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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 21:12

Le rapport Gallois remis récemment au président François Hollande a le mérite de poser les questions essentielles sur l’avenir de l’Europe. Les derniers événements montrent que nous sommes à la veille de changements fondamentaux.

 

Les derniers événements : fermetures d’entreprises en France et en Belgique avec la suppression de milliers d’emplois, plans sociaux sur plans sociaux, etc. Les effectifs de l’industrie qui forment ce qu’il reste de la classe ouvrière, fondent comme neige au soleil. En France, selon l’économiste Jean-Louis Levet, conseiller auprès de Louis Gallois, l’industrie manufacturière en France a perdu 1,9 millions d’emplois entre 1980 et 2007, soit une baisse de 36 % des effectifs. (Le « Monde » du 9 octobre 2012). Les forts gains de productivité seraient à l’origine de la perte de 30 % d’emplois et la concurrence étrangère (autrement dit les délocalisations) de 39 %. Ce dernier chiffre s’est fort accru depuis 2000.

 

 

 louis_gallois.jpg

Le rapport de Louis Gallois met les choses au point.

 

 

Les économistes orthodoxes attribuent ces destructions d’emplois à la politique des gouvernements successifs en France et en Belgique qui n’investissaient plus dans les entreprises depuis les deux chocs pétroliers (1974 et 1979) en préférant protéger le consommateur. Autrement dit, il est reproché de ne pas avoir fait assez de « cadeaux » aux entreprises et de ne pas avoir limité le pouvoir d’achat des ménages.

 

Simpliste

 

Or, cette analyse est simpliste. En effet, la politique ultralibérale qui a débuté juste après le second choc pétrolier a restreint les capacités d’aides à l’investissement de la puissance publique. Cela a empêché le secteur industriel de se moderniser face aux pays émergents qui « bénéficiaient » des délocalisations. D’autre part, il est faux d’affirmer que les gouvernements ont privilégié le pouvoir d’achat des ménages. Depuis les années 1980, la part du travail dans l’économie n’a cessé de diminuer au profit du capital.

 

Le rapport Gallois fort contesté à la fois dans ses constats et dans ses propositions a l’avantage de présenter une analyse sans complaisance.

 

Le rapport Gallois met les point sur les i.

 

Son diagnostic est impitoyable. Les profits des entreprises françaises sont passés de 6,3 % en 1990 à 3,3 % en 2011. La France compte aujourd’hui 95.000 entreprises exportatrices contre 107.500 en 2002. C’est deux fois moins qu’en Allemagne et en Italie. Le coût du travail entre la France et l’Allemagne est quasi équivalent : 34 Euros/heure pour les Français, 33 Euros/heure pour les Allemands. Par contre, les profits en Allemagne sont de l’ordre de 11 %. Et l’indice d’exportation sur la base 100 en 1998 est de 130 pour la France et de 220 pour l’Allemagne. Il n’y a pas photo ! L’Allemagne est la plus forte. Elle exporte mieux, elle fabrique des produits de meilleure qualité, pour un coût du travail quasi aussi élevé que le coût du travail français.

 

L’Allemagne et l’ordolibéralisme

 

En clair, l’Allemagne se présente aujourd’hui comme « la » puissance économique européenne. La France est désormais hors jeu. On a d’ailleurs vu lors de la crise de la dette souveraine qu’Angela Merkel menait le jeu. Nicolas Sarkozy n’était qu’une marionnette. Le tandem « Merkozy » était en fait double patte et patachon… Toutes les décisions importantes prises par les fameux Sommets européens – chacun ayant été de la « dernière chance », bien évidemment – ont été inspirées par l’Allemagne. Le MES (Mécanisme Européen de Solidarité), proposition française, a été refaçonné par l’Allemagne. Le Traité budgétaire est œuvre allemande. Tout cela est basé sur une doctrine typiquement allemande : l’ordolibéralisme.

 

 

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Le "couple" Merkozy : double patte et patachon...

 

 

L’ordolibéralisme est une pensée économique née en 1932, juste après la crise. Il s’agit en quelque sorte d’un libéralisme autoritaire : il est basé sur la division du travail. La politique monétaire est placée sous la responsabilité d’une banque centrale indépendante du pouvoir politique dont l’objectif est d’assurer une stabilité monétaire et l’inflation la plus faible possible ; la politique budgétaire doit être équilibrée et est élaborée par le gouvernement ; la fixation des salaires est établie par les négociations patrons-syndicats. Enfin, il convient de maintenir une concurrence libre et non faussée et le libre accès au marché. On retrouve une part de la doctrine de Bismarck (indépendance de la négociation patrons-syndicats) et les objectifs libéraux de stabilité économique étant sous la responsabilité de l’Etat, afin d’assurer la liberté des entreprises et des marchés. C’est cette doctrine qui a manifestement inspiré la conception de la monnaie unique, l’Euro, dans le traité de Maastricht. C’est cette pensée qui a guidé Merkel dans les Sommets européens « de la dernière chance ».

 

La puissance de l’Allemagne est désormais un élément de premier ordre dans la structure européenne. C’est pourquoi, il faut se poser la question : Hitler a-t-il gagné ?

 

L’Union européenne : Est-ce que cela existe ?

 

L’Union européenne qui était sensée unir les peuples d’Europe sur un pied d’égalité afin de garantir la démocratie parlementaire, de préserver la paix et d’apporter la prospérité a incontestablement réussi, mais sous la protection du « parapluie » américain. Elle n’a pas réussi à se doter d’une défense propre, donc à acquérir son indépendance. Si elle est devenue un géant économique, elle est un nain politique. De plus, dès sa fondation en 1957, elle a choisi le modèle économique libéral, ce qui est son talon d’Achille. Après la chute du Mur de Berlin, tout a été bouleversé.

 

 

 

 berlaymont.jpg

L'Union européenne existe-t-elle ?

 

 

Comme l’écrivent Cédric Durand et Ramzig Keucheyan dans le « Monde diplomatique » de ce mois de novembre 2012 : « La crise économique ouverte en 2007 a révélé les contradictions inhérentes à la construction européenne. Elle a en particulier démontré que l’Union s’adossait à un régime politique autoritaire, susceptible de suspendre les procédures démocratiques en invoquant l’urgence économique ou financière. » Il s’agit d’une forme de « césarisme » comme le dénonçait Antonio Gramsci  (1891 – mort en captivité en 1937), un intellectuel italien marxiste critique dont on ferait bien de relire les travaux : Au cours des grandes crises du capitalisme, les institutions issues du suffrage universel sont mises de côté, au profit du renforcement de la bureaucratie civile et militaire, de la haute finance, de l’Eglise… En résumé, le « césarisme » est la propension des régimes démocratiques à devenir autoritaires en période de crise.

 

 

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Antonio Gramsci : un penseur rigoureux et sans complaisance

 

 

La fin des démocraties

 

C’est ce que nous vivons : les gouvernements et les Parlements nationaux qui sont issus du suffrage universel sont muselés, le Parlement européen est mis en jachère, en dépit des protestations de son Président, Martin Schulz, les différents référendums relatifs à des Traités européens sont annulés.

 

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Martin Schulz, Président du Parlement européen, tente en vain de faire entendre son Assemblée.

 

 

Au cours des quatre dernières années, des institutions échappant à tout contrôle populaire, telles la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission européenne, ont ainsi — avec la collaboration active des classes dominantes de ces pays — dicté leur feuille de route aux peuples irlandais, hongrois, roumain, grec, italien, espagnol, portugais, français, belge, etc. Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), le contrôle budgétaire des Etats membres et la surveillance des banques par l’Union prolongent ce mouvement qui est loin d’être terminé.

 

L’Allemagne : première puissance européenne

 

L’Union européenne qui aurait dû être une structure démocratique supranationale est devenue en réalité un pouvoir « césarien » entre les mains des lobbies essentiellement bancaires et du pays le plus puissant du continent, l’Allemagne. Pourquoi ?

 

Sur le plan géopolitique, on s’aperçoit que l’Europe est dirigée par un système intergouvernemental : le Conseil dirigé par un personnage réactionnaire et sans vision, Herman Van Rompuy. La Commission qui aurait dû être une force de proposition comme elle le fut auparavant, est devenue une sorte de police de la concurrence et de la finance publique au service du Conseil. Son président, Jose Manuel Barroso est un homme médiocre incapable de s’imposer. La fameuse stratégie « Europe 2020 » n’est qu’une coquille vide, un catalogue des poncifs ultralibéraux. Le système intergouvernemental est dirigé par l’Allemagne, la Grande Bretagne s’éloignant de l’Union, surtout depuis la venue au pouvoir du conservateur David Cameron.

 

 

 

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Herman Van Rompuy n'a pas l'envergure de sa tâche.

 

 

L’Allemagne a donc toute latitude pour diriger l’Europe. Sa réunification éclair lui a permis d’étendre son influence vers l’Est. Sa puissance économique affaiblit ses « partenaires » de l’Ouest, à savoir la France et le Benelux. La France n’est plus une puissance économique, le rapport Gallois vient de le montrer. Elle n’est plus non plus une puissance politique : la faiblesse de ses trois derniers présidents (Chirac, Sarkozy et aujourd’hui Hollande) s’est manifestée à suffisance.

 

Le Sud de l’Europe est ruiné et un pays comme la Grèce a été véritablement « tiersmondisé » par la sinistre « troïka ». L’Espagne et le Portugal sont menacés. L’Italie est dirigée par un gouvernement qui n’est pas issu du suffrage universel et qui se montre incapable à opérer un redressement efficace.

