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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 15:49

Notre « civilisation » est-elle en train de se suicider ? Depuis une décennie, nous vivons comme s’il n’y avait pas de solution, comme si nous ne pouvions espérer aucun progrès, comme si, au contraire, les choses ne pouvaient qu’aller plus mal. Les attaques du 11 septembre 2001, l’état de guerre permanent qui s’en est suivi, la crise financière des années 2007 – 2008 sont les facettes d’une crise globale de la société. Plus aucun modèle ne fonctionne, personne n’est à même d’en trouver un nouveau. Il n’y a pas de nouvel Adam Smith et de nouveau Karl Marx, car on ne peut plus rien trouver chez les anciens Smith et Marx. La main invisible est une chimère et le monde industriel tel que l’avait décrit Marx n’existe plus dans la mondialisation et la financiarisation qui a fait disparaître la puissance publique et donc la démocratie.

 

 

Dans le supplément « éco-entreprise » du « Monde » daté du 9 octobre 2012 – auparavant il s’agissait du supplément « économie », remarquez le glissement sémantique – l’anthropologue et sociologue belge Paul Jorion y dénonce « le suicide de la finance ».

 

Un parcours atypique 

 

 

Qui est Paul Jorion ?A la lecture de sa présentation dans son blog (http://www.pauljorion.com/blog/) on apprend que Paul Jorion est titulaire de la chaire « Stewardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel. Il est également chroniqueur au Monde-Économie. Il est diplômé en sociologie et en anthropologie sociale (Docteur en Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles). Il a enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique.

 

Paul Jorion a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française. Il a publié un ouvrage en anglais relatif aux répercussions pour les marchés boursiers de la faillite de la compagnie Enron : Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003). Il a publié, La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard 2008), La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008), L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009), Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009) et Le prix (Le Croquant 2010). Ses deux ouvrages les plus récents sont Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011). Son tout dernier livre Misère de la pensée économique vient de paraître chez Fayard.

 

Donc, ce parcours atypique – c’est-à-dire intéressant –fait de Paul Jorion sans doute un des meilleurs spécialistes de l’économie et de la finance, parce qu’il a un regard différent de celui des économistes qui ne voient les lignes de force que dans le cadre étroit des lois de l’économie, alors qu’il convient, afin de mieux appréhender les choses, de les analyser dans un cadre global.

 

Jorion cite Arnold Toynbee : « Les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident. » Paul Valéry affirmait seulement : « Toutes les civilisations sont mortelles. »

 

Paul Jorion montre qu’aujourd’hui la puissance des banques est telle qu’elles arrivent à empêcher l’instauration de tout système de régulation qui serait contraire à leurs intérêts. Ainsi, on peut ajouter que les banques ont plus de pouvoirs que les Etats et même les associations d’Etats comme l’Union européenne et les grands organismes internationaux dont elles ont noyauté les instances dirigeantes.

 

Jorion, après avoir décrit trois exemples d’échecs de tentatives de régulation du système bancaire, analyse : « La logique de ces (…) manœuvres d’obstruction couronnées de succès est facile à saisir : la finance a bénéficié d’un accès aisé à l’argent et utilise celui dont elle dispose pour empêcher qu’on ne la réglemente même si les mesures envisagées visent (…) à empêcher la reproduction d’événements susceptibles d’entraîner un effondrement total. »

 

 La fin du politique

 

Deux réflexions : l’impuissance absolue du pouvoir politique tant national que supranational et aussi des contre pouvoirs comme les syndicats de travailleurs face au système bancaire à qui l’imprudence et l’impudence des politiques ultralibérales des deux décennies 1980 – 1990 ont laissé toute latitude.

 

D’autre part, le premier pouvoir régalien, celui de battre monnaie et donc celui de contrôler la masse monétaire et sa circulation a été cédé aux « marchés », c’est-à-dire aux banques.

 

Un des plus grands scandales financiers, la manipulation des taux du Libor (voir « Uranopole » http://uranopole.over-blog.com/article-l-alea-moral-et-les-banques-108187459.html) qui, en d’autres temps, aurait fait tomber des gouvernements et mis à l’ombre de nombreux banquiers, a été tout de suite étouffé.

 

Comme le dit Jorion : « … une banque a des moyens d’éviter de subir les conséquences économiques de ses délits (…). Si elle est jugée « systémique », c’est-à-dire grosse au point que sa chute obérait le système financier tout entier, elle sera, comme observé depuis cinq ans, automatiquement sauvée par les contribuables en cas d’insolvabilité, et cela au nom de l’intérêt général. »

 

C’est ce qu’il s’est déjà passé, en effet. C’est ce qu’il va se passer avec Dexia dont on peut se demander si elle n’a pas organisé sa faillite en se servant de l’argent public des pouvoirs locaux belge et français. Demain elle se servira chez le contribuable belge. Prenez l’argent là où il se trouve : chez les pauvres ! Et nul pauvre n’osera ni ne pourra s’y opposer à cause du fameux « risque systémique ». Autrement dit, si Dexia chute, tout le système bancaire mondial s’effondre par un effet « domino ». Bien des gens disent : cela ne peut pas continuer comme cela ! Eh bien, non ! « La finance dispose (…) des moyens de neutraliser toute tentative de réduire la nocivité de ses politiques. » ajoute Paul Jorion.

 

L'apoptose

 

Un nouveau et ultime désastre est désormais inéluctable. Ultime ? Sans doute dans l’esprit des « décideurs ». C’est, paraît-il, le phénomène de l’apoptose connu en biologie, c’est-à-dire une sorte de mort cellulaire programmée : la cellule entame son autodestruction parce qu’elle reçoit des signaux lui annonçant la destruction inévitable de l’organisme auquel elle appartient.

 

Pour enrayer cette fatalité, d’aucuns exigent la séparation des activités spéculatives de leur fonction d’organisme de crédit. Non seulement, ils se heurtent au pouvoir absolu du système bancaire d’empêcher toute mesure régulatrice, mais aussi à une économie paralysée. D’ailleurs, le pouvoir absolu des banques avec la financiarisation et la paralysie de l’économie sont liés.

 

 

 Mon principal ennemi est la finance !

 

 

Rappelons-nous. Au début de sa campagne pour être élu Président de la République française, François Hollande a proclamé : « Mon principal ennemi est la finance ! ». Hurlements à droite, scepticisme à gauche. Eh bien, non ! Je suis convaincu que Hollande était sincère. On peut lui reprocher beaucoup de choses, sauf sa lucidité. Le candidat Hollande sait depuis longtemps que la finance menace d’écraser le pouvoir politique et c’est, à mon sens, ce qu’il a voulu exprimer. Mais, personne ne l’a compris ainsi. Et on s’aperçoit qu’aucun dirigeant politique n’est à même de s’opposer à ce nouveau totalitarisme. Qui n’a pas perçu, cinq années auparavant, que Sarkozy en allant s’incliner devant le petit monde de la haute finance au Fouquet’s le soir de son élection, il lui faisait allégeance comme le vassal à son suzerain ? En Allemagne, une Merkel s’obstine dans son « ordolibéralisme » cher à l’establishment financier germanique. En Belgique, Elio Di Rupo donne l’air de planer au dessus de tout. Se rend-il enfin compte que ses pouvoirs s’amenuisent telle une peau de chagrin ? En Grande Bretagne, Cameron ne cache pas qu’il est avant tout au service de la City. Bref, les décideurs politiques ne décident plus rien du tout.

 

 

Le drame est que face à ce phénomène unique dans l’histoire, personne n’a de réponse et nul ne peut se baser sur une référence. Papa Karl Marx, le penseur de la seconde révolution industrielle, n’est d’aucune utilité dans le contexte actuel. Autant a-t-il décrit avec brio la mondialisation, mais c’était la première mondialisation, celle de la seconde révolution industrielle, cependant il ne pouvait avoir connaissance de la mondialisation financière qui est d’une toute autre nature.

 

 

On est parti d’une idée folle : la croissance illimitée, comme si les ressources étaient inépuisables. On a cru à l’infini dans un monde fini. C’est une absurdité qui est apparue dès la crise pétrolière, c’est-à-dire il y a quarante ans ! Et pendant ce temps là, rien n’a été fondamentalement modifié dans la structure économique, l’objectif restant toujours la croissance. On en a fait une véritable religion. C’est la croissance qui apportait la richesse et qui permettait d’accroître le niveau de vie et d’assurer ainsi une plus juste redistribution. Cela a marché un temps, puis on s’est aperçu des limites de la croissance. Aujourd’hui – et la financiarisation y contribue largement – la croissance est derrière nous. La récession a commencé et nous sommes incapables de nous y adapter.

 

 

Nous arrivons à un moment où les ressources naturelles commencent à se tarir. On atteint les fameux pics pétroliers. Ce n’est pas un hasard si les pays qui possèdent les principales réserves d’hydrocarbures cherchent à déstabiliser leurs principaux clients : l’Occident, la Chine, l’Inde subissent le terrorisme islamiste financé par les royaumes de la péninsule arabique ([1]). La surexploitation de certaines ressources végétales comme le bois et les bois précieux, l’agriculture intensive ont non seulement d’importantes conséquences sur l’environnement, mais accélèrent la raréfaction des ressources.

 

 

La fin de la croissance

 

 

On vit dans l’absurdité la plus totale en poursuivant un système basé sur la conception de la croissance datant de la seconde révolution industrielle. Ainsi, par exemple, on met sur le marché des automobiles aptes à atteindre des vitesses de 200 km par heure et plus, alors que la vitesse autorisée est limitée sur les routes à moins de la moitié de cette capacité et il est impossible de dépasser deux dixièmes de cette vitesse dans les villes. Dans un autre domaine, est-il vraiment nécessaire d’inonder le marché avec des modèles d’ordinateurs de toutes sortes aux capacités beaucoup trop grandes pour un usage personnel ou en petite entreprise ? Et aussi de renouveler régulièrement ce parc d’ordinateurs au nom de nouvelles performances aussi illusoires qu’inutiles ? Les exemples de ce genre sont légions.

 

 

Comment s’en sortir ? Les rapports de forces ont été profondément bouleversés. Donc, il faut les changer. Pour en revenir à son dernier ouvrage Misère de la pensée économique, Paul Jorion écrit en conclusion : « Il est possible d’émerger de ce cauchemar auto infligé en rapportant plutôt les dépenses d’une nation pouvant déboucher sur un déficit annuel et alimentant sa dette cumulée, à ses rentrées. Mais dire « rentrées » signifie parler « impôts » rappelle inévitablement que (…) les classes dirigeantes de nos nations sont toujours tentées d’y échapper en tout ou en partie, raison pour laquelle il est de loin préférable de parler « croissance », quelles que soient les libertés qui doivent être prises, en l’occurrence, avec la logique, les mathématiques et le bon sens en général. » Belles illusions !

 

 

Dans un film qui date déjà, intitulé « cent jours à Palerme » et qui retrace le combat dramatique et inégal du général Carlo Alberto Dalla Chiesa contre le mafia, un ouvrier lui demande : « Vous êtes venu ici pour faire la révolution ? ». Le général répondit : « Non, pour mettre les choses en ordre ! ».

 

 

Alors, qu’attendons-nous ?

 

 

Pierre Verhas

 

 



[1] Même si on peut, à juste titre, considérer que cette menace terroriste est très exagérée, c’est son effet médiatique qui est important et non son impact matériel réel. Le terrorisme, c’est peut-être cynique de l’écrire, fait bien moins de victimes que les accidents de la route !

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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 20:39

Des nouvelles de Julian Assange : La vérité est morte, il ne reste que le rouge, le blanc, le bleu [1]

 

 

Donc, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, est toujours réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres afin d’échapper à une demande d’extradition de la Suède pour être interrogé sur un crime de viol. En réalité, Assange eut des relations sexuelles avec deux collaboratrices consentantes, mais qui ont déposé plainte, parce qu’il n’aurait pas pris les précautions nécessaires à une éventuelle transmission du SIDA. Les deux femmes ont retiré leur plainte, mais le Parquet suédois a décidé de poursuivre et a demandé à Londres l’extradition du patron de Wikileaks. Celui-ci, craignant que la Suède ne l’extrade vers les USA où il risque jusqu’à la peine de mort pour avoir diffusé les documents diplomatiques confidentiels sur la guerre US en Irak, a utilisé en vain toutes les voies de recours en Grande Bretagne. C’est pour échapper à cette extradition qui est manifestement un piège pour le livrer aux Etats-Unis qu’Assange a demandé l’asile politique à l’Equateur.

 

Assange continue son combat pour la liberté d’expression face aux Etats, comme « Uranopole » l’a expliqué il y a peu (http://uranopole.over-blog.com/article-la-grande-manip-109224603.html). Il parle ici de son pays, l’Australie. Et à travers la déception qu’il exprime, Assange démonte une fois de plus le système qui consiste à bâillonner le citoyen et ainsi asseoir la domination des Etats-Unis sur le monde. Son raisonnement est intéressant et mérite débat. Le voici.

 

Pierre Verhas


 

 

 

 

 assange_ambassade.jpg

Julian Assange s'adressant à ses partisans et... au monde du balcon de l'ambassade d'Equateur à Londres

 

 

Cela fait maintenant plus de dix ans que les gouvernements, dans le monde entier, font tout ce qu’ils peuvent pour réduire les contrôles sur la façon dont ils exercent le pouvoir. Des pays comme la Chine et l’Iran sont critiqués à juste titre pour leurs tentatives de réprimer les voix dissidentes sur internet. Mais les Etats-Unis, censés représenter la terre de la liberté, ont un passé similaire assez mauvais.

 

Le Président Obama a livré une guerre depuis le Bureau Ovale contre les dénonciateurs, l’exemple le plus frappant étant le mauvais traitement infligé à Bradley Manning ([2]). La campagne électorale Obama/Biden se vante de poursuivre en justice deux fois plus de révélations sur la « sécurité nationale » que toutes les autres administrations additionnées.

