Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
  • Contact

Recherche

28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 21:16

La monarchie belge se voit à nouveau secouée par un livre de « révélations », œuvre d’un journaliste de la chaîne publique francophone belge (RTBF), Frédéric Deborsu.

 

Cet ouvrage est une compilation d’articles de presse et de rumeurs que le journaliste a recoupés par des interviews de témoins dont la plupart ont souhaité, pour des raisons évidentes, garder l’anonymat.

 

 

 Frederic_Deborsu.jpg

Frédéric Deborsu présentant son livre "Question(s) royale" : un fameux coup médiatique qui pourrait lui coûter cher. Drôle de conception de la liberté d'expression en Belgique...

 

 

Cet honnête – sans plus – travail journalistique n’apporte donc aucun élément vraiment neuf, mais il impressionne par la somme de faits qui donnent, c’est le moins qu’on puisse dire, une image écornée de la monarchie belge et surtout du roi Albert II et de son fils aîné prince héritier.

 

Comme il fallait s’y attendre, le livre de Deborsu a provoqué une levée de boucliers. L’intéressé a été mis à l’écart par son courageux employeur, la RTBF, un ancien collaborateur du roi et ancien médiateur fédéral, l’ineffable Pierre Yves Monette, a été jusqu’à clamer que ce livre était une atteinte aux Droits de l’Homme ! Fichtre ! Il est assez piquant de parler de Droits de l’Homme au sujet d’une famille royale qui a entretenu d’excellentes relations avec le Caudillo Franco et avec le général Pinochet… En définitive, le principal reproche fait à Deborsu est une atteinte à la vie privée de la famille royale.

 

 

 pierre_yves_monette.jpg

Pierre-Yves Monette : une drôle de conception des Droits de l'Homme et de la liberté d'expression.

 

 

Il est vrai que parler de l’éventuelle homosexualité du prince Philippe, des frasques du prince Laurent et de leurs parents, l’actuel souverain Albert II et sa femme Paola, peut être considéré comme attentatoire à la vie privée. Cependant – et personne ne le fait remarquer – quand ces gens vivent un moment familial heureux, ils n’hésitent pas à inviter les médias à en faire étalage et ainsi à entretenir leur image de marque. Alors, deux poids deux mesures ? Le roi Albert II, tout comme feu son frère Baudouin Ier, prononcent à chaque fête nationale et à chaque Noël ([1]), un discours – sermon où ils prônent des principes moraux aussi rigoureux que dépassés. Il y a loin de la coupe aux lèvres en l’espèce !

 

 

 albertII_discours.jpg

Albert II prononçant son discours - sermon (ici le 21 juillet 2011) : une morale d'un autre âge.

 

 

En réalité, la monarchie belge est en plein déclin. La conduite peu digne de leur « rang » de certains membres de la famille royale, la faiblesse du roi et de son fils aîné, l’anachronisme évident de cette institution royale ternissent son prestige et affaiblissent son autorité et surtout sa crédibilité.

 

C’est en avril 1990 que le système monarchique belge fut sans doute définitivement ébranlé. En refusant, pour une question de conscience, de promulguer la loi sur la dépénalisation de l’avortement, le roi Baudouin porta un coup fatal à la monarchie constitutionnelle belge. En effet, alors qu’en apparence, le roi se situait au-dessus de la mêlée, il se jeta cette fois dans l’arène sur un  sujet plus que délicat sur les plans politique, éthique et sociologique. Le masque de neutralité  du monarque était tombé. Depuis lors, l’institution royale est en crise.

 

 

 Baudouin.jpg

Baudouin Ier en entrant dans l'arène en 1990 a porté un coup fatal à la monarchie belge.

 

 

En plus, l’attachement du roi, sinon sa dévotion à l’égard de l’Eglise catholique est tel qu’il constitue plus un facteur de division que d’unité. On a coutume de dire que la monarchie est le ciment de la Belgique. La réalité est tout autre. À plusieurs reprises, le roi dans l’histoire du royaume a agi plus conformément aux prescrits ecclésiaux qu’en accord avec le pouvoir politique. D’autre part, alors que le roi ne peut, de par la Constitution, intervenir directement ou indirectement dans les affaires politiques, il le fit à  plusieurs reprises, notamment au Congo et plus tard au Rwanda. On en connaît les terribles conséquences. Si le roi Baudouin ne peut évidemment être tenu pour responsable de la tragédie rwandaise, son évident soutien au parti des Hutus appuyés aussi par l’Eglise catholique, n’a pas contribué à apaiser les tensions.

 

 

 Philippe_Belgique.jpg

Philippe de Belgique n'a ni l'envergure, ni l'autorité pour régner.

 

 

Son successeur, l’actuel roi Albert II, n’a pas l’autorité de feu son frère. Il faut lui reconnaître de grands efforts en la matière, mais il n’est pas à même de remplir le rôle d’arbitre entre les différentes composantes politiques, communautaires et philosophiques belges. Aussi, la vraie question est : à quoi sert la monarchie en Belgique ? Mais, tabou ! Il ne peut être question d’un débat à ce sujet.

 

Il est vrai que la solution est impossible. Une république ? En Belgique, c’est impossible. Une république flamande ? C’est le rêve des nationalistes flamands. Une république wallonne ? Quelques intellectuels marginalisés la souhaitent. Bref, cela relève chez certains plus du wishfull thinking que de la prospective politique.

 

Les monarchies européennes sont en plein déclin. Il suffit de voir la déglingue de la plus importante d’entre elles, la Britannique. Le roi d’Espagne est démonétisé. La reine de Hollande n’a pas de successeur digne de ce nom, tout comme le roi des Belges. Les monarchies scandinaves sont purement protocolaires.

  

  

 Juan_Carlos.jpg

Juan Carlos de Bourbon, roi d'Espagne, est complètement démonétisé.

  

  

  

Alors, que conclure ? Le déclin des monarchies européennes reflète tout simplement celui des Etats-nations au moment où le processus de décision devient de plus en plus supranational. Ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, bien au contraire.

 

 

Pierre Verhas



[1]Remarquez que le discours royal de vœux de fin d’année est prononcé à la veille de Noël et non à la nouvelle année. C’est donc le roi catholique qui parle au peuple et non le souverain.

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 21:16

Le « papier » où je prévois la fin des partis sociaux-démocrates – ce qui ne signifie nullement la fin du socialisme – a suscité pas mal de réactions.

 

La première émane de Louis Van Geyt, ancien président du Parti communiste de Belgique et membre du club « Osons le socialisme ». D’autres émanent de militants de toutes les tendances. Tous pensent que mes conclusions sont trop pessimistes. Pour eux, la social-démocratie a encore une assise populaire. Pour Van Geyt, elle se trouve dans la même situation que dans les années 1930. A l'époque, du moins en France et en Belgique, si le Parti communiste servit d’aiguillon, n’oublions pas qu’en Allemagne, à la veille de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le KPD combattit durement les sociaux-démocrates. Quant à aujourd’hui, non seulement les sociaux-démocrates se sont distanciés des organisations syndicales, mais ils perdent petit à petit leur base électorale. Un autre correspondant m'a dit : j’aurais eu tort d’écrire en conclusion que les partis sociaux-démocrates avaient achevé leur cycle historique. Sans doute, aurais-je dû écrire : s’ils ne se transforment pas fondamentalement, les sociaux-démocrates auront achevé leur cycle historique. Enfin, un correspondant plaide pour la formation d’un nouveau parti socialiste et laïque. Autrement dit, on achète l’appartement à côté. Non, cela ne mènerait à rien. Mais reprenons le raisonnement.

 

Il y a bien longtemps, en 1959, il y a eu Bad Godesberg où le SPD renonça au marxisme et à ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité. C’était le début du renoncement au socialisme tout simplement. Plus récemment, se souvient-on de Tony Blair en Grande Bretagne qui avait transformé le vieux parti travailliste en « New Labour » en se basant sur ce mot d’ordre confus de la « troisième voie » ? Se rappelle-t-on le « ni ni » de François Mitterrand lors de sa réélection en 1988 ? Evoque-t-on encore le « socialisme du possible » de  Guy Spitaels qui voulait supprimer la notion de lutte de classes des statuts du PS francophone belge ?  

 

Ces prises de position fondamentales signifient une chose : l’abandon de l’objectif principal des partis socialistes de fonder une société nouvelle. Les plus radicaux – essentiellement les « gauchistes » - voulaient fonder une société idéale sur les ruines de l’ancienne. Les modérés pensaient pouvoir faire évoluer progressivement la société capitaliste vers une société plus égalitaire et donc plus socialiste.

 

Aujourd’hui, ayant rejeté leurs fondamentaux les partis sociaux-démocrates sont des partis uniquement de gouvernement. Ils « gèrent », mais ne proposent plus. Le plus inquiétant est qu’ils n’arrivent pas à faire une analyse cohérente des mouvements qui secouent la société capitaliste depuis la fin de l’Union soviétique et surtout depuis les crises – prévisibles – de 2007, 2008. Les sociaux-démocrates au gouvernement subissent l’événement. Ainsi, pour prendre des exemples récents, ils ne savent quoi faire devant les fermetures d’Arcelor Mittal et de Ford Genk en Belgique. En France, les gesticulations d’un Montebourg devant l’accumulation des « plans sociaux » sont risibles. Certes, l’échelle de la décision politique a changé puisqu’elle est passée de l’Etat-nation à l’Union européenne et même à un niveau mondial via l’OMC et le FMI, mais les sociaux-démocrates, bien qu’ils soient pour le moment minoritaires au niveau européen, auraient pu définir une ligne politique à cette échelle.