 

Les pays d’Europe centrale et de l’Est sont sous influence allemande et particulièrement faibles, car l’aide qui leur a été apportée par l’Union européenne a surtout profité aux grandes entreprises internationales – essentiellement allemandes – de s’installer, profitant des salaires de misère payés aux travailleurs de ces pays.

 

 

 

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Hitler a peut-être gagné !

 

 

Dès lors, Hitler a peut-être gagné. Ses principaux objectifs dépouillés des monstrueuses obsessions racistes et antisémites, ont été atteints : la fameuse « drang nach Osten », l’affaiblissement du flan Ouest de l’Allemagne et la tutelle sur le Sud de l’Europe, sont en voie d’être réussis.

 

Un mouvement social d’ampleur

 

Alors, quelle riposte ? Elle ne peut venir que d’un mouvement social d’ampleur. Est-ce possible ? On peut cependant en douter. Rien que le projet de grève européenne de 24 heures du 14 novembre a du plomb dans l’aile. En Belgique, malgré l’avalanche de délocalisations et de suppressions d’emplois, les organisations syndicales sont divisées et certaines centrales sont plus que frileuses.

 

Il y a une réalité : le syndicalisme a évolué. Il s’est à la fois corporatisé et individualisé. Les centrales professionnelles ne se préoccupent plus que de l’intérêt de leur secteur, voire de certaines entreprises. La solidarité ouvrière qui était la force des organisations syndicales n’existe plus. Nous ne sommes plus au temps des mineurs de fond qui vivaient la solidarité dans leur chair et dans leur sang. L’individualisme s’est imposé dans le monde du travail qui, par là, s’est considérablement affaibli. Dès lors, la force du monde du travail n’est plus à même de faire changer les choses. La social-démocratie de gouvernement est otage du néolibéralisme. Elle cherche à ne concéder que « le moindre mal », mais n’a plus le rapport de force suffisant pour emporter la décision. De même, le mouvement syndical n’a plus les moyens de faire céder, ni même fléchir, le capital.

 

 

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Occupy Wall Street : malgré la répression, ce mouvement prend de l'ampleur.

 

 

Et pourtant, des mouvements de masse se constituent, encore dans les limbes, mais suffisamment spectaculaires. Les indignés en Espagne, Occupy Wall street à New York, le printemps Erable à Montréal. Si ces mobilisations de masse parviennent à se structurer et à s’organiser à un niveau mondial, alors peut-on sans doute entonner la chanson : « Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge… et lève-toi car il est temps ! »

 

Et autre chose aussi : tant que l’alliance de fait entre l’Allemagne et la haute finance subsistera, Berlin restera maître du jeu politique en Europe. Si, pour une raison quelconque, cette alliance éclate, l’Allemagne pourrait aussi s’effondrer. Et cela pourrait se faire au cas où le fameux marché transatlantique finit par s’imposer. N’est-ce pas une des tâches principales du président américain réélu ? Ce sera alors un nouveau combat, et de taille.

 

Pierre Verhas

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 20:59

La saga Dexia est donc loin d’être terminée. Tout le monde le savait, mais on ne faisait rien comme si on croyait qu’il ne se passerait rien. Et patatras ! Il faut recapitaliser Dexia pour la troisième fois. La première fois, ce fut en octobre 2008, la deuxième en octobre 2011 et maintenant, il faut une rallonge de 5 à 7 milliards d’Euros. Une bagatelle !

 

Panique à bord ! Les gouvernements belge et français s’étaient engagés à accorder à Dexia une garantie de 90 milliards, dont 54 pour la « petite » Belgique, alors que le gâchis s’est essentiellement déroulé en France.

 

Pour bien comprendre, faisons l’historique.

 

Dexia fut fondée par un haut fonctionnaire français du nom de Pierre Richard (à ne pas confondre avec l’acteur…) bardé de diplômes, cabinetard sous les gouvernements PS, irrésistiblement attiré par les sirènes du privé ; bref, le parfait petit soldat du capitalisme triomphant. Dexia naquit de l’alliance en 1996 du Crédit communal de Belgique (CCB) et du Crédit local de France (CLF). En outre, le CCB et le CLF, bien que devenus banques privées après la liquidation du secteur public de crédit, continuaient à financer les pouvoirs locaux. Une banque privée qui finance des institutions publiques et qui gère l’argent public !

 

Richard voulut transformer sa banque franco-belge en une grande institution financière internationale. Il déclara à l’époque, juste avant l’introduction de l’Euro (le Monde du 6 octobre 2001) : « L’euro sera un tremblement de terre pour les banques. Les établissements de taille moyenne vont disparaître et on va assister à de gigantesques restructurations. »

 

 

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Pierre Richard : le prototype de l'oligarque converti au capitalisme sauvage

 

 

Il fit racheter par Dexia de petites banques étrangères, notamment en Turquie. De plus, il ajouta au groupe Dexia l’activité de banque commerciale et la gestion d’actifs. Tout cela pour un coût de 8 milliards.  D’autre part, les régions et les municipalités furent « invitées » à souscrire à des produits « structurés », c’est-à-dire des crédits aléatoires purement spéculatifs, ce qu’on appelle des « actifs toxiques ». En Belgique, Dexia alla même jusqu’à promettre des taux de 13 % sur ces fameux actifs. C’était la douce euphorie : Dexia qui pesait 5 milliards d’euros en Bourse en 1996 passa à 17 milliards en octobre 2000. Comme l’écrit Mediapart : « L'alliance de la finance publique et des fortunes cachées dans des pays fiscalement compréhensifs ne choque personne. »  Et le Belge Georges Ugeux, reconnu comme un des meilleurs spécialistes de la finance, avertit : « L'idée maîtresse de marier deux établissements spécialisés dans le financement local, dotés d'une culture forte et reconnue avait un sens. Mais cela a dérapé. Dexia n'a plus pensé que conquête et parts de marché. Quand un banquier commence à croire à son message publicitaire, il y a danger ». Dès lors, rien ne va plus !

 

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Axel Miller : l'as de la finance s'est révélé assez peu efficace.

 

 

Il faut recapitaliser. Ici, la partie belge commence à rechigner. Cela va trop loin. Le Belge Axel Miller est nommé en 2006 pour faire contrepoids à Pierre Richard. Arrive la crise des subprimes en 2008.  Les gouvernements belge et français ont dû puiser 3 milliards d’Euros chacun et donner des garanties pour sauver et puis maintenir Dexia à flot. Pierre Richard – Leterme et Reynders n’en voulaient plus –  et Axel Miller passent à la trappe – Sarkozy voulait sa peau – et sont remplacés par le duo composé du Français Pierre Mariani, proche de Sarkozy, comme administrateur délégué et de l’ancien Premier ministre belge, Jean-Luc Dehaene, nommé Président du Conseil d’administration.

 

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Le tandem Leterme - Reynders n'a pas bien fonctionné. Que d'arrières-pensées !

 

 

Ce duo marche mal. Comme l’écrit Mediapart : « La nouvelle direction, codétenue par le Belge Jean-Luc Dehaene et le Français Pierre Mariani, n'a eu, tout ce temps, que le rôle de syndic de faillite, chargé d'éteindre en douceur toutes les dérives du passé. Comme toutes les autres banques, comme les Etats européens, elle a cherché à s'acheter du temps. Les marchés boursiers, longtemps aveugles sur l'état de santé réelle de la banque, ne s'y sont pas trompés. Depuis 2008, l'action Dexia n'a jamais dépassé les 5 euros. » Aujourd’hui, elle est à… 18 centimes d’Euro !

 

 

 

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Jean-Luc Dehaene et Pierre Mariani : un curieux syndic de faillite

 

 

Vient la crise des dettes souveraines. Elle permet de s’apercevoir que la crise bancaire n’est toujours pas terminée. Tout cela a fini par inquiéter les dirigeants européens. Aussi, ont-ils décidé de faire un audit de la situation des banques en juillet 2011. La Commission européenne a imposé ce qu’on a appelé les « stress tests », c’est-à-dire un test de solvabilité, à toutes les banques de la zone Euro. Le résultat est risible. Il ne manque que 2,5 milliards d’euros répartis entre neuf banques européennes pour leur permettre de faire face à une situation économique plus grave. Dexia, bien entendu, a passé ce « grand oral » haut la main : avec un ratio de plus de 11% de fonds propres, elle paraissait même être une des mieux capitalisées du système bancaire européen. Sinistre plaisanterie ! On peut même se poser la question de l’honnêteté et de l’objectivité de cette mascarade.

 

La facture est là.

 

Cependant, la facture est là. Dexia est insolvable. « Libération » dénonce le 17 septembre 2011 la pratique des prêts à risques aux collectivités locales. Dexia n’a en rien freiné ses recours à des produits « dérivés » ou « actifs toxiques. Dès lors, comme le dénonce ATTAC France, le problème central est le devenir de ces actifs toxiques de Dexia.  Alors, où va-t-on ? C’est le démantèlement de Dexia qui est à l’ordre du jour. Le gouvernement français essaye de refiler Dexia France à la Banque postale et à la Caisse de dépôt et de consignation de reprendre les actifs. Celles-ci refusent. Du côté belge, il a été décidé de nationaliser Dexia banque pour fonder Belfius qu’on risque bientôt d’appeler Belfaillite ! Bref, on en revient à l’ancien Crédit communal de Belgique…

 

 

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Belfius ou "Belfaillite" ? Finalement une séparation banque - actifs toxiques à condition de se débarrasser des dettes envers Dexia.