 

 

 bradley-manning_8.jpg

Le soldat US Bradley Manning emprisonné dans des conditions inacceptables pour avoir fourni des documents à Wikileaks

 

 

Il y a eu également des attaques soutenues contre mon organisation, WikiLeaks, au moyen d’un blocus financier des donations, imposé de force avec le soutien du gouvernement des Etats-Unis.

 

Un encadrement judiciaire de l’information

 

Le plus dérangeant est que WikiLeaks a été mis en garde par le Pentagone de ne pas solliciter de membres du personnel militaire pour qu’ils révèlent des informations classées. Le personnel militaire qui a pris contact avec WikiLeaks ou nos supporters pourrait être accusé de « communication avec l’ennemi », un crime passible de la peine de mort. Le Pentagone a également déclaré ce mois-ci qu’il considère la poursuite de la publication par WikiLeaks d’informations classées appartenant au gouvernement des Etats-Unis comme une violation continue de la loi.

 

Cela établit un précédent : le contact avec tout organe de presse par des dénonciateurs militaires pourrait rapidement être traité avec une hostilité similaire.

 

Mais ces attaques ne sont pas juste dirigées contre les dénonciateurs et ceux qui publient leurs informations afin que le public en prenne connaissance. Les gouvernements, britannique, étasunien et australien, cherchent à étendre leurs pouvoirs de surveillance déjà extrêmes afin de collecter des renseignements sur leurs citoyens.

 

En vertu des modifications proposées des lois sur la sécurité nationale, le gouvernement australien obligera les fournisseurs de services internet à conserver les données internet et téléphoniques de tous les Australiens pendant deux ans. Certaines agences exigent même des pouvoirs encore plus extrêmes pour conserver indéfiniment des données complètes sur les activités des citoyens. Un tel extrémisme deviendra effectivement la réalité : les lois proposées demandent la création d’une infrastructure nationale qui soit capable d’intercepter toutes les communications.

 

Chaque courriel, chaque message sur Facebook, chaque recherche sur Google pourront être utilisés contre vous !

 

Chaque courriel, chaque message sur Facebook, chaque tweet, chaque recherche sur Google passeront par cette base de données et seront stockés en partie afin de pouvoir être utilisés à n’importe quel moment contre vous.

 

 

 reseau-echelon.jpg

Antennes du réseau échelon : tout ce que vous transmettez sur le "Net" est enregistré !

 

 

Une infrastructure d’interception généralisée au niveau d’une nation est un désastre sécuritaire qui n’attend que de se produire. Bien sûr, les modifications de la loi, promises lors de la dernière élection, pour protéger les dénonciateurs sont sorties de l’agenda législatif.

 

Ce sont des extensions importantes du pouvoir du gouvernement qui n’ont aucune justification et qui ne seront assorties d’aucun contrôle et d’aucun garde-fou pour garantir que les droits des personnes ordinaires sont respectés. Il n’y a aucun moyen de savoir comment ce gouvernement ou ceux qui lui succèderont utiliseront un tel pouvoir. Les Australiens ont le droit de savoir ce qui est fait en leur nom.

 

La technologie devrait servir à donner du pouvoir aux citoyens.

 

La technologie nous offre des occasions incroyables de partager l’information, de propager les idées et de collaborer au-delà des divisions géographiques. Elle a le potentiel de faire apparaître au grand jour les méfaits, de corriger l’injustice et de donner du pouvoir à ceux qui n’ont pas la parole. La liberté d’utiliser de telles plates-formes doit être bien défendue, de peur qu’elles ne deviennent simplement un lieu où le gouvernement pourra espionner sa population.

 

Après tout, le pouvoir de gouverner, donné aux gouvernements, dérive du mandat que leur a accordé le peuple. La technologie devrait servir à donner du pouvoir aux citoyens et à exprimer ce qui se trouve au cœur de nos vies politiques, publiques et privées. Cette perspective rend les puissances très inconfortables.

 

Lorsqu’une organisation comme WikiLeaks montre que le roi est nu, il est prévisible que tout sera fait pour nous saboter. Le Premier ministre [australien, Mme Julia Gillard,] ([3]) ne s’est jamais rétractée du commentaire qu’elle a fait sur WikiLeaks, basé sur un acte illégal. De l’aveu même de son gouvernement, une telle accusation ne peut être soutenue. Elle est fausse et doit être rétractée.

 

 

 Julia_Gillard.jpg

Julia Gillard, la très autoritaire et très alignée Première ministre australienne

 

 

Le gouvernement australien a tourné le dos à l’un de ses citoyens, afin d’éviter d’offenser les Etats-Unis, et a menti à plusieurs reprises à propos du soutien qu’il m’accorderait. L’Equateur, après avoir longuement et prudemment examiné les preuves, a conclu que j’avais une crainte légitime d’être persécuté et que je ne pouvais pas me fier à mon propre gouvernement pour me protéger.

 

C’est une déception cruelle que le pays que j’aime ait abandonné mon organisation. WikiLeaks est une organisation et une réussite australienne, et pourtant, le gouvernement australien n’a rien fait pour nous défendre. Au contraire ! Il nous a calomniés en public à un moment où nous étions face à des risques importants.

 

Pour moi, personnellement, il m’est difficile et parfois impossible de voir ma famille et mes amis. Je n’ai pu être avec eux lors d’ennuis familiaux récents.

 

Je ne veux rien d’autre que faire mon travail en paix. J’ai commencé ma carrière comme quelqu’un qui comprenait l’importance d’exposer la corruption et les méfaits. Je suis à présent un éditeur qui se retrouve face à des poursuites pour le fait d’avoir fait mon travail. C’est le devoir des éditeurs de publier sans crainte la vérité et le devoir de tous les bons citoyens de défendre leur droit de le faire.

 

Il est temps pour l’Australie d’embrasser une voie différente : rejeter les campagnes de harcèlement et d’intimidation contre les éditeurs, les journalistes et les dénonciateurs. Nous devons exiger que notre gouvernement abandonne ses efforts pour imposer un Etat inquisiteur sur ses citoyens. Nous méritons un gouvernement qui protège ses citoyens, peu importe ceux qu’ils ont offensés ou embarrassés. Nous avons l’occasion de construire une démocratie qui accueille favorablement la transparence et un gouvernement le plus juste, le plus humain et le plus proche des gens possible.

 

Julian Assange

 

(Article publié par le site « Le Grand Soir » : http://www.legrandsoir.info/article17906.html)

Source : http://questionscritiques.free.fr/edito/Julian_Assange_WikiL...

En VO : http://www.news.com.au/opinion/no-longer-true-just-red-white...

 



[1] Rouge, blanc bleu : les couleurs du drapeau australien

[2] Bradley Manning soldat à l’US Army, ayant la double nationalité britannique et américaine, accusé d’avoir fourni les documents confidentiels à Wikileaks. Il risque la peine de mort.

[3] Julia Gillard, Première ministre australienne travailliste, connue pour son autoritarisme et son alignement systématique à la politique US.

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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 14:20

 

Nous voilà une fois de plus confrontés au conflit larvé entre l’Islam et l’Occident, au « choc des civilisations » que d’aucuns veulent absolument provoquer au Moyen Orient par des guerres successives et en Europe, par  populations immigrées d’origine musulmane interposées.

 

Le vivre ensemble est-il possible ? Doit-on répondre aux attaques et aux provocations d’un obscurantisme qui nous semble issu du fond du Moyen âge, mais aussi bien entretenu par de riches émirats pétroliers, par une hostilité constante, des interdits stupides ? Doit-on nous aussi attaquer par une répression aveugle, inefficace et ne générant que la haine ?

 

Ce serait non seulement odieux, contraire aux droits fondamentaux que nous ne cessons de proclamer, mais aussi stupide, car toute guerre ne génère que destructions et rancœurs.

 

On le sait. On le dit depuis longtemps partout, dans les médias, dans des colloques, par des publications de toutes sortes, via la toile. Tout cela est vain et ne sert qu’à entretenir notre bonne conscience.

 

Pour appréhender les choses, un récit est souvent plus évocateur que l’analyse la plus fine. Voici l’histoire de Rachid. Elle est authentique. Elle m’a été racontée par un proche parent de l’intéressé. Rachid est un pseudonyme et certains lieux ont été changés.

 

Espérons que ce récit permettra au lecteur de bien cerner cette problématique de vie commune qu’il est indispensable de résoudre pour assurer un avenir de paix, de sérénité et surtout d’ouverture d’esprit.

 

Pierre Verhas

 

 

 

Appelons-le Rachid. Le père de Rachid est originaire d’Algérie. Il naquit et il a grandi aux confins de la Kabylie et du Maroc. Maçon sans emploi, il émigra vers la Belgique où il travailla dur et parvint à fonder un foyer, élever ses enfants, les ouvrir à l’Instruction. Rachid, brillant élément, put effectuer des études universitaires et décrocha avec mentions un diplôme d’historien, de politologue et d’économiste.

 

 

Rachid qui, dès son adolescence, milita à gauche, à l’école, puis à l’Université, fut engagé, eu terme de ses études universitaires, au bureau d’étude de la FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique, syndicat d’obédience socialiste). Il se sentait bien dans ce premier emploi, mais Rachid avait une vocation : l’enseignement.

 

 

Il savait que l’apprentissage de la vie, ne pouvait se faire sans la transmission de la connaissance et surtout, sans le développement de l’esprit critique. Il en avait vécu la nécessité, ayant vu son père et sa mère au labeur pour lui permettre, ainsi qu’à ses frères, d’avoir une place dans la société belge. Rachid, homme de gauche, était libre penseur, mais ses lointaines racines kabyles vivaient en lui et il respectait la religion de ses parents, même si, comme bien d’autres à cette époque, il ne pratiquait qu’aux grandes occasions.

 

 

Doté de son brillant bagage intellectuel, Rachid n’eut aucune peine à décrocher un emploi de professeur d’histoire dans un prestigieux établissement d’enseignement de la Ville de Bruxelles. Sa première leçon fut pour lui un profond moment de bonheur, il eut le sentiment d’être enfin utile, et il avait l’impression d’avoir enfin été admis à part entière dans cette société belge si fermée aux étrangers. Il décida d’organiser son cours dans le strict respect du programme, avec en outre une ouverture sur le monde et en développant l’esprit d’analyse de ses élèves : il fit en sorte qu’ils soient plus que de simples auditeurs en participant, par de nombreux exercices, à un examen critique de l’histoire. Mal lui en prit !

 

 

Au terme du premier trimestre de l’année scolaire, Rachid participa à sa première réunion de parents – professeurs. D’emblée, il sentit pointer vers lui ces regards qu’il connaissait bien, à la fois curieux et réprobateur. Il avait trop vécu cela au quotidien dans la rue, dans le bus, à l’école et même à l’Université. Rachid n’est pas d’ici et ils en ont peur. Ces regards l’insultaient bien plus que les injures lancées par quelques racistes éméchés.

 

 

Ces gens, les parents de ses élèves, de « ses gamins » comme il les appelait avec affection, ne l’aimaient pas. Ces parents faisaient pour la plupart partie de la moyenne bourgeoisie. Ils habitaient les « beaux » quartiers, à ne pas confondre avec « les quartiers », où vivaient les « étrangers ». Par ces regards déplaisants et dans ce silence pesant, c’était l’affrontement de deux ghettos hostiles. Rachid attendit le premier assaut. Un père revêtu d’un costume bien taillé, aux cheveux grisonnants lui reprocha l’excès de travaux pour un cours secondaire. Rachid rétorqua que ces exercices servaient à développer l’esprit critique de ses élèves et que cela leur servirait dans d’autres domaines. Un autre père, un roquet nerveux à barbichette, attaqua de sa voix de crécelle :

 

-         Contentez-vous d’enseigner l’histoire ! Le reste n’est pas votre affaire.

 

 Mais l’estocade vint d’une mère, une dame distinguée, revêtue d’un tailleur bleu, portant une broche dorée. Rachid connaissait cette dame. Il la voyait souvent bavarder avec quelques-unes de ses collègues à la sortie des cours. Comme elle avait le verbe haut, il l’entendait de temps à autre prononcer des discours sur la laïcité, la libre pensée et les menaces pesant sur l’école officielle. Elle devait certainement être une militante active dans les ligues laïques.

 

-         Croyez-vous être à votre place, ici, jeune homme ? Vous devriez y réfléchir ! 

 

 

Rachid ne répondit rien. Il n’y avait rien à dire. La libre pensée ? Non, elle n’est pas universelle. Ces gens qui ont l’illusion d’encore dominer le monde, l’ont accaparée. En effet, Rachid n’était pas à sa place ici. Il était toléré, parce qu’il le fallait bien, mais il ne sera jamais admis. Rachid espaça ses exercices, poursuivit son cours en se conformant strictement au programme. Il n’avait plus le feu sacré. Il décida de changer d’école, d’aller dans un établissement en milieu populaire. Sans doute y serait-il mieux, sans doute y serait-il à sa place.

 

 

À la rentrée suivante, il fut affecté comme professeur d’économie dans une école secondaire professionnelle sise dans un quartier à forte densité de « population allochtone », comme on disait. Lorsque Rachid entra pour la première fois dans sa classe, il y avait une trentaine d’élèves âgés de quatorze à seize ans, tous des garçons, la plupart issus comme lui « de l’immigration ». Nul ne se leva. L’attitude des élèves était hostile, mais il ne s’agissait plus des regards condescendants qu’il connaissait trop bien ; ici il ressentit plus de haine que de mépris. Rachid s’assit à son petit bureau sur l’estrade. Il sortit de sa serviette la liste des élèves et commença l’appel. Au premier nom, il reçut comme réponse un grognement. Il obligea l’élève à se lever. Ce qu’il fit en bougonnant. Rachid lui infligea une retenue en punition. Un murmure réprobateur traversa la classe. Un élève au fond, un Maghrébin assez grand, rouleur de mécaniques, sans doute le petit caïd de la classe, se leva et hurla :

 

-         Tu n’as pas le droit de le punir ! La loi, c’est nous, M’sieur ! 

 

 Rachid se leva et s’approcha du trublion.  

