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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 10:11

 

Corporate Europe Observatory (Observatoire Européen des Entreprises) est une association  qui regroupe des chercheurs dans toute l’Europe et qui s’est spécialisée dans l’analyse du phénomène de lobbying qui prend de plus en plus d’influence dans la décision politique aussi bien au niveau national que supranational. Les institutions européennes sont particulièrement exposées à ce dangereux phénomène qui pourrait mener à la fin de la démocratie.

 

Voici la déclaration de principe de la CEO : L’entreprise de détournement de la prise de décision dans l'UE par les entreprises multinationales conduit à des politiques qui aggravent l'injustice sociale et accélèrent la destruction de l'environnement à travers le monde. Faire reculer le pouvoir des entreprises et dénoncer l’écoblanchiment sont indispensables pour résoudre des problèmes mondiaux comme que la pauvreté, le changement climatique, l'injustice sociale, la faim et la dégradation de l'environnement. Corporate Europe Observatory travaille en étroite collaboration avec les groupes d'intérêt public et des mouvements sociaux en Europe et ailleurs afin de développer des alternatives à la domination du pouvoir des entreprises.

 

Elle compte parmi ses correspondants, Madame Susan George, la fondatrice du mouvement ATTAC et auteure de nombreux ouvrages sur la mondialisation.

 

Dans cet article paru sur le site du « Grand Soir », ce processus de prise de pouvoir via, entre autres, des sociétés juridiques est décrit sommairement ici. À lire attentivement !

 

 

Un nouveau rapport démasque le club d’élite des juristes qui font des millions en poursuivant des États

 


Corporate Europe Observatory (CEO)

 

Un petit club de sociétés juridiques, d’arbitres et de spéculateurs financiers internationaux alimentent un boom de l’arbitrage d’investissement, qui coûte des milliards de dollars aux contribuables et empêche de légiférer dans l’’intérêt public, d’après un nouveau rapport du Transnational Institute et du Corporate Europe Observatory.

 

Profiting from injustice” (Les profiteurs de l’injustice) met à jour une industrie juridique opaque mais florissante, qui bénéficie aux multinationales au détriment des contribuables, de l’environnement et des droits humains. Les firmes juridiques et les arbitres, qui engrangent des millions sur les différends d’investissement initiés contre des gouvernements, défendent activement l’ouverture de nouveaux cas [1] et font du lobby contre toute réforme initiée dans l’intérêt public.

 

D’après Cecilia Olivet, du Transnational Institute, l’une des auteurs du rapport, “l’indépendance et l’impartialité prétendues de l’arbitrage d’investissement sont complètement illusoires. Les gouvernements ont les mains liées, alors que les multinationales bénéficient de l’intrinsèque partialité du système en faveur du secteur privé. Une poignée de sociétés encouragent activement leurs entreprises clientes à poursuivre des gouvernements ; pendant ce temps les principaux experts de l’arbitrage usent de leur influence pour préserver les règles favorables aux investisseurs, et maintenir le flot des procédures générant des millions de dollars.”

 

Le rapport de 76 pages explique comment l’arbitrage relatif à l’investissement, qui fut originellement conçu pour les cas d’expropriation directe, a explosé ces dernières années. Il y avait 450 cas connus en 2011, contre 38 en 1996 [2]. Le montant des frais et des indemnités a également grimpé en flèche, les frais de justice et d’arbitrage s’élevant en moyenne à plus de 8 millions de dollars par litige, et même plus de 30 millions de dollars (US$) dans certains cas [3].

 

Le secteur est dominé par un petit nombre de cabinets juridiques occidentaux [4] et d’arbitres d’élite [5]. Trois compagnies, Freshfield (UK), White & Case (US), et King and Spalding (US) se targuent d’avoir été impliquées dans 130 dossiers relatifs à des disputes d’investissement pour la seule année 2011, alors que 15 arbitres – la ’mafia intérieure’ – ont décidé de 55% de toutes les disputes connues relatives à des traités d’investissement.

 

Beaucoup d’arbitres agissent aussi en tant que conseil, et travaillent dans le même temps comme chercheurs, conseillers gouvernementaux, lobbyistes et commentateurs dans les médias. Certains ont des liens personnels et commerciaux solides avec le monde des affaires. Ces liens leur donnent une grande influence sur le système, qu’ils ont un intérêt direct à préserver [6].

 

Le rapport décrit également un nouvel aspect du secteur de l’arbitrage relatif aux investissements : le financement par des tiers. De plus en plus, des fonds d’investissement comme Burford (US) et Juridicia (UK) spéculent sur des cas, prêtent de l’argent aux compagnies pour qu’elles puissent poursuivre des gouvernements, et prennent entre 20 et 50% de l’indemnité finale décidée lors de l’arbitrage [7].

 

Les différends emblématiques État-investisseur comprennent le géant du tabac Philip Morris, qui a poursuivi l’Uruguay et l’Australie pour des avertissements de santé publique sur les paquets de cigarettes ; et la compagnie suédoise Vattenfall, qui demande 3,7 milliards de dollars à l’Allemagne suite à la décision nationale de sortir du nucléaire.

 

Certains gouvernements engagent des actions contre l’arbitrage relatif aux investissements. L’Australie n’autorise plus de dispositions prévoyant des mécanismes d’arbitrage État-investisseur dans ses accords commerciaux. La Bolivie, l’Équateur et le Venezuela ont mis un terme à plusieurs traités d’investissement ; et l’Afrique du Sud vient juste d’annoncer qu’elle n’entrera plus dans aucun nouvel accord, et qu’elle ne renouvellera pas non plus les anciens.

 

Pour Pia Eberhardt, du Corporate Europe Observatory, l’autre auteur du rapport, « les actions égoïstes du secteur de l’arbitrage relatif aux investissements ont dévoilé les injustices inhérentes au cœur du régime international de l’investissement. Les gouvernements devraient refuser de signer des traités d’investissement, exclure les clauses qui permettent aux entreprises de poursuivre l’État, ou, à tout le moins, s’assurer que les lois d’intérêt public telles que la protection de l’environnement et des droits humains ne peuvent pas être contestées. »

 

Le rapport complet (pour l’instant en anglais uniquement) peut être téléchargé ici : http://www.tni.org/ProfitingFromInjustice.pdf

 

http://www.corporateeurope.org
Corporate Europe Observatory (CEO)
Cranachstraße 48
50733 Cologne
Germany

 

 

 

[1] En pleine crise de la dette en Grèce, récemment, plusieurs sociétés juridiques ont pressé des entreprises multinationales d’utiliser l’arbitrage relatif à l’investissement pour défendre leurs profits. K&L Gates a suggéré à ses clients d’utiliser la menace de l’arbitrage comme un “outil de marchandage” dans les négociations sur la restructuration de la dette. Dans le même temps, pendant la guerre civile en Libye, des entreprises, dont Freshfields, ont conseillé leurs clients sur la manière d’utiliser les traités d’investissement pour poursuivre l’Etat libyen. Le nouveau gouvernement risque maintenant de devoir compenser des multinationales qui ont soutenu la dictature (Voir chapitre 3).

 

[2] A la fin 2011, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) recensait 450 différends État-investisseur. Dans la mesure où la plupart des espaces d’arbitrage relèvent du domaine confidentiel, le nombre réel est probablement bien plus élevé. En 1996, seulement 38 différends État-investisseur avaient été enregistrés au Centre international de règlement des différends liés à l’investissement (CIRDI) de la Banque mondiale, le responsable principal de ces arbitrages (Voir chapitre 2).

 

[3] En 2009/2010, 151 cas ont impliqué des compagnies demandant au moins 100 millions de dollars (US$) à des États. Un gouvernement vient juste d’être enjoint de payer 1,7 milliards de dollars de compensations (Voir chapitre 2 et 3).

 

[4] Le top 20 des firmes : Freshfields Brukhaus Deringer (UK) ; White & Case (US) ; King & Spalding (US) ; Curtis Mallet-Prevost, Colt & Mosle (US) ; Sidley Austin (US) ; Arnold & Porter (US) ; Crowell & Moring (US) ; K&L Gates (US) ; Shearman & Sterling (US) ; DLA Piper (US) ; Chadbourne & Parke (US) ; Cleary Gottlieb Steen & Hamilton (US) ; Appleton & Associates (Canada) ; Foley Hoag (US) ; Latham & Watkins (US) ; Hogan Lovells (US / UK) ; Clyde & Co (UK) ; Norton Rose (UK) ; Salans (France) ; Debevoise & Plimpton (US) (Voir chapitre 3).