 

 

Quant aux actifs toxiques, c’est la bouteille à encre. L’idée est de les séparer des actifs « sains » et de les mettre dans une « bad bank ». Dexia s’est débarrassé d’une partie de ces « pommes pourries » après 2008, mais en a ajouté d’autres en achetant, entre autres des obligations d’Etat grecques en grande quantité, puisqu’elles assuraient un rendement plus important que les autres. Autrement dit, que ce soit avec les produits dérivés ou les titres de dettes souveraines, Dexia a poursuivi sa stratégie spéculative envers et contre tout. Le Belge De Bock est nommé à la tête de Dexia. Il était un des patrons de Fortis lors de la retentissante faillite de 2008… Dexia, en outre, a vendu à perte ses quelques actifs encore valables. Cela sent la panique à plein nez, malgré l’accord intervenu en octobre 2011 !

 

Et maintenant : passez à la caisse !

 

Alors, aujourd’hui ?

 

Le monde politico-financier ne veut en aucun cas entendre parler de la séparation des activités spéculatives de celles de crédit au sein des banques. Pourtant, c’est ce qu’il s’est passé en réalité avec Dexia en Belgique. L’activité bancaire n’appartient plus à Dexia, elle a été nationalisée par l’Etat belge sous le nom de Belfius. Cependant, cette « nouvelle » banque est dès le départ endettée de 6 milliards d’Euros à l’égard de Dexia.

 

Et puis, on a laissé le temps s’écouler. On n’a plus parlé de Dexia. Il y avait d’autres priorités. Cependant, la situation n’a cessé de se dégrader. Comme toujours, la facture arrive à un moment donné. Et elle est salée ! Dexia a besoin d’une recapitalisation de 5 à 7 milliards d’Euros, sinon c’est la banqueroute.

 

Nouveau round de négociations entre Belges et Français. La recapitalisation pose déjà de sérieux problèmes budgétaires, surtout depuis le Pacte budgétaire européen. La Belgique peine à trouver à réduire son budget de quelque 6 milliards. Et voici que tombe le pavé Dexia dans la mare !

 

Un sac de nœuds que la Commission européenne veut démêler.

 

De plus, on oublie trop souvent que cette recapitalisation, si elle a lieu, ne fait que retarder l’échéance : en effet, elle n’a rien à voir avec la garantie accordée par les Etats français et belges. Donc, cette épée de Damoclès qui amènerait cette fois à la ruine de l’Etat belge et à de sérieuses difficultés pour les Français, est toujours présente.

 

 Berlaymont-Building-1.jpg

Est-ce de la Commission européenne que viendra le salut ?

 

 

Les négociations sont en cours. On en ignore le résultat. Mais il y a la Commission européenne qui s’invite. Obsédée par son dogme, elle se demande si l’aide des Etats français et belge au groupe Dexia ne fausse pas la concurrence. En effet, l’accord d’octobre 2011, c’est-à-dire la garantie de 90 milliards, est conditionné à l’approbation de la Commission. Or, celle-ci souhaiterait réduire ce montant faramineux et exige que le prix de cette garantie ne soit pas trop bon marché. Or, pour Dexia, pas question d’une rémunération trop élevée de ladite garantie ! Ici, la Commission joue un rôle très positif : elle met un solide frein à cette garantie qui, si elle devait se réaliser, mettrait la France et spécialement la Belgique devant de grandes difficultés. Un accroissement de 54 milliards de la dette publique lui serait catastrophique. Enfin, la France de son côté est confrontée aux crédits toxiques de 12 milliards d’Euros accordés aux communes de l’Hexagone. Ces dernières – et elles ont raison ! – refusent de rembourser. Aussi, ces crédits sont déposés dans une filiale de Dexia créée à cet effet, DexMA. Elle doit être cédée à deux établissements publics français : la Banque postale et la Caisse des dépôts. Dexia, pour arranger cela, veut octroyer de nouveaux prêts aux communes. Nouveau « Niet » de la Commission ! Dexia n’est plus une banque et il lui est interdit d’accorder des prêts.  Ce salmigondis est une des principales causes de la demande de recapitalisation.  

 

Et pour couronner le tout, la France et la Belgique se disputent sur la répartition de cette recapitalisation.

 

Les curieux arguments des économistes

 

Le quotidien économique belge « l’Echo » (l’équivalent du Français « Les Echos » et du Flamand « De Tijd ») interroge les économistes  sur cet énième épisode de l’affaire Dexia sur sa recapitalisation. Comme par hasard, il y en a quatre qui en sont partisans et un opposant (bien que l’opposant est accompagné d’anonymes…). Drôle de conception de l’équilibre ! Parmi les « pour », on trouve Etienne de Callataÿ, l’économiste en chef de la banque Degroof. Il considère que si la recapitalisation n’est pas décidée, il va falloir activer une bonne partie de la garantie. Mais il conclut : « C’est toute la difficulté de ces transactions financières : on ne sait pas qui est exposé à quoi. Et on ne peut pas dire que l’on a progressé dans la transparence depuis la crise de 2008. »

 

 

 de_callatay.jpg

de Callataÿ n'est pas très sûr de son analyse !

 

 

Cela signifie acheter un chat dans un sac ! On ne sait pas ce qu’on injecte et, en plus, on ignore s’il ne faudra pas recommencer. Un autre économiste, Roland Gillet, professeur à la Sorbonne et à l’ULB estime qu’une recapitalisation diminue le risque de recourir à la garantie. Il va même jusqu’à faire un pari : « Pourquoi acter des pertes sur une large part du portefeuille qui ne posera pas de problèmes à terme. » Après avoir constaté 12 milliards de produits toxiques structurés aux collectivités locales, dans le portefeuille de Dexia, il ajoute : « Les autres sont fortement décotés aujourd’hui en valeur de marché, mais si on les conserve jusqu’à l’échéance, la probabilité qu’il y ait un véritable problème reste relativement faible. » M. Gillet croit-il ce qu’il dit ? Si oui, il devrait se reconvertir en bookmaker ! Et il ajoute : « Pour la Belgique, c’est évidemment particulièrement crucial, parce que les montants en jeu représentent un poids beaucoup plus important pour nos finances publiques que pour celles de la France. » On observe que les économistes du système sont pour le moins perplexes. Alors, pourquoi s’obstiner à poursuivre cette folie ?

 

 

roland_gillet.jpg 

Le professeur Roland Gillet est pour le moins perplexe.

 

 

Mille milliards d’Euros !

 

Contre cette thèse style TINA (There Is No Alternative), l’avocat et économiste Robert Witterwufghe se demande : « Pourquoi injecter des milliards dans une structure largement déficitaire qui n’est plus qu’une bad bank ? Quand on recapitalise une entreprise, c’est parce qu’on estime qu’elle a un avenir. Il est aberrant de procéder à une telle opération sans pouvoir la justifier de manière détaillée et rationnelle. » Un économiste « anonyme », lui, propose d’évaluer ce que coûterait une faillite de Dexia, car nul ne dispose de données fiables à ce sujet. Ce qui n’empêche pas un autre membre de cette corporation, Georges Hübner, diplômé d’HEC, professeur à l’Université de Liège d’affirmer dans « Le Soir » pour justifier le danger de la faillite que les prêts effectués par Dexia ont été « swappés », c’est-à-dire exportés sur des marchés dérivés et que les contreparties de Dexia sur le marché s’élèveraient à près de mille milliards d’Euros !

 

 

 Georges_Hubner.jpg

Georges Hübner : l'économiste de l'ULg est apocalyptique !

 

 

Un énorme risque

 

Alors, que faire ? Eric Toussaint, le Président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde, estime que la dette de Dexia s’élève au 31 décembre 2011 à 411 milliards. Il suggère de supprimer cette garantie qu’il considère d’ailleurs comme illégale. Il a déposé avec l’association ATTAC un recours au Conseil d’Etat contre l’arrêté royal accordant cette garantie. Il ne manque pas d’arguments. Toussaint souhaite qu’on prononce une fois pour toutes la faillite de Dexia et que les administrateurs rendent des comptes. D’autre part, il considère que les autorités belges chargées du contrôle – l’Autorité des services et marchés financiers, la Banque nationale et le Ministre des Finances de l’époque, Reynders – ont failli à leur mission et doivent aussi rendre des comptes.

 

 

 Eric_Toussaint.jpg

Eric Toussaint, Président du CADTM, a une solution.

Mais il a peu de chance d'être écouté.

 

 

À moins d’obtenir gain de cause au Conseil d’Etat, Eric Toussaint a peu de chances d’être entendu. Dès lors, la France et la Belgique courent un énorme risque.

 

Pour conclure, observons que les gouvernements s’occupent plus de sauver une économie financière défaillante que de maintenir une économie réelle atteinte par les délocalisations.

 

Les milliers de travailleurs et leurs familles de Ford Genk, de Duferco, d’Arcelor Mittal en France et en Belgique, de Carsid et d’autres entreprises pèsent moins que le sort de quelques oligarques de la politique et de la finance.

 

Pierre Verhas

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 22:25

 

SDF

 

C'est le lot de notre société de capitalisme et d'individualisme sauvages. Ne riez pas : cela peut vous arriver plus vite que vous ne pensez.

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 18:34

La diminution du coût du travail, voilà la revendication du patronat depuis des décennies. À les écouter, payer 1 centimes d’Euro de salaire est encore trop cher. Pour ces messieurs dames, l’humain, par définition, coûte trop cher.

 

Aussi, on ferme des entreprises, on fait des « plans sociaux », c’est-à-dire qu’on met à la botte du patronat une semelle crêpe pour adoucir le coup de pied aux travailleurs.

 cout-travail.jpg

Mais, par contre, ce qui diminue vraiment, c’est le cou du travail !

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 21:16

La monarchie belge se voit à nouveau secouée par un livre de « révélations », œuvre d’un journaliste de la chaîne publique francophone belge (RTBF), Frédéric Deborsu.

