutien de l’Eglise et du parti catholique, ainsi que des éléments de droite. Un gouvernement homogène social-chrétien commet la grossière erreur d’organiser une consultation populaire, pensant qu’une large majorité des Belges souhaitait la remontée sur le trône de Léopold III. Cette consultation donne effectivement une majorité favorable au roi, mais l’analyse de ce scrutin montre une profonde division de l’opinion publique dans les trois régions du pays : la Wallonie est fortement anti-léopoldiste, Bruxelles donne une faible majorité au roi et la Flandre plébiscite le souverain. Dès lors, la tension est à son comble. Pour la première fois dans son histoire, la Belgique se trouve sous la menace d’une guerre civile.

 

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Léopold III et son épouse, Liliane Baels, n'accepta jamais le régime démocratique belge.

 

 

Les milieux de droite n’avaient pas attendu 1950 pour réagir. D’après l’historien Etienne Verhoeyen, des éléments prirent contact avec un officier supérieur américain du nom de Parker, sans doute un dirigeant de la CIA  dès 1948 et souhaitèrent renforcer Stay Behind  afin de préparer une résistance anticommuniste et d’organiser une campagne de restauration léopoldiste. Cela eut d’importantes conséquences par après.

 

Au terme d’une répression féroce, il y eut quatre ouvriers tués par la fusillade de la gendarmerie à Grâce Berleur (l’ancien nom de Grâce Hollogne près de Liège) le 30 juillet 1950. La gauche wallonne organisa une marche sur Bruxelles. Le Premier ministre catholique Duvieusart prit peur. Il n’y avait plus qu’une issue pour éviter l’insurrection : l’abdication du roi Léopold III.

 

 

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Funérailles à Grâce Berleur des quatre travailleurs assassinés par la gendarmerie.

 

 

Le 11 août 1950, le fils aîné de Léopold III, le Prince Baudouin, prête le serment constitutionnel devant les Chambres réunies. Un député communiste cria : « Vive la République ! ». On attribua son cri à Julien Lahaut, le président du Parti communiste. Sept jours plus tard, le 18, Julien Lahaut est assassiné devant son domicile à Seraing.

 

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Julien Lahaut, homme de tous les combats pour la Justice, fut assassiné le 18 août 1950.

 

 

Ce crime déclencha un profond mouvement d’indignation en Belgique. Ce pays n’est pas habitué à des assassinats politiques et Lahaut jouissait d’un énorme prestige dans l’opinion bien au-delà des milieux communistes. Il était député communiste de Liège en 1940. Il avait organisé la manifestation des 100.000 en mai 1941 contre Degrelle. Il fut arrêté par les Allemands le 22 juin 1941, le jour du déclenchement de l’offensive allemande contre l’URSS. Il fut torturé au Fort de Huy, puis condamné à mort et déporté à Mauthausen d’où il fut libéré le 28 avril 1945. Lahaut reprit son siège de député où il poursuivit son combat politique.

 

Cet assassinat ne fut jamais résolu. Plusieurs observateurs virent la main de Stay Behind derrière ce forfait. En effet, Lahaut faisait peur aux milieux réactionnaires. Le cri « Vive la République ! » avait profondément choqué la droite conservatrice. Aussi, tout fut sans doute fait pour entraver l’enquête qui fut classée sans suites en 1972.

 

En 2008, le Sénat de Belgique se pencha sur la question et par une résolution, confia au CEGES le soin de reprendre l’enquête, non pas policière, mais historique pour savoir ce qu’il s’était réellement passé. Un budget de 150.000 Euros pour ce faire fut voté et ajouté à celui du département de la Politique scientifique. Suite à des pressions – sans doute du Palais royal ? – la ministre libérale Sabine Laruelle supprima ce crédit, sous prétexte d’économies budgétaires. En réaction, la députée européenne socialiste de Liège, Véronique De Keyser lança une souscription publique pour assurer le financement de la première partie de l’étude historique sur cet assassinat. Elle réussit à rassembler 40.000 Euros de dons de citoyens et de quelques communes. Les premiers résultats furent rendus publics le 9 mars 2012 et ils sont édifiants ! Si on lit le compte-rendu qu’en a fait le journaliste Christian Laporte dans La Libre Belgique :

 

 

 

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Véronique De Keyser présentant le 9 mars 2012 au CEGES les auteurs (à sa droite) du rapport intermédiaire sur l'assassinat de Julein Lahaut

 

« Manu Gérard [un des historiens auteurs du rapport] l’a montré vendredi en donnant des précisions intéressantes sur le « modus operandi » de l’agression mais il a surtout pu mettre la main sur un drôle de rapport daté du 31 août 1950 sur l’Activité du Réseau pendant le mois d’août 1950. Le « Réseau » ? A l’évidence un groupement de personnes redoutant l’invasion de l’Europe par l’URSS réuni autour de certains responsables de la Brufina et de la Banque de Bruxelles. Et dont un personnage-clé fut André Moyen, agent de renseignement et d’action qui traverse notre Histoire de la Seconde Guerre jusqu’à l’indépendance du Congo. Personnage devenu fantasque aux yeux de confrères spécialisés dans l’info judiciaire dans les dernières années de sa vie, il semblait pourtant très bien informé dans cette note dont il s’avère qu’elle fut transmise à l’ancien ministre de l’Intérieur Albert De Vleeschauwer (rentré récemment dans l’actualité par une biographie de Bert Govaerts) mais aussi transmise à d’autres personnalités comme le chef de la Sûreté militaire de l’époque. Le plus étonnant est que deux semaines à peine après l’attentat de Seraing, André Moyen y évoque « une exécution » de Lahaut par « un groupe apolitique et même antipolitique, patriote et désintéressé qui n’avait cru d’abord entrer en lice qu’après l’invasion soviétique. C’est une sorte de synarchie qui a ses gens jusque dans les enceintes les plus fermées et, pour le cas Lahaut, jusque dans les enquêteurs ». Le texte dont Manu Gérard n’entend à ce stade tirer aucune conclusion est très interpellant. D’autant plus que Moyen aida au même moment De Vleeschauwer craignant un attentat anti léopoldiste à se réfugier en France mais en outre, le 12 septembre 1950, le gouvernement Pholien décida d’écarter les communistes des services publics. Se greffent aussi là-dessus les agissements d’un Bloc anticommuniste belge qui avait l’intention de commettre des attentats contre les leaders du PCB. Un petit monde où se croisent diverses personnalités guidées par une proximité idéologique. Manu Gérard veut coucher ces hypothèses sur papier mais il y a presque une certitude : le président du PCB n’a pas été abattu pour avoir crié « vive la République ». Le projet de l’abattre était déjà dans les cartons sinon dans les esprits. » Donc, il est évident que ces groupes ultra royalistes et anticommunistes avaient des relations étroites avec la Sûreté militaire, donc le SDRA 8. D’autre part, les historiens du CEGES ont établi que ces milieux étaient en contact étroit avec un officier supérieur américain à Paris.

Si on connaît les assassins de Lahaut, les trois frères Devillé, famille originaire de Halle, un quatrième a été « négligé » par les enquêteurs : un certain Goossens connu pour militer dans les milieux léopoldistes et qui a dû être le chef du commando des tueurs.

Ici encore, Stay behind n’est manifestement pas loin. On aura sans doute l’occasion d’en savoir plus dans quelques mois, puisque le ministre socialiste de la Politique scientifique, Paul Magnette, a débloqué un crédit de 320.000 Euros pour que le CEGES puisse poursuivre ses investigations.