 

Les seules réactions émanent de députés européens relativement isolés, mais qui font leur boulot, comme les Belges Véronique De Keyser et Marc Tarabella, la Française Pervenche Berès et quelques autres. Frédéric Daerden a joué un rôle important en tentant d’obtenir la fin de la politique européenne d’austérité en matière de lutte contre la pauvreté. Schultz, le nouveau Président du Parlement européen, a osé quelques déclarations un peu musclées, mais on ne l’a plus entendu par après. De plus, il s’agit d’actions individuelles et ponctuelles et il n’existe pas une réelle coordination au sein du groupe social-démocrate du Parlement européen. Bref, alors que les libéraux et les conservateurs ont un projet politique et qu’ils le mettent en œuvre, souvent à la hussarde, les sociaux-démocrates tergiversent et font soit de la molle opposition, à quelques exceptions près, soit carrément du suivisme. Un exemple tout récent : le 28 octobre, eut lieu une grande manifestation à Londres contre l’austérité. Le leader de ce parti, Ed Miliban, chef de l’opposition au gouvernement conservateur ultralibéral de Cameron prit la parole. Il refusa de revendiquer le déblocage des salaires. Il se fit huer par la masse des manifestants et dut piteusement partir entouré de ses gardes du corps.

 

Cet incident est symptomatique. Les partis sociaux-démocrates se coupent de leur assise populaire, ils donnent l’impression de ne plus défendre le monde du travail et encore moins de construire le socialisme et, pire, en dehors de la conquête du pouvoir, on se demande à quoi ils servent.

 

Et quand on donne l’impression de ne servir à rien, c’est à ce moment là que l’on termine son  cycle historique.

 

 

 

Pierre Verhas

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 21:08

Assistons-nous au début de la fin des structures politiques appelées partis socialistes ? Au vu du résultat des élections communales du 14 octobre en Belgique, de la faiblesse évidente du nouveau pouvoir de gauche en France, compte tenu du fait que la plupart des partis socialistes ou sociaux-démocrates en Europe se trouvent dans l’opposition et que la probabilité d’une alternance politique est très faible, on peut se poser la question. Et aussi, celle, plus fondamentale : la social-démocratie est-elle encore utile ?

 

 

Un autre phénomène qui est apparu en Belgique et particulièrement à Bruxelles, est le vote communautaire (ou ethnique, comme on voudra). Et là aussi, le parti socialiste a une responsabilité.

 

 

L’éternel compromis

 

 

La faiblesse de la social-démocratie en Europe s’explique par ses compromis avec le camp capitaliste. Depuis une vingtaine d’années, les dirigeants de gauche en Europe cèdent face à l’offensive néolibérale et vont même jusqu’à adopter sa politique. Que ce soit en France ou en Belgique, ce sont des gouvernements à dominante socialiste qui ont procédé aux privatisations. Les coupes sombres dans la sécurité sociale furent aussi l’œuvre de ministres socialistes. En outre, ils ont systématiquement reculé devant les diktats de l’Europe ultralibérale. Ils ont été incapables de proposer un projet cohérent.

 

 

Vis-à-vis des électeurs, soit ils ont usé de démagogie en promettant des « changements » qui n’eurent jamais lieu, soit ils se sont présentés comme la forteresse « inexpugnable » des acquis sociaux. Ces deux postures ont largement contribué à décrédibiliser les partis socialistes auprès de l’opinion publique et surtout auprès de la classe ouvrière et des allocataires sociaux de plus en plus précarisés.

 

Du social au sociétal

 

Les trois dernières décennies ont vu un changement profond dans la structure des partis socialistes d’Europe occidentale. Ils se sont de  plus en plus écartés des organisations syndicales et leur sociologie a changé. Il s’est imposé en leurs structures une classe moyenne  formée de fonctionnaires de haut niveau, de cadres moyens, de gens du monde médiatique et culturel et de certaines professions libérales aspirant à une société plus ouverte et se distanciant des revendications du monde du travail tout en n’ayant qu’un faible poids dans la société. Bref, en s’ouvrant à la classe moyenne, les partis socialistes s’éloignaient de la classe ouvrière.

 

 

Cela a profondément modifié leur poids politiques et leurs orientations. Du social, ils sont passés au sociétal. Certes, cela a eu certains effets positifs. Ainsi, c’est incontestablement la mouvance social-démocrate qui a doté la Justice de l’arsenal légal pour sanctionner le racisme et qui a fait en sorte que la lutte contre ce fléau de l’école à l’ensemble de la société, fasse qu'il ne s’étende plus, même s’il est toujours présent. Mais, en se coupant de la classe ouvrière, les partis socialistes n’eurent plus la force de lutter contre la montée du néolibéralisme.

 

 

La décennie 1980-90 fut marquée par l’offensive victorieuse  de l’ultralibéralisme en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sonnant ainsi l’hallali du New Deal et de  l’Etat social qui s’effrite peu à peu. La chute du bloc soviétique qui s’en suivit renforça ce mouvement. La bourgeoisie ne se sentit plus menacée et la social-démocratie était trop faible pour faire barrage, pour autant qu’elle le veuille.

 

Vers le communautarisme

 

La décennie suivante vit l’émergence d’autres défis. Ce fut essentiellement la cohabitation entre les populations immigrées, essentiellement de religion musulmane, avec la société européenne de tradition judéo-chrétienne. Et la gauche social-démocrate fit – et il le fallait – une priorité de construire une société multiculturelle, mais en écartant la laïcité et en ne s’inscrivant pas dans la lutte des classes. Elle tomba ainsi dans le communautarisme.

 

 

Pourtant, si cet objectif est indispensable, apparut une évidente confusion idéologique entre le laxisme sur le plan judiciaire, l’antiracisme, la tolérance à l’égard de certaines manifestations politico-religieuses contraires aux principes de base de la société. Cela a rendu la social-démocratie encore plus opaque et, pire, a laissé ainsi un champ fertile à l’extrême-droite. Aussi, le projet d’une société de cohabitation harmonieuse entre différentes cultures a malheureusement échoué.

 

 

La faillite de l’Europe sociale

 

 

Sur le plan de la construction européenne, les partis socialistes qui se sont toujours proclamés les champions de l’union des peuples d’Europe n’ont  aucune vision de l’Europe laissant ainsi le terrain à l’ultralibéralisme. Se rappelle-t-on la fameuse parole de François Mitterrand : « l’Europe sera socialiste ou ne sera pas ! ». L’Europe socialiste n’est pas, l’Europe capitaliste est ! Il n’y a ni Europe sociale, ni harmonisation fiscale. Il en est de même avec l’absence de réponses des sociaux-démocrates à la crise financière. Pire, les sociaux-démocrates se sont montrés incapables de répondre au défi des délocalisations qui ruinent des régions entières et jettent au chômage et à la précarité des centaines de milliers de travailleurs. Aujourd’hui, ils accompagnent les politiques d’austérité imposées par des organismes internationaux manifestement au service des intérêts bancaires.

 

Une révolte populaire profonde

 

Face à cela on sent la révolte monter. Les manifestations contre l’austérité qui a des conséquences de plus en plus insupportables deviennent de plus en plus dures. Inéluctablement, cela débouchera sur la violence armée, s’il n’y a pas de signes sérieux de changement. Là également, les dirigeants sociaux-démocrates sont incapables de répondre avec efficacité et justice à ce défi.

 

 

On voit se développer une extrême-gauche et une « gauche de la gauche » qui commencent, en certains endroits, à constituer une sérieuse concurrence aux partis socialistes classiques. À nouveau se pose la question essentielle : la rupture avec le capitalisme. Evidemment, il n’en est pas question dans la nébuleuse social-démocrate. Pourtant, même des esprits modérés pensent qu’il faudra en finir avec le capitalisme d’aujourd’hui qui ne sert qu’une infime minorité ultra-puissante, concentrant les richesses et disposant de tous les leviers de commande.

 

 

Soit, on en viendra à une sorte de suicide, comme le prévoit Paul Jorion (voir « Uranopole » : http://uranopole.over-blog.com/article-l-apoptose-111209409.html), le capitalisme financier se trouvant dans l’impasse, soit un mouvement politique et social nouveau naît de cette crise et parvient à créer un rapport de forces suffisant pour renverser ce pouvoir de la finance qui montre, malgré tout, d’incontestables signes d’essoufflement.

 

 

Mais, si cela se fait, ce sera sans les partis socialistes qui ont définitivement bouclé leur cycle historique.

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 16:49

Notre « civilisation » est-elle en train de se suicider ? Depuis une décennie, nous vivons comme s’il n’y avait pas de solution, comme si nous ne pouvions espérer aucun progrès, comme si, au contraire, les choses ne pouvaient qu’aller plus mal. Les attaques du 11 septembre 2001, l’état de guerre permanent qui s’en est suivi, la crise financière des années 2007 – 2008 sont les facettes d’une crise globale de la société. Plus aucun modèle ne fonctionne, personne n’est à même d’en trouver un nouveau. Il n’y a pas de nouvel Adam Smith et de nouveau Karl Marx, car on ne peut plus rien trouver chez les anciens Smith et Marx. La main invisible est une chimère et le monde industriel tel que l’avait décrit Marx n’existe plus dans la mondialisation et la financiarisation qui a fait disparaître la puissance publique et donc la démocratie.

 

 

Dans le supplément « éco-entreprise » du « Monde » daté du 9 octobre 2012 – auparavant il s’agissait du supplément « économie », remarquez le glissement sémantique – l’anthropologue et sociologue belge Paul Jorion y dénonce « le suicide de la finance ».

 

Un parcours atypique 

 

 

Qui est Paul Jorion ?A la lecture de sa présentation dans son blog (http://www.pauljorion.com/blog/) on apprend que Paul Jorion est titulaire de la chaire « Stewardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel. Il est également chroniqueur au Monde-Économie. Il est diplômé en sociologie et en anthropologie sociale (Docteur en Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles). Il a enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique.

 

Paul Jorion a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française. Il a publié un ouvrage en anglais relatif aux répercussions pour les marchés boursiers de la faillite de la compagnie Enron : Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003). Il a publié, La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard 2008), La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008), L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009), Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009) et Le prix (Le Croquant 2010). Ses deux ouvrages les plus récents sont Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011). Son tout dernier livre Misère de la pensée économique vient de paraître chez Fayard.

 

Donc, ce parcours atypique – c’est-à-dire intéressant –fait de Paul Jorion sans doute un des meilleurs spécialistes de l’économie et de la finance, parce qu’il a un regard différent de celui des économistes qui ne voient les lignes de force que dans le cadre étroit des lois de l’économie, alors qu’il convient, afin de mieux appréhender les choses, de les analyser dans un cadre global.