 

[5] Le top 15 des arbitres d’investissement : Brigitte Stern (France) ; Charles Brower (US) ; Franciso Orrego Vicuña (Chili) ; Marc Lalonde (Canada) ; L. Yves Fortier (Canada) ; Gabrielle Kaufmann-Kohler (Suisse) ; Albert Jan van den Berg (Pays-Bas) ; Karl-Heinz Bocksteigel (Allemagne) ; Bernard Hanotiau (Belgique) ; Jan Paulsson (France) ; Stephen M. Schwebel (US) ; Henri Alvarez (Canada) ; Emmanuel Gaillard (France) ; William W. Park (US) ; Daniel Price (US) (Voir chapitre 4).

 

[6] Daniel Price a travaillé dans un gouvernement ainsi que comme juriste dans le domaine de l’investissement et comme arbitre. Il a bénéficié des traités d’investissement qu’il a aidé à négocier. Comme Conseiller général adjoint du Bureau du représentant des États-Unis au commerce, Price a négocié les dispositions relatives à l’investissement de l’accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) et de l’accord bilatéral d’investissement États-Unis – Russie. Quand la Russie a été poursuivie pour 103 milliards de dollars, dans le cadre de la plainte la plus importante jamais connue, les investisseurs l’ont nommé comme arbitre (Voir chapitre 4).

 

[7] Les tiers-financeurs principaux dans le secteur de l’arbitrage : Burford Capital (US) ; Juridica Investment Ltd (UK) ; Omni Bridgeway (Pays-Bas) ; Fulbrook Management (US) ; Calunius Capital (UK) (Voir chapitre 5).

 

 

 

http://www.legrandsoir.info/un-nouveau-rapport-demasque-le-club-d-elite-des-juristes-qui-font-des-millions-en-poursuivant-des-etats.html


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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 20:45

Voilà, Dexia, c'est fini. On pouvait s'y attendre.

 

 

Dexia_dehaene.jpg

 

Pas grave, grâce à Jean-Luc Dehaene, l'essentiel est sauvé...

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 22:19

 

Commençons par une citation : « Cette crise [de l’euro] n’est pas grecque. Il ne s’agit pas davantage d’une crise du Portugal, de l’Irlande, de l’Italie, de l’Espagne, ou d’un des autres pays aujourd’hui sous le feu de l’actualité. Il est vrai que la Grèce a accumulé une dette astronomique qu’elle ne peut entièrement rembourser. Il est également vrai que la société grecque s’est accommodée d’une économie grise et du clientélisme politique pendant de trop nombreuses années. Enfin, personne ne peut nier qu’Athènes ait fraudé à une grande échelle pour intégrer l’euro. Mais cela n’explique pas pourquoi l’euro navigue aujourd’hui dans des eaux troubles.

 

Les Etats-Unis ont une dette publique supérieure à  celle des Etats membres de la zone euro, mais cela ne fait apparemment aucune différence pour la valeur du dollar. Quant au Japon, sa dette publique est la plus élevée du monde. Or, personne ne doute de la solidité du yen. (…) Comment l’expliquer ? La réponse réside dans le fait qu’une autorité solide, un seul gouvernement, une seule Administration soutient le yen et le dollar. (…)

 

La situation est radicalement différente pour l’euro et l’Union européenne. (…) Les chefs d’Etat et de gouvernement des différents pays, France et Allemagne en tête, ont publiquement affiché leurs réticences à se courir les Etats membres en difficulté. Résultat des courses : la confiance en ces pays s’est littéralement effondrée. Ce qui s’est aussitôt traduit par une dégradation de la note de la dette souveraine et une hausse des taux d’intérêt. Il n’est désormais plus inconcevable que certains pays fassent défaut. D’autant plus que l’Union européenne ne dispose d’aucune marge budgétaire, ni de ressources propres lui permettant d’aider les Etats menacés. »

 

 

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Guy Verhofstadt et Daniel Cohn Bendit : un peu de cohérence, Messieurs !

 

 

Ces propos sont tenus par Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit dans leur livre manifeste « Debout l’Europe » ([1]). Les deux parlementaires européens dans ce plaidoyer pour le fédéralisme, déplorent en outre le manque de discipline budgétaire des Etats membres : la Grèce bien sûr, mais aussi et surtout l’Allemagne et la France qui ont dérogé au pacte de stabilité qui limitait le déficit à 3 % du PIB. Ils disent : soit il fallait changer le pacte en question, soit sanctionner les pays qui ne le respectaient pas.

 

Aussi, affirment-ils, à juste titre, que sans solidarité et sans discipline, pas de pérennisation de la monnaie unique. Très bien ! Mais que ne l’ont-ils dit plus tôt ? Verhofstadt a approuvé le traité de Maastricht sans faire de commentaires sur les dispositions interdisant d’aider un Etat membre en difficulté.

 

Un peu de cohérence, Messieurs !

 

Aujourd’hui, il approuve la BCE qui achète des emprunts des Etats membres alors que les traités qu’il a approuvés, l’interdisent. Verhofstadt était Premier ministre de Belgique lors des négociations sur l’euro et Cohn-Bendit est parlementaire européen depuis suffisamment longtemps et ce dernier s’est tu dans toutes les langues sur ce sujet. Alors, un peu de cohérence, Messieurs !

 

Et puis, il n’y a pas que la dette souveraine. Continuons par une autre citation : « Français et Belges se sont mis d’accord le 8 novembre pour recapitaliser Dexia de 5,5 milliards d’euros, en sus des 6,5 milliards apportés en 2011. Entre ces deux dates, l’Europe a pris la décision d’abandonner définitivement en 2014 le programme européen d’aide aux plus démunis, dont le budget annuel est de 500 millions d’euros. » ([2]) Ainsi s’exprime l’économiste et anthropologue Paul Jorion dans sa chronique au « Monde éco & entreprise ».

 

Dexia : il le faut ! Les pauvres : illégal !

 

La pauvreté prend des proportions inquiétantes. Les gouvernements de l’Union européenne n’hésitent pas à supprimer les maigres crédits destinés à permettre aux exclus de plus en plus nombreux à garder la tête hors de l’eau. Il s’agirait ou bien de dépenses illégales, ou bien de dépenses menaçant le sacro-saint équilibre budgétaire. Illégales ? Mais oui, selon la Cour des comptes allemande, la subvention à la banque alimentaire sur la base des excès agricoles européens est non-conforme. Une menace pour les fragiles équilibres des finances publiques ? Bon sang, mais, c’est bien sûr ! Les dépenses sociales sont par essence nuisibles. Aussi, faut-il les supprimer les unes après les autres quitte à jeter des millions de personnes dans la misère. Et, comble de l’ironie, la fameuse stratégie « Europe 2020 » de l’Union européenne vise à réduire la pauvreté de 20 % !

 

 

 Paul_Jorion.jpg

Paul Jorion a le mérite de l'audace ! Bien nécessaire, aujourd'hui.

 

 

Jorion explique qu’on ne peut faire autrement. Le fameux risque systémique est là ! Si on n’aide pas Dexia, c’est la catastrophe. Il ajoute cependant : « Si l’affirmation 5,5 milliards pour Dexia, c’est indispensable ; 500 millions pour les plus démunis à l’échelle européenne, c’est impensable semble aujourd’hui aller de soi, il arrivera bientôt qu’iront également de soi 5,5 milliards indispensables pour la banque Trucmuche ou pour la banque Duschnock, tandis que 500 millions seront impensables pour les classes de rattrapage, pour la médecine préventive ou pour l’aide aux handicapés… la liste est longue ! »

 

Génocide

 

 

 Lagarde-Junker.jpg

Lagarde, Junker et Rehm : les trois têtes de la sinistre "troïka"

 

 

Et l’auteur prend un exemple : « S’agit-il là d’hypothèses ? Hélas non : la « troïka » (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) impose aujourd’hui à la Grèce – prétendument en notre nom à tous – de telles mesures dont on a pu constater dans les pays où elles ont été mises en vigueur au cours des soixante dernières années qu’elles ont fait baisser le niveau d’éducation ainsi que l’espérance de vie. » Jorion se réfère aux mesures imposées dans des pays du Tiers-monde par le FMI et la Banque mondiale. C’est ce qui est imposé à la Grèce, c’est ce que l’Espagne tente de refuser. Cette politique revient à programmer des massacres de masse à terme ! Cela porte un nom : génocide !

 

Vers la fin du capitalisme ?

 

C’est donc à un choix de société que nous sommes confrontés. Jorion espère encore pouvoir le faire prévaloir dans le cadre du système capitaliste, mais il ajoute : « si tant est qu’une telle condition doive être remplie impérativement. » Cette réserve est fondamentale ! C’est, à ma connaissance, la première fois qu’un économiste en vue en vient à envisager que puisse exister un autre système que le capitalisme.