 

Vers Gladio

 

Les années soixante virent monter en Europe occidentale un large mouvement opposé aux guerres coloniales et aussi contre les armes nucléaires et plus tard contre la guerre américaine au Vietnam. Les années qui suivirent les contestations étudiantes de 1968 connurent une radicalisation de l’extrême-gauche, surtout en Allemagne, en Italie et en France.

 

Des groupes radicaux adeptes de la violence armée s’attaquent à des cibles symboliques surtout en Allemagne et en Italie. Leur objectif est d’impressionner la population et de déstabiliser les régimes en place. Si les Brigades rouges et la Fraction armée rouge – groupe Baader Meinhof ont mené des campagnes sanguinaires, elles n’atteignaient pas – et sans doute ne visaient pas – les centres névralgiques du pouvoir en place, ce qui a fait dire à Umberto Eco : « Le terrorisme frappe la périphérie de la société ». L’assassinat du patron des patrons allemands n’a rien changé à la politique économique et sociale de la RFA. Par contre, l’exécution du Premier ministre Aldo Moro, le 9 mai 1978 a eu des conséquences politiques  importantes : elle a mis fin au processus de « compromis historique » entre la démocratie chrétienne italienne et le parti communiste dont Moro était le maître d’œuvre avec le secrétaire général du Parti communiste italien Enrico Berlinguer.

 

 

 

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Aldo Moro entre les mains des "Brigades rouges" exécuté le 9 mai 1978. Une gigantesque manipulation ?

  

Ce compromis ne plaisait ni aux Soviétiques, ni aux Américains. C’est à partir de l’assassinat d’Aldo Moro que l’on commence à parler de Gladio.

 

Gladio (le glaive en Italien) est le bras armé de Stay Behind. Le juge Rosario Priore qui a traité le dossier Aldo Moro et plus tard celui de la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II, a soutenu que les Brigades rouges avaient reçu le soutien logistique de la STASI (les services secrets est-allemands) manipulés par Gladio. Cela n’a jamais pu être prouvé, mais cette hypothèse est plausible. Pourquoi ?

 

 

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Rosario Priore fait partie de ces juges italiens qui affichent leur indépendance. Il est convaincu du rôle majeur de Gladio dans la "stratégie de la tension".

 

 

L’extrême-droite italienne, Gladio et la fameuse loge maçonnique P2 ont mis en place en Italie ce qu’on a appelé la « stratégie de la tension » avec l’appui extérieur de la CIA. L’objectif de cette stratégie était d’empêcher en manipulant aussi bien les groupuscules terroristes d’extrême-gauche que d’extrême-droite toute venue au pouvoir en Italie de la gauche même social-démocrate.

Pour le juge Priore, la stratégie de la tension doit donc être comprise non pas en regard de la Guerre froide mais dans un contexte de conflits larvés entre les puissances occidentales autour de la Méditerranée et du Proche-Orient.

«Nous avons été en guerre sans que les simples citoyens le sachent», affirme Rosario Priore, qui souligne notamment que « l’hégémonie sur la Méditerranée et le contrôle des sources énergétiques ont placé l’Italie en collision avec l’axe américano-britannique qui n’a pas supporté son rapport privilégié avec la Libye ».

Alors que l’on n’a jamais retrouvé les commanditaires de l’attentat de la piazza Fontana, qui à Milan, le 12 décembre 1969, fit 16 morts et enclencha une escalade dans la répression policière et les violences des groupes armés, ce qui fut le signal du début des «années de plomb».

Ainsi, tout cela fait partie d’un colossal jeu géopolitique dans lequel des pays européens comme l’Italie et la Belgique, places éminemment stratégiques en Europe, sont de simples pions manipulés par les grandes puissances et particulièrement les Etats-Unis, l’Union soviétique commençant à entamer son déclin et le Moyen-Orient  s’invitant suite à la crise pétrolière et au conflit israélo-palestinien.

 

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Eisenhower avait pourtant averti le monde en 1960.

 

 

La Sûreté de l’Etat belge emberlificotée dans Stay Behind et Gladio est dès lors un simple instrument utilisé par des forces plus puissantes que des Etats, forces qui ont été dénoncées dès 1960 par le Président des Etats-Unis en personne, lors de son dernier discours à la nation américaine, Dwight David Eisenhower.

 

Pierre Verhas

 

(A suivre)

 



[1] C’est justement sur un de ces réseaux, le Réseau Sabot, que je travaille en vue d’une commémoration en France. Il s’agit d’un réseau qui s’est constitué dans le Midi de la France, en zone non occupée,  afin d’envoyer des renseignements à Londres. Le Réseau Sabot est considéré comme à l’origine des activités du nouvel organisme gouvernemental de renseignements à l’origine de l’actuelle Sûreté de l’Etat belge. Le dossier que je souhaite consulter doit passer par l’autorisation de la Sûreté. Or, ce dossier appelé le « Fonds de la Sûreté de l’Etat » dont une partie est publique et figure sur la « toile », contient en ce qui concerne le Réseau Sabot les dossiers personnels de ses membres. C’est justement cela dont j’ai besoin pour préparer ces commémorations. Aussi la raison de cette interdiction m’échappe et est une entrave à la recherche. Les protagonistes sont décédés depuis longtemps et mon objectif est justement de les honorer. En outre, l’inventaire du « Fonds de la Sûreté de l’Etat » figure lui aussi sur la « toile »… Allez comprendre !

[2] Danièle Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN, (traduit de l’anglais), Ed Demi Lune, 2011.

[3] La Tchécoslovaquie bien que libérée et occupée par l’Armée Rouge avait reconstitué une démocratie parlementaire. Le gouvernement comprenait les communistes qui étaient très populaires auprès de la classe ouvrière et de la paysannerie.

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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 10:06

Nous vivons une époque de découvertes extraordinaires : tous les jours, nous découvrons la Lune ! La dernière trouvaille est l’Emirat du Qatar. On s’aperçoit qu’il corrompt tout ce qu’il touche, qu’il soutient le terrorisme islamiste et même qu’il finance la campagne électorale de la droite… israélienne ! Quoi de plus normal ? On dit que la campagne présidentielle de Sarkozy a bien été financée par feu son ami Kadhafi. Entre gens du (même ?) monde, voyons !

 

Tout l’establishment courait se dorer au Soleil de ce bel Emirat  si fréquentable. C’était un honneur d’être reçu et décoré par son puissant Emir ! Même le très parisien et très gauche bobo caricaturiste Plantu y est passé. Les grandes conférences internationales – climat, OMC, etc. – se déroulent à la capitale, Doha. Le Qatar s’est payé un fonds souverain et achète tout et n’importe quoi : des hôtels de luxe, une équipe de foot, une partie de la banlieue parisienne – sans doute pour s’occuper des populations musulmanes locales, on ne sait – des compagnies aériennes, etc.  L’Emirat « m’as-tu vu ? » n’est plus Dubaï, c’est le Qatar.

 

Qu’a-t-il donc de si extraordinaire ce petit territoire du Golfe persique ? Ce petit émirat indépendant depuis 1971 s’est volontairement isolé. Il a refusé d’être rattaché à l’Arabie Saoudite et de faire partie des Emirats arabes unis. Son sous-sol comprend des gisements de pétrole et de gaz. Il est traversé par des oléoducs et des gazoducs. D’autre part, il a une position stratégique sur le Golfe Persique. Les Etatsuniens y ont installé une importante base militaire. En réalité, le Qatar leur servit non seulement de base avancée dans le Golfe, mais aussi de contrepoids à la puissance aujourd’hui chancelante de l’Arabie Saoudite.

 

 

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La position stratégique du Qatar intéresse les grandes puissances et l'émirat a réussi à en faire un levier.