 

Jorion cite Arnold Toynbee : « Les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident. » Paul Valéry affirmait seulement : « Toutes les civilisations sont mortelles. »

 

Paul Jorion montre qu’aujourd’hui la puissance des banques est telle qu’elles arrivent à empêcher l’instauration de tout système de régulation qui serait contraire à leurs intérêts. Ainsi, on peut ajouter que les banques ont plus de pouvoirs que les Etats et même les associations d’Etats comme l’Union européenne et les grands organismes internationaux dont elles ont noyauté les instances dirigeantes.

 

Jorion, après avoir décrit trois exemples d’échecs de tentatives de régulation du système bancaire, analyse : « La logique de ces (…) manœuvres d’obstruction couronnées de succès est facile à saisir : la finance a bénéficié d’un accès aisé à l’argent et utilise celui dont elle dispose pour empêcher qu’on ne la réglemente même si les mesures envisagées visent (…) à empêcher la reproduction d’événements susceptibles d’entraîner un effondrement total. »

 

 La fin du politique

 

Deux réflexions : l’impuissance absolue du pouvoir politique tant national que supranational et aussi des contre pouvoirs comme les syndicats de travailleurs face au système bancaire à qui l’imprudence et l’impudence des politiques ultralibérales des deux décennies 1980 – 1990 ont laissé toute latitude.

 

D’autre part, le premier pouvoir régalien, celui de battre monnaie et donc celui de contrôler la masse monétaire et sa circulation a été cédé aux « marchés », c’est-à-dire aux banques.

 

Un des plus grands scandales financiers, la manipulation des taux du Libor (voir « Uranopole » http://uranopole.over-blog.com/article-l-alea-moral-et-les-banques-108187459.html) qui, en d’autres temps, aurait fait tomber des gouvernements et mis à l’ombre de nombreux banquiers, a été tout de suite étouffé.

 

Comme le dit Jorion : « … une banque a des moyens d’éviter de subir les conséquences économiques de ses délits (…). Si elle est jugée « systémique », c’est-à-dire grosse au point que sa chute obérait le système financier tout entier, elle sera, comme observé depuis cinq ans, automatiquement sauvée par les contribuables en cas d’insolvabilité, et cela au nom de l’intérêt général. »

 

C’est ce qu’il s’est déjà passé, en effet. C’est ce qu’il va se passer avec Dexia dont on peut se demander si elle n’a pas organisé sa faillite en se servant de l’argent public des pouvoirs locaux belge et français. Demain elle se servira chez le contribuable belge. Prenez l’argent là où il se trouve : chez les pauvres ! Et nul pauvre n’osera ni ne pourra s’y opposer à cause du fameux « risque systémique ». Autrement dit, si Dexia chute, tout le système bancaire mondial s’effondre par un effet « domino ». Bien des gens disent : cela ne peut pas continuer comme cela ! Eh bien, non ! « La finance dispose (…) des moyens de neutraliser toute tentative de réduire la nocivité de ses politiques. » ajoute Paul Jorion.

 

L'apoptose

 

Un nouveau et ultime désastre est désormais inéluctable. Ultime ? Sans doute dans l’esprit des « décideurs ». C’est, paraît-il, le phénomène de l’apoptose connu en biologie, c’est-à-dire une sorte de mort cellulaire programmée : la cellule entame son autodestruction parce qu’elle reçoit des signaux lui annonçant la destruction inévitable de l’organisme auquel elle appartient.

 

Pour enrayer cette fatalité, d’aucuns exigent la séparation des activités spéculatives de leur fonction d’organisme de crédit. Non seulement, ils se heurtent au pouvoir absolu du système bancaire d’empêcher toute mesure régulatrice, mais aussi à une économie paralysée. D’ailleurs, le pouvoir absolu des banques avec la financiarisation et la paralysie de l’économie sont liés.

 

 

 Mon principal ennemi est la finance !

 

 

Rappelons-nous. Au début de sa campagne pour être élu Président de la République française, François Hollande a proclamé : « Mon principal ennemi est la finance ! ». Hurlements à droite, scepticisme à gauche. Eh bien, non ! Je suis convaincu que Hollande était sincère. On peut lui reprocher beaucoup de choses, sauf sa lucidité. Le candidat Hollande sait depuis longtemps que la finance menace d’écraser le pouvoir politique et c’est, à mon sens, ce qu’il a voulu exprimer. Mais, personne ne l’a compris ainsi. Et on s’aperçoit qu’aucun dirigeant politique n’est à même de s’opposer à ce nouveau totalitarisme. Qui n’a pas perçu, cinq années auparavant, que Sarkozy en allant s’incliner devant le petit monde de la haute finance au Fouquet’s le soir de son élection, il lui faisait allégeance comme le vassal à son suzerain ? En Allemagne, une Merkel s’obstine dans son « ordolibéralisme » cher à l’establishment financier germanique. En Belgique, Elio Di Rupo donne l’air de planer au dessus de tout. Se rend-il enfin compte que ses pouvoirs s’amenuisent telle une peau de chagrin ? En Grande Bretagne, Cameron ne cache pas qu’il est avant tout au service de la City. Bref, les décideurs politiques ne décident plus rien du tout.

 

 

Le drame est que face à ce phénomène unique dans l’histoire, personne n’a de réponse et nul ne peut se baser sur une référence. Papa Karl Marx, le penseur de la seconde révolution industrielle, n’est d’aucune utilité dans le contexte actuel. Autant a-t-il décrit avec brio la mondialisation, mais c’était la première mondialisation, celle de la seconde révolution industrielle, cependant il ne pouvait avoir connaissance de la mondialisation financière qui est d’une toute autre nature.

 

 

On est parti d’une idée folle : la croissance illimitée, comme si les ressources étaient inépuisables. On a cru à l’infini dans un monde fini. C’est une absurdité qui est apparue dès la crise pétrolière, c’est-à-dire il y a quarante ans ! Et pendant ce temps là, rien n’a été fondamentalement modifié dans la structure économique, l’objectif restant toujours la croissance. On en a fait une véritable religion. C’est la croissance qui apportait la richesse et qui permettait d’accroître le niveau de vie et d’assurer ainsi une plus juste redistribution. Cela a marché un temps, puis on s’est aperçu des limites de la croissance. Aujourd’hui – et la financiarisation y contribue largement – la croissance est derrière nous. La récession a commencé et nous sommes incapables de nous y adapter.

 

 

Nous arrivons à un moment où les ressources naturelles commencent à se tarir. On atteint les fameux pics pétroliers. Ce n’est pas un hasard si les pays qui possèdent les principales réserves d’hydrocarbures cherchent à déstabiliser leurs principaux clients : l’Occident, la Chine, l’Inde subissent le terrorisme islamiste financé par les royaumes de la péninsule arabique ([1]). La surexploitation de certaines ressources végétales comme le bois et les bois précieux, l’agriculture intensive ont non seulement d’importantes conséquences sur l’environnement, mais accélèrent la raréfaction des ressources.

 

 

La fin de la croissance

 

 

On vit dans l’absurdité la plus totale en poursuivant un système basé sur la conception de la croissance datant de la seconde révolution industrielle. Ainsi, par exemple, on met sur le marché des automobiles aptes à atteindre des vitesses de 200 km par heure et plus, alors que la vitesse autorisée est limitée sur les routes à moins de la moitié de cette capacité et il est impossible de dépasser deux dixièmes de cette vitesse dans les villes. Dans un autre domaine, est-il vraiment nécessaire d’inonder le marché avec des modèles d’ordinateurs de toutes sortes aux capacités beaucoup trop grandes pour un usage personnel ou en petite entreprise ? Et aussi de renouveler régulièrement ce parc d’ordinateurs au nom de nouvelles performances aussi illusoires qu’inutiles ? Les exemples de ce genre sont légions.

 

 

Comment s’en sortir ? Les rapports de forces ont été profondément bouleversés. Donc, il faut les changer. Pour en revenir à son dernier ouvrage Misère de la pensée économique, Paul Jorion écrit en conclusion : « Il est possible d’émerger de ce cauchemar auto infligé en rapportant plutôt les dépenses d’une nation pouvant déboucher sur un déficit annuel et alimentant sa dette cumulée, à ses rentrées. Mais dire « rentrées » signifie parler « impôts » rappelle inévitablement que (…) les classes dirigeantes de nos nations sont toujours tentées d’y échapper en tout ou en partie, raison pour laquelle il est de loin préférable de parler « croissance », quelles que soient les libertés qui doivent être prises, en l’occurrence, avec la logique, les mathématiques et le bon sens en général. » Belles illusions !

 

 

Dans un film qui date déjà, intitulé « cent jours à Palerme » et qui retrace le combat dramatique et inégal du général Carlo Alberto Dalla Chiesa contre le mafia, un ouvrier lui demande : « Vous êtes venu ici pour faire la révolution ? ». Le général répondit : « Non, pour mettre les choses en ordre ! ».

 

 

Alors, qu’attendons-nous ?

 

 

Pierre Verhas

 

 



[1] Même si on peut, à juste titre, considérer que cette menace terroriste est très exagérée, c’est son effet médiatique qui est important et non son impact matériel réel. Le terrorisme, c’est peut-être cynique de l’écrire, fait bien moins de victimes que les accidents de la route !

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 21:39

Des nouvelles de Julian Assange : La vérité est morte, il ne reste que le rouge, le blanc, le bleu [1]

 

 

Donc, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, est toujours réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres afin d’échapper à une demande d’extradition de la Suède pour être interrogé sur un crime de viol. En réalité, Assange eut des relations sexuelles avec deux collaboratrices consentantes, mais qui ont déposé plainte, parce qu’il n’aurait pas pris les précautions nécessaires à une éventuelle transmission du SIDA. Les deux femmes ont retiré leur plainte, mais le Parquet suédois a décidé de poursuivre et a demandé à Londres l’extradition du patron de Wikileaks. Celui-ci, craignant que la Suède ne l’extrade vers les USA où il risque jusqu’à la peine de mort pour avoir diffusé les documents diplomatiques confidentiels sur la guerre US en Irak, a utilisé en vain toutes les voies de recours en Grande Bretagne. C’est pour échapper à cette extradition qui est manifestement un piège pour le livrer aux Etats-Unis qu’Assange a demandé l’asile politique à l’Equateur.