 

Et Paul Jorion prône tout simplement le défaut. Ce n’est en rien inimaginable puisqu’il est pratiqué depuis longtemps. La période « vertueuse » que nous vivons depuis la crise financière où les Etats, de gré ou de force, honorent leurs dettes, est une exception. Et l’économiste anthropologue avance un argument imparable : « L’opprobre qui couvre la nation qui se déclare en défaut sur sa dette constitue le seul obstacle à ce remède pourtant très habituel. Le cas de Dexia souligne toutefois qu’il est temps d’y penser sérieusement, pas seulement pour la Grèce mais pour l’ensemble des pays membres de la zone euro, aucun d’entre eux ne se portant à moyen terme significativement mieux que la zone hellène. » Et Jorion propose un défaut simultané accompagné d’une mutualisation instantanée de la dette. Cela vaut mieux qu’une sorte d’effet domino où les défauts se succéderont d’un pays à l’autre, provoquant ainsi le chaos.

 

Il conclut : « … le capitalisme – en tout cas sous aucun des visages qu’il a pris au cours des 750 dernières années – ne constitue pas un candidat sérieux [à devenir un système robuste de prévention de l’éternel retour du défaut sur la dette souveraine]. » Il faut un nouveau Bretton Woods pour offrir une seconde chance au projet d’une économie mondiale pacifiée. Utopique ? Sans doute, mais il apparaît que le défaut est la seule solution.

 

La récession et l’austérité pour sauver le « système » ?

 

On peut d’ailleurs se poser la question. L’immobilisme et la récession provoquée par les mesures d’austérité aux conséquences catastrophiques, ne sont-ils pas mis en œuvre pour maintenir coûte que coûte un système capitaliste à la dérive. Le défaut qui est pourtant prôné depuis le début de la crise financière peut être légitime dans une large mesure. A-t-on fait un audit de la dette, comme le réclament depuis des années des associations comme ATTAC ? Une large partie de la dette n’est-elle pas illégitime ? Aujourd’hui, sans doute, va-t-on être contraint de répondre à ces questions. Mais le système a attendu l’inéluctable, comme la condamnée qui au pied de l’échafaud supplie le bourreau de lui accorder quelques instants encore.

 

Les marches sont hautes.

 

En attendant, la société est bloquée. Les budgets d’austérité s’accumulent rendant les Etats exsangues, la désindustrialisation de l’Europe occidentale, le dumping social, la chute des revenus du travail, le chômage, l’inflation, la précarité prennent des proportions inégalées. Même les grands pays sont atteints. La situation de la France inquiète l’ensemble de l’Europe. Ne croyons pas que l’Allemagne est en si bonne posture. Et en plus, le système de décision politique est en pleine déliquescence. Il ne faut pas se réjouir de l’implosion de l’UMP en France, de la crise politique permanente en Belgique, de la faiblesse de la plupart des gouvernements de l’Union européenne. Tout cela contribue à l’affaiblissement. Tous ne mouraient pas, mais tous en étaient atteints chanta le poète.

 

 

 jeunes.gif

Les jeunes en Europe : l'exil est-il le seul choix pour les meilleurs ?

 

 

 

Peu d'espoir est donné aux jeunes en Europe, si ce n’est l’exil pour les plus qualifiés. Les marches de l’escalier social sont hautes, trop hautes. Et pourtant !

 

Le remède de cheval

 

Le « remède de cheval » proposé par Jorion est un élément essentiel de solution. Cependant, la Commission européenne et les gouvernements viennent encore de montrer leur faiblesse, sinon leur connivence avec les banques, entre autres sur la question de la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires dans le cadre de la préparation de l’Union bancaire. Et un pays comme la France refuse carrément de le faire. Selon Mediapart  « en octobre, la Commission préconise de placer dans des entités séparées mais toujours contrôlées par la même holding bancaire les activités les plus risquées comme les activités sur les dérivés pour les clients financiers, les activités de tenue de marché, les participations dans les hedge funds ou les prêts qui leur sont consentis, les investissements en capital-risque. » Grossomodo, la France anticipe les propositions de la Commission et s’apprête à faire de même, c’est-à-dire une séparation allégée contrôlée par les banques. Ainsi,  « Les banques pourront continuer toutes les activités qui servent au financement de l’économie », a assuré Pierre Moscovici. Mais elles devront placer dans des filiales spécialisées « les activités de marché qui ne sont pas nécessaires au financement de l’économie ». Certaines pratiques jugées trop risquées seront même interdites comme le trading à haute fréquence ou les dérivés sur les matières premières agricoles.

 

 

Le politique a encore une fois cédé !

 

 

 

Pierre_Moscovici.jpg

 Pierre Moscovici, ministre français des Finances : le politique a encore une fois cédé !

 

 

Cela semble rigoureux. Mais cela pourrait n’être qu’un effet d’optique. Car tout est dans la définition de ce qui est « utile au financement de l’économie ». Avant le discours du ministre des finances, le monde bancaire avait commencé à donner ses définitions. À l’entendre, toutes les activités de marché ou presque – à l’exception de prises de participations dans les hedge funds – sont utiles à l’économie. Autrement dit, quasi rien de changé. Les banques pourront continuer à spéculer sans aucun contrôle.

 

Le politique a donc encore une fois cédé ! Mais, l’échéance s’approche et, là, tout pourra sans doute changer. Est-ce possible ? On ne peut pas faire autrement. C’est cela le « remède de cheval ».

 

Pierre Verhas

 

 



[1]COHN-BENDIT VERHOFSTADT, Debout l’Europe, Actes Sud, André Versaille éditeur, septembre 2012.

[2] JORION Paul, Le choix du défaut, « Le Monde Eco & Entreprise », 20 novembre 2012.

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 21:12

Le rapport Gallois remis récemment au président François Hollande a le mérite de poser les questions essentielles sur l’avenir de l’Europe. Les derniers événements montrent que nous sommes à la veille de changements fondamentaux.

 

Les derniers événements : fermetures d’entreprises en France et en Belgique avec la suppression de milliers d’emplois, plans sociaux sur plans sociaux, etc. Les effectifs de l’industrie qui forment ce qu’il reste de la classe ouvrière, fondent comme neige au soleil. En France, selon l’économiste Jean-Louis Levet, conseiller auprès de Louis Gallois, l’industrie manufacturière en France a perdu 1,9 millions d’emplois entre 1980 et 2007, soit une baisse de 36 % des effectifs. (Le « Monde » du 9 octobre 2012). Les forts gains de productivité seraient à l’origine de la perte de 30 % d’emplois et la concurrence étrangère (autrement dit les délocalisations) de 39 %. Ce dernier chiffre s’est fort accru depuis 2000.

 

 

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Le rapport de Louis Gallois met les choses au point.

 

 

Les économistes orthodoxes attribuent ces destructions d’emplois à la politique des gouvernements successifs en France et en Belgique qui n’investissaient plus dans les entreprises depuis les deux chocs pétroliers (1974 et 1979) en préférant protéger le consommateur. Autrement dit, il est reproché de ne pas avoir fait assez de « cadeaux » aux entreprises et de ne pas avoir limité le pouvoir d’achat des ménages.

 

Simpliste

 

Or, cette analyse est simpliste. En effet, la politique ultralibérale qui a débuté juste après le second choc pétrolier a restreint les capacités d’aides à l’investissement de la puissance publique. Cela a empêché le secteur industriel de se moderniser face aux pays émergents qui « bénéficiaient » des délocalisations. D’autre part, il est faux d’affirmer que les gouvernements ont privilégié le pouvoir d’achat des ménages. Depuis les années 1980, la part du travail dans l’économie n’a cessé de diminuer au profit du capital.

 

Le rapport Gallois fort contesté à la fois dans ses constats et dans ses propositions a l’avantage de présenter une analyse sans complaisance.

 

Le rapport Gallois met les point sur les i.

 

Son diagnostic est impitoyable. Les profits des entreprises françaises sont passés de 6,3 % en 1990 à 3,3 % en 2011. La France compte aujourd’hui 95.000 entreprises exportatrices contre 107.500 en 2002. C’est deux fois moins qu’en Allemagne et en Italie. Le coût du travail entre la France et l’Allemagne est quasi équivalent : 34 Euros/heure pour les Français, 33 Euros/heure pour les Allemands. Par contre, les profits en Allemagne sont de l’ordre de 11 %. Et l’indice d’exportation sur la base 100 en 1998 est de 130 pour la France et de 220 pour l’Allemagne. Il n’y a pas photo ! L’Allemagne est la plus forte. Elle exporte mieux, elle fabrique des produits de meilleure qualité, pour un coût du travail quasi aussi élevé que le coût du travail français.