 

Cet ouvrage est une compilation d’articles de presse et de rumeurs que le journaliste a recoupés par des interviews de témoins dont la plupart ont souhaité, pour des raisons évidentes, garder l’anonymat.

 

 

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Frédéric Deborsu présentant son livre "Question(s) royale" : un fameux coup médiatique qui pourrait lui coûter cher. Drôle de conception de la liberté d'expression en Belgique...

 

 

Cet honnête – sans plus – travail journalistique n’apporte donc aucun élément vraiment neuf, mais il impressionne par la somme de faits qui donnent, c’est le moins qu’on puisse dire, une image écornée de la monarchie belge et surtout du roi Albert II et de son fils aîné prince héritier.

 

Comme il fallait s’y attendre, le livre de Deborsu a provoqué une levée de boucliers. L’intéressé a été mis à l’écart par son courageux employeur, la RTBF, un ancien collaborateur du roi et ancien médiateur fédéral, l’ineffable Pierre Yves Monette, a été jusqu’à clamer que ce livre était une atteinte aux Droits de l’Homme ! Fichtre ! Il est assez piquant de parler de Droits de l’Homme au sujet d’une famille royale qui a entretenu d’excellentes relations avec le Caudillo Franco et avec le général Pinochet… En définitive, le principal reproche fait à Deborsu est une atteinte à la vie privée de la famille royale.

 

 

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Pierre-Yves Monette : une drôle de conception des Droits de l'Homme et de la liberté d'expression.

 

 

Il est vrai que parler de l’éventuelle homosexualité du prince Philippe, des frasques du prince Laurent et de leurs parents, l’actuel souverain Albert II et sa femme Paola, peut être considéré comme attentatoire à la vie privée. Cependant – et personne ne le fait remarquer – quand ces gens vivent un moment familial heureux, ils n’hésitent pas à inviter les médias à en faire étalage et ainsi à entretenir leur image de marque. Alors, deux poids deux mesures ? Le roi Albert II, tout comme feu son frère Baudouin Ier, prononcent à chaque fête nationale et à chaque Noël ([1]), un discours – sermon où ils prônent des principes moraux aussi rigoureux que dépassés. Il y a loin de la coupe aux lèvres en l’espèce !

 

 

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Albert II prononçant son discours - sermon (ici le 21 juillet 2011) : une morale d'un autre âge.

 

 

En réalité, la monarchie belge est en plein déclin. La conduite peu digne de leur « rang » de certains membres de la famille royale, la faiblesse du roi et de son fils aîné, l’anachronisme évident de cette institution royale ternissent son prestige et affaiblissent son autorité et surtout sa crédibilité.

 

C’est en avril 1990 que le système monarchique belge fut sans doute définitivement ébranlé. En refusant, pour une question de conscience, de promulguer la loi sur la dépénalisation de l’avortement, le roi Baudouin porta un coup fatal à la monarchie constitutionnelle belge. En effet, alors qu’en apparence, le roi se situait au-dessus de la mêlée, il se jeta cette fois dans l’arène sur un  sujet plus que délicat sur les plans politique, éthique et sociologique. Le masque de neutralité  du monarque était tombé. Depuis lors, l’institution royale est en crise.

 

 

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Baudouin Ier en entrant dans l'arène en 1990 a porté un coup fatal à la monarchie belge.

 

 

En plus, l’attachement du roi, sinon sa dévotion à l’égard de l’Eglise catholique est tel qu’il constitue plus un facteur de division que d’unité. On a coutume de dire que la monarchie est le ciment de la Belgique. La réalité est tout autre. À plusieurs reprises, le roi dans l’histoire du royaume a agi plus conformément aux prescrits ecclésiaux qu’en accord avec le pouvoir politique. D’autre part, alors que le roi ne peut, de par la Constitution, intervenir directement ou indirectement dans les affaires politiques, il le fit à  plusieurs reprises, notamment au Congo et plus tard au Rwanda. On en connaît les terribles conséquences. Si le roi Baudouin ne peut évidemment être tenu pour responsable de la tragédie rwandaise, son évident soutien au parti des Hutus appuyés aussi par l’Eglise catholique, n’a pas contribué à apaiser les tensions.

 

 

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Philippe de Belgique n'a ni l'envergure, ni l'autorité pour régner.

 

 

Son successeur, l’actuel roi Albert II, n’a pas l’autorité de feu son frère. Il faut lui reconnaître de grands efforts en la matière, mais il n’est pas à même de remplir le rôle d’arbitre entre les différentes composantes politiques, communautaires et philosophiques belges. Aussi, la vraie question est : à quoi sert la monarchie en Belgique ? Mais, tabou ! Il ne peut être question d’un débat à ce sujet.

 

Il est vrai que la solution est impossible. Une république ? En Belgique, c’est impossible. Une république flamande ? C’est le rêve des nationalistes flamands. Une république wallonne ? Quelques intellectuels marginalisés la souhaitent. Bref, cela relève chez certains plus du wishfull thinking que de la prospective politique.

 

Les monarchies européennes sont en plein déclin. Il suffit de voir la déglingue de la plus importante d’entre elles, la Britannique. Le roi d’Espagne est démonétisé. La reine de Hollande n’a pas de successeur digne de ce nom, tout comme le roi des Belges. Les monarchies scandinaves sont purement protocolaires.

  

  

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Juan Carlos de Bourbon, roi d'Espagne, est complètement démonétisé.

  

  

  

Alors, que conclure ? Le déclin des monarchies européennes reflète tout simplement celui des Etats-nations au moment où le processus de décision devient de plus en plus supranational. Ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, bien au contraire.

 

 

Pierre Verhas



[1]Remarquez que le discours royal de vœux de fin d’année est prononcé à la veille de Noël et non à la nouvelle année. C’est donc le roi catholique qui parle au peuple et non le souverain.

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 20:16

Le « papier » où je prévois la fin des partis sociaux-démocrates – ce qui ne signifie nullement la fin du socialisme – a suscité pas mal de réactions.

 

La première émane de Louis Van Geyt, ancien président du Parti communiste de Belgique et membre du club « Osons le socialisme ». D’autres émanent de militants de toutes les tendances. Tous pensent que mes conclusions sont trop pessimistes. Pour eux, la social-démocratie a encore une assise populaire. Pour Van Geyt, elle se trouve dans la même situation que dans les années 1930. A l'époque, du moins en France et en Belgique, si le Parti communiste servit d’aiguillon, n’oublions pas qu’en Allemagne, à la veille de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le KPD combattit durement les sociaux-démocrates. Quant à aujourd’hui, non seulement les sociaux-démocrates se sont distanciés des organisations syndicales, mais ils perdent petit à petit leur base électorale. Un autre correspondant m'a dit : j’aurais eu tort d’écrire en conclusion que les partis sociaux-démocrates avaient achevé leur cycle historique. Sans doute, aurais-je dû écrire : s’ils ne se transforment pas fondamentalement, les sociaux-démocrates auront achevé leur cycle historique. Enfin, un correspondant plaide pour la formation d’un nouveau parti socialiste et laïque. Autrement dit, on achète l’appartement à côté. Non, cela ne mènerait à rien. Mais reprenons le raisonnement.

 

Il y a bien longtemps, en 1959, il y a eu Bad Godesberg où le SPD renonça au marxisme et à ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité. C’était le début du renoncement au socialisme tout simplement. Plus récemment, se souvient-on de Tony Blair en Grande Bretagne qui avait transformé le vieux parti travailliste en « New Labour » en se basant sur ce mot d’ordre confus de la « troisième voie » ? Se rappelle-t-on le « ni ni » de François Mitterrand lors de sa réélection en 1988 ? Evoque-t-on encore le « socialisme du possible » de  Guy Spitaels qui voulait supprimer la notion de lutte de classes des statuts du PS francophone belge ?  

 

Ces prises de position fondamentales signifient une chose : l’abandon de l’objectif principal des partis socialistes de fonder une société nouvelle. Les plus radicaux – essentiellement les « gauchistes » - voulaient fonder une société idéale sur les ruines de l’ancienne. Les modérés pensaient pouvoir faire évoluer progressivement la société capitaliste vers une société plus égalitaire et donc plus socialiste.

 

Aujourd’hui, ayant rejeté leurs fondamentaux les partis sociaux-démocrates sont des partis uniquement de gouvernement. Ils « gèrent », mais ne proposent plus. Le plus inquiétant est qu’ils n’arrivent pas à faire une analyse cohérente des mouvements qui secouent la société capitaliste depuis la fin de l’Union soviétique et surtout depuis les crises – prévisibles – de 2007, 2008. Les sociaux-démocrates au gouvernement subissent l’événement. Ainsi, pour prendre des exemples récents, ils ne savent quoi faire devant les fermetures d’Arcelor Mittal et de Ford Genk en Belgique. En France, les gesticulations d’un Montebourg devant l’accumulation des « plans sociaux » sont risibles. Certes, l’échelle de la décision politique a changé puisqu’elle est passée de l’Etat-nation à l’Union européenne et même à un niveau mondial via l’OMC et le FMI, mais les sociaux-démocrates, bien qu’ils soient pour le moment minoritaires au niveau européen, auraient pu définir une ligne politique à cette échelle.