 

Assange continue son combat pour la liberté d’expression face aux Etats, comme « Uranopole » l’a expliqué il y a peu (http://uranopole.over-blog.com/article-la-grande-manip-109224603.html). Il parle ici de son pays, l’Australie. Et à travers la déception qu’il exprime, Assange démonte une fois de plus le système qui consiste à bâillonner le citoyen et ainsi asseoir la domination des Etats-Unis sur le monde. Son raisonnement est intéressant et mérite débat. Le voici.

 

Pierre Verhas


 

 

 

 

 assange_ambassade.jpg

Julian Assange s'adressant à ses partisans et... au monde du balcon de l'ambassade d'Equateur à Londres

 

 

Cela fait maintenant plus de dix ans que les gouvernements, dans le monde entier, font tout ce qu’ils peuvent pour réduire les contrôles sur la façon dont ils exercent le pouvoir. Des pays comme la Chine et l’Iran sont critiqués à juste titre pour leurs tentatives de réprimer les voix dissidentes sur internet. Mais les Etats-Unis, censés représenter la terre de la liberté, ont un passé similaire assez mauvais.

 

Le Président Obama a livré une guerre depuis le Bureau Ovale contre les dénonciateurs, l’exemple le plus frappant étant le mauvais traitement infligé à Bradley Manning ([2]). La campagne électorale Obama/Biden se vante de poursuivre en justice deux fois plus de révélations sur la « sécurité nationale » que toutes les autres administrations additionnées.

 

 

 bradley-manning_8.jpg

Le soldat US Bradley Manning emprisonné dans des conditions inacceptables pour avoir fourni des documents à Wikileaks

 

 

Il y a eu également des attaques soutenues contre mon organisation, WikiLeaks, au moyen d’un blocus financier des donations, imposé de force avec le soutien du gouvernement des Etats-Unis.

 

Un encadrement judiciaire de l’information

 

Le plus dérangeant est que WikiLeaks a été mis en garde par le Pentagone de ne pas solliciter de membres du personnel militaire pour qu’ils révèlent des informations classées. Le personnel militaire qui a pris contact avec WikiLeaks ou nos supporters pourrait être accusé de « communication avec l’ennemi », un crime passible de la peine de mort. Le Pentagone a également déclaré ce mois-ci qu’il considère la poursuite de la publication par WikiLeaks d’informations classées appartenant au gouvernement des Etats-Unis comme une violation continue de la loi.

 

Cela établit un précédent : le contact avec tout organe de presse par des dénonciateurs militaires pourrait rapidement être traité avec une hostilité similaire.

 

Mais ces attaques ne sont pas juste dirigées contre les dénonciateurs et ceux qui publient leurs informations afin que le public en prenne connaissance. Les gouvernements, britannique, étasunien et australien, cherchent à étendre leurs pouvoirs de surveillance déjà extrêmes afin de collecter des renseignements sur leurs citoyens.

 

En vertu des modifications proposées des lois sur la sécurité nationale, le gouvernement australien obligera les fournisseurs de services internet à conserver les données internet et téléphoniques de tous les Australiens pendant deux ans. Certaines agences exigent même des pouvoirs encore plus extrêmes pour conserver indéfiniment des données complètes sur les activités des citoyens. Un tel extrémisme deviendra effectivement la réalité : les lois proposées demandent la création d’une infrastructure nationale qui soit capable d’intercepter toutes les communications.

 

Chaque courriel, chaque message sur Facebook, chaque recherche sur Google pourront être utilisés contre vous !

 

Chaque courriel, chaque message sur Facebook, chaque tweet, chaque recherche sur Google passeront par cette base de données et seront stockés en partie afin de pouvoir être utilisés à n’importe quel moment contre vous.

 

 

 reseau-echelon.jpg

Antennes du réseau échelon : tout ce que vous transmettez sur le "Net" est enregistré !

 

 

Une infrastructure d’interception généralisée au niveau d’une nation est un désastre sécuritaire qui n’attend que de se produire. Bien sûr, les modifications de la loi, promises lors de la dernière élection, pour protéger les dénonciateurs sont sorties de l’agenda législatif.

 

Ce sont des extensions importantes du pouvoir du gouvernement qui n’ont aucune justification et qui ne seront assorties d’aucun contrôle et d’aucun garde-fou pour garantir que les droits des personnes ordinaires sont respectés. Il n’y a aucun moyen de savoir comment ce gouvernement ou ceux qui lui succèderont utiliseront un tel pouvoir. Les Australiens ont le droit de savoir ce qui est fait en leur nom.

 

La technologie devrait servir à donner du pouvoir aux citoyens.

 

La technologie nous offre des occasions incroyables de partager l’information, de propager les idées et de collaborer au-delà des divisions géographiques. Elle a le potentiel de faire apparaître au grand jour les méfaits, de corriger l’injustice et de donner du pouvoir à ceux qui n’ont pas la parole. La liberté d’utiliser de telles plates-formes doit être bien défendue, de peur qu’elles ne deviennent simplement un lieu où le gouvernement pourra espionner sa population.

 

Après tout, le pouvoir de gouverner, donné aux gouvernements, dérive du mandat que leur a accordé le peuple. La technologie devrait servir à donner du pouvoir aux citoyens et à exprimer ce qui se trouve au cœur de nos vies politiques, publiques et privées. Cette perspective rend les puissances très inconfortables.

 

Lorsqu’une organisation comme WikiLeaks montre que le roi est nu, il est prévisible que tout sera fait pour nous saboter. Le Premier ministre [australien, Mme Julia Gillard,] ([3]) ne s’est jamais rétractée du commentaire qu’elle a fait sur WikiLeaks, basé sur un acte illégal. De l’aveu même de son gouvernement, une telle accusation ne peut être soutenue. Elle est fausse et doit être rétractée.

 

 

 Julia_Gillard.jpg

Julia Gillard, la très autoritaire et très alignée Première ministre australienne

 

 

Le gouvernement australien a tourné le dos à l’un de ses citoyens, afin d’éviter d’offenser les Etats-Unis, et a menti à plusieurs reprises à propos du soutien qu’il m’accorderait. L’Equateur, après avoir longuement et prudemment examiné les preuves, a conclu que j’avais une crainte légitime d’être persécuté et que je ne pouvais pas me fier à mon propre gouvernement pour me protéger.

 

C’est une déception cruelle que le pays que j’aime ait abandonné mon organisation. WikiLeaks est une organisation et une réussite australienne, et pourtant, le gouvernement australien n’a rien fait pour nous défendre. Au contraire ! Il nous a calomniés en public à un moment où nous étions face à des risques importants.

 

Pour moi, personnellement, il m’est difficile et parfois impossible de voir ma famille et mes amis. Je n’ai pu être avec eux lors d’ennuis familiaux récents.

 

Je ne veux rien d’autre que faire mon travail en paix. J’ai commencé ma carrière comme quelqu’un qui comprenait l’importance d’exposer la corruption et les méfaits. Je suis à présent un éditeur qui se retrouve face à des poursuites pour le fait d’avoir fait mon travail. C’est le devoir des éditeurs de publier sans crainte la vérité et le devoir de tous les bons citoyens de défendre leur droit de le faire.

 

Il est temps pour l’Australie d’embrasser une voie différente : rejeter les campagnes de harcèlement et d’intimidation contre les éditeurs, les journalistes et les dénonciateurs. Nous devons exiger que notre gouvernement abandonne ses efforts pour imposer un Etat inquisiteur sur ses citoyens. Nous méritons un gouvernement qui protège ses citoyens, peu importe ceux qu’ils ont offensés ou embarrassés. Nous avons l’occasion de construire une démocratie qui accueille favorablement la transparence et un gouvernement le plus juste, le plus humain et le plus proche des gens possible.

 

Julian Assange

 

(Article publié par le site « Le Grand Soir » : http://www.legrandsoir.info/article17906.html)

Source : http://questionscritiques.free.fr/edito/Julian_Assange_WikiL...

En VO : http://www.news.com.au/opinion/no-longer-true-just-red-white...

 



[1] Rouge, blanc bleu : les couleurs du drapeau australien

[2] Bradley Manning soldat à l’US Army, ayant la double nationalité britannique et américaine, accusé d’avoir fourni les documents confidentiels à Wikileaks. Il risque la peine de mort.

[3] Julia Gillard, Première ministre australienne travailliste, connue pour son autoritarisme et son alignement systématique à la politique US.

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 15:20

 

Nous voilà une fois de plus confrontés au conflit larvé entre l’Islam et l’Occident, au « choc des civilisations » que d’aucuns veulent absolument provoquer au Moyen Orient par des guerres successives et en Europe, par  populations immigrées d’origine musulmane interposées.

 

Le vivre ensemble est-il possible ? Doit-on répondre aux attaques et aux provocations d’un obscurantisme qui nous semble issu du fond du Moyen âge, mais aussi bien entretenu par de riches émirats pétroliers, par une hostilité constante, des interdits stupides ? Doit-on nous aussi attaquer par une répression aveugle, inefficace et ne générant que la haine ?

 

Ce serait non seulement odieux, contraire aux droits fondamentaux que nous ne cessons de proclamer, mais aussi stupide, car toute guerre ne génère que destructions et rancœurs.

 

On le sait. On le dit depuis longtemps partout, dans les médias, dans des colloques, par des publications de toutes sortes, via la toile. Tout cela est vain et ne sert qu’à entretenir notre bonne conscience.

 

Pour appréhender les choses, un récit est souvent plus évocateur que l’analyse la plus fine. Voici l’histoire de Rachid. Elle est authentique. Elle m’a été racontée par un proche parent de l’intéressé. Rachid est un pseudonyme et certains lieux ont été changés.

 

Espérons que ce récit permettra au lecteur de bien cerner cette problématique de vie commune qu’il est indispensable de résoudre pour assurer un avenir de paix, de sérénité et surtout d’ouverture d’esprit.