 

L’Allemagne et l’ordolibéralisme

 

En clair, l’Allemagne se présente aujourd’hui comme « la » puissance économique européenne. La France est désormais hors jeu. On a d’ailleurs vu lors de la crise de la dette souveraine qu’Angela Merkel menait le jeu. Nicolas Sarkozy n’était qu’une marionnette. Le tandem « Merkozy » était en fait double patte et patachon… Toutes les décisions importantes prises par les fameux Sommets européens – chacun ayant été de la « dernière chance », bien évidemment – ont été inspirées par l’Allemagne. Le MES (Mécanisme Européen de Solidarité), proposition française, a été refaçonné par l’Allemagne. Le Traité budgétaire est œuvre allemande. Tout cela est basé sur une doctrine typiquement allemande : l’ordolibéralisme.

 

 

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Le "couple" Merkozy : double patte et patachon...

 

 

L’ordolibéralisme est une pensée économique née en 1932, juste après la crise. Il s’agit en quelque sorte d’un libéralisme autoritaire : il est basé sur la division du travail. La politique monétaire est placée sous la responsabilité d’une banque centrale indépendante du pouvoir politique dont l’objectif est d’assurer une stabilité monétaire et l’inflation la plus faible possible ; la politique budgétaire doit être équilibrée et est élaborée par le gouvernement ; la fixation des salaires est établie par les négociations patrons-syndicats. Enfin, il convient de maintenir une concurrence libre et non faussée et le libre accès au marché. On retrouve une part de la doctrine de Bismarck (indépendance de la négociation patrons-syndicats) et les objectifs libéraux de stabilité économique étant sous la responsabilité de l’Etat, afin d’assurer la liberté des entreprises et des marchés. C’est cette doctrine qui a manifestement inspiré la conception de la monnaie unique, l’Euro, dans le traité de Maastricht. C’est cette pensée qui a guidé Merkel dans les Sommets européens « de la dernière chance ».

 

La puissance de l’Allemagne est désormais un élément de premier ordre dans la structure européenne. C’est pourquoi, il faut se poser la question : Hitler a-t-il gagné ?

 

L’Union européenne : Est-ce que cela existe ?

 

L’Union européenne qui était sensée unir les peuples d’Europe sur un pied d’égalité afin de garantir la démocratie parlementaire, de préserver la paix et d’apporter la prospérité a incontestablement réussi, mais sous la protection du « parapluie » américain. Elle n’a pas réussi à se doter d’une défense propre, donc à acquérir son indépendance. Si elle est devenue un géant économique, elle est un nain politique. De plus, dès sa fondation en 1957, elle a choisi le modèle économique libéral, ce qui est son talon d’Achille. Après la chute du Mur de Berlin, tout a été bouleversé.

 

 

 

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L'Union européenne existe-t-elle ?

 

 

Comme l’écrivent Cédric Durand et Ramzig Keucheyan dans le « Monde diplomatique » de ce mois de novembre 2012 : « La crise économique ouverte en 2007 a révélé les contradictions inhérentes à la construction européenne. Elle a en particulier démontré que l’Union s’adossait à un régime politique autoritaire, susceptible de suspendre les procédures démocratiques en invoquant l’urgence économique ou financière. » Il s’agit d’une forme de « césarisme » comme le dénonçait Antonio Gramsci  (1891 – mort en captivité en 1937), un intellectuel italien marxiste critique dont on ferait bien de relire les travaux : Au cours des grandes crises du capitalisme, les institutions issues du suffrage universel sont mises de côté, au profit du renforcement de la bureaucratie civile et militaire, de la haute finance, de l’Eglise… En résumé, le « césarisme » est la propension des régimes démocratiques à devenir autoritaires en période de crise.

 

 

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Antonio Gramsci : un penseur rigoureux et sans complaisance

 

 

La fin des démocraties

 

C’est ce que nous vivons : les gouvernements et les Parlements nationaux qui sont issus du suffrage universel sont muselés, le Parlement européen est mis en jachère, en dépit des protestations de son Président, Martin Schulz, les différents référendums relatifs à des Traités européens sont annulés.

 

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Martin Schulz, Président du Parlement européen, tente en vain de faire entendre son Assemblée.

 

 

Au cours des quatre dernières années, des institutions échappant à tout contrôle populaire, telles la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission européenne, ont ainsi — avec la collaboration active des classes dominantes de ces pays — dicté leur feuille de route aux peuples irlandais, hongrois, roumain, grec, italien, espagnol, portugais, français, belge, etc. Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), le contrôle budgétaire des Etats membres et la surveillance des banques par l’Union prolongent ce mouvement qui est loin d’être terminé.

 

L’Allemagne : première puissance européenne

 

L’Union européenne qui aurait dû être une structure démocratique supranationale est devenue en réalité un pouvoir « césarien » entre les mains des lobbies essentiellement bancaires et du pays le plus puissant du continent, l’Allemagne. Pourquoi ?

 

Sur le plan géopolitique, on s’aperçoit que l’Europe est dirigée par un système intergouvernemental : le Conseil dirigé par un personnage réactionnaire et sans vision, Herman Van Rompuy. La Commission qui aurait dû être une force de proposition comme elle le fut auparavant, est devenue une sorte de police de la concurrence et de la finance publique au service du Conseil. Son président, Jose Manuel Barroso est un homme médiocre incapable de s’imposer. La fameuse stratégie « Europe 2020 » n’est qu’une coquille vide, un catalogue des poncifs ultralibéraux. Le système intergouvernemental est dirigé par l’Allemagne, la Grande Bretagne s’éloignant de l’Union, surtout depuis la venue au pouvoir du conservateur David Cameron.

 

 

 

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Herman Van Rompuy n'a pas l'envergure de sa tâche.

 

 

L’Allemagne a donc toute latitude pour diriger l’Europe. Sa réunification éclair lui a permis d’étendre son influence vers l’Est. Sa puissance économique affaiblit ses « partenaires » de l’Ouest, à savoir la France et le Benelux. La France n’est plus une puissance économique, le rapport Gallois vient de le montrer. Elle n’est plus non plus une puissance politique : la faiblesse de ses trois derniers présidents (Chirac, Sarkozy et aujourd’hui Hollande) s’est manifestée à suffisance.

 

Le Sud de l’Europe est ruiné et un pays comme la Grèce a été véritablement « tiersmondisé » par la sinistre « troïka ». L’Espagne et le Portugal sont menacés. L’Italie est dirigée par un gouvernement qui n’est pas issu du suffrage universel et qui se montre incapable à opérer un redressement efficace.

 

Les pays d’Europe centrale et de l’Est sont sous influence allemande et particulièrement faibles, car l’aide qui leur a été apportée par l’Union européenne a surtout profité aux grandes entreprises internationales – essentiellement allemandes – de s’installer, profitant des salaires de misère payés aux travailleurs de ces pays.

 

 

 

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Hitler a peut-être gagné !

 

 

Dès lors, Hitler a peut-être gagné. Ses principaux objectifs dépouillés des monstrueuses obsessions racistes et antisémites, ont été atteints : la fameuse « drang nach Osten », l’affaiblissement du flan Ouest de l’Allemagne et la tutelle sur le Sud de l’Europe, sont en voie d’être réussis.

 

Un mouvement social d’ampleur

 

Alors, quelle riposte ? Elle ne peut venir que d’un mouvement social d’ampleur. Est-ce possible ? On peut cependant en douter. Rien que le projet de grève européenne de 24 heures du 14 novembre a du plomb dans l’aile. En Belgique, malgré l’avalanche de délocalisations et de suppressions d’emplois, les organisations syndicales sont divisées et certaines centrales sont plus que frileuses.

 

Il y a une réalité : le syndicalisme a évolué. Il s’est à la fois corporatisé et individualisé. Les centrales professionnelles ne se préoccupent plus que de l’intérêt de leur secteur, voire de certaines entreprises. La solidarité ouvrière qui était la force des organisations syndicales n’existe plus. Nous ne sommes plus au temps des mineurs de fond qui vivaient la solidarité dans leur chair et dans leur sang. L’individualisme s’est imposé dans le monde du travail qui, par là, s’est considérablement affaibli. Dès lors, la force du monde du travail n’est plus à même de faire changer les choses. La social-démocratie de gouvernement est otage du néolibéralisme. Elle cherche à ne concéder que « le moindre mal », mais n’a plus le rapport de force suffisant pour emporter la décision. De même, le mouvement syndical n’a plus les moyens de faire céder, ni même fléchir, le capital.

 

 

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Occupy Wall Street : malgré la répression, ce mouvement prend de l'ampleur.