 

Les seules réactions émanent de députés européens relativement isolés, mais qui font leur boulot, comme les Belges Véronique De Keyser et Marc Tarabella, la Française Pervenche Berès et quelques autres. Frédéric Daerden a joué un rôle important en tentant d’obtenir la fin de la politique européenne d’austérité en matière de lutte contre la pauvreté. Schultz, le nouveau Président du Parlement européen, a osé quelques déclarations un peu musclées, mais on ne l’a plus entendu par après. De plus, il s’agit d’actions individuelles et ponctuelles et il n’existe pas une réelle coordination au sein du groupe social-démocrate du Parlement européen. Bref, alors que les libéraux et les conservateurs ont un projet politique et qu’ils le mettent en œuvre, souvent à la hussarde, les sociaux-démocrates tergiversent et font soit de la molle opposition, à quelques exceptions près, soit carrément du suivisme. Un exemple tout récent : le 28 octobre, eut lieu une grande manifestation à Londres contre l’austérité. Le leader de ce parti, Ed Miliban, chef de l’opposition au gouvernement conservateur ultralibéral de Cameron prit la parole. Il refusa de revendiquer le déblocage des salaires. Il se fit huer par la masse des manifestants et dut piteusement partir entouré de ses gardes du corps.

 

Cet incident est symptomatique. Les partis sociaux-démocrates se coupent de leur assise populaire, ils donnent l’impression de ne plus défendre le monde du travail et encore moins de construire le socialisme et, pire, en dehors de la conquête du pouvoir, on se demande à quoi ils servent.

 

Et quand on donne l’impression de ne servir à rien, c’est à ce moment là que l’on termine son  cycle historique.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 20:08

Assistons-nous au début de la fin des structures politiques appelées partis socialistes ? Au vu du résultat des élections communales du 14 octobre en Belgique, de la faiblesse évidente du nouveau pouvoir de gauche en France, compte tenu du fait que la plupart des partis socialistes ou sociaux-démocrates en Europe se trouvent dans l’opposition et que la probabilité d’une alternance politique est très faible, on peut se poser la question. Et aussi, celle, plus fondamentale : la social-démocratie est-elle encore utile ?

 

 

Un autre phénomène qui est apparu en Belgique et particulièrement à Bruxelles, est le vote communautaire (ou ethnique, comme on voudra). Et là aussi, le parti socialiste a une responsabilité.

 

 

L’éternel compromis

 

 

La faiblesse de la social-démocratie en Europe s’explique par ses compromis avec le camp capitaliste. Depuis une vingtaine d’années, les dirigeants de gauche en Europe cèdent face à l’offensive néolibérale et vont même jusqu’à adopter sa politique. Que ce soit en France ou en Belgique, ce sont des gouvernements à dominante socialiste qui ont procédé aux privatisations. Les coupes sombres dans la sécurité sociale furent aussi l’œuvre de ministres socialistes. En outre, ils ont systématiquement reculé devant les diktats de l’Europe ultralibérale. Ils ont été incapables de proposer un projet cohérent.

 

 

Vis-à-vis des électeurs, soit ils ont usé de démagogie en promettant des « changements » qui n’eurent jamais lieu, soit ils se sont présentés comme la forteresse « inexpugnable » des acquis sociaux. Ces deux postures ont largement contribué à décrédibiliser les partis socialistes auprès de l’opinion publique et surtout auprès de la classe ouvrière et des allocataires sociaux de plus en plus précarisés.

 

Du social au sociétal

 

Les trois dernières décennies ont vu un changement profond dans la structure des partis socialistes d’Europe occidentale. Ils se sont de  plus en plus écartés des organisations syndicales et leur sociologie a changé. Il s’est imposé en leurs structures une classe moyenne  formée de fonctionnaires de haut niveau, de cadres moyens, de gens du monde médiatique et culturel et de certaines professions libérales aspirant à une société plus ouverte et se distanciant des revendications du monde du travail tout en n’ayant qu’un faible poids dans la société. Bref, en s’ouvrant à la classe moyenne, les partis socialistes s’éloignaient de la classe ouvrière.

 

 

Cela a profondément modifié leur poids politiques et leurs orientations. Du social, ils sont passés au sociétal. Certes, cela a eu certains effets positifs. Ainsi, c’est incontestablement la mouvance social-démocrate qui a doté la Justice de l’arsenal légal pour sanctionner le racisme et qui a fait en sorte que la lutte contre ce fléau de l’école à l’ensemble de la société, fasse qu'il ne s’étende plus, même s’il est toujours présent. Mais, en se coupant de la classe ouvrière, les partis socialistes n’eurent plus la force de lutter contre la montée du néolibéralisme.

 

 

La décennie 1980-90 fut marquée par l’offensive victorieuse  de l’ultralibéralisme en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sonnant ainsi l’hallali du New Deal et de  l’Etat social qui s’effrite peu à peu. La chute du bloc soviétique qui s’en suivit renforça ce mouvement. La bourgeoisie ne se sentit plus menacée et la social-démocratie était trop faible pour faire barrage, pour autant qu’elle le veuille.

 

Vers le communautarisme

 

La décennie suivante vit l’émergence d’autres défis. Ce fut essentiellement la cohabitation entre les populations immigrées, essentiellement de religion musulmane, avec la société européenne de tradition judéo-chrétienne. Et la gauche social-démocrate fit – et il le fallait – une priorité de construire une société multiculturelle, mais en écartant la laïcité et en ne s’inscrivant pas dans la lutte des classes. Elle tomba ainsi dans le communautarisme.

 

 

Pourtant, si cet objectif est indispensable, apparut une évidente confusion idéologique entre le laxisme sur le plan judiciaire, l’antiracisme, la tolérance à l’égard de certaines manifestations politico-religieuses contraires aux principes de base de la société. Cela a rendu la social-démocratie encore plus opaque et, pire, a laissé ainsi un champ fertile à l’extrême-droite. Aussi, le projet d’une société de cohabitation harmonieuse entre différentes cultures a malheureusement échoué.

 

 

La faillite de l’Europe sociale

 

 

Sur le plan de la construction européenne, les partis socialistes qui se sont toujours proclamés les champions de l’union des peuples d’Europe n’ont  aucune vision de l’Europe laissant ainsi le terrain à l’ultralibéralisme. Se rappelle-t-on la fameuse parole de François Mitterrand : « l’Europe sera socialiste ou ne sera pas ! ». L’Europe socialiste n’est pas, l’Europe capitaliste est ! Il n’y a ni Europe sociale, ni harmonisation fiscale. Il en est de même avec l’absence de réponses des sociaux-démocrates à la crise financière. Pire, les sociaux-démocrates se sont montrés incapables de répondre au défi des délocalisations qui ruinent des régions entières et jettent au chômage et à la précarité des centaines de milliers de travailleurs. Aujourd’hui, ils accompagnent les politiques d’austérité imposées par des organismes internationaux manifestement au service des intérêts bancaires.

 

Une révolte populaire profonde

 

Face à cela on sent la révolte monter. Les manifestations contre l’austérité qui a des conséquences de plus en plus insupportables deviennent de plus en plus dures. Inéluctablement, cela débouchera sur la violence armée, s’il n’y a pas de signes sérieux de changement. Là également, les dirigeants sociaux-démocrates sont incapables de répondre avec efficacité et justice à ce défi.

 

 

On voit se développer une extrême-gauche et une « gauche de la gauche » qui commencent, en certains endroits, à constituer une sérieuse concurrence aux partis socialistes classiques. À nouveau se pose la question essentielle : la rupture avec le capitalisme. Evidemment, il n’en est pas question dans la nébuleuse social-démocrate. Pourtant, même des esprits modérés pensent qu’il faudra en finir avec le capitalisme d’aujourd’hui qui ne sert qu’une infime minorité ultra-puissante, concentrant les richesses et disposant de tous les leviers de commande.

 

 

Soit, on en viendra à une sorte de suicide, comme le prévoit Paul Jorion (voir « Uranopole » : http://uranopole.over-blog.com/article-l-apoptose-111209409.html), le capitalisme financier se trouvant dans l’impasse, soit un mouvement politique et social nouveau naît de cette crise et parvient à créer un rapport de forces suffisant pour renverser ce pouvoir de la finance qui montre, malgré tout, d’incontestables signes d’essoufflement.

 

 

Mais, si cela se fait, ce sera sans les partis socialistes qui ont définitivement bouclé leur cycle historique.

 

 

Pierre Verhas

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 15:49

Notre « civilisation » est-elle en train de se suicider ? Depuis une décennie, nous vivons comme s’il n’y avait pas de solution, comme si nous ne pouvions espérer aucun progrès, comme si, au contraire, les choses ne pouvaient qu’aller plus mal. Les attaques du 11 septembre 2001, l’état de guerre permanent qui s’en est suivi, la crise financière des années 2007 – 2008 sont les facettes d’une crise globale de la société. Plus aucun modèle ne fonctionne, personne n’est à même d’en trouver un nouveau. Il n’y a pas de nouvel Adam Smith et de nouveau Karl Marx, car on ne peut plus rien trouver chez les anciens Smith et Marx. La main invisible est une chimère et le monde industriel tel que l’avait décrit Marx n’existe plus dans la mondialisation et la financiarisation qui a fait disparaître la puissance publique et donc la démocratie.

 

 

Dans le supplément « éco-entreprise » du « Monde » daté du 9 octobre 2012 – auparavant il s’agissait du supplément « économie », remarquez le glissement sémantique – l’anthropologue et sociologue belge Paul Jorion y dénonce « le suicide de la finance ».

 

Un parcours atypique 

 

 

Qui est Paul Jorion ?A la lecture de sa présentation dans son blog (http://www.pauljorion.com/blog/) on apprend que Paul Jorion est titulaire de la chaire « Stewardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel. Il est également chroniqueur au Monde-Économie. Il est diplômé en sociologie et en anthropologie sociale (Docteur en Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles). Il a enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique.