 

 

Le Qatar est aussi le siège de la télévision arabe par satellite Al Jazeera dont les prises de positions sont très ambiguës. Elle fut lancée en octobre 1996 par le cheikh du Qatar et est regardée par 30 à 40 millions de téléspectateurs. Dès lors, son influence est considérable dans le monde arabe dans le monde arabe, comme en Europe et même aux USA. Ses prises de position sont souvent proches des thèses islamistes tout en ne les défendant pas ouvertement. Les locaux afghan et irakien d’Al Jazeera ont été bombardés par les Etats-Unis. Il semblerait qu’après le 11 septembre 2001, George W Bush envisagea de bombarder la télévision au Qatar même ! Ses collaborateurs l’en dissuadèrent. Cela dit, Al Jazeera ne fait pas l’unanimité dans le monde arabe lui-même. Les uns lui reprochent d’être pro-occidentale, les autres d’être populiste. Bref, à l’image du Qatar, cette chaîne audiovisuelle respire l’ambigüité.

 

L’article qui suit et qui a été publié sur le site du « Grand Soir » montre combien le Qatar joue un drôle de jeu dans l’ensemble du Moyen-Orient et même en Afrique. Son auteur est un journaliste algérien et est rédigé selon la rhétorique typique au monde arabe. Nous ne cautionnons pas, par exemple, l'expression « entité sioniste » pour désigner l'Etat d'Israël, tout en exprimant notre critique sévère à l'égard de la politique du gouvernement Netanyahu et des agressions envers la population palestinienne de Gaza, ainsi que l'extension des « colonies » en Cisjordanie.

 

Cela dit, les révélations que l’on pourra lire ci-dessous ne paraissent pas par hasard. La France et l’Algérie mêlées à la guerre au Mali, souhaiteraient-elles affaiblir le Qatar qu’elles n’agiraient pas autrement ? Il est vrai que des ONG islamistes en Afrique sahélienne sont financées par le Qatar. Cela ne doit pas plaire aux Français et aux Algériens qui se trouvent ainsi que ce riche et puissant partenaire devient quelque peu encombrant.

 

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François Hollande recevant le cheikh Hamad à l'Elysée : qui roule l'autre ?

 

 

Une fois de plus, il faut cesser de se voiler la face et se décider à analyser la réalité du Proche Orient actuel, dans l’intérêt de tous et des peuples en particulier qui sont les premières victimes de ces jeux géopolitiques.

 

 

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 Mohammed Ibn al Deb toujours emprisonné. Que font les grandes puissances "démocratiques" ?

 

Et n'oublions pas le poète Mohammed Ibn Al Deb emprisonné à vie pour avoir « insulté » le cheikh Hamad, émir du Qatar. Quand l'Occident « démocratique » fera-t-il entendre sa voix ?

 

Pierre Verhas

 

 

 

mercredi 6 février 2013


FINANCEMENT DE LA DROITE ISRAÉLIENNE, SOUTIEN AU TERRORISME, DÉSTABILISATION DES PAYS ARABES... ET ACHAT DE LA COUPE DU MONDE

 

Le Qatar démasqué !


Arezki LOUNI

 

Selon l’ancienne chef de la diplomatie israélienne, l’Émirat a financé les campagnes du Likoud, du Premier ministre Benjamin Netanyahu, d’Israël Beïtenou du ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liebermann.

 

Qui sème la « révolution », récolte le chaos. L’Émirat du Qatar, véritable parrain des pseudos « printemps arabes », vient d’être piégé par ses propres manigances. Ce minuscule État, qui aurait pu s’appeler « Al Jazeera » - cette chaîne de télévision qui continue d’attiser le feu de la discorde dans les pays arabes - ne recule devant rien. Il est même prêt à s’allier avec le diable et à sacrifier les causes nobles pour s’arroger le leadership du Monde arabe.

 

Après le scandale de l’« achat » de la Coupe du Monde 2022, révélé il y a moins d’une semaine par le magazine France Football, c’est au tour de l’ancienne ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, de jeter un autre pavé dans la mare, en soulevant littéralement le « Kamis » de l’émir du Qatar.

 

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 Tzipi Livni veut la peau de la droite israélienne financée par le Qatar.

 

S’exprimant sur une chaîne de télévision israélienne, juste après les législatives emportées par le Likoud de Benyamin Netanyahu, l’« amie » de Cheikha Moza, a affirmé sur un plateau de télévision, en Israël, que le Qatar avait financé, lors des dernières élections législatives, les campagnes du Likoud du Premier ministre, Benjamin Netanyahu, celle d’Israël Beïtenou, et celle du ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liebermann.

 

 

  

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 Benyamin Netanyahu est plutôt embarrassé par ces révélations...

 

 

Les deux responsables israéliens auraient empoché, respectivement 3 millions et 2,5 millions de dollars. Selon la responsable du parti Kadima, certains hauts responsables « commettent une grave erreur, car nous apparaissons dans le monde comme des voleurs de grand chemin ». Pour elle, « le Qatar est un pays ami et je suis personnellement très amie avec Madame Moza, mais il s’agit de notre État et de notre démocratie qu’il ne faut pas discréditer dans le monde ». Le plus curieux dans tout cela est que les deux formations sont connues pour leur hostilité au Monde arabe. D’autant plus qu’elles prônent une intense vague de colonisation, tout en s’opposant à la création d’un État palestinien indépendant. Quelle en est donc la contrepartie ? Selon des sources concordantes, Doha aurait obtenu des deux partis d’extrême droite israéliens la création, sous réserve de leur élection, d’une fédération jordano-palestinienne, présidée par le mouvement Hamas. Un vieux « projet » remis au goût du jour, à la faveur de l’éclatement du Monde arabe.

 

Ce qui est d’autant plus curieux c’est le fait que les autorités qataries n’ont pas réagi aux déclarations de Livni, alors que, du côté de la presse occidentale, c’est le silence radio. L’objectif est donc, somme toute, clair : il s’agit pour l’Occident de faire de l’Émirat du Qatar un sous-traitant de ses desseins de déstabilisation et d’atomisation du Monde arabe. Leur principal objectif est la mise en œuvre du projet du Grand Moyen-Orient, revu et corrigé, par l’installation de petits États théocratiques, sans objectifs, ni assise démocratique.

 

De fait, la « bombe » lâchée par Livni, confirme les forts soupçons qui pèsent sur cet émirat de moins de 500.000 habitants, devenu ces derniers temps le financier de la mort de l’Occident dans les quatre coins du monde, notamment dans le monde arabo-musulman. Ce qui se passe aujourd’hui en Égypte, en Tunisie, en Libye, en Syrie... et même dans le Sahel, répond à un plan de déstabilisation prédéfini pour plonger ces pays dans les ténèbres du Moyen âge, avec des fatwas « grassement » financées par l’Emirat de Cheikh Hamad.

 

Concernant un autre chapitre, outre les révélations de France Football concernant les « magouilles » ayant présidé à l’octroi de l’organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar, le journal français, Le Canard enchaîné a révélé il y a six mois, documents à l’appui, que le Qatar finance le Mujao et d’autres groupes terroristes au nord du Mali. Comme il l’a également fait en Libye, en soutenant les rebelles islamistes qui continuent de mettre le pays à feu et à sang. L’émir Hamad n’a-t-il pas déclaré en personne que le Qatar finançait les rebelles syriens et tous les mercenaires islamistes qui venaient de tous les pays arabes combattre en Syrie. Ainsi, au lieu de venir à la rescousse des populations palestiniennes, notamment celle des enfants de Gaza victimes des raids meurtriers israéliens, le Qatar apporte son soutien à l’extrême-droite israélienne, celle-là même qui affiche sa haine viscérale des Arabes et de la création d’un État palestinien indépendant.