 

 

Et pourtant, des mouvements de masse se constituent, encore dans les limbes, mais suffisamment spectaculaires. Les indignés en Espagne, Occupy Wall street à New York, le printemps Erable à Montréal. Si ces mobilisations de masse parviennent à se structurer et à s’organiser à un niveau mondial, alors peut-on sans doute entonner la chanson : « Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge… et lève-toi car il est temps ! »

 

Et autre chose aussi : tant que l’alliance de fait entre l’Allemagne et la haute finance subsistera, Berlin restera maître du jeu politique en Europe. Si, pour une raison quelconque, cette alliance éclate, l’Allemagne pourrait aussi s’effondrer. Et cela pourrait se faire au cas où le fameux marché transatlantique finit par s’imposer. N’est-ce pas une des tâches principales du président américain réélu ? Ce sera alors un nouveau combat, et de taille.

 

Pierre Verhas

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 20:59

La saga Dexia est donc loin d’être terminée. Tout le monde le savait, mais on ne faisait rien comme si on croyait qu’il ne se passerait rien. Et patatras ! Il faut recapitaliser Dexia pour la troisième fois. La première fois, ce fut en octobre 2008, la deuxième en octobre 2011 et maintenant, il faut une rallonge de 5 à 7 milliards d’Euros. Une bagatelle !

 

Panique à bord ! Les gouvernements belge et français s’étaient engagés à accorder à Dexia une garantie de 90 milliards, dont 54 pour la « petite » Belgique, alors que le gâchis s’est essentiellement déroulé en France.

 

Pour bien comprendre, faisons l’historique.

 

Dexia fut fondée par un haut fonctionnaire français du nom de Pierre Richard (à ne pas confondre avec l’acteur…) bardé de diplômes, cabinetard sous les gouvernements PS, irrésistiblement attiré par les sirènes du privé ; bref, le parfait petit soldat du capitalisme triomphant. Dexia naquit de l’alliance en 1996 du Crédit communal de Belgique (CCB) et du Crédit local de France (CLF). En outre, le CCB et le CLF, bien que devenus banques privées après la liquidation du secteur public de crédit, continuaient à financer les pouvoirs locaux. Une banque privée qui finance des institutions publiques et qui gère l’argent public !

 

Richard voulut transformer sa banque franco-belge en une grande institution financière internationale. Il déclara à l’époque, juste avant l’introduction de l’Euro (le Monde du 6 octobre 2001) : « L’euro sera un tremblement de terre pour les banques. Les établissements de taille moyenne vont disparaître et on va assister à de gigantesques restructurations. »

 

 

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Pierre Richard : le prototype de l'oligarque converti au capitalisme sauvage

 

 

Il fit racheter par Dexia de petites banques étrangères, notamment en Turquie. De plus, il ajouta au groupe Dexia l’activité de banque commerciale et la gestion d’actifs. Tout cela pour un coût de 8 milliards.  D’autre part, les régions et les municipalités furent « invitées » à souscrire à des produits « structurés », c’est-à-dire des crédits aléatoires purement spéculatifs, ce qu’on appelle des « actifs toxiques ». En Belgique, Dexia alla même jusqu’à promettre des taux de 13 % sur ces fameux actifs. C’était la douce euphorie : Dexia qui pesait 5 milliards d’euros en Bourse en 1996 passa à 17 milliards en octobre 2000. Comme l’écrit Mediapart : « L'alliance de la finance publique et des fortunes cachées dans des pays fiscalement compréhensifs ne choque personne. »  Et le Belge Georges Ugeux, reconnu comme un des meilleurs spécialistes de la finance, avertit : « L'idée maîtresse de marier deux établissements spécialisés dans le financement local, dotés d'une culture forte et reconnue avait un sens. Mais cela a dérapé. Dexia n'a plus pensé que conquête et parts de marché. Quand un banquier commence à croire à son message publicitaire, il y a danger ». Dès lors, rien ne va plus !

 

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Axel Miller : l'as de la finance s'est révélé assez peu efficace.

 

 

Il faut recapitaliser. Ici, la partie belge commence à rechigner. Cela va trop loin. Le Belge Axel Miller est nommé en 2006 pour faire contrepoids à Pierre Richard. Arrive la crise des subprimes en 2008.  Les gouvernements belge et français ont dû puiser 3 milliards d’Euros chacun et donner des garanties pour sauver et puis maintenir Dexia à flot. Pierre Richard – Leterme et Reynders n’en voulaient plus –  et Axel Miller passent à la trappe – Sarkozy voulait sa peau – et sont remplacés par le duo composé du Français Pierre Mariani, proche de Sarkozy, comme administrateur délégué et de l’ancien Premier ministre belge, Jean-Luc Dehaene, nommé Président du Conseil d’administration.

 

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Le tandem Leterme - Reynders n'a pas bien fonctionné. Que d'arrières-pensées !

 

 

Ce duo marche mal. Comme l’écrit Mediapart : « La nouvelle direction, codétenue par le Belge Jean-Luc Dehaene et le Français Pierre Mariani, n'a eu, tout ce temps, que le rôle de syndic de faillite, chargé d'éteindre en douceur toutes les dérives du passé. Comme toutes les autres banques, comme les Etats européens, elle a cherché à s'acheter du temps. Les marchés boursiers, longtemps aveugles sur l'état de santé réelle de la banque, ne s'y sont pas trompés. Depuis 2008, l'action Dexia n'a jamais dépassé les 5 euros. » Aujourd’hui, elle est à… 18 centimes d’Euro !

 

 

 

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Jean-Luc Dehaene et Pierre Mariani : un curieux syndic de faillite

 

 

Vient la crise des dettes souveraines. Elle permet de s’apercevoir que la crise bancaire n’est toujours pas terminée. Tout cela a fini par inquiéter les dirigeants européens. Aussi, ont-ils décidé de faire un audit de la situation des banques en juillet 2011. La Commission européenne a imposé ce qu’on a appelé les « stress tests », c’est-à-dire un test de solvabilité, à toutes les banques de la zone Euro. Le résultat est risible. Il ne manque que 2,5 milliards d’euros répartis entre neuf banques européennes pour leur permettre de faire face à une situation économique plus grave. Dexia, bien entendu, a passé ce « grand oral » haut la main : avec un ratio de plus de 11% de fonds propres, elle paraissait même être une des mieux capitalisées du système bancaire européen. Sinistre plaisanterie ! On peut même se poser la question de l’honnêteté et de l’objectivité de cette mascarade.

 

La facture est là.

 

Cependant, la facture est là. Dexia est insolvable. « Libération » dénonce le 17 septembre 2011 la pratique des prêts à risques aux collectivités locales. Dexia n’a en rien freiné ses recours à des produits « dérivés » ou « actifs toxiques. Dès lors, comme le dénonce ATTAC France, le problème central est le devenir de ces actifs toxiques de Dexia.  Alors, où va-t-on ? C’est le démantèlement de Dexia qui est à l’ordre du jour. Le gouvernement français essaye de refiler Dexia France à la Banque postale et à la Caisse de dépôt et de consignation de reprendre les actifs. Celles-ci refusent. Du côté belge, il a été décidé de nationaliser Dexia banque pour fonder Belfius qu’on risque bientôt d’appeler Belfaillite ! Bref, on en revient à l’ancien Crédit communal de Belgique…

 

 

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Belfius ou "Belfaillite" ? Finalement une séparation banque - actifs toxiques à condition de se débarrasser des dettes envers Dexia.

 

 

Quant aux actifs toxiques, c’est la bouteille à encre. L’idée est de les séparer des actifs « sains » et de les mettre dans une « bad bank ». Dexia s’est débarrassé d’une partie de ces « pommes pourries » après 2008, mais en a ajouté d’autres en achetant, entre autres des obligations d’Etat grecques en grande quantité, puisqu’elles assuraient un rendement plus important que les autres. Autrement dit, que ce soit avec les produits dérivés ou les titres de dettes souveraines, Dexia a poursuivi sa stratégie spéculative envers et contre tout. Le Belge De Bock est nommé à la tête de Dexia. Il était un des patrons de Fortis lors de la retentissante faillite de 2008… Dexia, en outre, a vendu à perte ses quelques actifs encore valables. Cela sent la panique à plein nez, malgré l’accord intervenu en octobre 2011 !

 

Et maintenant : passez à la caisse !

 

Alors, aujourd’hui ?

 

Le monde politico-financier ne veut en aucun cas entendre parler de la séparation des activités spéculatives de celles de crédit au sein des banques. Pourtant, c’est ce qu’il s’est passé en réalité avec Dexia en Belgique. L’activité bancaire n’appartient plus à Dexia, elle a été nationalisée par l’Etat belge sous le nom de Belfius. Cependant, cette « nouvelle » banque est dès le départ endettée de 6 milliards d’Euros à l’égard de Dexia.