 

Pierre Verhas

 

 

 

Appelons-le Rachid. Le père de Rachid est originaire d’Algérie. Il naquit et il a grandi aux confins de la Kabylie et du Maroc. Maçon sans emploi, il émigra vers la Belgique où il travailla dur et parvint à fonder un foyer, élever ses enfants, les ouvrir à l’Instruction. Rachid, brillant élément, put effectuer des études universitaires et décrocha avec mentions un diplôme d’historien, de politologue et d’économiste.

 

 

Rachid qui, dès son adolescence, milita à gauche, à l’école, puis à l’Université, fut engagé, eu terme de ses études universitaires, au bureau d’étude de la FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique, syndicat d’obédience socialiste). Il se sentait bien dans ce premier emploi, mais Rachid avait une vocation : l’enseignement.

 

 

Il savait que l’apprentissage de la vie, ne pouvait se faire sans la transmission de la connaissance et surtout, sans le développement de l’esprit critique. Il en avait vécu la nécessité, ayant vu son père et sa mère au labeur pour lui permettre, ainsi qu’à ses frères, d’avoir une place dans la société belge. Rachid, homme de gauche, était libre penseur, mais ses lointaines racines kabyles vivaient en lui et il respectait la religion de ses parents, même si, comme bien d’autres à cette époque, il ne pratiquait qu’aux grandes occasions.

 

 

Doté de son brillant bagage intellectuel, Rachid n’eut aucune peine à décrocher un emploi de professeur d’histoire dans un prestigieux établissement d’enseignement de la Ville de Bruxelles. Sa première leçon fut pour lui un profond moment de bonheur, il eut le sentiment d’être enfin utile, et il avait l’impression d’avoir enfin été admis à part entière dans cette société belge si fermée aux étrangers. Il décida d’organiser son cours dans le strict respect du programme, avec en outre une ouverture sur le monde et en développant l’esprit d’analyse de ses élèves : il fit en sorte qu’ils soient plus que de simples auditeurs en participant, par de nombreux exercices, à un examen critique de l’histoire. Mal lui en prit !

 

 

Au terme du premier trimestre de l’année scolaire, Rachid participa à sa première réunion de parents – professeurs. D’emblée, il sentit pointer vers lui ces regards qu’il connaissait bien, à la fois curieux et réprobateur. Il avait trop vécu cela au quotidien dans la rue, dans le bus, à l’école et même à l’Université. Rachid n’est pas d’ici et ils en ont peur. Ces regards l’insultaient bien plus que les injures lancées par quelques racistes éméchés.

 

 

Ces gens, les parents de ses élèves, de « ses gamins » comme il les appelait avec affection, ne l’aimaient pas. Ces parents faisaient pour la plupart partie de la moyenne bourgeoisie. Ils habitaient les « beaux » quartiers, à ne pas confondre avec « les quartiers », où vivaient les « étrangers ». Par ces regards déplaisants et dans ce silence pesant, c’était l’affrontement de deux ghettos hostiles. Rachid attendit le premier assaut. Un père revêtu d’un costume bien taillé, aux cheveux grisonnants lui reprocha l’excès de travaux pour un cours secondaire. Rachid rétorqua que ces exercices servaient à développer l’esprit critique de ses élèves et que cela leur servirait dans d’autres domaines. Un autre père, un roquet nerveux à barbichette, attaqua de sa voix de crécelle :

 

-         Contentez-vous d’enseigner l’histoire ! Le reste n’est pas votre affaire.

 

 Mais l’estocade vint d’une mère, une dame distinguée, revêtue d’un tailleur bleu, portant une broche dorée. Rachid connaissait cette dame. Il la voyait souvent bavarder avec quelques-unes de ses collègues à la sortie des cours. Comme elle avait le verbe haut, il l’entendait de temps à autre prononcer des discours sur la laïcité, la libre pensée et les menaces pesant sur l’école officielle. Elle devait certainement être une militante active dans les ligues laïques.

 

-         Croyez-vous être à votre place, ici, jeune homme ? Vous devriez y réfléchir ! 

 

 

Rachid ne répondit rien. Il n’y avait rien à dire. La libre pensée ? Non, elle n’est pas universelle. Ces gens qui ont l’illusion d’encore dominer le monde, l’ont accaparée. En effet, Rachid n’était pas à sa place ici. Il était toléré, parce qu’il le fallait bien, mais il ne sera jamais admis. Rachid espaça ses exercices, poursuivit son cours en se conformant strictement au programme. Il n’avait plus le feu sacré. Il décida de changer d’école, d’aller dans un établissement en milieu populaire. Sans doute y serait-il mieux, sans doute y serait-il à sa place.

 

 

À la rentrée suivante, il fut affecté comme professeur d’économie dans une école secondaire professionnelle sise dans un quartier à forte densité de « population allochtone », comme on disait. Lorsque Rachid entra pour la première fois dans sa classe, il y avait une trentaine d’élèves âgés de quatorze à seize ans, tous des garçons, la plupart issus comme lui « de l’immigration ». Nul ne se leva. L’attitude des élèves était hostile, mais il ne s’agissait plus des regards condescendants qu’il connaissait trop bien ; ici il ressentit plus de haine que de mépris. Rachid s’assit à son petit bureau sur l’estrade. Il sortit de sa serviette la liste des élèves et commença l’appel. Au premier nom, il reçut comme réponse un grognement. Il obligea l’élève à se lever. Ce qu’il fit en bougonnant. Rachid lui infligea une retenue en punition. Un murmure réprobateur traversa la classe. Un élève au fond, un Maghrébin assez grand, rouleur de mécaniques, sans doute le petit caïd de la classe, se leva et hurla :

 

-         Tu n’as pas le droit de le punir ! La loi, c’est nous, M’sieur ! 

 

 Rachid se leva et s’approcha du trublion.  

 

-         Un prof, on l’appelle par « vous », quel est ton nom ? 

 

Le gamin le toisa avec un sourire méchant.  

 

-         Ahmed ! Et tu ne vas pas rester longtemps ici, M’sieur ! 

 

 Un autre élève se leva. Il hurla :

 

-         Ici, on n’aime pas les traîtres ! T’as qu’à te casser !

 

  Rachid fit un terrible effort pour garder son sang froid. Il s’approcha lentement de ce provocateur qui fit un léger mouvement de recul

 

-         Traître, tu as dit ? Sais-tu au moins ce que ce mot signifie ? 

 

C’est un autre élève qui répondit :

 

-         Tu es un frère et tu bosses pour eux ! 

 

 

Voilà le problème ! Il était Maghrébin et ces jeunes paumés de la fameuse « troisième génération » ne pouvaient supporter qu’un des « leurs » puisse exercer la moindre parcelle d’autorité avec « eux ». L’école, les profs, la police, c’étaient « eux ». « Eux » c’étaient leurs ennemis.

 

 

Rachid en resta là. Il ne servait à rien de punir. D’un autre côté, il devait exercer son autorité et c’était mission impossible. Il fit appeler le directeur qui décréta une retenue générale, mais qui le réprimanda pour son manque de fermeté. Les semaines suivantes, son cours se passa dans un calme relatif, mais il ne parvint jamais à capter l’intérêt de ses élèves qui le rejetaient. Il était et il se sentait désormais inutile.

 

 

Il rencontra par hasard le directeur du bureau d’études de la FGTB. Rachid lui raconta son histoire. Le directeur lui proposa de reprendre du service, car il avait toujours besoin de ses compétences. Et puis, il verrait bien, après. Rachid accepta et démissionna de l’enseignement.

 

 

Rachid était blessé, sans doute à jamais. Ses illusions s’étaient définitivement envolées, mais surtout, il garda le sentiment d’une haine larvée de part et d’autre. De part et d’autre ! Il y avait donc deux parties qui ne se rencontraient jamais qui décrétaient leur hostilité réciproque et qui, pourtant, devaient vivre côte à côte, sinon ensembles. Le rêve d’une société de rencontre se transformait en un cauchemar d’une guerre entre des groupes qui, s’ils ne s’affrontaient, s’ignoraient.  

 

 

PV

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 18:45

  

 

Voici un court article de Bernard Cassen [[1]], sur le vrai maître de l’Union européenne, le gouverneur de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi. Ce banquier de haut vol a été évoqué à plusieurs reprises sur « Uranopole ». Il fut le vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe au moment où cette banque américaine trafiqua les comptes de la Grèce pour qu’on ne puisse détecter le niveau inquiétant de son endettement. Ajoutons que Goldman Sachs joua un rôle fondamental dans la crise financière de 2007-2008.

 

La BCE s’est engagée récemment, par la voix de Draghi, à racheter les titres de la dette souveraine des Etats de l’Eurozone, après avoir emprunté aux banques au taux de 1 % des titres de dettes souveraines qu’elles prêtent aux Etats aux taux prohibitifs du marché. Tout cela sans susciter la moindre réaction des autorités européennes.

 

Bernard Cassen montre en quelques lignes qu’au fur et à mesure des décisions d’austérité prises par les autorités européennes, la démocratie s’éloigne. Une caste dangereuse s’empare des leviers de pouvoir au niveau européen pour consolider son emprise et disposer de tous les moyens financiers au détriment de l’économie et des peuples européens.

 

Le combat est loin d’être terminé !

 

Pierre Verhas

 

Cet article a été publié par Mémoire des Luttes (http://www.medelu.org/) et repris sur le blog de Bernard Gensane (http://bernard-gensane.over-blog.com/)

 

 

 

 

Draghi-_Mario.jpg

Mario Draghi, le sauveur suprême de l'Europe, aura sans doute,

un jour, des comptes à rendre.

 

 

On n’enseigne pas les chants révolutionnaires, et en particulier L’Internationale, dans les écoles de journalisme. C’est très regrettable car le poème d’Eugène Pottier, écrit en 1871, reste d’une grande actualité. Par exemple ces deux vers auxquels tout démocrate ne peut que souscrire : Il n’est pas de sauveurs suprêmes/

Ni Dieu, ni César, ni tribun. Il suffit de remplacer « tribun » par « banquier » – ce qui ne dénaturera pas le message – pour montrer le caractère inquiétant du concert de louanges qui a accueilli la récente décision du président de la Banque centrale européenne (BCE) de racheter en quantité illimitée des titres de la dette souveraine des pays (notamment l’Espagne et l’Italie) auxquels les marchés financiers imposent des taux d’intérêt exorbitants.