 

 

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L'émir Hamad joue dans la cour des grands. Pour combien de temps encore ?

 

 

D’ailleurs, la visite du cheikh Hamad Bin Khalifa à Gaza, quelques jours avant le raid israélien, a été mal perçue par le mouvement Fatah. « Cette visite n’est pas la bienvenue, parce qu’elle vise à consacrer la division et la séparation entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. »

 

Cette visite ne sert que l’entité sioniste selon le Fplp, qui rappelle que « le sang des milliers d’enfants syriens, libyens et yéménites versé à cause des fonds et des médias qataris ne permettra pas à ce visiteur de redorer son blason ». Ce qui a conforté le deal relevé par Tzipi Livni, concernant la création d’une fédération jordano-palestinienne. Les masques sont tombés.

 

Arezki LOUNI

http://www.lexpressiondz.com/actualite/168433-le-qatar-demas...

 

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 10:50

Au Nord, c’était les corons… C’était ! Au Nord, c’était les forges… Ce n’est plus ! Et le ciel reste l’horizon ; les hommes envoyés au fond !

 

 

Un demi-siècle de cupidité et d’erreurs, d’errance et d’hésitations , d’ignorance et de lâcheté, de stupidité et de vanité a anéanti le fleuron du génie industriel d’Europe occidentale. La sidérurgie européenne née il y a près de trois siècles dans les bassins hennuyer,  liégeois et lorrain a disparu en trois décennies.

 

 

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 Arcelor-Mittal, la phase à froid à Liège va fermer.

 

Cette industrie a connu tous les errements de la gestion des hommes et des biens. Née du génie et de la volonté de quelques-uns qui l’ont mise sur les fonts baptismaux dès la fin du XVIIIe siècle, la sidérurgie se développa grâce à la fermeté de capitaines d’industrie et grâce aussi aux luttes ouvrières pour la conquête d’une place digne au travail. Les guerres lui apportèrent aussi bien un sang neuf  que des destructions. Elles se redressèrent après. La crise charbonnière commencée dès les années 1950 la toucha de plein fouet. Le charbon qui est sa source d’énergie et aussi, par le coke, sa matière première, surenchérit et une compétition mondiale se fit jour. Cependant, on vivait les illusoires « golden sixties » où la consommation était telle que l’on pouvait se permettre de produire au prix fort. Et chacun dormit sur des lauriers ne détectant pas les premiers symptômes de la maladie mortelle de la surproduction.

 

 

 

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 La surproduction automobile a particulièrement touché la sidérurgie.

 

La décolonisation fut le premier choc. La sidérurgie européenne commença à décliner. Les premières politiques d’austérité frappèrent de plein fouet le monde du travail. Les bassins hennuyer et liégeois connurent la plus importante mobilisation ouvrière de l’après-guerre en décembre 1960. Mais cela ne changea rien. Le déclin se poursuivait inéluctablement.

 

 

Une crise de surproduction

 

 

Dans les années 1970-80, sous la pression des organisations syndicales et des  Socialistes, la sidérurgie fut nationalisée. Cependant, cette nationalisation signifiait aussi politisation. On mit à la tête des entreprises des politiques dont ce n’était pas le métier. À une ou deux exceptions près, ce fut une catastrophe. Il a fallu alors faire appel à un patron français, Jean Gandois. Il remplit sa mission. Il parvint à sauver l’outil, mais il était trop tard. Face à la surproduction, la Commission européenne imposa des quotas. Dans sa vision purement économiste, elle ne tint pas compte des autres aspects. Il y avait les conséquences dramatiques pour l’emploi, mais aussi pour les bassins. Toute une économie tournant autour des aciéries était menacée. Gandois, lui, ne put que préparer un plan de fermetures progressives des outils en Wallonie.

 

 

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 Jean Gandois finit par prôner la fermeture !

 

De plus, en Belgique, se greffa le problème « communautaire ». Les dirigeants flamands exigèrent la régionalisation des secteurs dits nationaux, c’est-à-dire les secteurs de l’économie belge qui avaient été nationalisés ou qui étaient fortement subsidiés, comme le verre creux d’emballage, ce qui restait des charbonnages du Limbourg et essentiellement la sidérurgie wallonne, la sidérurgie maritime à Gand étant toujours rentable. Quelques syndicalistes wallons étaient même d’accord, ne se rendant pas compte que la fin de la solidarité nationale signifiait une perte considérable pour l’entreprise.

 

 

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Robert Collignon, alors ministre-président de la Région wallonne

aurait bradé Cockerill-Sambre.

 

Aussi, la vente était inéluctable. Le ministre président de la Région wallonne de l’époque, le Socialiste Robert Collignon, négocia avec le groupe français Usinor – Sacilor qui venait d’être privatisé. La session de Cockerill – Sambre fut effectuée en 1998. On reprocha à Collignon d’avoir bradé le sidérurgiste wallon, ce qui mit fin à sa carrière politique. Encore une fois, les politiques n’étaient pas armés pour ce genre de négociation, ou n’avaient pas pris la peine de s’entourer de gens compétents en la matière. De plus, le secteur public était désormais exclu de tout pouvoir en matière de contrôle des outils sidérurgiques. En 2002, Usinor-Sacilor fusionne avec l’Espagnol Aceralia et le Luxembourgeois Arbed. Ils forment ainsi Arcelor.

 

 

Zorro Mittal est arrivé !

 

 

En 2006, arrive Lakshmi Mittal, propriétaire du deuxième groupe sidérurgique mondial, Mittal Steel Company. Il lance le 29 janvier 2006 une OPA hostile sur Arcelor, donc aussi bien les outils français de l’ex-Usinor, luxembourgeois de l’ex-Arbed et belges de l’ex-Cockerill-Sambre, avec en plus Sidmar à Gand et la Fabrique de Fer à Charleroi. Mittal, 6e fortune mondiale, n’était pas un petit nouveau en Europe. Il était connu dans la City londonienne et avait déjà acquis des sites en Roumanie et en Bulgarie et s’était approprié dans des conditions obscures des mines au Kazakhstan. Mittal était encore un « petit » dans le secteur. Et son OPA sur Arcelor qui était alors le premier groupe sidérurgique mondial surprit pas mal de monde.

 

 

 

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 Lakshmi Mittal considéré comme un nouveau Messie !

 

Comment était-il possible qu’un sidérurgiste « moyen » s’attaque au plus grand ? En dehors du fait que les médias ont dressé de Mittal le portrait d’un homme d’affaires de génie – il a toujours soigné sa com’, le bougre – il lui fallait malgré tout de solides moyens pour pouvoir procéder à une telle opération.

 

 

Sauvé : Goldman Sachs est là !

 

 

Et ici, on retrouve nos bons amis de Goldman Sachs. La banque de New Jersey avait prêté à Mittal 7 milliards de dollars pour ses différentes acquisitions.

 

Cependant, le groupe n’était pas certain de récupérer ses billes. Aussi, fidèle à sa stratégie de fuite en avant qui a provoqué la crise financière de 2008, Goldman Sachs estime qu’il faut accoler Mittal à un groupe plus puissant.