 

-         Un prof, on l’appelle par « vous », quel est ton nom ? 

 

Le gamin le toisa avec un sourire méchant.  

 

-         Ahmed ! Et tu ne vas pas rester longtemps ici, M’sieur ! 

 

 Un autre élève se leva. Il hurla :

 

-         Ici, on n’aime pas les traîtres ! T’as qu’à te casser !

 

  Rachid fit un terrible effort pour garder son sang froid. Il s’approcha lentement de ce provocateur qui fit un léger mouvement de recul

 

-         Traître, tu as dit ? Sais-tu au moins ce que ce mot signifie ? 

 

C’est un autre élève qui répondit :

 

-         Tu es un frère et tu bosses pour eux ! 

 

 

Voilà le problème ! Il était Maghrébin et ces jeunes paumés de la fameuse « troisième génération » ne pouvaient supporter qu’un des « leurs » puisse exercer la moindre parcelle d’autorité avec « eux ». L’école, les profs, la police, c’étaient « eux ». « Eux » c’étaient leurs ennemis.

 

 

Rachid en resta là. Il ne servait à rien de punir. D’un autre côté, il devait exercer son autorité et c’était mission impossible. Il fit appeler le directeur qui décréta une retenue générale, mais qui le réprimanda pour son manque de fermeté. Les semaines suivantes, son cours se passa dans un calme relatif, mais il ne parvint jamais à capter l’intérêt de ses élèves qui le rejetaient. Il était et il se sentait désormais inutile.

 

 

Il rencontra par hasard le directeur du bureau d’études de la FGTB. Rachid lui raconta son histoire. Le directeur lui proposa de reprendre du service, car il avait toujours besoin de ses compétences. Et puis, il verrait bien, après. Rachid accepta et démissionna de l’enseignement.

 

 

Rachid était blessé, sans doute à jamais. Ses illusions s’étaient définitivement envolées, mais surtout, il garda le sentiment d’une haine larvée de part et d’autre. De part et d’autre ! Il y avait donc deux parties qui ne se rencontraient jamais qui décrétaient leur hostilité réciproque et qui, pourtant, devaient vivre côte à côte, sinon ensembles. Le rêve d’une société de rencontre se transformait en un cauchemar d’une guerre entre des groupes qui, s’ils ne s’affrontaient, s’ignoraient.  

 

 

PV

 

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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 17:45

  

 

Voici un court article de Bernard Cassen [[1]], sur le vrai maître de l’Union européenne, le gouverneur de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi. Ce banquier de haut vol a été évoqué à plusieurs reprises sur « Uranopole ». Il fut le vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe au moment où cette banque américaine trafiqua les comptes de la Grèce pour qu’on ne puisse détecter le niveau inquiétant de son endettement. Ajoutons que Goldman Sachs joua un rôle fondamental dans la crise financière de 2007-2008.

 

La BCE s’est engagée récemment, par la voix de Draghi, à racheter les titres de la dette souveraine des Etats de l’Eurozone, après avoir emprunté aux banques au taux de 1 % des titres de dettes souveraines qu’elles prêtent aux Etats aux taux prohibitifs du marché. Tout cela sans susciter la moindre réaction des autorités européennes.

 

Bernard Cassen montre en quelques lignes qu’au fur et à mesure des décisions d’austérité prises par les autorités européennes, la démocratie s’éloigne. Une caste dangereuse s’empare des leviers de pouvoir au niveau européen pour consolider son emprise et disposer de tous les moyens financiers au détriment de l’économie et des peuples européens.

 

Le combat est loin d’être terminé !

 

Pierre Verhas

 

Cet article a été publié par Mémoire des Luttes (http://www.medelu.org/) et repris sur le blog de Bernard Gensane (http://bernard-gensane.over-blog.com/)

 

 

 

 

Draghi-_Mario.jpg

Mario Draghi, le sauveur suprême de l'Europe, aura sans doute,

un jour, des comptes à rendre.

 

 

On n’enseigne pas les chants révolutionnaires, et en particulier L’Internationale, dans les écoles de journalisme. C’est très regrettable car le poème d’Eugène Pottier, écrit en 1871, reste d’une grande actualité. Par exemple ces deux vers auxquels tout démocrate ne peut que souscrire : Il n’est pas de sauveurs suprêmes/

Ni Dieu, ni César, ni tribun. Il suffit de remplacer « tribun » par « banquier » – ce qui ne dénaturera pas le message – pour montrer le caractère inquiétant du concert de louanges qui a accueilli la récente décision du président de la Banque centrale européenne (BCE) de racheter en quantité illimitée des titres de la dette souveraine des pays (notamment l’Espagne et l’Italie) auxquels les marchés financiers imposent des taux d’intérêt exorbitants.

Il ne s’agit pas ici de s’attarder sur le contenu de cette décision dont nombre d’économistes, notamment Jacques Sapir [[2]], ont montré le véritable objectif : imposer partout des politiques d’austérité en plaçant quelques nouveaux pays de la zone euro sous la tutelle des la « troïka » BCE/FMI/Commission européenne. La question posée est autrement plus grave : c’est celle de l’incompatibilité désormais aveuglante entre les politiques européennes et la démocratie. Les grands médias – comme l’ensemble des « élites » – ont déjà choisi leur camp : non seulement la plupart d’entre eux ne s’indignent pas de voir des pays autrefois souverains réduits au statut de républiques bananières, mais ils se félicitent que l’Europe ait enfin un patron tout-puissant, un sauveur suprême. Son nom : Mario Draghi, président de la BCE.

A la lecture de certains textes, les nostalgiques du culte de la personnalité d’avant la déstalinisation rajeuniront d’un bon quart de siècle. Témoignage, parmi beaucoup d’autres, de cette nouvelle idolâtrie, cet éditorial de l’hebdomadaire Le Point [[3]] : « Le seul, le vrai patron de la zone euro, c’est lui. On s’en était aperçu fin juillet quand, d’une seule phrase rassurante sur l’avenir de l’euro, il avait fait s’envoler les marchés. La crainte que l’on peut avoir, c’est que d’une autre phrase, il signe l’arrêt de mort de la monnaie unique. Sans que rien ni personne puisse s’y opposer. Super-Mario ». On a bien lu : un seul homme, qui ne s’est jamais présenté à une quelconque élection, détient entre ses mains le sort des 330 millions d’habitants de la zone euro. Et cela sans que les chefs d’Etat et de gouvernement, les présidents du Conseil européen, de la Commission, du Parlement européen et de l’Eurogroupe, ni non plus les parlements nationaux ou le Parlement européen s’en émeuvent.

Comment d’ailleurs le pourraient-ils ? Ce sont eux qui ont élaboré, voté et fait voter les traités sacralisant l’indépendance de la BCE, et qui ont ainsi placé le pouvoir financier au-dessus de la souveraineté populaire et du suffrage universel. Dans un discours qu’il avait prononcé pendant sa campagne électorale, mais qu’il a relégué aux archives depuis son élection, François Hollande avait déclaré : « Mon adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne sera pas élu, et pourtant il gouverne. C’est le monde de la finance ». Le président de la République se trompe : en Europe, le monde de la finance a un nom et un visage, ceux de Mario Draghi, ancien dirigeant de Goldmann Sachs. Il n’est pas élu et il gouverne. Pour l’édification des citoyens qui, il y a un an, ignoraient encore tout de lui, pourquoi ne pas afficher son portrait dans tous les bâtiments publics européens ?

 



[1] Bernard Cassen, né le 2 novembre 1937 à Paris, directeur général du Monde diplomatique jusqu’à janvier 2008, est journaliste. Président d'honneur de l'organisation altermondialiste Attac-France, il a joué un rôle essentiel dans la création et le démarrage de cette association, d'abord en France puis pour son extension au plan international.

[2]  « Mario Draghi ou le pompier pyromane » : http://www.medelu.org/Mario-Draghi-ou-le-pompier

 

[3] « Draghi, notre vrai patron », tel est titre d’un éditorial de l’hebdomadaire Le Point (6 septembre 2012).

 

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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 10:25

 

Décidément, Bernard Gensane est en forme ! Sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/) il vient de publier une remarquable analyse sur la question du blasphème. Il critique l’analyse du juriste Philippe Braud ([1]dans le Nouvel Observateur. Il fustige cette confusion de la pensée que les médias de l’intelligentsia parisienne diffuse à tout propos. Bernard, contrairement à Braud, distingue les faits et la croyance. Trop de préjugés aux conséquences funestes sont répandus suite à cette confusion.

 

 

Une observation qui renforce l’argument de Bernard Gensane : le mot « blasphème » ne figure pas dans les Codes pénaux belge et français. Donc, selon le Droit de ces deux pays, le droit au blasphème n’aurait aucun sens, sauf si certains obtiennent une majorité pour l’introduire.

 

 

Ce serait très dangereux, car cela reviendrait à déséculariser notre Droit et donc notre société en y introduisant un concept religieux. Et cela, c’est non !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 

 

Philippe Braud vient de publier, sur le site du Nouvel Observateur, un texte sur l’impossibilité du droit au blasphème. Il s’annonce comme « sociologue politique » et « expert ». De fait, Philippe Braud eut un parcours remarqué de professeur de droit.

 

 

philippe_braud.jpg

 Le juriste et politologue Philippe Braud : bien dans la «ligne» !

 

 

Je ne suis ni sociologue, ni politique, ni surtout expert, mais je dirai que sa démarche est, à mes yeux, inacceptable. Et totalement cul serré. D’abord, il feint de s’interroger sur l’élévation de ce droit au niveau d’un Droit de l’Homme. Cette question n’avait jamais été posée par quiconque avant lui. Je cite le début de son analyse :

 

 

« À en croire certains propos tenus ces jours-ci la liberté d’expression ne saurait être soumise à la moindre limite. Un droit inaliénable et sacré, absolument intangible ; mieux encore, un dogme sur lequel veillent de sourcilleux ayatollahs qui surenchérissent avec une belle emphase sur ses implications. »

 

 

La France est une république indivisible et laïque. C’est dire que, premièrement, elle ne connaît pas les ethnies ou les communautés – uniquement des citoyens égaux – et que, deuxièmement, les droits (d’expression ou autre) n’ont rien de « sacré ». La République française ne connaît que les lois humaines, pas la transcendance. Jamais les journalistes de Charlie Hebdo (ou d’autres) n’ont demandé « l’inscription du droit au blasphème dans une Déclaration universelle des Droits de l’Homme. » Ils veulent rappeler que dans la France, justement, des Droits de l’Homme, il est parfaitement légal de critiquer, de se moquer des religions, de mettre en doute l’existence de dieu ou du caractère sacré de tel ou tel personnage plus ou moins historique. Si, comme moi, Philippe Braud, passait du temps à visiter les églises et les cathédrales, il verrait à quel point l’Église a su se moquer d’elle-même dans les lieux de culte même.

 

 

Je poursuis la citation :

 

 

« La liberté d’expression peut faire mal, et même très mal ; infliger des souffrances inouïes, humilier, salir. Même les ayatollahs occidentaux le comprennent parfaitement quand il s’agit de protéger le droit à la dignité des femmes modernes, celui des homosexuels ou des handicapés ; on l’admet aussi, sauf les amis de Jean-Marie Le Pen, quand il s’agit de prohiber l’expression de propos négationnistes qui insultent la mémoire des victimes de l’Holocauste. »

 

Ici, Philippe Braud établit un parallèle malhonnête entre la critique des croyances religieuses et le négationnisme. L’extermination des Juifs est un fait (même si l’on peut douter de l’efficacité ou du bien-fondé des lois anti négationnistes). Dire que Jésus est dieu, que Mahomet est le prophète de dieu ou que Moïse reçut la parole de dieu, relève de croyances, de paris.

 

 

Ensuite, Philippe Braud affirme qu’à un moment M de leur histoire, « les Européens » ont soudain découvert les conséquences de « la » littérature antisémite, se sont sentis coupables et ont pris conscience de la violence des persécuteurs :

 

 

« Quand les Européens ont découvert les conséquences de la littérature antisémite, ils ont éprouvé un sentiment parfaitement justifié de culpabilité. Sortant du "village national" qui était jusqu’ici le leur, ils ont pris conscience de la violence symbolique qui pouvait ravager leurs relations mutuelles, et engendrer une double violence physique : celle des persécuteurs, d’autant plus facilitée qu’ils avaient appris à mépriser leurs victimes ; celle des humiliés et offensés dont certains ont répondu par la violence physique à la violence symbolique subie. »

 

 

 

Ausschwitz_aerial_view_RAF.jpg

 

Vue aérienne de Birkenau prise en août 1944 par un avion de la RAF : l'extermination des Juifs n'eut pas besoin de littérature antisémite pour se justifier.

 

 

De l’art de simplifier et de se donner bonne conscience. L’extermination des Juifs en Allemagne, puis ailleurs, n’eut pas besoin de littérature antisémite pour se justifier. L’antisémitisme n’a pas disparu avec l’ouverture des camps d’extermination et de concentration. Avancer qu’il y aurait une production culturelle antisémite et une autre philosémite est simpliste : tout dépend où l’on situe le curseur : lorsqu’Hergé publie Tintin en Amérique, lorsque sort sur les ondes la chanson “ Le lycée Papillon ”, ces deux œuvres ne sont nullement perçues comme antisémites. Or, elles le sont explicitement pour partie.

 

 

Puis, Philippe Braud sort le mouchoir de Madame Michu : « Si l’on peut rire (et ricaner) de tout, on ne le peut pas n’importe où. Rire de la mort, mais pas devant des parents accablés par la mort d’un enfant ; rire des mésaventures de DSK mais pas devant Anne Sinclair ; rire de la religion mais pas pendant le déroulement d’une cérémonie à Notre Dame de Paris. »

 

 

 

DSK triomphant

 Anne Sinclair : l'image d'une madone hiératique aussi impassible qu'irréelle ?