 

Et puis, on a laissé le temps s’écouler. On n’a plus parlé de Dexia. Il y avait d’autres priorités. Cependant, la situation n’a cessé de se dégrader. Comme toujours, la facture arrive à un moment donné. Et elle est salée ! Dexia a besoin d’une recapitalisation de 5 à 7 milliards d’Euros, sinon c’est la banqueroute.

 

Nouveau round de négociations entre Belges et Français. La recapitalisation pose déjà de sérieux problèmes budgétaires, surtout depuis le Pacte budgétaire européen. La Belgique peine à trouver à réduire son budget de quelque 6 milliards. Et voici que tombe le pavé Dexia dans la mare !

 

Un sac de nœuds que la Commission européenne veut démêler.

 

De plus, on oublie trop souvent que cette recapitalisation, si elle a lieu, ne fait que retarder l’échéance : en effet, elle n’a rien à voir avec la garantie accordée par les Etats français et belges. Donc, cette épée de Damoclès qui amènerait cette fois à la ruine de l’Etat belge et à de sérieuses difficultés pour les Français, est toujours présente.

 

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Est-ce de la Commission européenne que viendra le salut ?

 

 

Les négociations sont en cours. On en ignore le résultat. Mais il y a la Commission européenne qui s’invite. Obsédée par son dogme, elle se demande si l’aide des Etats français et belge au groupe Dexia ne fausse pas la concurrence. En effet, l’accord d’octobre 2011, c’est-à-dire la garantie de 90 milliards, est conditionné à l’approbation de la Commission. Or, celle-ci souhaiterait réduire ce montant faramineux et exige que le prix de cette garantie ne soit pas trop bon marché. Or, pour Dexia, pas question d’une rémunération trop élevée de ladite garantie ! Ici, la Commission joue un rôle très positif : elle met un solide frein à cette garantie qui, si elle devait se réaliser, mettrait la France et spécialement la Belgique devant de grandes difficultés. Un accroissement de 54 milliards de la dette publique lui serait catastrophique. Enfin, la France de son côté est confrontée aux crédits toxiques de 12 milliards d’Euros accordés aux communes de l’Hexagone. Ces dernières – et elles ont raison ! – refusent de rembourser. Aussi, ces crédits sont déposés dans une filiale de Dexia créée à cet effet, DexMA. Elle doit être cédée à deux établissements publics français : la Banque postale et la Caisse des dépôts. Dexia, pour arranger cela, veut octroyer de nouveaux prêts aux communes. Nouveau « Niet » de la Commission ! Dexia n’est plus une banque et il lui est interdit d’accorder des prêts.  Ce salmigondis est une des principales causes de la demande de recapitalisation.  

 

Et pour couronner le tout, la France et la Belgique se disputent sur la répartition de cette recapitalisation.

 

Les curieux arguments des économistes

 

Le quotidien économique belge « l’Echo » (l’équivalent du Français « Les Echos » et du Flamand « De Tijd ») interroge les économistes  sur cet énième épisode de l’affaire Dexia sur sa recapitalisation. Comme par hasard, il y en a quatre qui en sont partisans et un opposant (bien que l’opposant est accompagné d’anonymes…). Drôle de conception de l’équilibre ! Parmi les « pour », on trouve Etienne de Callataÿ, l’économiste en chef de la banque Degroof. Il considère que si la recapitalisation n’est pas décidée, il va falloir activer une bonne partie de la garantie. Mais il conclut : « C’est toute la difficulté de ces transactions financières : on ne sait pas qui est exposé à quoi. Et on ne peut pas dire que l’on a progressé dans la transparence depuis la crise de 2008. »

 

 

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de Callataÿ n'est pas très sûr de son analyse !

 

 

Cela signifie acheter un chat dans un sac ! On ne sait pas ce qu’on injecte et, en plus, on ignore s’il ne faudra pas recommencer. Un autre économiste, Roland Gillet, professeur à la Sorbonne et à l’ULB estime qu’une recapitalisation diminue le risque de recourir à la garantie. Il va même jusqu’à faire un pari : « Pourquoi acter des pertes sur une large part du portefeuille qui ne posera pas de problèmes à terme. » Après avoir constaté 12 milliards de produits toxiques structurés aux collectivités locales, dans le portefeuille de Dexia, il ajoute : « Les autres sont fortement décotés aujourd’hui en valeur de marché, mais si on les conserve jusqu’à l’échéance, la probabilité qu’il y ait un véritable problème reste relativement faible. » M. Gillet croit-il ce qu’il dit ? Si oui, il devrait se reconvertir en bookmaker ! Et il ajoute : « Pour la Belgique, c’est évidemment particulièrement crucial, parce que les montants en jeu représentent un poids beaucoup plus important pour nos finances publiques que pour celles de la France. » On observe que les économistes du système sont pour le moins perplexes. Alors, pourquoi s’obstiner à poursuivre cette folie ?

 

 

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Le professeur Roland Gillet est pour le moins perplexe.

 

 

Mille milliards d’Euros !

 

Contre cette thèse style TINA (There Is No Alternative), l’avocat et économiste Robert Witterwufghe se demande : « Pourquoi injecter des milliards dans une structure largement déficitaire qui n’est plus qu’une bad bank ? Quand on recapitalise une entreprise, c’est parce qu’on estime qu’elle a un avenir. Il est aberrant de procéder à une telle opération sans pouvoir la justifier de manière détaillée et rationnelle. » Un économiste « anonyme », lui, propose d’évaluer ce que coûterait une faillite de Dexia, car nul ne dispose de données fiables à ce sujet. Ce qui n’empêche pas un autre membre de cette corporation, Georges Hübner, diplômé d’HEC, professeur à l’Université de Liège d’affirmer dans « Le Soir » pour justifier le danger de la faillite que les prêts effectués par Dexia ont été « swappés », c’est-à-dire exportés sur des marchés dérivés et que les contreparties de Dexia sur le marché s’élèveraient à près de mille milliards d’Euros !

 

 

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Georges Hübner : l'économiste de l'ULg est apocalyptique !

 

 

Un énorme risque

 

Alors, que faire ? Eric Toussaint, le Président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde, estime que la dette de Dexia s’élève au 31 décembre 2011 à 411 milliards. Il suggère de supprimer cette garantie qu’il considère d’ailleurs comme illégale. Il a déposé avec l’association ATTAC un recours au Conseil d’Etat contre l’arrêté royal accordant cette garantie. Il ne manque pas d’arguments. Toussaint souhaite qu’on prononce une fois pour toutes la faillite de Dexia et que les administrateurs rendent des comptes. D’autre part, il considère que les autorités belges chargées du contrôle – l’Autorité des services et marchés financiers, la Banque nationale et le Ministre des Finances de l’époque, Reynders – ont failli à leur mission et doivent aussi rendre des comptes.

 

 

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Eric Toussaint, Président du CADTM, a une solution.

Mais il a peu de chance d'être écouté.

 

 

À moins d’obtenir gain de cause au Conseil d’Etat, Eric Toussaint a peu de chances d’être entendu. Dès lors, la France et la Belgique courent un énorme risque.

 

Pour conclure, observons que les gouvernements s’occupent plus de sauver une économie financière défaillante que de maintenir une économie réelle atteinte par les délocalisations.

 

Les milliers de travailleurs et leurs familles de Ford Genk, de Duferco, d’Arcelor Mittal en France et en Belgique, de Carsid et d’autres entreprises pèsent moins que le sort de quelques oligarques de la politique et de la finance.

 

Pierre Verhas

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 22:25

 

SDF

 

C'est le lot de notre société de capitalisme et d'individualisme sauvages. Ne riez pas : cela peut vous arriver plus vite que vous ne pensez.

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 18:34

La diminution du coût du travail, voilà la revendication du patronat depuis des décennies. À les écouter, payer 1 centimes d’Euro de salaire est encore trop cher. Pour ces messieurs dames, l’humain, par définition, coûte trop cher.

 

Aussi, on ferme des entreprises, on fait des « plans sociaux », c’est-à-dire qu’on met à la botte du patronat une semelle crêpe pour adoucir le coup de pied aux travailleurs.

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Mais, par contre, ce qui diminue vraiment, c’est le cou du travail !

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 21:16

La monarchie belge se voit à nouveau secouée par un livre de « révélations », œuvre d’un journaliste de la chaîne publique francophone belge (RTBF), Frédéric Deborsu.

 

Cet ouvrage est une compilation d’articles de presse et de rumeurs que le journaliste a recoupés par des interviews de témoins dont la plupart ont souhaité, pour des raisons évidentes, garder l’anonymat.

 

 

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Frédéric Deborsu présentant son livre "Question(s) royale" : un fameux coup médiatique qui pourrait lui coûter cher. Drôle de conception de la liberté d'expression en Belgique...