 

 

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 Siège de Goldman Sachs à New Jersey

 

Arcelor est ainsi devenu la cible. Le groupe était dirigé par des industriels qui ne se souciaient guère de voir ses actions végéter en Bourse. De plus, à l’exception du gouvernement luxembourgeois, les gouvernements belges, espagnols et français ne disposaient plus que de participations symboliques chez Arcelor. Aussi, le groupe européen était une cible idéale. Comme l’écrit Martine Orange dans « Mediapart » du 1er décembre 2012 : « les États européens, épris d’un libéralisme de bon ton, ont décidé de renoncer à avoir tout droit de regard sur le groupe, en dépit des milliards de subventions accordés précédemment et du poids du groupe sur des filières industrielles entières, des répercussions sur l’emploi et dans certaines régions. »

 

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 Siège d'Arcelor à Luxembourg

 

 

En outre en fusionnant le groupe de Mittal et Arcelor, la nouvelle entité contrôlerait plus de 10 % du marché mondial de l’acier. Cela lui donne une taille suffisante pour peser sur les prix mondiaux. C’est l’assurance d’une bonne rentabilité pour Goldman Sachs et d’un bon « trading » en Bourse, autrement dit on pourra spéculer sur les actions Arcelor-Mittal sur les « marchés ». Arcelor s’est très mal défendu face à cette attaque Goldman Sachs – Mittal, il a d’abord cherché à s’associer au Russe Severstal. Cela n’a pas marché. Ensuite, le groupe luxembourgeois a frappé à la porte de l’éternel concurrent allemand, Tyssen Krupp. Peine perdue ici aussi.

 

 

L’extraordinaire puissance de Lakshmi

 

 

Tout le monde est impuissant face à cette offensive qui se règle entre actionnaires. Le gouvernement français envoie à Mittal une lettre de 45 questions concernant les garanties relatives au maintien des outils et sur l’emploi. Lakshmi Mittal calme le jeu : il est d’accord sur toutes les demandes. On sait ce qu’il en a été !

 

L’offre au départ de 18,6 milliards d’euros, passe à 25,6 milliards quelques mois plus tard. L’OPA est réussie. À lui seul, Lakshmi Mittal et sa famille détiennent 41 % du groupe. Il est au sommet de sa gloire. En 2008, il sera nommé administrateur de Goldman Sachs et d’EADS (le groupe aéronautique et d’armement franco-allemand), en signe de reconnaissance. Au début, tout baigne. Les prix de l’acier atteignent des sommets et les fermetures des hauts fourneaux (la phase à chaud) jugés peu rentables par Arcelor qui les avait planifiées sur dix ans, afin d’éviter les drames sociaux, sont oubliées. Il promet même de nouveaux investissements à Charleroi, Liège, Florange, Grandrange et à Fos sur mer.

 

 

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Fos sur mer : l'acier à la plage. Bientôt, il ne restera que le sable.

 

 

Mittal installe son pouvoir. Il vire l’ancienne haute direction d’Arcelor. Il y place ses proches, avec en tête, son fils âgé de… 23 ans. En 2007, c’est l’année record : le groupe de l’Indien atteint un profit historique de 10,7 milliards. L’action et les dividendes grimpent aux sommets. Cependant, avec la frénésie de rachat de sites, de mines, etc., dans le monde entier, le groupe de Mittal est fortement endetté, grâce aux « largesses » de Goldman Sachs.

 

D’autre part, la production d’acier est par définition très cyclique. Et après 2007, l’on passe à une période descendante. Aussi, Mittal joue, au grand dam des travailleurs et des organisations syndicales, la stratégie dite du « stop and go » qui avait été celle des maîtres de forge européens avant la crise de 1974 : on ferme et on rouvre les hauts fourneaux en fonction de la conjoncture.

 

Les nuages s’amoncèlent.

 

La crise de l’automobile commence à se faire sentir. Ce secteur est le principal client d’Arcelor-Mittal. Très vite, le groupe connaît de sérieuses difficultés. Et c’est la sidérurgie européenne qui sera le plus visée : équipements vétustes à cause du sous-investissement des opérateurs successifs, salaires élevés et les normes environnementales bien plus sévères en Europe qu’ailleurs.

 

La farce des quotas CO2

 

En effet, suite au protocole de Kyoto adopté par l’Union européenne et refusé par les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et le Brésil, a été mis en place les quotas CO2 Les installations les plus émettrices de CO2 ont un certains nombre de quotas à ne pas dépasser. Ces quotas peuvent être vendus sur le marché du carbone. Tout est contrôlé par le journal des transactions de l'UE (CITL). Mais, comme Mittal applique la stratégie du « stop and go » dans ses installations européennes, surtout celle du « stop », il a joué sur les quotas qu’il a touchés puisqu’il n’atteint plus le nombre requis et leur revente lui permet de financer les unités de production hors UE et hors « Kyoto ». C’est ce qu’on a appelé le « permis de polluer ailleurs ».

 

 

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La sidérurgie est très polluante (ici les Forges de Clabecq)

 

 

On arrive même à des situations absurdes. Le journal économique belge « l’Echo » du 2 février 2013 relate qu’Arcelor-Mittal a assigné la Région wallonne en Justice pour non paiement des quotas CO2. En effet, le haut fourneau 6 à Liège qui devait être fermé et qui a continué à produire : lors de l'élaboration du plan d'allocation, le haut-fourneau 6 était à l'arrêt et le second haut-fourneau devait fermer en 2009, en raison d'un projet d'arrêt de la phase liquide. En 2007, l'entreprise a finalement décidé de continuer à utiliser les deux hauts-fourneaux à condition que le site de Liège puisse recevoir l'allocation de quotas de CO2 nécessaire basée sur les prévisions d'émissions durant la période 2008-2012. L'entreprise réclame les quotas concernant sa production réelle, soit 965.000 tonnes de CO2. « Au moment où ArcelorMittal nous a réclamé ces quotas, la Région avait déjà épuisé ses réserves pour les nouveaux entrants: nous n'avons donc pas d'obligation d'allouer ces quotas », déclare le ministre Philippe Henry dans « l'Echo ». Il rappelle qu'il « souhaite soutenir une activité sidérurgique pérenne sur le long terme dans la phase à froid, mais ArcelorMittal ne doit pas continuer à penser que la Wallonie va tout accepter ». Il est presque temps !

 

 

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 Le ministre wallon écolo Philippe Henry : de la fermeté mais un peu tard !

 

Donc, non seulement, Arcelor Mittal dépasse les quotas requis, mais a aussi l’audace d’attaquer la Région pour refus de paiement de quotas non dus, en outre, elle est l’entreprise qui se taille la part du lion dans les quotas CO2. Cela représente des milliards d’euros empochés ! Ecologie et finances se marient très bien en l’occurrence !

 

 

On ferme !

 

 

Mais dès 2010, Mittal reprend à son compte le plan Gandois de fermetures qui date de 2003 ! Tous les sites européens sont menacés. Il commence par l’ancien site de Carlam à Charleroi, tandis que le haut fourneau de Carsid qui appartient à Duferco est lui aussi fermé « provisoirement » pour être définitivement démantelé le 31 décembre 2012. En France, c’est la phase à chaud de Florange qui est fermée dès 2012. A Liège, les hauts fourneaux sont fermés. C’était prévisible. Aussi bien Gandois, qu’Arcelor, que Mittal lui-même avaient prévu la fermeture du chaud. Et puis, fin 2012, c’est l’annonce de la fermeture définitive, cette fois-ci du froid, de sept lignes pour le moment, avec à la clé 1.300 emplois supprimés, sans compter les emplois indirects. Dunkerke, Sidmar et Brème ne sont pas menacés, mais cela ne pourrait tarder.

 

 

 

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 Arcelor Mittal : c'est l'homme qui trinque !