Il ne s’agit pas ici de s’attarder sur le contenu de cette décision dont nombre d’économistes, notamment Jacques Sapir [[2]], ont montré le véritable objectif : imposer partout des politiques d’austérité en plaçant quelques nouveaux pays de la zone euro sous la tutelle des la « troïka » BCE/FMI/Commission européenne. La question posée est autrement plus grave : c’est celle de l’incompatibilité désormais aveuglante entre les politiques européennes et la démocratie. Les grands médias – comme l’ensemble des « élites » – ont déjà choisi leur camp : non seulement la plupart d’entre eux ne s’indignent pas de voir des pays autrefois souverains réduits au statut de républiques bananières, mais ils se félicitent que l’Europe ait enfin un patron tout-puissant, un sauveur suprême. Son nom : Mario Draghi, président de la BCE.

A la lecture de certains textes, les nostalgiques du culte de la personnalité d’avant la déstalinisation rajeuniront d’un bon quart de siècle. Témoignage, parmi beaucoup d’autres, de cette nouvelle idolâtrie, cet éditorial de l’hebdomadaire Le Point [[3]] : « Le seul, le vrai patron de la zone euro, c’est lui. On s’en était aperçu fin juillet quand, d’une seule phrase rassurante sur l’avenir de l’euro, il avait fait s’envoler les marchés. La crainte que l’on peut avoir, c’est que d’une autre phrase, il signe l’arrêt de mort de la monnaie unique. Sans que rien ni personne puisse s’y opposer. Super-Mario ». On a bien lu : un seul homme, qui ne s’est jamais présenté à une quelconque élection, détient entre ses mains le sort des 330 millions d’habitants de la zone euro. Et cela sans que les chefs d’Etat et de gouvernement, les présidents du Conseil européen, de la Commission, du Parlement européen et de l’Eurogroupe, ni non plus les parlements nationaux ou le Parlement européen s’en émeuvent.

Comment d’ailleurs le pourraient-ils ? Ce sont eux qui ont élaboré, voté et fait voter les traités sacralisant l’indépendance de la BCE, et qui ont ainsi placé le pouvoir financier au-dessus de la souveraineté populaire et du suffrage universel. Dans un discours qu’il avait prononcé pendant sa campagne électorale, mais qu’il a relégué aux archives depuis son élection, François Hollande avait déclaré : « Mon adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne sera pas élu, et pourtant il gouverne. C’est le monde de la finance ». Le président de la République se trompe : en Europe, le monde de la finance a un nom et un visage, ceux de Mario Draghi, ancien dirigeant de Goldmann Sachs. Il n’est pas élu et il gouverne. Pour l’édification des citoyens qui, il y a un an, ignoraient encore tout de lui, pourquoi ne pas afficher son portrait dans tous les bâtiments publics européens ?

 



[1] Bernard Cassen, né le 2 novembre 1937 à Paris, directeur général du Monde diplomatique jusqu’à janvier 2008, est journaliste. Président d'honneur de l'organisation altermondialiste Attac-France, il a joué un rôle essentiel dans la création et le démarrage de cette association, d'abord en France puis pour son extension au plan international.

[2]  « Mario Draghi ou le pompier pyromane » : http://www.medelu.org/Mario-Draghi-ou-le-pompier

 

[3] « Draghi, notre vrai patron », tel est titre d’un éditorial de l’hebdomadaire Le Point (6 septembre 2012).

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 11:25

 

Décidément, Bernard Gensane est en forme ! Sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/) il vient de publier une remarquable analyse sur la question du blasphème. Il critique l’analyse du juriste Philippe Braud ([1]dans le Nouvel Observateur. Il fustige cette confusion de la pensée que les médias de l’intelligentsia parisienne diffuse à tout propos. Bernard, contrairement à Braud, distingue les faits et la croyance. Trop de préjugés aux conséquences funestes sont répandus suite à cette confusion.

 

 

Une observation qui renforce l’argument de Bernard Gensane : le mot « blasphème » ne figure pas dans les Codes pénaux belge et français. Donc, selon le Droit de ces deux pays, le droit au blasphème n’aurait aucun sens, sauf si certains obtiennent une majorité pour l’introduire.

 

 

Ce serait très dangereux, car cela reviendrait à déséculariser notre Droit et donc notre société en y introduisant un concept religieux. Et cela, c’est non !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 

 

Philippe Braud vient de publier, sur le site du Nouvel Observateur, un texte sur l’impossibilité du droit au blasphème. Il s’annonce comme « sociologue politique » et « expert ». De fait, Philippe Braud eut un parcours remarqué de professeur de droit.

 

 

philippe_braud.jpg

 Le juriste et politologue Philippe Braud : bien dans la «ligne» !

 

 

Je ne suis ni sociologue, ni politique, ni surtout expert, mais je dirai que sa démarche est, à mes yeux, inacceptable. Et totalement cul serré. D’abord, il feint de s’interroger sur l’élévation de ce droit au niveau d’un Droit de l’Homme. Cette question n’avait jamais été posée par quiconque avant lui. Je cite le début de son analyse :

 

 

« À en croire certains propos tenus ces jours-ci la liberté d’expression ne saurait être soumise à la moindre limite. Un droit inaliénable et sacré, absolument intangible ; mieux encore, un dogme sur lequel veillent de sourcilleux ayatollahs qui surenchérissent avec une belle emphase sur ses implications. »

 

 

La France est une république indivisible et laïque. C’est dire que, premièrement, elle ne connaît pas les ethnies ou les communautés – uniquement des citoyens égaux – et que, deuxièmement, les droits (d’expression ou autre) n’ont rien de « sacré ». La République française ne connaît que les lois humaines, pas la transcendance. Jamais les journalistes de Charlie Hebdo (ou d’autres) n’ont demandé « l’inscription du droit au blasphème dans une Déclaration universelle des Droits de l’Homme. » Ils veulent rappeler que dans la France, justement, des Droits de l’Homme, il est parfaitement légal de critiquer, de se moquer des religions, de mettre en doute l’existence de dieu ou du caractère sacré de tel ou tel personnage plus ou moins historique. Si, comme moi, Philippe Braud, passait du temps à visiter les églises et les cathédrales, il verrait à quel point l’Église a su se moquer d’elle-même dans les lieux de culte même.

 

 

Je poursuis la citation :

 

 

« La liberté d’expression peut faire mal, et même très mal ; infliger des souffrances inouïes, humilier, salir. Même les ayatollahs occidentaux le comprennent parfaitement quand il s’agit de protéger le droit à la dignité des femmes modernes, celui des homosexuels ou des handicapés ; on l’admet aussi, sauf les amis de Jean-Marie Le Pen, quand il s’agit de prohiber l’expression de propos négationnistes qui insultent la mémoire des victimes de l’Holocauste. »

 

Ici, Philippe Braud établit un parallèle malhonnête entre la critique des croyances religieuses et le négationnisme. L’extermination des Juifs est un fait (même si l’on peut douter de l’efficacité ou du bien-fondé des lois anti négationnistes). Dire que Jésus est dieu, que Mahomet est le prophète de dieu ou que Moïse reçut la parole de dieu, relève de croyances, de paris.

 

 

Ensuite, Philippe Braud affirme qu’à un moment M de leur histoire, « les Européens » ont soudain découvert les conséquences de « la » littérature antisémite, se sont sentis coupables et ont pris conscience de la violence des persécuteurs :

 

 

« Quand les Européens ont découvert les conséquences de la littérature antisémite, ils ont éprouvé un sentiment parfaitement justifié de culpabilité. Sortant du "village national" qui était jusqu’ici le leur, ils ont pris conscience de la violence symbolique qui pouvait ravager leurs relations mutuelles, et engendrer une double violence physique : celle des persécuteurs, d’autant plus facilitée qu’ils avaient appris à mépriser leurs victimes ; celle des humiliés et offensés dont certains ont répondu par la violence physique à la violence symbolique subie. »

 

 

 

Ausschwitz_aerial_view_RAF.jpg

 

Vue aérienne de Birkenau prise en août 1944 par un avion de la RAF : l'extermination des Juifs n'eut pas besoin de littérature antisémite pour se justifier.

 

 

De l’art de simplifier et de se donner bonne conscience. L’extermination des Juifs en Allemagne, puis ailleurs, n’eut pas besoin de littérature antisémite pour se justifier. L’antisémitisme n’a pas disparu avec l’ouverture des camps d’extermination et de concentration. Avancer qu’il y aurait une production culturelle antisémite et une autre philosémite est simpliste : tout dépend où l’on situe le curseur : lorsqu’Hergé publie Tintin en Amérique, lorsque sort sur les ondes la chanson “ Le lycée Papillon ”, ces deux œuvres ne sont nullement perçues comme antisémites. Or, elles le sont explicitement pour partie.

 

 

Puis, Philippe Braud sort le mouchoir de Madame Michu : « Si l’on peut rire (et ricaner) de tout, on ne le peut pas n’importe où. Rire de la mort, mais pas devant des parents accablés par la mort d’un enfant ; rire des mésaventures de DSK mais pas devant Anne Sinclair ; rire de la religion mais pas pendant le déroulement d’une cérémonie à Notre Dame de Paris. »

 

 

 

DSK triomphant

 Anne Sinclair : l'image d'une madone hiératique aussi impassible qu'irréelle ?

 

 

Mais si, on peut. Je dirais même qu’il le faut. La dernière fois que j’ai assisté à l’enterrement d’un enfant (il s’agissait d’un jeune qui s’était suicidé), j’ai ri après la mise en terre, avec ses parents, de tout et de rien. Pas du suicide de leur fils, bien sûr. Ce rire libéra ces gens accablés. Pour ce qui est du couple Anne Sinclair/DSK, que connaît Philippe Braud de leur vie intime avant l’épisode du Sofitel ? Comme moi : rien. Suis-je le seul à avoir réagi, en riant en mon for intérieur, devant l’image (« l’image », Monsieur le Professeur) d’Anne Sinclair en madone hiératique, en statue de cire aussi impassible qu’irréelle ? Quant à rire de la religion, il ne viendrait pas à l’esprit de l’athée que je suis de jouer du tambour dans une église au moment d’un service religieux. Mais pourquoi me faudrait-il être plus compassé devant des fidèles catholiques que devant des adorateurs de l’œuf dur ou des scientologues ?