 

 

Cet honnête – sans plus – travail journalistique n’apporte donc aucun élément vraiment neuf, mais il impressionne par la somme de faits qui donnent, c’est le moins qu’on puisse dire, une image écornée de la monarchie belge et surtout du roi Albert II et de son fils aîné prince héritier.

 

Comme il fallait s’y attendre, le livre de Deborsu a provoqué une levée de boucliers. L’intéressé a été mis à l’écart par son courageux employeur, la RTBF, un ancien collaborateur du roi et ancien médiateur fédéral, l’ineffable Pierre Yves Monette, a été jusqu’à clamer que ce livre était une atteinte aux Droits de l’Homme ! Fichtre ! Il est assez piquant de parler de Droits de l’Homme au sujet d’une famille royale qui a entretenu d’excellentes relations avec le Caudillo Franco et avec le général Pinochet… En définitive, le principal reproche fait à Deborsu est une atteinte à la vie privée de la famille royale.

 

 

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Pierre-Yves Monette : une drôle de conception des Droits de l'Homme et de la liberté d'expression.

 

 

Il est vrai que parler de l’éventuelle homosexualité du prince Philippe, des frasques du prince Laurent et de leurs parents, l’actuel souverain Albert II et sa femme Paola, peut être considéré comme attentatoire à la vie privée. Cependant – et personne ne le fait remarquer – quand ces gens vivent un moment familial heureux, ils n’hésitent pas à inviter les médias à en faire étalage et ainsi à entretenir leur image de marque. Alors, deux poids deux mesures ? Le roi Albert II, tout comme feu son frère Baudouin Ier, prononcent à chaque fête nationale et à chaque Noël ([1]), un discours – sermon où ils prônent des principes moraux aussi rigoureux que dépassés. Il y a loin de la coupe aux lèvres en l’espèce !

 

 

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Albert II prononçant son discours - sermon (ici le 21 juillet 2011) : une morale d'un autre âge.

 

 

En réalité, la monarchie belge est en plein déclin. La conduite peu digne de leur « rang » de certains membres de la famille royale, la faiblesse du roi et de son fils aîné, l’anachronisme évident de cette institution royale ternissent son prestige et affaiblissent son autorité et surtout sa crédibilité.

 

C’est en avril 1990 que le système monarchique belge fut sans doute définitivement ébranlé. En refusant, pour une question de conscience, de promulguer la loi sur la dépénalisation de l’avortement, le roi Baudouin porta un coup fatal à la monarchie constitutionnelle belge. En effet, alors qu’en apparence, le roi se situait au-dessus de la mêlée, il se jeta cette fois dans l’arène sur un  sujet plus que délicat sur les plans politique, éthique et sociologique. Le masque de neutralité  du monarque était tombé. Depuis lors, l’institution royale est en crise.

 

 

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Baudouin Ier en entrant dans l'arène en 1990 a porté un coup fatal à la monarchie belge.

 

 

En plus, l’attachement du roi, sinon sa dévotion à l’égard de l’Eglise catholique est tel qu’il constitue plus un facteur de division que d’unité. On a coutume de dire que la monarchie est le ciment de la Belgique. La réalité est tout autre. À plusieurs reprises, le roi dans l’histoire du royaume a agi plus conformément aux prescrits ecclésiaux qu’en accord avec le pouvoir politique. D’autre part, alors que le roi ne peut, de par la Constitution, intervenir directement ou indirectement dans les affaires politiques, il le fit à  plusieurs reprises, notamment au Congo et plus tard au Rwanda. On en connaît les terribles conséquences. Si le roi Baudouin ne peut évidemment être tenu pour responsable de la tragédie rwandaise, son évident soutien au parti des Hutus appuyés aussi par l’Eglise catholique, n’a pas contribué à apaiser les tensions.

 

 

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Philippe de Belgique n'a ni l'envergure, ni l'autorité pour régner.

 

 

Son successeur, l’actuel roi Albert II, n’a pas l’autorité de feu son frère. Il faut lui reconnaître de grands efforts en la matière, mais il n’est pas à même de remplir le rôle d’arbitre entre les différentes composantes politiques, communautaires et philosophiques belges. Aussi, la vraie question est : à quoi sert la monarchie en Belgique ? Mais, tabou ! Il ne peut être question d’un débat à ce sujet.

 

Il est vrai que la solution est impossible. Une république ? En Belgique, c’est impossible. Une république flamande ? C’est le rêve des nationalistes flamands. Une république wallonne ? Quelques intellectuels marginalisés la souhaitent. Bref, cela relève chez certains plus du wishfull thinking que de la prospective politique.

 

Les monarchies européennes sont en plein déclin. Il suffit de voir la déglingue de la plus importante d’entre elles, la Britannique. Le roi d’Espagne est démonétisé. La reine de Hollande n’a pas de successeur digne de ce nom, tout comme le roi des Belges. Les monarchies scandinaves sont purement protocolaires.

  

  

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Juan Carlos de Bourbon, roi d'Espagne, est complètement démonétisé.

  

  

  

Alors, que conclure ? Le déclin des monarchies européennes reflète tout simplement celui des Etats-nations au moment où le processus de décision devient de plus en plus supranational. Ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, bien au contraire.

 

 

Pierre Verhas



[1]Remarquez que le discours royal de vœux de fin d’année est prononcé à la veille de Noël et non à la nouvelle année. C’est donc le roi catholique qui parle au peuple et non le souverain.

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 20:16

Le « papier » où je prévois la fin des partis sociaux-démocrates – ce qui ne signifie nullement la fin du socialisme – a suscité pas mal de réactions.

 

La première émane de Louis Van Geyt, ancien président du Parti communiste de Belgique et membre du club « Osons le socialisme ». D’autres émanent de militants de toutes les tendances. Tous pensent que mes conclusions sont trop pessimistes. Pour eux, la social-démocratie a encore une assise populaire. Pour Van Geyt, elle se trouve dans la même situation que dans les années 1930. A l'époque, du moins en France et en Belgique, si le Parti communiste servit d’aiguillon, n’oublions pas qu’en Allemagne, à la veille de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le KPD combattit durement les sociaux-démocrates. Quant à aujourd’hui, non seulement les sociaux-démocrates se sont distanciés des organisations syndicales, mais ils perdent petit à petit leur base électorale. Un autre correspondant m'a dit : j’aurais eu tort d’écrire en conclusion que les partis sociaux-démocrates avaient achevé leur cycle historique. Sans doute, aurais-je dû écrire : s’ils ne se transforment pas fondamentalement, les sociaux-démocrates auront achevé leur cycle historique. Enfin, un correspondant plaide pour la formation d’un nouveau parti socialiste et laïque. Autrement dit, on achète l’appartement à côté. Non, cela ne mènerait à rien. Mais reprenons le raisonnement.

 

Il y a bien longtemps, en 1959, il y a eu Bad Godesberg où le SPD renonça au marxisme et à ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité. C’était le début du renoncement au socialisme tout simplement. Plus récemment, se souvient-on de Tony Blair en Grande Bretagne qui avait transformé le vieux parti travailliste en « New Labour » en se basant sur ce mot d’ordre confus de la « troisième voie » ? Se rappelle-t-on le « ni ni » de François Mitterrand lors de sa réélection en 1988 ? Evoque-t-on encore le « socialisme du possible » de  Guy Spitaels qui voulait supprimer la notion de lutte de classes des statuts du PS francophone belge ?  

 

Ces prises de position fondamentales signifient une chose : l’abandon de l’objectif principal des partis socialistes de fonder une société nouvelle. Les plus radicaux – essentiellement les « gauchistes » - voulaient fonder une société idéale sur les ruines de l’ancienne. Les modérés pensaient pouvoir faire évoluer progressivement la société capitaliste vers une société plus égalitaire et donc plus socialiste.

 

Aujourd’hui, ayant rejeté leurs fondamentaux les partis sociaux-démocrates sont des partis uniquement de gouvernement. Ils « gèrent », mais ne proposent plus. Le plus inquiétant est qu’ils n’arrivent pas à faire une analyse cohérente des mouvements qui secouent la société capitaliste depuis la fin de l’Union soviétique et surtout depuis les crises – prévisibles – de 2007, 2008. Les sociaux-démocrates au gouvernement subissent l’événement. Ainsi, pour prendre des exemples récents, ils ne savent quoi faire devant les fermetures d’Arcelor Mittal et de Ford Genk en Belgique. En France, les gesticulations d’un Montebourg devant l’accumulation des « plans sociaux » sont risibles. Certes, l’échelle de la décision politique a changé puisqu’elle est passée de l’Etat-nation à l’Union européenne et même à un niveau mondial via l’OMC et le FMI, mais les sociaux-démocrates, bien qu’ils soient pour le moment minoritaires au niveau européen, auraient pu définir une ligne politique à cette échelle.