 

 

Mais si, on peut. Je dirais même qu’il le faut. La dernière fois que j’ai assisté à l’enterrement d’un enfant (il s’agissait d’un jeune qui s’était suicidé), j’ai ri après la mise en terre, avec ses parents, de tout et de rien. Pas du suicide de leur fils, bien sûr. Ce rire libéra ces gens accablés. Pour ce qui est du couple Anne Sinclair/DSK, que connaît Philippe Braud de leur vie intime avant l’épisode du Sofitel ? Comme moi : rien. Suis-je le seul à avoir réagi, en riant en mon for intérieur, devant l’image (« l’image », Monsieur le Professeur) d’Anne Sinclair en madone hiératique, en statue de cire aussi impassible qu’irréelle ? Quant à rire de la religion, il ne viendrait pas à l’esprit de l’athée que je suis de jouer du tambour dans une église au moment d’un service religieux. Mais pourquoi me faudrait-il être plus compassé devant des fidèles catholiques que devant des adorateurs de l’œuf dur ou des scientologues ?

 

 

« La liberté d’expression ne doit pas avoir de limites quand il s’agit d’avancer des thèses rationnelles », écrit Philippe Braud. Mais qu’est-ce qu’une thèse rationnelle ? Au nom de la raison et de la science, le monde occidental et rationnel a énoncé mille inepties, parfaitement démontrées (du temps de nos grands-parents, cher Philippe Braud, le Titanic avait été décrété insubmersible et, quand nous étions enfants, il s’affirmait tranquillement que les bébés ne ressentaient pas la douleur). Inversement, moi qui ai vécu dans des pays fortement islamisés, j’ai entendu des hommes parfaitement normaux, gentils, éduqués m’expliquer sans haine que leur religion était supérieure aux autres religions du Livre et que les hommes étaient seuls responsables de leur descendance puisque les femmes n’étaient que des vases en attente de semence.

 

 

Bref, avec ce texte, Philippe Braud nous ramène 250 ans en arrière quand, en France, les discours sacrés et profanes ne faisaient qu’un, à l’époque où, oint, le roi était un personnage sacré qui guérissait les malades en les touchant, quand Voltaire croyait dur comme fer que s’il y avait des fossiles d’animaux marins dans des régions montagneuses, il s’agissait de reste de nourriture abandonnés par les croisés lors de leurs pérégrinations. Quant aux grands-parents de Philippe Braud, je ne serais pas étonné que, comme les miens, ils aient soigné leurs problèmes respiratoires en buvant de l’eau radioactive. Qu’aurait-on dit d’un Charb ([2]) de l’époque qui se serait esclaffé devant une telle croyance et une telle pratique ?

 

 

Un dernier mot sur le blasphème : en France, brûler le drapeau tricolore est passible de six mois de prison. Distribuer des photos représentant la profanation de ce drapeau est un délit. Mais pas aux États-Unis, ni au Royaume-Uni, ni en Irlande, ni même en Israël. En revanche, en Arabie Saoudite, cet acte est sévèrement puni car le drapeau contient la profession de foi des musulmans.

 

 

Chacun voit donc midi à sa porte.

 

 

Bernard Gensane

 

 



[1] Juriste et politologue français né en 1941. Il travaille à l’Institut d’Etudes politiques de Paris (Science Po).

[2] Charb est le rédacteur en chef de Charlie-Hebdo.

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20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 09:07

 

L’ancien avocat général français Philippe Bilger qui s’est rendu célèbre par son réquisitoire modéré dans le procès des « gang des barbares » en 2009 et qui lui a valu l’ire vengeresse du Fouquier Tinville germanopratin, notre « grand » ami BHL, est un blogueur assidu et publie régulièrement des commentaires intéressants et intelligents sur l’actualité sur son blog « Justice au singulier » (http://www.philippebilger.com/blog/)

 

Son dernier article est consacré aux caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo en réponse aux troubles, menaces, attentats qui enflamment le monde musulman suite au film « Innocence des musulmans ». Il y défend le principe de la liberté d’expression.

 

Il a raison ! La liberté d’expression ne souffre aucune exception. Cependant, on est en droit de critiquer certaines expressions. C’est ce que j’ai fait dans ma réplique à Philippe Bilger sur son blog.

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 charlie_hebdo04.jpg

La couverture de Charlie Hebdo : pour une fois, nous donnons raison à Cohn Bendit, c'est con !

 

Autant suis-je un partisan acharné de la liberté d'expression. Que ce soit la poitrine nue d'une princesse, un dessin provocateur, un film stupide, tout doit pouvoir être dit, écrit, diffusé.

 

 

Autant suis-je aussi pour la responsabilité des actes posés. Ainsi, dans la mesure de mes faibles moyens, je défendrai Charlie Hebdo, mais je ne m'interdirai pas de lui faire des reproches. Je pense, Monsieur l'avocat général, que vous serez d'accord avec moi d'affirmer que liberté implique responsabilité. Or, dans le climat actuel, je pense que Charlie Hebdo a plus fait commerce que contestation.

 

 

Des Français sont otages des fanatiques, des légations, des entreprises, des voyageurs français et européens sont à leur merci. Aussi, il eût été plus intelligent de calmer le jeu. Charlie Hebdo a tenté de refaire le coup des caricatures de Mahomet. C'est réussi commercialement. C'est loupé journalistiquement. Je trouve qu'il aurait pu réfléchir à une réplique plus subtile à ce fanatisme que des caricatures réchauffées.

 

 

Enfin, Charlie Hebdo n'a pas toujours été le champion de la liberté d'expression. Rappelez-vous l'affaire Siné. Lui aussi n'était pas « politiquement correct », aussi il a été viré et traité d'antisémite par le directeur de l'époque, Philippe Val, qui a continué à jouer son petit « Big Brother » à la radio d'Etat.

 

 

PV

 

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 20:06

Les manifestations de fanatisme religieux deviennent quotidiennes. Ici, un imam pakistanais dénonce une enfant –  qui a le double défaut d’être chrétienne et  trisomique – d’avoir brûlé des feuillets du Coran. Blasphème ! En fait, c’est l’imam dénonciateur lui-même qui a monté cette histoire. Blasphème ! Néanmoins, la petite fille reste en prison et bien qu’innocentée par le tribunal et l’imam arrêté, elle ne peut être libérée qu’en échange d’une caution. Là, un Coran est brûlé dans une caserne américaine. Blasphème ! Ce geste aussi odieux qu’imbécile déclenche des réactions d’une violence inouïe dans tout le pays. Hillary Clinton doit elle-même intervenir pour tenter de calmer l’affaire. En Californie, un « cinéaste » d’origine copte égyptien diffuse sur la toile une vidéo intitulée « l’Innocence des Musulmans », un certain Sam Bacile – c’est un pseudonyme – qui serait promoteur immobilier (rien à voir avec le cinéma, sauf peut-être celui qu’il fait pour arnaquer ses clients…). C’est un film à petit budget (cinq millions de dollars auraient été prélevés chez des donateurs juifs) qui est une parodie maladroite et stupide et surtout volontairement provocatrice du prophète Mohammed. Blasphème ! Tout le Proche Orient s’embrase. Les légations américaines sont attaquées un peu partout par des foules fanatisées au sein desquelles se cachent des commandos armés qui ont réussi à tuer l’ambassadeur américain à Benghazi, la ville libyenne d’où est partie la révolution contre Khadafi.

 

 

Islam_Pakistan_greve_blaspheme.jpg 

Grève contre le blasphème au Pakistan

 

 

Les extrêmes se rejoignent.

 

 

 Islam_Christopher_Stevens.jpg

L'ambassadeur US Christopher Stevens a été tué à Benghazi, lors de l'assaut de l'ambassade le 11 septembre. Date éminemment symbolique ! Attentat attribué, bien sûr à Al Qaeda...

 

 

Diffusée par Youtube, ce film médiocre a fait le tour du monde, alors qu’il n’aurait même pas été admis en salle. Cela ressemble comme deux gouttes d’eau à une provocation ; c’est une provocation ! D’un côté, les milieux chrétiens et juifs intégristes veulent provoquer de graves troubles au Proche Orient pour entraver la réélection d’Obama en pensant pouvoir le contraindre à s’enliser au Proche Orient, ou en souhaitant une affaire comme l’occupation de l’ambassade US à Téhéran en 1980 qui a été une des causes de l’échec électoral de Jimmy Carter. De l’autre, les islamistes salafistes exploitent cette affaire pour mener ces troubles en vue de déstabiliser les gouvernements arabes et particulièrement ceux issus du « printemps arabe » qui ne sont sans doute pas assez radicaux à leurs yeux.

 

 

Islam_innocence_musulmans.jpg

 

"L'innocence des musulmans", un film de mauvaise facture. Provocation d'évangélistes fanatiques américains pour empêcher la réélection de Barak Obama.

 

 

 

Le fameux adage « Les extrêmes se rejoignent » n’a sans doute jamais été aussi réel !

 

Dans la ville de Mohamed Merah

 

Dernier exemple. Il s’agit de la lettre d’un médecin gynécologue de Toulouse publiée par notre ami Bernard Gensane sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/article-un-joyeux-evenement-110003947.html)  : « Moment de grand bonheur en salle de naissance. Accouchement de rêve. Refus de péridurale. Patiente voilée, le mari ne souhaite pas qu’un homme s’en occupe (bien que largement prévenu à l’avance…. document en cours de grossesse, explications orales….).

 

De garde, j’y vais quand même et m’impose. Accouchement dans les hurlements et les contorsions, dans la panique maternelle et le père barbu qui donne les ordres à tout le monde…

L’enfant se prénomme joyeusement Oussama. Juste à sa sortie, le père s’est prosterné et à fait sur le sol de la salle de naissance la prière, en direction de la Mecque (direction qu’il avait préalablement repérée).

Puis des chants religieux aux oreilles de l’enfant, à droite, à gauche…Et la mère, il ne la regarde plus, elle a bien servi, et je suppose que le voile va vite être remis sur son visage tentateur… Ras le bol de cela.

La tolérance a des limites, qui se franchissent chaque jour plus loin.

Dans la ville de Mohamed Merah, je m’interroge sur le devenir de la société dans laquelle je vis et je suis inquiet Mes propos ne sont ni racistes, ni discriminatoires ; ils sont ceux d’un praticien inquiet de voir la religion entrer en salle de naissance et dans mon cabinet médical, ceux d’un citoyen inquiet des incivilités qui se multiplient et meurtris des drapeaux algériens qui étaient seuls brandis sur la place du Capitole le jour de la victoire de François Hollande, ceux d’un homme qui a toujours récusé le racisme ordinaire mais qui est troublé par des dérives de plus en plus quotidiennes….

Même si mes propos ne sont sans doute pas politiquement corrects, je voulais vous faire partager ce moment, traumatisant pour toute notre équipe médicale, et mes craintes pour l’avenir de mes enfants dans un pays qui ne sait pas fixer de vraies limites.

Dr Jean Thévenot

Gynécologue obstétricien

Clinique Ambroise Paré, Toulouse »

Cela, c’est passé en France. Et des incidents similaires se déroulent dans les maternités en Belgique, aussi.

 

Islam_Manif-anti_US_Paris.jpg

Manifestation contre l'ambassade américaine à Paris : la protestation s'étend dans les communautés musulmanes en Europe.

 

 

 

Islam_Borgerhout.jpg

 Arrestations administratives à Borgerhout (ville d'Anvers) après une manifestation contre le film islamophobe. Les forces de l'ordre se sont montrées particulièrement sévères.

 

 

« Uranopole » s’est penché maintes. fois sur cette question. La position est claire et nuancée : une société laïque telle que la nôtre s’accommode mal d’interdits comme celui du voile et même du niqab. On s’aperçoit d’ailleurs que c’est inefficace. Rappelons-nous les incidents de Sahria4 Belgium, il y a quelques semaines (http://uranopole.over-blog.com/article-racisme-et-feminisme-108629671.html) où nous rapportions les propos de l’Israélien contestataire Michel Warschawski : « A-t-on entendu les croisés du féminisme anti-islamiste et autres laïcards dénoncer avec la même vigueur le foulard que portent nombre de juives pratiquantes (ou de nonnes catholiques) ? Les entend-on parler des rabbins comme des “barbus” ? Osent-ils dire que la religion juive est “intrinsèquement hostile au progrès, à la laïcité ou aux droits des femmes” ? Féminisme ou laïcité à géométrie variable : cela s’appelle le racisme, le vieux racisme antimusulman qu’on a dû cacher pendant quelques décennies mais qui n’a jamais vraiment disparu du discours de la gauche européenne ».

Le salafisme et le pétrole

Sur le plan international, il est regrettable de constater qu’Obama n’a guère modifié les orientations prises par son prédécesseur. Les projets fous de constitution par la force d’un « grand Moyen Orient » dominé par les Etats-Unis et par Israël sont toujours à l’ordre du jour, bien qu’ils aient pris un sérieux coup dans l’aile avec les « printemps » arabes, la guerre en Syrie et l’enlisement US en Irak et en Afghanistan. Dès lors, un éventuel conflit avec l’Iran ne pourrait qu’avoir des conséquences catastrophiques.

En l’espèce, le salafisme ([1]) est une arme efficace qui se répand dans l’ensemble du monde musulman et utilisée par deux pays : l’Arabie Saoudite et le Qatar. Dans les pays européens, on a trop tendance à considérer la religion musulmane comme un bloc monolithique. Comme si un milliard d’hommes pouvaient tous avoir une pensée identique ! Il y a de nombreuses nuances dans les interprétations du message mahométan, mais le rapport de forces politiques et économiques fait que l’interprétation la plus conservatrice et la plus rigoriste s’impose. Et l’Occident – à savoir en gros l’Union européenne et le monde anglo-saxon – est désarmé face à la montée de ce fanatisme. Qu’on le veuille ou non, il doit ménager ces nations qui disposent des principales réserves pétrolières !

Revoilà le choc des civilisations !

Dans les sociétés occidentales, le salafisme se manifeste par des comportements de rejet de la société occidentale dans la vie quotidienne : le port du voile ou de la niqab, les interdits alimentaires, le refus de la mixité jusque même dans les hôpitaux, l’intervention dans les écoles sur les cours d’histoire et de biologie. Bien sûr, cela rend toute cohabitation difficile, voire impossible, car ces exigences vont à l’encontre des bases de notre société. Il serait bien entendu très aisé d’édicter des interdits par réaction. Cependant, ce n’est pas si facile.