 

 

Le rapport Laplace

 

 

Le 16 janvier 2012, à la demande du gouvernement wallon, le bureau d’études Laplace conseil remet un rapport sur l’avenir de la sidérurgie à Liège. D’emblée, il annonce la couleur : « La fermeture du Chaud de Liège est irréversible. Le Froid est très menacé et son approvisionnement par Dunkerque ne garantirait pas son équilibre économique. Le financement  complet par Arcelor Mittal  des coûts sociaux et surtout environnementaux pour la remise en état des sites fermés n’est pas assuré. » Et il ajoute plus loin : « La fermeture définitive  du Chaud  de Liège  est irréversible, car les retards successifs d’investissements de modernisation, imputables en grande partie au manque de confiance des actionnaires successifs dans la fiabilité sociale de l’entreprise, sont aujourd’hui trop importants pour être comblés de façon économique. » Autrement dit, Laplace est très critique à l’égard des syndicats qu’il accuse de refuser systématiquement tout changement. Cependant, le rapport Laplace recommande une négociation avec Arcelor-Mittal afin de trouver « un équilibre entre le droit d’Arcelor Mittal à réaliser une restructuration de son dispositif industriel européen, même au prix d’une fermeture, et ses devoirs envers la Région qui l’a accueilli et aidé ainsi que les travailleurs qui ont participé à créer la valeur de l’entreprise. » et la création d’un Fonds cogéré entre Arcelor-Mittal, la Région wallonne et les organisations syndicales pour la création d’une filiale industrielle. Celle-ci sécuriserait le froid, construirait une aciérie électrique, créerait une société de « défaisance » pour assainir les sites du chaud fermés et l’indemnisation par Arcelor-Mittal les travailleurs licenciés.

 

 

On sait ce qu’il en est ! Arcelor-Mittal retire ses billes, point barre ! Il se réfugie provisoirement à Dunkerque, à Gand, à Brème et à Fos sur mer, autrement dit la sidérurgie maritime.

 

 

Tout n’est pas si rose chez Mittal.

 

 

Car, tout n’est pas aussi rose qu'on le croit chez Mittal. En effet, certains prétendent qu’Arcelor Mittal empoche des bénéfices. Ce n’est pas exact. Le groupe est surendetté. Il doit rembourser plus de 6 milliards d’euros entre 2013 et 2014. Or, Mittal a les plus mauvaises performances et la plus mauvaise notation des groupes sidérurgiques mondiaux. Il est encore soutenu par Goldman Sachs, et ce, au détriment de milliers de travailleurs qui se retrouvent sur le carreau en France et en Belgique. C’est sans doute la plus grande catastrophe sociale de l’après-guerre : 60.000 emplois supprimés en cinq ans !

 

De plus, Mittal refuse de vendre le moindre site fermé. Il a toujours gardé tous ses actifs, quel qu’en soit le prix. On en revient au temps des années 1970 où les patrons de la sidérurgie empochaient les bénéfices et socialisaient les pertes. Et le politique n’a toujours pas tiré la leçon de cet immense gâchis.

 

La stratégie de Mittal

 

Mittal a une stratégie à long terme. C’est un fameux joueur d’échecs qui use aussi du court-terme ; c’est ce qu’il vient de faire en fermant les sites wallons et lorrains.

 

La stratégie de Mittal est de s’approprier les technologies et de les développer en collaboration avec les Universités, comme celle de Liège. Le gouvernement belge vit en l’arrivée de Mittal une espèce de Messie qui allait sauver l’acier wallon et développer l’outil Sidmar. Mittal, grâce aux énormes moyens dont il disposait, passa outre les réticences des politiques et il reçut un paquet énorme de subsides. En réalité, il effectua un formidable transfert de technologie pour ses projets de développement sous d’autres cieux et ce à cause de l’aveuglement des responsables politiques et économiques belges, français, espagnols et luxembourgeois. Il ne vendra pas ses sites à un concurrent éventuel. De plus, une nationalisation telle qu’elle a été envisagée par les syndicats liégeois et Arnaud Montebourg est impossible : Mittal s’est approprié tous les brevets qui se trouvent dans une société luxembourgeoise qui l’appartient. Nationaliser reviendrait dès lors à doter l’Etat de coquilles vides.

 

 

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 Arnaud Montebourg se trompe : la nationalisation est impossible.

 

Son objectif : dépouiller la sidérurgie européenne et lorsque la demande reviendra produire à bas prix (sans respect des normes sociales et environnementales dans les pays émergents, essentiellement Inde et Brésil). Ainsi, il renouera avec les bénéfices et aura éliminé le principal concurrent qu’il a conquis au préalable.

 

 

La facture sociale sera catastrophique : accroissement du chômage dans plusieurs régions d’Europe, exploitation éhontée de travailleurs précaires et sous-payés en Inde et au Brésil, destruction de l’environnement. C’est aussi la première phase de la désindustrialisation en Europe. En effet, comment feront les nombreux secteurs manufacturiers comme l’industrie automobile et aéronautique qui ont besoin d’acier ? Ils seront contraints, sous peine de disparition, de délocaliser transformant le vieux continent en désert économique et social. Mais, ce scénario catastrophe n’est pas absolument certain : Mittal avec son endettement colossal tiendra-t-il suffisamment longtemps pour atteindre son but ?

 

 

 

Pierre Verhas  

 

 

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 14:49

Le discours tant attendu de Cameron a déclenché un concert d’indignation au sein du microcosme européen à Bruxelles. Van Rompuy, Reynders, Schultz et d’autres responsables politiques de l’Union se sont fâchés tout rouge en dénonçant le « chantage » au référendum et en affirmant la main sur le cœur qu’il n’était pas question de négocier une « Europe à la carte » avec la Grande Bretagne.

 

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James Cameron sait très bien qu'il est le maître du jeu.

 

 

Pourtant – et ils le savent très bien – c’est ce qu’ils feront, car ils n’ont pas le choix. L’Europe, sous la pression britannique, a choisi la voie atlantique contre l’indépendance. Les Britanniques, depuis leur entrée dans la Communauté européenne en 1973, ont toujours obtenu ce qu’ils voulaient et il n’y aucune raison qu’il en soit autrement aujourd’hui. En cela, Cameron a fait une très bonne opération : sur le plan intérieur, il a lancé la campagne pour les élections générales de 2015 où il était en difficulté – les sondages donnent neuf points de plus aux travaillistes – ce qui lui permet d’être le meneur du jeu. Sa première promesse, le référendum en 2017, sera tenue et il n’est pas certain qu’il dégagera une majorité pour que le Royaume Uni se retire de l’Union européenne. Sur le plan européen, il contraint ses « partenaires » européens à réagir. Il a ainsi repris l’initiative, alors qu’il s’était tenu à l’écart des décisions du Conseil européen sur la crise de l’Euro. Il n’est pas lié par le traité budgétaire. Bref, il a tous les atouts en main.

 

Cameron, comme Thatcher, Major et Blair avant lui, veut une zone de libre échange englobant le continent européen, les îles britanniques et pouvant éventuellement s’étendre à l’ensemble du monde atlantique, Etats-Unis et Canada compris. Il ne veut en aucune manière une Europe politique ou une Europe fédérale.

 

De toute façon, cet objectif est pratiquement atteint. La Grande Bretagne en 1992 a refusé l’entrée dans l’Euro et s’est opposée à l’harmonisation fiscale qui est désormais interdite par le traité de Maastricht. Il n’est pas étonnant que John Major ait crié au terme des négociations sur ce traité : « Game, set and match ! ».

 

 

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John Major à Maastricht en 1992 : Game, set and match !