 

Paul Jorion a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française. Il a publié un ouvrage en anglais relatif aux répercussions pour les marchés boursiers de la faillite de la compagnie Enron : Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003). Il a publié, La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard 2008), La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008), L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009), Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009) et Le prix (Le Croquant 2010). Ses deux ouvrages les plus récents sont Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011). Son tout dernier livre Misère de la pensée économique vient de paraître chez Fayard.

 

Donc, ce parcours atypique – c’est-à-dire intéressant –fait de Paul Jorion sans doute un des meilleurs spécialistes de l’économie et de la finance, parce qu’il a un regard différent de celui des économistes qui ne voient les lignes de force que dans le cadre étroit des lois de l’économie, alors qu’il convient, afin de mieux appréhender les choses, de les analyser dans un cadre global.

 

Jorion cite Arnold Toynbee : « Les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident. » Paul Valéry affirmait seulement : « Toutes les civilisations sont mortelles. »

 

Paul Jorion montre qu’aujourd’hui la puissance des banques est telle qu’elles arrivent à empêcher l’instauration de tout système de régulation qui serait contraire à leurs intérêts. Ainsi, on peut ajouter que les banques ont plus de pouvoirs que les Etats et même les associations d’Etats comme l’Union européenne et les grands organismes internationaux dont elles ont noyauté les instances dirigeantes.

 

Jorion, après avoir décrit trois exemples d’échecs de tentatives de régulation du système bancaire, analyse : « La logique de ces (…) manœuvres d’obstruction couronnées de succès est facile à saisir : la finance a bénéficié d’un accès aisé à l’argent et utilise celui dont elle dispose pour empêcher qu’on ne la réglemente même si les mesures envisagées visent (…) à empêcher la reproduction d’événements susceptibles d’entraîner un effondrement total. »

 

 La fin du politique

 

Deux réflexions : l’impuissance absolue du pouvoir politique tant national que supranational et aussi des contre pouvoirs comme les syndicats de travailleurs face au système bancaire à qui l’imprudence et l’impudence des politiques ultralibérales des deux décennies 1980 – 1990 ont laissé toute latitude.

 

D’autre part, le premier pouvoir régalien, celui de battre monnaie et donc celui de contrôler la masse monétaire et sa circulation a été cédé aux « marchés », c’est-à-dire aux banques.

 

Un des plus grands scandales financiers, la manipulation des taux du Libor (voir « Uranopole » http://uranopole.over-blog.com/article-l-alea-moral-et-les-banques-108187459.html) qui, en d’autres temps, aurait fait tomber des gouvernements et mis à l’ombre de nombreux banquiers, a été tout de suite étouffé.

 

Comme le dit Jorion : « … une banque a des moyens d’éviter de subir les conséquences économiques de ses délits (…). Si elle est jugée « systémique », c’est-à-dire grosse au point que sa chute obérait le système financier tout entier, elle sera, comme observé depuis cinq ans, automatiquement sauvée par les contribuables en cas d’insolvabilité, et cela au nom de l’intérêt général. »

 

C’est ce qu’il s’est déjà passé, en effet. C’est ce qu’il va se passer avec Dexia dont on peut se demander si elle n’a pas organisé sa faillite en se servant de l’argent public des pouvoirs locaux belge et français. Demain elle se servira chez le contribuable belge. Prenez l’argent là où il se trouve : chez les pauvres ! Et nul pauvre n’osera ni ne pourra s’y opposer à cause du fameux « risque systémique ». Autrement dit, si Dexia chute, tout le système bancaire mondial s’effondre par un effet « domino ». Bien des gens disent : cela ne peut pas continuer comme cela ! Eh bien, non ! « La finance dispose (…) des moyens de neutraliser toute tentative de réduire la nocivité de ses politiques. » ajoute Paul Jorion.

 

L'apoptose

 

Un nouveau et ultime désastre est désormais inéluctable. Ultime ? Sans doute dans l’esprit des « décideurs ». C’est, paraît-il, le phénomène de l’apoptose connu en biologie, c’est-à-dire une sorte de mort cellulaire programmée : la cellule entame son autodestruction parce qu’elle reçoit des signaux lui annonçant la destruction inévitable de l’organisme auquel elle appartient.

 

Pour enrayer cette fatalité, d’aucuns exigent la séparation des activités spéculatives de leur fonction d’organisme de crédit. Non seulement, ils se heurtent au pouvoir absolu du système bancaire d’empêcher toute mesure régulatrice, mais aussi à une économie paralysée. D’ailleurs, le pouvoir absolu des banques avec la financiarisation et la paralysie de l’économie sont liés.

 

 

 Mon principal ennemi est la finance !

 

 

Rappelons-nous. Au début de sa campagne pour être élu Président de la République française, François Hollande a proclamé : « Mon principal ennemi est la finance ! ». Hurlements à droite, scepticisme à gauche. Eh bien, non ! Je suis convaincu que Hollande était sincère. On peut lui reprocher beaucoup de choses, sauf sa lucidité. Le candidat Hollande sait depuis longtemps que la finance menace d’écraser le pouvoir politique et c’est, à mon sens, ce qu’il a voulu exprimer. Mais, personne ne l’a compris ainsi. Et on s’aperçoit qu’aucun dirigeant politique n’est à même de s’opposer à ce nouveau totalitarisme. Qui n’a pas perçu, cinq années auparavant, que Sarkozy en allant s’incliner devant le petit monde de la haute finance au Fouquet’s le soir de son élection, il lui faisait allégeance comme le vassal à son suzerain ? En Allemagne, une Merkel s’obstine dans son « ordolibéralisme » cher à l’establishment financier germanique. En Belgique, Elio Di Rupo donne l’air de planer au dessus de tout. Se rend-il enfin compte que ses pouvoirs s’amenuisent telle une peau de chagrin ? En Grande Bretagne, Cameron ne cache pas qu’il est avant tout au service de la City. Bref, les décideurs politiques ne décident plus rien du tout.

 

 

Le drame est que face à ce phénomène unique dans l’histoire, personne n’a de réponse et nul ne peut se baser sur une référence. Papa Karl Marx, le penseur de la seconde révolution industrielle, n’est d’aucune utilité dans le contexte actuel. Autant a-t-il décrit avec brio la mondialisation, mais c’était la première mondialisation, celle de la seconde révolution industrielle, cependant il ne pouvait avoir connaissance de la mondialisation financière qui est d’une toute autre nature.

 

 

On est parti d’une idée folle : la croissance illimitée, comme si les ressources étaient inépuisables. On a cru à l’infini dans un monde fini. C’est une absurdité qui est apparue dès la crise pétrolière, c’est-à-dire il y a quarante ans ! Et pendant ce temps là, rien n’a été fondamentalement modifié dans la structure économique, l’objectif restant toujours la croissance. On en a fait une véritable religion. C’est la croissance qui apportait la richesse et qui permettait d’accroître le niveau de vie et d’assurer ainsi une plus juste redistribution. Cela a marché un temps, puis on s’est aperçu des limites de la croissance. Aujourd’hui – et la financiarisation y contribue largement – la croissance est derrière nous. La récession a commencé et nous sommes incapables de nous y adapter.

 

 

Nous arrivons à un moment où les ressources naturelles commencent à se tarir. On atteint les fameux pics pétroliers. Ce n’est pas un hasard si les pays qui possèdent les principales réserves d’hydrocarbures cherchent à déstabiliser leurs principaux clients : l’Occident, la Chine, l’Inde subissent le terrorisme islamiste financé par les royaumes de la péninsule arabique ([1]). La surexploitation de certaines ressources végétales comme le bois et les bois précieux, l’agriculture intensive ont non seulement d’importantes conséquences sur l’environnement, mais accélèrent la raréfaction des ressources.

 

 

La fin de la croissance

 

 

On vit dans l’absurdité la plus totale en poursuivant un système basé sur la conception de la croissance datant de la seconde révolution industrielle. Ainsi, par exemple, on met sur le marché des automobiles aptes à atteindre des vitesses de 200 km par heure et plus, alors que la vitesse autorisée est limitée sur les routes à moins de la moitié de cette capacité et il est impossible de dépasser deux dixièmes de cette vitesse dans les villes. Dans un autre domaine, est-il vraiment nécessaire d’inonder le marché avec des modèles d’ordinateurs de toutes sortes aux capacités beaucoup trop grandes pour un usage personnel ou en petite entreprise ? Et aussi de renouveler régulièrement ce parc d’ordinateurs au nom de nouvelles performances aussi illusoires qu’inutiles ? Les exemples de ce genre sont légions.

 

 

Comment s’en sortir ? Les rapports de forces ont été profondément bouleversés. Donc, il faut les changer. Pour en revenir à son dernier ouvrage Misère de la pensée économique, Paul Jorion écrit en conclusion : « Il est possible d’émerger de ce cauchemar auto infligé en rapportant plutôt les dépenses d’une nation pouvant déboucher sur un déficit annuel et alimentant sa dette cumulée, à ses rentrées. Mais dire « rentrées » signifie parler « impôts » rappelle inévitablement que (…) les classes dirigeantes de nos nations sont toujours tentées d’y échapper en tout ou en partie, raison pour laquelle il est de loin préférable de parler « croissance », quelles que soient les libertés qui doivent être prises, en l’occurrence, avec la logique, les mathématiques et le bon sens en général. » Belles illusions !

 

 

Dans un film qui date déjà, intitulé « cent jours à Palerme » et qui retrace le combat dramatique et inégal du général Carlo Alberto Dalla Chiesa contre le mafia, un ouvrier lui demande : « Vous êtes venu ici pour faire la révolution ? ». Le général répondit : « Non, pour mettre les choses en ordre ! ».