En effet, en la matière on se heurte à deux écueils : le racisme qui se traduit par ce qu’on appelle l’islamophobie et la théorie du « choc des civilisations ».

Certains prétendent que l’islamophobie n’existe pas. Or, dans sa stratégie de conquête et de domination de l’ensemble du monde, l’Occident a toujours besoin d’un ennemi qui incarne le mal. Ce furent les communismes soviétique et chinois. Le communisme soviétique s’est effondré et le PC chinois s’est allié à l’Occident capitaliste. Voilà un bel exemple de duplicité : le communisme en Chine reste un système totalitaire abominable où sévissent les déportations, les déplacements de populations, la répression aveugle, la neutralisation des opposants, etc. sans qu’il y ait de sérieuses contestations de la part des dirigeants occidentaux. Certes, pour donner le change, on reçoit timidement le Dalaï Lama – qui n’est pas un exemple de démocratie non plus –  pour émettre une protestation toute symbolique contre l’occupation du Tibet ; certes, on fait de temps en temps campagne pour un dissident chinois traqué par le régime, mais cela ne va pas plus loin.

 

Dalai-Lama_5538.jpg

 Le Dalaï-Lama, pas si démocrate qu'on le dit !

 

 

L’islamophobie après l’anticommunisme

Par contre, depuis 1979, année de la fondation de la république islamique d’Iran, le « mal absolu » s’est déplacé : il ne se trouve plus incarné par l’URSS, mais par l’Islam qu’on accuse de s’étendre sournoisement dans nos villes et dans nos quartiers. C’est cela l’islamophobie : c’est comme avec l’ancien anticommunisme, une peur diffuse distillée au sein de la population afin qu’elle accepte toutes les exactions des puissances occidentales au Proche Orient, les dépenses militaires exorbitantes et l’entretien de guerres dont on ne saisit guère le sens.

Cependant, l’islamophobie a ses limites. L’importante immigration musulmane en Europe a pour effet d’édulcorer cette haine suscitée à l’égard de cette religion. Aussi, se limite-t-on à réprimer de manière d’ailleurs inefficace, les manifestations les plus radicales de l’Islam. On se trouve devant le paradoxe d’une islamophobie destinée à justifier l’actuel impérialisme occidental, et de l’entretien de relations « amicales » avec des royaumes arabes qui organisent et financent ces manifestations.

De plus, au sein des pays d’immigration, il faut bien tenter d’entretenir des relations relativement sereines entre les autochtones et les allochtones ([2]) en n’attaquant pas de front leur religion. Aussi, les lois interdisant le port du voile ou du niqab sont inefficaces et provoquent des conflits qui ne font qu’entretenir la tension. Arrêtons ce jeu démagogique et stupide. En outre, nous l'avons déjà écrit : la laïcité s'accomode mal d'interdits.

 

 

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L'interdiction du niqab crée plus de discrimination que celle qu'elle est censée combattre.

 

 

Il serait peut être temps d’admettre que l’incompréhension évidente entre les populations musulmanes et les autochtones dont la plupart sont chrétiens avec une minorité laïque, est avant tout due à des facteurs sociaux. L’immigration ne s’est pas faite par génération spontanée. Il s’est agi d’amener de la main d’œuvre à bon marché pour notre industrie. Grâce à l’action des organisations syndicales, ces travailleurs ont pu bénéficier des acquis et des droits des autres travailleurs. Cependant, rien n’a été prévu pour les accueillir, surtout après le regroupement familial. En France, on a « parqué » les immigrés dans les banlieues des grandes villes, sans prévoir équipements collectifs, écoles, transports urbains, c’est-à-dire tout ce qui permet de vivre en collectivité. En Belgique, si on n’a pas créé de tels ghettos, ils se sont formés spontanément dans des quartiers des grandes villes laissés pratiquement à l’abandon par les autorités locales et régionales. Et les premières victimes en sont les immigrés et particulièrement les femmes.

Intégration, répression, communautarisme

Certains politiciens ont tiré la sonnette d’alarme, mais ils ne proposaient comme solution que la répression. En outre, dès le début de la décennie 1980-90, l’extrême-droite s’est développée sur ce terrain. Tout cela n’a fait qu’accroître les tensions. Du côté de la population immigrée musulmane, l’Islam est devenu la référence. La société occidentale que ces gens souhaitaient intégrer, n’était désormais plus le modèle. Il est vrai qu’en dehors des beaux discours, aucun effort sérieux n’a été fait pour une intégration sérieuse. Aussi, pour bien des musulmans, il fallait combattre cette société occidentale, parce qu’ils ont le sentiment qu’elle leur est hostile. Et certains d’entre eux estiment que l’Islam radical leur en fournit les armes.

On se trouve devant cette situation inextricable. Nul n’entrevoit de solutions. Pourtant, elles existent, mais elles nécessitent à la fois une forte volonté politique et des moyens considérables. Au vu de la faiblesse des gouvernements européens et américain, avec les absurdes politiques d’austérité, avec un manque d’analyse sérieuse de ces problèmes, il est inimaginable d’espérer un changement. Est-on condamné au pourrissement ?

Les solutions proposées jusqu’à présent ne fonctionnent pas. L’intégration est un échec, faute d’efforts sérieux. Le communautarisme comme dans les pays anglo-saxons, tant décrié par les laïques européens, s’il a réussi peu ou prou à maintenir des relations relativement paisibles entre les différentes communautés, n’est pas non plus la panacée. Il ne fait que contourner la question. Alors, que faire ?

Ce n’est évidemment pas ici qu’on trouvera la solution. Pourtant, on peut en définir les grandes lignes : l’échelle du problème, c’est l’Europe. Au moins, en ouvrant ce chantier, elle s’occupera d’autre chose que de tenter de sauver les banques. L’austérité bloque tout et empêche toute solution. La priorité : l’enseignement. Ce ne sont pas les lamentables ZEP (Zone d’Education Prioritaire) qui amèneront quoi que ce soit, mais une grande politique d’enseignement prioritaire. C’est l’enseignement qui est la meilleure arme d’intégration. Déjà, ainsi, peut-on espérer changer de cap.

Est-ce possible ? Oui, s’il y a la volonté politique. Et cela est l’affaire de tous.

 

Pierre Verhas

 



[1] Les salafs sont les purs antiques de l’Islam, celui de Mahomet et des quatre premiers califes. Le salafisme prône donc un retour à la pureté originelle de l’Islam.

[2] C’est volontairement que nous usons des substantifs « autochtones » et « allochtones », car il devient très difficile de trouver le terme exact, tant on craint qu’il apparaisse comme raciste ou… islamophobe ! Il serait temps de cesser d’ « euphémiser » et d’appeler un chat un chat !

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 14:29

La plus grande « démocratie du monde » montrée en exemple à nos chères petites têtes blondes dans toutes les écoles d’ « Occident » n’élit plus ses représentants et en particulier, le premier d’entre eux, au suffrage universel.

 

 

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Une machine à voter en novembre 2000, dans le comté de Palm Beach en Floride

 

 

On se souvient de la première élection de George W Bush en novembre 2000. L’Etat de Floride, dont le gouverneur, Jeb Bush, était le frère du candidat républicain à la présidence, a fait recompter les votes dans des circonstances rocambolesques. On se souvient de cette scène où l’on voyait des assesseurs  analysant les cartes perforées des machines à voter à la lumière de lampes de bureaux. Résultat : l’Etat de Floride a permis à Bush d’avoir le nombre suffisant de grands électeurs pour qu’il soit désigné président des Etats-Unis. Son adversaire, le démocrate Al Gore, vice-président sortant, disposait cependant de bien plus de voix sur l’ensemble de l’électorat états-unien. En outre, ce que l'on ignore généralement, Jeb Bush avait fait voter une loi interdisant le droit de vote aux électeurs ayant commis des infractions mineures. Cela visait évidemment les Noirs et la population pauvre ! Ainsi, Al Gore aété privé de dizaine de millers de voix, alors que George W Bush fut déclaré vainqueur avec... 537 voix en plus ! 

 

 

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George W Bush n'était pas à sa place dans ce bureau !

 

 

Ainsi Bush put alors qu’il n’avait pas la majorité des suffrages, engager son pays dans des guerres sanglantes et désastreuses, dont l’une d’entre elle fut justifiée par un mensonge, il put porter atteinte aux droits constitutionnels des citoyens américains, il démantela l’économie nord-américaine par une politique ultralibérale insensée qui empêcha de répondre à la crise financière qui s’annonçait.

 

Ce premier traficotage du suffrage universel en annonce d’autres. Ils sont déjà en place pour les élections américaines de novembre prochain. La tricherie s’institutionnalise en quelque sorte. À cela, il y a deux raisons.

 

La première est l’évolution sans doute inéluctable des Etats-Unis, d’une fédération vers une confédération. En effet, les Etats américains acquièrent progressivement une plus large autonomie. La Cour suprême américaine crée une jurisprudence qui permet aux Etats de contourner la loi fédérale en bien des matières. On sait qu’aux USA, les Etats disposent de larges compétences. Ainsi, ils sont autonomes en matière de Justice à condition qu’ils ne soient pas en contravention avec la Constitution. C’est ainsi que plusieurs Etats appliquent la peine de mort. Leur tentation est d’étendre le champ de ces compétences pour dépendre de moins en moins de Washington.

 

Quant à l’organisation des élections fédérales pour la Chambre, le Sénat et le Président, chaque Etat procède comme il l’entend.

 

La seconde raison est la progression spectaculaire du conservatisme dans plusieurs Etats américains, essentiellement dans ceux du Sud. Par exemple, si le Tea Party qui s’inspire de la pensée néo conservatrice et qui est également très autonomiste : « Washington, c’est l’ennemi ! », il n’a pas réussi à imposer un candidat, ou plutôt une candidate, qui se réclame de son courant. Néanmoins, à la tête du parti républicain, son poids reste considérable et l’actuel candidat, le Mormon affairiste Mitt Romney, doit en tenir compte. Ce n’est pas pour rien qu’il a choisi comme candidat vice-président pour compléter son « ticket », un ultralibéral acharné.

 

 

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Mitt Romney et Paul Ryan : le ticket Mormon, affairiste, ultralibéral est-il prêt à tricher à nouveau comme leur illustre prédécesseur en 2000 ?

 

 

En tout cas, posons la question : les élections de novembre se dérouleront-elles dans les règles ? On peut en douter sérieusement. En effet, dans une douzaine d’Etats dirigés par les républicains depuis les élections « à mi-mandat » de 2010, le droit de vote des « minorités », c’est-à-dire, les jeunes, les Noirs, les Hispaniques, est menacé par des lois restrictives adoptées dans ces Etats. Ajoutons que ce sont ces catégories de la population américaine qui ont assuré la victoire d’Obama en novembre 2008.

 

Certes, ce ne sont pas des interdictions de voter qui sont édictées. Ce sont des dispositions réglementant l’inscription sur les listes électorales, ou limitant le nombre de jours d’accès aux bureaux de vote pour le vote anticipé, l’obligation de présenter une pièce d’identité avec photo – il s’agit du permis de conduire inaccessible à certaines minorités trop pauvres – mais aussi l’interdiction aux associations de défense des droits civiques d’exercer toute activité un an avant les élections. En outre, ces réglementations imposent à ces associations de déposer leurs listes dans les quarante-huit heures après leur date d’entrée en vigueur, sous peine d’une amende de 1000 dollars par jour de retard ! Et, comme par hasard, c’est en Floride que cette législation officiellement « anti-fraude » a été adoptée (voir le « Monde » du 4 septembre 2012).

 

 

 

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Militante du "Tea party", un groupe néo conservateur radical et dangereux

 

 

Cela a un résultat : le nombre d’électeurs démocrates nouvellement inscrits sur les listes électorales en Floride  qui atteignait quelque 260.000 en 2000 est ramené aujourd’hui à 11.325 ! Un juge fédéral s’est inquiété de cette situation et a invalidé cette nouvelle réglementation le 29 août. Cependant, il ne reste plus que cinq semaines avant la clôture des listes, aussi il est quasi impossible d’y changer quelque chose.  

 

Au Texas, une réglementation imposant une pièce d’identité avec photo doit aussi être produite. Cette démarche implique également un extrait d’acte de naissance qui coûte 22 dollars. Mais, ici, étant donné l’immensité du territoire, certains électeurs doivent parcourir 250 miles (soit 402 km) pour accéder à leur bureau électoral ! Enfin, une autre disposition interdit d’ouvrir les bureaux de vote pour le vote anticipé, le dimanche. Or, traditionnellement, les Noirs vont voter après avoir participé à la messe du dimanche. Il est clair qu’au nom de la lutte anti-fraude, on vise en réalité à interdire le vote aux minorités.

 

 

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Les Noirs et les Hispaniques Etatsuniens plébiscitent Obama. C'est la raison pour laquelle les Républicains vont jusqu'à la fraude électorale organisée pour les empêcher de voter !

 

 

Cela ne s’arrête pas là. Il se constitue dans certains Etats, comme le Texas, des associations de citoyens qui se chargent d’envoyer des observateurs dans les bureaux de votes afin officiellement de veiller à éviter d’éventuelles fraudes. C’est le cas, entre autres, d’une association True the vote qui est en réalité proche du Tea party. On peut se demander pourquoi cette association qui compte des centaines de sections à travers le Texas contrôlerait ses amis républicains ? Eh bien ! La réponse devient vite claire : True the vote est surtout présente dans les circonscriptions où se trouvent un grand nombre de Noirs et d’Hispaniques. Elle a même réalisé une vidéo montrant des afro-américains et des Latinos prêts à se livrer à des fraudes électorales ! C’était évidemment un faux ! Voilà donc une association anti-fraude qui se livre elle-même à la fraude ! Et ce n’est pas tout : un des dirigeants de True the vote, Ted Poe, est proche du tristement célèbre Ku Klux Klan !