 

 

La réunification allemande et l’élargissement de l’Union vers l’Est a renforcé ce principe de l’Europe du grand marché dont les fonts baptismaux ont été mis en place avant la chute du Mur de Berlin par le socialiste démocrate chrétien Jacques Delors. L’idée d’une Europe politique ou fédérale relève du « wishfull thinking » de certains hommes politiques comme le libéral Verhofstadt et l’écologiste libertaire Cohn-Bendit. Les grandes envolées lyriques pour le fédéralisme ne sont en définitive que gesticulations.

 

La prochaine négociation portera sur l’organisation de cette zone de libre échange européen sous la pression de la Grande Bretagne et par le lobbying des multinationales.

 

Exit donc l’Europe sociale qui est d’ailleurs interdite par le traité de Lisbonne. Exit le fédéralisme qui restera une utopie. Exit une autorité politique au niveau supranational. Exit enfin le partage équitable des pouvoirs – c’est volontairement que le vocable « démocratie » n’est pas utilisé ici.

 

 

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Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! Bataille de Fontenoy (11 mai 1745)

 

 

Messieurs les Anglais, vous avez tiré les premiers. Vous savez très bien que nous sommes incapables de vous répliquer. Pour combien de temps ? Cela dépendra du moment du réveil des peuples d’Europe.

 

 

Pierre Verhas

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 21:29

Un nom prédestiné

 

Les super-manifs anti-mariages pour tous et accessoirement homophobes, bien orchestrées par notre Sainte Mère l’Eglise catholique apostolique et romaine, a une égérie nommée Frigide Barjot. Cela ne s’invente pas !

 

 

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Frigide Barjot : un nom qui convient parfaitement !

 

 

Requiem pour une monarchie

 

Tollé dans le landerneau politique belge après l’annonce de la création d’une fondation par la reine Fabiola, veuve de feu le roi Baudouin Ier. Non seulement, elle tente par sa fondation de faire éluder le fisc à ses successeurs de neveux et nièces, mais en outre elle y met ses conditions, la vilaine : il faut avoir été marié chez les cathos, sinon pas un liard. En outre, on ne sait pas très bien si le pognon qui alimente cette fondation provient ou non de la dotation annuelle de 1,4 millions d’euros votée par le Parlement belge. Chapeau la vieille ! Eviter le fisc, ne donner son blé qu’aux cathos et sans doute détourner des fonds publics, il existe des businessmen chevronnés qui n’arrivent pas à sa cheville…

 

 

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Chapeau, Madame Fabiola ! Quel service à la monarchie !

 

 

En attendant, après le bouquin de Deborsu, après le discours de Noël de son beau-frère, voilà que la monarchie belgicaine se trouve à nouveau sous les feux de la rampe. Cela commence à sentir le roussi pour son avenir.

 

Eh oh! Amnesty! On dort ?

 

Nous avons évoqué la dernière fois (voir « Morceaux d’humeur du 5 décembre 2012 ») le cas du poète qatari Mohammed Ibn al Dheeb qui a été condamné à la prison à vie par un tribunal de Doha pour avoir critiqué le charmant émir de ce beau pays. A l’exception de quelques protestations de principe, il n’y a guère de mobilisation sérieuse. Qu’attend-on ? Le feu vert du meilleur allié de Qatar, les USA, ou celui de son grand client, la France ? Tant que la situation d’al Dheeb n’évolue pas, nous rafraîchirons la mémoire des amnésiques volontaires. Tiens, une petite lettre à François Hollande ne serait pas une mauvaise idée. Qui s’y met ?

 

 

 Mohammed Ibn al dheeb

Liberté pour Mohammed Ibn al Dheeb !

 

 

Honni soit qui Mali pense !

 

A propos de François Hollande. Après plusieurs semaines d’hésitations, le président « normal » s’est décidé à intervenir au Mali menacé par les islamistes. Cette opération qui a d’ailleurs très mal commencé – un officier français tué le premier jour – décidément, François n’a pas la baraka, ressemble à s’y méprendre à une de ces bonnes vieilles expéditions coloniales comme on les aimait dans le « bon » temps.

 

 

 

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François Hollande annonçant l'intervention militaire française au Mali

 

 

On oublie que ces pays sont souverains et que ce n’est pas ainsi que l’on règlera les relations futures avec eux. Contraindre leurs voisins à y envoyer de troupes de première ligne n’est pas très malin, non plus. Personne n’aime jouer le rôle de chair à canons.

 

Mais, cela sent aussi l’Uranium, cette affaire, alors ? En tout cas, on n’est pas sorti de l’auberge. De là à ce que l’on soit à terme contraint de négocier avec l’AQMI, il n’y aura qu’une humiliation de plus pour le locataire de l’Elysée.

 

Exit le cordon sanitaire.

 

A Denderleeuw, petite ville de Flandre orientale, il a fallu pour exclure les Socialistes qui dirigeaient cette commune depuis une vingtaine d’années, que les nationalistes de la NV-A et les chrétiens du CD & V s’allient avec le parti néonazi Vlaams Belang pour former une majorité.

 

 

 

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Vote au conseil communal de Denderleeuw avec l'aide des néonazis du Vlaams Belang

 

 

Cela a été fait sans hésiter et les « démocrates » ont beau pousser leurs cris de vierges effarouchées, le fameux « cordon sanitaire » qui excluait tout accord avec ces « gens-là » a bien sauté. Il est vrai aussi que la NV-A a accueilli pas mal « d’anciens » du Belang qui souhaitaient se refaire une virginité et accessoirement augmenter leurs chances de faire carrière. Et puis, entre anciens copains, on finit toujours par s’entendre.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 21:32
 
Nous publions ici un article de notre ami Bernard Gensane paru sur son blog (URL en fin d’article) et reproduit par le site bien connu de nos lecteurs, « Le Grand Soir ». Il s’agit d’un très intéressant historique de la politique états-unienne en Amérique latine et de leur rôle dans ce qu'on a appelé les «républiques bananières». Cette analyse nous rafraîchit la mémoire sur des événements que l’on a connus, il y a longtemps déjà, mais qui ont souvent été mal interprétés.
 
Il faut savoir que, comme l’écrit Bernard : « Les États-Unis sont nés dans, de et par la violence extrême : massacre génocidaire des Indiens, maintien du peuple noir dans l’esclavage, répression féroce – parfois par les armes – de la classe ouvrière, irrésistible et brutal Drang nach Westen, application sans faille de la politique du gros bâton en Amérique latine. »
 
 
Selon la doctrine exposée par le président James Monroe en 1823, tout le continent américain devient une chasse gardée des États-Unis. Pour l’anecdote, de nombreux épisodes de la célèbre série télévisée “ Les Mystères de l’Ouest ” (1965-1969) étaient une légitimation de cette doctrine : deux agents secrets, au service direct du président des États-Unis Ulysses Grant (1869-1877), débusquaient les ennemis intérieurs et extérieurs du pays, en particulier ceux qui, d’origine européenne plus ou moins déterminée, considèraient que la colonisation du continent n’était pas achevée. Ce n’est pas un hasard si James West et Artemus Gordon vivaient dans un train et était en déplacement permanent dans un Ouest vierge, sauvage pour eux (le titre original de la série étant The Wild Wild West).
 
 
 
Impériale, cette violence est devenue impérialiste. Nombreux seront les États souverains du continent américain (puis de la terre entière) qui verront leur destin bouleversé par l’action belliqueuse d’une nation s’étant arrogé le droit … de dire le droit selon ses intérêts économiques et stratégiques.
 