 

 

Alors, qu’attendons-nous ?

 

 

Pierre Verhas

 

 



[1] Même si on peut, à juste titre, considérer que cette menace terroriste est très exagérée, c’est son effet médiatique qui est important et non son impact matériel réel. Le terrorisme, c’est peut-être cynique de l’écrire, fait bien moins de victimes que les accidents de la route !

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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 20:39

Des nouvelles de Julian Assange : La vérité est morte, il ne reste que le rouge, le blanc, le bleu [1]

 

 

Donc, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, est toujours réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres afin d’échapper à une demande d’extradition de la Suède pour être interrogé sur un crime de viol. En réalité, Assange eut des relations sexuelles avec deux collaboratrices consentantes, mais qui ont déposé plainte, parce qu’il n’aurait pas pris les précautions nécessaires à une éventuelle transmission du SIDA. Les deux femmes ont retiré leur plainte, mais le Parquet suédois a décidé de poursuivre et a demandé à Londres l’extradition du patron de Wikileaks. Celui-ci, craignant que la Suède ne l’extrade vers les USA où il risque jusqu’à la peine de mort pour avoir diffusé les documents diplomatiques confidentiels sur la guerre US en Irak, a utilisé en vain toutes les voies de recours en Grande Bretagne. C’est pour échapper à cette extradition qui est manifestement un piège pour le livrer aux Etats-Unis qu’Assange a demandé l’asile politique à l’Equateur.

 

Assange continue son combat pour la liberté d’expression face aux Etats, comme « Uranopole » l’a expliqué il y a peu (http://uranopole.over-blog.com/article-la-grande-manip-109224603.html). Il parle ici de son pays, l’Australie. Et à travers la déception qu’il exprime, Assange démonte une fois de plus le système qui consiste à bâillonner le citoyen et ainsi asseoir la domination des Etats-Unis sur le monde. Son raisonnement est intéressant et mérite débat. Le voici.

 

Pierre Verhas


 

 

 

 

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Julian Assange s'adressant à ses partisans et... au monde du balcon de l'ambassade d'Equateur à Londres

 

 

Cela fait maintenant plus de dix ans que les gouvernements, dans le monde entier, font tout ce qu’ils peuvent pour réduire les contrôles sur la façon dont ils exercent le pouvoir. Des pays comme la Chine et l’Iran sont critiqués à juste titre pour leurs tentatives de réprimer les voix dissidentes sur internet. Mais les Etats-Unis, censés représenter la terre de la liberté, ont un passé similaire assez mauvais.

 

Le Président Obama a livré une guerre depuis le Bureau Ovale contre les dénonciateurs, l’exemple le plus frappant étant le mauvais traitement infligé à Bradley Manning ([2]). La campagne électorale Obama/Biden se vante de poursuivre en justice deux fois plus de révélations sur la « sécurité nationale » que toutes les autres administrations additionnées.

 

 

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Le soldat US Bradley Manning emprisonné dans des conditions inacceptables pour avoir fourni des documents à Wikileaks

 

 

Il y a eu également des attaques soutenues contre mon organisation, WikiLeaks, au moyen d’un blocus financier des donations, imposé de force avec le soutien du gouvernement des Etats-Unis.

 

Un encadrement judiciaire de l’information

 

Le plus dérangeant est que WikiLeaks a été mis en garde par le Pentagone de ne pas solliciter de membres du personnel militaire pour qu’ils révèlent des informations classées. Le personnel militaire qui a pris contact avec WikiLeaks ou nos supporters pourrait être accusé de « communication avec l’ennemi », un crime passible de la peine de mort. Le Pentagone a également déclaré ce mois-ci qu’il considère la poursuite de la publication par WikiLeaks d’informations classées appartenant au gouvernement des Etats-Unis comme une violation continue de la loi.

 

Cela établit un précédent : le contact avec tout organe de presse par des dénonciateurs militaires pourrait rapidement être traité avec une hostilité similaire.

 

Mais ces attaques ne sont pas juste dirigées contre les dénonciateurs et ceux qui publient leurs informations afin que le public en prenne connaissance. Les gouvernements, britannique, étasunien et australien, cherchent à étendre leurs pouvoirs de surveillance déjà extrêmes afin de collecter des renseignements sur leurs citoyens.

 

En vertu des modifications proposées des lois sur la sécurité nationale, le gouvernement australien obligera les fournisseurs de services internet à conserver les données internet et téléphoniques de tous les Australiens pendant deux ans. Certaines agences exigent même des pouvoirs encore plus extrêmes pour conserver indéfiniment des données complètes sur les activités des citoyens. Un tel extrémisme deviendra effectivement la réalité : les lois proposées demandent la création d’une infrastructure nationale qui soit capable d’intercepter toutes les communications.

 

Chaque courriel, chaque message sur Facebook, chaque recherche sur Google pourront être utilisés contre vous !

 

Chaque courriel, chaque message sur Facebook, chaque tweet, chaque recherche sur Google passeront par cette base de données et seront stockés en partie afin de pouvoir être utilisés à n’importe quel moment contre vous.

 

 

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Antennes du réseau échelon : tout ce que vous transmettez sur le "Net" est enregistré !

 

 

Une infrastructure d’interception généralisée au niveau d’une nation est un désastre sécuritaire qui n’attend que de se produire. Bien sûr, les modifications de la loi, promises lors de la dernière élection, pour protéger les dénonciateurs sont sorties de l’agenda législatif.

 

Ce sont des extensions importantes du pouvoir du gouvernement qui n’ont aucune justification et qui ne seront assorties d’aucun contrôle et d’aucun garde-fou pour garantir que les droits des personnes ordinaires sont respectés. Il n’y a aucun moyen de savoir comment ce gouvernement ou ceux qui lui succèderont utiliseront un tel pouvoir. Les Australiens ont le droit de savoir ce qui est fait en leur nom.

 

La technologie devrait servir à donner du pouvoir aux citoyens.

 

La technologie nous offre des occasions incroyables de partager l’information, de propager les idées et de collaborer au-delà des divisions géographiques. Elle a le potentiel de faire apparaître au grand jour les méfaits, de corriger l’injustice et de donner du pouvoir à ceux qui n’ont pas la parole. La liberté d’utiliser de telles plates-formes doit être bien défendue, de peur qu’elles ne deviennent simplement un lieu où le gouvernement pourra espionner sa population.

 

Après tout, le pouvoir de gouverner, donné aux gouvernements, dérive du mandat que leur a accordé le peuple. La technologie devrait servir à donner du pouvoir aux citoyens et à exprimer ce qui se trouve au cœur de nos vies politiques, publiques et privées. Cette perspective rend les puissances très inconfortables.

 

Lorsqu’une organisation comme WikiLeaks montre que le roi est nu, il est prévisible que tout sera fait pour nous saboter. Le Premier ministre [australien, Mme Julia Gillard,] ([3]) ne s’est jamais rétractée du commentaire qu’elle a fait sur WikiLeaks, basé sur un acte illégal. De l’aveu même de son gouvernement, une telle accusation ne peut être soutenue. Elle est fausse et doit être rétractée.

 

 

 Julia_Gillard.jpg

Julia Gillard, la très autoritaire et très alignée Première ministre australienne

 

 

Le gouvernement australien a tourné le dos à l’un de ses citoyens, afin d’éviter d’offenser les Etats-Unis, et a menti à plusieurs reprises à propos du soutien qu’il m’accorderait. L’Equateur, après avoir longuement et prudemment examiné les preuves, a conclu que j’avais une crainte légitime d’être persécuté et que je ne pouvais pas me fier à mon propre gouvernement pour me protéger.

 

C’est une déception cruelle que le pays que j’aime ait abandonné mon organisation. WikiLeaks est une organisation et une réussite australienne, et pourtant, le gouvernement australien n’a rien fait pour nous défendre. Au contraire ! Il nous a calomniés en public à un moment où nous étions face à des risques importants.

 

Pour moi, personnellement, il m’est difficile et parfois impossible de voir ma famille et mes amis. Je n’ai pu être avec eux lors d’ennuis familiaux récents.

 

Je ne veux rien d’autre que faire mon travail en paix. J’ai commencé ma carrière comme quelqu’un qui comprenait l’importance d’exposer la corruption et les méfaits. Je suis à présent un éditeur qui se retrouve face à des poursuites pour le fait d’avoir fait mon travail. C’est le devoir des éditeurs de publier sans crainte la vérité et le devoir de tous les bons citoyens de défendre leur droit de le faire.

 

Il est temps pour l’Australie d’embrasser une voie différente : rejeter les campagnes de harcèlement et d’intimidation contre les éditeurs, les journalistes et les dénonciateurs. Nous devons exiger que notre gouvernement abandonne ses efforts pour imposer un Etat inquisiteur sur ses citoyens. Nous méritons un gouvernement qui protège ses citoyens, peu importe ceux qu’ils ont offensés ou embarrassés. Nous avons l’occasion de construire une démocratie qui accueille favorablement la transparence et un gouvernement le plus juste, le plus humain et le plus proche des gens possible.

 

Julian Assange

 

(Article publié par le site « Le Grand Soir » : http://www.legrandsoir.info/article17906.html)

Source : http://questionscritiques.free.fr/edito/Julian_Assange_WikiL...

En VO : http://www.news.com.au/opinion/no-longer-true-just-red-white...

 



[1] Rouge, blanc bleu : les couleurs du drapeau australien

[2] Bradley Manning soldat à l’US Army, ayant la double nationalité britannique et américaine, accusé d’avoir fourni les documents confidentiels à Wikileaks. Il risque la peine de mort.