 

Comme l’écrit « Le Grand Soir » : « La stratégie de True the vote devient subitement plus claire : le droit d’exercer un contrôle démocratique sur le processus électoral cache en réalité la volonté de marquer sa présence en plaçant systématiquement des groupes d’observateurs dans les bureaux de vote connotés racialement, et ce à des fins évidentes d’intimidation. »

 

Ainsi, True the vote fait des alliances avec des notables locaux qui lui permettront de contrôler l’accès au vote. Ainsi, dans le comté de Harris, True the vote a obtenu la liste des électeurs inscrits en 2010, ce que le Parti démocrate n’a pas réussi à acquérir. Si on consulte le site de cette association (http://www.truethevote.org/) on s’aperçoit très vite que son objectif est d’écarter tous les électeurs susceptibles de voter pour Barak Obama. Plus inquiétant, True the vote est implanté dans de nombreux Etats comme la Floride, l’Ohio, la Pennsylvanie, etc. Ce n’est donc manifestement une manifestation « spontanée » de citoyens. C’est une arme de guerre pour le camp républicain le plus conservateur. Les modérés n’y ont pas leur place !

 

 

ku-klux-klan.jpg     Tea_Party_rassemblement.jpg

Y a-t-il des connivences entre le sinistre "KKK" et certains éléments du Tea Party ?

 

 

Dans ce qu’il est convenu d’appeler « la plus grande démocratie du monde », le suffrage universel est menacé. La réélection de Barak Obama est sérieusement compromise, car ces fraudes organisées sont destinées à exclure des centaines de milliers d’électeurs qui feraient certainement la différence en faveur du Président sortant.

 

Cette menace s’étend au-delà des Etats-Unis. Récemment, un haut fonctionnaire de la Commission européenne faisait part de son dépit : « Cette démocratie parlementaire et ces référendums freinent notre action. Il est temps d’y mettre fin ! » Il n’est manifestement pas le seul à penser ainsi.

 

Mais d’autres seront là pour les empêcher de museler les peuples. Le suffrage universel est menacé, mais il est encore bien vivant. C’est à nous tous de le vouloir !

 

Pierre Verhas

 

 

 

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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 17:21

 

Paolo Borsellino fut un magistrat sicilien né en 1940, qui a travaillé avec le juge Giovanni Falcone, assassiné par la mafia le 23 mai 1992. Il n’a pas fallu longtemps pour que Borsellino suive le même destin. Le 19 juillet 1992, il est tué par l’explosion d’une voiture piégée Via D’Amelio à Palerme.

 

Vingt années après, le 19 juillet dernier, le procureur général près la Cour d’appel de Caltanissette, Roberto Scapinato prononce un discours à la mémoire de son collègue. Dans ce discours publié par le journal en ligne « Mediapart », reproduit ci-après, Scapinato évoque l’évidente complicité entre la haute société italienne, le monde des affaires, les multinationales, avec la mafia.

 

 

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Roberto Scapinato risque sa carrière pour sa sincérité !

 

On a tort de penser que la « pieuvre » ne sévit qu’en Sicile, en Calabre et à New York. Non, elle étend ses tentacules dans le monde entier et s’accommode fort bien de la mondialisation ultralibérale. La finance mondialisée, les entreprises multinationales, les banques – pensons notamment à Goldman Sachs – usent de méthodes similaires à celles de la mafia. Cette dernière leur sert sans doute d’exécuteur des basses œuvres à l’égard des gêneurs, qu’ils soient magistrats, journalistes, écrivains, cinéastes. La mafia comme les dirigeants de l’économie mondialisée affaiblissent les Etats dans leur plus grand intérêt. Roberto Scapinato le constate : « Un pays dans lequel, pendant trop de siècles, la loi a été uniquement la voix du patron, la voix d'un pouvoir fort avec les faibles et faible avec les forts. » Et pour avoir prononcé ces phrases, le procureur Scapinato doit passer le 10 septembre devant le Conseil supérieur de la magistrature pour « incompatibilité fonctionnelle ». On croit rêver. Mais non, nous vivons un cauchemar.

 

Ceux qui veulent la disparition de l’Etat, la fin des institutions élues au suffrage universel, au profit d’Etats faibles et ensuite d’une structure supranationale, doivent savoir qu’écarter le peuple pourra leur coûter très cher.

 

Il existe encore des hommes courageux qui savent qu’ils risquent leur vie pour préserver les principes essentiels. Nous devons leur rendre hommage et surtout les aider.

 

Pierre Verhas

 

 

Cher Paolo,

 

Nous sommes réunis ici aujourd'hui en privé pour rendre hommage à ta mémoire, car plus les années passent et plus il devient embarrassant de participer aux cérémonies officielles en souvenir des massacres de Capaci et de via D'Amelio, des 23 mai et 19 juillet.

 

 

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Paolo Borsellino assassiné par les tueurs de la Mafia le 19 juillet 1992.

 

La puanteur du compromis moral

 

Le cœur se serre parfois en voyant aux premiers rangs, aux places réservées aux autorités, des personnages dont la conduite semble être la négation même des valeurs de justice et de légalité pour lesquelles on t’a assassiné. Des personnages au passé et au présent équivoques dont les vies dégagent – pour utiliser tes mots – cette puanteur du compromis moral que tu exécrais tellement et qui s'oppose au frais parfum de la liberté.

 

Et comme si cela n'était pas suffisant, Paolo, autour de ces personnages se presse une foule de courtisans, de petits et grands majordomes du pouvoir, de quémandeurs prêts à courber l’échine et à vendre leur âme pour un avancement de carrière ou un accès facile au monde des privilèges. 

 

Si cela était possible, on aimerait demander à tous ces gens de nous faire la grâce de rester chez eux le 19 juillet, de nous octroyer un jour de trêve en nous épargnant leur présence.

 

Mais surtout, on aimerait leur demander de nous faire au moins la grâce de se taire, car dans leur bouche des mots comme État, légalité et justice perdent de leur sens et se réduisent à de la rhétorique rance, à des coquilles vides. 

 

Vous qui ne croyez à rien si ce n'est à la religion du pouvoir et de l'argent, et qui n’êtes pas capables de vous élever au-dessus de vos petits intérêts personnels, taisez-vous le 19 juillet, car ce jour est dédié au souvenir d'un homme qui a sacrifié sa vie pour que des mots comme État, Justice et Loi aient enfin un sens et une valeur dans notre pauvre et malheureux pays. 

 

Un pays dans lequel, pendant trop de siècles, la loi a été uniquement la voix du patron, la voix d'un pouvoir fort avec les faibles et faible avec les forts. 

 

Un pays dans lequel l’État n'était ni crédible ni respectable parce qu'il se manifestait aux yeux des citoyens sous les traits de députés, sénateurs, ministres, présidents du conseil, préfets et tant d'autres qui avaient choisi de cohabiter avec la mafia, ou qui, pire encore, avaient bâti carrières et fortunes grâce à la mafia. 

 

L’Etat ne se présente pas avec un visage propre.

 

Tu savais bien, Paolo, que ceci était le problème des problèmes et tu ne te lassais pas de le répéter lors des interventions dans les écoles, comme ce 26 janvier 1989 aux étudiants de Bassano del Grappa : « L’État ne se présente pas avec un visage propre. Qu'a-t-on fait pour donner à l’État une image crédible ? La vraie solution passe par le travail, afin que l’État gagne en crédibilité, car nous devons nous reconnaître davantage dans ces institutions. » 

 

Et à un élève qui te demandait si tu te sentais protégé par l’État, tu avais répondu : « Non, je ne me sens pas protégé par l’État car lorsque la lutte contre la mafia est uniquement déléguée aux forces de l'ordre et à la magistrature, on n’agit pas sur les causes de ce phénomène criminel. » 

 

Et puisque tu étais conscient que le vrai problème consistait à redonner une crédibilité à l’État, tu as consacré toute ta vie à cette mission. 

 

Dans les cérémonies publiques, on se souvient de toi surtout comme d’un grand magistrat, l'auteur, avec Giovanni Falcone, du maxi procès qui a détruit le mythe de l'invincibilité de la mafia et réhabilité la puissance de l’État. 

 

 

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Giovanni Falcone tué deux mois avant Paolo Borsellino

 

 

Mais toi et Giovanni ([1]) avez surtout été d'extraordinaires créateurs de sens. 

Vous avez accompli la mission historique de rendre l’État aux gens, car c'est grâce à vous et à des hommes comme vous que, pour la première fois dans l'histoire de notre pays, l’État se présentait sous des traits crédibles auxquels il était possible de s'identifier, et dire “L’État c’est nous” prenait du sens.

 

Vous nous avez appris que, pour construire ensemble ce grand Nous qui est l’État démocratique de droit, il est nécessaire que chacun retrouve et cultive la capacité de tomber amoureux de la destinée des autres. 

 

Lors des cérémonies publiques on se souvient de toi comme d’un exemple du sens de devoir. 

 

Ils te sous-estiment Paolo, car tu nous as appris quelque chose de beaucoup plus grand. 

 

Tu nous as appris que le sens du devoir est peu de chose s'il est réduit à une exécution détachée et bureaucratique de nos propres tâches et à l’obéissance à nos supérieurs.

Tu nous as clairement dit que si tu restais à ta place après le massacre de Capaci, tout en te sachant condamné à mort, ce n'était pas par sens du devoir abstrait et militaire, mais par amour.

 

Tu l'as répété le soir du 23 juin 1992 en rendant hommage à Giovanni, Francesca, Vito Schifani, Rocco Dicillo et Antonio Montinaro. 

 

A propos de Giovanni tu avais dit : « Pourquoi n’est-il pas parti, pourquoi a-t-il accepté cette terrible situation, pourquoi a-t-il toujours été prêt à répondre de l'espoir qu’on mettait en lui ? Par amour ! Sa vie a été un acte d'amour envers cette ville, envers cette terre qui l’a engendré ». 

 

Voilà ce que tu avais dit le soir du 23 juin 1992, Paolo, en parlant de Giovanni, mais maintenant nous savons qu’à ce moment-là tu parlais aussi de toi, tu nous communiquais ton choix de ne pas partir, d'accepter la situation terrible dans laquelle tu étais précipité, c'était un choix d'amour, car tu pensais devoir répondre de l'espoir que nous tous avions en toi, après la mort de Giovanni. 

 

L’ultime mission

 

Nous t'avons chargé et tu t'es chargé d'un poids trop grand : porter seul sur tes épaules la crédibilité d'un État qui, après le massacre de Capaci, semblait tomber en morceaux, d'un État à genoux et incapable de réagir. 

 

Tu as senti que cette mission était devenue ton ultime mission et on te l'a répété le 4 juillet 1992 lorsque, quelques jours avant ta mort, tes substituts du parquet de Marsala t’ont adressé ces mots : « ... la mort de Giovanni et Francesca a été pour nous tous comme la mort de l’État dans notre Sicile. Les polémiques, les conflits, les contradictions qui existaient avant ce tragique événement et qui se sont répétés après nous font penser trop souvent que nous n'y arriverons pas, que l’État en Sicile est contre l’État et que l’on ne peut faire confiance à personne. Voici ton devoir personnel, mais tu sais bien que nous n'avons pas beaucoup d'autres interlocuteurs : sois notre confiance en l'État ». 

 

Mission doublement accomplie Paolo. 

 

Tu as réussi avec ta vie à donner une nouvelle vie à des mots comme État et Justice, mots morts car privés de sens.

 

La force de l’amour

 

Et, avec ta mort, tu as réussi à nous faire comprendre qu'une vie sans la force de l'amour est une vie dénuée de sens ; que dans une société du désamour, où seuls comptent l'argent et le pouvoir en soi, parler d' État et de Justice n'a pas de sens. 

Pour beaucoup d'entre nous ce fut un privilège de te connaître personnellement et d’apprendre de toi cette extraordinaire leçon qui aujourd'hui encore nourrit notre vie et nous a donné la force nécessaire pour recommencer quand, après le massacre de via d'Amelio, il semblait – comme Antonino Caponnetto l'avait dit en pleurant – que tout était désormais fini.

 

Mais non, Paolo, ce n'était pas fini et ça ne l'est toujours pas.

 

Ainsi, comme au cours d'une bataille est frappé à mort celui qui porte haut le drapeau de la patrie, nous, pour être dignes de porter ta toge, avons repris le drapeau que tu avais porté haut afin qu'il ne finisse pas dans la poussière et sous les gravats où ceux qui étaient prêts à l'enterrer négociaient, à notre insu, la reddition de l’État au pouvoir mafieux alors que ton sang n'était pas encore séché.

 

Nous avons continué votre construction de sens et votre force est devenue notre force, soutenue par des milliers de citoyens qui, pendant ces jours terribles, ont rempli les places, les rues, ont entouré le palais de justice en nous faisant sentir à quel point nous n'étions pas seuls.

 

Et ainsi, Paolo, nous sommes arrivés là où toi et Giovanni aviez été arrêtés et où vous seriez certainement arrivés, si on n'avait pas d'abord démobilisé le pool antimafia, obligé ensuite Giovanni à quitter Palerme et enfin, si on ne vous avait pas laissé mourir.

Nous avons mené sur le banc des accusés et nous avons jugé les intouchables : présidents du conseil, ministres, parlementaires nationaux et régionaux, présidents de la Sicile, avocats renommés, personnalités au sommet de l'économie et de la finance et beaucoup d'autres encore.

 

Un cortège de sépulcres blanchis, un peuple de cols blancs qui ont fréquenté nos écoles, qui remplissent les meilleurs salons, qui, dans les églises, se frappent la poitrine après avoir participé à des réunions mafieuses.

 

Une armée de petits et grands Don Rodrigue

 

Une armée de petits et grands Don Rodrigue sans la protection desquels les Riina, les Provenzano ([2]) n'auraient été personne et jamais n'auraient osé défier l’État, tuer ses représentants. Sans eux, ce pays aurait été libéré de la mafia depuis longtemps. 