 
 
Je voudrais revenir ici sur un épisode de 1954 : la démission contrainte de Jacobo Árbenz Guzmán, président du Guatemala de 1951 à 1954. Pourquoi cet exemple parmi bien d’autres ? Parce qu’il fut fondateur d’une politique très pensée après la Seconde Guerre mondiale.
 
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Jacobo Arbenz Guzman, président du Guatémala contraint à la démission en 1954 par un coup d'Etat fomenté par la CIA. (Fresque peinte à Guatemala)
 
 
Le 27 juin 1954, Árbenz remet sa démission et quitte le pays. Les militaires guatémaltèques, aidés par la CIA et sur l’ordre du président des États-Unis Eisenhower, mettent fin brutalement au mandat parfaitement légal du président élu démocratiquement. Par une action de propagande particulièrement habile, la CIA a réussi à faire croire à « l’opinion publique internationale » (en fait les électeurs étatsuniens) qu’un homme politique modéré, ancien militaire exemplaire et vrai patriote, était un agent de l’impérialisme soviétique.
 
 
 
Déjà en 1944, le Guatemala avait causé quelques soucis à la puissance impériale : un professeur de philosophie du nom de Juan José Arévalo avait remporté la première élection présidentielle réellement démocratique à la tête d’une coalition de gauche (le Parti d’Action Révolutionnaire), par 85% des suffrages. Arévalo avait lancé des réformes structurelles concernant le droit du travail et l’accès à l’éducation. Malgré la modestie de ses réformes, Arévalo s’était mis à dos les propriétaires terriens, l’Église catholique, les officiers et, bien sûr, la United Fruit Company, dont l’un des gros actionnaires n’était autre que le futur directeur de la CIA Allen Dulles, frère de John Foster Dulles, secrétaire d’État sous la présidence d’Eisenhower.
 
 
 
Les dirigeants, qui avaient gouverné le pays par la dictature à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, n’avaient été que des fantoches au service des intérêts économiques et politiques des États-Unis. Au point que, contrairement à ce qui s’était passé en Haïti et à Cuba, la puissance impériale n’avait pas eu besoin de recourir à la force militaire pour préserver son autorité dans le pays. La police et l’armée guatémaltèques étaient directement sous la coupe des États-Unis. Par ailleurs, le gouvernement avaient exempté d’impôts plusieurs sociétés nord-américaines à qui il avaient bradé d’importantes portions de terres publiques. En 1930, le pays était gouverné par le général Jorge Ubico, un dictateur très brutal, complètement à la solde des États-Unis. Ce grand propriétaire terrien, qui avait donné à la United Fruit des centaines de milliers d’hectares, perfectionna un système de servitude pour dette, en vigueur par exemple dans la Grèce ou la Rome antiques. Grand admirateur de Mussolini et d’Hitler, sa devise était : « D’abord je tue et ensuite je pose des questions. » Une grève générale, une insurrection populaire de masse eurent raison de ce tyran qui continua, malgré tout, à gouverner le pays en sous-main pendant plusieurs années. Ubico mourut en exil aux États-Unis.
 
 
 
En 1951, Árbenz remporte l’élection présidentielle avec 60% des suffrages. Sa femme est une très grande propriétaire foncière animée d’idéaux nettement de gauche. Árbenz va bientôt n’avoir « qu’un seul ennemi » : la United Fruit. État dans l’État, cette société est en partie propriétaire du port de Puerto Quetzal et elle détient des parts dans de nombreuses industries locales. Lors de sa campagne, Árbenz s’est engagé à redistribuer les terres non exploitées. Il commence d’ailleurs par mettre à la disposition du pays une partie des propriétés de sa femme.
 
 
 
La tâche semble rude pour la United Fruit : comment convaincre l’opinion et le gouvernement étasuniens qu’Árbenz est le diable incarné ? La société fait appel au publicitaire Edward Bernays.
 
 
 
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 Edward Barnays, double neveu de Sigmund Freud, un artiste des techniques d'ahurissement.
 
 
Cet homme, qui mourra à 104 ans en 1995, fut un pionnier en matière de propagande et de relation publique. Il était deux fois – on n’est jamais trop prudent – neveu de Sigmund Freud. Son père, Ely Bernays, était le frère de Martha, la femme de Freud. Sa mère n’était autre qu’Anna, la sœur de Freud. Bernays s’inspira à la fois du psychologue et sociologue français Gustave Le Bon (La Psychologie des foules), du neuropsychologue britannique Wilfred Trotter (L’Instinct grégaire en temps de paix et de guerre) et, naturellement, des travaux de Sigmund Freud. Bernays décide qu’il ne faut pas brouiller l’écoute et qu’il convient de ne faire passer qu’un seul message : Árbenz, c’est le communisme dans l’arrière-cour des États-Unis. Il utilise par ailleurs des agents provocateurs qui collent des affiches « communistes » dans Guatemala, la capitale. Une radio clandestine diffuse des programmes d’une mystérieuse « guérilla ».
 
 
 
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 Allen Dulles, le patron à l'époque de la CIA et accessoirement actionnaire de la United Fruit, est  le frère du secrétaire d'Etat US Foster Dulles, champion de la guerre froide.
 
 
Désormais directeur de la CIA, Allen Dulles envisage deux actions : d’abord regrouper les adversaires d’Árbenz pour fomenter un coup d’État violent en éliminant physiquement les principaux opposants (c’est-à-dire les Guatémaltèques élus démocratiquement). Cette première tentative est jugée trop risquée car, trop grossière, elle risque d’enflammer la région. Dulles lance une seconde opération (censément de l’intérieur du pays) : PBSUCCESS. Le chef d’un putsch à venir est choisi en la personne de Carlos Castillo Armas, très introduit dans les milieux de l’armée qu’il devra convaincre du danger communiste que représente Árbenz. Armas forme une « Armée de libération » de 400 hommes. Le 18 juin 1954, il lance ses rebelles, aidés par des mercenaires entraînés au Honduras et au Nicaragua par la CIA, et appuyés par des avions de combats étatsuniens pilotés par des Étatsuniens. Les 400 hommes (à qui la CIA a fourni un Manuel d’assassinat où il leur est explqué qu’on attend d’eux le sacrifice de leur vie) doivent à tout prix éviter l’armée régulière pour que celle-ci ne réplique pas. La rébellion connaît la déroute. Mais une habile propagande radiophonique (prenant prétexte d’une petite livraison d’armes Škoda en provenance de Tchécoslovaquie) retourne la population. Les États-Unis prennent les choses en main en intimant l’ordre à l’armée régulière de laisser les rebelles progresser. La peur d’une guerre civile amène une garnison à se rendre aux hommes d’Armas. Árbenz démissionne le 27 juin et quitte le pays.
 
 
 
 
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 Ernesto Guevara, alors jeune médecin argentin, fut conforté dans ses convistions révolutionnaires, ayant été témoin du renversement du gouvernement Arbenz.
 
 
La presse européenne critique vivement le coup d’État. La CIA tente – sans y parvenir – d’établir une filiation entre Árbenz et l’Union soviétique. Au nombre des témoins du succès de cette junte militaire figure le jeune médecin argentin Ernesto Guevara. Il s’était rendu au Guatemala pour se « perfectionner et accomplir tout ce qui est nécessaire pour devenir un vrai révolutionnaire ». Le renversement du gouvernement Arbenz qui, à ses yeux, aurait pu et dû se défendre plus vigoureusement, le convainc que les États-Unis s’opposeront désormais à tous les gouvernements progressistes en Amérique du Sud et ailleurs. Il pense également que le socialisme ne peut être défendu que par une population armée et que toute opération militaire est indissociable d’une bonne propagande.
Bernard Gensane   
 
 
 
 
 
 
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