 

 

« La liberté d’expression ne doit pas avoir de limites quand il s’agit d’avancer des thèses rationnelles », écrit Philippe Braud. Mais qu’est-ce qu’une thèse rationnelle ? Au nom de la raison et de la science, le monde occidental et rationnel a énoncé mille inepties, parfaitement démontrées (du temps de nos grands-parents, cher Philippe Braud, le Titanic avait été décrété insubmersible et, quand nous étions enfants, il s’affirmait tranquillement que les bébés ne ressentaient pas la douleur). Inversement, moi qui ai vécu dans des pays fortement islamisés, j’ai entendu des hommes parfaitement normaux, gentils, éduqués m’expliquer sans haine que leur religion était supérieure aux autres religions du Livre et que les hommes étaient seuls responsables de leur descendance puisque les femmes n’étaient que des vases en attente de semence.

 

 

Bref, avec ce texte, Philippe Braud nous ramène 250 ans en arrière quand, en France, les discours sacrés et profanes ne faisaient qu’un, à l’époque où, oint, le roi était un personnage sacré qui guérissait les malades en les touchant, quand Voltaire croyait dur comme fer que s’il y avait des fossiles d’animaux marins dans des régions montagneuses, il s’agissait de reste de nourriture abandonnés par les croisés lors de leurs pérégrinations. Quant aux grands-parents de Philippe Braud, je ne serais pas étonné que, comme les miens, ils aient soigné leurs problèmes respiratoires en buvant de l’eau radioactive. Qu’aurait-on dit d’un Charb ([2]) de l’époque qui se serait esclaffé devant une telle croyance et une telle pratique ?

 

 

Un dernier mot sur le blasphème : en France, brûler le drapeau tricolore est passible de six mois de prison. Distribuer des photos représentant la profanation de ce drapeau est un délit. Mais pas aux États-Unis, ni au Royaume-Uni, ni en Irlande, ni même en Israël. En revanche, en Arabie Saoudite, cet acte est sévèrement puni car le drapeau contient la profession de foi des musulmans.

 

 

Chacun voit donc midi à sa porte.

 

 

Bernard Gensane

 

 



[1] Juriste et politologue français né en 1941. Il travaille à l’Institut d’Etudes politiques de Paris (Science Po).

[2] Charb est le rédacteur en chef de Charlie-Hebdo.

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 10:07

 

L’ancien avocat général français Philippe Bilger qui s’est rendu célèbre par son réquisitoire modéré dans le procès des « gang des barbares » en 2009 et qui lui a valu l’ire vengeresse du Fouquier Tinville germanopratin, notre « grand » ami BHL, est un blogueur assidu et publie régulièrement des commentaires intéressants et intelligents sur l’actualité sur son blog « Justice au singulier » (http://www.philippebilger.com/blog/)

 

Son dernier article est consacré aux caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo en réponse aux troubles, menaces, attentats qui enflamment le monde musulman suite au film « Innocence des musulmans ». Il y défend le principe de la liberté d’expression.

 

Il a raison ! La liberté d’expression ne souffre aucune exception. Cependant, on est en droit de critiquer certaines expressions. C’est ce que j’ai fait dans ma réplique à Philippe Bilger sur son blog.

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 charlie_hebdo04.jpg

La couverture de Charlie Hebdo : pour une fois, nous donnons raison à Cohn Bendit, c'est con !

 

Autant suis-je un partisan acharné de la liberté d'expression. Que ce soit la poitrine nue d'une princesse, un dessin provocateur, un film stupide, tout doit pouvoir être dit, écrit, diffusé.

 

 

Autant suis-je aussi pour la responsabilité des actes posés. Ainsi, dans la mesure de mes faibles moyens, je défendrai Charlie Hebdo, mais je ne m'interdirai pas de lui faire des reproches. Je pense, Monsieur l'avocat général, que vous serez d'accord avec moi d'affirmer que liberté implique responsabilité. Or, dans le climat actuel, je pense que Charlie Hebdo a plus fait commerce que contestation.

 

 

Des Français sont otages des fanatiques, des légations, des entreprises, des voyageurs français et européens sont à leur merci. Aussi, il eût été plus intelligent de calmer le jeu. Charlie Hebdo a tenté de refaire le coup des caricatures de Mahomet. C'est réussi commercialement. C'est loupé journalistiquement. Je trouve qu'il aurait pu réfléchir à une réplique plus subtile à ce fanatisme que des caricatures réchauffées.

 

 

Enfin, Charlie Hebdo n'a pas toujours été le champion de la liberté d'expression. Rappelez-vous l'affaire Siné. Lui aussi n'était pas « politiquement correct », aussi il a été viré et traité d'antisémite par le directeur de l'époque, Philippe Val, qui a continué à jouer son petit « Big Brother » à la radio d'Etat.

 

 

PV

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 21:06

Les manifestations de fanatisme religieux deviennent quotidiennes. Ici, un imam pakistanais dénonce une enfant –  qui a le double défaut d’être chrétienne et  trisomique – d’avoir brûlé des feuillets du Coran. Blasphème ! En fait, c’est l’imam dénonciateur lui-même qui a monté cette histoire. Blasphème ! Néanmoins, la petite fille reste en prison et bien qu’innocentée par le tribunal et l’imam arrêté, elle ne peut être libérée qu’en échange d’une caution. Là, un Coran est brûlé dans une caserne américaine. Blasphème ! Ce geste aussi odieux qu’imbécile déclenche des réactions d’une violence inouïe dans tout le pays. Hillary Clinton doit elle-même intervenir pour tenter de calmer l’affaire. En Californie, un « cinéaste » d’origine copte égyptien diffuse sur la toile une vidéo intitulée « l’Innocence des Musulmans », un certain Sam Bacile – c’est un pseudonyme – qui serait promoteur immobilier (rien à voir avec le cinéma, sauf peut-être celui qu’il fait pour arnaquer ses clients…). C’est un film à petit budget (cinq millions de dollars auraient été prélevés chez des donateurs juifs) qui est une parodie maladroite et stupide et surtout volontairement provocatrice du prophète Mohammed. Blasphème ! Tout le Proche Orient s’embrase. Les légations américaines sont attaquées un peu partout par des foules fanatisées au sein desquelles se cachent des commandos armés qui ont réussi à tuer l’ambassadeur américain à Benghazi, la ville libyenne d’où est partie la révolution contre Khadafi.

 

 

Islam_Pakistan_greve_blaspheme.jpg 

Grève contre le blasphème au Pakistan

 

 

Les extrêmes se rejoignent.

 

 

 Islam_Christopher_Stevens.jpg

L'ambassadeur US Christopher Stevens a été tué à Benghazi, lors de l'assaut de l'ambassade le 11 septembre. Date éminemment symbolique ! Attentat attribué, bien sûr à Al Qaeda...

 

 

Diffusée par Youtube, ce film médiocre a fait le tour du monde, alors qu’il n’aurait même pas été admis en salle. Cela ressemble comme deux gouttes d’eau à une provocation ; c’est une provocation ! D’un côté, les milieux chrétiens et juifs intégristes veulent provoquer de graves troubles au Proche Orient pour entraver la réélection d’Obama en pensant pouvoir le contraindre à s’enliser au Proche Orient, ou en souhaitant une affaire comme l’occupation de l’ambassade US à Téhéran en 1980 qui a été une des causes de l’échec électoral de Jimmy Carter. De l’autre, les islamistes salafistes exploitent cette affaire pour mener ces troubles en vue de déstabiliser les gouvernements arabes et particulièrement ceux issus du « printemps arabe » qui ne sont sans doute pas assez radicaux à leurs yeux.

 

 

Islam_innocence_musulmans.jpg

 

"L'innocence des musulmans", un film de mauvaise facture. Provocation d'évangélistes fanatiques américains pour empêcher la réélection de Barak Obama.

 

 

 

Le fameux adage « Les extrêmes se rejoignent » n’a sans doute jamais été aussi réel !

 

Dans la ville de Mohamed Merah

 

Dernier exemple. Il s’agit de la lettre d’un médecin gynécologue de Toulouse publiée par notre ami Bernard Gensane sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/article-un-joyeux-evenement-110003947.html)  : « Moment de grand bonheur en salle de naissance. Accouchement de rêve. Refus de péridurale. Patiente voilée, le mari ne souhaite pas qu’un homme s’en occupe (bien que largement prévenu à l’avance…. document en cours de grossesse, explications orales….).

 

De garde, j’y vais quand même et m’impose. Accouchement dans les hurlements et les contorsions, dans la panique maternelle et le père barbu qui donne les ordres à tout le monde…

L’enfant se prénomme joyeusement Oussama. Juste à sa sortie, le père s’est prosterné et à fait sur le sol de la salle de naissance la prière, en direction de la Mecque (direction qu’il avait préalablement repérée).

Puis des chants religieux aux oreilles de l’enfant, à droite, à gauche…Et la mère, il ne la regarde plus, elle a bien servi, et je suppose que le voile va vite être remis sur son visage tentateur… Ras le bol de cela.

La tolérance a des limites, qui se franchissent chaque jour plus loin.

Dans la ville de Mohamed Merah, je m’interroge sur le devenir de la société dans laquelle je vis et je suis inquiet Mes propos ne sont ni racistes, ni discriminatoires ; ils sont ceux d’un praticien inquiet de voir la religion entrer en salle de naissance et dans mon cabinet médical, ceux d’un citoyen inquiet des incivilités qui se multiplient et meurtris des drapeaux algériens qui étaient seuls brandis sur la place du Capitole le jour de la victoire de François Hollande, ceux d’un homme qui a toujours récusé le racisme ordinaire mais qui est troublé par des dérives de plus en plus quotidiennes….

Même si mes propos ne sont sans doute pas politiquement corrects, je voulais vous faire partager ce moment, traumatisant pour toute notre équipe médicale, et mes craintes pour l’avenir de mes enfants dans un pays qui ne sait pas fixer de vraies limites.