Mais, cher Paolo, tout ceci, dans les cérémonies publiques, est refoulé comme s'il s'agissait d'une épineuse affaire de famille qu’il serait préférable de taire en public.

Ainsi, aux jeunes qui n'étaient pas encore nés en 1992, au moment de votre mort, on raconte que la mafia est uniquement celle du racket et du trafic de stupéfiants. On raconte que la mafia est uniquement constituée d'une petite minorité de criminels, de personnages comme Riina et Provenzano. 

 

 

 Riina_Provenzano.jpg

Toto Riina et Bernardo Provenzano : impunis durant trente-huit ans !

 

On raconte que ces personnes, ex-paysans qui ne savent même pas s'exprimer correctement en italien, ont seuls maintenu notre terre sous leur joug durant un siècle et demi et que seuls, ils ont osé défier l’État en 1992 et 1993 en concevant et en mettant en œuvre la stratégie meurtrière de ces années-là. 

 

Derrière tes assassins, se cachaient des forces obscures et puissantes.

 

Nous savons maintenant que ceci n'est pas toute la vérité.

 

Nous savons que tu as été le premier à comprendre que derrière la main du bourreau, derrière tes assassins, se cachaient des forces obscures et puissantes.

 

Et pour cette raison, tu t'es senti trahi, pour cette raison ton cœur s'est serré et il t'a semblé que l’État, cet État qui en 1985 t'avait sauvé de la mort en t'emmenant dans la prison de l'Asinara, cette fois-ci ne pouvait pas te protéger, ou pire, ne voulait peut-être pas te protéger.

 

C'est pour cela que tu as confié à ta femme Agnese : « La mafia me tuera, mais ce seront d'autres qui me feront tuer, la mafia me tuera quand d'autres y consentiront. »

 

Ils commencent à avoir peur.

 

Ces forces ont continué à agir même après ta mort pour effacer les traces de leur présence.

 

Et pour nous cacher la vérité, on a fait tout ce qui était possible.

 

Quelques minutes après l'explosion dans la via d'Amelio, alors que tout le monde était pris de panique, la fumée empêchant de voir, ils ont fait disparaître ton agenda rouge parce qu'ils savaient qu'en lisant ces pages, nous aurions compris ce que tu avais compris.

 

Ils ont fait disparaître tous les documents qui se trouvaient dans la tanière de Riina après sa capture. Ils ont préféré les laisser entre les mains des mafieux plutôt que dans celles des magistrats.

 

Ils ont menti aux magistrats qui enquêtaient sur ton assassinat à l'aide de faux collaborateurs auxquels ils ont fait dire des mensonges.

Mais même s'ils sont encore forts et puissants, ils commencent à avoir peur.

Leurs nuits se font de plus en plus agitées et angoissées, parce qu'ils ont compris que nous ne nous arrêterons pas, parce qu'ils savent que ce n'est qu'une question de temps.

 

Ils savent que nous arriverons à découvrir la vérité.

 

Ils savent que, un jour ou l’autre, à la porte de leurs luxueuses maisons, frappera l’État, le véritable État auquel toi et Giovanni avez dédié vos vies et votre mort.

Et ils savent que ce jour-là, ils seront nus devant la vérité et la justice qu'ils avaient cru pouvoir piétiner, qu’ils seront appelés à rendre compte de leur cruauté et de leur bassesse devant la nation.

 

Roberto Scarpinato, Procureur général auprès de la cour d’appel de Caltanissette

Traduit de l'italien par Anna Rizzello, avec le concours de Marielle Leroy et Julien (Mediapart)

 



[1] Le juge Giovanni Falcone assassiné à Capaci le 23 mai 1992.

[2] Tote Riina et Benardo Provenzano sont deux tueurs de la mafia qui ont sévi à partir de 1969 et qui ont été jugés en 2007

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 22:18

 

Maintenant que les langues se délient, que les témoignages affluent, l’opinion change quelque peu sur la Syrie. France 2 a montré un reportage sur un médecin volontaire de MSF âgé de plus de soixante dix ans qui est parti volontairement via la Turquie à Alep pour tenter de soigner les blessés des deux camps. Cet homme courageux qui appelle le respect, a cependant exprimé des doutes sur les enjeux de cette guerre.

 

En dépit des atrocités des deux côtés, on n’entre pas dans le simplisme du « bien » contre le « mal ». Soignant du côté des rebelles, ce chirurgien s’inquiétait de la présence de  plus en plus encombrante des djihadistes dans le camp des opposants à El Assad.

 

Il est clair que cette guerre s’inscrit dans un jeu de puissances. L’ennemi visé, c’est l’Iran et à travers lui, la Russie. La Syrie alliée de l’Iran est bien sûr le maillon qui est en train de sauter. Mais dans quelles atroces conditions !

 

Il est aberrant de voir l’Occident et en particulier les USA s’allier aux djihadistes puissamment armés et financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar qui deviennent les deux principales puissances au Moyen Orient. On oublie le rôle attribué à Al Qaeda dans les attentats du 11 septembre. On oublie qu’en Irak, Bush jouait la carte des chiites contre les sunnites. Aujourd’hui, c’est l’inverse ! Les djihadistes sont sunnites et les Alaouites syriens sont alliés aux chiites syriens et aux Iraniens. Ah oui ! L’OTAN combat les talibans sunnites en Afghanistan. Une chatte n’y retrouverait plus ses petits…

 

Pour tenter de s’y retrouver, voici une intéressante analyse parue sur le site du Grand Soir (http://www.legrandsoir.info/) dont l’auteur est Alain Chouet, un ancien agent de la DGSE – les services de renseignements française – spécialiste du Proche Orient et de la Syrie en particulier. Nous la livrons ici à nos lecteurs, en espérant avoir contribué à leur permettre de mieux comprendre les enjeux de cette guerre dont la principale victime est – comme toujours – le peuple syrien, après et avant bien d’autres peuples.

 

Bonne lecture.

 

Pierre Verhas

 

Les sous-titres sont d’Uranopole

 

 

 

 

 

Analyse de la situation en Syrie


Alain CHOUET

Invité de l’Association Régionale Nice Côte d’Azur de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) le 27 juin 2012, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnu bien au delà de l’Hexagone pour son expertise du monde arabo-musulman, livre ici une vision intéressante et décapante.

 

 

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Alain Chouet : un homme d'expérience et bien informé

 

 

Les pires conjectures formulées au premier semestre 2011 concernant les mouvements de révolte arabes deviennent aujourd’hui réalité. Je les avais largement exposées dans divers ouvrages et revues à contre courant d’une opinion occidentale généralement enthousiaste et surtout naïve. Car il fallait tout de même être naïf pour croire que, dans des pays soumis depuis un demi-siècle à des dictatures qui avaient éliminé toute forme d’opposition libérale et pluraliste, la démocratie et la liberté allaient jaillir comme le génie de la lampe par la seule vertu d’un Internet auquel n’a accès qu’une infime minorité de privilégiés de ces sociétés.

 

Printemps arabes ? Non : un hiver islamiste !

 

Une fois passé le bouillonnement libertaire et l’agitation des adeptes de Facebook, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Le pouvoir est tombé dans les mains des seules forces politiques structurées qui avaient survécu aux dictatures nationalistes parce que soutenues financièrement par les pétromonarchies théocratiques dont elles partagent les valeurs et politiquement par les Occidentaux parce qu’elles constituaient un bouclier contre l’influence du bloc de l’Est : les forces religieuses fondamentalistes. Et le « printemps arabe » n’a mis que six mois à se transformer en « hiver islamiste ».

 

En Tunisie et en Égypte, les partis islamistes, Frères musulmans et extrémistes salafistes se partagent de confortables majorités dans les Parlements issus des révoltes populaires. Ils cogèrent la situation avec les commandements militaires dont ils sont bien contraints de respecter le rôle d’acteurs économiques dominants mais s’éloignent insidieusement des revendications populaires qui les ont amenés au pouvoir. Constants dans leur pratique du double langage, ils font exactement le contraire de ce qu’ils proclament. En, Égypte, après avoir affirmé sur la Place Tahrir au printemps 2011 qu’ils n’aspiraient nullement au pouvoir, ils revendiquent aujourd’hui la présidence de la République, la majorité parlementaire et l’intégralité du pouvoir politique.

 

En Tunisie, et après avoir officiellement renoncé à inclure la chari’a dans la constitution, ils organisent dans les provinces et les villes de moyenne importance, loin de l’attention des médias occidentaux, des comités de vigilance religieux pour faire appliquer des règlements inspirés de la chari’a. Ce mouvement gagne progressivement les villes de plus grande importance et même les capitales où se multiplient les mesures d’interdiction en tous genres, la censure des spectacles et de la presse, la mise sous le boisseau des libertés fondamentales et, bien sûr, des droits des femmes et des minorités non sunnites.

 

Et ces forces politiques réactionnaires n’ont rien à craindre des prochaines échéances électorales. Largement financées par l’Arabie et le Qatar pour lesquels elles constituent un gage de soumission dans le monde arabe, elles ont tous les moyens d’acheter les consciences et de se constituer la clientèle qui perpétuera leur domination face à un paysage politique démocratique morcelé, sans moyens, dont il sera facile de dénoncer l’inspiration étrangère et donc impie.

 

La Libye et le Yémen ont sombré dans la confusion. Après que les forces de l’OTAN, outrepassant largement le mandat qui leur avait été confié par l’ONU, ont détruit le régime du peu recommandable Colonel Kadhafi, le pays se retrouve livré aux appétits de bandes et tribus rivales bien décidées à défendre par les armes leur pré carré local et leur accès à la rente. L’éphémère « Conseil National de transition » porté aux nues par l’ineffable Bernard Henri Lévy est en train de se dissoudre sous les coups de boutoir de chefs de gangs islamistes, dont plusieurs anciens adeptes d’Al-Qaïda, soutenus et financés par le Qatar qui entend bien avoir son mot à dire dans tout règlement de la question et prendre sa part dans l’exploitation des ressources du pays en hydrocarbures.

 

 

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 L'ineffable BHL doit bien sûr s'en mêler...

 

 

Au Yémen, le départ sans gloire du Président Ali Abdallah Saleh rouvre la porte aux forces centrifuges qui n’ont pas cessé d’agiter ce pays dont l’unité proclamée en 1990 entre le nord et le sud n’a jamais été bien digérée, surtout par l’Arabie Séoudite qui s’inquiétait des foucades de ce turbulent voisin et n’a eu de cesse d’y alimenter la subversion fondamentaliste. Aujourd’hui, les chefs de tribus sunnites du sud et de l’est du pays, dont certains se réclament d’Al-Qaïda et tous du salafisme, entretiennent un désordre sans fin aux portes de la capitale, Sana’a, fief d’une classe politique traditionnelle zaydite – branche dissidente du chi’isme – insupportable pour la légitimité de la famille saoudienne.

 

La nature du régime syrien

 

Seul le régime syrien résiste à ce mouvement généralisé d’islamisation au prix d’une incompréhension généralisée et de l’opprobre internationale.

 

Avant de développer ce sujet, je crois devoir faire une mise au point puisque d’aucuns croient déceler dans mes propos et prises de positions des relents d’extrême droite et de complaisance pour les dictatures.

 

Je me rends régulièrement en Syrie depuis 1966 et y ai résidé pendant plusieurs années. Je ne prétends pas connaître intimement ce pays mais je pense quand même mieux le connaître que certains de ces journalistes qui en reviennent pleins de certitudes après un voyage de trois ou quatre jours.

 

Mes activités m’ont amené à devoir fréquenter à divers titres les responsables des services de sécurité civils et militaires syriens depuis la fin des années 70. J’ai pu constater qu’ils ne font ni dans la dentelle ni dans la poésie et se comportent avec une absolue sauvagerie. Ce n’est pas qu’ils ont une conception différente des droits de l’homme de la nôtre. C’est qu’ils n’ont aucune conception des droits de l’homme…

 

Leur histoire explique en grande partie cette absence. D’abord, ils puisent leur manière d’être dans quatre siècle d’occupation par les Turcs ottomans, grands experts du pal, de l’écorchage vif et du découpage raffiné. Ensuite, ils ont été créés sous la houlette des troupes coloniales françaises pendant le mandat de 1920 à 1943, et, dès l’indépendance du pays, conseillés techniquement par d’anciens nazis réfugiés, de 1945 jusqu’au milieu des années 50, et ensuite par des experts du KGB jusqu’en 1990. Tout ceci n’a guère contribué à développer chez eux le sens de la douceur, de la tolérance et du respect humain.

 

Les Alaouites

 

Quant au régime syrien lui-même, il ne fait aucun doute dans mon esprit que c’est un régime autoritaire, brutal et fermé. Mais le régime syrien n’est pas la dictature d’un homme seul, ni même d’une famille, comme l’étaient les régimes tunisien, égyptien, libyen ou irakien. Tout comme son père, Bashar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a derrière lui 2 millions d’Alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout à perdre d’une mainmise islamiste sur le pouvoir, seule évolution politique que l’Occident semble encourager et promouvoir dans la région.

 

 

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 Bachar El-Assad : la partie visible de l'iceberg

 

 

Quand je suis allé pour la première fois en Syrie en 1966, le pays était encore politiquement dominé par sa majorité musulmane sunnite qui en détenait tous les leviers économiques et sociaux. Et les bourgeois sunnites achetaient encore – parfois par contrat notarié – des jeunes gens et de jeunes filles de la communauté alaouite dont ils faisaient de véritables esclaves à vie, manoeuvriers agricoles ou du bâtiment pour les garçons, bonnes à tout faire pour les filles.

 

Les Alaouites sont une communauté sociale et religieuse persécutée depuis plus de mille ans. Je vous en donne ici une description rapide et schématique qui ferait sans doute hurler les experts mais le temps nous manque pour en faire un exposé exhaustif.