[3] Julia Gillard, Première ministre australienne travailliste, connue pour son autoritarisme et son alignement systématique à la politique US.

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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 14:20

 

Nous voilà une fois de plus confrontés au conflit larvé entre l’Islam et l’Occident, au « choc des civilisations » que d’aucuns veulent absolument provoquer au Moyen Orient par des guerres successives et en Europe, par  populations immigrées d’origine musulmane interposées.

 

Le vivre ensemble est-il possible ? Doit-on répondre aux attaques et aux provocations d’un obscurantisme qui nous semble issu du fond du Moyen âge, mais aussi bien entretenu par de riches émirats pétroliers, par une hostilité constante, des interdits stupides ? Doit-on nous aussi attaquer par une répression aveugle, inefficace et ne générant que la haine ?

 

Ce serait non seulement odieux, contraire aux droits fondamentaux que nous ne cessons de proclamer, mais aussi stupide, car toute guerre ne génère que destructions et rancœurs.

 

On le sait. On le dit depuis longtemps partout, dans les médias, dans des colloques, par des publications de toutes sortes, via la toile. Tout cela est vain et ne sert qu’à entretenir notre bonne conscience.

 

Pour appréhender les choses, un récit est souvent plus évocateur que l’analyse la plus fine. Voici l’histoire de Rachid. Elle est authentique. Elle m’a été racontée par un proche parent de l’intéressé. Rachid est un pseudonyme et certains lieux ont été changés.

 

Espérons que ce récit permettra au lecteur de bien cerner cette problématique de vie commune qu’il est indispensable de résoudre pour assurer un avenir de paix, de sérénité et surtout d’ouverture d’esprit.

 

Pierre Verhas

 

 

 

Appelons-le Rachid. Le père de Rachid est originaire d’Algérie. Il naquit et il a grandi aux confins de la Kabylie et du Maroc. Maçon sans emploi, il émigra vers la Belgique où il travailla dur et parvint à fonder un foyer, élever ses enfants, les ouvrir à l’Instruction. Rachid, brillant élément, put effectuer des études universitaires et décrocha avec mentions un diplôme d’historien, de politologue et d’économiste.

 

 

Rachid qui, dès son adolescence, milita à gauche, à l’école, puis à l’Université, fut engagé, eu terme de ses études universitaires, au bureau d’étude de la FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique, syndicat d’obédience socialiste). Il se sentait bien dans ce premier emploi, mais Rachid avait une vocation : l’enseignement.

 

 

Il savait que l’apprentissage de la vie, ne pouvait se faire sans la transmission de la connaissance et surtout, sans le développement de l’esprit critique. Il en avait vécu la nécessité, ayant vu son père et sa mère au labeur pour lui permettre, ainsi qu’à ses frères, d’avoir une place dans la société belge. Rachid, homme de gauche, était libre penseur, mais ses lointaines racines kabyles vivaient en lui et il respectait la religion de ses parents, même si, comme bien d’autres à cette époque, il ne pratiquait qu’aux grandes occasions.

 

 

Doté de son brillant bagage intellectuel, Rachid n’eut aucune peine à décrocher un emploi de professeur d’histoire dans un prestigieux établissement d’enseignement de la Ville de Bruxelles. Sa première leçon fut pour lui un profond moment de bonheur, il eut le sentiment d’être enfin utile, et il avait l’impression d’avoir enfin été admis à part entière dans cette société belge si fermée aux étrangers. Il décida d’organiser son cours dans le strict respect du programme, avec en outre une ouverture sur le monde et en développant l’esprit d’analyse de ses élèves : il fit en sorte qu’ils soient plus que de simples auditeurs en participant, par de nombreux exercices, à un examen critique de l’histoire. Mal lui en prit !

 

 

Au terme du premier trimestre de l’année scolaire, Rachid participa à sa première réunion de parents – professeurs. D’emblée, il sentit pointer vers lui ces regards qu’il connaissait bien, à la fois curieux et réprobateur. Il avait trop vécu cela au quotidien dans la rue, dans le bus, à l’école et même à l’Université. Rachid n’est pas d’ici et ils en ont peur. Ces regards l’insultaient bien plus que les injures lancées par quelques racistes éméchés.

 

 

Ces gens, les parents de ses élèves, de « ses gamins » comme il les appelait avec affection, ne l’aimaient pas. Ces parents faisaient pour la plupart partie de la moyenne bourgeoisie. Ils habitaient les « beaux » quartiers, à ne pas confondre avec « les quartiers », où vivaient les « étrangers ». Par ces regards déplaisants et dans ce silence pesant, c’était l’affrontement de deux ghettos hostiles. Rachid attendit le premier assaut. Un père revêtu d’un costume bien taillé, aux cheveux grisonnants lui reprocha l’excès de travaux pour un cours secondaire. Rachid rétorqua que ces exercices servaient à développer l’esprit critique de ses élèves et que cela leur servirait dans d’autres domaines. Un autre père, un roquet nerveux à barbichette, attaqua de sa voix de crécelle :

 

-         Contentez-vous d’enseigner l’histoire ! Le reste n’est pas votre affaire.

 

 Mais l’estocade vint d’une mère, une dame distinguée, revêtue d’un tailleur bleu, portant une broche dorée. Rachid connaissait cette dame. Il la voyait souvent bavarder avec quelques-unes de ses collègues à la sortie des cours. Comme elle avait le verbe haut, il l’entendait de temps à autre prononcer des discours sur la laïcité, la libre pensée et les menaces pesant sur l’école officielle. Elle devait certainement être une militante active dans les ligues laïques.

 

-         Croyez-vous être à votre place, ici, jeune homme ? Vous devriez y réfléchir ! 

 

 

Rachid ne répondit rien. Il n’y avait rien à dire. La libre pensée ? Non, elle n’est pas universelle. Ces gens qui ont l’illusion d’encore dominer le monde, l’ont accaparée. En effet, Rachid n’était pas à sa place ici. Il était toléré, parce qu’il le fallait bien, mais il ne sera jamais admis. Rachid espaça ses exercices, poursuivit son cours en se conformant strictement au programme. Il n’avait plus le feu sacré. Il décida de changer d’école, d’aller dans un établissement en milieu populaire. Sans doute y serait-il mieux, sans doute y serait-il à sa place.

 

 

À la rentrée suivante, il fut affecté comme professeur d’économie dans une école secondaire professionnelle sise dans un quartier à forte densité de « population allochtone », comme on disait. Lorsque Rachid entra pour la première fois dans sa classe, il y avait une trentaine d’élèves âgés de quatorze à seize ans, tous des garçons, la plupart issus comme lui « de l’immigration ». Nul ne se leva. L’attitude des élèves était hostile, mais il ne s’agissait plus des regards condescendants qu’il connaissait trop bien ; ici il ressentit plus de haine que de mépris. Rachid s’assit à son petit bureau sur l’estrade. Il sortit de sa serviette la liste des élèves et commença l’appel. Au premier nom, il reçut comme réponse un grognement. Il obligea l’élève à se lever. Ce qu’il fit en bougonnant. Rachid lui infligea une retenue en punition. Un murmure réprobateur traversa la classe. Un élève au fond, un Maghrébin assez grand, rouleur de mécaniques, sans doute le petit caïd de la classe, se leva et hurla :

 

-         Tu n’as pas le droit de le punir ! La loi, c’est nous, M’sieur ! 

 

 Rachid se leva et s’approcha du trublion.  

 

-         Un prof, on l’appelle par « vous », quel est ton nom ? 

 

Le gamin le toisa avec un sourire méchant.  

 

-         Ahmed ! Et tu ne vas pas rester longtemps ici, M’sieur ! 

 

 Un autre élève se leva. Il hurla :

 

-         Ici, on n’aime pas les traîtres ! T’as qu’à te casser !

 

  Rachid fit un terrible effort pour garder son sang froid. Il s’approcha lentement de ce provocateur qui fit un léger mouvement de recul

 

-         Traître, tu as dit ? Sais-tu au moins ce que ce mot signifie ? 

 

C’est un autre élève qui répondit :

 

-         Tu es un frère et tu bosses pour eux ! 

 

 

Voilà le problème ! Il était Maghrébin et ces jeunes paumés de la fameuse « troisième génération » ne pouvaient supporter qu’un des « leurs » puisse exercer la moindre parcelle d’autorité avec « eux ». L’école, les profs, la police, c’étaient « eux ». « Eux » c’étaient leurs ennemis.

 

 

Rachid en resta là. Il ne servait à rien de punir. D’un autre côté, il devait exercer son autorité et c’était mission impossible. Il fit appeler le directeur qui décréta une retenue générale, mais qui le réprimanda pour son manque de fermeté. Les semaines suivantes, son cours se passa dans un calme relatif, mais il ne parvint jamais à capter l’intérêt de ses élèves qui le rejetaient. Il était et il se sentait désormais inutile.

 

 

Il rencontra par hasard le directeur du bureau d’études de la FGTB. Rachid lui raconta son histoire. Le directeur lui proposa de reprendre du service, car il avait toujours besoin de ses compétences. Et puis, il verrait bien, après. Rachid accepta et démissionna de l’enseignement.

 

 

Rachid était blessé, sans doute à jamais. Ses illusions s’étaient définitivement envolées, mais surtout, il garda le sentiment d’une haine larvée de part et d’autre. De part et d’autre ! Il y avait donc deux parties qui ne se rencontraient jamais qui décrétaient leur hostilité réciproque et qui, pourtant, devaient vivre côte à côte, sinon ensembles. Le rêve d’une société de rencontre se transformait en un cauchemar d’une guerre entre des groupes qui, s’ils ne s’affrontaient, s’ignoraient.  

 

 

PV

 

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