 

Les seules réactions émanent de députés européens relativement isolés, mais qui font leur boulot, comme les Belges Véronique De Keyser et Marc Tarabella, la Française Pervenche Berès et quelques autres. Frédéric Daerden a joué un rôle important en tentant d’obtenir la fin de la politique européenne d’austérité en matière de lutte contre la pauvreté. Schultz, le nouveau Président du Parlement européen, a osé quelques déclarations un peu musclées, mais on ne l’a plus entendu par après. De plus, il s’agit d’actions individuelles et ponctuelles et il n’existe pas une réelle coordination au sein du groupe social-démocrate du Parlement européen. Bref, alors que les libéraux et les conservateurs ont un projet politique et qu’ils le mettent en œuvre, souvent à la hussarde, les sociaux-démocrates tergiversent et font soit de la molle opposition, à quelques exceptions près, soit carrément du suivisme. Un exemple tout récent : le 28 octobre, eut lieu une grande manifestation à Londres contre l’austérité. Le leader de ce parti, Ed Miliban, chef de l’opposition au gouvernement conservateur ultralibéral de Cameron prit la parole. Il refusa de revendiquer le déblocage des salaires. Il se fit huer par la masse des manifestants et dut piteusement partir entouré de ses gardes du corps.

 

Cet incident est symptomatique. Les partis sociaux-démocrates se coupent de leur assise populaire, ils donnent l’impression de ne plus défendre le monde du travail et encore moins de construire le socialisme et, pire, en dehors de la conquête du pouvoir, on se demande à quoi ils servent.

 

Et quand on donne l’impression de ne servir à rien, c’est à ce moment là que l’on termine son  cycle historique.

 

 

 

Pierre Verhas

 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 20:08

Assistons-nous au début de la fin des structures politiques appelées partis socialistes ? Au vu du résultat des élections communales du 14 octobre en Belgique, de la faiblesse évidente du nouveau pouvoir de gauche en France, compte tenu du fait que la plupart des partis socialistes ou sociaux-démocrates en Europe se trouvent dans l’opposition et que la probabilité d’une alternance politique est très faible, on peut se poser la question. Et aussi, celle, plus fondamentale : la social-démocratie est-elle encore utile ?

 

 

Un autre phénomène qui est apparu en Belgique et particulièrement à Bruxelles, est le vote communautaire (ou ethnique, comme on voudra). Et là aussi, le parti socialiste a une responsabilité.

 

 

L’éternel compromis

 

 

La faiblesse de la social-démocratie en Europe s’explique par ses compromis avec le camp capitaliste. Depuis une vingtaine d’années, les dirigeants de gauche en Europe cèdent face à l’offensive néolibérale et vont même jusqu’à adopter sa politique. Que ce soit en France ou en Belgique, ce sont des gouvernements à dominante socialiste qui ont procédé aux privatisations. Les coupes sombres dans la sécurité sociale furent aussi l’œuvre de ministres socialistes. En outre, ils ont systématiquement reculé devant les diktats de l’Europe ultralibérale. Ils ont été incapables de proposer un projet cohérent.

 

 

Vis-à-vis des électeurs, soit ils ont usé de démagogie en promettant des « changements » qui n’eurent jamais lieu, soit ils se sont présentés comme la forteresse « inexpugnable » des acquis sociaux. Ces deux postures ont largement contribué à décrédibiliser les partis socialistes auprès de l’opinion publique et surtout auprès de la classe ouvrière et des allocataires sociaux de plus en plus précarisés.

 

Du social au sociétal

 

Les trois dernières décennies ont vu un changement profond dans la structure des partis socialistes d’Europe occidentale. Ils se sont de  plus en plus écartés des organisations syndicales et leur sociologie a changé. Il s’est imposé en leurs structures une classe moyenne  formée de fonctionnaires de haut niveau, de cadres moyens, de gens du monde médiatique et culturel et de certaines professions libérales aspirant à une société plus ouverte et se distanciant des revendications du monde du travail tout en n’ayant qu’un faible poids dans la société. Bref, en s’ouvrant à la classe moyenne, les partis socialistes s’éloignaient de la classe ouvrière.

 

 

Cela a profondément modifié leur poids politiques et leurs orientations. Du social, ils sont passés au sociétal. Certes, cela a eu certains effets positifs. Ainsi, c’est incontestablement la mouvance social-démocrate qui a doté la Justice de l’arsenal légal pour sanctionner le racisme et qui a fait en sorte que la lutte contre ce fléau de l’école à l’ensemble de la société, fasse qu'il ne s’étende plus, même s’il est toujours présent. Mais, en se coupant de la classe ouvrière, les partis socialistes n’eurent plus la force de lutter contre la montée du néolibéralisme.

 

 

La décennie 1980-90 fut marquée par l’offensive victorieuse  de l’ultralibéralisme en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sonnant ainsi l’hallali du New Deal et de  l’Etat social qui s’effrite peu à peu. La chute du bloc soviétique qui s’en suivit renforça ce mouvement. La bourgeoisie ne se sentit plus menacée et la social-démocratie était trop faible pour faire barrage, pour autant qu’elle le veuille.

 

Vers le communautarisme

 

La décennie suivante vit l’émergence d’autres défis. Ce fut essentiellement la cohabitation entre les populations immigrées, essentiellement de religion musulmane, avec la société européenne de tradition judéo-chrétienne. Et la gauche social-démocrate fit – et il le fallait – une priorité de construire une société multiculturelle, mais en écartant la laïcité et en ne s’inscrivant pas dans la lutte des classes. Elle tomba ainsi dans le communautarisme.

 

 

Pourtant, si cet objectif est indispensable, apparut une évidente confusion idéologique entre le laxisme sur le plan judiciaire, l’antiracisme, la tolérance à l’égard de certaines manifestations politico-religieuses contraires aux principes de base de la société. Cela a rendu la social-démocratie encore plus opaque et, pire, a laissé ainsi un champ fertile à l’extrême-droite. Aussi, le projet d’une société de cohabitation harmonieuse entre différentes cultures a malheureusement échoué.

 

 

La faillite de l’Europe sociale

 

 

Sur le plan de la construction européenne, les partis socialistes qui se sont toujours proclamés les champions de l’union des peuples d’Europe n’ont  aucune vision de l’Europe laissant ainsi le terrain à l’ultralibéralisme. Se rappelle-t-on la fameuse parole de François Mitterrand : « l’Europe sera socialiste ou ne sera pas ! ». L’Europe socialiste n’est pas, l’Europe capitaliste est ! Il n’y a ni Europe sociale, ni harmonisation fiscale. Il en est de même avec l’absence de réponses des sociaux-démocrates à la crise financière. Pire, les sociaux-démocrates se sont montrés incapables de répondre au défi des délocalisations qui ruinent des régions entières et jettent au chômage et à la précarité des centaines de milliers de travailleurs. Aujourd’hui, ils accompagnent les politiques d’austérité imposées par des organismes internationaux manifestement au service des intérêts bancaires.

 

Une révolte populaire profonde

 

Face à cela on sent la révolte monter. Les manifestations contre l’austérité qui a des conséquences de plus en plus insupportables deviennent de plus en plus dures. Inéluctablement, cela débouchera sur la violence armée, s’il n’y a pas de signes sérieux de changement. Là également, les dirigeants sociaux-démocrates sont incapables de répondre avec efficacité et justice à ce défi.

 

 

On voit se développer une extrême-gauche et une « gauche de la gauche » qui commencent, en certains endroits, à constituer une sérieuse concurrence aux partis socialistes classiques. À nouveau se pose la question essentielle : la rupture avec le capitalisme. Evidemment, il n’en est pas question dans la nébuleuse social-démocrate. Pourtant, même des esprits modérés pensent qu’il faudra en finir avec le capitalisme d’aujourd’hui qui ne sert qu’une infime minorité ultra-puissante, concentrant les richesses et disposant de tous les leviers de commande.

 

 

Soit, on en viendra à une sorte de suicide, comme le prévoit Paul Jorion (voir « Uranopole » : http://uranopole.over-blog.com/article-l-apoptose-111209409.html), le capitalisme financier se trouvant dans l’impasse, soit un mouvement politique et social nouveau naît de cette crise et parvient à créer un rapport de forces suffisant pour renverser ce pouvoir de la finance qui montre, malgré tout, d’incontestables signes d’essoufflement.

 

 

Mais, si cela se fait, ce sera sans les partis socialistes qui ont définitivement bouclé leur cycle historique.

 

 

Pierre Verhas

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