 

Issus au Xè siècle aux frontières de l’empire arabe et de l’empire byzantin d’une lointaine scission du chiisme, ils pratiquent une sorte de syncrétisme mystique compliqué entre des éléments du chiisme, des éléments de panthéisme hellénistique, de mazdéisme persan et de christianisme byzantin. Ils se désignent eux mêmes sous le nom d’Alaouites – c’est à dire de partisans d’Ali, le gendre du prophète – quand ils veulent qu’on les prenne pour des Musulmans et sous le nom de Nosaïris – du nom de Ibn Nosaïr, le mystique chiite qui a fondé leur courant – quand ils veulent se distinguer des Musulmans. Et – de fait – ils sont aussi éloignés de l’Islam que peuvent l’être les chamanistes de Sibérie.

 

Et cela ne leur a pas porté bonheur…. Pour toutes les religions monothéistes révélées, il n’y a pas pire crime que l’apostasie. Les Alaouites sont considérés par l’Islam sunnite comme les pires des apostats. Cela leur a valu au XIVè siècle une fatwa du jurisconsulte salafiste Ibn Taymiyya, l’ancêtre du wahhabisme actuel, prescrivant leur persécution systématique et leur génocide. Bien que Ibn Taymiyyah soit considéré comme un exégète non autorisé, sa fatwa n’a jamais été remise en cause et est toujours d’actualité, notamment chez les salafistes, les wahhabites et les Frères musulmans. Pourchassés et persécutés, les Alaouites ont dû se réfugier dans les montagnes côtières arides entre le Liban et l’actuelle Turquie tout en donnant à leurs croyances un côté hermétique et ésotérique, s’autorisant la dissimulation et le mensonge pour échapper à leur tortionnaires.

 

Il leur a fallu attendre le milieu du XXè siècle pour prendre leur revanche. Soumis aux occupations militaires étrangères depuis des siècles, les bourgeois musulmans sunnites de Syrie ont commis l’erreur classique des parvenus lors de l’indépendance de leur pays en 1943. Considérant que le métier des armes était peu rémunérateur et que l’institution militaire n’était qu’un médiocre instrument de promotion sociale, ils n’ont pas voulu y envoyer leurs fils. Résultat : ils ont laissé l’encadrement de l’armée de leur tout jeune pays aux pauvres, c’est à dire les minorités : Chrétiens, Ismaéliens, Druzes, Chiites et surtout Alaouites. Et quand vous donnez le contrôle des armes aux pauvres et aux persécutés, vous prenez le risque à peu près certain qu’ils s’en servent pour voler les riches et se venger d’eux. C’est bien ce qui s’est produit en Syrie à partir des années 60.

 

 

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 Hafez El-Assad : un minoritaire qui a pris le pouvoir.

 

 

Dans les années 70, Hafez el-Assad, issu d’une des plus modestes familles de la communauté alaouite, devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la défense, s’est emparé du pouvoir par la force pour assurer la revanche et la protection de la minorité à laquelle sa famille appartient et des minorités alliées – Chrétiens et Druzes – qui l’ont assisté dans sa marche au pouvoir. Il s’est ensuite employé méthodiquement à assurer à ces minorités – et en particulier à la sienne – le contrôle de tous les leviers politiques, économiques et sociaux du pays selon des moyens et méthodes autoritaires dont vous pourrez trouver la description détaillée dans un article paru il y maintenant près de vingt ans.

 

Face à la montée du fondamentalisme qui progresse à la faveur de tous les bouleversements actuels du monde arabe, son successeur se retrouve comme les Juifs en Israël, le dos à la mer avec le seul choix de vaincre ou mourir. Les Alaouites ont été rejoints dans leur résistance par les autres minorités religieuses de Syrie, Druzes, Chi’ites, Ismaéliens et surtout par les Chrétiens de toutes obédiences instruits du sort de leurs frères d’Irak et des Coptes d’Égypte.

 

La guerre civile ? La Syrie est dedans depuis 1980.

 

Car, contrairement à la litanie que colportent les bien-pensants qui affirment que « si l’on n’intervient pas en Syrie, le pays sombrera dans la guerre civile »…. eh bien non, le pays ne sombrera pas dans la guerre civile. La guerre civile, le pays est dedans depuis 1980 quand un commando de Frères musulmans s’est introduit dans l’école des cadets de l’armée de terre d’Alep, a soigneusement fait le tri des élèves officiers sunnites et des alaouites et a massacré 80 cadets alaouites au couteau et au fusil d’assaut en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya. Les Frères l’ont payé cher en 1982 à Hama – fief de la confrérie – que l’oncle de l’actuel président a méthodiquement rasée en y faisant entre 10 et 20.000 morts. Mais les violences intercommunautaires n’ont jamais cessé depuis, même si le régime a tout fait pour les dissimuler.

 

Alors, proposer aux Alaouites et aux autres minorités non arabes ou non sunnites de Syrie d’accepter des réformes qui amèneraient les islamistes salafistes au pouvoir revient très exactement à proposer aux Afro-américains de revenir au statu quo antérieur à la guerre de sécession. Ils se battront, et avec sauvagerie, contre une telle perspective.

 

Peu habitué à la communication, le régime syrien en a laissé le monopole à l’opposition. Mais pas à n’importe quelle opposition. Car il existe en Syrie d’authentiques démocrates libéraux ouverts sur le monde, qui s’accommodent mal de l’autoritarisme du régime et qui espéraient de Bashar el-Assad une ouverture politique. Ils n’ont obtenu de lui que des espaces de liberté économique en échange d’un renoncement à des revendications de réformes libérales parfaitement justifiées. Mais ceux-là, sont trop dispersés, sans moyens et sans soutiens. Ils n’ont pas la parole et sont considérés comme inaudibles par les médias occidentaux car, en majorité, ils ne sont pas de ceux qui réclament le lynchage médiatisé du « dictateur » comme cela a été fait en Libye.

 

L’Observatoire syrien des droits de l’homme et le Conseil national syrien ne sont pas ce que l’on nous raconte.

 

Si vous vous vous informez sur la Syrie par les médias écrits et audiovisuels, en particulier en France, vous n’aurez pas manqué de constater que toutes les informations concernant la situation sont sourcées « Observatoire syrien des droits de l’homme » (OSDH) ou plus laconiquement « ONG », ce qui revient au même, l’ONG en question étant toujours l’Observatoire syrien des droits de l’homme.

 

L’observatoire syrien des droits de l’homme, c’est une dénomination qui sonne bien aux oreilles occidentales dont il est devenu la source d’information privilégiée voire unique. Il n’a pourtant rien à voir avec la respectable Ligue internationale des droits de l’homme. C’est en fait une émanation de l’Association des Frères musulmans et il est dirigé par des militants islamistes dont certains ont été autrefois condamnés pour activisme violent, en particulier son fondateur et premier Président, Monsieur Ryadh el-Maleh. L’Osdh s’est installé à la fin des années 80 à Londres sous la houlette bienveillante des services anglo-saxons et fonctionne en quasi-totalité sur fonds saoudiens et maintenant qataris.

 

 

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 La population syrienne n'a qu'une alternative : la valise ou le cercueil...

 

 

Je ne prétends nullement que les informations émanant de l’OSDH soient fausses, mais, compte tenu de la genèse et de l’orientation partisane de cet organisme, je suis tout de même surpris que les médias occidentaux et en particulier français l’utilisent comme source unique sans jamais chercher à recouper ce qui en émane.

 

Second favori des médias et des politiques occidentaux, le Conseil National Syrien, créé en 2011 à Istanbul sur le modèle du CNT libyen et à l’initiative non de l’État turc mais du parti islamiste AKP. Censé fédérer toutes les forces d’opposition au régime, le CNS a rapidement annoncé la couleur. Au sens propre du terme…. Le drapeau national syrien est composé de trois bandes horizontales. L’une de couleur noire qui était la couleur de la dynastie des Abbassides qui a régné sur le monde arabe du 9è au 13è siècle. L’autre de couleur blanche pour rappeler la dynastie des Omeyyades qui a régné au 7è et 8è siècle. Enfin, la troisième, de couleur rouge, censée représenter les aspirations socialisantes du régime. Dès sa création, le CNS a remplacé la bande rouge par la bande verte de l’islamisme comme vous pouvez le constater lors des manifestations anti-régime où l’on entend plutôt hurler « Allahou akbar ! » que des slogans démocratiques.

 

Cela dit, la place prédominante faite aux Frères musulmans au sein du CNS par l’AKP turc et le Département d’État américain a fini par exaspérer à peu près tout le monde. La Syrie n’est pas la Libye et les minorités qui représentent un bon quart de la population entendent avoir leur mot à dire, même au sein de l’opposition. Lors d’une visite d’une délégation d’opposants kurdes syriens à Washington en avril dernier, les choses se sont très mal passées. Les Kurdes sont musulmans sunnites mais pas Arabes. Et en tant que non-arabes, ils sont voués à un statut d’infériorité par les Frères. Venus se plaindre auprès du Département d’État de leur marginalisation au sein du CNS, ils se sont entendus répondre qu’ils devaient se soumettre à l’autorité des Frères ou se débrouiller tout seul. Rentrés à Istanbul très fâchés, ils se sont joints à d’autres opposants minoritaires pour démettre le président du CNS, Bourhan Ghalioun, totalement inféodé aux Frères, et le remplacer par un Kurde, Abdelbassett Saïda qui fera ce qu’il pourra – c’est à dire pas grand chose – pour ne perdre ni l’hospitalité des islamistes turcs, ni l’appui politique des néo-conservateurs Américains, ni, surtout, l’appui financier des Saoudiens et des Qataris.

 

Tout cela fait désordre, bien sûr, mais est surtout révélateur de l’orientation que les États islamistes appuyés par les néo-conservateurs américains entendent donner aux mouvements de contestation dans le monde arabe.

 

Ce ne sont évidemment pas ces constatations qui vont rassurer les minorités de Syrie et les inciter à la conciliation ou à la retenue. Les minorités de Syrie – en particulier, les Alaouites qui sont en possession des appareils de contrainte de l’État – sont des minorités inquiètes pour leur survie qu’elles défendront par la violence. Faire sortir le président syrien du jeu peut à la rigueur avoir une portée symbolique mais ne changera rien au problème. Ce n’est pas lui qui est visé, ce n’est pas lui qui est en cause, c’est l’ensemble de sa communauté qui se montrera encore plus violente et agressive si elle perd ses repères et ses chefs. Plus le temps passe, plus la communauté internationale entendra exercer des pressions sur les minorités menacées, plus les choses empireront sur le modèle de la guerre civile libanaise qui a ensanglanté ce pays de 1975 à 1990.

 

Le rôle de l’Arabie saoudite et du Qatar

 

Il aurait peut être été possible à la communauté internationale de changer la donne il y a un an en exigeant du pouvoir syrien des réformes libérales en échange d’une protection internationale assurée aux minorités menacées. Et puisque l’Arabie et la Qatar – deux monarchies théocratiques se réclamant du wahhabisme – sont théoriquement nos amies et nos alliées, nous aurions pu leur demander de déclarer la fatwa d’Ibn Taymiyyah obsolète, nulle et non avenue afin de calmer le jeu. Il n’en a rien été. À ces minorités syriennes menacées, l’Occident, France en tête, n’a opposé que la condamnation sans appel et l’anathème parfois hystérique tout en provoquant partout – politiquement et parfois militairement – l’accession des intégristes islamistes au pouvoir et la suprématie des États théocratiques soutenant le salafisme politique.

 

Débarrassés des ténors sans doute peu vertueux du nationalisme arabe, de Saddam Hussein, de Ben Ali, de Moubarak, de Kadhafi, à l’abri des critiques de l’Irak, de l’Algérie et de la Syrie englués dans leurs conflits internes, les théocraties pétrolières n’ont eu aucun mal à prendre avec leurs pétrodollars le contrôle de la Ligue Arabe et d’en faire un instrument de pression sur la communauté internationale et l’ONU en faveur des mouvements politiques fondamentalistes qui confortent leur légitimité et les mettent à l’abri de toute forme de contestation démocratique.

 

Que les monarchies réactionnaires défendent leurs intérêts et que les forces politiques fondamentalistes cherchent à s’emparer d’un pouvoir qu’elles guignent depuis près d’un siècle n’a rien de particulièrement surprenant. Plus étrange apparaît en revanche l’empressement des Occidentaux à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur résistent.

 

Prompt à condamner l’islamisme chez lui, l’Occident se retrouve à en encourager les manœuvres dans le monde arabe et musulman. La France, qui n’a pas hésité à engager toute sa force militaire pour éliminer Kadhafi au profit des djihadistes et à appeler la communauté internationale à en faire autant avec Bashar el-Assad, assiste, l’arme au pied, au dépeçage du Mali par des hordes criminelles qui se disent islamistes parce que leurs rivaux politiques ne le sont pas.

 

De même les médias et les politiques occidentaux ont assisté sans broncher à la répression sanglante par les chars saoudiens et émiratis des contestataires du Bahreïn, pays à majorité chiite gouverné par un autocrate réactionnaire sunnite. De même les massacres répétés de Chrétiens nigérians par les milices du Boko Haram ne suscitent guère l’intérêt des médias et encore moins la condamnation par nos politiques. Quant à l’enlèvement et la séquestration durable de quatre membres de la Cour Pénale Internationale par des « révolutionnaires » libyens, elle est traitée en mode mineur et passe à peu près inaperçue dans nos médias dont on imagine l’indignation explosive si cet enlèvement avait été le fait des autorités syriennes, algériennes ou de tel autre pays non encore « rentré dans le rang » des « démocratures », ces dictatures islamistes sorties des urnes.

 

À défaut de logique, la morale et la raison nous invitent tout de même à nous interroger sur cette curieuse schizophrénie de nos politiques et nos médias. L’avenir dira si notre fascination infantile pour le néo-populisme véhiculé par Internet et si les investissements massifs du Qatar et de l’Arabie dans nos économies en crise valaient notre complaisance face à la montée d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes à l’abri.

 

Alain CHOUET

 

Source : Les-Crises.fr (Blog d’Olivier Berruyer sur les crises actuelles)

 

http://www.legrandsoir.info/analyse-de-la-situation-en-syrie.html

 

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Published by pierre verhas
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