Dr Jean Thévenot

Gynécologue obstétricien

Clinique Ambroise Paré, Toulouse »

Cela, c’est passé en France. Et des incidents similaires se déroulent dans les maternités en Belgique, aussi.

 

Islam_Manif-anti_US_Paris.jpg

Manifestation contre l'ambassade américaine à Paris : la protestation s'étend dans les communautés musulmanes en Europe.

 

 

 

Islam_Borgerhout.jpg

 Arrestations administratives à Borgerhout (ville d'Anvers) après une manifestation contre le film islamophobe. Les forces de l'ordre se sont montrées particulièrement sévères.

 

 

« Uranopole » s’est penché maintes. fois sur cette question. La position est claire et nuancée : une société laïque telle que la nôtre s’accommode mal d’interdits comme celui du voile et même du niqab. On s’aperçoit d’ailleurs que c’est inefficace. Rappelons-nous les incidents de Sahria4 Belgium, il y a quelques semaines (http://uranopole.over-blog.com/article-racisme-et-feminisme-108629671.html) où nous rapportions les propos de l’Israélien contestataire Michel Warschawski : « A-t-on entendu les croisés du féminisme anti-islamiste et autres laïcards dénoncer avec la même vigueur le foulard que portent nombre de juives pratiquantes (ou de nonnes catholiques) ? Les entend-on parler des rabbins comme des “barbus” ? Osent-ils dire que la religion juive est “intrinsèquement hostile au progrès, à la laïcité ou aux droits des femmes” ? Féminisme ou laïcité à géométrie variable : cela s’appelle le racisme, le vieux racisme antimusulman qu’on a dû cacher pendant quelques décennies mais qui n’a jamais vraiment disparu du discours de la gauche européenne ».

Le salafisme et le pétrole

Sur le plan international, il est regrettable de constater qu’Obama n’a guère modifié les orientations prises par son prédécesseur. Les projets fous de constitution par la force d’un « grand Moyen Orient » dominé par les Etats-Unis et par Israël sont toujours à l’ordre du jour, bien qu’ils aient pris un sérieux coup dans l’aile avec les « printemps » arabes, la guerre en Syrie et l’enlisement US en Irak et en Afghanistan. Dès lors, un éventuel conflit avec l’Iran ne pourrait qu’avoir des conséquences catastrophiques.

En l’espèce, le salafisme ([1]) est une arme efficace qui se répand dans l’ensemble du monde musulman et utilisée par deux pays : l’Arabie Saoudite et le Qatar. Dans les pays européens, on a trop tendance à considérer la religion musulmane comme un bloc monolithique. Comme si un milliard d’hommes pouvaient tous avoir une pensée identique ! Il y a de nombreuses nuances dans les interprétations du message mahométan, mais le rapport de forces politiques et économiques fait que l’interprétation la plus conservatrice et la plus rigoriste s’impose. Et l’Occident – à savoir en gros l’Union européenne et le monde anglo-saxon – est désarmé face à la montée de ce fanatisme. Qu’on le veuille ou non, il doit ménager ces nations qui disposent des principales réserves pétrolières !

Revoilà le choc des civilisations !

Dans les sociétés occidentales, le salafisme se manifeste par des comportements de rejet de la société occidentale dans la vie quotidienne : le port du voile ou de la niqab, les interdits alimentaires, le refus de la mixité jusque même dans les hôpitaux, l’intervention dans les écoles sur les cours d’histoire et de biologie. Bien sûr, cela rend toute cohabitation difficile, voire impossible, car ces exigences vont à l’encontre des bases de notre société. Il serait bien entendu très aisé d’édicter des interdits par réaction. Cependant, ce n’est pas si facile.

En effet, en la matière on se heurte à deux écueils : le racisme qui se traduit par ce qu’on appelle l’islamophobie et la théorie du « choc des civilisations ».

Certains prétendent que l’islamophobie n’existe pas. Or, dans sa stratégie de conquête et de domination de l’ensemble du monde, l’Occident a toujours besoin d’un ennemi qui incarne le mal. Ce furent les communismes soviétique et chinois. Le communisme soviétique s’est effondré et le PC chinois s’est allié à l’Occident capitaliste. Voilà un bel exemple de duplicité : le communisme en Chine reste un système totalitaire abominable où sévissent les déportations, les déplacements de populations, la répression aveugle, la neutralisation des opposants, etc. sans qu’il y ait de sérieuses contestations de la part des dirigeants occidentaux. Certes, pour donner le change, on reçoit timidement le Dalaï Lama – qui n’est pas un exemple de démocratie non plus –  pour émettre une protestation toute symbolique contre l’occupation du Tibet ; certes, on fait de temps en temps campagne pour un dissident chinois traqué par le régime, mais cela ne va pas plus loin.

 

Dalai-Lama_5538.jpg

 Le Dalaï-Lama, pas si démocrate qu'on le dit !

 

 

L’islamophobie après l’anticommunisme

Par contre, depuis 1979, année de la fondation de la république islamique d’Iran, le « mal absolu » s’est déplacé : il ne se trouve plus incarné par l’URSS, mais par l’Islam qu’on accuse de s’étendre sournoisement dans nos villes et dans nos quartiers. C’est cela l’islamophobie : c’est comme avec l’ancien anticommunisme, une peur diffuse distillée au sein de la population afin qu’elle accepte toutes les exactions des puissances occidentales au Proche Orient, les dépenses militaires exorbitantes et l’entretien de guerres dont on ne saisit guère le sens.

Cependant, l’islamophobie a ses limites. L’importante immigration musulmane en Europe a pour effet d’édulcorer cette haine suscitée à l’égard de cette religion. Aussi, se limite-t-on à réprimer de manière d’ailleurs inefficace, les manifestations les plus radicales de l’Islam. On se trouve devant le paradoxe d’une islamophobie destinée à justifier l’actuel impérialisme occidental, et de l’entretien de relations « amicales » avec des royaumes arabes qui organisent et financent ces manifestations.

De plus, au sein des pays d’immigration, il faut bien tenter d’entretenir des relations relativement sereines entre les autochtones et les allochtones ([2]) en n’attaquant pas de front leur religion. Aussi, les lois interdisant le port du voile ou du niqab sont inefficaces et provoquent des conflits qui ne font qu’entretenir la tension. Arrêtons ce jeu démagogique et stupide. En outre, nous l'avons déjà écrit : la laïcité s'accomode mal d'interdits.

 

 

niqab.jpg

L'interdiction du niqab crée plus de discrimination que celle qu'elle est censée combattre.

 

 

Il serait peut être temps d’admettre que l’incompréhension évidente entre les populations musulmanes et les autochtones dont la plupart sont chrétiens avec une minorité laïque, est avant tout due à des facteurs sociaux. L’immigration ne s’est pas faite par génération spontanée. Il s’est agi d’amener de la main d’œuvre à bon marché pour notre industrie. Grâce à l’action des organisations syndicales, ces travailleurs ont pu bénéficier des acquis et des droits des autres travailleurs. Cependant, rien n’a été prévu pour les accueillir, surtout après le regroupement familial. En France, on a « parqué » les immigrés dans les banlieues des grandes villes, sans prévoir équipements collectifs, écoles, transports urbains, c’est-à-dire tout ce qui permet de vivre en collectivité. En Belgique, si on n’a pas créé de tels ghettos, ils se sont formés spontanément dans des quartiers des grandes villes laissés pratiquement à l’abandon par les autorités locales et régionales. Et les premières victimes en sont les immigrés et particulièrement les femmes.

Intégration, répression, communautarisme

Certains politiciens ont tiré la sonnette d’alarme, mais ils ne proposaient comme solution que la répression. En outre, dès le début de la décennie 1980-90, l’extrême-droite s’est développée sur ce terrain. Tout cela n’a fait qu’accroître les tensions. Du côté de la population immigrée musulmane, l’Islam est devenu la référence. La société occidentale que ces gens souhaitaient intégrer, n’était désormais plus le modèle. Il est vrai qu’en dehors des beaux discours, aucun effort sérieux n’a été fait pour une intégration sérieuse. Aussi, pour bien des musulmans, il fallait combattre cette société occidentale, parce qu’ils ont le sentiment qu’elle leur est hostile. Et certains d’entre eux estiment que l’Islam radical leur en fournit les armes.

On se trouve devant cette situation inextricable. Nul n’entrevoit de solutions. Pourtant, elles existent, mais elles nécessitent à la fois une forte volonté politique et des moyens considérables. Au vu de la faiblesse des gouvernements européens et américain, avec les absurdes politiques d’austérité, avec un manque d’analyse sérieuse de ces problèmes, il est inimaginable d’espérer un changement. Est-on condamné au pourrissement ?

Les solutions proposées jusqu’à présent ne fonctionnent pas. L’intégration est un échec, faute d’efforts sérieux. Le communautarisme comme dans les pays anglo-saxons, tant décrié par les laïques européens, s’il a réussi peu ou prou à maintenir des relations relativement paisibles entre les différentes communautés, n’est pas non plus la panacée. Il ne fait que contourner la question. Alors, que faire ?

Ce n’est évidemment pas ici qu’on trouvera la solution. Pourtant, on peut en définir les grandes lignes : l’échelle du problème, c’est l’Europe. Au moins, en ouvrant ce chantier, elle s’occupera d’autre chose que de tenter de sauver les banques. L’austérité bloque tout et empêche toute solution. La priorité : l’enseignement. Ce ne sont pas les lamentables ZEP (Zone d’Education Prioritaire) qui amèneront quoi que ce soit, mais une grande politique d’enseignement prioritaire. C’est l’enseignement qui est la meilleure arme d’intégration. Déjà, ainsi, peut-on espérer changer de cap.

Est-ce possible ? Oui, s’il y a la volonté politique. Et cela est l’affaire de tous.

 

Pierre Verhas

 



[1] Les salafs sont les purs antiques de l’Islam, celui de Mahomet et des quatre premiers califes. Le salafisme prône donc un retour à la pureté originelle de l’Islam.

[2] C’est volontairement que nous usons des substantifs « autochtones » et « allochtones », car il devient très difficile de trouver le terme exact, tant on craint qu’il apparaisse comme raciste ou… islamophobe ! Il serait temps de cesser d’ « euphémiser » et d’appeler un chat un chat !

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article